Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
Clochemerle revisité par Marcel Pagnol et Didier Daeninckx !
On a gagné ! on a gagné ! Nous ne sommes pas à la fin d'une match lorsque les supporters fêtent dignement avec quelques bières la victoire de leur équipe mais dans la petite ville de Castellac à la proclamation des résultats de l'élection municipale. Un résultat connu d'avance, mais la loi, c'est la loi, et il faut sacrifier aux obligations électorales afin de montrer son civisme à tous.
Depuis la fin de la guerre, la famille Galieni est maire de grand-père en petit-fils, appliquant le système du népotisme démocratique auprès des villageois, qui s'en contentent en très grande majorité. Les affidés de Ludovic Gallieni ne sont pas tendres envers ceux qui ont osé se présenter contre leur mentor. Principalement à l'encontre de Marianne Grangé, une écologiste arrivée depuis peu dans la cité et qui se bat contre l'implantation d'une décharge. Et comme pour bien lui prouver qu'elle est indésirable, quatre individus la suivent lorsqu'elle rentre chez elle et le meneur la viole. Mais elle préfère n'en parler à personne, sauf à Fred, un ami photographe qui l'aide dans ses démarches, sachant que de toute façon cela se retournerait contre elle.
Quelques semaines plus tard, le corps de Ludovic Galieni est retrouvé dans la garrigue. Chez Maurice, le cafetier, les rumeurs vont bon train. Tout le monde sait tout, surtout de la façon sont il est décédé. Certains parlent de deux coups de feu, d'autres quatre, mais ils sont loin de la vérité. Il aurait été retrouvé complètement dévêtu, à poil comme le précisent certains avinés, et il porterait autour du cou un collier, mais ça ce ne sera précisé que plus tard. Le commissariat de Sète est en charge de l'enquête, Castellac dépendant de sa juridiction, et l'inspecteur Pénélope Cissé se voit confier le dossier.
Elle a du caractère Pénélope et elle ne se laisse pas marcher sur les pieds. D'ailleurs si elle est en poste à Sète, c'est par mesure disciplinaire. Son passé de policière n'interfère en rien dans le récit, ni le fait qu'elle soit né au Sénégal et que sa petite fille vit au pays. Mais il est bon de le préciser. Et si sa condition de Noire ne la dessert pas, sa carte d'identité et surtout sa plaque de police aplanissent bien des velléités de moqueries et de paroles racistes blessantes. Elle trouve en un libraire de la cité portuaire un ami qui ne cherche pas à partager son lit mais ses lectures. Quelqu'un de bien !
En compagnie d'un jeune stagiaire (non, ce n'est pas une redondance puisque de nombreux "seniors" au chômage sont dirigés vers des voies de garage sous forme de stages en entreprise), Pénélope Cissé entame son enquête en interrogeant la famille et les proches du défunt. La femme de feu Ludovic Galieni n'est guère prolixe mais aurait sûrement beaucoup de choses à dire sur son époux. Quant à Vidal, il cumule les fonctions d'adjoint au maire et de beau-frère de Ludovic. Plus quelques autres dont je vous laisse le soin de découvrir les noms et les relations avec le maire homicidé.
Drôle de personnage que ce Ludovic ainsi que le fut son grand-père, descendant d'émigré italiens. La fortune du grand-père Galieni est apparue soudainement à la fin de la guerre, lorsqu'il a commencé à racheter toutes les parcelles de vignes. Mais, car il y a un mais, il en a fait profiter ses concitoyens en les leur offrant contre un loyer, une sorte de location-vente, et tout le monde était sorti gagnant de cette nouvelle forme métayage avec accession à la propriété. D'où cet engouement à l'élire comme maire, puis son fils dans la foulée et enfin le petit-fils. L'arrière petit-fils lui ne sera pas maire, père peut-être un jour, car il délaisse la terre pour les joies de la peinture. Une exposition est même prévue à Sète, c'est dire que la renommée n'a pas encore embouchée ses trompettes.
Malgré tout certaines personnes, même parmi les villageois, rechignent à tresser des louanges à la famille Galieni.
Et les Belges reconnaissants dans tout ça, me demanderez-vous avec juste raison. Bien simple. Durant la guerre, des familles juives belges, flamandes, se sont réfugiées à Castellac. Elles ont été bien accueillies et depuis les enfants et petits-enfants reviennent assez souvent, retrouver leurs camarades de jeux pour les plus jeunes durant les vacances scolaires. D'ailleurs Anita Vidal, épouse Galieni, a eu un flirt avec l'un des ces gamins lorsqu'elle était jeune. Un voie porte même le nom de rue des Belges et une statue a été édifiée portant la suscription Les Belges Reconnaissants.
Cette chronique villageoise met en avant tous les défauts des ruraux qui ont tendance à accuser d'étrangers tous ceux qui ne sont pas issus du village. Même ceux qui proviennent de villages distants de quelques kilomètres sont traités d'étrangers, de horsains en Normandie, alors lorsqu'ils proviennent du nord de la Loire, ce ne sont plus des étrangers mais des envahisseurs. Marianne Grangé, n'échappe pas à la vindicte populaire d'autant qu'elle est écologiste militante, une double tare difficile à porter. Et ce sont justement ceux dont les parents, issus d'Italie ou d'ailleurs, durent fuir leur pays souvent pour des raisons politiques qui se montrent les plus enragés.
Martine Nougué nous trousse quelques belles figures, des personnages atypiques, dont Pénélope Cissé qui ne mâche pas ses mots, surtout à l'encontre de ceux qui ignorant sa profession lui manquent de respect. Les relations avec son supérieur hiérarchique et le médecin légiste ne sont guère amènes. Seuls son ami libraire trouve grâce à ses yeux.
Les dialogues sont vifs, enlevés, truculents, comme dans une pièce de Marcel Pagnol. Tandis que la référence à Didier Daeninckx se rapporte à la guerre et l'immédiate après-guerre, aux magouilles qui ont entaché certains faits de guerre, le meilleur côtoyant le pire, et pourrait s'appliquer à de nombreux villages français. Et il ne faut pas oublier l'ombre tutélaire de Georges Brassens flottant au fil des pages.
Une fois de plus les éditions du Caïman démontrent que les petits éditeurs n'ont pas de leçons à recevoir des éditeurs germanopratins.
Il avait emmené Pénélope à travers les époques, sur les traces de Villon et des poètes maudits et lui avait donné les clés du royaume des mots. Elle lui avait conté les légendes de son enfance africaine, quand les griots n'étaient pas encore devenus des curiosités touristiques signalées sur les guides de routards.
Martine NOUGUÉ : Les Belges reconnaissants. Collection Polars en France. Editions du Caïman. Parution le 9 janvier 2015. 222 pages. 12,00€.