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12 avril 2019 5 12 /04 /avril /2019 04:24

Quelques nouvelles inédites de fort bon aloi du grand Jules Verne !

Jules VERNE : San Carlos et autres récits inédits.

Avant de publier en 1863 chez Hetzel, et après quelques corrections exigées par l’éditeur, Cinq semaines en ballon, Jules Verne avait déjà écrit quelques récits édités dans la revue Le musée des familles. Mais il avait également rédigé des nouvelles qui, pour des raisons expliquées dans la présentation de chaque texte, restèrent confinées dans un tiroir.

Ces quatre nouvelles et les deux textes suivant qui étaient des projets de romans inachevés sont donc réunis ici pour la première fois et proposés au grand public. Une première édition, à tirage limité, le fut dans le troisième volet des Manuscrits nantais en 1991 et comprenait en outre Un prêtre en 1839 et L’Oncle Robinson qui ont réédité dans des volumes indépendant toujours au Cherche-midi éditeur.

Mais on reconnait la patte de l’auteur, avec cette générosité qui l’animait, ce souci de précision dont étaient imprégnés ses romans, précisions géographiques et sociales, et avec toutefois une certaine désinvolture dans le traitement, afin peut-être de ne pas trop noircir le propos.

Dans Pierre-Jean, Jules Verne met en scène un Marseillais, qui a fait fortune sans rien devoir à qui que ce soit. L’homme désire visiter le bagne de TOulon, et il qui s’enquiert auprès du directeur d’un des forçats qui y est enfermé. Seul le matricule permet de retrouver celui qui y végète après une seconde condamnation et qui se rend utile en travaux de construction ou de rénovation sur un navire. Il demande à le voir et à lui parler en particulier, sollicitation qui lui est accordée sans aucun problème car l’intégrité de ce bourgeois n’est pas à mettre en doute. S’il désire converser avec le numéro 2224, alias Pierre-Jean, cela constitue le fond de l’intrigue, mais Jules Verne en profite pour, sinon dénoncer, décrire les conditions de vie des bagnards.

Le mariage de M. Anselme des Tilleuls est nettement plus léger, dans le style et dans le développement de cette histoire qui conte les efforts d’un professeur de langue latine essayant de trouver une épouse à son protégé, Anthelme des Tilleuls, le dernier représentant de cette famille anoblie par Louis le Bègue. Seulement le marquis des Tilleuls, âgé de vingt-sept ans n’est pas franchement agréable à regarder, et toutes celles que Naso Paraclet, ce professeur dévoué, lui présente ne sont guère loties par la nature non plus. De toute façon il cumule les échecs.

Ecrite probablement en 1855, alors que Jules Verne est du même âge que son héros célibataire forcé, et donc que le mariage pour lui est une préoccupation, un autre centre d’intérêt est mis en avant. Les locutions latines y font florès et les explications grammaticales ainsi que les déclinaisons prennent une place importante dans le récit. Seulement ce qui était bon jusqu’au milieu du siècle dernier ne possède plus la même saveur de nos jours, alors que le latin est de moins en moins enseigné.

Le siège de Rome se situe en 1848, alors que les Romains se révoltent contre la domination papale, une émeute qui préfigure une révolution. Des troupes françaises sont dépêchées sur place, mais l’organisation laisse à désirer et l’investigation de la ville est repoussée. Une trêve est conclue. Parmi les émeutiers, Andreani Corsetti, un ancien secrétaire du Pape Pie IX qui n’était plus en odeur de sainteté. Il se met d’office à la tête des insurgés. Parmi les soldats français, le capitaine d’état-major Henri Formont et ses amis le lieutenant de génie Annibal de Vergennes et la sapeur Jean Taupin. Formont veut assouvir une revanche, tuer Andreani, le ravisseur de son épouse. Drame de la vengeance dans un décor d’insurrection italienne, au cœur de la mêlée, et une armée française mal organisée.

San Carlos est un contrebandier espagnol qui passe la frontière pyrénéenne avec quelques compagnons, chargés de prensados, paquets de tabac pressé. Jacopo, l’un de ses indicateurs, l’informe que la douane française, menée par le brigadier François Dubois, est à sa recherche. Jacopo est accompagné d’un paysan des montagnes qui demande à San Carlos de lui vendre un millier cigares afin de les écouler près de Tarbes. L’homme les suit et bientôt il s’avère qu’il s’agit du brigadier Dubois qui rameute ses troupes au lac de Gaube. San Carlos et ses hommes embarquent à bord d’un canot et lorsque les douaniers pensent pouvoir les arraisonner, plus d’embarcation. San Carlos a tout simplement plongé dans les eaux du lac avec son canot transformé en sous-marin. L’on reconnait là les prémices du Nautilus mais surtout l’esprit imaginatif de Jules Verne même s’il ne donne guère de précision sur cette barque améliorée.

 

Les deux textes suivants sont les trois premiers chapitres d’un roman jamais terminé, Jédédias Jamet, mettant en scène un propriétaire tourangeau estimé de tous par son tempérament calme, posé, n’ayant rien à se reprocher puisque ne possédant aucun défaut, et qui va quitter sa bonne ville de Tours et sa famille, sa femme Perpétue et ses deux enfants à la conquête d’un héritage qui devrait le mener à Rotterdam puis aux Amérique. Les trois premiers chapitres sont consacrés à sa présentation, le reste du récit qui, au vu des premières pages, promet d’être burlesque, résidant en quelques notes.

Voyage d’études, texte inachevé lui aussi sera repris en partie par Michel Verne, le fils de Jules, dans le roman L’étonnante aventure de la mission Barsac. Toujours à la pointe de l’innovation, Jules Verne avait imaginé que les autochtones parlaient l’Espéranto, langue nouvelle construite par Ludwik Zamenhof, à partir d’une langue véhiculaire provenant d’environ cent-vingt pays.

Ces nouvelles et textes présentent de nombreuses facettes de l’écrivain, facettes qui seront par la suite plus ou moins exploitées sous la houlette de l’éditeur Jules Hetzel qui désirait publier des ouvrages pédagogiques et dont l’aspect scientifique primait. Mais l’on se rend compte que déjà Jules Verne excellait dans les descriptions géographiques et historiques ainsi que dans celles psychologiques et physiques des personnages, peut-être trop parfois au détriment de l’intrigue.

Et, afin de ne pas bouder notre plaisir, signalons que les illustrations de couverture et intérieures sont de Tardi.

 

Sommaire :

Pierre-Jean.

Le mariage de M. Anthelme des Tilleuls.

Le siège de Rome.

San Carlos.

Jédédias Jamet.

Voyage d'études.

 

Jules VERNE : San Carlos et autres récits inédits. Illustrations de Tardi. Collection La Bibliothèque Verne. Le Cherche-midi éditeur. Parution le 1er avril 1993. 288 pages.

ISBN : 978-2862742670

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8 avril 2019 1 08 /04 /avril /2019 06:38

La face sombre de la Ville-Lumière !

PARIS NOIR. Recueil collectif de nouvelles noires présenté par Aurélien Masson.

A première vue, Paris Noir ne pourrait être qu’un simple recueil de nouvelles, comme bien d’autres, dont les auteurs font partie du gratin de la littérature noire, Didier Daeninckx, Jean-Bernard Pouy, Hervé Prudon ou Marc Villard ; d’autres se forgeant doucement un nom sur les grilles du Panthéon de ce genre littéraire comme DOA, Jérôme Leroy, Laurent Martin, Patrick Pécherot ou Chantal Pelletier ; les derniers possédant la clé et n’ayant plus qu’à entrouvrir la porte tels Salim Bachi, Dominique Mainard et Christophe Mercier.

Mélange heureux d’anciens prenant sous leurs ailes protectrices ces oisillons qui ne demandent qu’à s’ébrouer avant de s’envoler sous l’œil bienveillant et tutélaire d’Aurélien Masson, patron depuis 2005 de la Série Noire (depuis il a été remplacé).

Le propos de ce recueil est de montrer Paris comme on ne le voit jamais sur les cartes postales. Un Paris inconnu des touristes qui passent sans voir les quartiers de la capitale, se précipitant sur les icones obligées. Des quartiers qui parfois ressemblent à de petits villages, proches des centres dits d’intérêt, et auxquels on ne prête guère attention.

Chaque écrivain possède ses points d’ancrage (d’encrage ?), ses quartiers de prédilection et nous guide dans un Paris méconnu et que nous côtoyons, parisiens, banlieusards ou simples touristes avides de découvertes.

Ainsi la gare du Nord, et ses cariatides aux gros seins qui regardent passer les voyageurs pressés. Qui les scrutent vraiment et qui connait les à-côtés de cette bâtisse, le canal Saint-Martin, et ses agents de l’état qui se déchirent sur fond de sécurité du territoire ? Ainsi les Halles et la Rambut’ (la rue Rambuteau) chères à Marc Villard qui explore le monde des prostituées, de la drogue et des flics pourris, et ses clubs de jazz.

Ainsi le Quartier Latin dans lequel deux Maghrébins imaginés ( ?) par Salim Bachi qui ne sont pas vraiment intégrés malgré toutes les connaissances didactiques du Grand-Frère. Des images rémanentes, des retours sur une vie antérieure pour le héros narrateur de Laurent Martin, dans le quartier Daumesnil, narrateur qui est parti de chez lui dix ans auparavant et qui revient pour le mariage de sa sœur. Il aurait mieux fait de rester dans son sous-marin ou le garage dans lequel il travaille maintenant. Tout ça pour faire plaisir à la famille !

Et ce Chinois qui pensait déguster la bonne cuisine française et qui passera à la casserole (c’est une image) par la volonté d’une ancienne nageuse tout en muscles et en amours déçues qu’elle aimerait pouvoir déguster à sa convenance.

Lieu récurrent : les cafés, dans lesquels les habitués se mêlent avec méfiance aux protagonistes de passage qui ne cherchent pas à s’encanailler comme le pékin de province, mais qui résolvent plus ou moins bien leurs petites affaires, leurs amours, leurs échecs, leur rancunes, leurs mystères.

Mais attention, ceci n’est pas un guide touristique à l’usage de curieux en mal de sensations fortes. Vous ne rencontrerez pas ses personnages qui se fondent dans la foule, vous n’entrerez pas dans leur intimité, professionnelle, amoureuse, vous passerez peut-être près d’eux mais vous ne les reconnaitrez pas. Laissez-vous plutôt porter par ses histoires sorties de l’imagination d’auteurs qui grattent le vernis pour nous dévoiler l’envers du décor.

Enfin, et si j’ai gardé cette information pour la fin, pour la bonne bouche comme on dit, c’est parce qu’elle est d’importance, cet ouvrage est la réédition d’un recueil paru en 2007… aux Etats-Unis !

Mais Aurélien Masson nous en dit plus dans ses deux introductions, l’une consacrée à l’édition américaine, l’autre à la version française.

Quelques repères géographiques et bibliographiques :

Le Quartier latin vu par Salim Bachi
Montorgueil vu par Didier Daeninckx
Oberkampf vu par DOA
La Gare du Nord vue par Jérôme Leroy
Belleville vu par Dominique Mainard
Daumesnil vu par Laurent Martin
Les Grands Boulevards vus par Christophe Mercier
Les Batignolles vues par Patrick Pécherot
Ménilmontant vu par Chantal Pelletier
Le Marais vu par Jean-Bernard Pouy
La rue de la Santé vue par Hervé Prudon
Les Halles vues par Marc Villard

Première édition : Editions Asphalte. Parution 3 juin 2010. 250 pages.

Première édition : Editions Asphalte. Parution 3 juin 2010. 250 pages.

Autre édition : Collection Folio policier N°655. 400 pages. 7,50€.

Autre édition : Collection Folio policier N°655. 400 pages. 7,50€.

PARIS NOIR. Recueil collectif de nouvelles noires présenté par Aurélien Masson. Collection City. Editions Asphalte. Parution 4 avril 2019. 334 pages. 12,00€.

ISBN : 978-2918767879

Première édition : Editions Asphalte. Parution 3 juin 2010. 250 pages.

Autre édition : Collection Folio policier N°655. 400 pages. 7,50€.

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2 avril 2019 2 02 /04 /avril /2019 06:23

La science-fiction pour les Nuls ? Mieux que ça !

Jacques SADOUL : Une histoire de la science-fiction 2. 1938 – 1957

Anthologiste, rédacteur de nombreux ouvrages de référence sur la littérature populaire aussi bien dans la science-fiction, le roman policier ou la bande dessinée, directeur de collections, romancier, Jacques Sadoul était un touche-à-tout que l’on pourrait qualifier de génie, si ce mot n’était galvaudé. Seul peut-être dans le domaine du roman n’avait-il pas eu le succès qu’il était en droit d’attendre, mais il est difficile d’exceller partout même si certains de ses ouvrages valaient largement le détour.

Dans ce volume 2 de cette histoire de la science-fiction, qui en comporte 5 dont un consacré au domaine français, Jacques Sadoul propose onze textes d’auteurs américains qui marquèrent non seulement les lecteurs mais innovèrent en formant la genèse de la science-fiction moderne. De nombreux auteurs de la nouvelle génération se réfèrent souvent à ces aventuriers de la littérature, explorant toutes les facettes de ce domaine sans complexe et sans tabou.

Parmi ces auteurs, certains sont totalement méconnus, n’ayant que peu produit, écrit, et publiés en France dans la célèbre revue Fiction qui est la Bible des amateurs, tout comme le fut Mystère Magazine dans le domaine policier, tous deux d’obédience américaine. Depuis la disparition de ces magazines, il n’existe plus, en France, l’équivalent même si certaines revues comme Le Bélial et quelques autres qui relèvent plus du fanzine paraissent toujours. Mais elles ne sont pas disponibles en kiosque, ce qui nuit à leur image.

Seules trois nouvelles sont inédites, les autres ayant été publiées soit dans la revue Fiction, mais il y a déjà longtemps dans les années 1950, ou alors aux éditions J’ai Lu dans les années 1970, dans des anthologies. Mais le plaisir de les relire, surtout lorsqu’on les a oubliées, est sans égal. Et puis cela offre un vaste panorama de la diversité du genre.

Parmi ces textes, je retiendrai plus principalement Qui a copié de Jack Lewis, qui est une nouvelle épistolaire. Un lecteur, en l’occurrence l’auteur, se voit refuser par le rédacteur de Deep Space Magazine un manuscrit intitulé La Neuvième Dimension, sous prétexte que ce texte a déjà été publié dix-huit ans auparavant, en 1934, dans une autre revue et signé par le grand Todd Thromberry. Or Jack Lewis se défend d’avoir plagié un texte et par ailleurs personne ne connait ce Todd Thromberry qui manifestement serait célèbre. S’ensuit un savoureux échange de courriers.

L’éclat du Phénix, de Ray Bradbury, est une ébauche de Fahrenheit 451 mais publiée en 1963 pour la première fois dans Fiction N°123 alors que le roman lui date de 1953. Nul ne peut dire si cette nouvelle avait-elle écrite avant et laissée dans un tiroir ?

Robert Abernathy dans Un homme contre la ville met en scène un personnage qui s’enfuit d’un local après l’avoir soigneusement fermé. Il jette la clé dans un égout puis traverse la ville échappant à de nombreux dangers. Jusqu’au moment où il se demande s’il ne ferait pas mieux de revenir en arrière afin d’arrêter le processus qu’il a enclenché.

Charles Harness, dans L’enfant au proie au temps, nous entraîne dans un curieux voyage de paradoxe temporel. Une jeune fille âgée de vingt ans n’a jamais eu de relation d’affection avec sa mère qui est considérée comme une voyante extra-lucide et une prévisionniste de première force dont les avis sont suivis par les membres les plus hauts placés. Ses prédictions, publiées dans Vues sur le futur, obtiennent un franc succès et son développement des problèmes cruciaux sont infaillibles. Cette jeune fille n’a jamais connu son père, décédé, jusqu’au jour où celui-ci réapparaît. Une histoire bilboquet dans le temps à vingt ans de distance.

 

Ce recueil possède l’avantage de mettre en présence quelques grands maîtres de la science-fiction de l’époque, et pour le néophyte de pouvoir lire quelques textes de conception diverse et dont les thèmes ne sont pas répétitifs, mais offrent une large palette de ce qui se produisait alors.

Mais il pourra intéresser également tous ceux qui se piquent de lire de la science-fiction mais sont trop jeunes pour avoir connu cette époque et les revues françaises qui les publiaient. Chaque texte est précédé d’une présentation de l’auteur, ce qui ne nuit pas, au contraire.

Naturellement, cet article n’est qu’une ébauche, une approche de ce recueil, mais il faut bien laisser une part d’ombre et ne pas tout dévoiler, sinon où serait l’intérêt de la lecture !

 

Sommaire :

Introduction signée Jacques Sadoul.

VAN VOGT A.E. : Bucolique

LEWIS Jack : Qui a copié ?

ABERNATHY Robert : Un homme contre la ville

HARNESS Charles L. : L'enfant en proie au temps

BRADBURY Ray : L'éclat du Phénix

HEINLEIN Robert : Ces gens-là

SCHECKLEY Robert : La clé laxienne

MATHESON Richard : Cycle de survie

CLARKE Arthur C. : L'étoile

SIMAK Clifford D. : Escarmouche

BROWN Fredric : F.I.N.

Jacques SADOUL : Une histoire de la science-fiction 2. 1938 – 1957 L’âge d’or. Collection Librio N°368. Editions E.J.L. Parution le 20 juin 2000. 126 pages.

ISBN : 978-2290305317

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25 mars 2019 1 25 /03 /mars /2019 05:09

Il est vrai qu’il y verra mieux !

William IRISH : La Liberté éclairant le mort.

Bien connu en France pour au moins deux de ses romans adaptés au cinéma, La mariée était en noir et La sirène du Mississipi, William Irish de son véritable patronyme Cornell Woolrich, fut un insatiable et infatigable rédacteur de nouvelles dont l’un des aspects principaux résidait dans le suspense et l’angoisse qui englobaient pratiquement tous ses textes.

Et quand j’écris bien connu, ce sont surtout les films, les réalisateurs et les interprètes des films qui sont connus, car le nom de William Irish ne dit presque plus grand-chose sauf à quelques vieux routiers de la littérature policière américaine de suspense. La mariée était en noir par exemple, film de François Truffaut en 1968 avec Jeanne Moreau, et La sirène du Mississipi du même François Truffaut avec Jean-Paul Belmondo, Catherine Deneuve et Michel Bouquet. Mais pour vous rafraîchir la mémoire, le mieux est peut-être de vous rendre sur un site qui lui est consacré.

Ce recueil, composé de quatre nouvelles, est presque la quintessence de son œuvre, ou plutôt de l’esprit qui anime son œuvre. Un suspense habilement ménagé avec une dose d’humour sous-jacent, et dont l’épilogue laisse parfois au lecteur le soin d’imaginer certains aspects de l’histoire. En dire trop, de la part de l’auteur, aurait effacé les parts d’angoisse et de suspense, qui imprègnent ses nouvelles.

 

La Liberté éclairant le mort (The Corpse in the Statue of Liberty – Traduction de M. B. Endrèbe) :

Accusé par sa femme de trop regarder la télévision et de boire des bières en rentrant du travail, ceci après sept mois de mariage - au lieu de se cultiver, lire par exemple, d’aller dans des musées ou autre - un jeune policier décide de visiter la statue de la Liberté. Il prend le bateau qui rejoint l’île sur laquelle est érigée la statue en compagnie de quelques passagers puis grimpe jusqu’au faite. A mi-montée, il aperçoit un homme, en surcharge corporelle, qui se repose sur un banc disposé exprès, entame une conversation, puis continue son ascension. En haut il peut découvrir New-York et l’océan, mais surtout une jeune femme inscrivant quelque chose sur le montant des vitres, comme bien des visiteurs le font. Il redescend, ne retrouve pas l’inconnu sur son banc puis interroge le liftier qui dirige l’ascenseur situé dans le socle de la statue. L’employé n’a pas vu l’inconnu aussi notre policier remonte jusqu’au banc pour découvrir le cadavre dans une sombre anfractuosité menant au bras de la statue. Le travail d’un policier ne s’arrête jamais. C’est également un bon moyen de visiter cette statue comme si vous y étiez.

 

Entre les mots (Murder Obliquely – Traduction de M.B. Endrèbe: cette nouvelle, la plus longue du recueil, met en scène quelques personnages, dont Dwight Billings, un homme riche qui envoie un jour une nouvelle policière. Annie Ainsley, la directrice d’un périodique consacré à la publication de nouvelles policières, et son assistante, Joan, ne sont pas vraiment emballées par ce texte mais comme il faut boucler le magazine et qu’il y a une place à combler, elles le corrigent et en informent l’auteur avant de le publier. Annie est agréablement surprise lorsque ce trentenaire se présente au bureau, elle une quadragénaire qui n’a jamais eu d’amoureux dans vie. Ils font plus ample connaissance, elle se rend chez lui, un appartement luxueux qu’il a reçu en héritage, et prennent un verre ensemble. Seulement la petite amie de Dwight arrive en compagnie d’un bellâtre, et repart, après une altercation, en laissant sur place, manteau et vêtements, quasiment nue. En réalité Dwight est toujours marié et Annie se trouve entre deux feux. Une étude psychologique sur deux personnages, Dwight et Annie, qui à l’évidence s’aiment mais ne peuvent conclure. C’est également une leçon d’écriture destinée aux lecteurs qui se piqueraient de rédiger des nouvelles.

 

Le mari de Miss Alexander (Murder Obliquely – Traduction M.B. Endrèbe) : Vétéran de la dernière guerre, ayant perdu une main dans un combat, Blaine Chandler attend le retour de sa femme, chez lui seul, non, pas seul puisqu’il est en compagnie de son chien. Elle n’a pas déserté le foyer conjugal miss Alexander, mais elle fréquente les tournages cinématographiques. Elle est devenue une vedette fort demandée et souvent les correspondants au téléphone ont la mauvaise habitude d’oublier son nom de Chandler, pourtant connu en littérature, au profit de celui de sa femme. Sa main manquante est un handicap qui le gêne dans certaines démarches même s’il parvient sans difficulté, ou presque, à allumer ses cigarettes avec une allumette d’une seule main. Mais le tournage d’un film est parfois dangereux et il apprend que sa femme vient d’être victime de brûlures. Elle n’est pas décédée, heureusement, mais il en résultera toutefois quelques conséquences.

 

Pour acquit (I.O.U.- 1938. Traduction de G. Sollacaro) : Jeune inspecteur de police, Clinton regagne sa demeure là-haut sur la colline, à bord de son antique véhicule. Sa délicieuse femme et sa non moins délicieuse fille de sept ans l’attendent et ils doivent aller cinéma. La gamine s’engouffre dans le véhicule alors que Clinton et sa femme finissent de se préparer. Hélas, le frein à main a peut-être été mal mis ou la gamine a joué avec, le véhicule commence à descendre la rue. Clinton a beau courir, il ne peut empêcher sa voiture de basculer par-dessus le parapet et tomber dans la rivière. N’écoutant que son courage, Clinton se jette à l’eau, oubliant qu’il ne sait pas nager. Heureusement, un automobiliste passant par là sauve d’abord le père, puis la fille. Tout est bien qui finit bien. L’inconnu repart sans attendre de remerciements. Cinq ans plus tard, il demandera à Clinton de faire un geste en sa faveur, accusé qu’il est de meurtres. Un cas de conscience se présentera alors à Clinton.

 

Quatre nouvelles d’inspiration différente mais qui mettent en avant tout le talent de William Irish, et jouent sur le côté psychologique des personnages.

 

William IRISH : La Liberté éclairant le mort. Recueil de nouvelles. Collection Un Mystère N°419. Editions Presses de la Cité. Parution 26 juin 1958. 192 pages.

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14 mars 2019 4 14 /03 /mars /2019 05:56

Posologie : Une histoire écrite par Conan Doyle tous les matins pendant quatre jours !

Conan DOYLE : Un document médical.

Ce recueil comprend quatre nouvelles médicales écrites par Sir Arthur Conan Doyle dans les années 1893 et 1894 et rééditées à plusieurs reprises dans divers supports et dans le recueil Sous la lampe rouge puis reprises sous le titre Contes de Médecins chez Robert Laffont, Néo et Bouquins.

 

Un document médical (A medical document - 1894), nouvelle qui donne son titre à ce recueil, met en présence trois médecins qui échangent leurs souvenirs et leurs appréciations sur quelques cas médicaux dont ils ont eu à s’occuper. Dans la même pièce, un jeune homme rédige leurs souvenirs et l’on peut penser que ce jeune homme pourrait être Conan Doyle lui-même jeune. Et l’on se rend compte à la lecture combien la médecine a évolué, ce qui s’apparente presque à un document révélateur, même si parfois l’auteur ne manque pas d’ajouter des pointes d’humour.

 

La troisième génération (The Third generation – 1894) nous entraîne dans le cabinet d'un docteur fort occupé. Un patient se présente, pressé, se présentant comme sir Francis Norton et donne sa carte au domestique qui transmet. Il entend bien de l'antichambre des éclats de voix provenant du cabinet comme si deux joueurs s'amusaient aux cartes. Il se plaint d'un tibia, d'une vue un peu faible et d'autres maux. Ce qui fort le toubib qui justement est en train de rédiger une monographie sur le mal dont soufre son patient.

 

Dans Une question de diplomatie (A Question of Diplomacy – 1892) nous entrons dans l’intimité du ministre des Affaires étrangère britannique, lequel est atteint de goutte ce qui l’oblige à rester chez lui et négliger les affaires courantes. Il refuse que sa fille Ida se marie avec le jeune lord Arthur Sibthorpe, prétendant que le jeune homme, fils du plus pauvre duc anglais ne possède ni terre ni carrière. Sa femme Clara se montre plus diplomate que le ministre, l’amenant à réviser sa position.

 

Enfin, Dans les temps reculés (Behind the Times – 1894) pourrait être un souvenir de jeunesse de Conan Doyle, tout comme dans Un document médical. Un jeune médecin se moque des pratiques qu’il juge anciennes et non adaptées de la part d’un vieux toubib qui a procédé à sa naissance. Seulement, les bons vieux remèdes, parfois, sont plus efficaces que toutes les nouvelles médications et l’on a quelquefois besoin d’un plus ancien que soi. Une morale qui clôt avec humour une nouvelle écrite par un médecin qui connaissait le métier.

 

L’intérêt de ces nouvelles ne se réduit pas uniquement au plaisir de la lecture, mais montre une époque révolue, une sorte de documentaire sous forme de récits narrant la vie et les à-côtés des médecins, qu’ils soient généralistes ou spécialistes dans la seconde moitié du XIXe siècle alors que les progrès commençaient à être significatifs dans bien des domaines médicaux.

Les renseignements concernant cette édition ont été recueillis sur le site anglais ci-dessous.

Conan DOYLE : Un document médical. Collection Rouge N°22. Société édition et de publications. Parution 1906. 100 pages.

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8 mars 2019 5 08 /03 /mars /2019 05:12

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague

Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues

Et de vagues rochers que les marées dépassent,

Et qui ont à jamais le cœur à marée basse.

Avec infiniment de brumes à venir

Avec le vent d'ouest écoutez-le tenir

Le plat pays qui est le mien.

Gérard PREVOT : La nuit du Nord.

Dans la lignée des fantastiqueurs belges, Gérard Prévot est à mettre à égalité (presque) avec Jean Ray, Thomas Owen, Michel de Ghelderode ou encore Jacques Sternberg. Il occupe une place de choix pourtant il est quelque peu méconnu même s’il a signé des ouvrages sous les pseudonymes de Francis Murphy, Red Port et probablement sous l’alias collectif de Diego Michigan.

Les trois nouvelles de ce recueil sont ancrées dans le Nord, en Belgique plus précisément, à Bruges, Ostende, et leurs environs avec toutefois, pour les deux premières, une petite incursion dans le Sud. Peut-être afin de soulever quelque peu le voile de brume qui les environne et pour mieux les y replonger ensuite. Mais toutes trois d’inspiration différente, entretenant le mystère avec une pointe de science-fiction.

D’origine méditerranéenne, Laurence Di Malta se trouve par hasard à Bruges par un soir de rude hiver. Elle rencontre un peintre, Herman Kuttner, trente ans, sur le seuil d’une taverne. Ils ne font que bavarder, le reste ce sera pour plus tard, peut-être. Le lendemain, elle entre dans une galerie de peinture et s’arrête longuement devant une toile de Kuttner. Elle en oublie ses gants sur un divan et téléphone le soir même au directeur de la galerie. Celui-ci lui envoie à son hôtel non seulement ses gants mais une lettre signée Kuttner. Est jointe à cette missive une toile du peintre. En récompense elle le retrouve aussitôt et là se produit ce que vous attendiez tous mais que je ne vous décrirais pas puisque ce n’est pas l’objet de l’histoire. Sachez toutefois que voulant rentrer à son hôtel, elle se perd et se rend compte qu’elle arrive par plusieurs fois dans la même impasse. Elle est perdue, et une ombre lui indique une fenêtre basse. Elle se sent suivie et frappe à la porte de la maison indiquée et Herman Kuttner lui ouvre ? C’est lui mais ce n’est pas lui. Comme un dédoublement du peintre. Et quoique cette histoire se déroule à Bruges, on peut dire qu’il s’agit d’une affaire de Gant(d). Cette nouvelle donne son titre au recueil, La nuit du Nord.

Les oyats, ce sont ces chiendents marins qui poussent sur les dunes des plages, des plantes touffues qui retiennent le sable. Celui qui narre cette aventure, est installé à Middlekerke près d’Ostende. Il se nomme Percy Brumer et est chargé d’une mission concoctée par trois comparses. Il s’est installé dans un vieux moulin et un château d’eau désaffecté. Il a trois ans pour préparer sa mission, c’est un tueur. Mais il doit aussi réaliser une grille en assemblant des barres sur lesquelles il doit inscrire une lettre sur chacune de ces tiges. Il en fabrique une tous les six mois. Il a le temps, il n’est pas pressé, pour tant lorsque débute le récit il avoue avoir failli à sa mission. Peut-être parce qu’il avait rencontré, alors qu’il était couché dans les oyats, quelques semaines après son arrivée, une jeune fille, Dolly, qui ne se déplaçait qu’en chaise roulante accompagné de sa gouvernante. Mais Dolly décède peu après.

Cette nouvelle, la plus longue du recueil, est racontée à plusieurs voix, la principale étant celle de Percy Brumer qui rédige une sorte de testament que lira par la suite un autre interlocuteur. Jusqu’à l’épilogue ou presque, le lecteur nage dans l’incertitude, dans le flou le plus complet, jusqu’à ce qu’il découvre ce qui pousse, poussait, Percy Brumer à confectionner une grille et les raisons de son échec volontaire.

Enfin, Le spectre mécanique, met en scène un jeune garçon envoyé chez son oncle, un vieil homme qui habite un château qui ressemble à un spectre, coincé entre deux montagnes. L’adolescent se nomme Frédéric de Marck, et son oncle, le comte Godefroid de Marck, lequel vit avec son unique serviteur Paulin. Leur rythme de vie est assez spécial mais Frédéric est prié de s’y conformer. Les deux personnages sont insomniaques et les heures de repas sont totalement bousculées. En fouillant dans les différentes pièces quasiment à l’abandon, il découvre un spectre mécanique à l’abandon dont les piles sont en fin de parcours. Mais le destin en décide autrement alors que Frédéric devait se rendre au village acheter des piles neuves. Naturellement, cette histoire n’est pas sans rappeler les nombreuses nouvelles mettant un automate en scène et plus particulièrement le roman de Mary Shelley : Frankenstein ou le Prométhée moderne, et d’apprenti sorcier en général.

Un auteur et des histoires à découvrir ou redécouvrir.

Réédition dans Le démon de février. Collection Bibliothèque du Fantastique. Editions Fleuve Noir. Parution janvier 1998. 576 pages.

Réédition dans Le démon de février. Collection Bibliothèque du Fantastique. Editions Fleuve Noir. Parution janvier 1998. 576 pages.

Gérard PREVOT : La nuit du Nord. Collection Marabout Fantastique N°484. Editions Marabout. Parution 1974. 192 pages.

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3 mars 2019 7 03 /03 /mars /2019 05:10

Mais pas celle des lecteurs…

Céline MALTERE : La déception des fantômes.

Spécialiste des nouvelles, voire des micro-fictions, Céline Maltère nous offre avec ce recueil comme un collier composé de vingt-sept diamants taillés par un lapidaire qui peut être fière de sa réalisation.

Vingt-sept diamants, qui pour certains sont recyclés, ce qui prouve leur pureté.

Céline Maltère place ses protagonistes, ses personnages en déshérence, se complaisant parmi les cimetières, côtoyant les morts, dans des époques différentes, très proches de nous, ou au contraire dans un décor et une atmosphère médiévale, mais toujours avec un humour, noir évidemment, sous-jacent, une ironie grinçante et une forme de dérision poétique.

Ainsi Gemma, dans la nouvelle qui donne son titre à ce recueil, est une femme seule, qui avait quitté sa famille pour faire sa vie et s’élever par son travail dans la hiérarchie sociale à Paris et Bruxelles, n’a qu’une passion pour combler le vide de son quotidien. Aisée, elle visite les cimetières, des plus prestigieux ou célèbres jusqu’aux reculés petits champs funéraires provinciaux, retournant de temps à autre à Flostoy, son village natal. Là vit Héribald, le fossoyeur jardinier, un vieil homme qu’elle découvre un jour, mort, entouré de mouches. Le début d’une aventure onirique peuplé de diptères.

Dans La cimenterie, un promeneur découvre les reste d’une chèvre puis continuant son chemin, alors qu’il traverse un ruisseau, il lui parait avoir changé de parallèle, ou être entré dans un monde parallèle. Devant lui se dresse une sorte d’usine, une bâtisse dont la cheminée soupire. Il s’agit d’une cimenterie… mais cimenterie n’est-il pas l’anagramme de cimetière à quelque chose près…

Maison familiale renommée, Pompes funèbres Ortega pourrait être le cinq étoiles des entreprises funéraires. Les cercueils sont du haut de gamme, fabriqués avec du bois rare et précieux que les familles affligées n’hésitent pas à commander pour honorer leurs défunts. Mais parfois on ne mesure pas les conséquences d’une mesure mal prise.

La crapaudière est un conte qui semble issu d’une légende datant du fond des âges et des bois. Ce pourrait être la rencontre d’une princesse et d’un crapaud qui se transformerait en Prince charmant. Sauf qu’il ne s’agit point ici d’un prince charmant ni d’une princesse, mais de femmes jeunes et surtout belles atteintes subitement d’une maladie qui les changent en horribles valétudinaires avant de décéder dans d’horribles souffrances. La fille d’Elie Estor est elle aussi atteinte de cette horrible maladie qui n’a pas de nom et il décide de découvrir un remède. Transportant sa fille Estella dans une brouette, il se rend dans un endroit caché où lors d’une promenade il a été assailli par une étrange bête gluante, puis a trouvé sur son chemin une multitude de crapauds et une vieille femme qu’aussitôt il a comparé à une sorcière. Et si elle possédait le remède miracle ?

La contagion traite aussi de la maladie, qui s’est déclenchée inopportunément quelques jours après Noël, après une messe célébrée en présence de l’évêque. Un incident avait d’ailleurs entaché cette cérémonie puisqu’une bigote septuagénaire s’était couchée dans la travée au moment où le saint homme, présumé devoir accéder aux plus hautes fonctions pontificales, remontait la nef. Peu après un enfant de chœur tombe malade puis bientôt ce sont tous les fidèles qui sont atteints de cette étrange maladie mortelle.

 

Lorsque vous aurez lu toutes ces nouvelles de longueur diverse mais d’un intérêt toujours captivant, vous pourrez faire comme le déclare le narrateur de Quatre feuilles : Je referme le livre. Je suis libre.

Et pour parodier une célèbre publicité pour des pâtes dans laquelle André Aubert imitait Fernandel dans le rôle de Don Camillo :

Ce ne sont que quelques nouvelles, lecteur !

Des nouvelles, oui, mais des Maltère !

 

Sommaire :

La déception des fantômes

La fiancée d'Anticythère

Quatre feuilles

La cimenterie

Pompes funèbres Ortega

La crapaudière

Lucia

La verrière

Les armes d'Ovide

La contagion

Les cygnes

La punaise

La maison triangle

Cerbère

La salle patrimoine

Le sosie

L'œil de Moïse

Viscérales

Le royaume d'Azemar

Cap Creus

Nécrobie

La table de Katarina Toque

Dessalines

Vivian Destord, peintre des causes perdues

Le prosaïque et l'idéal

Bonne-Espérance

Valsalva

 

A lire également de Céline Maltère :

 

Céline MALTERE : La déception des fantômes. Collection KholekTh N° 38. Editions La Clef d’Argent. Parution décembre 2018. 282 pages. 13,00€.

ISBN : 979-10-90662-52-0

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26 février 2019 2 26 /02 /février /2019 05:32

Quand Jean Ray écrivait de petites farces…

John FLANDERS : Les joyeux contes d’lngoldsby.

C'est impensable comme il peut se passer d'évènements dans une petite commune tout au long de l’année. De petits faits divers sordides, bizarres, farfelus, tristes ou joyeux, consciencieusement relevés et relatés par le pasteur du village. Les habitants de Tappington, petite cité du Shropshire, en Angleterre, ne diffèrent des autres communautés rurales que par leurs excès de crédulité, de naïveté, de roublardise.

Dès qu’un incident, un malheur, une catastrophe, s’abattent sur tout ou partie du village, aussitôt la cause et l’origine en sont trouvés. Ce ne peul être que le fait d’une vengeance ou de la jalousie de leurs vieux ennemis du village voisin d'Oldham, à moins que toutes les misères qui leurs tombent sur la tête ne soient générées par les farfadets, homoncules, génies et autres lutins qui vivent dans la campagne environnante.

Les Tappingtonnais sont excessivement superstitieux et entretiennent, les légendes, ce qui permet à certains de leurs concitoyens plus délurés ou madrés de se permettre quelques farces ou privautés à leur encontre. Des déboires qui entrainent bonne humeur de tout ou partie de la population, car vous en conviendrez avec moi, en général ce sont les malheurs des autres qui font rire, et qui sont gommés au fil des saisons et des mois.

 

Construit comme un almanach en soixante-neuf historiettes qui s’égrènent du 1er de l’An à la Saint Sylvestre, les Joyeux contes d’lngoldsby nous offrent une savoureuse incursion dans un petit village avec ses personnages et ses situations typiques à la Dickens, revus et corrigés par Maupassant.

Moi non plus je ne peux m’empêcher d’établir des comparaisons ou de rechercher des ressemblances avec tel ou tel texte ancien.

John Flanders, alias Jean Ray, aurait puisé, parait-il dans l’œuvre d’un certain Richard Harry Barham, auteur des légendes d’lngoldsby pour écrire ces petits contes drôlatiques et ruraux. Et alors ?

Comme le fait si bien remarquer Henri Vernes dans sa préface, Molière et Lesage se sont également inspirés d’œuvres antérieures. Et je pourrais citer aussi La Fontaine et ses fables adaptées de celles d’Esope.

Et dans un domaine différent, que serait Walt Disney sans les histoires de Charles Perrault et confrères. Les polémiques concernant tel emprunt ou telle similitude ne sont le fruit que de jaloux.

Quant à nous, contentons-nous de lire avec ravissement ces petits contes parfois joyeusement macabres, ou en forme de règlements de contes, qu'avec simplicité et talent a écrit et légué John Flanders, plus connu sous le nom de Jean Ray.

 

Vous pouvez retrouver le sommaire complet de ce recueil en cliquant sur le lien ci-dessous :

John FLANDERS : Les joyeux contes d’lngoldsby. Collection Attitudes. Claude Lefrancq Editeur. Parution novembre 1991. 256 pages. Illustration de René Follet.

ISBN : 2-87153-072-6

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25 février 2019 1 25 /02 /février /2019 05:03

Visite guidée dans une galerie photographique…

Brigitte GUILHOT : La prophétie des mouches.

L’image du petit migrant retrouvé mort, échoué sur une plage a fait le tour du monde. Une photo triste, émouvante, et révoltante.

Mais sans la photo, aurait-on parlé de ce gamin et de son triste sort ?

A l’aide de photos non exposées, fixées mais non figées, en noir et blanc afin de mieux accentuer le décor et les personnages, Brigitte Guilhot nous invite à voir ce qui se cache derrière, avant et peut-être après, le drame dont ont été victimes ces migrants de toutes nationalités, de tout âge et de tout sexe.

Si l’on parle actuellement beaucoup des réfugiés africains ou originaires du Moyen-Orient, il ne faut pas oublier tous ceux qui ont fui pour des raisons politiques ou parce qu’ils mourraient de faim, tous ceux qui se sont expatriés, parfois avec enthousiasme mais avec un gros regret au cœur. On pourrait citer les Italiens fuyant le régime de Mussolini, les Espagnols traversant la frontière pour échapper à Franco et son armée et parqués dans le camp français de la Retirada, les Polonais s’installant dans le Nord de la France…

Au cours de notre déambulation littéraire et photographique, on s’arrête un peu plus longuement sur certains clichés dont la puissance interpelle et ne sont pas sans rappeler des images gigognes.

Ainsi cet octogénaire qui compulse, lorsqu’il est seul, cette photographie arrachée d’un magazine. Une photo qui le ramène loin en arrière. Et il se souvient des règles que lui a transmises il y a fort longtemps son grand-père. Dont celle-ci : Recevoir les étrangers et les étrangères avec un cœur aimant et en tant que membres de la famille humaine.

Toutes ne sont pas aussi paisibles en apparence. La Prophétie des mouches, qui donne son titre au recueil, débute par une image forte, trop forte. Une gamine les pieds engourdis de sommeil marinant dans une bassine d’eau croupie, abandonnée entre les cuisses de sa mère morte, tandis que des centaines de mouches se posent aussi bien sur sa chair tendre et brûlante que sur celle morte de sa mère.

Un conflit entre une mère et sa fille, une déchirure obligée, l’une essayant de s’accrocher à l’autre; une mère regardant son fils, barda sur l’épaule, partir en courant sans vraiment savoir où il va… et combien d’autres toutes aussi poignantes, dont on apprend fugitivement le pourquoi, et éventuellement l’après, ce qui se passe en dehors des bords du cliché.

Autant de tranches de vie plaquées sur le papier glacé mais qui prennent vie devant nos yeux et transmettent la chaleur de la vie, de celle que tous ces personnages espèrent conquérir, à la recherche d’un bonheur, un petit bonheur éphémère, d’un endroit où se poser, se reposer, et trouver enfin la sérénité.

Mais cela peut-il exister ?

 

Sommaire :

L'homme-loup

La Pietà et l'enfant

La femme au portrait

L'ombre unique

Colère sioux

La prophétie des mouches

L'image éternelle

Le fils

La blessure secrète

La planète emportée

Le silence des pierres

Un homme de sa trempe

La forcenée

Les humains de la Terre

Les Petits Poucet

La question essentielle

La frangine solidaire

La petite étrangère

 

Brigitte GUILHOT : La prophétie des mouches. Collection Calin. Jacques Flament éditions. Parution février 2019. 88 pages. 10,00€.

ISBN : 978-2-36336-379-4

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18 février 2019 1 18 /02 /février /2019 05:21

Les auteurs aboient, le Caravage passe…

Les sept œuvres de Miséricorde. Recueil collectif.

Pour établir une anthologie, il faut, de préférence, un thème, mais un thème porteur, qui échappe à la rengaine. Trouver un tel sujet relève parfois d’une profonde réflexion, parfois il s’impose de lui-même grâce à une parole, un son, une image.

Le concepteur de cette anthologie ne pensait certes pas en se promenant dans Naples être à la recherche d’un sujet, pourtant celui-ci s’est gravé dans son esprit en découvrant un tableau du Caravage : Les sept œuvres de la Miséricorde.

L’éditeur, je suppose que c’est lui, a donc confié à quelques auteurs la tâche de s’atteler à la rédaction de nouvelles pouvant décrire en quelques pages ces sept œuvres de miséricorde corporelles. Lesquelles sont ainsi définies :

Donner à manger aux affamés (Marc Villard)

Donner à boire à ceux qui ont soif (Anne Céline Dartevel)

Vêtir ceux qui sont nus (Jean-Bernard Pouy)

Accueillir les étrangers (Laurence Biberfeld)

Assister les malades (Denis Flageul)

Visiter les prisonniers (Marion Chemin)

Ensevelir les morts (Jean-Hugues Oppel)

Le tout avec une préface signée Patrick Raynal.

Que du beau monde !

 

Toutes ces nouvelles possèdent en commun un tueur, à gages ou non, qui va se charger de punir le responsable d’action malfaisante afin que les victimes retrouvent leur honneur, leur dignité, leur sérénité, leur confiance, leur intégrité, leur raison de vivre via la mort de leur bourreau. Mais elles sont également musicales, chaque auteur partageant avec le lecteur ses goûts musicaux, ou ceux de leurs protagonistes. Des chansons en phase avec les textes.

Un exercice pas si facile à mettre en pratique, mais chacun des auteurs a su développer le sujet qui lui était confié avec son habituelle verve, ironie, compassion, envers des proies désignées comme des souffre-douleurs par des hommes dont le seul but est de se montrer odieux, avilissants, égoïstes, voire monstrueux.

Chacun trouve le décor adéquat, celui qui lui convient le mieux pour développer le thème, et l’on ne s’étonnera guère par exemple de la mise en scène imaginée par Marc Villard qui transpose son récit dans l’Amérique des Amérindiens, chez les Navajos et leurs coutumes. Et tout ça parce qu’un des protagonistes s’est entiché de jouer au casino, et a perdu. Celui qui va exercer la vengeance ne le fait pas contre rétribution mais parce qu’il n’accepte pas que l’on puisse user et abuser de la naïveté de l’un de ses compatriotes, pour de l’argent, et détruire une famille.

Le texte d’Anne Céline Dartevel se fonde dans le thème de l’harcèlement sexuel, un choix qui n’est pas anodin. Le tueur pressenti aurait accepté, pour une fois, de travailler gratis, mais cela aurait peut-être nuit à son prestige. Car le fait de supprimer, proprement, un prédateur, s’impose dans la tête de toute personne possédant un minimum de morale.

Pour Jean-Bernard Pouy, c’est l’occasion de nous emmener dans un musée, celui d’Orsay. L’on connait sa prédilection pour les arts plastiques, d’ailleurs il a été entre autres, prof de dessin, et le regard qu’il porte sur une toile de Manet vaut à lui seul le détour. Le tueur pense pouvoir exercer son contrat perdu parmi la foule des visiteurs, écoutant la guide débiter son laïus, mais à ce moment, la cible désignée intervient, prenant la place de la conférencière et décrivant cette toile de maître à sa manière, le fameux Déjeuner sur l’herbe avec une femme nue au premier plan, tandis que les messieurs peuvent aller se rhabiller.

Pour Laurence Biberfeld, un migrant ce n’est pas uniquement une personne en perdition désirant trouver un coin d’accueil et de la dignité. Des pontes, des personnalités de premier plan, des directeurs d’entreprises fort bien cotées, surtout à la bourse, alors qu’ils n’ont pas su se servir des leurs, se servent de jeunes Erythréennes comme réceptacles pour donner la vie, eux qui n’hésitent pas à couper les vivres de leurs employés en dégraissant les effectifs.

Lorsqu’on vieillit, on rabâche certains souvenirs qui ont pourri la jeunesse. Et lorsque l’on est aux portes du cimetière, il est des rancœurs qui doivent s’évacuer, par l’absolution par exemple. Mais pas n’importe comment et c’est ce que démontre Denis Flageul.

Lorsqu’une jeune femme demande à un tueur, le narrateur, de supprimer quelqu’un, c’est pour une bonne raison. Pourtant au départ, l’homme n’était pas chaud. Mais il se rend vite compte que la jeune femme, qui pourrait accomplir elle-même ce qu’elle lui demande, ne le veut pas pour des raisons personnelles tout à fait compréhensibles, est une ancienne punk qui a dû être martyrisée par la vie, il accepte. Marion Chemin s’affirme de plus en plus comme une nouvelliste de talent.

Enfin, parole, ou écrit, est donné à Oppel, lequel nous entraîne en Bretagne, à bord d’un break transportant des cadavres. Mais pas n’importe lesquels. Surtout un.

 

Des textes parfois ironiques, souvent poignants, touchants, émouvants, qui reflètent la société actuelle et ses dérives.

 

Sommaire :

Préface de Patrick Raynal.

Villard Marc        : Le canyon de Chelly

Dartevel Anne-Céline : Time's up !

Pouy Jean-Bernard : Torse poil

Biberfeld Laurence : Dans la chaleur de mon corps

Flageul Denis : Aide-soignant

Chemin Marion : Pour la cause

Oppel Jean-Hugues : Le Colonel fait un break

Les sept œuvres de la Miséricorde.

Les sept œuvres de la Miséricorde.

Les sept œuvres de Miséricorde. Recueil collectif. Nouvelles. Collection Goater Noir N°25. Editions Goater. Parution le 15 novembre 2018. 132 pages. 14,00€.

ISBN : 979-1097465124

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Présentation

  • : Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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