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13 février 2015 5 13 /02 /février /2015 09:18

Un roman épicé !

Frédéric LENORMAND : Crimes et condiments.

Le seul inconvénient, mais il est de taille, quand on est comme René de Launay, gouverneur de la Bastille, s'est de se trouver enfermé comme les pensionnaires de haut lignage qu'il reçoit à sa table le soir pour souper. Il se sent autant prisonnier que ceux dont il a la charge, mais comme ceux-ci le lui font remarquer, c'est volontairement qu'il est à l'abri des murs de la forteresse royale. De plus il est importuné pendant son repas par quelques représentants du guet et le procureur Duval qui veulent rendre une visite inopinée au pensionnaire de la chambre 12. Un individu dont il ne connait ni le nom, ni le visage, et qui va être libéré pour perpétré un forfait. Et monsieur de Launay a peur pour la vie de Voltaire, un client qu'il aimerait bien accueillir, surtout que quelques volumes de traités philosophiques viennent d'être saisis, la censure passant par là.

Monsieur Voltaire est loin de se douter de ce qu'il se trame, occupé qu'il est à traficoter des épices, de la laine et autres produits en provenance notamment du Pérou. Après transformation, cette laine de vigogne ou cette paille repartent sous forme de chapeau en échange d'or. Et surtout il est obnubilé par son envie d'être élu à l'Académie Française, mais s'il participe à ce jeu des chaises musicales, il est toujours perdant. Il est vrai que ses Lettres philosophiques ne plaident pas en sa faveur. D'ailleurs ce volume imprimé à Rouen, ainsi qu'en Angleterre, n'est pas encore distribué.

Lors d'un repas chez madame de Lixen, accompagné de son amie et maîtresse Emilie, marquise du Châtelet, Voltaire se montre à son avantage en résolvant le mystère de la disparition des boucles d'oreilles de son hôtesse. Il échappe à un attentat dont je ne vous en dirais pas plus mais sachez toutefois que cet épisode du pigeonnier n'est pas sans rappeler un épisode des aventures de Tintin, titre sur lequel je ne m'étendrai pas davantage afin de ne pas déflorer l'intrigue et vous en laisser goûter toute la saveur. A tout le moins je peux vous dévoiler quelque plat du menu qui est servi dont des tétines de chevreuil, blanchies à l'eau, coupées en rondelles, frites au citron, cuites en ragoût, hachées, mises en omelette, façon rognons. Bon appétit !

Il fait également la connaissance de mademoiselle de Guise, qui à vingt-deux ans n'est toujours pas mariée. Ses parents aimeraient la garder près d'elle mais en même temps lui trouver un beau parti. C'est ainsi que Voltaire va s'improviser entremetteur, et arranger une rencontre entre la jeune fille et Armand Vignerot du Plessis, duc de Richelieu, qui ne possède pas l'aura de son lointain aïeul le cardinal premier ministre et mentor de Louis XIII. Car de ce mariage dépendent les intérêts de notre philosophe qui outre les arts littéraires ne dédaigne point les arts de la table ainsi que son confort financier.

Voltaire va embaucher un mendiant, qu'il trouve sympathique malgré ses airs de truand, comme garde du corps. De même il fait enlever un cuistot sortant par la porte arrière de chez ses employeurs afin de le prendre à son service. Et c'est ainsi qu'à Chantilly la recette de la fameuse crème sera conçue, dessert qui sera loué par la suite. Mais les dangers cernent le philosophe qui ne se laissera pas tenter par des tartes au cyanure et autres ragoûts malveillants. Il échappera même, grâce à la Providence, à un lancer de couteau, puis assistera en Bourgogne au mariage de Mademoiselle de Guise avec Armand qui, s'il n'a pas de papa, n'a pas de maman, possède de nombreuses maîtresses, une mauvaise habitude dont il lui faudra se séparer, tout au moins un certain temps pour respecter les convenances.

 

Un titre en parfaite adéquation pour ce roman qui marie plaisirs du palais et l'art d'occire son prochain avec élégance, ou presque. On suit les tribulations de François-Marie Arouet avec au coin des lèvres ce petit sourire de contentement, lié à l'humour qui se dégage de ces pages et ce foisonnement d'aventures dans la reconstitution d'une époque où la censure n'admettait pas les dérapages philosophiques. Mais Voltaire n'est pas tendre non plus envers ses confrères, se montrant parfois acerbe, mais d'une humeur facétieuse.

Parmi les personnages qui gravitent autour de Voltaire, je n'aurai garde d'oublier l'abbé Linant, gastronome mais pas en culotte courte puisque c'est un homme de robe, gourmet et gourmand, goinfre même, qui avale plus qu'il déguste les plats qui se présentent à lui, et n'est jamais rassasié.

Déjà à cette époque s'opposaient cuisine traditionnelle et cuisine nouvelle. Les maîtres-queux n'hésitaient pas à mettre leur imagination au service de la créativité culinaire en confectionnant des recettes innovantes.

Un roman à dévorer sans craindre l'indigestion liée aux nourritures terrestres parfois lourdes à assimiler et qui fait la part belle aux nourritures spirituelles, spirituelles étant à prendre dans les deux sens. A déguster comme un chaud-froid sucré-salé.

 

Frédéric LENORMAND : Crimes et condiments. Série Voltaire mène l'enquête. (Première édition Jean-Claude Lattès. 3 février 2014) Réédition Le Masque Poche N°55. Parution 4 février 2015. 350 pages. 7,50€.

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