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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 06:54

 

Il s'est éteint comme il a vécu, dans la discrétion, début novembre 1997. Et surtout n'allez pas chercher son nom dans les divers dictionnaires, histoire ou panorama du roman policier, il n'y figure pas. Si vous compulsez "L'histoire du roman policier" de Jean Bourdier, Lay2.jpgparu en septembre 1966 chez De Fallois, "Les Maîtres du roman policer de Robert Deleuze publié par Bordas en 1991, "Le Panorama du Polar français contemporain" de Maurice Périsset édité en 1986 aux éditions de l'Instant, Le Polar de Denis Fernandez Recatala, MA éditions 1986, ou encore "Le roman noir français" de Jean-Paul Schweighaeuser, Presses Universitaires de France en 1984, vous ne lirez pas une seule fois le nom d'André Lay. Il n'apparaît qu'une fois dans "Le roman criminel" de Stefano Benvenuti, Giani Rizzoni et Michel Lebrun (L'Atalante - 1982). C'est mieux que rien. Seul "Le guide du polar" sous-titré "histoire du roman policier français", signé par Michel Lebrun et Jean Paul Schweighaeuser, édité par Syros en 1987, lui consacre une notule de quelques lignes, précisant qu'au nombre de volumes il dépassait, à l'époque dans cette collection, Peter Randa (décédé en 1979) et San Antonio. Cet article a été écrit pour la revue 813, en hommage à André Lay et depuis, heureusement, le DILIPO de Claude Mesplède a également réparé cet oubli.

Et pourtant ! Pendant un plus de trente ans, avec près de 140 romans à son actif, André Lay a été une figure marquante de la collection Spécial Police et un pur produit Fleuve Noir. Avec l'arrêt de celle-ci en 1987, il prendra sa retraite, bon gré, mal gré. Une restructuration qui l'obligera à garder dans ses tiroirs trois manuscrits. Il n'aura dérogé que deux fois à Spécial Police, la première en écrivant en 1956, l'année de ses débuts, un roman d'espionnage (Les étoiles s'éteignent) pour la collection du même nom sous le numéro 98. La seconde en prenant le pseudonyme d'A. B. St. Maur pour écrire Haute voltige (éd. Atlantic).


De son véritable nom André Boulay, André Lay est né le 26 mai 1924 à Saint Maur dans le Val de Marne. Fils de boucher, il a travaillé de 17 à 19 ans dans une usine d'abattage du côté d'Aubervilliers. Une profession et un lieu qui ignoraient tout autant la souffrance animale qu'humaine. A l'instar de son confrère en littérature policière, Gilles-Maurice Dumoulin, c'était un fan de Trénet et il écrivit et composa près de cinq cents chansons fantaisistes. Puis il devint apprenti-menuisier près de Nemours, fabriquant des cercueils et enterrant lui-même les morts. A la libération, changement de registre. Il entre comme rédacteur au ministère de la Guerre, qui devint plus tard ministère de la Défense Nationale. Une sinécure qui lui permet de revenir à ses premières amours et d'écrire plus de deux mille poèmes de trente lignes en deux ans. La revue à laquelle il les vendait interrompant sa parution, il cesse d'écrire. Et il redevient boucher. Comme le virus de l'écriture le démange, il s'attelle à la rédaction de romans policiers. L'après-midi. Le matin étant réservé à son étalage de boucherie qu'il promène sur les marchés de Saint Maur et de la Varenne. Un étonnant partage du temps qui fait dire à ses clientes qu'il est boucher le matin et assassin l'après-midi. Devant le succès de ses ventes et sa production abondante, il ne se consacrera bientôt plus qu'au seul métier d'écrivain.


Dans la préface d'un volume publié par le Cercle Européen du Livre en 1971 et rééditant trois de ses romans : De vice à trépas (SP N°536), Cette mort qui nous guette (SP N°514) et L'oraison du plus fort (SP N°584), Boileau-Narcejac écrivent : "Avoir publié quelque cinquante romans en quinze ans est loin d'être, en notre temps de production littéraire accélérée, quelque chose d'exceptionnel, et nombreux sont les confrères d'André Lay qui ont égalé et même dépassé cette performance. Sans vouloir en rien diminuer leur mérite, nous soulignerons cependant que ces prolifiques auteurs jouissent quasiment tous du précieux privilège de pouvoir se consacrer à leur profession d'écrivain.

André Lay, lui, exerce un second métier. Et qui suffirait largement à remplir les journées d'un autre homme. Non seulement il tient la plume, mais un couteau. Levé à cinq heures du matin, il se partage entre les Halles et les marchés de la banlieue parisienne. C'est en découpant beefsteaks et escalopes qu'il construit ses romans et durant des heures les plus souvent dérobées au 88.jpgsommeil qu'il les écrit. A une époque où tant de gens répugnent à l'effort (tout en se révoltant contre un sort inclément), cet exemple d'énergie et de ténacité valait d'être cité. Quant aux qualités du romancier, qualités qui, après lui avoir depuis longtemps acquis un vaste public, attirent aujourd'hui sur André Lay la profitable attention des producteurs de films, nous laissons au lecteur du présent recueil l'agrément de les découvrir ou les redécouvrir. Tout dernièrement, André Lay nous confiait son intention de "lâcher la boucherie", le cumul excédant aujourd'hui ses forces. Mais il s'empressa d'ajouter que, quels que soient les promesses ou les arguments qu'on pourrait lui prodiguer, il n'écrirait pas, pour autant, une ligne de plus par mois, afin que ne risquât pas de devenir un pensum ce qui, pour les autres comme pour lui-même, doit demeurer un plaisir. Cet exemple aussi valait d'être cité".

 

 


Son premier roman, "Le Diable est au fond du sac" (SP N° 88 - 1956) ressemble à l'univers des romanciers noirs américains. La ville est anonyme, même si l'on sait qu'il s'agit de Paris, et le héros se conduit un peu en imbécile, gardant par-devers lui des informations et des objets, se refusant de les communiquer au policier. Expert en automobiles, Devers est dépêché par son patron sur les lieux d'un accident mettant en cause deux véhicules. Arrivé sur place il apprend que la conductrice d'une des autos a été transportée à l'hôpital, les occupants de l'autre engin s'étant enfuis. Judith, la blessée, lui demande de récupérer un sac. Il découvre dans le réticule des diamants qu'il empoche. Coincé entre policiers et truands, il pense pouvoir mener sa barque seul, et lorsqu'il sera aux abois, il se retrouvera avec sur le dos quelques meurtres. Il est emprisonné, malgré ses dénégations, et promis à l'échafaud. L'épilogue joue avec les nerfs. Au moment où l'on pense qu'il va enfin pouvoir s'en sortir, le couperet est déjà tombé.

Son dernier roman "Les bonnes intentions" (SP n° 2067 - 1987) lui aussi emprunte à la facture classique : Vincent Tavernier, est un quadragénaire célibataire heureux. Son commerce marche bien, secondé efficacement par Suzanne, sa vendeuse. Il possède pavillon, yacht, mène une vie facile. Un matin, glissée parmi les prospectus publicitaires, il reçoit une lettre émanant d'une jeune femme qu'il a connu un an auparavant. Souvenirs et nostalgie se bousculent et il décide de la rejoindre près de Toulon où elle tient un magasin de parfumerie avec sa cousine Béatrice. Lorsqu'il arrive sur place, il apprend le décès de la je224.jpgune femme dans un accident de la circulation. Accident ? Hum ! Certains faits viennent infirmer cette version et il décide d'aller à la recherche d'une vérité qui peut faire mal.

C'est dans l'écriture de ses romans noirs qu'André Lay s'est montré le plus convaincant. Il n'a pu toutefois échapper à une mode de personnages récurrents, à la limite de la parodie. C'est ainsi qu'il mettra en scène le commissaire Vallespi, dans une série de dix-neufs tribulations loufoques et contera les aventures de Helmet Straders et du shérif Garrett dans vingt et un romans. Malgré le peu de cas suscité auprès des critiques par son œuvre, André Lay est un “ petit maître ” de la littérature policière, dont les ouvrages tiennent la route, le but principal, faire passer un bon moment au lecteur, étant atteint.

 

Florilège critique :

Panique à fleur de peau (Spécial Police N° 224): la première partie du roman est bonne, mais la seconde traîne et la chute finale ne constitue pas à vrai dire une surprise (I. Maslowski. M.M. 152; septembre 1960).

La meilleure des références restant toutefois l'Almanach de Michel Lebrun, je ne peux résister au plaisir de vous proposer quelques-unes des appréciations dont Michel Lebrun avait le secret :

Assassin chéri (Spécial Police N°1460 - 1979): Avec une rare économie de moyens, sans effets spectaculaires, Lay réussit à provoquer, par la simplicité même du récit, une tension grandissante. C'est un entracte heureux, et un bon bouquin. (Almanach du crime 1980)

Meurtre en pantoufles (SP 1527 - 1979) : André Lay, de temps à autre, s'offre un entracte dans sa série "Shérif" et revient au roman noir de ses débuts. Il devrait le faire plus souvent. (ADC 1981)

La bonté du diable (SP 1555 - 1980) : Excellent roman, bâti en flash-back,  et doté d'une chute particulièrement savoureuse  pour les amateurs de fins amorales. (Idem)

De soufre et d'encens (SP 1877 - 1984) : Une fois de plus les vieux pro da1997.jpgment le pion aux "bruyantes starlettes du néo-polar" - comme les a qualifiés Manchettes - et je ne changerai pas mon bidon de Lay contre deux barils de Fajardie. (Année du Polar - 1985)

Appelle-moi shérif (SP 1933 - 1985) : André Lay, utilisant sa facilité naturelle, donne à son public ce qu'il attend : des divertissements pas compliqués, écrits d'une plume alerte et paillarde. (AdP 1986)

Un enfer glacé (SP 1997 - 1986) : André Lay, vieux routier, connaît toutes les ruses du polar, et réussit à nous surprendre  au moment précis où nous nous y attendons... mais autrement. Et la chute, pour être dure, n'en est pas moins superbe (AdP 1987).

Je me garderai bien d'émettre, en conclusion, un jugement quel qu'il soit, sur la vie et l'œuvre d'André Lay, ne l'ayant connu qu'à travers son œuvre. Et puis d'autres le font tellement "mieux", recherchant dans la vie d'autrui le crapaud qui peut dénaturer le diamant. Aussi je me contenterai de signaler cette petite curiosité à l'égard des collectionneurs : le numéro 316 de la collection Spécial Police, titré "La mort en douce" possède deux auteurs : en couverture figure le nom d'André Lay. En page 6, le véritable auteur est démasqué : Alain Page. A vos bouquinistes !

Et naturellement vous pouvez découvrir un peu plus les romans d'André Lay chez Action-Supense.

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commentaires

D
Bonjour,
Je possède une certaine documentation (correspondance diverse) ayant appartenue à André Lay. J'ai mis la main dessus lors d'une vente aux enchères organisées récemment dans le sud de la France. Je cherche à la vendre tout simplement. Je pourrais donner davantage d'information via le mail.
Cdt
David
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M
Bonjour,

Savez-vous si la biographie d'André BOULAY a été publiée. Dans une lettre à moi adressée avant sa mort, il me disait l'avoir terminée. Je pourrais retrouver cette lettre. Est-ce que cela vous intéresse. Sur le site les cahiers du net, je raconte comment il avait encouragé la vocation du jeune écrivain que je voulais être.
Cordialement.

Michel GRANGER
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O
Merci
M
Bonjour,
Une petite recherche ce matin m'a permis de retrouver la photocopie d'une carte de vœux que j'ai envoyée à Madame Boulay le 7 janvier 2000.
J'y écrivais textuellement : " Vous m'aviez dit que votre mari avait écrit ses mémoires au titre de "Les 73 marches". Sont-elles en passe d'être éditées?"
Je n'ai pas reçu de réponse. Ni ne sais si Mme Boulay est encore de ce monde.
Si je retrouve quelque info sur mes contacts avec Mme Boulay après la mort de son mari (lettre, conversation téléphonique), je ne manquerai de vous en faire part.
J'aimerais bien savoir ce que sont devenues ces "73 marches"?
Bien cordialement.

M. GRANGER
O
Bonjour
Tout d'abord, les infos concernant André Lay m'ont été fournis par sa veuve à la fin des années 1990, lors d'un échange de courriers. Et elle ne m'a pas signalé qu'il existait une biographie.
Sinon, je viens de parcourir votre site et j'y ai découvert des éléments intéressants, édifiants, sur les pratiques éditoriales, pratiques que m'avait décrites Michel Lebrun.
Bien à vous
P
un nombre considérables d'anecdotes a son sujet j'ai travailler a côté d'André sur les marcher de saint maur (Diderot et Adanville) pendant 7 ans. Pour n'en cité qu'une, il lui arrivais de demander a une cliente de repasser d'ici quelques minutes pour ne pas perdre le fils de l'idée qui venais de lui traverser l'esprit et il écrivais sur tout ce qui lui passait sous la main .un homme simple et bon .
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O
Merci pour ces compléments d'information
Bien à vous
A
Merci pour cet article qui m'éclaire un peu sur cet auteur. Je viens de lire mon premier André Lay: "Chacun sa croix". Comme j'ai beaucoup aimé, ce ne sera sûrement pas le dernier!
Répondre
O
André Lay fut un bon artisan au Fleuve Noir, mais comme beaucoup de ses confrères il est parti dans les oubliettes.
Content que ce petit article vous ait intéressé
L
je ne connais pas...
Répondre
O


Tues trop jeune Lystig ! Et puis c'était un auteur qui a presque exclusivement produit pour le Fleuve Noir dans la collection Spécial Police.


Je pense que tu t'attaches plus aux auteurs actuels...


Amitiés



C
Bonne occasion d'évoquer le portrait d'André Lay, en effet, mon cher Paul. Un romancier productif, qui mérite beaucoup mieux que l'oubli, c'est sûr.
Amitiés.
Répondre
O


Mon cher CLaude,


C'est ton article qui m'en a fourni l'inspiration... Productif certes, mais tooujours intéressant !


Amitiés



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  • : Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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