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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 11:58

Hommage à Serge Brussolo, né le 31 mai 1951.

 

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Plonger dans l’univers de Serge Brussolo, c’est s’immerger dans un monde étouffant, oppressant, envoûtant, angoissant, c’est aussi se prendre une bonne claque revigorante, façon douche écossaise. On connait les recettes de Serge Brussolo et pourtant à chaque fois il réussit le tour de force de se renouveler. Ainsi dans Ceux d’en bas, le second volet de L’Agence 13, les paradis inhabitables, il alterne réalité et imaginaire, avec sa propension à utiliser une pointe de fantastique dans une mise en scène solide n’excluant pas le côté poétique.

Mickie Katz travaille dans une agence spécialisée dans l’aménagement de terrains en parc de loisirs et de remise en forme. En réalité elle est chargée d’embellir d’anciennes scènes de crimes, afin d’effacer les atrocités commises et appâter les éventuels touristes. Sa nouvelle mission consiste en l’étude d’une proposition dans le Montana, à la limite du Canada.

Hantée par le souvenir de son père terroriste en fuite, elle vit en marge, fuyant Los Angles pour un coin de désert. Son guide, Trois Griffes, descendant d’Indiens, la met en garde. Late Encounter, l’ultime rencontre, déformation de Lake Encounter, lac de la rencontre, le lieu où ils se rendent, n’a pas bonne réputation. Ses quelques quatre cents habitants vivent quasiment en autarcie, dans un village près d’un lac et sur lequel plane une malédiction. Dans la cabane qui a été attribuée à Mickie, a séjourné Lenora, une jeune femme elle aussi décoratrice, mais son séjour s’est terminé dans le lac en chemise de nuit.

Mickie trouve, coincé entre des livres, un petit carnet sur lequel Lenora a consigné ses démêlés dans le village. Mickie aimerait en savoir un peu plus mais tous ceux auprès de qui elle se renseigne se referment, ne lâchant qu’avec regrets leurs révélations. Le shérif Pitman tient sa petite communauté d’une main de fer. Tanner Holt, ancien scénariste de télévision sur le déclin assure les programmes télévisés locaux tandis que Noah Jenson, le chargé de communication, vit depuis quelques années et semble avoir été adopté. Mais tout n’est que façade.

L’origine de ce village remonte à deux cents ans en arrière, alors que des chercheurs d’or envahissaient ce coin montagneux du Montana occupé par les indiens Kichawas. Afin d’éliminer les occupants l’un des chercheurs a employé un stratagème subtil, sans effusion de sang et sans gaspillage de munitions. Il a simplement fourni aux autochtones des couvertures ayant servi à envelopper des malades atteints de la variole. Peu après la communauté indienne était décimée. C’est l’une des légendes qui court sur cet endroit, mais ce n’est pas la seule. Un archer énigmatique arrose de trois flèches à intervalles de plus en plus serrés les habitants de Late Encounter, parfois occasionnant des dégâts corporels. Les événements mystérieux se succèdent et à chaque fois Mickie est en possession de deux versions selon ses interlocuteurs. Ceux déjà cités mais aussi Sue Rolden la veuve présumée d’un plongeur hydrographe dont la dépouille n’a jamais été retrouvée et son fils Billy Bob, ou Ron-Russo Wichita, un octogénaire qui vit dans une résidence imposante et luxueuse sur le flanc de la montagne.

Démêler le vrai du faux et le faux du vrai, deux rôles qu’endosse Mickie tout en travaillant sur le projet qui lui a été confié. Les révélations, les agissements des uns et des autres, les tragédies qui se succèdent, ses propres initiatives la conduisent dans le lac au péril de sa vie et dans une excavation secrète qui recèle beaucoup plus que ce qu’elle croyait trouver.

 

Serge Brussolo joue avec les nerfs de ses lecteurs, entretenant le suspense tout au long du récit qui se déroule sans temps mort, dans une atmosphère d’angoisse de plus en plus prégnante, et minutieusement installée dès le début de l’histoire. Si certains n’hésitent pas à le placer près de Stephen King, personnellement je trouve que son sens de l’intrigue et sa virtuosité dans le gravissement progressif de l’échelle de l’angoisse sont plus forts que chez Stephen King. En effet le maître de l’horreur américain souvent s’englue dans les premiers chapitres, l’histoire ne décollant véritablement qu’au bout d’une centaine de pages. Serge Brussolo instille dès le prologue un climat envoûtant, tout en prévenant son lecteur à plusieurs reprises, instaurant une muraille fictive entre réel et imaginé.

Ainsi page 11 il écrit : Aucun de ces romanciers de pacotille qui écrivent des romans d’horreur n’oserait inventer une chose pareille ! Plus loin, il persévère : Personne n’est assez bon pour réussir un coup pareil, sauf au cinéma ou dans les romans. Comme si ce qu’il raconte est issu d’une histoire véridique et non pas une fiction provenant d’une imagination fertile. Il n’y a que dans les romans policiers que tout s’explique à la fin, dans la réalité, des zones d’ombre demeurent, et rien ne parvient jamais à les éclairer, tous les flics le savent. Quant à Mickie, jeune femme décalée, qui aimerait avoir un enfant, en choisissant un géniteur selon son goût, ni trop fade, ni trop musclé, elle est composée de deux éléments antinomiques : Parfois j’aurais voulu être une ménagère modèle vivant dans un joli pavillon d’une banlieue du Connecticut pour cadres huppés, parfois également, je me disais que ce genre d’expérience m’aurait rendue folle d’ennui, et que j’avais beaucoup de chance de tomber sur des cadavres chaque fois que j’ouvrais un placard. C’est bien connu, les femmes ne savent pas ce qu’elles veulent !


Serge BRUSSOLO : Ceux d’en bas. (Réédition des éditions Editions Fleuve Noir – octobre 2010). Editions Pocket novembre 2011. 320 pages. 6,70€.

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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 06:35

Le contraire d’un bon petit Diable ?

 

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Charlie Riggio n’en était pas à son premier déminage mais la bombe placée près du centre commercial était plus vicieuse qu’il y paraissait. Riggio laisse sa vie sur le terrain et l’enquête est confiée à l’inspecteur Carol Starkey qui elle-même a été sérieusement blessée trois ans auparavant. Son coéquipier, et amant, n’a pas eu la chance dont elle a bénéficié et depuis elle s’est réfugiée dans l’alcool et le tabac.

La bombe qui a coûté la vie à Riggio était télécommandée à distance, et tous les éléments dont elle (Carol Starkey, pas la bombe !) dispose concordent vers la piste d’un certain M. Rouge, spécialiste dans la fabrication de ce type d’engins et qui désire ardemment figurer sur la liste des dix hommes les plus recherchés par le FBI.

Jack Pell, un agent fédéral de l’ATF (bureau de l’Alcool, Tabac et Armes à feu) dont elle doit supporter la suffisance et les certitudes, est intiment persuadé que M. Rouge est à l’origine de cette bombe, même lorsque Carol pense autrement. Tout comme ses deux collègues, Beth et Santos alias Nibard, elle aurait préféré travailler seule, mais Pell leur a été imposé et elle ne peut se rebeller contre sa hiérarchie. S’ensuit une véritable course contre la mort et contre la montre, Carol s’attachant à une autre piste, réfutant les allégations de Pell. Elle compare les débris et note les petites divergences. Et malgré Pell et ses supérieurs, elle se tourne résolument vers une autre piste, un inconnu qui communique par mails. Engoncée dans ses souvenirs, ses peurs, ses répulsions, ses rejets, Carol s’obstine néanmoins dans cette confrontation à distance.

 

Un ange sans pitié est un pur produit made in USA, avec ces dialogues incisifs, ses multiples rebondissements, ses fausses pistes, sa montée en puissance, ses personnages entiers, son final presque apocalyptique. Un roman dans lequel la tension monte progressivement. Un roman qui prend dans ses filets le lecteur, dès les premières pages, avec évidemment un épilogue auquel on est en droit de s’attendre, mais qui réserve bien des surprises.

De Robert Crais, je n’avais lu que Prends garde au toréador paru à la Série Noire en 1988, un roman qui ne m’avait guère convaincu. Un ange sans pitié au contraire m’incite à lire d’autres ouvrages de cet auteur, édités principalement chez Belfond mais aussi au Seuil.

 

Robert CRAIS : Un ange sans pitié. (Demolition Angel – 2000. Traduction de Jacques-André Trine. Réédition des éditions Belfond collection Nuits noires 2002. Réédition Pocket Thriller N° 12012. 480 pages. 7,60€.

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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 14:07

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Le titre de ce roman-document est à mon avis quelque peu réducteur, car l’auteure nous raconte l’histoire de la Roumanie depuis le début des années 1900 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale en s’attachant à présenter quelques figures juives marquantes de ce pays durant ce demi-siècle. Viviane Janouin-Benanti s’attarde longuement sur leur parcours chaotique qui les amènera à combattre le régime, l’extrême-droite, à s’engager dans le parti communiste et à défendre les ouvriers en général et leurs coreligionnaires en particulier puis, pour certains, à s’exiler en France.


Ana_Pauker.jpgEn ce temps là, les Juifs étaient méprisés, vilipendés, accusés de tous les mots. Les différents pogroms comme ceux de 1801 ou de 1897 en décimèrent une grande partie. Le gouvernement rédigea même un décret excluant les juifs de toute profession. Ils ne pouvaient accéder qu’à quelques fonctions comme banquiers, prêteurs sur gages ou s’établir dans le commerce. C’est dans cette ambiance délétère qu’Hannah Rabinsohn, fille et petite-fille de rabbin grandit à Bucarest. Les écoles gratuites d’état leur étant interdites, les juifs ne pouvaient qu’entrer dans des écoles professionnelles, dont les droits d’inscription étaient exorbitants. Et les jeunes filles sont encore plus mal loties, pourtant Hannah fait des pieds et des mains pour intégrer l’une d’elle. Son grand-père obtient qu’elle puisse entrer dans l’école de la Fraternité, mais son destin bascule lorsqu’à treize ans elle est agressée dans la rue, en compagnie de sa sœur et de deux autres camarades, par une quinzaine de garçons. Ils les traitent de Jidani, une injure durement ressentie, et frottent leurs visages avec du charbon et crachant dessus. Hannah s’évanouit et lorsqu’elle sortira de son coma, au cours duquel elle délire, elle ne sera plus la même. Elle est fiévreuse et sera longue à se remettre. Mais surtout elle a décidé qu’elle ne serait plus juive. Devenue adolescente elle contribue à la fondation du parti communiste roumain lors de la scission en 1917 du parti social-démocrate roumain. En 1922 elle est élue au Comité central. En 1921 elle épouse Marcel Pauker et ont ensemble un premier enfant, Tanio, qui ne vivra quelques mois. Une perte ont elle ne se remettra guère.

 

A Baia Sprie, petite ville située dans la région des Maramures boczov.jpgaux confins de l’Ukraine et qui est encore hongroise à l’époque, vivent les Wolf. Le père, Yaakov, est prêteur sur gage, et malgré qu’il pratique un taux d’usure peu élevé, selon lui, en comparaison à d’autres (6%), il n’est pas aimé, principalement par les paysans dont la terre appartient aux Boyards. Mais c’est lui qui est l’objet de la vindicte des fermiers. Avec sa femme Esther, ils n’ont que des filles lorsqu’enfin nait en février 1906 Ferenz, un garçon. Yaakov est rigide dans ses convictions religieuses, il ne permet aucun écart et s’il aime son fils, il ne le montre guère. Pourtant il veut absolument que son fils obtienne des diplômes afin de pouvoir accéder à une position sociale reconnue. Ferenz est attiré par les armes à feu et à quatorze ans il achète son premier fusil, malgré les interdictions de son père, sur ses propres deniers et tue un loup, ce qui est un exploit. Il est envoyé à Cluj dans un internat afin de continuer ses études, devenant interne. N’ayant pas de famille à Cluj, il faut désigner un correspondant. Le choix de Yaakov se porte sur le père d’un condisciple de Ferenz, assuré que son fils aurait de bonnes fréquentations. Gheorghe Iaicu, qui est le directeur des chemins de fer, accepte cette mission de confiance. Il aime son travail et Ferenz est subjugué par les locomotives, se rendant tous les samedis matin, après l’internat à la gare avant de rejoindre son correspondant. Il devient ami avec Mihaly, un garçon de son âge préposé à l’entretien. Il s’intéresse à la mécanique et donne son point de vue sur certains détails, la longueur de la loco par rapport à celle des wagons par exemple, détails qui lui serviront plus tard lorsqu’il sera intégré dans la Résistance en France dans les FTP-MOI. Il fait la connaissance d’Ana Pauker, et devenu communiste, ingénieur chimiste spécialisé en explosif. A trente-trois-ans, il part combattre les troupes franquistes, ralliant l’Espagne à pied, en compagnie d’amis dont Mihaly. Puisque les antisémites ne cessaient de louer Franco, il fallait aider les républicains à l’abattre. Mais avant de partir il s’est fait confectionner de faux papiers au nom de Joseph Boczov. Le pacte germano-soviétique lui est resté en travers de la gorge, tout comme à ses amis, et arrivés en France, après un passage dans le camp d’Argelès, dont ils s’évadent, ils intègrent la Résistance, dans le Groupe Manouchian, formant la 4ème brigade dite des dérailleurs.

 

olga.jpgA douze ans Golda Bancic est ouvrière dans une usine de confection de Kichinev, une ancienne ville bélarusse devenue roumaine et rebaptisée Chisinau, mais s’attire les foudres de la contremaîtresse pour une couture soi-disant mal faite. Pourtant Golda est sûre que son travail est bien fait. Le début d’une rébellion sanctionnée par des coups de bâtons sur son postérieur déculotté. Elle ne supporte pas cet avilissement et le jour de ses treize ans elle décide d’entrer au syndicat local. Elle se présente comme juive roumaine à la femme qui la reçoit. Cette femme n’est autre qu’Ana Pauker, qui impressionnée par le déterminisme de l’adolescente lui confie la mission de distribuer des tracts à la sortie de la ganterie. Golda change son prénom en Olga, ce qui lui permet de masquer son origine juive. Elle est incarcérée à plusieurs reprises, maltraitée, et devient membre actif du syndicat local. En 1938 elle part pour la France, un voyage long et périlleux, épouse Alexandre Jur, dont elle a une fille, Dolorès, qu’elle confie à une famille française et rejoindra elle aussi les FTP-MOI.

 

Contrairement aux trois personnalités présentées ci-dessus, Corneliu_Zelea_Codreanu.jpgCorneliu Zelea Codreanu est profondément antisémite, comme la plupart de ses compatriotes, et en devient le porte-drapeau. Extrêmement populaire il fonde la légion de L’Archange Michel qui deviendra Garde de fer et se réclame d’obédience chrétienne. D’ailleurs il met toujours en avant, pour justifier l’ostracisme dont il fait preuve, cette appartenance religieuse soulevant les foules. A noter que pratiquement la religion chrétienne servira de support aux exactions contre les Juifs, partout où ils sont installés, alors qu’elle devrait prôner la paix, l’amour du prochain. Mais ceci est un autre débat. Plusieurs fois arrêté, car il gêne le pouvoir royaliste, à chaque fois il est libéré sous la pression populaire en qui il incarne le sauveur. Il soulève les foules par des déclarations fascistes et anticommunistes, et devient un leader politique d’extrême-droite dont se méfie le gouvernement. D’autant que son rapprochement avec Hitler et les nazis n’est pas du tout du goût de la droite traditionnelle. Ses prises de positions engendrèrent toutefois une profonde aversion pour les Juifs, qui pour les plus riches d’entre eux en vendant actions et obligations provoquèrent une crise financière préjudiciable à la Roumanie. Des nombreux ministres seront assassinés sous ses ordres.

 

Plaque_Affiche_rouge-_19_rue_au_Maire-_Paris_3.jpgLa jeunesse d’Ana Pauker née Rabinsoh, de Jospeh Boczov alias Ferenz Wolf ainsi que celle d’Olga Bancic est longuement décrite, tout comme les événements qui secouent la Roumanie durant leur adolescence. Leur engagement dans le parti communiste dont ils attendent beaucoup, les avanies qu’ils subissent de la part du gouvernement, de l’extrême-droite, mais également des ouvriers et des paysans qui de tout temps ont jetés l’opprobre sur les Juifs, les accusant de tous les maux sont minutieusement exposés tandis que les épisodes espagnols et français pour Ferenz/Joseph et Olga ne sont qu’esquissés. Si Ana Pauker joue un rôle primordial dans le gouvernement roumain après la guerre, les deux autres trouveront la mort. Ferenz fait partie des vingt-trois résistants du groupe Manouchian fusillés au Mont Valérien le 21 février 1941.

 

Viviane Janouin-Benanti après avoir exploré les faits-divers criminels, comme La séquestrée de Poitiers, Le Chéri magnifique, Le Tueur du Paris-Mulhouse, La Serpe du Maudit et quelques autres, se tourne depuis quelques ouvrages vers le roman-document historique, comme Le double visage du docteur Karl Roos. Des ouvrages solidement documentés, qui explorent les parties peu connues de la Première ou Seconde Guerre Mondiale, se révélant poignants, émouvants, tragiques, mettant en avant des figures politiques qui tendent à s’effacer peu à peu des mémoires mais qui ont joué un rôle primordial dans la lutte pour la Liberté. Joseph Boczov et Olga Bancic font partie de ces figures de l’ombre qui luttèrent pour défendre non seulement leurs coreligionnaires, mais pensaient que leur combat ne serait pas vain. Ils étaient persuadés qu’en étant membres du parti communiste, ils œuvraient pour le bien de la Roumanie, oubliant que l’ostracisme, le ségrégationnisme, l’antisémitisme étaient trop ancrés dans les esprits et les mœurs pour être effacés du jour au lendemain. Et l’on se rend compte aujourd’hui que l’antisémitisme, malgré les déclarations des hommes politiques, pèse de plus en plus dans la vie quotidienne et occasionne troubles et attentats meurtriers.


Viviane JANOUIN-BENANTI : Au nom de la liberté. Joseph Boczov et Olga Bancic, deux de l’Affiche rouge. L’Apart éditions. 320 pages. 20€.

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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 09:45

Dans le port d’Ambernave, y’a des marins qui…

 

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Dans le port d'Ambernave la terreur règne. Un croquemitaine sévit la nuit, décimant au hasard hommes, femmes, enfants. Mais Patte Folle n'en a cure malgré les recommandations de deux policiers qui effectuent leur ronde sur les quais, parmi les entrepôts. Patte Folle doit son surnom à une claudication provoquée par un accident, lorsqu'il était docker et s'appelait encore Emile. Depuis il cuve son vin, vivant chichement d'une maigre pension, vivant dans une maison délabrée. Sa maison, seul vestige de son passé.

Des colleurs d'affiches d'une énième campagne électorale le prennent en chasse et il se réfugie dans un hangar où il découvre un géant amorphe, muet, probablement étranger, soldat ou déserteur américain. Seuls les jappements d'un chiot qu'il a adopté sortent le zombi de sa léthargie. Emile héberge l'inconnu, lui apprend les rudiments du quotidien. Ouvrir une boîte de lait, par exemple. Il cherche à percer l'identité de son invité et en désespoir de cause le baptise Jo. Il lui faut rogner sur sa pension, chouraver plus de boîtes de conserves dans les supermarchés de la ville, au risque de se retrouver en tôle.

Pourquoi Emile s'est-il entiché de ce géant ? Par humanisme devant une déchéance plus profonde que la sienne ? Par compassion ? Toutes bonnes raisons mais surtout parce qu'il retrouve dans ce couple qu'il forme avec Jo‚ les protagonistes d'un roman qu'il traîne à longueur de journées et de nuit dans les poches de son manteau. Il est Georges et Jo‚ devient Lennie. Deux échappés du chef d'œuvre de Steinbeck, Une souris et des hommes, un livre qu'il connaissait par cœur avant que l'alcool n'embrume son cerveau.

 

Avec Ambernave, Jean Hugues Oppel retrouve dans son prologue le lyrisme qu'il avait déployé dans Piranha Matador. Et ces pages, empreintes de la chanson de Jacques Brel Amsterdam, vaudraient à elles seules la lecture de ce livre. Un roman dans lequel l'ode à l'amitié est le véritable moteur de l'histoire. Une amitié offerte sans calcul, sans espoir de retour et de bénéfice quelconque, sans égoïsme. Emile prend sous sa coupe, lui qui est devenu un rebut de la société, un être tombé encore plus bas que lui. Mais il ne réclame rien. Juste une présence à qui il peut offrir un maigre réconfort. Un roman qui est édité dans le cadre d'une collection noire, donc pour beaucoup de lecteurs potentiels restrictive, mais qui mériterait une plus large diffusion.


Du même auteur lire : French tabloïd et Chaton : trilogie.


Jean Hugues OPPEL : Ambernave. Rivages Noir N° 204. Février 1995. 272 pages. 8,15€.

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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 15:22

Et ça papote, et ça papote...

 

vieux vampire

 

Parfois il se passe de drôles de choses lors des réunions d’un conseil municipal. Je passe sur les habituelles altercations entre membres de la majorité et de l’opposition, cela relève du lieu commun. Mais des événements, des phénomènes étranges peuvent se dérouler, comme celui qui a eu pour cadre la mairie d’Aniche, dans le Nord.

Alors que l’adjointe à l’environnement vitupère contre la prolifération de moucherons prédateurs, prenant pour cible la glycine du presbytère, un sacrilège à n’en point douter, une petite étoile violette jaillit du vitrail des verriers. Le temps semble s’être arrêté et les participants à cette réunion, figés comme des statues, sont vêtus comme pour un carnaval à l’ancienne. Crinoline, redingotes, et même une peau de panthère sur les épaules du maire. Une autre petite étoile, rouge celle-ci, se propulse de sous le buste de Jaurès et la collision entre les deux minuscules novas remet tout en ordre.

Quelques mois plus tard, le narrateur atteint d’insomnie, croise le maire déambulant en bicyclette. Seul petit détail qui attire l’attention, l’édile est affublé d’ailes d’ange, ailes tachées de sang. Des petites traces de sang sur la neige forment des boucles et à y regarder de plus près, il s’aperçoit qu’elles figurent des six. 6 6 6. Trois chiffres qui l’incitent à prendre sa voiture et à rouler jusqu’à Anvers, une ville qui l’a toujours attiré.

Deux jours plus tard, notre narrateur est dans le bureau du maire, mais il garde le silence sur les événements dont il a été le témoin, à la demande de celui-ci. Il ne le rompra qu’en janvier 2012, à cause du calendrier maya. Et de la petite étoile violette qui a récidivé et a permis à un fantôme d’entrer dans la salle en se jouant des murs comme dans le perce-muraille de Marcel Aymé.

Notre narrateur, qui n’est autre que l’auteur, propose au conseil municipal que la cité d’Aniche devienne la capitale de la fin du monde. Commencent alors moult péripéties qui entrainent notre auteur, ainsi que le vieux vampire le Chevalier Le Clément de Buirette qui possède encore de bons restes malgré les siècles entassés sur ses épaules et qui est heureux de pouvoir rendre service à l’Anonyme d’Anvers, un illustre contemporain de Rubens. Leur mission : faire mentir les prophéties liées au calendrier maya (qui entre nous a été mal traduit, puisque, s’il s’agit d’un palindrome numérique, devrait situer la catastrophe le 21 12 2112). Et accessoirement retrouver une copie d’un ancien film muet datant du début du XIXe siècle, intitulé l’Evangile de sang, et qui fut projeté à l’Idéal Cinéma, le plus ancien cinéma ouvrier du monde sis à Aniche, en 1910 pour une poignée de verriers.

L-Ideal_Cinema_-Jacques_Tati.jpgDans ce roman débridé, burlesque, farfelu, qui emprunte parfois au fantastique de nos lectures juvéniles (souvenez-vous de la fée Clochette dans Peter Pan qui apparaissait sous forme d’étoile), et qui n’est pas sans rappeler quelques ouvrages d’Albert Robida par l’humour discret, il est plaisant de trouver un narrateur qui n’est autre que l’auteur se trouvant dans des situations abracadabrantesques et enlevées.

Si Aniche fut l’un des hauts lieux du charbonnage, il ne faut pas oublier que la cité fut aussi un fleuron de la verrerie d’art et du vitrail. Et que l’Idéal Cinéma dont il est question dans ce roman est le plus ancien cinéma ouvrier du monde puisque inauguré le 26 janvier 1902 il est toujours en activité.

Cette nouvelle collection 666 proposée par les éditions Engelaere comporte trois titres qui paraissent simultanément, Les œufs de Lewarde de Jean-Marc Demetz et 666, quai de la Scarpe de Michel Meurdesoif, que j’aurais l’occasion de vous présenter dans quelques jours.

Les couvertures sont signées Jan Sanders Van Hemessen, extraites de L’Enfant prodigue, et datent de 1566.


Lire également de Roger Facon : Le saigneur des pierres.


Roger FACON : Entretiens avec un très vieux vampire. Collection 666, éditions Engelaere. 96 pages. 6€.

challenge régions

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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 09:53

« C’est Malvy, c’est Malvy, je n’y peux rien, c’est elle qui m’a choisi… »

 

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chantait approximativement Salvatore Adamo, dans les années 75.

C’est ce que pourrait fredonner Gabriel Lecouvreur en décachetant l’enveloppe que vient de lui remettre Gérard, le patron du bar-restaurant Au pied de porc de la Sainte-Scolasse. Il était arrivé dans le rade avec à la main un bouquin qu’il venait d’acquérir chez un bouquiniste et dont la couverture ainsi que le titre l’avaient attiré. Une vive discussion s’ensuit sur ce roman qui fut adapté au cinéma. Gérard le bistrotier est furieux et l’un des consommateurs, Milton Edouard, prof de lettres, s’interpose afin de fournir des indications historiques sur cet ouvrage et son auteur. Il s’agit du Juif Süss de Lion Feuchtwanger, un écrivain allemand issu de la bourgeoisie juive et dont le livre était une condamnation de l’antisémitisme mais dont le propos fut détourné lors d’une adaptation cinématographique.

En mémoire de soirées passées ensemble à Collioure mais aussi et surtout parce qu’il est dans une mauvaise passe Gaston Galois--Malvy demande à Gabriel de venir l’aider. En réalité il est franchement dans la panade. Fabrice Doucrier, jeune journaliste récemment diplômé a été retrouvé mort sur les berges de la Garonne et Gaston est fortement soupçonné de l’avoir assommé puis jeté à la baille.

Gaston avait entrepris d’effectuer des recherches généalogiques sur sa famille et son nom de Malvy. Et il avait constaté que pratiquement tous ces ancêtres avait été enseignants, originaires du Quercy ou de Gascogne. Or le nom de Malvy est attaché à celui de Dreyfus, car un Louis-Jean Malvy, ténor du Parti Radical avait été ministre de l’Intérieur durant la première guerre mondiale (et grand-père de Martin Malvy, adhérent PS et auteur d’un score fleuve lors des régionales de 2010). Pacifiste convaincu il s’était attiré les foudres de Clémenceau, d’un côté, et de l’extrême-droite royaliste menée par Léon Daudet, de l’autre. En 1917 Louis-Jean Malvy passa en Haute Cour de Justice et fut condamné à cinq ans de bannissement du territoire français. Cinq ans plus tard il était réélu député en terre quercynoise.

Gaston Galois--Malvy et Louis-Jean Malvy ont-ils en commun un lointain cousinage ? Des recherches généalogiques le détermineront peut-être. Doucrier signait des articles dans différentes petites revues dont Rock33 et surtout la Dernière Action Française, journal des dissidents royalistes géré en sous-main par Charles de Villeneuvette et dont les bureaux se situent à Bordeaux. Comme Gaston est un ami, perdu de vue il est vrai, et que Chéryl s’est entichée de Jean-Pascal un jeune stagiaire même pas majeur, Le Poulpe décide d’aller dans le Bordelais et d’enquêter.

Avec Olympe la sœur de Gaston il va se retrouver au cœur d’une affaire mi-politique mi-crapuleuse, dans laquelle les RG s’ingénient à vouloir s’immiscer. Gabriel fera la connaissance entre autre de Nadine, dernière petite amie officielle de Doucrier, lequel signait dans la DAF D’Oucrier, patronyme qui lui conférait un petit air de noblesse. Nadine est ostréicultrice et je ne peux m’empêcher d’établir un parallèle entre les huitres et les journaux : dans les deux on trouve des perles, plus souvent dans les journaux, je le concède, que dans les mollusques du bassin d’Arcachon.

 

Ce qui prévaut dans ce roman de François Darnaudet, ce n’est pas tant l’intrigue que la partie documentation sur l’origine des Malvy et sur l’Action Française de Léon Daudet, Charles Maurras et quelques autres. Mais également ce constat qu’Internet n’a pas que du bon. Ainsi lorsque Gaston effectue des recherches sur l’origine du nom Malvy il tombe sur des sites pronazis insinuant que Malvy serait un dérivé de Malca-Lévy. Des affirmations gratuites qui évidemment sentent l’antisémitisme et ne sont que des prolongements des allégations édictées par Maurras, Daudet et consorts. Par ironie Gabriel se présente comme journaliste à Généalogie, revue dont le nom se passe de commentaires, sous le pseudo de Gabriel Dreyfus.

Ce livre est hautement recommandable, ne serait-ce que pour démontrer que l’hydre antisémite n’a pas fini de nous pourrir l’existence. Et comme à mon habitude, je n’ai pu m’empêcher de relever certaines petites phrases explicites : « De toute manière, les flics avaient de moins en moins de prétexte crédible pour mettre qui leur plaisait en garde à vue ». Ceci pour la partie bon sens populaire et que ne désapprouveront pas la plus grande majorité de nos concitoyens qui se retrouvent en geôle pour des peccadilles. Pour la partie humour, je vous propose celle-ci : « Un chauve de deux cents kilos traversa la pièce, les poings fermés, et le visage dur comme une réforme de l’UMP ». Et pour confirmer le proverbe qui dit « jamais deux sans trois », la petite dernière : « Personne ne veut de moi… Je finirai seule et abandonnée, comme Bayrou ». Etonnant non ?


Une version numérique est disponible sur AmazonKindle pour 2,99€.


François DARNAUDET-MALVY : Les Ignobles du Bordelais. Le Poulpe N°272. Editions Baleine. 8,00€

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 15:39

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A quatre-vingt dix ans, Robert Danglars revient sur un épisode marquant de sa vie, entre 1943 et 1945, alors qu’il n’avait que vingt ans et s’est trouvé mêlé, comme des milliers de Français à des faits tragiques qui ont entachés le milieu du vingtième siècle. Né en 1923 au Havre, il perd son père, employé à la Compagnie Générale d’Electricité, à l’âge de deux ans et est élevé entouré de l’affection de sa mère et de sa grande sœur Marianne. Par son oncle Fernand, qui se définit anarcho-syndicaliste, il apprend que son père était engagé dans le mouvement socialiste mais surtout était profondément pacifiste, même en ayant participé à la Grande Guerre. Blessé par trois fois, il était revenu du front avec la gangrène à la jambe gauche, le rendant enfin à la vie civile fin 1917. C’était un être un peu naïf.

faucon-rouge.jpgUn des professeurs d’histoire, syndicaliste et militant à la SFIO (Section française de l’Internationale socialiste, ancêtre de l’actuel Parti socialiste) l’incite à devenir Faucon rouge, mouvement de jeunesse lié au mouvement ouvrier et de la pédagogie nouvelle. C’est tout naturellement que Danglars entre à l’école Normale et devient instituteur. Après quelques remplacements en Seine Inférieure (l’ancien nom de la Seine Maritime), il est muté en Bretagne, à Daoulas, près de Brest. Il a eut le temps d’entrer dans le mouvement trotskyste, mouvement en total désaccord avec les stalinistes qui sont montrés du doigt après le pacte germano-russe. Depuis ceux-ci sont entrés dans la Résistance, certains même avant, reniant la ligne parisienne du Parti communiste français, mais les récriminations sont toujours vivaces. Alors à Daoulas, Danglars est contacté par quelques trotskystes qui proposent une autre alternative à la Résistance, une vision plus pacifique de combattre les nazis. Les Trotskystes entretiennent une haine vivace aussi bien envers les Nazis, qu’envers les stalinistes et les résistants gaullistes. Pour eux, les alliés, Churchill, de Gaulle, Roosevelt et autres figures comme Krupp, Schneider, Ford, Rockeller, ne sont que les représentants du capital. Et Danglars se remémore cette phrase d’Anatole France, qui fut vilipendé par les surréalistes, phrase citée dans une lettre de son père que lui avait remise à quinze ans son oncle Fernand : On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels. Pourtant, au moment où il rédige ce témoignage, Danglars revient sur ses idées préconçues : Aujourd’hui j’estime que nous avions tort de mettre les nazis et les alliés dans le même panier.

La ligne trotskyste consiste à détourner les soldats allemands de la botte nazie, car ils pensent, avec juste raison, que ce sont pour la plupart du temps des ouvriers comme eux. Et en distribuant des tracts incitant les belligérants teutons à prendre conscience qu’ils sont manipulés par des fanatiques, en leur demandant d’arrêter les combats, de déserter éventuellement, ils sont persuadés que ce bain de sang sera tari. Ce qui n’est pas la façon de procéder des staliniens qui perpétuent les sabotages alliés aux autres Résistants, les partisans gaullistes. Seulement si parmi les Allemands les pacifistes ne manquent pas, les nazis possèdent de fervents supporters parmi les opportunistes, notamment le Parti national breton qui pense pouvoir acquérir l’indépendance de la Bretagne. Danglars est englué dans un système complexe, ainsi que ses amis, les responsables de la région brestoise, Pleton, Ned, Delphine et quelques autres dont il ne connait pas les noms, seulement les alias. Il traduit des textes en allemand, il utilise la poly-copieuse et les stencils de l’école afin de pouvoir imprimer les tracts. Et lorsque des dirigeants parisiens viennent sur place afin de définir leur conduite, certains rechignent car les envoyés ne se rendent pas compte de la réalité. Les murs ont des oreilles, mais les collègues ont des yeux. Des traitres signalent les agissements des trotskystes et ceux-ci sont abattus par les nazis et leurs séides français, ou emprisonnés. C’est le cas de Danglars qui se retrouve à Pontaniou, la geôle brestoise, puis à Rennes. C’est là que le directeur de la prison lui signifie que s’il ne remplit pas une mission, sa mère et sa sœur seront considérés comme des traitres et que leur vie ne dépend que de lui.

 

Dans ce roman déstructuré Danglars narre dans un premier temps les heures passées dans un des wagons à bestiaux en compagnie d’une centaine de prisonniers formant le convoi qui les mène de Compiègne vers Buchenwald. Les avanies subies, les exactions des SS, la faim, la soif, l’avilissement dont ils sont sujets, les dégradations humaines et mentales endurées.

Puis il revient sur la vie du camp de Royallieu, les brimades dont il fait l’objet, moins qu’aux autres peut-être, car il sait qu’il est un peu protégé, devant remplir une mission. Enfin après avoir raconté ses mois passés à Daoulas et Brest, il décrit la longue période où il est enfermé à Buchenwald. Des événements qui ont marqué sa mémoire d’une empreinte indélébile. Il ne raconte que ce qu’il a subi, ce à quoi il a assisté, le camp de Buchenwald représentant une population équivalente à celle d’Aix en Provence, ne s’étendant pas sur ce qui se passait en dehors de son environnement. Les milliers de détenus qui stagnent dans ce camp ne sont pas tous des résistants. Les droits communs sont logés à la même enseigne, seuls les triangles apposés sur leurs vêtements les différencient. Pour schématiser les triangles rouges sont les opposants politiques, les triangles verts, les droits communs et les résistants allemands, les triangles bleus les émigrés, les triangles marrons les tziganes, les triangles violets les Témoins de Jéhovah… Et tout ce petit monde, tout en étant dans la même galère, ne se supporte pas forcément.

Mais comment retrouver ce Maurice Paul, l’homme qui le but de sa mission. Et pourquoi essayer de le supprimer dans un camp d’où il est impossible de s’évader et dont l’avenir des « résidents » est pour le moins incertain ? Danglars de pose de nombreuses interrogations concernant sa mission.

Danglars fait partie de ses nombreux hommes de l’ombre, de ceux qui ont pris part activement à la résistance, d’une manière moins spectaculaire que d’autres, car il était et est resté un pacifiste convaincu. Il essaie d’analyser d’un point de vue personnel, mais sincère. Ce témoignage, que j’ai tenu à laisser avant de disparaître, n’est que l’histoire d’un homme ordinaire, ni meilleur ni pire que tant d’autres, que son refus de l’injustice a conduit à des choix qui n’étaient pas sans danger, et auquel l’évolution de l’histoire donne froid…

Il précise en outre que sa mémoire, comme celle des hommes en général, est sélective, et tel événement qui marque l’un ne laisse que peu de trace chez un autre.

Roger Martin prend à bras le corps l’Histoire comme il secouerait un pommier pour en faire tomber les fruits et les étaler afin de les trier au grand jour et démontrer que la réalité n’est parfois qu’une image déformée et qu’une pomme à l’apparence saine peut-être véreuse.

Un roman puissant, poignant, fortement charpenté, documenté et précis, qui montre que malgré toutes les exactions qui ont été commises, l’être humain continue les mêmes erreurs. Les Juifs, les homosexuels se trouvaient propulsés au ban de la société. L’homophobie existe toujours, l’antisémitisme aussi, des prises de positions auxquelles il faut ajouter le rejet des roms, des gens du voyage et bien d’autre. Dernière petite précision. Le Front National d’aujourd’hui n’est qu’une usurpation d’identité. Durant la guerre le Front national, créé en 1941 par les communistes le 15 mai 1941, et qui se nommait Front national pour la libération et l’indépendance de la France, regroupait les Francs-tireurs et partisans français (FTPF) et comptera dans ses rangs de nombreux résistants non communistes. Sans oublier les MOI (Main d’œuvre immigrée) qui ont participé activement à la Résistance. Aujourd’hui les immigrés sont classés la plupart du temps comme indésirables.

Non, l’être humain n’a pas retenu la leçon.


Roger MARTIN : Dernier convoi pour Buchenwald. Editions du Cherche-Midi. 432 pages. 19€.

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 08:07

Hommage à Tony Hillerman né le 27 mai 1925

 

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Œil pour œil, dent pour dent !

Un vieil adage que Henry Highawk, conservateur au Smithsonian Institue, musée d’histoire naturelle de Washington, décide de mettre en application. Sa grand-mère était une indienne Navajo, et même si lui-même n’est Navajo que pour un quart, il se sent proche de ces tribus. Proche par le cœur, proche par le sang, portant en lui un héritage héréditaire auquel il tient. D’ailleurs il rêve d’être reconnu à part entière comme Navajo.

Aussi il braque les feux des projecteurs et des médias sur lui en prélevant dans un cimetière des os provenant de Blancs défunts. La raison en est bien simple : pourquoi un musée sous couvert de recherches scientifiques, anthropologiques, ethniques, entreposerait les restes de 18000 squelettes d’origine indienne et que la loi punirait la profanation de tombes de ceux qui furent les envahisseurs, les spoliateurs ? Juste revendication qui n’est pas perçue comme telle par tout le monde.

Un mandat d’arrêt est lancé contre Henry Highhawk suite à ce forfait, ce qui ne l’empêche nullement d’assister à un « Yeibichei », cérémonie rituelle Navajo, au Nouveau Mexique. C’est là que Jim Chee, agent de la police tribale Navajo procède à son arrestation. Non loin de là, en Arizona, toujours sur le territoire de ses ancêtres, un inconnu est découvert mort assassiné près des rails du chemin de fer. L’enquête est confiée à Joe Leaphorn, lieutenant de police Navajo. Mais les Indiens ne sont pas les seuls à vouloir préserver leur identité, leurs racines. Jim Chee et Joe Leaphorn se retrouvent à Washington dans des enquêtes parallèles puis convergentes, au cœur d’un complot chilien, masques Incas et bombes à l’appui.

 

La frontière entre roman policier et littérature générale est de plus en plus ténue, et avec Tony Hillerman et quelques autres, il ne s’agit plus de lectures pour passer le temps. Pour tuer le temps serait-il plus juste d’écrire. Ce sont des œuvres de réflexion sur l’intégration, la cohabitation des peuples, et au travers d’une littérature dite légère ou cataloguée comme telle, c’est la remise en cause de la spoliation morale et physique de peuples au profit d’aventuriers, d’émigrants souvent sans scrupules. Nous sommes loin des westerns dans lesquels Indiens ou Peaux-Rouges devaient se contenter d’un rôle attribué arbitrairement. Celui des méchants.

Tony Hillerman aurait pu se contenter d’écrire des histoires simples pour remettre les pendules à l’heure, dénoncer les méfaits des pionniers et faire connaître les us et coutumes de peuples souvent mal intégrés dans leur propre pays, sur leur propre territoire d’origine. Il a choisi d’écrire des romans policiers parce que « c’était ce qu’il y a de plus difficile ».


Tony HILLERMAN : Dieu-qui-parle. Rivage Noir n° 122. Editions Rivages. (Réimpression). 352 pages. 9,65€.

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26 mai 2013 7 26 /05 /mai /2013 12:41

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Il a été surnommé Nano par son père, aujourd’hui disparu, mais le brave homme connaissait-il le grec lorsqu’il l’a ainsi appelé ? Pas sûr. Il n’empêche que lorsque son copain Smaïn l’a affublé d’un tel sobriquet et qu’il a dit qu’en grec, cela signifiait Nain, Nano n’a pas apprécié. Pourtant pour ses quatorze ans il n’est pas grand, mais on ne commande pas la nature. Et puis Smaïn est un farceur qui ne peut pas s’empêcher de sortir des blagues vaseuses uniquement pour faire un bon mot et s’amuser. C’est un taquin qui tient à son statut.

Nano lui est un imaginatif. Il est un gardien de but renommé et acclamé, surtout lorsqu’il arrête des coups francs lors d’un match de football dans le Stade de France. Bon, d’accord, ce n’est pas le stade parisien, mais la cour de l’immeuble où il vit et dont la mère est concierge. Bon, d’accord, le coup franc est propulsé sur l’un des poteaux qui est figuré par les cartables de deux gamins, mais quand même… Et il croit percevoir la foule crier sa joie en provenance des fenêtres donnant sur la cour, mais presque tout le monde est parti en vacances. D’un magistral coup de pied, il envoie le ballon sur la terrasse d’un appartement. Vite une échelle et comme c’est lui qui a envoyé le boulet, c’est à Nano d’aller le récupérer. Hélas, il est sujet au vertige et heureusement José, un SDF qui s’est installé depuis peu dans la cour, le supplée.

Les vacances ! Nano va rester à Paris tandis que Smaïn va profiter des bienfaits du soleil à Fréjus. C’est pas juste ! Nano aura pour seule consolation de passer une heure par jour à potasser ses maths, une matière qu’il n’apprécie vraiment pas, et s’il rechigne, des cours particuliers se profilent à l’horizon. Il en pense la nuit, l’empêchant de dormir. C’est ainsi qu’il aperçoit deux individus chargés de cartons entrer subrepticement dans l’immeuble. Et puis que fait cette femme d’un abord peu sympathique à trainer dans les couloirs qui desservent les caves ! Elle a beau dire qu’elle est nouvelle dans l’immeuble, qu’elle recherche son local afin d’y entreposer des cartons car son nouveau logement est plus petit que l’ancien, cela trottine dans l’esprit de Nano. Encore plus lorsque, montant un paquet à monsieur Carme, Nano entend à travers la porte de l’appartement des bruits de voix, comme des disputes.

Nano décide de mener sa propre enquête, tout en échangeant les nouvelles avec Smaïn qui profite du beau temps, des filles, des joies de la plage et ne lui laisse pas le temps d’en placer une, ou qui se moque de lui comme à son habitude. Et c’est en vagabondant dans le parc situé non loin de l’immeuble que Nano assiste à un événement étrange. José, le SDF qui couche sous des cartons, José qui a mis à disposition des passants une sébile et un petit écriteau les incitant à déposer leur obole, José possède un téléphone portable ! On aura tout vu !

Quand on est imaginatif et sujet au vertige comme Nano, on ferait mieux de rester tranquillement dans la petite loge de concierge qui leur est alloué gracieusement par le syndic, action de grâce reprochée par quelques locataires jaloux probablement. Nano va se souvenir de ces quelques jours du mois de juillet alors que le soleil s’amuse à échauffer les sens et les esprits.

DominiqueDominique-Forma.JPGForma qui nous avait déjà régalé avec Sans vérité paru chez le même éditeur dans la collection Rat noir destinée au plus grands, signe une historiette digne des auteurs tels que Paul Berna (Le cheval sans tête) et ceux qui ont pris la relève, Jean-Paul Nozière, Jean-Hugues Oppel, Pascal Garnier, Didier Daeninckx et quelques autres qui jouent sur la sensibilité sans tomber dans la mièvrerie.

Nano apprendra, et le lecteur par la même occasion, qu’il faut toujours se méfier des apparences, mais surtout que dans des cas extrêmes, le courage vient spontanément ou presque, pour peu que l’on fasse abstraction de ses peurs et phobies, sans pour cela vouloir en tirer gloire.


Dominique FORMA : Nano. Editions Syros, collection Souris noire. 144 pages. 6€.

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26 mai 2013 7 26 /05 /mai /2013 06:35

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Lire est une chose sérieuse, tout autant qu’écrire, puisque ces deux matières sont enseignées depuis la maternelle jusqu’après et encore plus loin. Mais sérieux ne signifie pas ne pas se permettre de jouer avec les situations réelles ou fictives, d’apporter sa contribution personnelle à tel ou tel personnage qui selon la formule consacrée, toute ressemblance avec…, d’ajouter un soupçon d’humour et d’humeur au texte écrit dans un moment de colère ou autre.

Le roman policier, ou le roman noir, offre l’avantage incontestable à son auteur de se mettre dans la peau des chansonniers du temps jadis, temps pas encore révolu quoique la mode du satiriste a nettement évolué, et qui se permettaient de brocarder, souvent sans réelle méchanceté, les aléas et les dérives de la IVème république. Aujourd’hui on trouve des ouvrages qui extrapolent, jouent les pythonisses, donnent une version anticipée des faits qui pourraient s’avérer exacts selon les résultats d’élection, qui à en croire les sondages, sont acquis avant même d’aller se déplacer aux urnes.

 

Dans Chaton trilogie de Jean-Hugues Oppel, la donne est simple, selon les conseils donnés en quatrième de couverture : Un livre à lire d’urgence avant les élections… et à relire après à la lumière des résultats. Bon les résultats, nous les connaissons tous, nous ne nous transformerons pas en politologue dissertant avec emphase sur ce qui aurait dû arriver si, sur ce qui va se passer malgré que, sur le nombre d’abstentionnistes, sur la fourchette allouée aux partis politiques, etc.…

Dix cadavres sont découverts dans un pavillon de banlieue, et comble d’atrocité, dans une chambre gît celui d’un homme amputé des mains et de la tête. Dans la cave, un laboratoire sophistiqué de chimiste clandestin en état de fonctionnement, avec les ingrédients. L’auteur de ce carnage ne s’est pas intéressé à ce labo qui pourtant recèle une véritable fortune. Quant à ce massacre, il n’est pas évident de le cataloguer entre une rivalité entre trafiquants de drogue, une vengeance entre malfrats, ou une vengeance personnelle. La commissaire Valérie Valencia, chargée de l’enquête part du principe qu’il s’agit d’une vengeance personnelle, sorte de croisade moderne qui prend ses racines dans des manœuvres politico-financières dont le sommet serait la tête de l’état. Résumé comme ça, cela paraît un peu mince, mais Oppel joue au chat (ce n’est pas une métaphore) et à la souris avec son lecteur, tout en l’aiguillant sur la bonne piste.

 

Un roman qui s’inscrit dans le catalogue du réalisme à grand spectacle comme il nous l’offre depuis quelques romans dont Six-pack et Cartago. Un virage ancré dans une real-society dont nous sommes tous acteurs, plus ou moins concernés. Je regrette personnellement la période emphatique, poétique au cours de laquelle il se montrait, lyrique, sensible, émouvant et humoristique, comme dans Ambernave ou Brocéliande sur Marne, qui déjà était une fable poétique et sociale, mais on ne peut qu’applaudir à ce roman dont l’écriture est un véritable staccato. Et pour les lecteurs avertis, mais nous le sommes tous, les petites références sont un véritable plaisir, un private-joke en français. Je citerai par exemple, mais je ne donnerai pas toutes les clés, la référence à C’est beau une ville la nuit de Richard Bohringer. Et que dire de cette société qui s’appelle Vettas & Vargier, à traduire par Vettier et Vargas, ou encore ce cadre frais émoulu du nom de Mizioff (Francis Mizio), ou encore ce personnage influent de l’économie du nom de Pierre Antoine de Vallières (le baron Seillières, ancien patron du MEDEF), et j’en passe, sinon où serait l’intérêt de la découverte et celui de la recherche ? Je vous le demande !

Rappelons que la première édition de ce roman date de janvier 2002, mais que tout autre date pour l’intrigue est également valable.


Jean Hugues OPPEL : Chaton : Trilogie. Rivages Noir N° 418. Janvier 2002. 9,65€. Réimpression avril 2013.

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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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