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5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 13:11

J’approuve !

 

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Découvrir l’univers d’un écrivain, d’un littérateur impénitent et talentueux, ses obsessions, ses doutes, ses colères, ses engagements, ses relations avec ses contemporains et ses amitiés, son œuvre littéraire, critique, journalistique, épistolaire, sa façon de travailler, grâce à des mots-clés et des citations, est un défi. Cela induit de posséder une connaissance approfondie de l’œuvre, de la décortiquer, de la disséquer, de la digérer, d’en restituer l’essentiel et l’attrayant, d’en extraire les passages romanesques les plus significatifs et révélateurs, mais également se référer à des articles parus dans des journaux quotidiens ou hebdomadaires, écrits par lui-même ou en son honneur, et sa correspondance avec divers acteurs de la vie culturelle, théâtrale, picturale, sociale.

 

Selon Le vocabulaire de Zola, d’Etienne Brunet, 22 000 mots différents ont été dénombrés dans les vingt romans composant le cycle des Rougon-Macquart, cycle qui n’est que le tiers environ de l’œuvre d’Emile Zola, sans oublier les onze volumes de la Correspondance. Le présent Auto-dictionnaire en compte moins de 1 500, avec les mots de renvoi. C’est dire la gageure, et le caractère subjectif du choix – libre à chaque lecteur d’enrichir la sélection par son enquête personnelle dans cette immense réserve verbale (Extrait de Epuiser la vie, introduction en 70 pages d’Henri Mitterand).

Alors comme avec tout dictionnaire possédant un attrait ludique qui me tombe sous les yeux, et lorsque je ne recherche pas la signification exacte d’un mot ou son synonyme, j’aime piocher au hasard et découvrir par bribes. En feuilletant de façon aléatoire (ce qui ne signifie pas que je me rends dans une ville située dans le département des Deux-Sèvres) ce copieux ouvrage, le premier mot qui a accroché mon regard fut : Opinion.

Et justement, mon envie était de donner mon avis, mon opinion. Hasard, coïncidence, doigt du destin ? Nul ne sait mais penchons-nous plutôt sur ce que pense et écrit Emile Zola à ce sujet : Il n’y a pas de crime d’opinion, la liberté d’écrire doit être totale, il est d’ailleurs enfantin de croire qu’on peut la restreindre (Lettre à Anatole Le Grandais, 14 octobre 1901).

Après avoir lu, apprécié, digéré cette affirmation à laquelle je souscris entièrement, je ne pouvais quitter cette page (464) comme ça et mes yeux, remontant les lignes, sont tombés sur le mot Omnibus. Ce qui n’est nullement de la réclame pour l’éditeur mais renvoie au mot Diable. Diable, pensais-je ! Aussitôt retour arrière afin de m’imprégner de cet articulet et d’en découvrir la correspondance. Il s’agit d’un court extrait de La Curée ! Curé, Diable, rien que de très logique en somme comme association.

 

Les exemples amusants de renvois ne manquent pas. Graisse, par exemple, nous propose de nous référer à Bourgeois. Charmant raccourci, non !

Si je me suis laissé entraîner à quelques facéties linguistiques, sachez toutefois que Zola était beaucoup plus sérieux dans ses propos, sa teneur, et que des vocables tels que Politique, Anarchiste, Antisémitisme, Député, Journaliste, possédaient une réelle valeur ou signification et lui permettaient d’épancher son ire à juste raison, sans langue de bois.

Par exemple Politique : Dans la politique, comme dans les lettres, comme dans toute la pensée humaine contemporaine, il y a aujourd’hui deux courants bien distincts : le courant idéaliste et le courant naturaliste. J’appelle politique idéaliste la politique qui se paie de grandes phrases toutes faites, qui spécule sur les hommes comme sur de pures abstractions, qui rêve l’utopie avant d’avoir étudié le réel. J’appelle politique naturaliste la politique qui entend d’abord procéder par l’expérience, qui est basée sur des faits, qui soigne en un mot une nation d’après ses besoins (lettre à Yves Guyot, 10 février 1877). Aujourd’hui, quelle politique est menée ?

Anarchiste : Les anarchistes sont des poètes. C’est l’éternelle poésie noire, vieille comme l’humanité, comme le mal, comme la douleur. Ce sont des êtres de cœur, aux cerveaux de voyants, impatients du rêve. (Le Figaro, 25 avril 1892).

Antisémitisme : Mais ce n’est pas tout, le plus grave et le plus douloureux est qu’on a laissé empoisonner le pays par une presse immonde, qui l’a gorgé avec impudence de mensonges, de calomnies, d’ordures, d’outrages, jusqu’à la rendre fou. L’antisémitisme n’a été que l’exploitation grossière de haines ancestrales pour réveiller les passions religieuses chez un peuple d’incroyants qui n’allaient plus à l’église. Le nationalisme n’a été que l’exploitation tout aussi grossière du noble amour de la patrie, tactique d’abominable politique qui mènera droit le pays à la guerre civile, le jour où l’on aura convaincu une moitié des français que l’autre moitié les trahit et les vend à l’étranger, du moment qu’elle pense autrement (Lettre au Sénat, l’Aurore, 29 mai 1900).

 

Autant de citations qui pourraient être écrites aujourd’hui par des journalistes de talents, indépendants et non inféodés à un parti, à un journal d’opinion qui balance des arguments fallacieux et erronés car au bout des lignes des subsides ne sont pas négligeables. Surtout lorsque l’on entend les déclarations de telle ou telle femme (honneur aux dames) ou de tel homme politique (qui sont parfois de la même famille… politique d’ailleurs) qui attisent les ressentiments d’une couche de la population envers une autre. Et les requins qui pataugent dans la même eau fangeuse sans vouloir se déclarer vraiment d’accord, quoi que…

 

Zola n’était pas prophète en son pays, et sans être un visionnaire zola2.jpgil savait réfléchir et le bon sens, l’humanisme qu’il déployait n’ont été que coups d’épées dans l’eau. Heureusement d’autres mots se montrent plus égrillards, plus joyeux, comme baiseuse, qui est l’esquisse d’une de ses héroïnes dans le dossier préparatoire à L’œuvre.

Zola se montre entomologiste scrutateur lorsqu’il regarde, dissèque, décrit, analyse la faune urbaine et rurale de ses concitoyens. Mais il ne le fait pas avec la froideur du scientifique, il est animé, habité de chaleur, de tension, de rejet, de dégoût, d’aversion, d’humilité, d’espérance, de projets, d’indignation, de fascination, d’humanisme.

Cet ouvrage est une balade littéraire enchantement pour les neurones agrémenté de multiples compléments d’informations, comme l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, lequel arbre permet de remonter les branches des différentes composantes de cette saga et d’y retrouver les fruits né d’amours légitimes ou non, les alliances, les fortunes et infortunes. Les personnages, les incipits (pas insipides) et les derniers mots de chaque roman dans l’ordre de parution, les mots de ce dictionnaire en douze panoramas thématiques, la bibliographie, et le qui est-qui ?, recensement de quelques contemporains de Zola ayant approchés de près ou de loin la maître.

 

Je pourrais continuer ainsi à faire l’apologie de cet Autodictionnaire, mais cela risquerait de tourner à la flagornerie de mauvais aloi, et point trop n’en faut. Personnellement, il m’a donné envie de relire certains de ces romans, les romans sociaux, d’en découvrir d’autres que j’avais dédaigné, même si jeune, disons adolescent, je me suis ennuyé à déguster les cinq fruits et légumes préconisés aujourd’hui et qui s’étalaient à profusion et à longueur de pages dans Le Ventre de Paris.

 

 

zola3.GIFLes Rougon-Macquart - Tome 1
La Fortune des Rougon

La Curée

Le Ventre de Paris

La Conquête de Plassans

 


zola4.GIFLes Rougon-Macquart - Tome 2
La Faute de l'abbé Mouret

Son Excellence Eugène Rougon

L'Assommoir

 

 

 

zola5.GIFLes Rougon-Macquart - Tome 3
Une page d'amour

Nana

Pot-Bouille

 

 


 

Henri MITTERAND : Auto dictionnaire Zola. Editions Omnibus. 864 pages. 28€.

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24 août 2012 5 24 /08 /août /2012 15:00

Il soumit la presse à ses bottes.

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Sa mère, née Juliette Hugo, aurait pu lui laisser en héritage le goût de la poésie. Son père Victor, celui des grands espaces marins, lui qui fut capitaine au long cours avant de finir comme pilote sur la Seine entre Rouen et Le Havre. Né le 31 janvier 1920, Robert Hersant, en homme pressé possède plutôt l'âme d'un compresseur. Bien plus qu'Emile de Girardin, considéré comme le père de la presse moderne, Robert Hersant aura laissé son empreinte sur la presse. Comme une herse qui pulvérise les mottes de terre et aplanit la terre, la rendant meuble et friable, il a broyé sur son passage les titres des journaux qu'il s'est approprié, les achetant en leur mettant le couteau sous la gorge, les soumettant à sa poigne de fer, les affadissant, ou pour employer une métaphore largement utilisée actuellement, en procédant au copier-coller.

 

A dix huit ans, Robert Hersant écrit quelques chroniques dans un journal local, 'L'Eveil Normand", où son style insolent indispose lecteurs et annonceurs. Alors il crée son propre journal, "Rouen Cocktail", avec notamment André Boussemart, un condisciple qui ne le quittera plus jamais. L'expérience tourne court et comme Rouen n'est guère accueillante pour les "Horsains" (personnes considérées comme étrangères au département ou au village) Robert Hersant décide de monter à Paris. L'ambition le tenaille et après avoir été membre des Jeunesses socialistes, il se tourne vers l'ultranationalisme, s'enrôlant dans les Gardes françaises, devenant le chef du Jeune Front, d'obédience nazie, à vingt ans.

 

Le 20 août 1940 il participe à une manifestation qui dégénère en violences antijuives. Evincé du Jeune Front il se tourne vers le gouvernement pétainiste. C'est à cette époque qu'il fait la connaissance de Jean Marie Balestre avec qui il crée l'Auto-Journal lancé le 15 janvier 1950. Après des années d'occupation tumultueuses dont il sort à moitié blanchi, l'ambition le dévore toujours. L'Auto-Journal marche bien, mais la politique le tente. En rachetant La Semaine de l'Oise, un hebdomadaire qui périclite et dont il change le titre en Oise Matin ainsi que sa périodicité, il prépare son tremplin électoral. Les articles élogieux abondent dans son journal propagandiste. Il est élu maire, conseiller général puis député apparenté Radical. A l'Assemblée Nationale il reçoit un camouflet de la part d'un de ses adversaires de droite. Tombé de son piédestal Robert Hersant ne saura que mieux rebondir pour devenir ce cannibale (surnommé le Papyvore, et par le Canard Enchainé Herr Sant) qui s'accapara journaux provinciaux et parisiens jusqu'à plus soif. En 1984, la majorité de gauche tente de faire adopter une loi restreignant la concentration dans la presse, afin de contraindre Robert Hersant à vendre une partie de son empire. Mais cette loi, largement vidée de sa substance par le Conseil constitutionnel, est abrogée après le retour de la droite au pouvoir, en 1986. 

Il décède le 21 avril 1996, à Neuilly sur Seine.

 

Le seul mérite de ce document de 500 pages, dû à deux anciens journalistes de Paris-Normandie qui ont travaillé sous la férule du maître, ne réside pas dans la biographie d'un homme provocateur, frondeur et secret. Au détour des pages le lecteur retrouve, ou découvre, le Paris de l'Occupation, les années d'après-guerre, les révélations de l'Auto-Journal qui firent grand bruit à l'époque (dont la parution des plans, pourtant soigneusement gardés au secret, de la DS) de l'achat à Marcel Dassault de Semaine de France, pour 1 franc symbolique, un magazine qu'il revendra plus tard au même Marcel Dassault pour trois fois sa valeur, jusqu'à sa tentative de prolonger son empire par d'autres moyens de communication et son échec avec la Cinq. C'est l'ascension également de quelques futurs ténors de la scène politique, dont Charles Hernu, alors le plus jeune député de France, François Mitterrand que certaines mauvaises langues appelaient Francisque Mitterrand, ou économique comme Jean Marie Balestre, et bien d'autres qui surent recouvrer une virginité de bon aloi.

 

Philippe Huet a décrit de façon fort réaliste la manière de procéder de Robert Hersant lors du rachat de journaux de province, de leur fusion, et a mis en scène quelques uns des personnages gravitant autour du boulimique, dans notamment Quai de l'oubli et La nuit des docks, ses premiers romans policiers parus chez Albin Michel, et que l’on retrouve dans Nuit d’encre, son dernier titre paru.


Elizabeth COQUART et Philippe HUET : Le monde selon Hersant. Editions Ramsay. 504 pages. (1997).

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19 août 2012 7 19 /08 /août /2012 09:42

disponible

L’univers de la Reine du crime appelée aussi la bonne dame de Torquay dévoilé et décrypté.

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Les amateurs de littérature policière sont partagés en deux clans. Ceux qui aiment les romans de suspense dont la grande prêtresse fut et reste Agatha Christie, et les tenants du roman plutôt noir qui jugent ses histoires désuètes. Et il est vrai que dans la première catégorie, se distingue une frange d’un lectorat occasionnel de romans policiers, dont l’intérêt se réveille lors de vacances, un lectorat désireux de se plonger dans des histoires considérées comme faciles, réservées pour se délasser. Or c’est ce que l’on demande prioritairement à un livre, sortir des préoccupations de la vie quotidienne.

 

Ceci étant énoncé abordons le sujet de cette chronique. Il existe des livres que l’on ne lit pas, mais que l’on dévore… des yeux. Sur les Traces d’Agatha Christie, fait partie de cette catégorie, autant par la qualité et la pertinence du texte que par la très riche iconographie. On peut entamer cet ouvrage de façon classique, linéaire, en débutant par la biographie de la bonne dame de Torquay qui ne connu les bancs de l’école qu’à l’âge de treize ans, sachant déjà lire depuis celui de cinq ans en ayant appris d’une façon quasi autodidacte, ou grappiller de ci de là en feuilletant les pages et s’arrêtant par exemple sur la présentation des personnages : l’incontournable Hercule Poirot et son compère le capitaine Arthur Hastings, ou Miss Marple ou encore Tommy et Tuppence Beresford, et quelques autres.

 

Revenons quelques moments sur Hercule Poirot. Tout le monde a entendu parler de ce Belge, ancien policier bruxellois, dandy et maniaque, légèrement imbu de sa personne. Mais qui le connait vraiment, intimement ? Les auteurs nous proposent de découvrir sa famille et sa jeunesse, son physique et son caractère, sa méthode, sa maison et plus étonnant, ses amours. Quant à Miss Marple elle nait en 1930 à soixante cinq ans dans l’affaire Protheroe et cette vieille fille, ou jeune fille prolongée selon les sensibilités langagières, représentante pour certains membres de sa famille de l’époque victorienne, a failli se fiancer, idylle rapidement interrompue par sa mère.

 

Mais l’on pourra se plonger avec ce bonheur simple de la découverte, dans l’univers d’Agatha Christie : les trains mythiques dont le fameux Orient-Express, le Devon, comté du Sud-Est de l’Angleterre à rapprocher de la Cornouailles britannique, région dans laquelle Agatha Christie aimera vivre et placer bon nombre de ses intrigues. Mais l’un des éléments principaux de l’œuvre de la romancière réside dans les comptines, les « Nursery Rhymes » qui émaillent la plupart de ses romans, et issues de son enfance.

 

Agatha Christie a vu son univers littéraire rapidement adapté au théâtre, au cinéma, à la radio ainsi qu’à la télévision dans des séries devenues cultes et dont les visages des interprètes ont marqué d’une image indélébile leurs héros. Mais je m’en voudrais de clore cette chronique en ne mentionnant pas l’admirable et riche iconographie : Couvertures originales de livres, photos, reproductions de cartes postales, images extraites de films, affiches de films, dessins…

 

Sans oublier les règles d’une Murder Party, d’un jeu de l’oie et d’un quiz, ainsi que les titres des adaptations cinématographiques ou télévisées, et une bibliographie complète des premières éditions anglaises et françaises, mais également celle des principaux personnages qui gravitent dans l’univers christien. Un ouvrage remarquable qui donne incontestablement envie de lire ou relire ces romans qui pour quelques uns ont défrayé la chronique parce que dérogeant aux sacro saintes règles du roman policer qui étaient imposées à l’époque.

A lire Meurtre en Mésopotamie et autres chroniques sur le blog du Papou

 

Armelle LEROY & Laurent CHOLLET : Sur les traces d’Agatha Christie, un siècle de mystères. Editions Hors Collection (Novembre 2009). 168 pages. 32,50€.

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18 août 2012 6 18 /08 /août /2012 09:43

Vous les femmes, vous les femmes...

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Que n’a-t-on glosé sur Simenon et cette fameuse étiquette d’homme aux dix mille femmes. Etiquette flatteuse apposée peut-être avec jalousie par des envieux qui amalgamaient réalité et fiction. Car si la femme est présente dans l’existence de Simenon, c’est surtout dans son œuvre qu’elle prend son ampleur et que nous sont décrites ses plus belles figures, magnifiées au cinéma il est vrai.

 

Qu’elles soient de chair ou de papier les femmes auront toujours compté pour Simenon, quel que soit leur statut. D’abord la mère, la première femme de sa vie, mais pas forcément celle de son cœur, qui rappelle un peu la Folcoche de Vipère au poing d’Hervé Bazin. Femme de chair, Régine surnommée successivement Gigi puis Tigy, qui sera sa muse sans être présente dans l’œuvre littéraire de Simenon, sauf dans une scène de rupture narrée dans Maigret et le Marchand de vin. C’est Tigy qui l’incitera à quitter la Belgique et à s’installer à Paris en décembre 1922. Ils se marieront à Liège le 24 mars 1923. Simenon n’avait que vingt ans. Mais avant Tigy il connaitra charnellement Silvie, laquelle ayant un amant le fera profiter de son expérience. Et naturellement le double de Silvie se retrouvera sous le prénom de Sylvie dans de nombreux romans, dans les Maigret mais aussi dans les romans noirs ou gris qui composent l’autre partie de son œuvre. Mais encore auparavant, il découvrira la femme au travers des locataires qui habitaient la demeure familiale, Pauline qui dévoile volontiers sa poitrine, ou Lola. Le petit Georges a entre sept et dix ans. Comment voulez que dans ces conditions ses sens juvéniles ne s’échauffassent point ?

 

Ensuite il enchaine des liaisons passagères qui le marqueront et l’on retrouvera quelques célébrités de l’époque dont la troublante Joséphine Baker dans des romans signés Christian Brulls (Dolorosa) ou de Georges Sim (Chair de beauté). Du réel à la fiction il n’y avait qu’un pas ou plutôt qu’une machine à écrire que Simenon s’appropria avec gourmandise mais en même temps délivrance. Car pouvoir évacuer ses fantasmes fait partie du rôle primordial que s’accapare l’écrivain.

 

Simenon joue avec ses personnages, mettant en scène aussi bien femmes sages, qu’alcooliques ou amantes. La première de ces femmes de papier est naturellement Madame Maigret, qui vit dans l’ombre massive de son commissaire de mari. C’est une femme effacée, dont le rôle est de mijoter les petits plats préférés du commissaire, de le soigner lorsqu’il est malade, le plus souvent un gros rhume, et de participer à l’enquête en cours en l’écoutant. Si elle n’est que la face cachée du couple, parfois elle se trouve mise en avant, comme dans Le fou de Bergerac, et bien évidemment L’amie de madame Maigret. Contrairement à ses autres romans, certains gentiment coquins, la série des Maigret ne dévoile en rien de la sexualité du couple, Simenon établissant une barrière entre ses romans dits policiers et ses autres romans qu’il considérait comme littéraires.

 

Et justement dans cette autre partie de ses œuvres la femme prend une ampleur presque en trois dimensions. Si l’image de la veuve Couderc reste inexorablement liée à Simone Signoret, il ne faut pas oublier toutes celles qui parsèment l’œuvre de Simenon et par extension le catalogue cinématographique. Parmi celles qui retiennent l’attention je pourrais citer Betty, jeune femme alcoolique, bafouée par sa belle-fille qui la considère comme une putain. Et cette phrase pourrait être considérée comme l’un des leitmotivs des femmes de Simenon, que ce soit femme de chair ou de papier : « Etre femme, en somme, c’était subir, c’était être victime ».

 

Simenon, c’est également le regard d’un homme qui évolue au gré des ans, en même temps qu’évolue la société, et le rôle que la femme prend dans celle-ci. Pour recenser toutes les figures féminines parsemant l’œuvre simenonienne, pour analyser leur psychologie, les placer dans leur époque, confronter leur importance à celle des hommes, Michel Carly a passé dix ans de sa vie en recherches, en études, en exploration de lettres, d’archives, de documents rares, inédits, familiaux, en relisant, annotant, disséquant les romans de Simenon sous son patronyme mais aussi ses différents pseudonymes. Un travail de Bénédictin, d’archiviste, de passionné dont je ne vous ai livré qu’une minime partie. Mais je suis sûr que tout comme moi, après avoir dévoré cet ouvrage, vous aurez l’envie pressante de retrouver Simenon et de le lire, ou le relire, avec peut-être une vision différente de celle que vous aviez eu lors de précédentes lectures, de l’appréhender de façon plus réfléchie. De ne plus le considérer comme un simple auteur de romans populaires mais comme un auteur qui a su décrypter l’âme de la femme et en explorer tous les arcanes, sans être féroce, misogyne, mais sans se montrer non plus laudateur.


A lire également mon article sur Simenon et l'alcool.

 

Michel CARLY : Simenon et les femmes. Essai. Collection Carnets, éditions Omnibus. 19,30€.

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16 août 2012 4 16 /08 /août /2012 13:00

archives

Pour être juste, autrement dit pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée, politique, c'est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizons. Charles Baudelaire.

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Les guides, les dictionnaires, les études consacrées à la littérature policière ne sont pas légion (cet article a été écrit en juillet 1991, bien avant la parution du DILIPO de Claude Mesplède, dictionnaire auquel j’ai eu le plaisir de collaborer), peut-être parce que les lecteurs se contentent de lire un roman, cherchant quelques heures d’évasion et s’empressent bien souvent d’oublier le titre de l’œuvre et le nom de son auteur. Quoique depuis disons une bonne décennie et les fameux et regrettés Almanachs du Polar de Michel Lebrun, la tendance est à une fidélisation et à un intérêt certain pour tout ce qui touche la littérature policière en particulier, et la littérature populaire en général.

 

Les auteurs dits sérieux osent s’aventurer dans ce domaine souvent considéré comme bassement vulgaire, mercantile, exploitant les bas instincts de l’être humain. Et tous ces auteurs ne réussissent pas à écrire un vrai roman policier, ne produisant qu’une pâle copie. D’autres, devenus célèbres, ont entamé leur carrière en écrivant sous pseudonyme (Jacques Laurent, Pierre-Jean Rémy, Claude Brami, Edgard Faure…) et ne dédaignent point accrocher à leur blason un prix littéraire de bon goût, genre Prix Goncourt.

 

Les Maîtres du Roman Policier, dû au compétent et parfois subjectif et partial Robert Deleuse est une somme de travail à saluer bien bas, malgré quelques imperfections, quelques omissions, ce qui n’enlève en rien à la qualité de l’ouvrage, mais en souligne pour le rédacteur d’une telle étude à être objectif et complet. Subjectif et partial, deux défauts ou deux qualités selon que l’on apprécie ou non ses prises de position. Notamment sa diatribe envers James Ellroy : L’imaginaire d’Ellroy commence avec des fantasmes au ras des pâquerettes pour se finir dans une rancœur très ordinaire. Plus loin, Deleuse écrit : Pour l’heure, Ellroy n’est ni plus ni moins qu’un Gérard de Villiers attardé. Tout ce qu’on a condamné, hier, chez l’un, avec raison, on le loue aujourd’hui, chez l’autre, parce qu’il est Américain. Et évidemment ce genre de parti-pris a provoqué l’ire de quelques critiques qui encensent Ellroy mais au moins on ne peut accuser Deleuse de flagornerie. Parmi les grandes omissions citons Mildred Davis, pourtant une grande dame du suspense, publiée aussi bien à la Série Noire que dans la collection Intimité des Editions Mondiales, et souvent rééditée. Et quelques autres qui représentent des gouttes d’eau dans un océan de références.

 

De ADG, le plus assassiné de nos auteurs, à Jean-Claude Zylberstein, directeur de collection avisé, en passant par Balzac, Poe, Zola, Durrenmatt, Exbrayat, Delteil, Ellroy, Fajardie, Semionov, Michel Quint, etc. la planète polar est représentée sous ses faces les plus cachées, les plus secrètes, ou les plus célèbres et souvent méconnues.

 

Un ouvrage très précieux, pratique, facile à compulser, et malgré mes toutes petites réserves, indispensable à tout amateur éclairé ou qui désire l’être. 285 auteurs passés à la moulinette ou à l’encensoir, une bibliothèque de bas, de nombreuses références de dossiers, d’articles, enquêtes, une bibliographie, fanzines avec leurs adresses, une sommité qui devrait, comme tout bon dictionnaire qui se respecte, être amélioré, enrichi, complété au fil des ans. Un regret : le manque d’iconographie. A noter que, jusqu’à preuve du contraire, Robert Deleuse n’a pas eu recours à des collaborateurs pour rédiger son dictionnaire, ce qui explique peut-être les omissions, et donc qu’il assume seul ses prises de position tranchées.

 

Ce dictionnaire date de 1991 et n’a jamais connu de refonte. Alors pour vous le procurer, une seule solution : vous tourner vers les bouquinistes avertis.

 

Robert DELEUSE : Les Maîtres du Roman Policier. Collection Les Compacts N°24. Editions Bordas. Avril 1991. 254 pages.

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15 août 2012 3 15 /08 /août /2012 09:41

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Vedette durant des années de la collection Série Noire, James Hadley Chase est tombé aujourd’hui dans les oubliettes. Pourtant il eu droit à une étude publiée en 1992.

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A l’instar de quelques critiques et préfaciers, je présenterai cet ouvrage en me référant à des souvenirs personnels.

 

Encore adolescent, et plus proche de la puberté que du conseil de révision, afin de me purger l’esprit des œuvres classiques que j’étais obligé d’ingurgiter au collège, où, selon la formule consacrée j’usais mes fonds de culottes, je me suis englouti avec délectation dans la littérature dite populaire. Et malgré son prix modique, ce qui explique l’une de ses définitions, je ne pouvais contenter ma soif de lecture qu’en empruntant à mes voisins de pupitres ou en pratiquant des échanges avec des bouquinistes forains, bienfaiteurs des bourses désargentées et collègues déloyaux des libraires spécialisés et des libraires tout court.

 

Je me délectais donc avec des romanciers édités par le Fleuve Noir ou les Presses de la Cité, via la collection Un Mystère, et ce n’est qu’à l’âge de vingt ans que je découvris la Série Noire, longtemps considérée comme collection réservée aux intellectuels. Et bizarrement c’est par le biais du Livre de Poche que je fis connaissance avec celui qui fut et demeure l’un des fleurons de cette illustre et bientôt quinquagénaire collection (cette chronique fut écrite en 1992, date de parution de ce livre). Bien plus que Chandler, Hammett, Thompson, Mac Coy, Goodis et confrères, c’est James Hadley Chase, ce faux américain qui me fit prendre mon pied dans un fauteuil (à l’époque j’étais jeune et svelte), grâce à un roman mythique : Eva.

 

Ensuite j’avalais coup sur coup, Pas d’orchidées pour Miss Blandish, Elles attigent, L’héroïne de Hong-Kong et quelques autres romans tout aussi passionnants de cet auteur. Et bizarrement (bis, voir ci-dessus) lorsque je me suis engagé à fond non point dans la police mais dans le roman policier, non plus en tant que lecteur passif mais comme amateur tentant de répandre la bonne parole autour de moi tel un évangéliste incompris, je me suis aperçu que cet auteur auquel je n’étais pas loin de porter un culte, était fort décrié par bon nombre de critiques, de confrères et de personnages qui ne connaissaient rien à la littérature policière et au roman noir en particulier.

 

Pendant un certain temps cela m’a turlupiné, puis les années ont passé. Je dois rendre hommage à Robert Deleuse qui a entrepris de dépoussiérer, de nettoyer, de reboulonner sur son socle cette statue un peu branlante. Non seulement Robert Deleuse, qui soit dit en passant fut un agréable compagnon de table et de soirée à l’occasion du festival de Grenoble en 1989, remet les pendules à l’heure, mais fait montre d’une véritable culture tout terrain. Il renvoie les détracteurs de Chase à leurs chères études, retournant leurs arguments comme de vulgaires chaussettes trouées. Il analyse, développe, prouve, textes à l’appui, que Chase ne fut ni un plagiaire, ni un pasticheur, mais un habile artisan apportant à son récit un savoir faire authentique et réaliste. Et que ceux qui s’enferment dans l’étroite gangue du référent regardent du côté des classiques et piochent du côté des Molière, La Fontaine, et autres. Ils s’apercevront bien vite que ces auteurs exhument des cadavres issus de la littérature espagnole, grecque et des fabliaux médiévaux.

 

Robert Deleuse, passionné, a écrit un ouvrage passionnant, qui se lit comme un roman et non comme un essai ou un documentaire aride. Et même si la première partie consacrée à l’énigme Chase est un peu longuette, elle se révèle un réservoir de suspense à elle seule.


Robert DELEUSE : A la poursuite de James Hadley CHASE. Collection essais, éditions Presses de la Renaissance. Mai 1992.

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21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 08:14

Ou l’univers éthylique d’un écrivain populaire.

 

Il restait un peu d’alcool dans la seconde bouteille… Il avala d’un trait le contenu du verre… Le corps a été dirigé à toutes fins utiles sur l’Institut médico-légal, qui en a délivré décharge.

Les doigts gourds, Simenon venait d’achever Pietr Le Letton. Courbaturé, commpietr.jpge dans un état second, il se redressa et jeta un regard flou au dessus de sa machine à écrire. Un long moment s’écoula, ponctué de bruits feutrés. Il louchait sur la bouteille de vin qui lui avait tenu compagnie mais il ne la voyait pas. Ou plutôt il ne distinguait qu’un halo dans lequel se détachait comme une silhouette diffuse qui peu à peu prenait de la consistance. Des épaules tombantes, un ventre rond, comme une femme-tronc. Une femme ce n’est jamais un être complet. C’est un morceau de quelque chose, de quelque chose qui n’existe pas [La Vieille]. La femme, catalyseur de ses romans. Fini la littérature à quatre sous. Dorénavant, il allait faire du littéraire. La femme était un sujet de choix, mais il lui manquait autre chose, un liant que l’on retrouverait pratiquement dans tous ses romans. Il s’ébroua et finit la bouteille posée près de lui. Il avait trouvé ! L’alcoolisme serait l’un de ses thèmes préférés. Déjà il se voyait se dessiner des personnages, se nouer des intrigues, s’échelonner des trames. L’alcool serait présent d’une manière constante, obsédante. Il était écœuré de ne pas trouver dans la vie ce qu’il avait espéré. Alors il buvait et courait les femmes [La Main].

*****

Il serait injuste de croire que l’alcoolisme occasionnel ou chronique est l’apanage d’un sexe. Aussi bien les hommes que les femmes s’adonnent à ce vice qui n’est le plus souvent que la résultante d’une envie métabolique ou le besoin de l’affirmation de soi.

la-vieille.jpgAinsi Stève boit rarement. Une fois tous les mois, tous les trois mois. Quand il a bu un verre de trop, il commence à s’en prendre à sa femme, Nancy, puis à la société entière. Une révolte dont il a honte le lendemain. J’avais envie de me sentir fort et sans entrave. Et chaque fois qu’il boit un verre ou deux de trop, il la voit avec d’autres yeux. Leurs enfants sont dans un camp de vacances dans le Maine, à une centaine de miles de New-York, et ils doivent aller les récupérer. Avant le départ, il s’est octroyé un whisky, et en cours de route, il s’arrête sous un prétexte futile dans un bar et en profite pour avaler un double Martini. Sa femme met peu de temps à s’en rendre compte. Commencent les récriminations. Il reproche à Nancy de ne pas le traiter en homme, de ne pas le laisser sortir des rails de temps en temps, de ne pas lui permettre de petites fantaisies qui pimentent la vie [Feux-Rouges].

Betty, vingt-huit ans, se noie dans l’alcool et le stupre depuis trois jours. Epuisée, elle éprouve une peur diffuse et vit sur un nuage. Dans le bouge où elle a échoué en compagnie de Bernard, un médecin qui lui aussi boit mais de plus se drogue, elle est recueillie par Laure. Laure, la cinquantaine proche, vit dans un hôtel particulier à Versailles depuis le décès de son mari. Sans enfant pour lui donner un sens à la vie, tous les soirs elle cherche un ersatz d’encanaillement dans ce bar, ressentant le besoin d’alcool à partir de quatre heures de l’après-midi [Betty].

Avocat, Patrick-Martin, P.M. pour les intimes, vit à la frontière de l’Arizona et du Mexique. S’il boit, ainsi que sa femme, c’est la plupart du temps le week-end, avec leurs voisins et amis, allant successivement les uns chez les autres, tout en jouant aux cartes. Une tournée des grands-ducs qui peut durer vingt heures d’affilée, jusqu’à ce que les frigos soient vides. Le record étant de trois jours et trois nuits. Après, tout le monde rentre chez soi, et s’attèle au travail, jusqu’à une nouvelle bordée [Le Fond de la bouteille].

Sophie Emel est une jeune femme sportive. Elle participe à des meetings aériens, à des rallyes, saute en parachute. Pendant ces périodes elle s’impose une abstinence quasi rigoureuse. Hors saison, elle s’adonne avec délectation au whisky, fait la fête, et recueille chez elle des jeunes filles ou des jeunes femmes comme elle ramasserait dans la rue des chiens malades. C’est ainsi qu’elle est amenée à héberger Juliette, sa grand-mère, qu’elle n’a pas vue depuis quinze ans. Juliette aussi boit, du gros rouge, une habitude prise du vivant de son mari qui lui aussi caressait la dive bouteille de façon chronique [La Vieille].

Si l’ivresse peut être passagère et occasionnelle, comme dans les cas précédents, certains des héros de Georges Simenon s’adonnent à la boisson de façon permanente. D’ailleurs les deux cas sont évoqués dans La Vieille. Lorsque l’alcoolisme se manifeste de manière perpétuelle, souvent le personnage a décidé de vivre ainsi à cause d’un drame, le plus souvent familial. Loursat, avocat, s’est mis à boire lorsque sa femme l’a quitté dix-huit ans auparavant, le laissant avec Nicole, une fillette de deux ans, qu’il croit être le fruit d’amours adultérines. Il boit consciencieusement, remontant ses trois bouteilles de Bourgogne de la cave, sa provision pour la journée. Il est fidèle : Il y avait des alcools et des liqueurs… Loursat n’en buvait jamais. Son ivrognerie, il la vit en solitla-main.jpgaire, en reclus, une indépendance qu’il assume malgré sa position de bourgeois à Moulins, sa cité. Tout ivrogne et sauvage qu’il fut devenu, il faisait encore partie de la société [Les Inconnus dans la maison].

Après avoir mis longtemps à s’affirmer, Maugin est devenu un acteur et un comédien de premier plan. La soixantaine vieillissante, son cœur tracasse son médecin. Il boit depuis de longues années. Il s’arrête dans les cafés, les bouis-bouis miteux, pour s’enfiler deux verres de gros rouge. Au théâtre, à l’entracte, il substitue le pinard pour du Cognac parce que cela produit le même effet sous un volume restreint. Une habitude qui n’est plus un plaisir mais un besoin. Il se sentait mieux, après le contact râpeux sur sa langue, dans sa gorge. Lorsqu’il quitte Paris sur un coup de tête et s’installe à Cap d’Antibes, il délaisse le picrate pour le petit vin blanc, moins lourd à digérer, ou le Cognac. Il ouvrit la pharmacie où il conservait un flacon de Cognac. Ce n’était pas par plaisir, ni par vice, qu’il en buvait à cette heure-ci, mais parce que c’était indispensable s’il voulait tenir debout [Les Volets verts].

Une sorte de mondanité que la Comtesse von Kléber impose sur l’île de Floréana, lorsqu’elle débarque en compagnie de deux hommes qu’elle présente comme ses maris. Entre les deux amants en titre s’est instaurée une jalousie larvée qui ne demande qu’à éclater au grand jour. La Comtesse attise cette jalousie, perturbant la quiétude de l’îlot où ne vivaient que deux couples retranchés volontairement du monde. Le whisky et le Champagne coulent à flot et les provisions s’épuisent vite [Ceux de la soif].

Paul Martin, Feux-rouges.jpgaprès une soirée un peu trop arrosée dans une guinguette en banlieue parisienne, a eu un accident de voiture. Sa femme est morte sur le coup et depuis il vit d’expédients, ayant confié sa petite fille à son frère et à sa belle-sœur [Un Noël de Maigret).

Puisque Maigret s’invite dans cette étude, rappelons que si le fameux commissaire n’est pas un alcoolique invétéré et convaincu, ses enquêtes sont ponctuées de nombreux petits et grands verres, marquées du sceau d’une boisson, bière, fine, vin blanc, à laquelle il s’adonne tout le long de l’affaire à traiter.

Malgré l’ingestion immodérée d’alcool, l’éthylique simenonien évite de se vautrer dans la clochardisation. Il, ou elle, tient en général à garder une certaine dignité, aussi bien envers lui, ou elle, qu’envers ses proches ou son entourage. Seule Betty ressent le besoin de subir, de se dégrader, de salir son entourage. Elle ment par besoin, elle travestit la vérité. Après s’être confessée, au lieu d’être soulagée elle devient enragée, comme hystérique [Betty]. Les personnages masculins recherchent des indices prouvant qu’ils ne sont pas ivres. Ils sont capables de marcher sans hésitation, ou presque, de se souvenir des détails d’une conversation. Ils s’étonnent presque de leur calme, de ne pas trembler en introduisant la clé de contact de leur véhicule. Ils se rassurent [Feux rouges].

Il se sent bien, juste un peu vague, la démarche légèrement flottante. Mais il est persuadé que cela ne se voit pas. S’il se dirige vers les lavabos, c’est pour se regarder dans la glace et savoir s’il a droit à un dernier Bourbon [Le Fond de la bouteille].

Le recours au miroir et ce qu’ils y voient n’empêchent pas l’absorption d’’alcool. Il avait le visage crayeux, boursouflé… Sa voix était plus rocailleuse que jamais… Il se savait laid, avec ses cheveux rares qui collaient et son haleine qui empestait [Les Volets verts ]. Il marchait avec une certaine raideur, car il avait beaucoup bu en fin d’après-midi. Ses yeux étaient brillants, rougeâtres [La Prison]. Certains jours elle avait les paupières épaisses, la prononciation difficile [Ceux de la soif] Avec ses yeux comme liquide, ses paupières gonflées… [Feux rouges].

Malgré leur insistance à cacher l’état dans lequel ils se meuvent ou se conduisent, leur entourage n’est pas dupe. Tu parles comme quand tu as bu [Feux rouges] ; Il est encore ivre [Les Inconnus dans la maison]. Le genre de réflexion désagréable ou méprisante qui incité à persévérer. Vous avez bu ? – Pas encore, je vais le faire dans un instant [La Main]. L’alcool prodigue sur leur organisme et leur mental des actions qu’ils jugent bienfaisantes. Avec la lucidité un peu spéciale de ceux qui ont bu [La Vieille]. Je n’ai pas dormi de la nuit. Toujours mes insomnies. Alors j’ai pris mon médicament [Ceux de la soif]. Si le whisky possède des effets soporifiques, le gros rouge agit directement sur l’organisme. Après avoir bu, il se sentait énorme, puissant, une sorte de surhomme [Les Volets verts]. Une version contestée par une actrice vieillissante, ivre à peu près tous les soirsvolets-verts.jpg, qui interdisait à Maugin, lorsqu’il était jeune, de picoler. Une femme qui a bu a des possibilités accrues de jouissance, tandis qu’un mâle devient lourd et impuissant [Les Volets verts]. Ils s’inquiètent parfois de possibles réactions, A moins que cela te dérange de me voir boire [La Vieille] ou au contraire jouent les provocateurs, leur ivrognerie se traduisant par un laisser-aller. Loursat sème ses mégots de cigarettes un peu partout, ses vêtements sont constellés de cendre. Comme par un effet de mimétisme, les personnages secondaires également trinquent à la gloire de Bacchus, selon leurs moyens, leur tempérament, leurs possibilités. John, un Lord anglais est un habitué du Trou, bistrot versaillais. Il reste assis sur sa banquette, digne, sans prononcer un mot, pendant deux ou trois heures. Il boit du Cognac et lorsqu’il a son compte, se lève et gagne la porte d’une démarche à peine hésitante, toujours suivi d’une jeune fille ou femme, jamais la même. Chez lui, il s’assied dans un fauteuil, boit de la fine tandis que sa compagne d’un moment s’allonge sur le lit. Au bout d’une heure, il s’endort. Rite immuable depuis une vingtaine d’années. Ce n’est qu’une compensation à son impuissance sexuelle survenue à la suite d’une blessure de guerre [Betty]. Quasiment dans tous les cas de figure, ces buveurs invétérés ne digèrent pas le café matinal et se rabattent sur leur boisson favorite : whisky ou vin rouge. L’homéopathie alcoolique au secours des embarras gastriques.

*****

La cause de la dipsomanie des personnages simenoniens réside parfois dans un besoin de s’affirmer, mais peut provenir d’antécédents familiaux, un héritage paternel ou maternel, ou encore être la conséquence d’un drame.

La Comtesse von Kléber pratique un alcoolisme mondain, s’arrogeant le titre d’Impératrice des Galápagos, et son intempérance est d’origine inconnue. Peut-on tout au plus supposer qu’elle boit pour oublier une impuissance sexuelle ce qui ne l’empêche pas de traîner derrière elle deux hommes et de s’adonner à des ébats physiques sans aucun pudeur et pratiquement en public. Frigide et allumeuse, elle se révèle comme un cas pathologique intéressant [Ceux de la soif].

Betty est frustrée aussi bien dans son rôle de femme que de mère. Elle est marquée par le souvenir de Thérèse, une bonniche orpheline, âgée d’une quinzaine d’années, qui se faisait saillir par les hommes du village. Une image récurrente, datant de ses onze ans alors que Betty vivait en Vendée, chez sa tante, loin des troubles de la guerre. Elle en a ressenti une envie. Être femme, en somme, c’était subir, c’était être victime, et cela avait à mes yeux quelque chose de pathétique. Plus loin elle explique : Les femmes, dans mon esprit, étaient faites pour ça. Pour que les hommes les humilient, et leur fassent mal dans leur corps. Elle s’érige en victime consentante. Depuis, et même après son mariage, elle s’est conduite en putain, levant les hommes dans les bars, et les ramenant parfois au domicile conjugal. Elle pensait trouver auprès de son mari une présence, un réconfort, plus moral que physique. Plus qu’un distrait ça va ? et un bouquet de fleurs par ci par là elle a besoin d’un dialogue. Elle veut être considérée comme un être humain betty.jpgà part entière et non comme un animal de compagnie. Ivrogne et fausse catin – elle ne se fait pas payer – elle observe toutefois des périodes d’abstinence. Une situation qui aurait pu durer encore longtemps si un soir son mari et sa belle-mère ne l’avaient pas surprise de forniquer avec son amant. Sa belle-famille ne lui laisse pas le choix. Elle doit quitter le domicile conjugal et en échange de ses enfants reçoit un chèque conséquent, une avance sur la renonciation de ses droits de mère. Un engrenage infernal qui aurait pu être enrayé si elle avait pu s’occuper à loisir de ses deux fillettes. Or sa belle-famille, qui aurait préféré des garçons, ne lui a jamais permis d’assumer ses responsabilités : caresser, cajoler ses enfants, les nourrir, les changer, jouer avec. Tout était dévolu aux nurse et femme de chambre et autres personnes étrangères. Une conception bourgeoise qu’elle ressent comme une brimade. Laure, la femme issue de la bourgeoisie, s’est adonnée, elle, à la boisson à cause de drames familiaux. Elle a perdu son mari alors qu’elle n’avait que quarante-cinq ans et n’a jamais connu la joie de devenir mère [Betty].

Steve boit de façon épisodique. En réalité il reproche à sa femme de se montrer trop guindée, trop rigide dans la vie familiale, alors qu’il aimerait parfois s’octroyer un brin de fantaisie. Il combat un phénomène de castration, ou du moins ce qu’il ressent en tant que tel [Feux rouges].

Patrick Martin est confronté à un problème plus complexe qu’il n’analyse qu’inconsciemment. Sa mère se saoulait, par crise, par intermittence. Au bout de quelques mois elle ressentait un irrépressible besoin d’alcool. Mais cet atavisme ne rentre pas en ligne de compte, ou peu. D’origine modeste, P.M. a réussi sa carrière professionnelle, mais ce n’est qu’un parvenu qui n’arrive pas aux chevilles de ses voisins, de riches propriétaires fermiers. De plus il ressent un conflit entre son frère Donald et lui, une rivalité presque biblique. Donald, plus violent, plus vindicatif, qui n’a pas réussi à s’élever dans l’échelle sociale, a blessé grièvement un soir de beuverie un policier. Emprisonné il s’est enfui et réclame à P.M. son aide pour franchir la frontière américano-mexicaine afin de rejoindre sa femme et ses gosses [Le Fond de la bouteille).

D’origine plus que modeste, miséreuse même, Maugin a longtemps végété sur les planches avant que son talent soit reconnu. Cependant le taraude toujours son enfance, notamment la vision de son père se saoulant tous les jours [Les Volets verts].

Sophie Emel boit et aime boire parce qu’elle redoute sans se l’avouer la solitude. Elle ouvre la porte de son appartement parisien à des individus en perdition, les renvoyant au bout de quelques mois. C’est ainsi qu’elle est amenée à recueillir sa grand-mère Juliette qui refuse d’abandonner son logement promis à la démolition. Juliette déguste, en vieille dame digne, son gros rouge. Juliette a besoin de protection, désire que l’on s’apitoie sur son sort. Un sentiment de réconfort que n’ont pas su lui apporter ses précédents époux. Mais elle aussi possède dans le sang un atavisme éthylique. Et ce qui l’a fait basculer du côté du litron, c’estfond-de-la-bouteille.jpg la déchéance de son dernier mari – qui fut également le premier, on revient toujours à ses premières amours ! – et elle lui tenait compagnie, partageant le gorgeon conjugal. [La Vieille).

Le drame familial déclenche le processus de beuverie, latent ou pas. C’est en rentrant un soir, passablement éméché, que Paul Martin perd sa femme dans un accident de voiture. Ce qui n’était qu’épisodique, peut-être même sa première cuite, se transforme avec la remords en soûlographie chronique [Un Noël de Maigret].

Loursat, lui, vit depuis dix-huit ans entouré de sa fille, de la cuisinière et de femmes de ménage transitoires. Sa femme est partie en lui abandonnant l’enfant. Or l’idée que cette enfant puisse être le résultat d’amours adultérines l’a taraudé autant sinon plus que de se voir plaqué. Depuis, il rumine, ne demandant pas grand-chose à la vie. Un bon poêle, du vin rouge sombre, et des livres, tous les livres de la terre. C’était là le monde de Loursat [Les Inconnus dans la maison].

*****

Si les drames mènent à la soûlographie, voire à l’addiction, il se peut que dans un processus de cercle vicieux le phénomène de l’ivresse conduise au drame.

Ainsi Nicole, la fille de Loursat, délaissée par son père, est habituée à sortir avec une bande d’adolescents qui se gargarisent avec un mélange de Cognac-Pernod. Un soir, l’un d’eux a un accident de voiture et blesse un repris de justice. Nicole recueille le voyou dans la chambre contiguë à la sienne, à l’insu de son père. Ce mini-drame en engendre un second. Le malfrat est abattu d’un coup de revolver et les soupçons se portent sur le jeune homme ayant provoqué l’accident. Loursat se charge de la défense de l’adolescent, ce qui va l’obliger à changer ses habitudes, à moins boire et à se rapprocher de sa fille [Les Inconnus dans la maison].

Liés à l’alcool, deux drames peuvent prendre leur source dans une manifestation antagonique. Ainsi le manque d’alcool lié au manque d’eau – la Comtesse von Kléber a débarqué quelques semaines avant la saison sèche sur l’îlot de Floréana pour plusieurs mois – les incidents vont se multiplier jusqu’à l’aboutissement du drame [Ceux de la soif].

Au contraire, c’est à cause de la crue de la rivière que P.M. sera obligé d’héberger son frère Donald, évadé de prison. Connaissant plus ou moins les antécédents de celui-ci, P.M. demande à ses voisins lors d’une réception de ne pas lui offrir de boissons alcoolisées. Mais P.M. au lieu de suivre les conseils prodigués à son frère va boire plus que de coutume et de raison. Donald, par provocation, va lui aussi tâter du goulot, mettant eNoel-maigret.jpgn effervescence la petite communauté [Le Fond de la bouteille].

Steve ayant bu plus que de raison selon Nancy, sa femme, celle-ci va le quitter laissant sur la banquette de la voiture un petit mot par lequel elle explique qu’elle continue le voyage en car. Le lendemain matin, alors que Steve a roulé tant bien que mal, recueillant un fugitif échappé de Sing-Sing, sa femme n’est pas au rendez-vous. Il s’inquiète et finit par apprendre qu’elle est à l’hôpital, blessée physiquement et moralement. Sid, le prisonnier en fuite, a frappé et violé Nancy sur le parking du bar alors que Steve éclusait en cachette [Feux rouges].

Maugin va vivre un petit drame lourd de conséquences pour lui-même. Alors qu’il pêche à bord d’un canot sur la Méditerranée, il va s’enfoncer un hameçon dans le pied [Les Volets verts].

Le suicide organisé par intention peut-il être assimilé à un crime ? Sophie Emel qui avait recueilli sa grand-mère va pouvoir se poser cette question et tenter d’y apporter une réponse. La vieille dame est jalouse. Elle voudrait que Sophie ne s’occupe que d’elle seule. La crise couve et Juliette pose quasiment un ultimatum à sa petite-fille. Sophie n’en a cure. Elle se saoule, couche avec le premier venu, et rentre chez elle pour constater le drame. La vieille dame aussi a bu. Son problème est de n’avoir jamais eu de chez soi, d’être indépendante. Même mariée elle se sentait comme hébergée par son mari, presqu’une intruse. Un mari qu’elle aura aidé à trépasser en lui donnant les pilules qu’il réclamait sachant pertinemment qu’elle dépassait la dose prescrite. Juliette va donc se suicider en se jetant par la fenêtre, laissant Sophie à ses remords [La Vieille].

Le drame de la jalousie couve également entre Betty et Laure. Laure avait retrouvé un semblant de joie de vivre en couchant avec le patron du Trou. Mais entre Betty et celui-ci nait un sentiment plus fort que l’amitié. Betty pense trouver l’homme qui saura s’occuper d’elle, lui apporter le réconfort moral dont elle a besoin. Laura rentrera chez elle à Lyon et se laissera mourir [Betty].

Mais il ne faut pas croire que tous les protagonistes de ces drames sombreront dans la mort, quoique ce soit la généralité. Si Maugin décède des suites de sa piqûre d’hameçon [Les Volets verts], si Alain se suicide en voiture après que sa femme ait tué sa propre sœur suite à une crise de jalousie [La Prison], si Laure se laisse mourir [Betty], si Juliette se suicide eninconnus dans la maison-copie-1 se jetant par la fenêtre [La Vieille], si l’on retrouve les cadavres de la Comtesse von Kléber et de l’un de ses amants, sur la plage de Floréana, dans une tentative suicidaire de quitter l’îlot [Ceux de la soif], d’autres rechercheront un espoir de régénération. P.M. va mourir, certes, en traversant la rivière en crue, permettant à son frère de gagner la frontière. Mais il va mourir heureux, ayant la solution à sa question biblique et comprenant que son rôle de frère aîné est avant tout d’aider le membre défavorisé de la famille. Un rôle pas toujours accepté de bon cœur, Caïn et Abel, Jacob et Esaü en étant les principaux exemples. Il vit sa mort dans un espoir de rédemption [Le Fond de la bouteille].

Steve va se rapprocher de sa femme et vont s’instaurer, se lier, de nouveaux liens entre ces partenaires meurtris. Ce ne sera plus comme avant, certes, mais de ce drame chacun d’eux va tirer des enseignements profitables et va se reconstruire sur des bases plus solides un couple plus homogène, plus préoccupé l’un de l’autre et peut-être moins exigeant [Feux rouges].

Après avoir plaidé et découvert le véritable coupable, Loursat, qui sans cesser de boire avait tout de même mis un frein à son intempérance, continuera à écluser. Mais plus de la même manière. Il ne vivra plus confiné chez lui, sortira et regardera ces concitoyens d’un autre œil. Mais surtout s’instaurera entre sa fille et lui une complicité qui n’existait pas auparavant [Les Inconnus dans la maison].

*****

Peusimenon1.GIFà peu la silhouette diffuse que Simenon lorgnait depuis un bon bout de temps se matérialisa. La  femme-tronc laissa la place à une bouteille dans laquelle stagnait un reliquat de vin. Il s’ébroua, prit au hasard une enveloppe et inscrivit quelques noms, des ébauches de trames. Un fin sourire étirait ses lèvres minces. Dans son regard brillait une lueur de jubilation. Il était sûr de détenir le mode d’emploi de sa carrière, pressentant la fin de son apprentissage. Il écsimenon3.GIFrirait des livres sérieux dans lesquels il incorporerait ses phantasmes, les femmes et l’alcool. La soubrette, ou la secrétaire, penchée sur une table, ses rondeurs fessues tendant la blouse, ou la robe, probablement nue sous le fin tissu. Et le personnage masculin, extrapolation de l’écrivain, admirant ses courbes, le regard légèrement embué, un verre à la main, se demandant s’il va relever sur les cuisses fermes le fin rem part pour une exploration plus intime. Dépliant sa carcasse, Simenon se leva de sur sa caisse et jeta un coup d’œil vers le Pavillon où l’attendaient deux petits verres de genièvre. Sa décision était prise. Il allait écrire, encore écrire, des romans dans lesquels il s’investirait plus ou moins. Plus tard il rédigerait ses mémoires et se livrerait. Certains m’ont vu travailler au vin rouge, d’autres au cidre, au muscadet, au whisky, au grog, que sais-je ? Jamais saoul ? Non, à cette époque, je tenais vraiment le coup…

*****

Livres et documents utilisés :

Les Inconnus dans la maison.

La Vieille.simenon4.GIF

Betty. 

Feux rouges. 

Le Fond de la bouteille.

Ceux de la soif.

Les Volets verts.

Un Noël de Maigret.

La prison.

La Main.

Simenon, une biographie de Stanley Eskin. Presses de la Cité.

La véritable histoire du commissaire Maigret de Gilles Henry. Editions Charles Corlet.

D’autres romans auraient pu être utilisés pour étayer cette étude, qui se veut rigoureuse, et effectuer une plongée dans l’univers de Georges Simenon : L’Ane rouge, Lyberty Bar, Quartier Nè gre, Les Témoins, et combien d’autres encore. J’ai pensé qu’une trop grande dispersion aurait privé le lecteur d’un suivi dans la progression de cette enquête… altérante !

 

simenon5.GIFVous pourrez retrouver ces titres dans la collection Omnibus dédiée auxsimenon6.GIF Romans durs de Simenon dont six volumes sont déjà parus.

 simenon2.GIF


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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 08:56

Qui de nous n’a jamais entendu cette expression devenue péjorative, énoncée avec mépris ou condescendance lorsqu’un individu voyant que vous lisez un roman policier ou populaire s’exclame : ce n’est jamais qu’un roman de gare ! Cette brave personne ajoute, pour mieux affirmer son propos : Je n’aime pas, d’ailleurs je n’en ai jamais lu. Ce qui dRoman-populaire1.jpgémontre que ce quidam, qui possède un avis tranché sur quelque chose dont il ignore le fondement, n’est qu’un cuistre, peut-être cultivé avec un Bac + quelques années de frottement de fond de culotte sur des strapontins d’université, mais un cuistre tout de même. L’instruction ne prédispose pas à l’intelligence, pour preuve nos politiciens qui peuvent se targuer de posséder des diplômes tout en affirmant avoir été des cancres, allégation qui leur semble pouvoir les rapprocher des ouvriers et recueillir par voie de conséquence des bulletins de vote, mais démontrent par leurs actes des carences intellectuelles masquées par des déclarations à l’emporte-pièce. Mais ceci nous éloigne de mon propos concernant le roman de gare.

Mais quand donc est née cette expression Roman de gare ?


S’inspirant d’un concept imaginé par un Anglais du nom de W.H. Smith qui dès 1848 négocia avec les compagnies d’Outre-manche l’implantation de kiosques réservés à la vente de livres, journaux et autres babioles destinés aux voyageurs afin de leur procurer une occupation agréable durant leur temps de trajet, Louis Hachette en 1851 créa une collection spéciale d’ouvrages destinés à être vendus sur le réseau ferroviaire français. Pour rompre la monotonie du voyage il propose donc des ouvrages, des livres instructifs et distrayants, regroupés dans un Bibliothèque des voyages. Et pour se faire il met sur pied un véritable réseau de points de vente. Le 25 mai 1852 le premier accord est signé avec la Compagnie du Nord. De 43 en 1853 ce nombre de points de vente est évalué à 1179 en 1896. Parmi lesRoman-populaire2.jpg premiers auteurs à bénéficier de ces nouvelles librairies figure Emile Zola dont les premiers romans furent publiés chez Hachette, entreprise où il fut d’abord employé puis chef de publicité.


Ensuite d’autres éditeurs désirèrent obtenir une place du gâteau, dont Flammarion. Et certains auteurs qui furent évincés de ces points de vente en furent mortifiés. Ainsi Maupassant qui se voit refuser la diffusion de son roman Une vie. Car la Librairie Hachette est seule responsable du choix des livres qu’elle destine à la vente dans ses Relais et pratique la censure. Il s’en indigne auprès de Zola en ces termes : « Vous savez que l’estampille pour la vente dans les gares n’existe plus. Eh ! bien la maison Hachette à qui appartiennent toutes les bibliothèques des chemins de fer, vient de me refuser l’autorisation de vente dans ces bibliothèques. Le particulier chargé de veiller à la morale des livres de salles d’attente a jugé mon bouquin obscène. La Commission officielle de Morale qui régissait le Colportage était plus large assurément que cet Eunuque en chambre dont les décisions sont sans appel. Est-ce idiot ? ».


Que pensent les écrivains, les romanciers de ce statut de romans de gare ? Voici deux témoignages qui vont en faveur de la reconnaissance de l’appellation de romans de gare, tandis qu’un critique la place comme une déjection sur un trottoir.


  Roman populaire3

D’abord Paul Souday, critique, décrétant à propos d’un roman de Pierre Benoit, qu’il n’appréciait pas, dans les colonnes du Temps : Kœnigsmark fait partie de ces livres qu’on lit le temps d’un voyage en train, ce qu’on appelle « un roman de gare ». Pierre Benoit, lui, prône la valeur du roman de gare dans L’Automobile et l’Ecrivain en novembre 1949 : J’ai déploré, dans l’avènement de l’automobile, le tort irrémédiable qu’elle fait à la lecture, surtout depuis que les femmes, nos principales clientes, à nous romanciers, se sont mises à conduire. Le livre s’est accommodé à merveille du chemin de fer, la preuve en est dans l’importance des bibliothèques de gares. On chercherait en vain des bibliothèques dans les garages. (Gérard de Cortanze : Pierre Benoit, le romancier paradoxal. Albin Michel – 2012)


Jean Cocteau dans Le Passé défini (tomes V – 1956/1957 et VI – 1958/1959) nous indique pourquoi certains romans sont catalogués comme romans de gare : Il pointe deux défauts techniques majeurs, spécifiques aux livres du Fleuve Noirs. Leurs couvertures idiotes et leurs titres détestables, lesquels sont un obstacle à toute reconnaissance puisqu’ils confirment de manière regrettable les préjugés de la critique quant au manque de sérieux et à la fantaisie qui seraient irrémédiablement attachés à ces romans. Ces deux maladresseRoman-populaire4.jpgs, de l’avis même du poète, rangent à jamais ces œuvres dans l’étalage des gares. Toutefois, en dépit de leur faiblesse, les ouvrages du Fleuve Noir ont pour Cocteau une valeur inestimable en ce qu’ils sont un véritable palliatif à la médiocrité de son temps. Leur style reste en effet supérieur à ceux des livres qui connaissent une grosse fortune littéraire. Sans doute faut-il y voir ici une référence au succès de Françoise Sagan… (Article de Wendy Prin-Conti : Jean Cocteau et le roman populaire.

Revue Le Rocambole N° 58 consacré à Pierre Nord).

 


On peut donc se rendre compte qu’au cours du XIXème siècle, quelques technocrates obtus régissaient de façon arbitraire et cela n’a pas changé de nos jours. Et qu’un quidam parle de romans de gare avec dédain, morgue, ou avec cette complaisance proférée par un être qui se juge supérieur vis-à-vis de son interlocuteur, cela me fait doucement rigoler et en même temps cela m’attriste. Et pour me consoler je me dis qu’il s’agit de quelqu’un qui s’exprime sans savoir ce dont il discourt.

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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 14:06

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Léo Malet est né le 7 mars 1909. Pourquoi ne pas lire ou relire son Journal secret ?

Lire une autobiographie d’un écrivain peut amener à mieux connaître celui-ci, à mieux le comprendre, à mieux appréhender son œuvre, si l’auteur est honnête envers lui-même et se dévoile sans pudeur et sans forfanterie. Léo Malet a laissé en héritage son journal secret, publié en 1997 au Fleuve Noir.

"Je me demande brusquement pourquoi je continue à écrire toutes ces conneries, qui ne pourraient, si elles étaient rendues publiques, que me ridiculiser". Le besoin de s'expliquer avec lui-même, de coucher sur le papier ses angoisses, de se confier sans retenue, d'avouer ses obsessions, l'amènent à se poser cette question fondamentale : "Est-ce que j'existe ?" Plus que la mort de Paulette, sa femme grâce à qui il put écrire dans ses années de débine, le taraudent deux hantises : Paulette est décédée d'une crise cardiaque alors qu'ils faisaient l'amour d'où ce sentiment de l'avoir tuée. Depuis il ne parvient plus à satisfaire Christiane, une amie de cœur qu'il retrouve vingt ans après de premières relations. Sa virilité perdue le démoralise. Il possède un fils, des amis fidèles, qui lui écrivent, lui rendent visite ou qu'il voit régulièrement. Mais la défection de Christiane, qui vit elle-même avec ses propres problèmes, l'amène à écrire cette réflexion désabusée : "Je me sens vieux et malade, bon à rien et inutile. Abandonné n'est pas le mot. Je me sens rejeté, EXCLU."

Alors qu'il connaît enfin la consécration, que ces romans sont réédités, qu'il ne vit plus dans la misère financière, c'est la misère affective qui l'assaille.

"Aucun écrivain ne peut plaire à tous, aucun écrivain ne devrait essayer". Cette citation de Chandler est plac‚e en exergue au livre de J.-P. Schweighaeuser (éditions Encrage). J'ajouterai, reprenant ce qu'écrivait Bernard Le Saux dans sa rubrique Sang d'encre dans les Nouvelles Littéraires du 28 avril 1983 : "Sans doute se trouvera-t-il toujours des seconds couteaux pour baver sur les grands ancêtres en s'imaginant que cela leur confère automatiquement un brevet d'insolence."

Et cet ouvrage autobiographique édité après la mort de Léo Malet a été accueilli avec circonspection, voire consternation par de nombreux écrivains et admirateurs. Beaucoup n’ont pas apprécié certaines remarques, surtout le racisme qui se dégage de ces écrits. Pourtant les propos xénophobes étaient connus, avant la publication de cette autobiographie puisque, en juin 1985, un article publié dans Libération avait fait scandale. Fallait-il exhumer le manuscrit du tiroir dans lequel il était rangé ? Ce sont les choix de Léo Malet lui-même, de Francis Lacassin, de Jacques Malet, de Michel Marmin son héritier testamentaire ainsi que des éditions Fleuve Noir. Certains se sont élevés contre les propos tenus, ceux-là mêmes qui avouent sans vergogne considérer Céline comme un grand écrivain. Déclaration contradictoire ou prise de position opportuniste ?

Entamé le 9 aout 1982, terminé le 29 février 1984, ce témoignage apporte un éclairage partiel sur la vie et l’œuvre de Léo Malet. S’il l’avait continué, peut-être que la suite aurait été différente, plus nuancée. Le décès de Paulette l’avait-il rendu atrabilaire, même si le succès lui tendait les bras grâce aux nombreuses rééditions qui se profilaient, d’abord chez Néo, des romans édités à l’origine sous pseudonymes, les bandes dessinées adaptées par Tardi, dès 1981, et surtout les téléfilms avec Guy Marchand dans le rôle de Nestor Burma.

Léo MALET : Journal secret. Préface de Francis Lacassin, notes de Michel Marmin et Francis Lacassin. Photos de Marc Gantier. Editions Fleuve Noir. 330 pages.

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26 février 2012 7 26 /02 /février /2012 14:42

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Tout le monde, ou presque, a entendu parler des Editions du Scorpion, ne serait-ce que grâce, ou à cause, des romans sulfureux de Boris Vian sous pseudonyme : J’irai cracher sur vos tombes, Les morts ont tous la même peau, Et on tuera tous les affreux ou encore Elles se rendent pas compte. Mais limiter la production des éditions du Scorpion au seul Boris Vian, et ce malgré toute son aura et son talent, serait réducteur car le catalogue ne se contente pas à la publication de ces quelques ouvrages.

En effet on découvre que le catalogue des éditions du Scorpion était éclectique, proposant aussi bien des classiques comme Ferragus de Balzac, un livre extrêmement rare à dénicher mais dont la publication ne semble pas mise en doute, ou encore Miss Henriette Stralson du Marquis de Sade publié à 1200 exemplaires selon une publicité parue dans le numéro 42/43 de Bibliographie de la France, l’ancêtre de Livres Hebdo, en octobre 1946. Si ces deux titres inauguraient le catalogue, avec Rongetout-Trapue et Trotinette-Moustachue, texte d’Alexis Remizov, illustrations de Jean Cagnard, un petit ouvrage de 16 pages qui semble être un essai avant le plongeon dans le grand bain, de nombreux auteurs deviendront célèbres aussi bien dans le domaine policier que généraliste.

Dans la catégorie romans policiers on trouve Raymond Marshall, plus connu sous le nom de James Hadley Chase, ou Pierre Salva qui livra de nombreux romans par la suite aux éditions du Masque, qui à l’époque étaient connues sous le nom de Librairie des Champs Elysées, de Maurice Raphaël qui se fera connaître par la suite sous le nom d’Ange Bastiani, de Thomas Narcejac et Terry Stewart dans un titre évocateur, Faut que ça saigne, Terry Stewart n’étant autre que Serge Arcouët alias Serge Laforest qui fit les grandes heures du Fleuve Noir, et Thomas Narcejac, avant son association avec Pierre Boileau qui était l’auteur d’un essai La fin d’un bluff un peu en contradiction avec ce roman et dans lequel il fustigeait le roman noir. Dans la catégorie plus ou moins généraliste, deux romans signés Sally Mara traduction de Michel Presle, les deux noms cachant le futur Raymond Queneau. Je pourrais ajouter à ces quelques auteurs James Cain pour Coups de tête suivi dans le catalogue par Appel des sexes signé par… Marthe Richard, célèbre pour avoir fermé les maisons closes en France. Mais bien d’autres auteurs figurent au tableau de chasse de Jean D’Halluin, le créateur des éditions du Scorpion. Je me contenterai de citer Dominique Rocher, qui publia par la suite de nombreux romans dans la collection Angoisse du Fleuve Noir et de Jacques Sadoul, qui devint directeur littéraire chez Frédéric Ditis, grand promoteur de la SF en France et auteur de nombreux ouvrages et dictionnaires sur la littérature populaire, ainsi que le grand pourvoyeur de romans d’aventures Maurice Dekobra qui s’imposa avec une douzaine de titres, devançant Vian/Sullivan qui eut l’heur de voir sept titres publiés chez cet éditeur.

S’entourant de spécialistes comme Franck Evrard, bibliophile émérite, Dominique Rocher qui fut auteur au Scorpion, et quelques autres qui apportent leurs connaissances et leurs témoignages, François Darnaudet et Etienne Borgès ne se contentent pas de recenser les ouvrages parus, mais proposent un historique des éditions du Scorpion de 1946 à 1969 et qui se divise en quatre périodes. Un historique complété d’anecdotes ainsi que des illustrations de couvertures.

Dans la seconde partie de cet ouvrage Etienne Borges nous invite à nous pencher sur un roman anglais publié en 1951 signé Griff : I spit on your grave, qui est quasiment le titre de J’irai cracher sur vos tombes faussement traduit par Boris Vian de I shall spit on your graves signé Vernon Sullivan et publié en 1948. Quasiment le titre mais quasiment aussi l’intrigue. Un plagiat en quelque sorte mais à l’époque qui s’en est ému et a brandi l’étendard Hadopi ?

Etant génération livre concret et non virtuel (ce qui est un peu contradictoire avec la tenue d’un blog qui lui est bien virtuel !), je regrette que cet essai sur les éditions du Scorpion ne soient pas proposé en version papier mais je comprends fort bien la démarche de François Darnaudet et d’Etienne Borgers du site Polar Noir. Qui oserait éditer un tel essai, un opuscule consacré à une maison d’éditions qui connut des hauts et des bas, au catalogue impressionnant, éclectique, parfois confidentiel, mais qui n’a vraiment marqué son époque que par la publication des romans de Vian/Sullivan, malgré de très bons auteurs. Mais les lecteurs modernes, qui sont à la pointe du progrès, ne se refuseront certainement ce petit ouvrage littéraire intéressant.

Un très gros travail de recherche historique et de référencement du catalogue de la part des auteurs, sur une maison d’éditions qui n’a pas livré tous ses secrets.

François DARNAUDET et Etienne BORGERS : Les éditions du Scorpion, de Boris Vian à Maurice Dekobra. Suivi de Boris Vian, le pasticheur plagié : un plagiat britannique de Vernon Sullivan par Etienne Borgres. Kindle Amazon : 3,58€.

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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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