Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
25 mars 2020 3 25 /03 /mars /2020 04:16

Dombes la fille, dans des draps de soie…

Marcel E. GRANCHER : La fille des Dombes

Un cas de conscience taraude le père Pinard qui est veuf et élève seul sa gamine de huit ans, la petite Amandine surnommée Palmolive à cause de sa bouille qui rappelle celle de la fameuse publicité du savon familial.

Mais ses copains, à qui il vient de se confier dans l’un des bars de Saint-Alphée-en-Dombes, lui affirment qu’il n’existe aucun problème. Ils doivent se rendre au bobinard de Bourg, et ils vont emmener la petite et la confier aux dames du claque, celles qui ne seront pas occupées à satisfaire la libido de ces messieurs et à l’hygiène de leurs gonades. Et c’est ainsi que Palmolive sera chouchoutée dans un endroit normalement interdit aux mineurs, quel qu’en soit le sexe.

Dix ans plus tard, nous retrouvons les mêmes protagonistes et quelques autres. La région s’est enrichie grâce à des modifications agricoles et de nouveaux résidents venus de Lyon y passent leurs fins de semaine. Ainsi le soyeux Nouguier, propriétaire de filatures et d’ateliers de tissage à Lyon, nommé maire car il est bon d’avoir à la tête d’un commune un édile représentatif de la société huppée, organise des chasses privées auxquelles sont conviés de nouveaux riches et d’anciens nobliaux.

Palmolive, âgée de dix-huit ans, est à son service, et son fils Rémi, qui normalement était prédestiné à lui succéder, le désole car il consacre son temps à écrire et se pique de poésie. Rémi est de quelques années plus vieux que Palmolive mais il ressent envers la jeune fille une attirance sincère. De plus il prône l’amour pur et naïvement il veut préserver sa virginité pour sa promise, et réciproquement, ce qui fait qu’il ne connait pas grand-chose aux femmes et à la fonction physique dite du simulacre de la procréation.

Lorsqu’il évoque à son père de son envie de se marier avec Palmolive, celui-ci entre dans une fureur noire et l’envoie se remettre les idées en place dans son comptoir de soie à Shanghai. Arrivé en Chine, il écrit une longue lettre à Palmolive, lui narrant son voyage, et lui promettant de préserver sa vertu pour son retour. La jeune fille qui a déjà batifolé avec de nombreux compagnons de draps lui répond qu’elle vient de se mettre en compagnie du père. Cela reste dans la famille, mais Rémi en est fort marri.

 

Parfois ce texte m’a fait penser à 20 000 lieux sous les mers et quelques autres romans de Jules Verne, lorsque l’auteur dresse une liste des espèces de la faune volatile propice au carnier des chasseurs ou des arbres composant la sylve des forêts de cette région. Ou lorsque Rémi Nouguier décrit à Palmolive les différents tissus et pièces d’habillement exposés dans le Musée des Tissus, sans oublier les nombreux détails géographiques et historiques qui émaillent le récit, et les considérations sociologiques.

Les années 1928 et suivantes seront fatales à l’économie non seulement américaine mais mondiale et les soyeux lyonnais n’échappent pas à la récession. Le cours de la matière première s’effondre et tout ce qui possède un rapport quelconque avec les métiers de la soie, importateurs, tisseurs, marchands, représentants, se trouvent ruinés. Et c’est l’occasion pour ceux qui étaient méprisés, comme l’épicier invité aux parties de chasses de Nouguier, de prendre leur revanche.

Un roman parfois gaulois, égrillard, mais surtout grave car relatant une époque qui n’est guère différente de la notre et était même prémonitoire :

Tu parles comme les gens de la Maison Veuve Guérin et Cie dont en plein XXe siècle, les statuts portent en toutes lettres, au chapitre de la répartition : Quant aux bénéfices, s’il plaît à Dieu d’en laisser aux actionnaires, ou quelque chose de ce genre.

Vous êtes sinistres, lança Plantenoire. On dirait que vous craignez quelque chose… Pourtant les affaires n’ont jamais si bien marché…

Précisément, elles marchent trop bien… On produit trop… On stocke trop… Tant qu’il y a un semblant de consommation, cela va encore… Mais que les achats viennent à s’arrêter, c’est la panique, l’effondrement… Et pour peu que les changes s’en mêlent à ce moment, la ruine…

Avec la différence près, que maintenant on produit à flux tendu, à l’extérieur, et lorsque le pays se trouve en crise, il est exsangue, en manque de denrées, et je ne parle pas uniquement de masques.

 

Pour que la femme soit contente, faut toujours que l’homme redouble.

 

Marcel E. GRANCHER : La fille des Dombes. Editions Rabelais. Parution 26 juillet 1962. 256 pages.

Partager cet article
Repost0
24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 05:11

…C'était sa dernièr' séance
Et le rideau sur l'écran est tombé…

Georges-Jean ARNAUD : Virus.

La séance de cinéma terminée dans le petit café de Feuilla, Bernard Maury range son matériel et s’apprête à rentrer à Rivesaltes où il est propriétaire d’un cinéma, le Rialto.

Sa petite chienne Pipette qui le suit partout n’a pas l’air en forme, et lui boit plus que d’habitude. De l’eau ou une bière car il a de la route à parcourir, vingt-cinq kilomètres environ, sur une petite route de montagne dont une partie en corniche, d’un côté le flanc de la montagne, de l’autre un ravin. Un seul véhicule peut circuler, toutefois un emplacement pour se garer est prévu.

Il se retrouve nez à nez avec son employé, Aguil, lui aussi projectionniste et était dans un village, qui lui propose de l’éclairer à l’aide d’une torche par l’arrière de son véhicule. Maury entame la descente à reculons mais bientôt dans un virage, Aguil, dont l’action était préméditée, se déplace légèrement sur la gauche, induisant dans l’erreur Maury. C’est la chute fatale. Aguil descend afin de se rendre compte. Maury est bien mort, mais la petite chienne Pipette a disparu. Il met le feu au véhicule puis rejoint Rivesaltes, la conscience tranquille, presque.

Car les gendarmes, en la personne de l’adjudant Millet est déjà là, prévenus par des voisins qui ont aperçu le début d’incendie. Aguil prétexte une panne pour justifier son retard.

Mais pour François Maury, le frère de Bernard, l’accident a été provoqué. Les mêmes conclusions que l’adjudant. Juste des suspicions, pas de preuves pour étayer leurs soupçons.

François, étudiant en médecine, était chez son frère, et sa belle-sœur Michèle, pour passer ses vacances. En réfléchissant, il constate quelques anomalies dans le récit d’Aguil, d’autant que celui-ci est proche de Michèle. Trop proche. Et une pointe de jalousie s’enfonce dans le cœur de François qui en compagnie de l’adjudant Millet va enquêter. Sa conviction est forgée. Aguil est coupable et Michèle peut-être sa complice. Mais il lui faut retrouver Pipette afin d’étayer certaines de ses conjectures. Et le comportement d’Aguil, maladif peut-être du paludisme, lui offre de nombreuses questions à creuser.

 

Georges-Jean Arnaud avec ce roman entamait sa fructueuse collaboration dans la collection Spécial-Police du Fleuve Noir, son deuxième roman dans cette maison d’éditions après L’enfer des humiliés dans la collection Grands romans.

Déjà il fait montre d’une grande maîtrise dans la construction de ses intrigues, mais il faut avouer que depuis une décennie il avait fourni de très nombreux romans policier, d’espionnage ou de charme, pour l’Arabesque ou Ferenczi.

Il trouve son style, unique, mettant en scène peu de personnages et s’attachant surtout à la psychologie des différents protagonistes, sans pour autant négliger l’intrigue. Si un gendarme évolue dans cette histoire (deux ou trois car en de certaines occasions l’adjudant Millet met à contribution ses hommes), on ne peut pas parler d’enquête policière à proprement parler. C’est François qui se tape pratiquement tout le boulot, se déplaçant, et surtout tentant d’asticoter Aguil et Michèle par ses propos soupçonneux, afin de les amener à se dévoiler.

Le titre de Virus, adapté pour l’intrigue, est toutefois trop révélateur, et enlève au lecteur le charme de la déduction et de la découverte.

 

Georges-Jean ARNAUD : Virus. Collection Spécial Police N°226. Editions Fleuve Noir. Parution 2e trimestre 1960. 224 pages.

Partager cet article
Repost0
21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 04:55

Et j’veux qu’on rie, J’veux qu’on danse
J’veux qu’on s’amuse comme des fous
J’veux qu’on rie, J’veux qu’on danse
Quand c’est qu’on m’mettra dans l’trou ?

Maurice PERISSET : Le banc des veuves.

Alors qu’il a toujours proclamé haut et fort son innocence, Sébastien Thamois n’a que dix-neuf ans lorsqu’il est guillotiné pour meurtre.

Sa mère, retirée dans un petit village de Haute Provence ne vit que pour la réhabilitation de son fils. Afin que sa mémoire ne soit pas entachée, souillée d’un crime dont il s’est toujours défendu d’en être l’auteur. Alors elle empile, elle emmagasine, elle archive dossiers, lettres, notes, preuves indices.

C’en devient une véritable obsession.

Le commissaire Jardet, en vacances avec son fils dans le petit village où vit en recluse madame Thamois, voue une sainte horreur aux erreurs judiciaires, aux affaires un peu trop rapidement bouclées. Aussi décide-t-il de lui venir en aide, aide qui ne semble guère superflue. D’étranges personnages rôdent dans la région, profitant de l’absence de la vieille femme pour venir fouiller dans la bergerie où elle a élu domicile.

Mais même si tout un faisceau de présomptions n’a jamais servi de preuves, le parti pris des « honnêtes gens » souvent est guidé par l’influence des médias. Influence parfois perverse.

Alors remuer une histoire vieille de cinq ans n’est gère aisé et ce n’est pas un passage à la télévision de la mère obstinée pour une émission intitulée Justice et Injustices qui va remuer les foules.

 

Sans verser dans le trémolo, avec sobriété, Maurice Périsset met l’accent sur les lacunes de la Justice, parfois expéditive, et l’influence souvent néfaste des médias sur l’esprit de personnes qui jugent un peu hâtivement d’après des on-dit, des racontars, et parce que dit Untel est parole d’Evangile.

Et puis il faut faire plaisir à la foule.

Une arrestation spectaculaire est toujours la bienvenue surtout si la Police reste sur des échecs consécutifs.

 

Le plus difficile pour un policier, c’est d’être objectif. On se laisse emporter par ses convictions, on est souvent victime des apparences.

Maurice PERISSET : Le banc des veuves. Collection Dossiers du Quai des Orfèvres. Editions du Rocher. Parution le 30 avril 1989. 236 pages.

ISBN : 978-2268004952

Réédition : J’Ai Lu Policier N°2666. Novembre 1989 et 26 février 2001.

Partager cet article
Repost0
16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 05:32

Certifié sans OGM !

COLETTE : Le blé en herbe.

Dans ce roman de 1923, Colette, alors âgée de cinquante ans, narre tout en pudeur les approches amoureuses et sexuelles de deux gamins, Phil, seize ans, et Vinca, quinze ans. Mais cela ne se circonscrit pas à ces relations d’enfants se connaissant depuis leur naissance, se côtoyant à Paris, et qui se retrouvent ensemble dans une grande maison non loin de Cancale avec leurs parents pour les vacances estivales.

A cet âge où l’adolescence commence à trouver en leur cœur des bourgeons amoureux, Phil et Vinca jouent, pêchent les coquillages, se disputent parfois pour des fadaises, mais sont comme des amants platoniques. Ils découvrent qu’ils s’aiment alors que depuis des années pour eux c’était l’amitié qui prévalait.

Il suffit qu’un jour, alors que Phil se promène seul, il est abordé dans la campagne par madame Dalleray, la Dame en blanc, une trentenaire qui a loué une maison pour l’été non loin de la leur. Elle s’intéresse au garçon et peu à peu celui-ci va la retrouver chez elle. Elle sera son initiatrice et le déniaisera. Mais Vinca s’aperçoit de ce manège nocturne. La Dame en blanc repart chez elle et entre les deux enfants, la jalousie et l’amour se disputent la prépondérance. Et les parents dans tout ça ? Ce sont les Ombres comme les appellent Phil et Vinca. Des personnages secondaires, très secondaires.

Ce roman sera diversement apprécié par les tenants de la morale, alors qu’il n’y a rien, sauf un ou deux passages légèrement suggestifs, et le film qui en sera adapté en 1954 sera également sous les feux des critiques négatives.

 

« Avec Le Blé en herbe, Autant-Lara retrouve ses ennemis de base. Les intégristes de tout poil se déchaînent. Ainsi, une association baptisée « Cartel d’action morale et sociale à Paris » lui envoie ce texte "gratiné" : « Votre projet, tiré de l’œuvre de Colette, nous déplaisait en raison des répercussions morales néfastes que ne pourrait manquer d’avoir un tel film sur l’ensemble de la jeunesse de notre pays. Du reste, nous songions déjà à le dénoncer aux autorités lorsque nous avons appris par la presse que vous renonciez à la réalisation de ce film, par suite de l’état de santé d’Edwige Feuillère ». Malheureusement pour nos censeurs autoproclamés et heureusement pour le cinéma, le film se fera, en 53, avec une Edwige Feuillère qui a retrouvé sa robuste santé. Colette qui assista à la première projection publique ne cacha pas sa satisfaction. La critique accueillit le film sans enthousiasme mais la jeunesse s’y précipita en masse. En ce milieu des années cinquante, Le Blé en herbe fit beaucoup pour l’éveil de la sexualité des adolescents « coincés » dans une France encore bien puritaine. »

— Francis Girod, Discours prononcé lors de sa réception sous la Coupole en hommage à Claude Autant-Lara

 

Depuis les mœurs ont évalué, et les amours enfantines ne choquent plus guère, sauf quelques bigots confits dans leur méconnaissance de la vie. Pourtant de nos jours comment serait accueilli cet ouvrage, qui est devenu un classique, avec le déchaînement des associations féministes ?

Un homme qui s’intéresse à une jeune fille est considéré comme un prédateur sexuel. Mais une femme qui prête son corps à une éducation sentimentale ne peut-elle être qu’une initiatrice et donc faire œuvre pie ?

 

Il est de notoriété publique que Colette, qui était anticonformiste, puisait souvent dans sa vie privée pour écrire ses romans. Peut-on imaginer que la Dame blanche ne soit autrement que Colette qui eut pour amant durant un certain temps Bertrand de Jouvenel, le fils de son deuxième mari, Henri de Jouvenel, alors qu’il n’avait que dix-sept ans. Il était né en 1903 et donc cette passade ce serait déroulée en 1920. Et Colette ayant divorcé d’Henri de Jouvenel en 1923, ce roman celait peut-être leur rupture.

 

Ce roman a été adapté au cinéma par Jean Aurenche, Pierre Bost et Claude Autant-Lara, dans une réalisation de Claude Autant-Lara, en 1954. Les principaux interprètes en furent : Pierre-Michel Beck : Phil Audebert, l'adolescent, Nicole Berger : Vinca Ferret, l'adolescente, et Edwige Feuillère : Mme Dalleray, la dame en blanc.

 

Les romans emplissent cent pages, ou plus, de la préparation à l’amour physique, l’événement lui-même tient en quinze lignes, et Philippe cherchait en vain, dans sa mémoire, le livre où il est écrit  qu’un jeune homme ne se délivre pas de l’enfance et de la chasteté par une seule chute, mais qu’il en chancelle encore, par oscillations profondes et comme sismiques, pendant de longs jours.

COLETTE : Le blé en herbe. J’AI LU N°2. Edition du 12 septembre 1978. 128 pages.

Première édition Flammarion. 1923.

Partager cet article
Repost0
12 mars 2020 4 12 /03 /mars /2020 05:10

Les frères ennemis ?

Guy de MAUPASSANT : Pierre et Jean.

Ancien bijoutier à Paris, Roland a pris sa retraite au Havre et il s’est découvert une passion pour les balades en mer et la pêche qu’il pratique en compagnie de deux amis anciens navigateurs.

Ce jour-là, à bord de La Perle, sa petite embarcation, ses deux fils rament de concert, ou de conserve comme diraient les sardines. Autant Jean, le cadet de vingt-cinq ans, est blond, calme et doux, et vient de terminer ses études de Droit, autant son frère Pierre, âgé trente ans, est noir de cheveux, emporté, instable, rancunier et se destine à une carrière médicale. Deux frères au caractère totalement opposé et cela se ressent dans leur façon de manier les rames.

A bord, sont également présentes, la mère, Louise, une petite bourgeoise quinquagénaire, et madame Rosémilly, une jeune veuve de vingt-trois ans, leur voisine qui est devenue leur amie. Une partie de pêche agréable même si le père Roland bougonne car il n’a pas pris autant de poissons qu’il aurait souhaité, les femmes étant réticentes à se lever tôt.

Rentrés chez eux, les Roland, qui ont invité madame Rosémilly, apprennent qu’un notaire désire les rencontrer, pour une histoire d’héritage inattendu. En effet, un vieil ami de la famille du nom de Maréchal, qui ne s’est jamais marié, et qu’ils n’avaient pas revus depuis des années, depuis leur départ de Paris et même avant, vient de décéder, léguant toute sa fortune à Jean. Pour une bonne nouvelle, c’est une bonne nouvelle, même s’ils sont quelque peu attristés par cette annonce. Pierre et surtout Jean ne se souviennent plus trop de cet homme prodigue.

Pierre ressent une pointe s’insinuer en son esprit. Pourquoi Jean et uniquement Jean comme seul héritier ? Une question qui ne tarabuste pas les autres membres de la famille, mais lorsqu’il en parle à une serveuse qu’il connait plus ou moins, et à un ami pharmacien, un vieux Polonais dont les affaires périclitent faute de clientèle dans ce quartier d’indigents, une même réflexion, émise différemment mais dont le sens est identique, l’amène à se demander si derrière cet héritage ne se cacherait pas une faute commise par sa mère. Et Jean ne serait-il pas le fils de ce Maréchal trop prodigue de sa fortune ?

Ses espoirs de s’installer dans un grand appartement de prestige sont bientôt balayés car non seulement il jongle avec les finances, mais de plus sa mère et son frère, qui ignoraient ses intentions, viennent de louer ce logement. Et d’autres petits faits attisent la jalousie qui le taraude, pourtant il ne possède aucune preuve.

 

Presque tout ce court roman est axé sur Pierre, sur ses réactions, sur ses sentiments, sur ses recherches, ses envies, ses espoirs, ses désillusions, sa jalousie, ses colères, ses affrontements verbaux envers son frère, ses insinuations et ses piques envers sa mère. Sa mère qui peu à peu se renferme, se recroqueville, tandis que le père et son frère ne se rendent compte de rien, ou presque. Il est possédé par une violence intérieure qu’il a du mal à canaliser et qui ne s’évacue oralement qu’envers certains membres de la famille.

Car Pierre ne peut s’empêcher de faire part de ses soupçons à Jean qui ne comprend pas ce qui arrive. Quand à la très jeune veuve, madame Rosémilly, elle se trouve en porte-à-faux dans ce drame familial.

Un roman psychologique dont les deux frères sont les principaux protagonistes dans une situation qui n’est pas nouvelle. Seulement, contrairement à ce qu’il se passait dans les familles aisées, chez les nobles, ce n’est pas l’aîné qui se trouve favorisé mais bien le cadet. Or cet état de fait n’est pas le cadet des soucis de Pierre.

Un peu la parabole biblique d’Abel et Caïn, cette jalousie qui fait se dresser deux frères l’un contre l’autre, deux frères totalement différents physiquement et moralement. Et l’on peut se demander comment il se fait que les parents, le père surtout, ne se soit aperçu de rien.

Ce roman est précédé d’une préface de l’auteur sur le Roman en général.

Guy de MAUPASSANT : Pierre et Jean. Collection Librio N°151. Editions E.J.L. Parution 6 juin 2018. 128 pages. 2,00€.

ISBN : 978-2290165454

Partager cet article
Repost0
3 février 2020 1 03 /02 /février /2020 05:25

En espérant qu’ils ne vont pas importuner les oreilles sensibles des néo-ruraux !

Maurice PERISSET : Les Tambours du Vendredi Saint.

Tous les Vendredis Saints, à Vars-les-Thermes, petite station thermale du Vivarais, une troupe d’amateurs joue la Passion du Christ et organise une procession qui mène de l’église au calvaire.

Le commissaire Jardet et son fils Raphaël, accompagnent la tante Alberte. Tandis que Raphaël filme la procession, Jardet est intrigué par l’interprète du rôle de la Vierge, Marie Burzet, qui semble apeurée avant de s’écrouler, mortellement atteinte par une arme à feu. Elle est la cinquième victime en quatre ans, aussi Jardet — dont on a pu suivre quelques-unes des aventures, notamment dans Le banc des veuves et Pieds et poings liés — ne peut s’empêcher, avec Raphaël, de s’immiscer dans cette affaire et le commandant de gendarmerie n’y voit aucune objection. Coïncidence, toutes les victimes faisaient plus ou moins partie de la troupe de théâtre amateur.

Raphaël assiste aux répétitions d’une pièce due à un jeune auteur local, Christophe. Marie devait tenir un petit rôle et il faut songer à la remplacer. Mais les trois prétendantes au rôle reçoivent des lettres de menaces. Jardet enquête auprès des proches, des parents, des amis des précédentes victimes et ressent des réticences dans chacun des entretiens. L’une des victimes, Valérie, a été retrouvée étranglée au fond d’un puits. Alain, en voulant éviter un camion, n’a pas survécu à un accident de moto, son engin ayant été saboté. Caroline est morte noyée, meurtre déguisé en suicide quand elle a échappé à la secte dont elle faisait partie.

Au cours d’un concert en plein air, le commissaire est alerté par un étrange manège entre Christophe et Irène Lacoste, la mère de Caroline à qui un inconnu vole son sac à main. Jardet continue ses investigations officieuses chez Karsen, un riche olibrius chez qui a été découverte la quatrième victime, un adolescent mort, apparemment, d’hydrocution, qui n’a pu être identifié. Karsen lui aussi a reçu des messages d’intimidation. Le sac d’Irène est retrouvé et Jardet s’intéresse à son contenu, un petit carnet noir appartenant à Alain sur lequel figurent notamment les adresses des parents des victimes. En compulsant les programmes subtilisés par Raphaël dans les archives du théâtre, Jardet apprend que l’avant-dernière pièce programmée, mais non jouée, était signée Cyrille de Vilars qui voulait absolument que son protégé, Sébastien le noyé, joue le rôle principal, ce qui n’arrangeait pas les affaires de Christophe, selon les propres dires du metteur en scène-auteur local.

Dans un garage que louait Marie, Jardet et les gendarmes mettent la main sur une vieille machine à écrire, des bristols vierges, similaires aux lettres de menaces, des lettres écrites par Valérie à Alain et des dossiers, des coupures de presse relatant les crimes ainsi que la robe jaune que portait Caroline lors de sa fuite de la secte. Puis, Raphaël surprend dans les coulisses du théâtre une conversation édifiante entre de Vilars et Christophe, de laquelle il ressort que Sébastien se serait noyé accidentellement. Il aperçoit également une silhouette féminine cachant un objet : un revolver qui pourrait être l’arme du crime ayant servi à supprimer Marie.

 

Partant d’une mise en scène peu commune, cette procession religieuse sous forme de chemin de croix, Maurice Périsset nous invite à nous plonger dans le cœur et l’âme d’une petite ville et à démêler le vrai du faux.

Ou plutôt à faire la part du dit, pas toujours explicite, du non-dit qui recèle dans ses silences ou ses sous-entendus, plus de messages que d’explications laborieuses.

Chacun des protagonistes se retranche derrière un mur de silence, de fausse pudeur, comme les commères qui ferment leurs fenêtres et ne peuvent s’empêcher de regarder à travers les interstices des lames de bois de leurs volets.

Maurice PERISSET : Les Tambours du Vendredi Saint. Collection Dossiers du Quai des Orfèvres. Editions du Rocher. Parution 13 juin 1991. 250 pages.

ISBN : 978-2268011691

Partager cet article
Repost0
17 janvier 2020 5 17 /01 /janvier /2020 05:08

O Corse île d'amour
Pays où j'ai vu le jour
J'aime tes frais rivages
Et ton maquis sauvage…

Gustave GAILHARD : La fille du bandit.

Le petit village de Campolino, sis quelque part dans un coin perdu de l’île de Beauté, est en deuil.

Gelcomina Malati vient de décéder et les pleureuses se tiennent autour du cercueil, égrenant leurs lamentations et leurs souvenirs. Un homme regarde discrètement par la fenêtre. Parmi ceux qui se recueillent, Matteo Malati, son mari, maire de la commune, propriétaire de deux scieries. Et la fille Giovanna, réputée pour être la plus belle fleur du canton avec ses dix-huit printemps arborés fièrement.

Une vieille femme, ayant terminé son service de veille et de recueillement, sort de la maison en deuil. Elle est abordée par Nazarello, l’homme qui regardait à travers les carreaux. Il est en fuite depuis de longues années après avoir exécuté une vengeance. Le hors-la-loi demande à celle qu’il nomme Assunta et fut la mère de son ami, traitreusement assassiné et dont il vengé la mémoire, de déposer discrètement un scapulaire dans le cercueil de Gelcomina. Assunta accepte.

La célébration mortuaire se déroule sans incident notable. Matteo depuis ce décès est songeur tandis que Giovanna est réconfortée par son ami de cœur, Paolino. Ils sont jeunes, ils s’aiment. Mais, malgré son statut de contremaître dans l’une des scieries de Matteo, il ne peut prétendre épouser Giovanna. En effet le père de la jeune fille préfère qu’elle se marie avec Enrico.

Et Enrico surprend les jeunes gens en plein conciliabule amoureux. Enrico est jaloux et il provoque Paolino avec son couteau. Le drame éclate. Enrico reste sur les pierrailles du maquis et Paolino est suspecté de meurtre alors qu’il ne s’agit que d’un malheureux accident.

Heureusement Nazarello le hors-la-loi veille au grain, mais pour autant Paolino sera-t-il disculpé et quel sera son avenir avec Giovanna ? Et qu’adviendra-t-il de Nazarello ?

 

Le titre de ce roman est assez ambigu car l’épilogue ne confirme pas ce que le lecteur pourrait attendre de cette affirmation. Comme si l’auteur ne désirait pas expliquer davantage ce qu’il sous-entendait au départ, ou comme s’il s’était rétracté.

Le personnage de Nazarello est présent comme une ombre furtive, fugitive, et pourtant il imprègne les esprits à cause de son passé d’assassin présumé.

Pour autant, qui n’est pas considérée comme un roman d’amour mais un roman dramatique, cette historiette est agréable à lire, nous plongeant dans le système d’une vendetta ancienne agrémentée d’une double histoire d’amour. Mais il est difficile d’en écrire plus, sauf à déflorer l’intrigue et l’épilogue.

Comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, il faut rappeler que Gustave Gailhard, auteur de fascicules et de romans chez Ferenczi, était en même temps directeur de collection chez le même éditeur. Pourtant il avait débuté chez Fayard et a fourni parallèlement des romans chez Tallandier.

Dans Panorama du roman historique, style et langage Éd.SODI, 1969, Gilles Nélod écrit : Gustave Gailhard, comme Albert Bonneau, a ouvert l’éventail des époques et des lieux. Ses romans, souvent longs, assez mal bâtis, cherchent les situations paroxystiques, les supplices atroces, les amours impossibles.

Ce n’est pas l’impression d’ensemble dénoncé par Gilles Nélod que reflète de ce roman, et peut-être faudrait-il lire d’autres romans pour se forger sa propre opinion. Mais le lecteur n’est pas obligé d’abonder dans le sens d’un critique littéraire, les goûts divergeant selon le lectorat, et il peut posséder sa propre sensibilité sans être obligé de suivre telle ou telle ligne imposée par un analyste.

 

Gustave GAILHARD : La fille du bandit. Le Petit Roman N°657. Editions Ferenczi. Parution le 2 juin 1938. 32 pages.

Partager cet article
Repost0
12 janvier 2020 7 12 /01 /janvier /2020 05:11

Attention au naufrage !

Max-André DAZERGUES : La barque d’amour.

Béatement allongés sur le sable, Yves KHerdan, marin pêcheur, et Anne-Marie, fille de pêcheur, devisent tranquillement de l’avenir. Ils sont amoureux et théoriquement, si tout va bien, ils vont se marier. Le soir, ils vont en mer à bord de l’Amphitrite, la frêle embarcation d’Yves, et ils passent le temps en déclarant leur amour et en s’embrassant.

Ils ont vingt ans, tout l’avenir est devant eux, ainsi qu’un peintre qui va changer leur destinée. En effet, Fernand Leduc, en apercevant les tourtereaux, a décidé de les coucher sur une toile. Plusieurs séances seront nécessaires, aussi leur donne-t-il rendez-vous le lendemain matin pour une nouvelle séance de pose.

Leduc raconte le soir même à Pierre Séruze, un ancien condisciple et jeune créateur de mode dont la réputation a franchi les frontières, cette rencontre. Mais comme il ne sait pas encore quel titre attribuer à sa toile, le tailleur parisien lui propose de l’accompagner. Tout de suite Séruze est ébloui par la joliesse et la fraîcheur d’Anne-Marie mais c’est lors d’une fête d’un Grand Pardon, alors qu’elle est habillée en costume local rustique, qu’il décide qu’elle doit devenir sa proie.

Il est descendu au Palacium, un établissement de luxe, et organise dans les salons du Chalet Blanc, un défilé de mode. Anne-Marie est conquise et accepte la proposition de Séruze de l’accompagner à Paris. Elle n’apprécie pas vraiment la mer et la capitale l’attire comme les phalènes le sont par la lumière.

Alors, malgré les objurgations de ses parents, et d’Yves qui est malheureux, elle accompagne Séruze à Paris et installée dans un hôtel particulier, deviendra rapidement sa maîtresse. Les semaines passent, et Séruze décide de se rendre sur la Côte d’Azur, où il possède un yacht, en compagnie d’Anne-Marie et de ses amis Maxime Fédéry, l’auteur de pièces de théâtre, et Frieda Berck, la comédienne. Et point n’est besoin d’avoir un texte pour que Frieda joue la comédie, surtout dans la vie.

Pendant ce temps, Yves, désabusé et meurtri dans son cœur, décide de s’engager dans la Marine de Guerre. Il embarque à bord du Patricia et peu après il se retrouve en rade de Toulon.

Or, alors que Séruze et compagnie visitent la Patricia, Anne-Marie retrouve par hasard Yves. Les deux jeunes gens se donnent rendez-vous le soir même mais ils ne savent pas que Frieda a entendu leur conversation.

 

Le style de Max-André Dazergues rappelle à cette époque celui d’Albert Bonneau : des points de suspension pour terminer les phrases, et de nombreuses répétitions.

Ce suprême accord du jazz en délire marquait au reste l’interruption du bal, et l’instant suprême était arrivé…

Ainsi le mot rustique est décliné au moins une dizaine de fois dans les vingt premières pages.

Une histoire d’amour certes, mais pas que, car l’auteur met l’accent sur l’attrait néfaste de la capitale auprès de petites provinciales naïves, encouragées par de riches Parisiens qui ne pensent qu’à les mettre dans leur lit.

La morale est sauve mais il faudra qu’Anne-Marie passe par de nombreuses épreuves tout autant psychiques que physiques, et Yves lui-même ne se relèvera pas sans être blessé moralement et corporellement.

Si le début de ce roman, que l’on pourrait qualifier de jeunesse, est quelque peu mièvre, ce sont la suite et l’épilogue qui valent le détour.

 

Max-André DAZERGUES : La barque d’amour. Collection Le Petit Livre N°884. Editions Ferenczi. Parution le 15 octobre 1929. 96 pages.

Partager cet article
Repost0
11 janvier 2020 6 11 /01 /janvier /2020 05:08

Vanina rappelle-toi
Que je ne suis rien sans toi …

Mario ROPP : Une fois, il y eut Vanina.

Lorsqu’elle se réveille ce matin-là, Nadine se souvient de son rêve. Un cauchemar peut-être, car elle a revu Hilda, sa chienne boxer qu’elle aimait tant et disparue pour toujours deux ans auparavant.

Herbert, son mari, le mari de Nadine je précise et non pas de Hilda, lui non plus n’est pas en forme. Ils se sont mariés cela fait trois ans environ, mais il pense toujours à Vanina, sa première femme, décédée accidentellement quelques années auparavant.

Ils habitent Paris où il travaille comme commercial pour une imprimerie située à Belfort, et justement il a rendez-vous d’affaires avec son patron. Il doit rentrer le lendemain samedi et ils profiteront du week-end ensemble. C’est ce qu’espère Nadine, mais il ne donne pas de ses nouvelles et le lendemain matin Nadine, inquiète, téléphone à l’employeur de son mari.

Celui-ci confirme qu’il a bien vu Herbert la veille, qu’il est reparti le soir même, mais qu’il avait l’air soucieux.

Alors elle pense qu’il a fait une étape à La Coudre, un petit village situé entre Troyes et Ermont le château, où vivait Vanina. Peut-être effectue-t-il un pèlerinage. Nadine décide de se rendre sur place. Alors qu’elle part, sur la route qui longe la Petite Maison à La Coudre, d’étranges événements se déroulent.

Il ne fait pas encore tout à fait nuit en cette fin de journée de juin, et le gendarme Paul Valère qui circule pour son plaisir en moto, s’arrête non loin de cette Petite Maison qui lui rappelle tant de souvenirs. Rien n’a changé. L’échelle est toujours là, appuyée à une fenêtre du premier étage. Depuis dix ans. Depuis le départ de Vanina, dont il fut secrètement amoureux. Tout comme Abel qui tous les ans taille la vigne vierge qui grimpe le long du mur.

Justement Abel est présent, se promenant lui aussi. Et il annonce à Valère que quelqu’un est là, une voiture bleue étant garée dans le garage. La porte du garage était ouverte depuis dix ans et qu’elle soit fermée a attisé sa curiosité. Et il a entendu quelqu’un tousser dans la chambre de Vanina. Abel est toujours amoureux de Vanina et il l’attend, espérant la revoir. C’est à ce moment que Nadine arrive devant la Petite Maison et trouve sur son chemin Valère.

Elle entre dans la petite bâtisse, grimpe l’escalier et découvre dans la pièce un cadavre. Celui d’Herbert. Valère procède aux premières investigations et nul doute que l’homme a été abattu d’une balle de revolver. Mais il est improbable, selon les premières constations, que celui-ci se soit suicidé. Il existe des incompatibilités. Quoi que, lorsque l’on veut accuser quelqu’un de sa mort, il suffit de ruser et d’imaginer une mise en scène. Alors, Nadine et Abel se trouvent sous le coup des projecteurs, Valère se souvenant après coup avoir entendu un coup de feu.

 

Ce roman aurait très bien pu être publié dans la collection Angoisse tant l’atmosphère étouffante imprègne les premiers chapitres du livre. Mais cette collection avait été interrompue en 1974.

Cela aurait pu également être un meurtre en chambre close mais la solution est nettement plus tarabiscotée et l’intrigue est assez retorse.

Seuls quelques personnages gravitent dans cette histoire, dont quelques anciens amoureux de Vanina, des amoureux qui ne l’ont jamais oubliée et ignoraient qu’elle était morte trois ans auparavant dans un accident.

Mario Ropp plante le décor dans une région, sa région, et il n’est pas vain de penser qu’Ermont le Château n’est autre que le petit village d’Ervy-le-Châtel où elle vécut. Mais le lecteur est entraîné aussi à Belfort, Giromagny où Vanina connut une aventure avec un artiste peintre, et d’autres endroits touristiques comme les vestiges de l’ancien château du Rosemont petit fort situé à Riervescemont, dans le Territoire de Belfort.

 

Elle croyait rêver encore et le silence qui s’appesantissait autour d’elle contribuait à maintenir l’ambiance du rêve. Il n’y a jamais de bruit dans les rêves.

 

Les rêves, comme les souvenirs, ne peuvent toucher personne d’autre que soi-même.

 

 

Mario ROPP : Une fois, il y eut Vanina. Collection Spécial Police N°1244. Editions Fleuve Noir. Parution mars 1976. 224 pages.

Partager cet article
Repost0
4 janvier 2020 6 04 /01 /janvier /2020 05:26

Pour gouverner il faut avoir
Manteaux et rubans en sautoir.
Nous en tissons
Pour vous grands de la terre,
Et nous pauvres canuts
Sans drap on nous enterre

Aristide Bruant

Charles EXBRAYAT : Le chemin perdu.

En cette année 1816, le petit village de Tarentaize, situé à environ une quinzaine de kilomètres de Saint-Etienne, est, comme bien d’autres communes de France, coupé en deux. D’un côté les Bonapartistes qui n’acceptent pas l’exil de leur Empereur, de l’autre les Royalistes qui fêtent le retour sur le trône d’un Bourbon affilié à Louis XVI, Louis XVIII. Ce roi qui s’est allié aux étrangers est considéré comme un usurpateur par de nombreux villageois ayant servi dans l’armée impériale, malgré les stigmates qu’ils ont récoltés sur les champs de bataille.

Armandine, six ans, vit avec son grand-père Ambroise Mantel, ex-lieutenant aux voltigeurs, amputé d’une main depuis 1806 alors qu’il participait à l’une des nombreuses guerres engagées par Napoléon, ce qui ne l’empêche pas d’être toujours fidèle à l’empereur; sa grand-mère Elodie; Louise, sa mère, dont la tête, si elle est toujours sur ses épaules n’a plus tout à fait conscience de ce qu’il se passe autour d’elle depuis l’assassinat de son mari Honoré.

Armandine joue avec ses petits camarades d’école, entretenant une dévotion envers celui qui est mort car il avait refusé de crier Vive le roi ! Trois jeunes issus de la bonne société l’avaient fait passer de vie à trépas à cause de leurs convictions royalistes attisées depuis le retour de Louis XVIII sur le trône.

Alors le village est partagé entre les tenants de la royauté représentée par Louis XVIII et ceux qui professent une quasi adoration envers Napoléon malgré les centaines de milliers de soldats tombés aux champs d’honneur.

Pour autant, entre Ambroise Mantel et Landeyrat le Vieux, le nouveau maire qui a ceint l’écharpe lorsqu’Ambroise a dû lui céder, il existe une amitié sincère, et un profond respect. Leurs opinions diverges mais elles ne sont pas un obstacle entre eux. Ce sont des sages. Et entre eux le curé Mauvezin qui tente d’apaiser les tensions qui animent de temps à autre les villageois.

 

Armandine vit dans cette atmosphère qui déteint sur son caractère. Elle est amie avec Eugénie ainsi qu’avec Mathieu, le petit-fils de Landeyrat le Vieux. Mais les anicroches ne manquent pas de prétextes pour se batailler contre d’autres garnements, principalement contre Sophie, jolie gamine mais pimbêche.

Les années passent, Mathieu est amoureux d’Armandine, alors que Sophie le guigne et voudrait pouvoir le voler à son ennemie. Mais Armandine n’en a cure. Il n’est juste qu’un compagnon de promenades dans les bois, même si tout le village les voit mariés. Ambroise décède, Elodie est obligée de recruter du personnel, le jeune couple Christine et Gustave ainsi que la déjà âgée Agathe. Bientôt ils seront considérés comme appartenant à la famille.

Une tante d’Eugénie, la tante Marthe, vit à Saint-Etienne et tient une boutique de confection. Eugénie s’y rend tous les ans et en revient éblouie. Elle ne tarit pas d’éloges devant Armandine et lui vante les charmes de la ville. Et elle va quitter Tarentaize pour devenir modiste chez sa tante et bientôt se marier avec Charles.

Sophie peut bien tourner autour de Mathieu, Armandine n’en a cure. Elle aussi devient petite main chez la tante Marthe, et conquiert les clientes par son charme et sa diplomatie, trouvant toujours les mots justes pour les flatter et vendre des chapeaux encombrés de feuillages et d’oiseaux.

Armandine vit chez Eugénie et Charles et fait la connaissance de Nicolas, un ami qui prend ses repas chez le couple. Il est passementier dans la même usine que Charles mais il ne fait pas attention à la jeune fille qui tombe amoureuse de lui. Il ne pense qu’à se révolter contre les patrons, prônant la révolution des canuts lyonnais. C’est un Républicain convaincu et il n’hésite pas à se rendre dans la capitale de la soie pour combattre les royalistes, les patrons, l’armée et les forces de l’ordre.

 

Roman de terroir comme aimait Charles Exbrayat à mettre en scène des personnages vivant dans la Loire et la Haute-Loire quelques dizaines d’années auparavant, Le chemin perdu est aussi un roman historique et un roman social, le tout englobé dans une histoire d’amour.

De 1816 à 1846, l’auteur décrit une période de l’histoire qui traverse les règnes de Louis XVIII jusqu’à celui de Louis-Philippe, en mettant en évidence les nombreuses révoltes ouvrières. Une période beaucoup plus mouvementée que celle qui est narrée succinctement dans nos manuels scolaires, lorsqu’il y en avait, avec les nombreuses revendications ouvrières secouant cette région. Certes la révolte des canuts y est évoquée, mais aussi celle des mineurs de Rive-de-Gier.

Ils devinaient que ces hommes-là savaient de quoi ils parlaient quand ils maudissaient les patrons sans âmes, une police à la solde des riches, une magistrature qui se déshonorait par sa servilité envers le pouvoir.

 

Publié au début des années 1980, mais inscrit dans une période de la première moitié du XIXe siècle, ce roman pourrait très bien décrire notre début de siècle avec tous les mouvements sociaux qui se développent un peu partout. Un contexte historique immuable.

Il s’agit également de mettre en avant l’attrait de la ville avec son modernisme et la relative paix des champs, deux aspects qui se croisent et se révèlent en complète opposition de style de vie.

Tu préfères ton atelier sans air où un chef surveille l’esclave que tu es devenu plutôt que de vivre dans la liberté des champs.

 

Du jour où Nicolas découvre Tarentaize et une certaine forme de vie, il devient amoureux de ce coin de campagne. Un sujet de discorde entre Armandine et lui, la jeune femme préférant vivre à Saint-Etienne, rejetant tout un pan de son enfance.

Roman politique où l’idée du socialisme se forgeait dans les esprits :

En gros, les socialistes voudraient que les riches soient moins riches et les pauvres moins pauvres.

Une utopie car l’on sent bien qu’au contraire c’est l’inverse qui se produit.

 

Mais il s’agit également d’un roman d’amour, qui met longtemps à se déclarer, de par les ambitions et les revendications d’Armandine et de Nicolas. Et l’obstination d’Armandine à vouloir rester à Saint-Etienne, malgré tout, fait dire au curé de Tarantaize qu’elle a perdu le chemin, d’où le titre de ce roman fort, en préférant les artifices urbains au chemin de la vraie vie.

 

Première édition : Editions Albin Michel. Parution 7 avril 1982. 384 pages. Réédition décembre 1992.

Première édition : Editions Albin Michel. Parution 7 avril 1982. 384 pages. Réédition décembre 1992.

Charles EXBRAYAT : Le chemin perdu. Les bonheurs courts 2. Réédition Editions de la Seine. Parution mars 1990. 384 pages.

ISBN : 9782738202918

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
  • Contact

Recherche

Sites et bons coins remarquables