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28 décembre 2019 6 28 /12 /décembre /2019 05:49

Une main de fer dans un gant de velours !

Philippe BOUIN : Au nom du père et du crime.

Cette locution n’a jamais été aussi vraie, aussi appropriée pour le commandant de police Charlotte Auduc, en poste à Limoges. Et il ne faudrait pas prendre cette quadragénaire pour une poupée de porcelaine.

Ancienne du RAID, ayant sauvé la vie de qui vous savez, elle a perdu la main gauche dans une opération, une tentative d’assassinat. Et lorsque l’on est gauchère, c’est un fait rédhibitoire, surtout lorsque l’on se défendait honorablement au piano.

Depuis cet incident fâcheux, elle est affublée d’une main myoélectrique, la Chose, cachée aux yeux des âmes sensibles par des gants. Ce qui ne l’empêche pas de mener ses enquêtes avec dextérité. Elle a été mutée, sur sa demande, à Limoges, alors qu’elle pouvait prétendre mieux. Elle vit seule avec Rap, son beauceron qui bave devant elle et frétille de la queue. Un chien tout dévoué et qui comprend tout, ou presque.

Ce matin-là, Charlotte se rend à G*, charmante petite cité limousine, justement en voiture, en compagnie de Chevillard, légiste patenté. Car il ne s’agit pas d’une promenade touristique qu’elle effectue, ni même un pèlerinage, même si elle s’arrête deux minutes au cimetière local, mais bien parce qu’un crime vient d’être découvert dans l’église du village. Deux en réalité, mais le second cadavre importe peu. Il s’agit d’une nonagénaire qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment. Ça arrive.

Donc le premier cadavre était un homme tout en étant curé, et par ses sermons dominicaux, il avait réussi l’exploit de remplir dimanche après dimanche, une église promise à la désertitude. Et ses paroissiens devenus fidèles se pressaient afin de l’entendre vitupérer envers mais pas contre tous. Il avait ciblé un notable de la cité et sans citer de nom, tous savaient qu’il s’agissait de Victor Juillet, le maire de la commune depuis des décennies.

Victor Juillet régit tout dans sa commune. Il possède des usines, des commerces, fait la pluie et le beau temps, et surtout il emploie ses concitoyens dans ses affaires. Alors quand on a du travail, sur place qui plus est, on ne regimbe pas. Ou presque. Donc le curé Piffaud, le maire ne pouvait pas le piffer. Mais ce n’est pas pour autant qu’il fallait s’abaisser à se débarrasser d’un Don Camillo local.

L’inconnu armé d’un couteau s’est amusé à se prendre pour le nouveau Jack l’Eventreur et a perpétré son forfait dans l’église. C’est l’organiste albinos qui a découvert les deux défunts et a prévenu la gendarmerie qui elle-même s’en est référée au préfet qui mandé à la Police Judiciaire de Limoges de diligenter un enquêteur discret. Et c’est comme ça que Charlotte Auduc a pour mission d’aider le capitaine Trajan et ses hommes dans une enquête délicate. Seulement Charlotte est chaussée de pataugas, et elle n’hésite pas à mettre les pieds dans la boue et le reste. Question discrétion assurée, on repassera. Mais au moins cela à l’avantage de faire bouger la fourmilière.

Car bientôt d’autres cadavres sont découverts. Des jeunots qui traficotaient dans les produits illicites. Et d’anciennes affaires remontent à la surface des souvenirs. Des disparitions enregistrées trente ans auparavant. Deux jeunes hommes dont plus personne n’a eu de nouvelles et une affaire classée un peu trop rapidement au goût de Charlotte. Une jeune fille aussi disparue sans laisser de traces. De même que les rapports de police qui ont été effacés. Et puis quelques mois auparavant ces disparitions, la mort accidentelle des parents de Charlotte. Lui médecin apprécié de sa patientèle, elle infirmière fort estimée. Charlotte n’avait que dix ans.

 

La présence de Charlotte à G* semble indisposer quelqu’un. Mais qui ? Car au début elle s’est bien gardée de dévoiler son appartenance familiale. Seule sa hiérarchie connait ses antécédents, ainsi que Yoyo, un braconnier qui vit essentiellement de rapines forestières. Et pour braconner, il faut savoir se mouvoir en silence, épier les environs, traquer les lièvres et les faisans, se méfier des malfaisants.

Les habitants de cette petite cité si tranquille bientôt se montrent sous un jour pas si aimable, bienveillant, naïf, calme, pudique, sans histoires, auquel on pourrait penser. Car sous le tapis de feuilles automnales, se cachent quelques pratiques qui n’ont rien d’honnêtes. Seuls quelques adolescents se déplaçant bruyamment à motos sont pointés du doigt. L’arbre pourri qui cache la forêt véreuse.

On retrouve dans ce roman l’humour parfois caustique de Philippe Bouin (il me manquait !) et son regard sans pitié sur une communauté bien sous tous rapports. Rapports que Charlotte ne manquera pas de mettre au jour parmi une population composée de personnages atypiques et pour certains attachants. Certains seulement.

Mais, personnellement, je déplore que Philippe Bouin se soit cru obligé d’emprunter des locutions anglo-saxonnes ou un vocabulaire de jeunes fâchés avec la langue française afin d’en truffer son texte. Cela me fait penser à un visage angélique parsemé de comédons disgracieux.

 

Les chiens c’est pareil que les Hommes, ils ne peuvent tout avoir, la liberté et le confort.

 

Avec toutes les lois qui tombent sur le dictionnaire, j’ai pris mes distances avec les mots. Je ne suis même pas sure que ministre ne soit pas une injure.

 

Philippe BOUIN : Au nom du père et du crime. Collection Moissons noires. Editions La Geste. Parution 10 septembre 2019. 400 pages. 18,00€.

ISBN : 978-2490746071

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12 décembre 2019 4 12 /12 /décembre /2019 05:50

Une rue qui porte bien mal son nom…

BACHELLERIE : La rue des Bons Apôtres.

Dans ce roman, le quatrième et dernier de Bachellerie publié au Masque, nous retrouvons l’inspecteur Viaud, dans une ville non précisée, mais qui pourrait bien être celle de l’auteur, c’est-à-dire Laval à l’époque

Il est toujours aussi romantique, à l’esprit fantasque, légèrement frondeur, anticonformiste. Il pense, il raisonne, il ne porte pas d’œillères administratives, n’arrivant pas à se plier à certaines mesures qu’il juge arbitraires.

C’est un poète qui réfléchit et l’obstination n’est pas le moindre de ses défauts ou de ses qualités. Une certaine propension à mettre les pieds dans le plat, une élocution verbale qui lui occasionne des remontrances hiérarchiques à cause de ses réparties cinglantes, continuez comme ça inspecteur Viaud et vous aurez le plaisir de connaître les différents commissariats de France et de Navarre, mais celui de la promotion vous sera refusé. D’ailleurs cela le laisse complètement indifférent.

 

Rentrant chez lui à la nuit tombée, Viaud découvre un homme inanimé dans une ruelle sombre et déserte. L’agressé décède lors de son admission à l’hôpital.

Le premier suspect en général est le premier témoin. Celui qui trouve un cadavre est celui sur qui pèsent les premiers soupçons. Mais lorsqu’on est inspecteur de police ?

Viaud enquête pour son propre compte et se découvre une fibre paternelle qu’il ne se connaissait pas.

Etrange faune qui gravite dans cette rue des Bons Apôtres et dans ce quartier, disons mal famé, de cette ville bien-pensante. Une colonie de Marocains, une famille de loubards, des Rockers, des Punks, un cul-de-jatte encombrant, un professeur en retraite et refoulé, un toubib humaniste, une prostituée Martiniquaise dont l’exotisme pour elle se résume en un blond aux yeux bleus, le tout flanqué aux quatre coins de commerçants irascibles ou aigris.

Tels sont les différents personnages que Viaud va côtoyer dans cette enquête personnelle, alors que de nombreuses personnes la trouve inutile, mal venue.

 

Après L’île aux muettes (Le Masque N°1791), qui a obtenu le Prix du Roman d’aventures 1985, après Pas de quoi noyer un chat (Le Masque N°1795), après Il court, il court le cadavre (Le Masque N°1796), La rue des Bons Apôtres clôt cette série et le passage éphémère de Bachellerie au Masque. Dans ce dernier roman, Bachellerie affine son personnage, l’histoire est plus élaborée, mais un petit défaut subsiste : une chute trop abrupte.

Anne-Marie Alliot-Schaettel a pris comme pseudonyme le nom d’une de ses grands-mères et devait à l’origine signer Louise Bachellerie. Elle fournira pour Nous Deux par la suite un grand nombre de romans sentimentaux sous divers pseudonymes. Lesquels ?

Elle est également l’auteur d’une saga de quatre romans édités par Delpierre dont les trois premiers ont été réédités aux éditions Points en 2015/2016.

BACHELLERIE : La rue des Bons Apôtres. Collection Le Masque Jaune N°1800. Editions Librairie des Champs-Elysées. Parution octobre 1985. 160 pages.

ISBN : 9782702416617.

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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 05:25

Travaillez, prenez de la peine, c’est le fond qui manque le moins…

Gray USHER : Le champ de la mort

Mécontent que son fils adoptif âgé de dix-sept ans ne soit pas à l’heure pour charger des sacs de blé et les transporter en ville, le fermier George Barstow décide d’aller le chercher dans le champ que Jim doit labourer quelques milles plus loin.

Seulement lorsqu’il arrive sur place, le jeune homme n’est pas assis sur son tracteur au repos. Il repose à terre dans les sillons fraîchement retournés. Mais Jim ne fait pas la sieste comme le suppose le fermier. Il est mort, la tête en sang.

La brigade criminelle du comté est immédiatement alertée et l’arme du crime, une lourde clé anglaise, est découverte non loin, cachée mais ayant auparavant été nettoyée et essuyée. Aucun mobile apparent ne justifie ce meurtre, la victime n’ayant pas d’ennemis et ne s’intéressant guère aux jeunes filles. Du moins, c’est ce que déclare George Barstow. La seule solution pour démêler cet imbroglio consiste à demander à Scotland Yard de prendre l’affaire en charge.

C’est ainsi que le surintendant Drexel, accompagné du sergent Tott, arrivent d’abord à Bridgeaston où l’inspecteur Loxleigh, qui a effectué les premières constations, leur fournit les données nécessaires pour continuer l’enquête. Puis ils se rendent sur le lieu du crime, Redchurch-Saint-John.

Ils rencontrent de nombreux habitants, d’abord Barstow, le propriétaire du champ et employeur, presque père adoptif, de Jim Smith, sa fille Mary, Walter Tatlow, ancien marin et militaire reconverti comme écrivain, enfin c’est ce qu’il aimerait devenir, Miss Maggs, la receveuse des Postes, Lake, le vieux monsieur amateur d’archéologie, qui recherche infatigablement des objets et des pièces datant de la période romaine, sa femme, maladive et migraineuse, et surtout épouvantée par son mari, madame Ford et sa fille Betty, avec laquelle Jim Smith entretenait des relations amicales voire plus, et quelques autres qui gravitent dans une atmosphère rurale, mutiques ou au contraire s’exprimant sans trop savoir de quoi il s’agit.

En épluchant les papiers de Jim, Drexel s’aperçoit que le jeune homme possédait un petit pécule et il se demande comment il a pu le constituer. Barstow le rémunérait mais cela n’allait pas loin, du moins pas aussi loin que l’atteste le livret d’épargne.

Des événements indépendants et non relatifs à l’affaire se greffent sur cette enquête. Comme la tentative de suicide d’une jeune femme. Puis ce sont des lettres anonymes qui circulent, émanant d’un corbeau qui sans conteste connait bien les dessous de la vie privée de certaines familles.

Au départ Drexel soupçonne Tatlow, l’écrivain en devenir, d’être l’auteur du meurtre, Jim et lui ayant eu une algarade, mais cette piste est mise de côté, provisoirement. Car des objets datant de la période romaine, lorsque l’Angleterre a subi l’invasion des légionnaires, prennent le pas sur d’autres indices. Mais Barstow possède une vie cachée et cette piste pourrait être intéressante.

Toutefois il est difficile de relier tous ces éléments, qui d’ailleurs n’ont peut-être aucun lien entre eux. Et que penser des relations entre Mary et Tatlow, ou encore entre Betty et Jim. Un embrouillamini dans lequel Drexel, le sergent Tott ou encore l’inspecteur Loxleigh pataugent plus ou moins. Comme dans la boue qui stagnent dans les chemins, la pluie s’invitant dans le décor.

 

Roman policier rural, Le champ de la mort pourrait tout aussi bien être le fruit d’un romancier français, mettant en valeur ( ?) sa province, avec ses paysans mutiques, méfiants, agressifs ou réservés. Redchurch pourrait très bien être un petit village normand, avec ses pâturages, ses champs à labourer, ses petits chemins, ses collines, et ses reliques antiques.

A noter la présence d’un paysan breton, un Johnny, vendant sa récolte d’oignons comme au XIXe siècle.

Et que penser de Drexel qui fume beaucoup et offre sans parcimonie ses cigarettes à tout le monde, témoins comme policiers. Un geste qui aujourd’hui serait répréhensible.

Le champ de la mort est le seul roman de Gray Usher traduit en France, pourtant la série Drexel comporte cinq volumes. L’auteur a à son actif une dizaine d’autres ouvrages, et quelques nouvelles. Alors pourquoi cet abandon alors que le roman et son intrigue étaient prometteurs ? Les voies des éditeurs sont impénétrables !

Les gens de la campagne veulent connaître leur monde avant de se lier.

Gray USHER : Le champ de la mort (Death Sped the Plough - 1956. Traduction Marie-Claude Morel). Collection Le Masque N°606. Editions Librairie des Champs-Elysées. Parution 25 février 1958. 256 pages.

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4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 05:41

Auprès de mon arbre, je vivais heureux…

George SAND : Le chêne parlant suivi de La Fée aux gros yeux.

Orphelin, le jeune Emmi, dix ans, est un gardeur de cochons, rôle ingrat et pas si facile que ça à assumer. Mieux vaut être berger ou garçon vacher (On ne disait pas encore cow-boy).

Un jour, ne pouvant plus endurer les brimades, les maigres repas, le manque d’affection auprès de ceux qui le considèrent comme un esclave, vêtu de haillons et mal logé, il ramasse les tubercules de favasses, ou féveroles, au pied d’un chêne afin de calmer sa faim.

Un porcelet vorace le suit et veut s’approprier les tubercules. Emmi le chasse à coups de sarclette mais l’animal grogne, couine et ses congénères arrivent à la rescousse. Emmi est obligé de se réfugier dans les branches du chêne qui pourtant a mauvaise réputation auprès des villageois.

Ce que peuvent en penser et dire les campagnards, Emmi n’en a cure. Il sait que l’arbre est enchanteur, d’ailleurs ne lui enjoint-il pas de partir d’une voix douce. Ou que des personnes ont disparu alors qu’elles étaient dessous. Mais Emmi lui demande gentiment de le protéger et le chêne n’ose pas le renvoyer. Toutefois Emmi se dit qu’il devrait prévenir sa tante et il s’approche de la maison de celle-ci.

Il entend alors deux jeunes garçons du village dire pis que mal de lui, l’accusant de tous les maux, d’être paresseux et sans-cœur. L’un des deux doit remplacer Emmi comme porcher et cela ne lui sied guère, lui, un grand de douze ans qui devrait au moins être responsable d’un troupeau de veaux.

Alors Emmi retourne à son arbre et s’y installe pour l’hiver, glanant ici ou là des fruits pour contenter sa faim, braconnant de petits animaux, s’aménageant un nid entre les branches. Et c’est ainsi qu’il va passer l’hiver se prenant d’amitié pour la vieille Catiche, une pauvre femme considérée comme folle par ses concitoyens. Elle rit bêtement, marmonne sans cesse, pourtant Emmi s’en fait une alliée.

 

Ce court roman est suivi par La fée aux gros yeux, qui de fée n’en a que l’appellation par les autres, ceux qui cataloguent selon leurs principes sans se demander s’ils ont raison ou non.

Ces deux textes sont extraits de la seconde série de Contes d’une grand-mère, un recueil qui comporte huit textes publiés en 1876 aux éditions Michel Levy frères. Il s’agit du dernier livre publié du vivant de Georges Sand.

Ces textes étaient destinés à l’origine aux petites-filles de Georges Sand, Aurore et Gabrielle, et il est dommage que dans la mémoire populaire l’on ne retienne de Georges Sand que La Petite Fadette, François le Champi ou encore La Mare au diable, très souvent réédités dans des collections pour la jeunesse. Ces romans occultent, malheureusement, toute la production littéraire de cette romancière, dramaturge, épistolière et critique littéraire qui a marqué son époque par sa vie amoureuse mouvementée, mais pas que. Elle prend la défense des femmes, prône la passion, fustige le mariage et lutte contre les préjugés d'une société conservatrice.

 

Plus on étudie, mieux on voit qu’on ne sait rien encore.

 

George SAND : Le chêne parlant suivi de La Fée aux gros yeux. Collection Lire c’est partir. Editions Safrat. Parution novembre 1998. 128 pages.

ISBN : 2906357782

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30 novembre 2019 6 30 /11 /novembre /2019 05:28

Les rêves, comme les souvenirs, ne peuvent toucher personne d’autre que soi-même.

Mario Ropp.

Jonas LENN : Notre-Dame de Minuit.

A la Ferté-Bernard, dans la Sarthe, il existe en bas de l’immeuble où vit Amaury, le narrateur, un jeune étudiant, une boutique intitulée La Bibliothèque de l’ombre. Un établissement original qui propose de se restaurer tout en compulsant, ou achetant, les milliers d’ouvrages anciens et d’occasion qui garnissent les étagères, lesquelles pourraient remplacer les murs.

Dans cette échoppe achalandée, tout autant de vieux messieurs que d’étudiants, siège derrière un bureau une vieille dame handicapée à la suite d’un accident vasculaire cérébral. Et tous les vendredis, Amaury retrouve Georges-Louise, la Bibliothécaire et logeuse, afin de prendre leur repas, sucré ou salé selon leur convenance, préparé par Tita, la serveuse cuisinière au visage de fée noire.

Ce vendredi-là, avant de rejoindre Georges-Louise, Amaury a joué à la marelle avec un gamin surnommé petit Nemo. Amaury avait trouvé une pierre plate dans le limon de la Même, et il a eu l’honneur de commencer. Cette marelle est dessinée à l’envers, et le départ s’effectue du ciel.

Georges-Louise, attablée comme d’habitude à son bureau en bois d’acajou, est avide de connaître les derniers rêves d’Amaury et elle consigne dans un petit carnet rouge ce qu’il lui narre. Mais ce ne sont pas les seules confidences qu’elle écrit, car elle n’a cesse de rédiger, elle seule sait quoi.

Amaury lui raconte comment il a eu un rêve prémonitoire, lequel lui a permis de découvrir la pierre de marelle, ayant avant de s’endormir la veille inscrit sur un bout de papier Amaury, trouve la pierre !, une injonction qui s’est révélée efficace.

Georges-Louise lui apprend incidemment qu’elle vient de louer à une jeune fille un studio au même étage que le sien, le numéro 22, tandis que lui est au 21. Et lorsqu’il rencontre cette jeune fille, prénommée Danielle, une jolie rousse, il en tombe inconsciemment amoureux. Mais ses conversations avec Georges-Louise ne restent pas lettre morte.

Il entrevoit Danielle dans le couloir de son étage et la belle rousse lui remet une enveloppe qu’elle a découverte sous sa porte. A l’intérieur une lame de tarot et inscrit au dos : Je t’attends.

Pour la Bibliothécaire, sa conception du rêve est en contradiction avec les théories de Descartes, et cela va amener Amaury à connaître des épisodes entrecoupés, entre rêve et réalité, au cours desquels il distingue La Velue, sorte de serpent aquatique, sortant de l’Huisne, puis à se retrouver dans la nef de l’église de Notre-Dame des Marais, allongé devant un autel, alors qu’une inondation s’étend dans les rues de la cité et dans les caves.

Il va également, au cours de ses pérégrinations, découvrir qu’entre Georges-Louise et son père, avec lequel il est fâché, il y eut une histoire d’amour. Il extrapole, la Bibliothécaire pouvant être sa mère, mais ce ne sont pas les seules révélations qui lui sont faites, révélations puisées dans la réalité ou dans ses rêves.

 

Tout, dans ce court roman, oscille entre rêve et réalité, comme un passage à travers le miroir, l’onirisme étant toujours présent. Une promenade dans la cité sarthoise en même temps qu’une flânerie dans les divagations mentales du jeune narrateur fomentées par ce qu’il sait, ou croit savoir, ce qu’il apprend, ce qu’il ressent, ce qu’il songe, ce qu’il imagine dans une projection entre hier et aujourd’hui.

La lame de tarot, dit tarot de Marseille, remise par Danielle à Amaury, constitue le pivot central du récit. C’est le symbole de l’art divinatoire à rapprocher des prémonitions d’Amaury. Tout tourne autour de la représentation des différents emblèmes de l’histoire locale et de ce qui gravite dans l’esprit d’Amaury. Personnage central, cette femme rousse, nimbée, vêtue de vert, encadrée par deux chiens surnommés dans le récit Ombre et Lumière, La Velue qui s’entortillonne aux jambes du personnage figurant Danielle dans l’esprit d’Amaury, le nombre XXII, et autres éléments dont la signification se dévoile peu à peu.

Dès les premières lignes, le lecteur se trouve happé, empoigné par cette intrigue qui est tout autant une enquête qu’un conte philosophique, avec en arrière-plan la figure de José-Luis Borges.

 

Sommaire :

Introduction, p.7
Notre-Dame de Minuit, p.13
«Borges et la Velue», Emmanuel Levilain-Clément, p.141
«La Velue, légende de la Sarthe», p.145

Remerciements, p.149
Bibliographie et suggestions de lecture, p.151
À propos de l'illustration de couverture, p.153

 

Pour vous immerger dans la cité de La Ferté-Bernard, un lien utile :

Jonas LENN : Notre-Dame de Minuit. Collection LoKhaLe N°9. Editions La Clé d’Argent. Parution le 28 août 2019. 164 pages. 6,00€.

ISBN : 979-1090662568

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24 novembre 2019 7 24 /11 /novembre /2019 05:40

Les nouveaux Misérables ! Mais ont-ils bien travaillé à l’école ?

Patrick S. VAST : Nuits grises.

Obligée d’effectuer des petits boulots pour survivre, Suzy se lève tôt le matin pour se coucher tard le soir, c’est-à-dire vers une heure du matin.

Elle pointe le matin dans une grande surface commerciale, où Diego le vigile l’attend et lui propose un petit café réconfortant comme sa présence, et la voilà chargée de mission comme technicienne de surface. Puis elle rentre chez elle se reposer un peu, ensuite direction la maison située en face de son immeuble afin de nettoyer un peu et se rendre utile comme dame de compagnie. A quinze heures, après la sieste de l’octogénaire, quartier libre durant une petite heure pour se rendre dans une administration qui n’est pas son plus gros employeur, et enfin direction Douai pour une séance de nettoyage dans une usine.

Malgré tout ces emplois fractionnés, Suzy a du mal à joindre les deux bouts. Pour preuve, elle doit deux mois de loyer à sa propriétaire qui vit au premier étage de l’immeuble tandis qu’elle est confinée dans un petit studio au deuxième étage. Mais elle ne veut pas à se résoudre à payer en nature comme Pauline, sa voisine du dessus qui reçoit Victor, quinquagénaire et fils de la propriétaire, afin d’effacer la dette.

Pauline, mariée avec Kevin, est au chômage et seule la paie de son mari permet d’assurer l’essentiel, sauf le loyer. Kevin est intérimaire lui aussi dans une usine mais pour s’y rendre il est dépendant d’un véhicule bipolaire qui n’est fait qu’à sa tête. Et c’est toujours dans les mauvais moments, ceux lorsque Kevin a besoin de se déplacer, que sa voiture décide de renâcler et se mettre en panne.

Un matin, alors qu’en cours de route sa petite auto décide de se mettre en grève, il rentre à pied chez lui et découvre sa femme allongée sur le lit avec quelqu’un entre les jambes. Il n’a aucun mal à reconnaître Victor dans ses œuvres. Kevin toutefois ne signale pas sa présence, honteux. En pleine nuit, alors qu’il redescend l’escalier, une clé à molette à la main afin de réparer son débris à quatre roues, il aperçoit Victor rentrant d’une partie de poker. Il ne réfléchit pas, lui assène quelques coups de son outil détourné de sa fonction première et le laisse pour mort sur le carreau.

Suzy rentre à ce moment de son travail et elle prend la décision de l’aider de cacher le cadavre dans son coffre puis de le jeter dans un trou du chantier qu’elle longe quotidiennement.

 

Suzy se retrouve au centre d’une spirale négative à laquelle elle tente de s’échapper et dont le chemin est ponctué de pions noirs (le mal) et de pions blanc (le bien) et d’un pion neutre, un policier.

Peu de personnages évoluent dans cette intrigue machiavélique : Pauline, Kevin, Diégo, Victor et sa mère octogénaire qui ne se déplace plus qu’avec une canne, Hubert son partenaire de poker et sa mère, octogénaire elle aussi, chez laquelle travaille Suzy. Sans oublier Lourdieu, le capitaine de police à qui est confiée l’enquête sur la disparition de Victor, et son collègue Chombert, qui lui est chargé d’une affaire de jeux clandestins. Mais les deux collègues n’ont pas le même sens de l’éthique professionnelle.

Ce roman sent bon les années Fleuve Noir avec ses auteurs emblématiques, Frédéric Dard, André Lay, Serge Laforest, et quelques autres, qui savaient écrire et décrire des situations embrouillées. Des intrigues dont certains épisodes étaient juste suggérés, au contraire de maintenant avec les auteurs qui étalent avec complaisance actes de violence et sexuels.

Mais ce roman met surtout en lumière notre époque actuelle dans laquelle bon nombre de précaires sont à la merci de boites d’intérim, de petits boulots enchaînés les uns après les autres pour un gain minime, avec leurs difficultés à joindre les deux bouts, et qui au moindre pépin ou peau de banane glissée sous leurs pieds, peuvent se retrouver à la rue sans moyen de défense et ne peuvent se rattraper qu’à des branches pourries.

Plus qu’un roman policier Nuits grises est un roman sociologique. Et Suzy, et ses voisins, Pauline et Kevin, ont-ils bien travaillé à l’école pour se retrouver sur la frange effilochée de la société ?

 

Vous pouvez acheter directement cet ouvrage en vous rendant sur le lien ci-dessous :

Patrick S. VAST : Nuits grises. Le Chat Moiré éditions. Parution 15 novembre 2019. 256 pages. 9,50€.

ISBN : 978-2956188339

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22 novembre 2019 5 22 /11 /novembre /2019 05:15

Amiens, ton univers impitoyaaable !

Max-André DAZERGUES : L’orpheline de la cathédrale.

Sous le porche de la cathédrale Notre-Dame d’Amiens, une jeune miséreuse de seize ans tend la main, espérant quelque obole de la part des passants peu nombreux.

Il fait froid en ce mois de décembre, et chacun s’empresse de rentrer chez soi. Pourtant cet argent Rosette Darlin en aurait bien besoin pour payer le pharmacien. Son jeune frère Jackie, âgé de neuf ans, est malade, victime d’une broncho-pneumonie, et la mort frappe à la porte du galetas où ils vivent.

Une luxueuse voiture s’arrête et une vieille dame en noir en descend, marchant dans la neige. Elle entre dans l’édifice religieux et le jeune homme qui sert de chauffeur demande à une autre dame restée à l’arrière de donner quelques pièces à Rosette. Et en ressortant de la cathédrale, la vieille dame elle aussi lui glisse dans la main une belle pièce en argent. En la remerciant Rosette lui donne son nom, ce qui provoque une sorte de recul de la personne bienveillante. Toutefois elle une octroie une seconde aumône à cette jeune fille qui dit être orpheline avec son jeune frère malade.

Rosette n’arrive pas à trouver du travail. L’été elle chante dans les cours possédant un joli filet de voix, ou elle vend des violettes. Mais en hiver ? Le chômage règne et il est difficile de dénicher un emploi.

Lorsqu’elle rejoint la petite pièce qu’elle occupe au cinquième étage d’un vieil immeuble, son frère est au plus mal. Grâce à la concierge et à un vieux cabotin, un comédien qui connut son heure de gloire, l’enfant est transporté à l’hôpital en urgence (à cette époque les urgences n’étaient pas débordées comme aujourd’hui).

Heureusement, René, le jeune chauffeur et petit-fils de la dame si bienveillante, a été attiré par la joliesse de cette gamine au visage si doux. Elle-même n’a pas été insensible à ce tête avenante et à ses paroles. Alors il la retrouve et lui promet de lui trouver une place dans l’usine dont sa grand-mère est propriétaire ou dans celle d’à-côté de chez eux.

Et c’est ainsi que le lecteur apprend, en même temps que Rosette, que celle-ci n’est pas orpheline comme elle le croyait mais que son père est toujours vivant, envoyé au bagne dix ans auparavant pour une indélicatesse dans les caisses au détriment de la famille de la vieille dame.

 

Comment cela va-t-il finir ? En général bien car dans ce genre de petit roman misérabiliste, comme en ont écrit Hector Malot, Marcel Priollet ou encore Xavier de Montépin, la fin est heureuse. En général car le lecteur ne peut jamais présumer de l’épilogue même s’il souhaite que celui-ci ne sombre pas dans le mélodrame et la tragédie.

Seulement le drame et la tragédie ont déjà fait leur œuvre, et il faut compter sur les retournements de situation. Comme ce retour inopiné de ce père qui s’est échappé de la Guyane, son temps de bagne terminé mais devant rester durant le même temps de son enfermement sur le territoire guyanais avant de regagner la France.

Tout réside dans l’épisode qui a conduit cet homme à se retrouver emprisonné au bagne à cause d’une femme dont le lecteur apprend que peut-être il n’est pas si coupable de ce dont l’opinion publique et la justice l’accusent.

Un petit roman à l’intrigue simple, émouvante, et pourtant élaborée, et dont certaines péripéties auraient pu être plus longuement exploitées. Mais il fallait respecter la pagination. Et puis, trop en écrire alors que tout l’est déjà fait aux yeux du lecteur aurait alourdi le récit.

 

Max-André DAZERGUES : L’orpheline de la cathédrale. Collection Le Petit Roman N°390. Editions Ferenczi. Parution le 3 juillet 1935. 32 pages.

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19 novembre 2019 2 19 /11 /novembre /2019 05:22

Allons, les amis, il faut en profiter pendant qu’il est temps. On est plus longtemps mort que vivant !

Dominique ARLY : Plus longtemps mort.

Inspecteur de police en retraite, Emile Delmont profite de son temps libre, et il en a, pour taquiner la truite. Quand il y en a. Et quand on ne vient pas le déranger, comme le fait actuellement le jeune Robert, dix-huit ans, qui le surprend en lui annonçant un accident de circulation.

Delmont n’en a que faire, mais il y a un mort tout de même, alors le mieux est peut-être se rendre sur place en attendant que les gendarmes viennent occuper le terrain afin de procéder aux premières constatations. On ne peut plus rien faire pour la voiture encastrée dans un pommier, ni pour le chauffeur définitivement hors circuit. Il a dû quitter la route tout seul, car il n’y a pas de traces de freinage.

Le père de Robert voudrait que son fils devienne pharmacien, mais le jeune adolescent sent que sa vocation est autre. Il désire devenir policier et veut résoudre cette énigme. Il tanne toutefois Delmont pour que celui-ci, grâce à son expérience, l’aide dans son enquête. Mais il a beaucoup d’imagination Robert, et son esprit échafaude des théories qui ne sont pas si farfelues que cela mais pas toujours bonnes. Mais Delmont est opiniâtre dans sa décision. Il a raccroché son tablier, disons son imperméable d’inspecteur, et ceci ne l’intéresse pas. Sauf que d’autres événements vont l’amener à réviser sa position.

Au café du village, le vieux Ferdinand toujours en quête d’un verre ressasse à satiété comment il a été le premier sur les lieux de l’accident, une véritable litanie qui chauffe les oreilles de Delmont et de ses compères de belote, tous des budgétivores puisque des pensionnés de l’état. Ils n’ont pas tous atteints la soixantaine, alors évidemment aux yeux des habitants du village, obligés de trimer jusqu’à soixante-cinq ans, à l’époque mais on y revient, ce sont des privilégiés.

Ferdinand est retrouvé mort, tabassé, les pieds carbonisés. Immédiatement la relation est faite avec les Chauffeurs de la Drôme qui sévissaient quelques siècles auparavant. Et les Gitans, les Manouches de passage sont sous le feu des projecteurs des rumeurs. Il est si facile d’accuser sans preuve.

Puis Robert, qui aimerait conclure et ne se contente pas de caresses et des baisers de sa petite amie, la fille du cafetier, découvre le cafetier dans un drôle d’état alors que l’établissement est fermé. Ils le soignent et veulent appeler les secours mais le bistrotier refuse catégoriquement que quiconque soit au courant de son agression. Et lorsque quelques soirs plus tard, alors que Robert et Madeleine, qui a enfin cédé à ses avances, des hommes tentent de s’introduire dans le café en passant par la chambre de la jeune fille qui est à l’étage. Robert les met en fuite mais ça ne sent pas bon pour son matricule.

D’autres personnages vont entrer en lice dont l’un des beloteurs dont l’avis de décès paraît dans le journal local. Tout le monde est éberlué car l’homme était parti pour les Landes retrouver un membre de sa famille et il serait décédé d’un arrêt du cœur (en général, c’est comme ça que ça se passe). Sauf que ce budgétivore ne s’est jamais déplacé. Et puis il a confié son chat à Sidonie, qui a plus d’un amant et veut mettre Robert dans sa couche. Et ce chat va offrir une partie de la solution, ce qui explique sa présence sur l’illustration de couverture.

 

Revenons un peu sur les relations (platoniques) entre le jeune Robert, désireux d’intégrer la police, et son retraité de mentor, ancien de la police judiciaire de Lyon. Delmont explique ce qu’était son métier et surtout les circonstances dans lesquelles ses enquêtes évoluaient.

Je ne me suis jamais pointé nulle part à l’instant précis où un assassin était en action. Ni d’ailleurs un voleur. Dans la vie, ce n’est pas comme au cinéma, on ne nous appelle qu’après. Mes seuls flagrants délits, c’était des constats d’adultère… Et encore…

Pourtant Robert revient à la charge un peu plus tard :

J’aimerai vi… vivre des aventures (oui, Robert bégaie un peu)

Alors, fais-toi truand, plaisanta Delmont. Un jour ou l’autre, tu connaitras des émotions fortes et tu verras du pays. Et puis, tu seras du bon côté de la barricade, une majorité de connards admireront tes exploits.

 

Concernant les étrangers, ceux qui sont catalogués à cause de leur faciès ou de leur mode de vie :

Ces sales bohémiens, pourquoi est-ce qu’on les laisse entrer en France ? Chacun sait qu’ils se nourrissent en chapardant dans les vergers, les champs, les clapiers et les basses-cours. Rien que pour ça déjà, on devrait les refouler aux frontières. Mais on les laisse vagabonder Alors ils s’attaquent aux gens.

C’était en 1972, dans le Jura, mais rien n’a changé depuis. Si, cela a changé puisque ça a empiré. Je ne parle pas des Bohémiens, mais de la mentalité.

 

Dernière petite citation pour la route :

Des indices qui mènent tout droit aux coupables, c’est extrêmement rare, croyez-moi. A moins que l’on ait affaire à des maladroits, ou à des amateurs qui aient perdu la tête.

 

 

Dominique ARLY : Plus longtemps mort. Collection Spécial Police N°956. Editions Fleuve Noir. Parution 2ème trimestre 1972. 240 pages.

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18 novembre 2019 1 18 /11 /novembre /2019 05:50

Pourtant, que la montagne est belle…

Henri TROYAT : La neige en deuil.

En ce début du mois de novembre, Isaïe va retrouver sa quinzaine de brebis, plus un bélier, ainsi que quelques agnelets dont un qui n’a pas plus de quelques jours. Tous les mois, il grimpe (Isaïe, pas l’agnelet !) jusqu’à l’alpage, puis redescend jusqu’au hameau des Vieux-garçons où il vit en compagnie de son frère Marcellin dans une vieille maison, héritage familial depuis de nombreuses générations.

Isaïe a cinquante-deux ans tandis que Marcellin n’en a que trente. Et la différence d’âge compte pour beaucoup dans leurs relations. D’autant qu’Isaïe a aidé sa mère lors de la délivrance et qu’il a élevé seul son frère. Le problème réside dans le fait que Marcellin ne travaille pas, ou peu, multipliant les petits boulots. Isaïe s’occupe de ses brebis et de la maison. Auparavant il était guide de montagne, mais depuis les accidents, dont un plus particulièrement éprouvant au cours duquel un des touristes auquel il faisait visiter la montagne s’est tué en escaladant les rochers. Isaïe en a réchappé mais non sans dommage. La tête a été touchée et il en reste des séquelles.

Après avoir logé son petit cheptel dans la bergerie, il descend au village, rejoindre les autres et peut-être retrouver Marcellin. Tout le monde ne parle que de l’accident qui vient de se produire. Un avion, effectuant le vol Calcutta-Londres, s’est écrasé dans la montagne et selon les dernières informations il n’y aurait pas de survivants. Pourtant, des guides confirmés vont se rendre sur place, emportant le matériel, les provisions et médicaments nécessaires au cas où, et récupérer les sacs postaux.

 

Marcellin annonce à Isaïe qu’il va s’associer avec un ami qui possède une boutique d’articles de sport en ville. Mais pour cela il lui faut de l’argent et il a contacté le notaire afin de mettre la maison familiale en vente. Isaïe n’est pas d’accord, il essaie de raisonner son jeune frère avec ses mots, mais peine perdue.

Le guide responsable de la cordée de secours dévisse et ses compagnons se doivent de redescendre dans la vallée. Dans le même temps, Marcellin apprend que l’éventuel acheteur de la masure s’est désisté.

Il convainc son frère Isaïe de se rendre sur le lieu du crash avec en tête l’idée de récupérer les affaires des victimes, montres, portefeuilles, et autres. Isaïe est tout d’abord réticent, mais l’idée de reprendre du service et de grimper par une voie abrupte, plus dangereuse mais plus rapide le séduit. Ce serait une première en hiver !

 

Parfois la frontière entre littérature dite blanche et le roman noir est si mince qu’il est difficile d’en déterminer la frange. Placer ce roman dans telle ou telle collection, sous telle ou telle appellation, relève du bon vouloir de l’éditeur, et de l’impact qu’il pensera que ce livre produira auprès du lectorat.

La seconde partie de La neige en deuil s’inscrit résolument dans le roman noir dramatique sociologique et s’il me fallait trouver une ressemblance, je le mettrai en parallèle avec Des souris et des hommes de John Steinbeck. Deux hommes proches dont l’un est dans la force de l’âge et l’autre perturbé mentalement et qui s’entraident. Mais là s’arrête la comparaison.

En effet Isaïe est l’aîné de la fratrie et le plus souvent il est au service de son frère Marcellin, guère courageux mais qui pourrait s’élever socialement.

Isaïe est dépendant de son frère mais, parfois, il a des éclairs de lucidité qui l’obligent à contrarier les plans négatifs de Marcellin.

Pourtant dans la seconde partie, lorsque les deux frères partent à la recherche de l’avion, et dans l’idée d’Isaïe d’éventuels survivants, il s’agit d’une renaissance de l’ancien guide de montagne qui n’avait plus escaladé sa chère montagne depuis une décennie et les drames qu’il avait subi.

Le lecteur devient le troisième homme de cette équipée et il ne ménage pas ses encouragements mais n’est-ce pas en vain ?

Henri TROYAT : La neige en deuil. Editions J’ai Lu N°10. Réimpression parution juin 1966. 192 pages.

Première édition : Editions Ernest Flammarion 1952.

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17 novembre 2019 7 17 /11 /novembre /2019 04:06

Lorsque l’académicien Pierre-Jean Remy signait des romans policiers !

Raymond MARLOT : Gauguins à gogo.

Longtemps je me suis demandé pourquoi ce pseudonyme car choisir un alias relève de la technique quelque peu ludique. Prendre par exemple le nom de jeune fille de sa mère ou de sa femme, emprunter celui d’un voisin, tout simplement feuilleter un annuaire téléphonique, ou encore s’inspirer du sien en triturant les lettres qui le composent.

Alors pourquoi Raymond Marlot ? Et d’un seul coup, l’illumination ! Bon sang, mais c’est sûr ! Raymond Marlot, c’est un hommage déguisé à Raymond Chandler et à son détective Philip Marlowe en transposant à la française le patronyme Marlowe. Evident, non ?

Et la même année de parution de ce roman, Pierre-Jean Remy recevait le Prix Renaudot pour son roman Le sac du palais d’été.

Ces considérations oiseuses édictées, penchons-nous quand même sur le roman, l’intrigue, sujet principal de cette chronique.

 

Les maisons du petit village des Beaumes, dans le Lubéron, s’étalent le long de la colline, les habitants natifs habitant les vieilles maisons ancestrales dans le bas du bourg, et les nouveaux arrivants, les riches résidents, dans des demeures à étages juchées au dessus de la cité. Plus haut, se dresse la citadelle médiévale.

Parmi ces résidents, Bernard Ancelles, jeune artiste peintre hébergé par Claude Wilmot, critique d’art spécialiste de Gauguin. Ils vivent séparément mais leurs maisons communiquent par un système de cours et d’escaliers. Certaines de ces constructions dominent le vide, séparées par des parapets.

Bernard Ancelles s’acharne à peindre une grande toile qu’il pense devenir son grand œuvre, mais longtemps il a été l’assistant de Wilmot lorsque celui-ci établissait un catalogue consacré à son artiste fétiche. Chez Wilmot, vivent sa mère, la septuagénaire madame Wilmot, et sa jeune femme, la troisième, Joanna qui cultive un penchant prononcé pour la bouteille. Dans un autre pavillon, le jeune Nicholas le nouvel assistant de Wilmot qui travaille lui aussi sur un nouveau catalogue, et sa fiancée la frêle Tessa, deux Anglais. Mais Bernard surprend souvent Nicholas sortir de chez Joanna, au petit matin.

Wilmot reçoit souvent d’autres estivants, dont plus particulièrement Charles Marel, qui habite sur l’autre versant du Ventoux, et professe un goût inconsidéré pour les paradoxes. Et tout ce petit monde vit en plus ou moins bonne intelligence, Wilmot connaissant son infortune matrimoniale mais ne s’en préoccupant guère.

Pourtant le feu couve. Nicholas est découvert mort, étant tombé par-dessus le parapet sur des roches en contrebas. Accident ? Suicide ? Assassinat ? L’harmonie est troublée, Joanna boit encore un peu plus, Wilmot est désemparé, Tessa aussi qui se réfugie dans la maisonnette de Bernard Ancelles.

Pendant ce temps, dans la citadelle, la bande à Frédé, une douzaine de hippies composés de jeunes hommes et de jeunes filles, qui la plupart du temps évoluent nues, restaurent l’édifice à l’aide des pierres éparpillées, et surtout les peignent en un immense damier rouge et noir. Au dessus du donjon flotte un étendard phallique.

Mais un visiteur inattendu se présente chez Wilmot, un marchand d’art marseillais qui veut se passer pour Américain, accompagné de son chauffeur-ami Paulo. Or, Bernard et Paulo semblent se connaître, même s’ils ne le disent pas et tentent de le cacher.

Mais d’autres incidents dramatiques se produisent.

 

Roman policier, Gauguins à gogo est comme un huis-clos ne dépassant pas les limites du village des Beaumes. Seuls quelques personnages évoluent dans ce contexte qui progressivement devient étouffant prenant comme thème principal l’art pictural. Gauguin en est la figure emblématique, et naturellement certains de ses tableaux sont évoqués.

Mais sont-ce des vrais, des faux, tout est dans la nuance. Et le personnage de Bernard devient flou au fur et à mesure que l’intrigue avance. Mais les autres protagonistes cachent certaines fractures, dont, juste pour l’exemple, Tessa qui vivait avec Nicholas pour fuir son entourage mais ne l’aimait pas.

Un bon petit roman policier qui vaut surtout pour les décors et la notoriété de son auteur.

 

Elle avait quarante ans, voulait en paraître trente et son maquillage épais lui en donnait presque cinquante.

Raymond MARLOT : Gauguins à gogo. Collection Super Crime Club N°295. Editions Denoël. Parution 2 octobre 1971. 192 pages.

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