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15 mai 2018 2 15 /05 /mai /2018 10:04

Les adolescents ont une vie qui ne ressemble pas à celle des adultes…

Sylvie COHEN : La splendeur des égarés.

La foule s’agglutine sur la place del Popolo, en ce 14 août 2000, à l’occasion du Jubilé lors des XVe journées mondiales de la jeunesse. Nathan Durer, journaliste, déambule tranquillement et bientôt il est le spectateur d’un incident dramatique. Un adolescent vient de s’immoler, et il ne peut s’interposer et étouffer les flammes, étant trop loin de la victime.

Nathan Durer est dans la ville papale à l’invitation de son ami Adam Kesh et alors qu’il prend un pot à l’hôtel en sa compagnie, un homme est près d’eux, buvant plus que de raison. William, un gynécologue, vient de perdre son fils et attend Helena, sa femme, qui est complètement effondrée. Son ex-femme.

Malgré les rapports de police, et l’autopsie qui démontre clairement l’identité du gamin, Helena n’accepte pas l’idée que le suicidé soit son fils. Elle le cherche partout, et s’abrutit à l’alcool. Elle est désespérée et Nathan tente de lui remonter le moral. Mais elle sait bien le faire, seule, à coups de boissons éthyliques. Quant à William, il cuve sur son lit, Adam l’ayant pris en charge.

Considérant qu’ils ont fait ce qu’ils avaient à faire, Adam Kesh et Nathan Durer décident de passer la main.

 

Un an plus tard. Helena et Nathan vivent dans la même ville, Portville, sur la Méditerranée. Parfois Helena téléphone à Nathan, elle parle d’un certain Franck Wallace, joueur de poker. Elle est toujours à la recherche de son fils, elle annonce qu’elle va être hospitalisée. Nathan écoute. C’est tout. Pour lui la vie continue et les échanges s’espacent.

 

Nathan a divorcé depuis des années, mais une chose est sacrée. Recevoir ses enfants, un garçon et une fille. Il ne les voit pas assez souvent à son goût, mais il est obligé de se plier à leur désir d’indépendance. Marie qui vit une histoire d’amour contrariée. A seize ans. Son copain vient de la laisser tomber au profit d’une autre qui sûrement ne lui arrive pas à la cheville. Nathan ne peut que compatir. Et un matin Marie est retrouvée sur la plage. Petit dauphin échoué, noyé. Et Nathan est noyé par le chagrin.

Alors il se rend compte qu’il possède un point commun avec Helena. Ils ont perdus tous les deux un enfant dans des conditions presque similaires. Un accident pour Marie, paraît-il. A moins que… Non il ne s’agit pas d’un meurtre. Peut-être autre chose. Ne pas mettre de mot, cela fait encore plus de mal.

Alors il décide de retrouver Helena et il accumule les témoignages de personnes l’ayant connue. La quête n’est pas aisée, mais Nathan est pugnace. Wallace, le joueur de poker, lui délivre des informations. Et péniblement Nathan gratte, voyage, récolte des témoignages. A Miséricorde, une petite bourgade du Nord-est de la France où William exerce ses talents de gynécologue. Et autres pratiques… Son cabinet ne désemplit pas.

Nathan croit avoir retrouvé Helena, mais est-ci bien elle ? N’est-ce pas un fantôme qu’il poursuit ? Une quête bouleversante à la recherche du temps perdu, d’une fille perdue, d’un fils perdu. De la genèse de l’enfance d’Helena. Peut-être.

 

Sylvie Cohen tisse son histoire comme on tisse un carré de soie, mais les couleurs ne sont pas chatoyantes. C’est sombre, très sombre. Et ce carré de soie que l’on voudrait doux au toucher est parfois râpeux. Il accroche les sentiments. Il est quelque peu effrangé, effiloché. Une trame consistante qui est servie par une écriture éfaufilée, et qui serait ravaudée à gros points, à coups de poings, comme pour mieux cogner l’esprit du lecteur, lui asséner une réalité dont on ne trouve la juste précision que lorsqu’on y est directement confrontée.

Le désarroi d’un père, celui d’une mère en filigrane, Helena laissant peu à peu la place à Nathan. Un livre fort, poignant, servi par un texte torturé.

 

L’illusion est la religion de l’espoir pour ceux qui n’ont plus rien.

Il est plus facile de se confier à des inconnus, on y puise toujours un réconfort, on sait qu’on ne les reverra jamais.

Sylvie COHEN : La splendeur des égarés. Editions Les Chemins du Hasard. Parution le 1er mars 2018. 178 pages. 16,50€.

ISBN : 979-1097547042

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7 mai 2018 1 07 /05 /mai /2018 08:14

Une chouette petite fissure !

Denis JULIN : La lézarde du hibou.

La vengeance est un plat qui se mange froid ! Le narrateur, qui tient à garder l’anonymat, après s’être montrer gentil toute sa vie, soit un peu plus de soixante ans, devient sous le coup d’une émotion que l’on va découvrir peu à peu, un loup. Fini le petit mouton taiseux, il va se débarrasser de quelques personnages qui lui ont pourri la vie depuis des décennies.

Pas la peine de couper les cheveux en quatre, sa première victime sera Marie-Ange, installée comme coiffeuse à Machecoul, petite commune de la Loire Atlantique. Il arrive en fin de soirée dans son échoppe après avoir pris un rendez-vous sous un faux nom. Elle a bien changé physiquement Marie-Ange qui toute jeune était démoniaque. Et elle est toujours aussi dévergondée, enfin, attirée par les mâles car elle devient toute frétillante lorsqu’il lui annonce qu’il est seul pour la soirée. C’est toi parvient-elle à prononcer lorsqu’elle le reconnait enfin aidée en cela par son visiteur du soir. Et oui, c’est lui, et il va lui laisser un gage de reconnaissance en plaçant une pièce de 1 franc de 1971 dans la coupelle destinée aux pourboires, après l’avoir trucidée en douceur par étouffement.

Il rentre chez lui à Nexon, petit village sis en Haute-Vienne, et retrouve avec plaisir sa femme Caroline, ce qui est réciproque même s’il elle ne s’exprime pas. Le seul problème, ce sont ses douleurs qu’il combat à coups de cachets et gélules.

Le lendemain, il reprend la route, à bord d’un autre véhicule. Il en possède plusieurs d’occasion mais il a la place pour les entreposer. Direction Vendôme où il rend visite, pas du tout amicale à Jérôme, celui qui le narguait naguère avec Marie-Ange. Et cette fois le meurtre qu’il perpétue est différent puisque l’homme se noie dans un véhicule destiné à la vente dans sa piscine. Aidé par quelques coups de feu dans le corps. Son geste accompli, le meurtrier rentre à nouveau chez lui, où l’attend la fidèle Caroline. Et il va ainsi continuer l’élimination de tous ceux qui à un moment ou un autre de sa vie l’ont pris pour un imbécile.

L’enquête vendômoise est confiée à Brunie, un jeune capitaine de la police judiciaire d’Orléans, qui découvre sur la margelle de la piscine une pièce de un franc, datée de 1971. Il est persuadé avoir à faire à un assassin qui signe ses forfaits mais il lui faut trouver la relation entre tous ces meurtres. Car évidemment, après avoir recherché parmi les affaires courantes des meurtres similaires, il se retrouve en charge d’une enquête qui le conduit de Machecoul à d’autres petites villes de la région, Nexon se révélant l’œil du cyclone, et même jusqu’à Arcachon.

A Aixe-sur-Vienne, où s’est produit le troisième meurtre, dans une maison de retraite, Brunie fait la connaissance de la charmante réceptionniste, Laetitia de son prénom. Tandis que Brunie ne se prénomme pas Carla mais Romain. Ce qui n’interfère pas dans l’histoire, mais il est bon parfois d’être précis.

Peu à peu Brunie, aidé par Laetitia, va remonter une piste toujours signée grâce à des pièces disposées auprès des cadavres mais dont les dates diffèrent.

 

Une enquête qui peut s’apparenter à un jeu de piste macabre, avec en toile de fond une histoire d’amour qui se profile, et une autre qui perdure depuis des décennies.

Ce jeu de piste, constitué de meurtres et de pièces de monnaie avec des dates différentes, le lecteur le suit en compagnie du meurtrier qui s’exprime à la première personne. Si l’on sait quelles sont les motivations de tueur qui ne s’attaque qu’à des individus qui lui ont pourri la vie à des moments donnés, il existe toutefois des trous dans ses explications. Notamment quel a été l’élément déclencheur qui de gentil mouton l’a transformé en prédateur.

Quant à Brunie, qui a de l’avenir, son histoire d’amour naissante ne le perturbe pas, au contraire car parfois Laetitia se montre intuitive. Peut-être trop.

Bref une intrigue machiavélique distillée par un auteur prometteur, qui scinde son récit entre deux personnages, dont seul le meurtrier s’exprime à la première personne. L’on sait que le meurtrier, s’il laisse ses pièces de monnaie sous forme d’indices, se fera prendre à la fin, lui-même l’avoue. Mais il s’est donné une mission qu’il compte bien mener jusqu’à son terme. Une histoire émouvante avec suspense et angoisse garantis.

Denis JULIN : La lézarde du hibou. Editions Pavillon noir. Parution le 11 avril 2018. 288 pages. 14,00€.

ISBN : 978-2367990316

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2 mai 2018 3 02 /05 /mai /2018 08:32

Sort de l’ombre…

Hélène CALVEZ : Le Prince des Ténèbres.

Comme l’affirmait Régine Pernoud dans son étude Pour en finir avec le Moyen-âge (Le Seuil – 1977), cette période de l’histoire de l’humanité ne fut pas aussi obscurantiste que l’ont prétendu bon nombre de manuels d’histoire, et d’historiens.

Et si les technologies numériques n’avaient pas encore été inventées, les sciences philosophiques, médicinales, chirurgicales et autres enregistraient de très gros progrès, surtout avec l’apport des études des Anciens dont Aristote. Et c’est bien en référence à ce philosophe qui aborda tous les genres que le narrateur de ce roman historique, natif de Tolède et ayant suivi des études à Séville auprès d’Avenzoar, médecin, chirurgien et découvreur, nous conte un épisode de sa vie.

Avendeuth ainsi dénommé par son père Jean de Séville, médecin, traducteur et astrologue, à l’âge de sept ans mais aussi connu sous les noms de Jean de Tolède ou Jean David, est mandé par le rabbin philosophe Maïmonide à Fustât, ville incorporée depuis peu au du Caire, à enquêter sur une mort suspecte en la personne de Saad al Dawla al Misri, riche négociant en tissu et tisseur lui-même, soutien de l’Egypte et ami de Saladin alors dirigeant de ce pays qui subit les croisades des Francs.

Or, à cette époque, dans les années 1170, en Espagne et particulièrement à Tolède, Juifs, Musulmans et Chrétiens vivent en bonne intelligence, même si la mosquée a été transformée en cathédrale.

Avendeuth a donc suivi des études de médecine, est devenu traducteur comme son père, mais surtout s’est spécialisé dans la flore médicinale et aux poisons. Il est devenu un Empoisonneur, et non un tueur, car c’est à la demande des familles qu’il pratique son art. Il s’est d’ailleurs surnommé le Prince des Ténèbres, mandaté par Dieu pour empêcher la résurrection des viles personnes. Et il visite dans son laboratoire l’Autre-Monde grâce aux substances qu’il prépare. Mais c’est pour ses connaissances et plus qu’encouragé par son père et l’archidiacre, Dominique Gundissalvi, qu’il s’est rendu à Fustât afin d’enquêter sur cette affaire. Seulement, une autre obsession l’habite, celle de découvrir la matérialité de l’âme, de la voir, d’en démontrer l’existence ou non. L’âme ou psyché en grec.

Il rencontre Khadi, la veuve de Saad, ainsi qu’un des portiers de la mosquée Ibn Tûlûn dans laquelle vivait le défunt depuis vingt jours. Il apparaissait montant le minaret appelant les fidèles à la prière, puis procédait à ses ablutions, observant un jeûne rigoureux.

Or en conversant avec ses différents interlocuteurs, Avendeuth se rend compte d’une dichotomie entre les actes et les paroles de Saad. Malgré ses connaissances déjà poussées, il découvre d’autres plantes qui peuvent aussi bien être médicinales que mortifères, selon leur dosage.

 

Au-delà de l’enquête, celle concernant un meurtre dit en chambre close, et du personnage trouble d’Avendeuth, Hélène Calvez nous décrit cette période médiévale, bien loin de nous et nébuleuse pour certains, aussi bien en Espagne qu’en Egypte, avec rigueur et érudition. Ce qui au départ pouvait sembler ardu et pédagogique s’est rapidement transformé en roman historique passionnant et foisonnant. Et l’auteur s’attache plus sur le pourquoi que sur le comment, même si le comment est indissociable du pourquoi.

Il existe de très nombreuses divergences entre la représentation que l’on peut se faire de la France médiévale, marquée par la peste, la lèpre, les Croisades et l’érection de très nombreuses cathédrales, édifices qui ont su traverser les siècles et résister aux ravages des guerres et des dégradations de toutes sortes tandis que les bâtiments actuels sont déjà vieux à peine sortis de terre, et les pays du sud de l’Europe et surtout du Moyen-Orient. On se croirait dans une nouvelle version des Mille et une nuits mais en plus savant.

Hélène Calvez nous offre une vision plus approfondie de cette période, des us et coutumes et des mœurs de ces pays, avec une approche des religions qui exclue le prosélytisme. Les connaissances intellectuelles et médicales étaient mises en commun et élevaient la pensée. Mais il ne faut pas croire pour autant que des personnages, tels que Saad ou d’autres, ne se consacraient qu’à la générosité. Souvent elle n’était que de façade, pour des raisons matérielles. Mais est-ce que cela a vraiment changé de nos jours ?

Une image que je retiens, qui n’est pas le fait plus marquant mais éclaire un peu mieux sur cette époque, celle de l’ophtalmologiste opérant l’œil d’un patient atteint de la cataracte à l’aide d’une aiguille à piston.

Une plongée historique, ésotérique, philosophique, métaphysique en tout point remarquable ! A signaler que les plupart des personnages évoqués ou jouant un rôle prépondérant dans ce récit, ont réellement existés.

 

S’il est une chose qu’apprécient les gens de pouvoir, c’est la flatterie. Ils seront d’autant plus sensible aux louanges s’ils sont cajolés par celui qui n’est pas réputé en faire.

L’on sait que raison et foi ne font pas bon ménage. L’une et l’autre ne se comprennent pas, donc s’ignorent. Comment faire entendre raison à qui en est totalement dépourvu ?

Lorsqu’un médecin ne veut pas te dire la vérité, il t’envoie vers un confrère.

Sache que s’il y a une chose dont je ne me suis jamais préoccupé, c’est la politique. Mais ce n’est pas parce que je ne suis pas versé dans cet art que je ne connais pas les politiciens. Ce sont des individus qui n’admettent pas qu’on leur rappelle leurs erreurs.

Hélène CALVEZ : Le Prince des Ténèbres. Collection Encre d’Orient. Editions Erick Bonnier. Parution le 12 avril 2018. 264 pages. 20,00€.

ISBN : 978-2367601175

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29 avril 2018 7 29 /04 /avril /2018 09:52

Je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément,

à la folie… Pas du tout ?

Kaira ROUDA : Une journée exceptionnelle

Pour commencer tout d’abord, une petite réflexion qui n’a rien à voir avec le roman, que je ne qualifierais pas d’exceptionnel mais d’excellent, c’est de lire ce genre d’accroche qui me fait fuir :

Le nouveau roman noir à lire de toute urgence !

Ce genre de petite phrase est réservée aux rédacteurs pressés de boucler la partie dite culturelle d’un média, et qui rédigent leurs chroniques concernant des romans qu’ils n’ont probablement pas lu en quatre lignes. On ne lit pas en urgence, mais on déguste sa lecture, on ne se jette pas dessus comme un mort de faim qui risque de s’étouffer. Quand je remarque cette invitation qui est presqu’une objurgation, je fuis et je vais voir ailleurs. Cela dit, et ça m’a fait du bien, passons donc à la partie rédactionnelle de ma chronique, qui ne sera pas aussi succincte.

 

La journée, qui devait être exceptionnelle dans l’esprit de Paul Strom, le narrateur, débute par un léger désagrément. Lui qui est habitué à tout prévoir, à tout planifier, afin de tout se déroule comme il l’a décidé, un appel téléphonique vient de l’importuner et de retarder le départ en amoureux pour cette journée, qui se devait être une journée exceptionnelle, je sais je me répète mais dans l’esprit de Paul c’est comme un mantra qu’il ne cesse d’asséner, en compagnie de sa femme Mia.

Il a quarante-cinq ans, douze de plus que Mia, ils sont mariés depuis dix ans et ont deux garçons. Une famille américaine classique, sauf qu’il a refusé un troisième enfant alors que Mia aurait aimé avoir une fille. Il travaille dans une agence de publicité, occupant le poste de directeur conseil, et là qu’il a connu Mia. Elle était jeune rédactrice et a travaillé sous ses ordres. Une fois mariés, il l’a obligée à quitter son emploi afin de s’occuper des garçons et de la maison.

Ils sont propriétaires d’une belle maison, dans le quartier huppé de Granville, banlieue de Colombus dans le Connecticut, ainsi que d’un cottage à Lakeside, sur les berges du lac Erié.

Peu à peu, alors qu’ils se rendent pour passer un week-end en amoureux dans leur cottage, une forme de tension insidieuse puis palpable monte entre les deux époux. Paul rabroue sa femme, pour diverses petites raisons, sans importances, une attitude habituelle chez lui. Toujours avec le sourire. Mais Mia regimbe un peu, pas trop, car c’est quand même lui le mâle dominant, le chef.

Le lecteur le découvre au fur et à mesure du trajet un personnage imbu de lui-même, dominateur, suffisant, égoïste, manipulateur, mégalomane, mythomane, et autres divers défauts qu’il assume avec le sourire. S’il se comporte ainsi, c’est pour le bien de tous. Car il se considère comme un homme, un mari parfait. Parfaitement parfait !

Et il vitupère contre ses voisins, un peu trop curieux à son goût, qui nichent eux aussi à Lakeside. Au début ils les fréquentaient assidûment, mais pour une sombre raison de tricherie à un jeu de cartes, les liens se sont distendus. C’est la vie normale. Contre ses beaux-parents aussi, juste un peu, car ils distribuent quand même quelques largesses à Noël.

Depuis quelques mois Mia a maigri, elle fait un régime se plaignant de maux d’estomac. Les spécialistes n’ont rien trouvé d’anormal, alors elle limite sa consommation alimentaire à de l’eau en bouteille, en verre les bouteilles, et à des salades élaborées sans viande ni poisson. Quant à Paul, ce serait plutôt le contraire, quelques bourrelets ornent sa ceinture abdominale.

Les petits reproches cèdent le pas à des récriminations, de part et d’autre, avec le sourire. Forcé parfois.

Tout au long du voyage, qui dure deux heures environ, sans compter une pause obligatoire, ce qui enrage Paul bien évidemment, puis à l’arrivée au cottage et le début de soirée, en compagnie d’un voisin qui vit en permanence sur place, Buck, lequel aide Mia dans ses petits travaux de jardinage et qui s’incruste pour l’apéritif, le ménage se délite progressivement pour voir son déclin en début de nuit.

Paul est le narrateur de cette intrigue qui monte progressivement en puissance, et pourtant le lecteur arrive à cerner le personnage grâce à ses faits et gestes et à ses pensées.

 

Contrairement à deux ouvrages célèbres narrant la déliquescence progressive d’un couple, La guerre des Rose de Warren Adler et Fête fatale de William Katz, le lecteur n’assiste pas à cette décomposition comme s’il s’agissait d’un film, mais il est dans la tête du personnage principal, ce qui donne encore plus de force à l’intrigue. Il est en phase dans la montée progressive de la tension et de la fissure qui devient fracture dans les relations maritales, du fait de la complexité des personnages et de leurs mensonges. Mais toujours dans l’optique de Paul, qui accumule les accrocs. Et les accrocs, Paul, il n’en manque pas, jusqu’aux scènes finales spectaculaires telles des tragédies grecques.

 

Malgré mes réticences déclinées en début de chronique, ce roman s’avère un excellent divertissement, voire plus, car le lecteur, surtout s’il se prénomme Paul et possède un embonpoint gênant pour tourner le volant, commence à se poser des questions. Ressemble-t-il au narrateur dans sa vie quotidienne, familiale, professionnelle, relationnelle ?

Kaira ROUDA : Une journée exceptionnelle (Best Day Ever – 2017. Traduction par Amélie de Maupeou). Collection Charleston noir. Editions Charleston. Parution le 10 avril 2018. 384 pages. 22,50€.

ISBN : 978-2368121986.

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24 avril 2018 2 24 /04 /avril /2018 08:40

Vous laissez-vous tenter par les sites

de rencontres ?

Michel CHEVRON : Mother Feeling.

C’est un point de vue moderne. Autrefois, les jeunes gens draguaient les jeunes filles dans les bals et au moins, les deux futurs partenaires d’un soir ou d’une vie, pouvaient se rencontrer physiquement dès le départ.

Aujourd’hui, comme dans les catalogues de vente par correspondances, on peut établir un choix, discuter par messages électroniques, puis éventuellement se retrouver à la terrasse d’un café, ou tout autre lieu propice à une première rencontre.

Tout en pensant à Marie, qui a disparu cinq ans auparavant, et dont il possède toujours la photo, Rodolphe Dendron, dit Rhododendron, s’adonne à des nuits blanches en passant son temps sur Internet, compulsant le site de rencontres Mother Feeling. Heureusement, il s’agit d’un site gratuit, car il est en recherche d’emploi également. Il travaille de temps à autre au noir, il n’est pas raciste, et va voir sa mère pour la ponctionner légèrement. Seulement madame mère, qui habite en banlieue, a un nouvel ami du nom d’Alzheimer. Alzheimer jeune, mais qui prend de plus en plus de place, la perturbant.

Tous les ans, à la même période, Rhodo découvre sous sa porte une carte d’anniversaire signée du Nain jaune. Il vient justement d’en recevoir une, et cela va troubler sa journée, et les suivantes, mais heureusement, une bonne nouvelle se profile à l’horizon. Il avait postulé pour un emploi et sa demande est agréée mais auparavant il doit se présenter à son potentiel employeur.

Il est engagé à la compagnie CRS (Cellule Rainer Strauss, du nom de son dirigeant) pour suppléer efficacement les huissiers et autres recouvreurs en tout genre. Il devient l’adjoint de Bekrit, un ancien policier qui a passé vingt-sept ans de sa vie à la Tour pointue, et leur mission, la première pour Rhodo, c’est de se rendre chez une brave dame qui refuse à son mari de montrer leur gamin. Un gamin qui depuis le temps a bien grandi, mais à chaque récrimination du père, elle avance toujours une bonne excuse pour ne pas le présenter.

D’autres cas se présentent à Bekrit et Rhodo, tous plus ou moins désagréables les uns que les autres, et offrant tous un intérêt particulier, pour le demandeur. Et non pas sans problèmes pour Rhodo qui commence à penser qu’il a mis les pieds, et peut-être le nez, dans une ou des affaires qui le dépassent. Ce qui ne l’empêche pas de penser à Marie. Oh Marie, si tu savais, tout le mal que tu me fais…

 

Michel Chevron joue avec les codes et les genres. On ne peut s’empêcher de penser aux romans-feuilletons du début du XXe siècle avec un « héros » malgré lui qui combat les Méchants, menés par un savant fou. Car, et comme cela est précisé en quatrième de couverture, donc je ne dévoile rien, Rhodo et Bekrit sont confrontés à un trafic d’organes d’enfants. Et Michel Chevron n’invente rien, il constate un fait réel, toutefois dans une histoire qui s’apparente à une aberration humaine.

Le personnage de Bekrit est lui aussi intéressant et ravagé. Il est obsédé par les nombreuses petites victimes qui ont parsemé son parcours professionnel. Ce qui l’amène à comprendre et aider Rhodo, plus qu’un ancien flic lambda pourrait le faire.

Le contrepoint est fourni par le personnage du Nain jaune, sorte de Joker, ce personnage créé par Jerry Robinson, Bill Finger et Bob Kane qui apparaît initialement dans Batman, au printemps 1940 et deviendra un héros malfaisant psychopathe récurrent avec de nombreuses adaptations dans les Comics ou bandes dessinées, au cinéma, à la télévision, et même en jeux vidéos.

Une horreur moderne compensée par une écriture qui louvoie entre recherche linguistique et humour noir. Entre lyrisme et parler de tous les jours, entre cruautés et émotions, entre scatologie et pudeur.

Un Michel Chevron devenu un chevronné des rebondissements en tous genres, et surtout d’une littérature addictive.

 

Michel CHEVRON : Mother Feeling. Thriller. Serge Safran Editeur. Parution le 15 mars 2018. 296 pages. 21,00€.

ISBN : 979-1097594077

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21 avril 2018 6 21 /04 /avril /2018 08:20

Entre avaler des couleuvres et avoir une langue de vipère, il faut savoir serpenter !

Patrick CAUJOLLE : Beau temps pour les couleuvres.

De nombreux auteurs de littérature policière ont débuté en écrivant de la poésie. Ce n'est pas un crime, demandez à Marc Villard ou Adam Saint-Moore par exemple. Cela leur a permis de peaufiner un style qui souvent imprègne leurs romans. Patrick Caujolle a donc emprunté cette voie, récoltant au passage quelques prix honorifiques. Mais la poésie est un art confidentiel et rares ceux qui actuellement se font un nom dans ce domaine pourtant exigeant. Et ce sens du rythme, de la description, du regard porté sur la nature ou les êtres humains s'en ressent, apportant une note plus souple dans la narration.

 

Alors qu'il se promet un week-end tranquille à pêcher la truite dans l'étang de Hers avec son copain Pierrot, le capitaine Gérard Escaude, attaché au commissariat de l'Ouest, quartier Saint-Cyprien à Toulouse, est arraché à ses idées vagabondes et halieutiques par le téléphone. Il n'avait plus que vingt minutes à tirer pour s'échapper du bureau, les plus longues, mais la substitut du procureur annihile ses volontés d'aller taquiner la truite pour lui proposer d'aller fouiner en eaux troubles.

Un homicide vient d'être signalé dans une rue calme, un homme qui aurait poignardé sa légitime épouse d'environ une trentaine de coups de couteau. La défunte n'a plus besoin de soins, sauf des analyses de la police scientifique et de l'autopsie réglementaire, tandis que son mari, Marcel Duval, retraité de la SNCF, découvert prostré, on le serait à moins, a été transféré dans un service médico-judiciaire. Le lendemain, affolement général, Duval a disparu. Il s'est simplement enfui de l'hosto mais est rapidement retrouvé.

Interrogé par Escaude et un inspecteur stagiaire, Victor, qui découvre la boutique, Marcel Duval ne nie pas les faits. D'abord il a été retrouvé sur les lieux du drame, un couteau ensanglanté près de lui. Marcel se déshabille, c'est une image, et raconte sa petite vie maritale. Lui contrôleur, elle secrétaire médicale, n'ayant plus grand chose en commun que l'art, la passion de la littérature pour elle, de la peinture pour lui. Et puis les années passent et il s'est trouvé une maîtresse. C'est bon pour l'hygiène. Seulement un SMS malheureux lu par son épouse, le drame et puis voilà...

 

Pour Escaude, le genre d'enquête banale, rapidement bouclée, sauf que... D'après le légiste, si l'épouse de Marcel Duval n'aurait pu survivre à ses blessures, elle serait décédée de toute façon à cause des médicaments ingurgités, du Phénobarbital, en masse. Un médicament qui n'est plus délivré dans les pharmacies depuis des décennies. De plus, si les empreintes de Marcel Duval figurent en bonne place, une autre se révèle aux yeux exercés de la police scientifique, jetant un doute dans l'esprit des enquêteurs. Et lorsque Escaude et Victor se rendent chez la belle Marie-Jo Vigouroux, la jeune maîtresse présumée de Duval, elle en fait tout un pastis. D'accord, ils se connaissent, mais rien de plus que quelques papotages concernant la vie de famille, ou ce qu'il en restait, et la peinture.

Autre point qu'il convient d'éclaircir, c'est le rôle du fils Duval, Théo, qui est actuellement à Paris interné pour des problèmes de schizophrénie.

Tout comme les truites qui gobent les mouches artificielles utilisées par Escaude lors de ses parties de pêche, le capitaine devra avaler de nombreuses couleuvres durant son enquête, mais ce ne sont pas les premières qu'il déguste. Ses parcours, autant familial que professionnel, ont été chaotiques. Il aime son métier de flic mais n'apprécie pas sa hiérarchie. Ecoute, je vais pas me mettre un grelot autour du cou pour faire plaisir à des Le Nimir (son patron) de bas-quartier qui sont cons comme la lune. Et encore, avec la lune, il y a des éclipses. Lui et quelques autres seront toujours des exécuteurs des basses œuvres mais jamais des flics.

 

Tout comme la poésie sert d'auto psychanalyse, le roman lui aussi permet à des écrivains de pouvoir évacuer ce qui les perturbent dans leur travail. Ainsi Patrick Caujolle, qui a passé quinze ans à la Crim' du SRPJ de Toulouse, se sert de l'écriture d'un roman pour évacuer tout ce qui le mécontente, ce qu'il n'apprécie pas dans sa profession, ce qui le met en rogne et il s'en explique à plusieurs reprises via Escaude s'adressant à son stagiaire qui est encore tout feu, tout flamme.

La politique du chiffre, les carriéristes, mais également les avocats, bref une analyse du mal-être par procuration. Et c'est ce que l'on peut reprocher à ce roman, les digressions qui ralentissent le rythme de l'enquête et de la lecture.

Le roman policier tend à servir d'exutoire à une corporation mal dans sa peau, et l'écriture à indiquer les rancœurs, l'incompréhension ressenties par les membres d'une corporation coincée entre politiques et public, le besoin d'empathie qui en découle, mais pas sûr que le lecteur adhère à ce déballage d'états d'âme.

 

Patrick CAUJOLLE : Beau temps pour les couleuvres. Collection Polar. Editions De Borée. Réédition. Parution le 19 avril 2018. 289 pages. 6,90€.

ISBN : 978-2-8129-2288-6

Première édition : Editions du Caïman. Parution le 5 septembre 2014. 224 pages. 12,00€.

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16 avril 2018 1 16 /04 /avril /2018 08:34

Des miasmes qui fleurent bon le suspense…

Elisabeth Sanxay HOLDING : Miasmes

Il aura fallu attendre 90 ans pour que ce roman traverse l’Atlantique et soit enfin disponible sur les étals des libraires. Certains ouvrages moins intéressants, à mon humble avis, bravent les flots beaucoup plus vite, mais ce n’est peut-être qu’un effet de mode et d’un appel du vent soufflant d’ouest en est.

Or Elisabeth Sanxay Holding fut pionnière en son temps, apportant sa touche personnelle dans des romans policiers, en apparence classiques, en y incluant une forte dose de psychologie, d’émotivité, d’angoisse et de suspense. Elle a ouvert la voie à de futures grandes romancières telles que Midred Davis, Charlotte Armstrong, Ursula Curtiss puis plus près de nous Ruth Rendell, et sans oublier, côté masculin, William Irish. Et bien d’autres, ces auteurs n’étant cités qu’à titre d’exemple.

 

Après une étude de marché, déjà, le jeune docteur Alexander Dennison s’installe dans la petite ville de Shayne, non loin de New-York. Il loue un cottage et il attend la patientèle qui ne se presse guère à son cabinet. Au bout de quelques semaines, il n’a enregistré que deux visites, et encore des malades occasionnels, de passage. Il se morfond et l’écrit à sa fiancée Evelyne. Le mariage est reporté, voire compromis, car il lui faut gagner de l’argent afin de pouvoir assurer leur subsistance.

Il est obligé de se séparer de sa cuisinière, de s’occuper lui-même de son ménage, mais au moins cela lui passe le temps. Il envisage même de demander une embauche dans une compagnie maritime, au grand dam d’Evie qui lui signifie que dans ses conditions, leurs rencontres seront aléatoires puisqu’il sera sur mer.

Heureusement, le docteur Leatherby, qui habite dans une grande demeure, lui propose un emploi. Offre acceptée sans discussion. D’autant qu’il sera logé, nourri, et qu’il pourra enfin exercer son profession sérénité. Le docteur Leatherby l’accueille avec sympathie, le prévenant qu’il gardera toutefois quelques clients, mais que l’âge l’oblige à rester chez lui et il ne gardera que quelques patients.

Outre le docteur Leatherby, il fait la connaissance de la sœur de celui-ci, Mrs Lewis, de vingt ans plus jeune, de Miss Napier, la jeune secrétaire, et d’employés de maison, dont Miller le majordome et Ames, le chauffeur. Et il pourrait se sentir enfin dans son élément et penser à Evelyne et à leur avenir s’il ne commençait à ressentir un malaise lié à l’atmosphère du lieu, aux personnes qui y vivent, et aux patients qui rencontrent Leatherby le soir. Un homme âgé, dont les propos l’intriguent, une femme dans la fleur de l’âge qui redescend l’escalier avec des larmes plein les yeux. Miss Napier essaie d’arrondir les angles, tandis que Mrs Lewis est d’humeur changeante.

Le comble est atteint, ou presque, lorsque le vieux monsieur décède d’une crise cardiaque et que l’affaire est classée comme s’il s’agissait d’une banalité. Pis, il lègue à Leatherby une somme d’argent conséquente. Et l’intrusion de Folyet, le prédécesseur de Dennison, est comme celle d’un chien dans un jeu de quilles. La quiétude dont il pensait pouvoir jouir se transforme peu à peu un trouble délétère, se muant en angoisse palpable, alors que miss Napier lui conseille de quitter la demeure, que des affrontements verbaux opposent les occupants des lieux, que l’hostilité s’installe et que des événements se produisent qu’il ne comprend pas.

Une ambiance, une atmosphère étouffante dans laquelle il s’englue peu à peu, et se tisse alors une toile d’araignée dont il a du mal à se dépêtrer.

 

Le thème développé, dans ce roman qui n’a pas vieilli, thème toujours brûlant d’actualité même, Elisabeth Sanxay Holding démontre une maîtrise parfaite de son sujet, et instillant l’angoisse de façon progressive. On pense à Alfred Hitchock.

Premier concerné, Dennison se pose de nombreuses questions mais il les balaie, au départ, se trouvant sans le savoir ou le vouloir en porte-à-faux. Mais les différents personnages qu’il est amené à côtoyer, Miss Napier et Mrs Lewis principalement, ont un comportement en dualité. Elles l’incitent à partir tout en l’enjoignant de rester.

Quant à son mariage avec Evelyne, peu à peu il est amené à se demander s’il a fait le bon choix. D’autant que Leatherby, lors d’une conversation à laquelle participe sa sœur, Mrs Lewis, émet des idées peu conformes à ce qui se pratiquait à l’époque.

Il n’y a pas de conception moderne du mariage, affirme Leatherby.

Votre idée du mariage s’appuie sur ce que l’on appelle « amour » : une passion, une fantaisie éphémère. Avec pour but le bonheur personnel de deux individus. Si vous admettez ces fondements, que les gens se marient pour être heureux, eh bien, il faut dissoudre le mariage lorsqu’ils cessent de l’être.

 

Alors, dans ce roman d’angoisse et de frissons dans lequel se glisse une pointe d’épouvante, Elisabeth Sanxay Holding n’oublie pas qu’elle a débuté sa carrière de romancière dans l’écriture d’ouvrages sentimentaux et il en reste quelque chose. Mais nous sommes loin des romans à l’eau de rose. Et les nombreuses illustrations intérieures, vignettes ou pleine page, de Leonid Koslov ajoutent un charme étrange, vénéneux et envoûtant au texte.

Elisabeth Sanxay HOLDING : Miasmes (Miasma – 1929. Traduction Jessica Stabile). Editions Baker Street. Parution 15 mars 2018. 272 pages. 19,50€.

ISBN : 978-2917559987

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14 avril 2018 6 14 /04 /avril /2018 10:19

Qui ne seront jamais compensées…

Alain BRON : Toutes ces nuits d’absence.

Atrabilaire, un peu comme Paul Léautaud, Jacques Perrot est écrivain et n’a pour seul compagnon que Iago, un chat qui possède ses habitudes parfois dérangeantes pour la sérénité du romancier.

Ainsi il aime se blottir, à un certain moment de la journée, sur une planche disposée au dessus de la cheminée, derrière une boîte en fer. Au début, sa corpulence ne prêtait guère à conséquence, mais en vieillissant Iago a pris de la consistance, et ce qui devait arriver arriva. La boîte tombe et laisse échapper des photos anciennes, des années de jeunesse de Perrot. Une photo de classe, notamment, et il reconnait dessus certains de ses condisciples du Lycée d’Etat de Troyes. Année 1966/1967.

Les souvenirs remontent comme des bulles dans une vasière. Le petit groupe de musique folk, les Hors-la-loi, dans lequel il jouait de la planche à laver. Mais c’est surtout le visage de Brigitte qui s’inscrit dans son esprit. Brigitte qui l’avait repéré lors d’un concert. Brigitte qui avait vingt ans. Lui dix-neuf. Elle l’avait déniaisé, mais ce n’était pas son premier coup d’essai. D’ailleurs elle l’avait avoué dans un sourire. Elle cumulait les amants. Elle poursuivait ses études à Paris, mais revenait en fin de semaine à Troyes, dans un petit studio et où elle était censée étudier, loin du vacarme de la capitale.

Leur liaison avait duré quelques semaines, et il la retrouvait chez elle, traversant la ville avec son vélo jaune. Or, un matin, il apprend par un de ses copains, que le corps de Brigitte vient d’être retrouvé noyé. Elle avait été violée avant d’être étranglée.

Cela le turlupine, car il ne se souvient qu’approximativement de cet épisode de son adolescence, et il demande à son éditeur de lui organiser une séance de dédicaces dans la capitale de l’andouillette. Puis il téléphone au rédacteur en chef d’une publication locale afin de pouvoir s’immerger dans les archives du journal.

Rendez-vous est pris et le revoici sur les terres de son enfance. Naturellement, le journal local a publié un entrefilet annonçant sa venue pour une séance de dédicaces, mais également qu’il enquêter sur la disparition près de cinquante ans auparavant de Brigitte Sobiel. Il va bénéficier de l’aide de Ninon, une jeune stagiaire, qui va l’aider activement.

Ninon prépare un mémoire et tout en travaillant pour le journal, elle anime comme auteur, metteur en scène et actrice une troupe théâtrale. Pour cela elle conduit une vieille camionnette. C’est une adepte de l’informatique qu’elle maîtrise, s’introduisant, pour la bonne cause, dans des sites administratifs ou réussissant à berner ses interlocuteurs au téléphone.

L’annonce de la présence de Perrot, si elle est bénéfique pour les dédicaces, ne l’est guère pour sa santé. A plusieurs reprises il manque d’être agressé, voire assassiné. Mais il s’obstine, il se plonge dans les archives, notamment celles d’un journaliste qui avait couvert l’affaire et prêtée par sa veuve, retrouve quelques vieilles connaissances, ce qui l’oblige à regarder la réalité en face. Il était le jouet, le vilain petit canard, dans la communauté des soupirants, actifs, de Brigitte. Tous fils de notables de la cité troyenne, alors que sa mère tirait le diable par la queue, et encore quand elle le trouvait. Il se rend compte qu’il aimait Brigitte, alors qu’il n’était qu’un jouet. Sa consolation réside en ce qu’il n’était pas le seul.

Certains d’entre eux ont été soupçonnés, mis en garde à vue et l’un d’eux a été arrêté, condamné, et il s’est suicidé. Seulement, Perrot commence à se demander pourquoi il n’a pas été inquiété. Son vélo jaune avait été aperçu devant chez Brigitte et il avait oublié cet incident. Il a oublié beaucoup de choses d’ailleurs. Il se demande même si ce n’est pas lui l’assassin.

 

Alors il remonte la piste des intervenants lors de l’enquête, d’un inspecteur ayant été nommé commissaire à Lyon, de ceux qui avaient été inquiétés par la police, et il se rend compte qu’il met le pied dans un marigot puant. En 1966 et début 1967, le corps de Brigitte ayant été retrouvé le 8 janvier, puis après, il n’avait pas fait attention à des prises de position qui aujourd’hui ont pris de l’importance dans la vie politique française. C’est le nombre de notables et fils de notables qui frayaient à l’époque, et encore aujourd’hui avec l’Extrême-droite, épousant des idées qu’ils n’hésitent pas à afficher mais avec componction, avec démagogie.

Une histoire d’aujourd’hui qui remonte le temps, juste avant les fameux événements de mai 68, et pour ceux qui avaient vingt ans à cette époque, comme moi, les souvenirs remontent à la source. Souvenirs nostalgiques d’une période révolue, constatations d’une continuation dans la propagation d’idées délétères, et mises en parallèles des progrès techniques et de l’enfermement dans une somnolence de petites villes qui connurent leur heure de richesse et deviennent moribondes à cause de biens des facteurs liés, entre autres, au consumérisme.

 

Le lecteur suit le double parcours quelque fois chaotique de cet écrivain qui possède une certaine notoriété sans parvenir à s’élever et a connu de nombreux problèmes sentimentaux dus à son caractère renfermé et atrabilaire, et est resté financièrement pratiquement au bord du seuil de pauvreté. On entre dans son esprit, surtout lorsqu’il se remet en cause, mais il évolue. Il se remet en question, ce qui n’est pas le cas de tous.

Pour autant ce roman propose des moments d’humour, parfois caustique, et enchaîne avec les scènes d’action denses, sans oublier les analyses psychologiques des personnages, des événements, des conséquences. Sans conteste, une réussite qui mériterait une mise en avant de la part des libraires, qui trop souvent se cantonnent dans l’exposition des ouvrages des « grandes » maisons d’édition et oublient les « petits » éditeurs qui osent.

 

Pour quelques glânes de plus :

 

La pensée totalitaire, ajouta-t-il, fabrique des crétins capables de nier l’évidence, de mentir pour être dans la ligne, d’agresser les autres pour se prétendre supérieurs. Je crois que si on laisse faire les intolérants au nom de la tolérance, les tolérants seront balayés, et avec eux la société de tolérance.

 

A l’époque, vous savez, on n’était pas embêtés par les avocats et tout le tremblement. On travaillait à la caresse. Les baffes, les coups de bottin dans la poitrine et les doigts tordus, ça y allait. Bon il a fini par cracher le morceau et le juge l’a inculpé. On a cru que l’affaire était pliée.

 

Les romans suivent l’état d’esprit de leur créateur, et souvent avec zèle. Mais, attention, ils ont le chic pour se détourner, se cabrer, se faufiler à la moindre occasion. A l’auteur de les reprendre au lasso et de les guider vers leur fin. A moins du contraire.

 

Mais, l’empathie c’est un moyen d’éviter l’autre en lui laissant croire qu’on est son semblable.

 

L’informatisation à outrance des services avait abouti à des conséquences inattendues : impostures, quiproquos, faux, manipulations… Une commedia dell’arte numérique qui commençait à peine.

 

Alain BRON : Toutes ces nuits d’absence. Editions Les Chemins du Hasard. Parution le 15 mars 2018. 284 pages. 18,00€.

ISBN : 979-1097547066

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3 avril 2018 2 03 /04 /avril /2018 08:37

Un fruit à pépin, sans nul doute !

Mehdy BRUNET : Le fruit de ma colère.

Réfugié près de Bilbao, Josey Kowalsky tente d’oublier sa précédente mésaventure dans laquelle il a perdu sa femme et sa fille dans des conditions décrites dans Sans raison… Et son passé le rattrape lorsque Paul Ackerman, qui ne pétille pas, vient le solliciter.

L’ancien policier, qui avait aidé Josey dans son enquête, est plus qu’inquiet. Son frère jumeau Eric, avocat qui devrait intégrer un cabinet renommé, a été enlevé et depuis il n’a plus eu de nouvelle de sa part ou de celle de ses ravisseurs.

Josey ne peut refuser son aide, et malgré que sa présence sur le territoire français soit sujette à caution, il accepte. La dernière fois où Eric a été aperçu, c’était lors d’une fête entre copains qui s’était terminée dans un cabaret parisien, le Paradis rose.

Les deux compères regagnent donc Paris, se rendent dans le cabaret où officient des effeuilleuses, et l’une d’elles est fort étonnée en voyant Paul. Ils essaient d’interroger les jeunes femmes, car il ne s’agit plus, d’après leur métier, de jeunes filles, mais personne ne connait ou se souvient d’Eric.

Ils repèrent une voiture et grâce à la plaque minéralogique, ils apprennent de source sûre que la voiture se dirige vers l’Irlande. C’est un collègue d’Ackerman qui leur fournit l’information dans un café. Une réunion qui n’est guère prisée apparemment car ils essuient des tirs d’armes à feu, et le collègue trop serviable reste sur le carreau. Josey et Paul sont persuadés qu’il y a une taupe dans le commissariat de Boulogne, car leurs déplacements sont suivis à la trace.

Pour preuve, ce véhicule qu’ils ne remarquent pas immédiatement mais les suit sur la route qui les mène en Bretagne, jusqu’à Roscoff, à la poursuite du premier véhicule. Il s’agit d’une jeune femme qu’ils interceptent et elle aussi est à la recherche de son jeune frère qui a été kidnappé. Ils unissent leurs efforts, et Léa va se montrer plus entreprenante et plus vigoureuse que le laisserait penser son physique.

Après quelques démêlés et retards dus à leur manque de préparation ils arrivent enfin en Irlande dans le comté de Cork, à la recherche d’un château où sont retenus les otages kidnappés.

 

Dans ce château, qui n’est pas celui de la Belle au bois dormant, règne La Dynaste servie par ses amazones modernes, héritières des guerrières de l’antiquité grecque. Dans les caves sont retenus et torturés des hommes dont le comportement n’a pas été apprécié et qui subissent la vindicte de La Dynaste.

 

Ce roman est placé dans un contexte très actuel, surtout depuis l’affaire Weinstein, mais également bon nombre d’autres cas qui peu à peu sont révélés au grand jour, les langues se déliant.

Harcèlements au travail ou sur la voie publique, viols, incestes, autant d’exemples dont sont victimes quotidiennement les femmes et dont les auteurs ne sont pas toujours punis, la justice se montrant parfois laxiste, les dépôts de plaintes pas toujours suivis d’effets, la honte ressentie refrénant même les cibles de ces agissements dans leurs désirs de déposer des mains courantes.

Bien sûr, aux côtés de toutes celles qui ont été abusées physiquement, qui n’osent pas dénoncer les prédateurs, il existe aussi celles qui se servent de certaines situations, les affabulatrices. Ces starlettes par exemple qui couchent avec le producteur, espérant qu’un grand rôle leur soit attribué et qui, déçues que leurs rêves ne se concrétisent pas, crient au viol. Mais parfois, la vengeance, légitime, est égale ou pire que le crime commis, car aveugle. Vaste sujet pour un débat qui ne sera jamais clos, car de tous côtés il existera des abus.

J’avoue que certains passages ont heurté ma sensibilité de vétéran, mais s’il faut en passer par là pour sensibiliser les lecteurs, après tout pourquoi pas.

 

Mehdy BRUNET : Le fruit de ma colère. Editions Taurnada. Parution le 15 mars 2018. 230 pages. 9,99€.

ISBN : 978-2372580403

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31 mars 2018 6 31 /03 /mars /2018 10:28

Et ce ne sont pas des larmes de crocodiles !

Guy RECHENMANN : Même le scorpion pleure.

C’était un p’tit gars, qui s’appelait Anselme, l’avait pas d’papa, l’avait pas d’maman…

Être né sous X, c’est un handicap, et Anselme Viloc, quadragénaire et inspecteur de police, ne s’y résout pas. Mais avoir été déclaré à l’état-civil être né sous X, pas de maman connue, et sous Y, pas de papa non plus, cela lui pollue de plus en plus l’esprit.

Des réminiscences qui s’accentuent lorsque son ami Augustin, pêcheur pendant soixante ans, soixante-seize ans au compteur, décède brusquement d’une rupture d’anévrisme. Une fin de non recevoir sur terre qui intrigue Anselme, car selon toutes vraisemblances Augustin était en excellente santé, et qu’il venait de vendre sa maison en viager. C’est donc qu’il supposait en récolter les fruits durant encore un nombre respectable d’années. Et ce qui indispose Anselme, ce n’est pas la présence du débit-rentier lors de l’inhumation, mais ce petit air de satisfaction qui éclaire sa face, ce petit sourire ironique qu’il arbore. Raphaël Tournebise, qu’il se nomme le faquin.

Anselme se souvient avoir prêté à Augustin quelques CD, notamment un de Didier Lockwood auquel il tient, aussi il se rend chez Augustin. Il en profite pour regarder les aîtres, et se rend compte que la pièce à vivre est quelque peu chamboulée. Augustin avait pour habitude de se reposer dans son fauteuil, près de la cheminée, Pompom, le chat rouquin confortablement installé sur ses genoux, et regarder la forêt non loin et la mer. Surgit alors le gominé, alias Raphaël.

Il en parle à son amie, la petite Lily, toujours de bon conseil, puis un dimanche soir, il va se restaurer à l’Escale, avec Sylvia sa compagne et Noémie, leur fille. C’est alors que David, le restaurateur, lui fait part qu’une mamie, trois mois auparavant, est décédée dans les mêmes conditions qu’Augustin. Rupture d’anévrisme peu après avoir mis sa maison en viager.

Des viagers, ce n’est guère courant, et des morts similaires non plus. Anselme est en vacances, il en profite pour enquêter sur ces décès suspects à ses yeux et en parle à son ami et collègue Jérémy ainsi qu’à son patron du commissariat de Castéja. L’heureux débirentier est un trentenaire, tout comme Tournebise et lorsqu’Anselme se rend sur place, il est fort étonné de voir que la bâtisse va être transformée. Par un architecte de la région parisienne, accoquiné avec un notaire de Neuilly.

Puis c’est un troisième décès qui lui est signalé. Son patron est d’accord pour lancer une procédure officielle, mais peu après le juge préfère classer l’affaire sans suite. Pas assez de preuves probantes. Que des coïncidences, selon lui.

Pour autant Anselme est toujours tourneboulé par son problème de recherche parentale et pour se vider l’esprit, il rencontre un thérapeute qui l’oblige à fouiller sa mémoire vive, à remonter le temps, à fouiller dans son passé, jusqu’à son enfance et même avant. Il rencontre également un sourcier qui le branche sur un radiesthésiste et un astrologue qui lui détaille son thème astral. Scorpion ascendant Gémeau. Pour Anselme ce serait plutôt j’ai mal. Un j’ai mal, des gémeaux. Et le Scorpion est en contradiction avec le Gémeau. L’un est bénéfique tandis que l’autre broie du noir.

 

Nouvelle enquête pour Anselme Viloc, le flic de papier comme il a été surnommé par son patron de commissaire, enquête dans le milieu des viagers, une pratique peu courante mise surtout en valeur par le film de Pierre Tchernia, Le viager justement, et par l’exemple de Jeanne Calment qui vendit à son notaire, lequel décéda bien avant la brave centenaire.

Et des imbrications mettent en cause quelques hauts personnages, dont un, ami du notaire de Neuilly, qui est à l’époque des faits, 1993, député-maire de cette ville siamoise au XVIe arrondissement parisien. Pas de nom, peut-être n’est-ce qu’une coïncidence.

Et l’enquête policière d’Anselme l’amène à rencontrer des personnages, tels que le sourcier, le radiesthésiste ou un géobiologue, lesquels vont lui inculquer les notions d’ondes positives ou négatives, de leur influence, des courants qui passent dans le sol, et bien d’autres choses encore, dont je n‘ai retenu que peu de choses, mais qu’il est préférable, par exemple, de mettre la tête de son lit dans le sens nord-sud, et que des points noirs existent dans certaines parties d’une maison qu’il ne faut pas construire en dépit du bons sens.

Parallèlement, d’ailleurs les parallèles font parties de cette notion d’ondes, parallèlement, on suit les problèmes personnels et familiaux d’Anselme, et surtout l’acharnement de Sylvia, sa femme, à suivre des cours d’ostréicultrice afin de pouvoir garder leur cabanon situé sur la baie d’Arcachon. Cabanon promis à la démolition si cette bâtisse n’est plus affectée à l’ostréiculture. Le fisc et autres étant de plus en plus restrictifs sur les biens personnels et leur utilisation.

Lily, la gamine de douze ans, véritable Pic de la Mirandole, va aider consciemment Anselme dans ses diverses recherches, et, plus étonnant, les chats, de préférence rouquins, vont également se trouver au cœur du problème. Pas uniquement Gédéon, le chat à trois pattes d’Anselme, mais d’autres, qui contrairement aux chiens, savent se débrouiller seuls et possèdent des esprits supérieurs. Mais ça, on le sait, la présence d’un chat dans une maison permet de se débarrasser d’entités malveillantes.

 

Roman de terroir sortant des sentiers battus, Même le scorpion pleure aborde des thèmes peu utilisés dans un roman policier ou même de littérature dite générale. L’influence des ondes magnétiques souterraines, bénéfiques ou non, les sourciers dont la capacité de découvrir des sources d’eau ou autres relevait autrefois de la sorcellerie et qui maintenant est une spécificité plus ou moins reconnue puisque la géobiologie possède même une école, de même que la recherche du thème astral, étudié scientifiquement bien sûr, procurent un souffle nouveau sur le roman dit policier tendance ésotérique.

Quant au commissaire Plaziat, c’est un hédoniste littéraire, aimant à placer dans ses conversations, ses observations, ses conseils vis-à-vis de ses interlocuteurs, des citations empruntées principalement à Victor Hugo mais aussi aux philosophes grecs de préférence.

 

Si le métier de flic était un couteau suisse, observation et patience seraient, à mon sens, les deux lames indispensables.

Guy RECHENMANN : Même le scorpion pleure. Collection Polar Cairn. Editions Cairn. Parution le 27 février 2018. 232 pages. 16,00€.

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