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14 septembre 2013 6 14 /09 /septembre /2013 08:49

Pour qui sont ces serpents qui sifflent...

 

serpent.jpg


Si un grand nombre de lecteurs potentiels établissent leur opinion sur un roman grâce à une couverture attractive ou à une quatrième de couverture plus ou moins intéressante, le chaland sera plus souvent happé par les premières lignes de l’ouvrage. Celles-ci sont souvent prédominantes dans l’achat éventuel.

Aussi je ne peux résister au plaisir de vous en dévoiler ces phrases qui incitent par leur force à se plonger dans cette histoire touchante et émouvante :

Je suis morte il y a treize ans.

J’avais six ans.

On m’a retrouvée noyée dans le lac, sous la glace, pas très loin de la maison. Les poches de ma robe étaient bourrées de pierres.

Les poissons avaient dévoré mes doigts et mon visage. On m’a identifiée à ma taille et à mes vêtements.

Mon joli anorak rose et mon sac à dos Scooby-Doo.

On m’a enterrée un après-midi de janvier. Il neigeait.

Sur ma tombe il y a gravé « Susan Lawson 1992-1998 A notre cher petit ange ».

Quand le cercueil est descendu dans le trou, ma mère s’est mise à hurler. Mon père s’est évanoui.

Intriguant, non ?

 

En ce 23 décembre, la parution d’un article écrit par un jeune journaliste aux dents longues ravive de douloureux souvenirs aux habitants de la petite ville d’Ennatown. Treize ans auparavant la jeune Susan Lawson disparaissait. Elle était âgée de six ans. Son corps avait été retrouvé quelques mois plus tard sous les eaux gelées du lac Winnipek, et n’avait pu être identifiée que grâce aux vêtements qu’elle portait. C’était la cinquième victime de celui qui avait été surnommé Le Noyeur. Seule une des petites kidnappées n’était jamais réapparue. Elles avaient toutes entre cinq et sept ans.

Snake T. est plongé dans la lecture de l’article lorsque Vince le rejoint. Snake T., vingt-six ans, est un ancien rappeur mis sur la touche à cause d’une bagarre pour une vilaine histoire de jalousie. Bilan, une balle dans le dos, et une incapacité à se déhancher, courir et même marcher sans ses béquilles. Fini la gloire et retour au pays comme un simple fils de marchand de pizzas.

Vince est plus alerte, la quarantaine démolie quand même par l’alcool. Une carrière brisée à cause de son intempérance et d’une bavure, une balle perdue qui a étoilé la tête d’un gamin qui n’avait rien fait de mal sauf d’être dans la ligne de tir du policier dont la main tremblait alors qu’il coursait un revendeur de drogue soupçonné de crime de sang. Pour lui aussi, fini les galons de lieutenant et retour au bercail. Limogeage en règle. Il travaille depuis peu à l’entretien du cimetière, là où est enterré son père, afin d’aider le père Roland qui n’est plus en très bonne santé. Il est essaie de ne plus boire, mais…

Il n’est pas le seul à avoir sombré dans l’alcoolisme. Pour des raisons différentes que lui, par exemple les parents des gamines disparues. Les pères qu’il rencontre au hasard des allées dans le cimetière. Quoi que certains peuvent se reprocher d’avoir sur la conscience la disparition de leur enfant, ayant accompagné leur fille jusqu’à l’arrêt du car mais ne pas avoir attendu le passage de celui-ci pressé d’aller se rincer la glotte.

Dans une cave, végète depuis des années, treize exactement, Susan Lawson. Elle n’est pas décédée et a donné naissance à une petite fille Amy, âgée aujourd’hui de cinq ans. Daddy, c’est ainsi que le ravisseur exige qu’il soit appelé, leur fournit comme victuailles du porridge (pouah la bouillie d’avoine) et des croquettes pour chien. Susan à dix-neuf ans n’est plus qu’une ombre, perdant ses dents et ses cheveux par poignées (les cheveux pas les dents). Amy est muette, mais elle a appris à lire dans les bouquins et les livres d’images que Daddy leur ramène parfois. Susan sait qu’elle n’en a pour plus longtemps, aussi elle veut qu’Amy puisse prend son envol. Elle arrive à dévisser une grille qui donne sur une sorte de boyau par lequel Amy doit pouvoir s’échapper, porteuse d’un morceau de papier, un appel à l’aide.

En ce vingt-trois décembre, à deux jours de Noël où les préparatifs vont bon train, tous ne pensent pas à boire et à festoyer. Black Dog par exemple, qui ne sait ni lire, à part quelques mots, ni écrire, ancien militaire pas très futé (non, ce n’est pas un pléonasme). Il vit dans les futaies de l’immense parc d’Ennatown. Il se débrouille pour survivre, trainant derrière lui un charriot dans lequel il dépose ses maigres affaires et ce qu’il récolte dans les poubelles. Dans sa tête trottinent en boucles ses pensées relatives à sa période militaire et ses amis, peu à vrai dire, aujourd’hui défunts. Il recueille la petite Amy, qu’il appelle Army, n’ayant pas compris ce qu’elle a écrit, et la prend sous sa protection.

Ils se rendent en ville à la recherche de nourriture et Black Dog pense pouvoir endiguer leur faim avec des parts de pizza jetées par le père de Snake T. Amy tend son morceau de papier à une dame mais celle-ci ne comprend pas son geste et le temps qu’elle cherche ses lunettes, le couple Black Dog et Amy s’enfuient. Ils ont peur de se faire choper. Snake T. aperçoit Black Dog qui s’enfuit avec la gamine accrochée à lui mais le temps qu’il réalise, ils sont loin, hors de portée.

Ce pourrait-il qu’il vient d’assister à un nouvel enlèvement ? L’article qu’il a lu peu avant laisse penser à ce genre d’événement. D’autres personnages ont entrevu ce drôle de couple, ont déduit la même chose et une sorte de paranoïa s’installe dans la petite ville. Le Noyeur a-t-il refait surface ?

Ennatown, à l’origine Ennaton, le serpent d’eau en langage Seneca, la peuplade indienne qui vivait sur cette terre avant d’être quasiment rayée de la carte, Ennatown est une petite ville de quatre mille deux cents âmes et huit églises. Les habitants sont pour la plupart relativement aisés, mais ce n’est pas pour autant qu’ils sont heureux. Certains boivent, d’autres cherchent des compensations charnelles en dehors du lit conjugal. La population blanche prédomine, et quelqu’un comme Black Dog ne passe pas inaperçu. Et peu à peu le traumatisme lié aux enlèvements et aux meurtres qui se sont déroulés treize ans auparavant se réveille.

Brigitte-Aubert.JPGBrigitte Aubert décrit une galerie de personnages troublants, qui reflètent une certaine mentalité rurale américaine, sans être pour autant caricaturaux. Des passages émouvants s’insèrent dans les descriptions des faits et gestes des différents protagonistes, dans leurs actes et leurs pensées. Pour certains d’entre eux, cette quête d’une petite fille enlevée ou supposée kidnappée, peuvent amener à une rédemption. D’autres englués dans leur idées strictes empreintes de religiosité ou de morgue professorale, se fourvoient.

A chacun de ses romans, Brigitte Aubert renouvelle son style et son inspiration et La ville des serpents d’eau est ne déroge pas à ces qualités. Et puis il faut souligner les petits effets, qui touchent le lecteur, comme lorsque l’auteur narre les découvertes d’Amy. Amy ne connait rien du monde seulement par les livres d’images que Daddy amenait parfois et elle est contente de pouvoir employer (dans sa tête) des mots face à ce qu’elle découvre. Et Brigitte Aubert pour mieux nous faire partager les impressions d’Amy écrit ses mots en majuscule.


De Brigitte Aubert, à lire aux éditions Points :  La mort des bois,  Eloge de la phobie,  Les quatre fils du docteur March. Aux éditions Fayard :  Le souffle de l'Ogre et dans la collection Petits Polars du Monde : Boulevard du Midi.


Lire également la chronique de Claude sur Action-suspense concernant Le Royaume disparu.


Brigitte AUBERT : La ville des serpents d’eau.( Première édition : Le Seuil Policiers. Editions du Seuil. 2012). Réédition éditions  Points Policiers 336 pages. 7,00€.

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commentaires

Alex-Mot-à-MOts 16/09/2013 14:57

J'ai honte, voilà une auteure que je n'ai toujours pas lu....

Oncle Paul 16/09/2013 17:09



Tu peux avoir honte... Si je n'étais pas si loin, je te donnerai la fessée, non mais enfin...



Claude Le Nocher 15/09/2013 06:10

Salut Paul and friends
Le succès de "La mort des bois", Grand prix de Littérature policière et Prix des lectrices Elle, a probablement étiqueté à tort Brigitte Aubert. Ses suspenses sont vraiment diversifiés (y compris
des romans jeunesse)et franchement palpitants.
Amitiés.

Oncle Paul 15/09/2013 15:15



Bonjour Claude


L'inconvénient avec les Prix remis par un magazine généraliste ou au lectorat féminin, est de cataloguer l'auteur primé, en mettant sous le boisseau l'ensemble de sa production. C'est dommage


Amitiés.


 



La petite souris 14/09/2013 21:38

bonsoir Paul. Je viens de lire ta chronique, or il se trouve que je venais juste de lire celle de Claude au sujet du " Royaume disparu". Nous avons visiblement là un écrivain à l'imagination
particulièrement fertile pour s'aventurer sur des chemins aussi variés. J'ai eu le plaisir de lire quelques uns de ses romans et j'en garde un bon souvenir de lecture même si je ne les ai pas tous
trouvé du même niveau de qualité et de plaisir. Mais c'est bien normal me dira tu, difficile de sortir à chaque fois le roman qui marquera le lecteur pour un moment ! Amitiés

Oncle Paul 15/09/2013 15:13



Oui Bruno


A chaque roman Brigiette AUbert change de style d'écriture et de thème. Quant au niveau, je crois qu'il s'agit plus d'une sensiblité de lecteur et de ce qu'il attend d'un auteur. Celui qui a lu
et aimé ELoge de la phobie n'appréciera pas forcément Funérarium, La mort des bois ou La rose de fer. Le talent de Brigitte Aubert est justement de ne pas se cantonner dans un genre


Amitiés



rotko 14/09/2013 11:57

bonjour,

je me demande si dans ce livre, B. Aubert suit des auteurs americains, et quelle part elle réserve à l'humour noir (car transformer un flic en gardien de cimetière...) et à l'impression morbide.
D'une manière générale je ne l'ai pas lue depuis longtemps, je comprendrais assez facilement qu'on n'enchaîne pas ses livres à la suite dans une PAL
;-) > http://bit.ly/164c7vu

Oncle Paul 14/09/2013 16:51



Bonjour


Brigitte Aubert joue avec les codes et l'un de ses styles d’écriture est de s'emparer de l'humour noir (de la morbidité aussi , voir Funérarium) pour passer ensuite à quelque chose de plus léger
(la parodie dans le Souffle de l'ogre ou Éloge de la phobie) pour se replonger dans le roman historique (voir la série Louis Denfert chez 10/18) et du suspense fort bien mené (La mort des bois
par exemple). Un registre complet et comme elle est née et vit dans le milieu du cinéma, il est indéniable qu'elle emprunte parfois à ses confrères ou consœurs américains, des A la manière de...
sans pour autant écrire des succédanées ou de pâles copies.


J'ai bien répondu ?


Amicalement



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