Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 15:08

Au son des orchestres de jazz...

Tim GAUTREAUX : Nos disparus

Lorsque le navire qui transporte environ quatre mille soldats américains aborde les quais de Saint-Nazaire, après une traversée éprouvante, Sam Simoneaux, originaire de la Louisiane, est tout étonné de constater que sur les quais la population s'adonne à une folle farandole. Ce n'est pas la joie de leur arrivée qui agite ainsi les habitants de la ville portuaire mais parce que l'armistice vient d'être signé. Venus en renfort pour combattre les Allemands sur le front français les Américains se voient confier une autre tâche tout aussi périlleuse.

Le contingent est envoyé en divers endroits de la Marne afin de récupérer les reliquats de la guerre, et lorsque ça pète, ce n'est pas du Champagne qui est débouché mais une grenade ou un obus qui ne veut pas se faire oublier. Sam Simoneaux traverse les embûches sans encombre, ce qui n'est pas le cas de tous.

De retour à la vie civile, Sam retrouve sa femme et une place dans un grand magasin de la Nouvelle-Orléans. Il n'est pas malheureux étant responsable d'étage, surveillant les déambulations des clients, le chapardage d'objets par des petits voleurs à la semaine et procédant au remplacement d'ampoules sur les lustres et autres bricoles. Tout irait donc pour le mieux si ce jour là de 1921 une fillette ne manquait pas à l'appel. Les parents sont affolés de ne pas retrouver leur petite Lily, âgée de trois ans et demi seulement. Sam a beau fouiller dans tous les recoins du magasin, interroger les vendeuses et les clients, rien n'y fait. Ah si quand même, car dans le renfoncement d'une pièce il aperçoit le petit corps. Il n'a pas le temps de réagir, un coup lui étant violemment porté à la tête. Il ne se réveille que quelques jours plus tard dans un hôpital.

Il s'agit bel et bien d'un enlèvement. Les parents sont évidemment éplorés, et leur petite Lily va leur manquer. Ce sont des artistes qui se produisent comme musicien et chanteuse et Lily participait au spectacle en interprétant quelques chansons, malgré son jeune âge.

Sam est mis à la porte et parvient à trouver du travail sur l'Ambassador, un bateau à aubes, comme troisième lieutenant. Sa femme et lui ne roulent pas sur l'or et toute occupation rémunératrice est la bienvenue. Les parents de la petite Lily, lorsqu'ils ne se produisent pas sur scène aident à la réfection du bateau. Et il en a bien besoin l'Ambassador. Il faut calfater, repeindre, réparer, changer des pièces. Tout le monde est sur le pont, et dans les soutes.

Enfin la croisière peut commencer. Le navire remonte doucement le fleuve, s'arrête dans les ports, proposant excursions et divertissements. L'orchestre de Jazz, composé de Noirs est plus apprécié des voyageurs que l'orchestre de Blancs qui n'offre que des musiques sirupeuses et classiques. Mais il faut rester sur ses gardes, car souvent ce ne sont que des touristes mal embouchés qui grimpent à bord et se défoulent sur les machines à sou et surtout au bar. D'ailleurs le capitaine a installé en haut de la passerelle trois paniers destinés à recueillir armes blanches et à feu. Mais pour autant Sam ne perd pas de vue qu'il doit remplir une mission, une promesse qu'il a faite à Elsie et Ted Weller.

Dans chaque port auquel le navire accoste, il se renseigne auprès des bars, envoyant des messages à d'anciens compagnons, à des policiers, à toutes personnes susceptibles d'avoir aperçu la gamine. Il remplace de temps à autre le pianiste de l'orchestre de Jazz, et même s'il n'est pas professionnel, il ne se débrouille pas trop mal. Enfin lors d'une étape, il obtient des renseignements. Il veut en vérifier la fiabilité et s'engage dans les bayous. Il arrive devant une cabane gardée par des chiens hargneux et est reçu justement comme un chien dans un jeu de quilles. Mais la rencontre avec les hors-la-loi qui y vivent n'est pas forcément infructueuse. La thèse de l'enlèvement est confirmée mais de plus cela le renvoie à de nombreuses années en arrière, quelques décennies qu'il avait fini par occulter.

Ses parents sont morts, abattus par des scélérats, et l'origine de ces meurtres sont indéfinis. Il a eu la vie sauve ayant été enfermé par son père dans le foyer de la chaudière qui heureusement était éteinte. Retrouvé un peu par hasard, il a été élevé chez des personnes charitables. Or d'après les hors-la-loi rencontrés dans le cadre de ses recherches, il se pourrait que les meurtriers de ses parents sévissent toujours dans le Kentucky ou un état environnant.

Dans le Kentucky justement, une gamine est arrivée dans le foyer d'un riche banquier de la région. Les White ne peuvent avoir d'enfants, malgré leurs essais répétitifs et leur endurance. Ils ont accueilli ou plutôt recueilli une gamine blonde de trois ans environ prénommée Madeline. Vessy, leur bonne, est toutefois sceptique quant à la provenance de l'enfant qui aurait échoué dans un orphelinat selon les parents adoptifs. Elle chante avec grâce et n'a pas les plantes des pieds esquintées. De plus lorsqu'elle esquisse le geste de la taper, la gamine n'a pas peur, comme si pour elle c'était un jeu. Une attitude qui n'est pas celle qu'ont en général les enfants qui ont vécu dans ces maisons réservées aux enfants abandonnés ou privés de parents.

 

Tim GAUTREAUX : Nos disparus Tim GAUTREAUX : Nos disparus

Vaste fresque des années vingt, Nos disparus offre une vision loin d'être paradisiaque de ces croisières sur le Mississipi, qui sont indissociables du Jazz Nouvelle-Orléans. Loin de l'image idyllique que l'on pouvait se forger en admirant par exemple les pochettes des vinyles consacrés au jazz de cette époque dans notre adolescence. Si pour les croisiéristes, c'était la croisière s'amuse, avec tous les débordements que cela entraînait, pour le personnel, c'était de longues journées de labeur. Les musiciens n'étaient pas toujours à la fête et devaient participer aussi à des travaux d'entretien. Le gamin des Weller, par exemple, âgé d'une douzaine d'années aidait à la chaufferie, indispensable pour que les roues à aubes puissent tourner et le bateau avancer.

Mais dans ces coins reculés de la Louisiane et tous les états que traverse le Mississipi, soit les états du Mississipi, du Tennessee, de l'Arkansas, du Kentucky et ainsi de suite en remontant jusqu'à la source, la loi était celle du plus fort. Et les policiers ne pouvaient pas grand chose face aux armes des malfrats, des malfaiteurs, des meurtriers et des voleurs d'enfants.

Mais si le fil conducteur s'enroule autour de l'enlèvement de Lily, d'autres thèmes sont soulevés dans ce roman. D'abord le retour à l'état-civil des soldats et leur avenir pas toujours rose. Sam a eu dans un premier temps de la chance et c'est pour cela qu'il avait été surnommé Lucky, mais tous n'ont pas bénéficiés d'un reclassement et sont devenu des clochards, surtout lorsqu'ils reviennent handicapés. Sa première chance fut d'ailleurs d'avoir survécu au meurtre de ses parents, ce qui nous ramène aux heures du Far-West et à tous ses excès, comme le démontra souvent les films dits de western. Et son enquête sur l'enlèvement de Lily lui fait prendre conscience que lui aussi traîne son passé comme un boulet.

Enfin, c'est ce racisme latent qui prédomine alors, et encore serais-je tenté d'ajouter. Les Orchestres de Noirs étaient acceptés, car leur musique plaisait, surtout aux danseurs qui pouvaient se défouler sur les pistes, mais il n'en restait pas moins qu'ils étaient en même temps méprisés.

Tout comme Ron Rash et quelques auteurs qui les ont précédés, Tim Gautreaux se complait à décrire ce Sud des Etats-Unis sur fond historique avec réalisme et précision.

A lire également de Tim Gautreaux : Le dernier arbre

 

Tim GAUTREAUX : Nos disparus (The Missing - 2009. Traduction de Marc Amfreville). Editions du Seuil. Collection Cadre Vert. Parution le 21 août 2014. 544 pages. 23,00€.

Partager cet article
Repost0

commentaires

B
Bonjour Paul, celui-là, je vais surveiller sa mise à disposition gracieuse dans ma bibliothèque municipale préférée et, on ne sait jamais, alerter mon entourage (la saison des cadeaux est proche, non ?). Quelques mois à attendre donc, mais sans conséquences... D'autres reportages à lire. Amitiés. blʌd
Répondre
O
Bonjour blʌdʒən<br /> Le temps passe si vite... Mais il est que ce roman en cadeau, jumelé avec quelques disques de Jazz Nouvelle-Orléans, sera le bienvenu au pied du sapin de Noël !<br /> Amitiés et bonnes lectures
L
mon ami Yan en avait fait une excellente chronique, la tienne vient confirmer le fait que je dois absolument me procurer ce bouquin. j'acheterai peu de livres ce mois ci, mais celui ci en sera donc ! Amitiés! J'espère que tu vas bien Paul ! :)
Répondre
O
Bonjour Bruno<br /> Je suis enrhumé du nez et cela ne m'empêche pas de lire, sauf qu'il me faut un mouchoir à portée de main afin d'éviter l'écoulement des stalactites sur les pages papier. Je n'ai pas lu la chronique de Yan, ne voulant pas être influencé dans la rédaction de mon article mais je vais de ce pas la lire. Et entre nous, c'est un sacré bon bouquin<br /> Amitiés
P
Salut Paul, quel hasard, je viens d'acheter son premier qui vient de sortir chez Points. Amitiés
Répondre
O
Bonjour Pierre<br /> Je te souhaite une bonne lecture et je crois que tu ne seras pas déçu...<br /> Amitiés

Présentation

  • : Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
  • Contact

Recherche

Sites et bons coins remarquables