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27 septembre 2015 7 27 /09 /septembre /2015 13:39

Un Dard qui pique toujours...

Frédéric DARD : Toi qui vivais.

Pour une fois, événement assez rare pour être souligné, si Bernard Sommet rend visite à Stéphan dans sa grande propriété en banlieue parisienne, ce n'est pas pour lui emprunter de l'argent.

Bernard, Bernie dans les bons jours, est entrepreneur en bâtiment, et il doit déjà huit briques, pardon huit millions de francs* à son ami. Quoique, à bien y penser, ce n'est pas vraiment son ami, mais l'argent crée parfois des liens qu'il défait aussitôt. Stéphan aimerait pouvoir récupérer ce qu'il a prêté, augmenté des intérêts bien entendu, et il offre même à Bernard de s'expatrier en Afrique, où il possède des mines de manganèse, et celui-ci pourrait se renflouer en construisant des bâtiments, des routes, n'importe quoi pourvu qu'il éponge ses dettes.

Bernard le détrompe rapidement, il a des projets, des appels d'offre qui devraient se concrétiser rapidement, il pense même le rembourser rapidement. Non, il a une main handicapée, pour preuve le pansement qu'il arbore, et il voudrait que Stéphan rédige une lettre à une jeune femme à sa place, sans préciser toutefois de prénoms, ni celui de la destinataire et bien entendu de l'expéditeur. Stéphan accède volontiers à la demande de Bernard, le charriant quelque peu sur une supposée liaison.

Bernard, muni de cette précieuse lettre a toutes les pièces en main pour mettre son projet à exécution. Il feint partir en déplacement à Angers où il doit signer un marché public à la préfecture, s'étant auparavant muni de son revolver, puis téléphone à Stéphane lui demandant de passer le voir muni des reconnaissances de dette, provoque un accident de voiture dont il se sort indemne près d'Etampes, et après avoir prévenu la préfecture d'Angers, rentre chez lui en train et abat sa femme Andrée et Stéphan qui sont tout étonnés de le voir surgir. Il organise une mise en scène, insérant dans un tiroir la lettre compromettante soi-disant destinée à sa femme, se débarrasse des reçus dans les toilettes avant l'arrivée des policiers.

Bien entendu il affirme aux policiers puis au juge avoir surpris les amants en pleins ébats, et dans un moment d'emportement les avoir tué. Une avocate est commise d'office et Bernard pense s'en sortir à bon compte, le mari cocu s'attirant en général la compassion du tribunal. Seulement le juge ne mord pas à l'hameçon, persuadé que Bernard a tout manigancé. Quant à l'avocate, petite souris grise démodée et naïve dont c'est la première véritable affaire d'importance dont elle est chargée, elle s'apitoie sur le sort de Bernard. Celui-ci n'est pas tiré d'affaire, loin de là mais il pense compter sur Sylvie, sa commise d'office qu'il enjôle.

 

Peu de personnages dans ce roman intimiste de Frédéric Dard qui date de 1958. Presque comme un vaudeville qui tourne au drame. Et parfois le lecteur peut, s'il oblitère le titre et le nom de l'auteur, penser qu'il lit un roman de Simenon. Une histoire resserrée qui en moins de deux cents pages montre un homme qui imagine un scénario où il a tout prévu, ou presque, au sein d'un trio Femme - Mari, et faux Amant puis la confrontation dans un nouveau trio Coupable avéré mais se défendant âprement, Juge fauché mais au raisonnement infaillible et une Jeune Avocate pas très sûre d'elle mais amoureuse et qui va apprendre rapidement. Le genre de romans dont devraient s'inspirer nos auteurs actuels qui délayent trop, perdant de vue que l'efficacité ne s'élabore pas dans des ouvrages à rallonge.

Ecrit à la première personne, Bernard étant le narrateur, Toi qui vivais met en scène un homme qui s'est fait tout seul, mais criblé de dettes, et rongé de jalousie vis à vis de Stéphan qui est riche et plus jeune. Son idée de se séparer définitivement de sa femme et de Stéphan par la même occasion lui est venue lors d'un accident sans gravité alors qu'il était en voiture avec Andrée. Il s'est rendu compte alors qu'il n'aimait plus son épouse, voire qu'elle était un fardeau.

C'est un homme issu de la terre, et même s'il est devenu un entrepreneur, il garde profondément ancrées en lui ses racines paysannes. Tout le ramène à cette terre nourricière, mais comme dit la chanson, écrite bien après, on dirait que ça te gêne de marcher dans la boue, tout en se référant constamment à cette origine qui le guide. C'est un être retors, mais il trouvera plus futé que lui.

 

*année 1958, je précise. A titre de comparaison, un roman de la collection Spécial Police du Fleuve Noir valait à l'époque 250F.

Première édition Spécial Police N°178. Editions Fleuve Noir. Parution 1958.

Première édition Spécial Police N°178. Editions Fleuve Noir. Parution 1958.

Nombreuses rééditions dont Presses Pocket Mars 1967.

Nombreuses rééditions dont Presses Pocket Mars 1967.

Frédéric DARD : Toi qui vivais. Collection Noir. Editions Pocket. Parution le 23 septembre 2015. 192 pages. 6,30€.

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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 12:09

Vaines... Haineuses ?

Jean-Pierre FERRIERE : Vénéneuses.

Il est des pratiques éditoriales qui m'indisposent, qui m'insupportent, qui m'énervent, qui m'exaspèrent, qui m'horripilent, qui me désolent.

En effet rééditer un ouvrage, surtout lorsque celui-ci est très bon, pour ne pas dire excellent, n'est pas rédhibitoire, au contraire. Mais le rééditer en changeant le titre et en omettant de prévenir le lecteur en omettant le copyright, c'est pour le moins trompeur. Mon petit coup de gueule effectué, intéressons-nous à ce roman que je vous conseille, si vous ne l'avez pas déjà lu dans sa première édition.

 

Elle s'y attendait depuis un certain temps mais cela fout un choc quand même. Et quand un matin de janvier brouillardeux, Fanny reçoit un appel téléphonique en provenance de l'Institut-médico-légal lui demandant si elle est madame Giraudet, elle pressent la mort de son compagnon Vincent disparu depuis huit mois environ. Ils vivaient ensemble depuis une douzaine d'années, avaient une fille Lisa, mais ne s'étaient pas mariés, la première et richissime femme de Vincent ayant refusé le divorce.

Concepteur-maquettiste, Vincent avait été viré de sa boite plus de deux ans auparavant à cause d'une addiction à la drogue et l'ambiance à la maison étant plutôt tendue, Fanny l'avait donc viré. Et c'est ainsi qu'il a été retrouvé dans la rue, mort comme un chien abandonné. Fanny vit difficilement financièrement, car elle vient de perdre son emploi de caissière dans un cinéma de quartier.

Lors de l'inhumation, Michèle Giraudet, qui porte encore le nom de son époux, arrive en pleurs et Fanny se demande si c'est du cinéma, afin de montrer à la galerie combien elle était attachée à époux malgré son infidélité. Michèle s'intéresse également à Lisa, ne l'ayant vu que rarement, parfois chez les parents de Vincent qui n'ont accepté Fanny qu'avec réticence et elle lui demande de venir la voir de temps en temps. Lisa est le portrait craché de son père et Michèle déclare que cela permettra de compenser son deuil.

Fanny retrouve aussi dans le cimetière Diane Forestier, secrétaire chez Hyperbole, la boite où travaillait Vincent. Diane est également la maîtresse du patron, mais ce n'est pas ça qui importe, c'est ce qu'elle déclare à mots couverts : Michèle est la responsable de la déchéance de Vincent.

Fanny se rend le lendemain chez Hyperbole et est reçue par Vermorel, le patron de la société, qui lui jure que Michèle n'est pas actionnaire de la boite. Ce qu'infirme Diane lorsqu'elle la retrouve un peu plus tard dans un café. Deux jours plus tard Fanny reçoit une enveloppe contenant des preuves que Michèle possède des parts dans Hyperbole depuis au moins trois ans. Le petit message qui y est joint la trouble : il y aura une suite !

Pendant ce temps, Michèle a pris sa décision. Elle se requinque, alors qu'elle se laissait aller, et commence à préparer son piège envers Fanny. D'abord s'attacher Lisa, à qui elle offre de sortir, d'assister à des spectacles, lui offre des jouets, lui propose de dormir dans une chambre qu'elle a fait spécialement aménager. Cela évidemment ne plait guère à Fanny. Un jour alors qu'elle se renseigne auprès d'une amie caissière de cinéma susceptible de quitter sa place et à laquelle la jeune femme pourrait succéder, Fanny est abordée durant la projection par un individu qui lui fait les yeux doux. Il est beau gosse, gentil, pas trop entreprenant, mais ne cherche pas à la revoir. Du moins en apparence. Car elle le reverra, par hasard. C'est ce qu'il affirme.

Alors qu'elle doit revoir Diane chez elle, à une heure précise, elle assiste à son suicide par défenestration.

 

Jean-Pierre Ferrière monte habilement une manipulation mettant aux prises deux femmes, la légitime délaissée et la maîtresse jamais acceptée. Entre elle deux, Lisa, la fille de l'homme déchu et de la maîtresse jamais acceptée par les parents du mari. Il est vrai que la légitime est riche, pourvoyant aux besoins financiers des parents de Vincent, et donc considérée comme une malheureuse subissant une trahison.

L'ambiance délétère entre ces deux femmes monte en puissance au fur et à mesure que l'action progresse. Elle révèle la noirceur d'âme de Michèle, les combinaisons machiavéliques dont elle est capable d'imaginer, se cachant derrière l'intérêt qu'elle porte à Lisa. Fanny n'est pas naïve mais elle est loin de penser que Michèle porte ses attaques en forme de coups bas, pouvant déstabiliser Lisa.

Nous sommes en présence de la Méchante Reine face à une nouvelle Blanche Neige dont l'enjeu serait Lisa, une pomme que convoitent les deux femmes. Blanche Neige Fanny détient cette pomme dont la Méchante Reine Michèle veut s'emparer, par n'importe quel moyen, même illégal. Lisa qui compte les coups sans rien dire, ou si peu, et se montre moins ingénue que son âge pourrait le laisser supposer. Un combat âpre s'engage entre les deux femmes, et la douce Fanny devient aussi retorse que son adversaire.

 

Première édition : La femme en ombre chinoise. Editions Hermé 1990. 218 pages.

Première édition : La femme en ombre chinoise. Editions Hermé 1990. 218 pages.

Vous pouvez découvrir également les avis de Pierre F. de BlackNovel1 et de Claude L.N. sur Action-Supense.

Jean-Pierre FERRIERE : Vénéneuses. Editions du Campanile. Parution 31 juillet 2015. 248 pages. 7,90€.

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24 septembre 2015 4 24 /09 /septembre /2015 17:03

Ah chat ira, chat ira, chat ira....

André FORTIN : Le chat Ponsard.

Même si l'appellation a changé en directeur financier, le travail de chef-comptable est de vérifier les factures qui sont adressées à l'entreprise où il est employé.

C'est ainsi que Lucien Ponsart relève des erreurs manifestes dans le calcul de la TVA de trois factures transmises par les établissements Floricole, une société de pépiniéristes basée à Nantes. Il veut leur téléphoner mais aucun numéro ni adresse ne sont indiqués. Il laisse le soin à sa secrétaire, Louise, d'effectuer quelques recherches. Celles-ci s'avèrent vaines, la société n'apparaît nulle part sauf sur le registre du commerce. En outre les vingt-trois arbres adultes prévus ne sont que des buissons. Immédiatement il en réfère à son patron, Bernon, le directeur de l'entreprise du même nom, qui travaille notamment dans l'immobilier et dont la plupart des marchés proviennent de la mairie de Tracy, dirigée par le sénateur-maire Rupert.

Bernon, qui fait l'ignorant devant Ponsard, alerte immédiatement son ami Rupert lequel fait appel à Cano, président-directeur général d'une société de conseil en recrutement, une couverture respectable pour des activités qui le sont moins. Rupert et Cano se sont connus durant la guerre d'Algérie, ils se sont liés d'amitiés et depuis l'un a souvent recours à l'autre pour divers petits boulots. Rupert demande à Cano de faire éliminer Ponsard qui vient de mettre des bâtons dans la roue de la fortune. Car bien évidemment les fausses factures, car il s'agit de fausses factures, permet à Rupert et consorts d'engranger des sommes rondelettes, et plus particulièrement à Rupert qui brigue un maroquin.

Ali et Léonard sont chargés de l'élimination. Les deux hommes se sont connus lorsqu'ils étaient dans un centre pour enfants, abandonnés ou ayant des problèmes avec la justice, ou encore parce que leurs parents ne pouvaient plus les élever. Un épisode vécu lors leur long passage au Mas Saint-Paul les a rapproché et depuis ils effectuent ensemble des coups de mains. Léonard est un homme renfermé, ne laissant à personne la possibilité de lire ce qu'il ressent. Ali est plus expansif, sans pour autant parler à tort et à travers. Ali conduit la moto tandis que Léonard abat tranquillement Ponsard rentrant chez lui après sa journée contrastée. Il avait remis sa démission puis après avoir réfléchi avait voulu revenir sur sa décision, mais il n'avait pu communiquer à Bernon son retour en arrière.

La mort de Ponsard affecte profondément Louise, qui aimait en secret le directeur financier. Louise travaille depuis plusieurs décennies chez Bernon, malgré un léger handicap. Elle est extravertie, s'agite beaucoup, surtout en dehors de son travail. Elle parle à la petite voix qui habite son corps et son esprit, gesticule et ne passe pas inaperçue dans la rue et pas forcément à cause de ses cheveux qui tirent sur le rose. Alors elle décide de s'introduire dans le bureau de Ponsard, qui depuis son décès est fermé à clé et photocopie le dossier gênant. Mais sa conduite n'est pas passée inaperçue de Bernon.

Ali n'est pas à l'aise car s'il est habitué des coups de main c'est la première fois qu'il participe à un meurtre envers un individu qui n'est pas un malfrat et n'a pas d'antécédents. Un meurtre inutile à son avis. Il se rend cher Ponsard et recueille le petit chat que celui-ci possédait depuis quelques temps.

La rencontre entre Louise et Ali va décider en premier lieu du sort d'Ali mais aussi de tous ces protagonistes qui pensaient avoir éradiqué l'épine que Ponsard leur avait enfoncé dans le pied. Mais aussi le sens du devoir, la conscience professionnelle de l'inspecteur Borgoni, qui contrairement au commissaire Ravier, un incapable talonné par le procureur, n'est pas inféodé aux édiles. Sans oublier l'apport précieux de Georges, obèse mais efficace, ancien condisciple d'Ali et Léonard au Mas Saint-Paul et avec qui Ali a gardé des relations.

 

Une fausse facture, un employé consciencieux, une secrétaire amoureuse et un peu fofolle, un tueur qui regrette son acte, il n'en faut pas plus à André Fortin pour écrire un roman sobre, rigoureux, et au combien d'actualité. Car le système des fausses factures et des édiles se servant au passage a de tout temps été une pratique illégale mais difficile à éradiquer. Tant de personnes gravitant dans des milieux politiques sont impliquées que la justice préfère fermer parfois les yeux, même si depuis quelque temps les affaires de concussion, délits d'initiés, de malversations sont plus traquées qu'auparavant. Mais André Fortin, qui connait bien son sujet, il fut lui-même juge, ne nous embarque pas dans un roman délire mais au contraire dans une intrigue solide et crédible même si cela ne parait pas évident. Revenez un peu en arrière et penchez-vous sur le cas d'un maire de père en fils de la région PACA.

 

André Fortin ne joue pas avec les effets de manche, pas de grandes envolées, tout est en nuance même si certains personnages peuvent sembler dérisoires. C'est ce qui leur donne ce côté attachant et André Fortin se démarque de ses confrères romanciers en livrant un récit qui ressemble presque à une biographie, tout au moins à une enquête implacable vue des deux côtés de la barrière.

 

Et le chat Ponsard là dedans me demanderez-vous ? Il est l'élément de la parabole de cette histoire. Recueilli par Ponsard, puis orphelin, à nouveau recueilli par Ali et délaissé pour des circonstances indépendantes de sa bonne volonté, il va se montrer faible, décharné, un SDF félin cherchant sa pitance dans des poubelles jalousement gardées par un congénère et par la suite se montrera plus associable et vindicatif que ceux auxquels il se frottait avant de devenir un nanti. Et la morale s'appliquera aussi bien à lui qu'aux être humains.

André FORTIN : Le chat Ponsard. Editions Jigal, collection Jigal Poche. Réimpression. Parution septembre 2015. 296 pages. 9,50€.

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20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 12:59

Tous des planqués, surtout les gradés...

Léo LAPOINTE : Le planqué des huttes.

Printemps 1903 dans la région d'Abbeville. Julien, douze ans, avant d'aller à l'école doit aider ses parents et notamment emmener les vaches pâturer tandis que P'tit frère, trois ans, ramasse les œufs en essayant de ne pas les casser.

Un matin comme les autres, sauf qu'un inconnu l'aborde, lui demandant où se trouve la gendarmerie. Puis, après avoir donné quelques piécettes à Julien, il se dirige vers l'opposé de Pont-Rémy, ce qui étonne le gamin. Il ne sait pas qu'il vient de rencontrer Alexandre Marius Jacob, l'anarchiste recherché par toutes les polices, et qu'il va entraîner de ce fait sa famille dans la déroute. Mais un autre homme, l'oncle Emile, le frère de leur mère, sera lui aussi le pion de ce drame qui plongera ses parents, P'tit frère et leur deux sœurs dans la tourmente.

L'homme s'éloigne surveillé par Julien et P'tit frère. Les gendarmes ne sont pas loin et interrogent les gamins qui bien entendu ne disent rien, pas même qu'ils ont trouvé une longue-vue perdue par l'inconnu. L'homme n'est pas un inconnu pour les gendarmes, il s'agit d'Alexandre Marius Jacob, recherché comme anarchiste.

L'oncle Emile est colporteur, et dans sa musette et sous ses habits il transporte des tracts jugés subversifs. Alors qu'il est abordé pour un contrôle de routine il est arrêté par des représentants de la maréchaussée qui découvrent les papiers compromettants. Aussitôt il est catalogué lui-aussi comme anarchiste, les faits ne plaidant pas en sa faveur. Il devient la bête noire du commissaire Giraud d'Abbeville, lequel fera tout pour le coincer et l'envoyer en prison. Les gendarmes s'acharneront même sur Capi, le chien d'Emile, une pauvre bête qui ne leur avait rien fait mais qui est exécutée.

Mais Giraud ne s'arrête pas là, car il est obsédé par ces groupuscules qui menacent le gouvernement selon lui. Et non content de traquer l'oncle Emile, il va également forger son ire envers la famille Coulon, le père Gustave, la Mère Victoire, et les quatre enfants, Rémi et Julien les garçons, France et Jeanne les filles.

Les gendarmes sont obtus, ils détruisent tout à l'intérieur de la ferme des Coulon, à la recherche de Jacob, éventuellement de l'oncle Emile. Celui-ci emprisonné ne sera guère longtemps derrière les barreaux et libéré il trouvera du travail dans une usine à Amiens. Mais les méthodes patronales, réduisant les ouvriers en esclaves, encouragent ceux-ci à fomenter une grève qui sera réprimée. L'oncle Emile est catalogué dans le lot des meneurs. Le commissaire Giraud, qui élabore et tient à jour ses petites fiches sur toutes les personnes ayant eu maille à partir avec la justice, inculpés, famille proche, amis, une première qui bientôt deviendra chose courante, se focalise sur Gustave et sa famille. Ils seront obligés de déménager et se rendre dans l'ancienne ferme qui appartenait aux parents de Victoire à Nolette près de Nouvion.

 

Les années passent, les Coulon essayent de s'en sortir comme ils peuvent, malgré Giraud. L'oncle Emile est au bagne, et Julien est incorporé mais la guerre arrive. Il partira au front et participera aux nombreux combats qui se déroulent dans la région et en Champagne. L'armée ayant de plus en plus besoin de viande fraîche pour combler les tranchées, Rémi lui aussi va être convoqué pour participer au bal de la mitraille. Une guerre plus ou moins attendue par les habitants de la région, de nombreux Français ne digérant pas la défaite de 1870 et l'annexion de l'Alsace et La Lorraine à la Prusse. Mais Rémi ne veut pas quitter la terre afin de protéger sa famille et il se réfugie dans des gabions (d'où le titre du roman), ces édifications semi enterrées qui permettent aux chasseurs de traquer le gibier à plumes.

Des troupes britanniques s'installent non loin de la ferme des Coulon, et érigent un camp. Bientôt c'est l'arrivée de Chinois, transportés par bateaux via le Canal de Suez ou par le Canada. Ces supplétifs son traités rien moins que des bêtes de somme, de nouveaux esclaves, et les tentatives d'évasion sont durement réprimées.

 

Roman naturaliste, roman historique, roman de guerre, roman engagé, Le planqué des huttes est tout cela à la fois, et même un peu plus. L'auteur n'est pas tendre envers les Anglais, dont la méthode pour s'approprier les terrains est comparable à celle des envahisseurs et colonisateurs. Mais c'est la guerre, ce sont des alliés, ils ont donc tous les droits. L'arrogance et le mépris affiché des officiers tant Français que Britanniques à l'encontre des soldats et des civils, ne peut qu'aviver la rancœur et l'amertume. Et des scènes d'entraide sont particulièrement poignantes et démontrent le courage des petites gens face à ceux qui considèrent qu'ils peuvent tout se permettre.

Ainsi la scène au cours de laquelle la ferme des Coulon à Nolette est déménagée car empiétant sur le terrain annexé par la soldatesque britannique est émouvante, tout le village s'unissant pour que les bâtiments ne soient pas détruits et que la famille soit à la belle étoile.

 

Léo Lapointe remet les pendules à l'heure concernant les généraux français qui planqués dans leurs bureaux envoient sans scrupules leurs hommes à la boucherie. Clémenceau n'est pas épargné lui non plus, mais l'auteur ne fait qu'exprimer les sentiments de l'oncle Emile.

Il savait toutefois que son ennemi, le commissaire Giraud, était toujours en poste à Abbeville avec une autorité grandissante depuis son rapprochement avec le traître Clémenceau. Cette année-là, le moustachu, à la fois président du Conseil et ministre de l'intérieur, avait définitivement renié tout son passé à l'extrême-gauche en décidant de forger un appareil répressif contre le mouvement populaire. Il modernisait l'organisation de la Sûreté générale notamment par la création de brigades régionales de police mobile et par la mise en place d'un fichier central. Brigade des Renseignements généraux qu'il l'avait appelée, au lieu tout bêtement de police politique comme avant.

Petit aparté : c'est cet homme, Clémenceau, que Luc Ferry, professeur de philosophie et ancien ministre de l'éducation, aurait préféré que François Hollande rende hommage au lieu de Jules Ferry, dont il serait un cousin éloigné. Il est vrai que Jules Ferry était en faveur de la colonisation et non Clémenceau. Mais c'est oublier, impardonnable de la part de Luc Ferry, que Clémenceau fut un briseur de grèves et qu'il réprima dans le sang la révolte des vignerons au printemps 1907. Fin de l'aparté.

 

Le commissaire Giraud, un paranoïaque, obtus, sadique, a réellement existé et qu'une partie de ses rapports peuvent être consultés aux archives départementales de la Somme ainsi que sur le lien ici proposé.

 

Si l'histoire de la famille Coulon est fictive, quoi que possédant peut-être un fond de réalité, bien des événement décrits dans ce roman se sont réellement déroulés.

 

Mais ce roman aurait dû, à mon avis, être publié en deux parties. La première en effet s'intéresse plus aux avatars de la famille Coulon, par le truchement de la présence de Marius Jacob et de l'oncle Emile, tandis que la seconde est plus axée sur la guerre de 14/18, avec l'affaire de cette "invasion" britannique et le comportement de l'armée envers des déracinés chinois. Si l'oncle Emile est quelque peu perdu de vue dans la seconde partie, le lien est effectué par la présence malsaine du commissaire Giraud. Quant à l'épilogue, il suggère une suite.

 

Léo LAPOINTE : Le planqué des huttes. Collection 14/18. Pôles Nord éditions. Parution le 5 juin 2014. 504 pages. 12,50€.

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16 septembre 2015 3 16 /09 /septembre /2015 13:11

Tous les trains mènent en Allemagne....

Maurice GOUIRAN : Train Bleu, train Noir.

Marseille, 23 janvier 1943 : le quartier du vieux port de Marseille est investi par les policiers français fidèles collaborateurs officiels de l’armée allemande, une opération surveillée par les SS.

Théoriquement cette intervention musclée et nocturne était destinée à procéder à l’arrestation des truands locaux, caïds de la pègre notoirement connus, mais les membres du Service d’Ordre Légionnaire, qui deviendra la Milice, et les GMR encadrés par les SS, forcent une à une les portes des maisons, des immeubles et arrêtent tout le monde, Juifs principalement, mais ne s’embarrassant pas de détails, et embarquent leurs proies sans distinction, sans ménagement.

Les malheureuses victimes de la rafle seront dirigées à la gare d’Arenc, puis vers Compiègne, ou vers Fréjus, en attendant mieux, ou pire. Parmi les milliers de personnes arrêtées, Robert qui n’a plus de nouvelles de sa femme et de sa fille et Michel accompagné de sa mère. Georges lui a réussi à échapper à la nasse tendu par les policiers français en se cachant dans un placard. Fourrant une valise quelques affaires et l’argent économisé par son père. Mais il est pris lors d’un coup de filet et évite d’être embarqué dans le train maudit en soudoyant un policier. Son nom est biffé et ce seront deux autres personnes qui seront emmenées en captivité. Si Robert est dans la fleur de l’âge, à peine la trentaine, Michel et Georges ne sont encore que des gamins. Robert et Michel et une centaine d’autres sont parqués dans un wagon, l’un des nombreux wagons qui constituent le train noir.

Au cours du voyage, Michel et un autre enfant, aidés par Robert, parviennent à s’échapper en se faufilant par un orifice et rentrent à Marseille à pied. Robert lui sera consigné, anonyme parmi les anonymes, à Royallieu près de Compiègne puis direction le camp de Sobibor. Un camp qui n’était pas de concentration mais d’extermination.

 

50 ans plus tard, le 25 mai 1993, Robert, Michel et Georges prennent le train bleu en compagnie de milliers de supporters de l’O.M., direction Munich, afin d’assister à la finale de la Coupe de football contre le Milan AC. L’atmosphère n’est plus la même. Ça crie, ça hurle, ça chante, c’est la liesse générale, c’est la fête. Les conditions du voyage non plus. Ils ont droit à une couchette et à des provisions. Celles-ci sont cachées dans les toilettes, derrière une plaque de tôle qu’il suffit de dévisser pour les récupérer. Trois P38 qu’ils pourront récupérer, sans inquiétude, à la fin de leur voyage. Car leur but, ce n’est pas la finale, mais la rencontre avec un personnage du nom de Horst, un nom et un visage gravés à jamais dans leurs souvenirs.

 

Les dérives de la Seconde Guerre Mondiale, ces faits passés sous silence ou évoqués avec parcimonie parce que honteux, alimentent depuis quelques décennies les romans noirs car ils est juste, légitime, obligatoire de démontrer les travers d’une frange de la société, affiliée aux idéologies nazies.

Mais Maurice Gouiran, en humaniste lucide, ne s’en tient pas à ce simple bilan, à ce regard porté en arrière, à constater. Il nous propose de mettre en parallèle, comme les protagonistes de sa fiction, deux époques distantes d’un demi-siècle et plus. Un parallèle édifiant. Tout un quartier du vieux port fut démoli, rasé, sous prétexte de purification, d’un nettoyage visant le grand banditisme, un leurre. Comme il se plait à le noter, aujourd’hui on parle de « karchérisation ». Mais derrière ces démolitions à la dynamite, se profilaient les profiteurs immobiliers, français. Des actes qu’il était de bonne guerre d’imputer aux Nazis, cela arrangeait tout le monde, surtout à la Libération.

Maurice Gouiran décrit également les affres des prisonniers dans leur périple, l’angoisse, la fatigue, la faim, l’horreur, ressenties par ces hommes et ces femmes parqués pis que des animaux.

Un roman fort, un roman juste, qui devrait être étudié dans les écoles, et servir de base à des sujets de philo. Et qui devrait être lu aussi par les hommes politiques, lesquels réfléchiraient peut-être (mais est-ce trop leur demander ?) avant de faire des déclarations fracassantes, malvenues, démagogiques, ou énoncer un bon mot pour amuser la galerie, juste pour gagner des électeurs. Et nous en avons malheureusement des preuves quotidiennes proférées par des personnages dont il serait malvenu de citer les noms, ce serait leur faire de la publicité.

A noter ces quelques réflexions pleines de bon sens

Les vaincus n’ont pas besoin d’avoir une histoire, les vainqueurs leur impose toujours la leur.

Quand on voit le fanatisme et la haine que peut déclencher un simple match de foot, on ne s’étonne plus de la stupidité et de la cruauté des guerres.

Maurice GOUIRAN : Train Bleu, train Noir. Collection Polar Jigal Poche; Editions Jigal. Réimpression septembre 2015. 248 pages. 9,50€.

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15 septembre 2015 2 15 /09 /septembre /2015 13:20

Un manuscrit retrouvé dans une bibliothèque de l'Université de Yale, ça fait désordre non ?

Nicholas MEYER : Sherlock Holmes et le Fantôme de l'Opéra.

Ayant quitté Londres pour se consacrer à sa nouvelle passion l'apiculture, Sherlock reçoit de temps à autre la visite de son ami Watson. L'amitié qui lie les deux hommes n'empêche pas Watson de tarabuster le détective à la retraite. D'autant qu'il n'apprécie guère que des contradictions ou des imprécisions figurant dans la rédaction de leurs aventures fassent l'objet de moqueries. Ceci est surtout flagrant durant la période 1891/1894 et Watson désire ardemment savoir quelles furent les occupations de Sherlock à ce moment charnière et nébuleux du détective.

Alors Sherlock consent à lui narrer une de ses péripéties, celle qui s'est déroulée à Paris après son passage à Milan. Muni de faux papiers établis au nom d'Erik Sigerson, citoyen d'Oslo, Sherlock s'établit donc dans la capitale française et afin de subsister il s'installe comme professeur de violon. Au grand dam de ses voisins et colocataires.

Il se promène également dans le Paris en transformation, et un soir il décide de se rendre au Palais Garnier afin d'assister à une représentation du Prophète de Meyerbeer, quoiqu'il n'apprécie pas vraiment ce compositeur. Mais il tombe sous le charme de la jeune soprano Christine Daaé, et surtout de sa voix.

En sortant de l'édifice, il est témoin d'un incident provoqué par l'un des violoniste de l'orchestre. L'homme très remonté vitupère contre les agissements d'un supposé fantôme et déclare donner sa démission. Sherlock pense alors qu'il pourrait sacrifier à sa passion, le violon, tout en étant rémunéré. Il s'inscrit au concours d'entrée mais les candidats ne manquent pas. L'audition s'effectue à l'aveugle. Trois jurés sont attablés mais ce ne sont pas eux qui décident. Un homme à la voix bourrue se cache derrière un paravent, et c'est lui qui procède à l'engagement. Le talent de Sherlock s'exprime de façon fort honorable et l'homme lui signifie son embauche. Il s'agit de Gaston Leroux, le directeur musical de l'Opéra de Paris.

Son engagement signé, Sherlock participe aux répétitions et s'entretient avec ses voisins de pupitre lesquels certifient la présence d'un fantôme. Ce ne sont pas les seuls à l'affirmer car les petits rats du corps de ballets sont toutes énamourées rien que d'en parler, et la direction confirme cette présence qui ne semble pas les gêner. Certains entendent des voix tandis que des événements étranges se produisent, des accidents surviennent. Sherlock discute, converse, papote avec les uns et les autres, le régisseur, les machinistes, les musiciens, les danseuses et les chanteuses...

Sherlock remarque qu'une loge, la numéro 5, est souvent vide. Elle serait louée à l'année, selon son nouvel ami le violoniste Ponelle, par le fantôme. Une surprise de taille attend Sherlock. La cantatrice Emma Calvé étant indisponible suite à un malaise, son rôle est repris au pied levé par La Femme, Irène Adler en personne ! Ceci est confirmé par le maître, Gaston Leroux.

Le chef-machiniste, Busquet, est retrouvé pendu. Enfin presque. Ce qui est sûr c'est qu'il est mort de la suite d'une pendaison. Car un bout de corde s'est volatilisé, et Sherlock sent renaître en lui le démon de la détection. Or Busquet était amoureux de la belle et jeune Christine Daaé laquelle est également courtisée par un vicomte. Un des nombreux points à éclaircir pour Sherlock qui s'attelle à une enquête surprenante ne manquant pas de péripéties.

 

Nicholas Meyer nous entraîne dans une intrigue aux nombreux clins d'œil et truffée de références. Outre l'enquête, c'est un voyage dans les arcanes de l'Opéra Garnier qu'il nous propose avec virtuosité. Les parties visibles par tous mais également les coulisses, les sous-sols, le réservoir ou lac intérieur, sont décrits avec recherche mais sans que le lecteur se sente en train de lire une brochure d'architecte. D'ailleurs des plans dus à Garnier et à l'un de ses adjoints sont au cœur de l'action, car ils se révèlent indispensables à Sherlock lors de son enquête.

Le mystère rôde et Sherlock Holmes va se trouver à plusieurs reprises dans des situations périlleuses. Par exemple l'épisode renversant et détonnant avec le lustre de cristal. Mais les scènes d'action, d'émotion, de réflexion, entrecoupées de la petite histoire du Palais Garnier et des innovations dont il fut l'objet, des modifications du quartier et des nombreux accidents qui s'y sont déroulés, s'enchaînent avec bonheur, sans répit.

L'auteur lui-même, afin de mieux perturber le lecteur, s'amuse à écrire des approximations, des erreurs, dans le texte, qu'il corrige par la suite sous forme de notes. Ce qui donne un sentiment de véracité quand à la découverte d'un manuscrit inédit.

Le souffle des grands romanciers populaires anime Nicholas Meyer qui nous livre un roman épique, pur moment de plaisir.

Première édition Editions de l'Archipel 1995.

Première édition Editions de l'Archipel 1995.

Nicholas MEYER : Sherlock Holmes et le Fantôme de l'Opéra. D'après les mémoires du Dr John Watson. (The Canary trainer - 1993. Traduction de Pierre Charras). Réédition Archipoche N°122. Parution janvier 2010. 256 pages. 6,50€.

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11 septembre 2015 5 11 /09 /septembre /2015 13:14

Et parfois, c'est bien dommage !

Michel EMBARECK : Personne ne court plus vite qu'une balle.

Dans un quartier reconstruit après l'ouragan Katrina, des maisons bâties à l'initiative de Brad Pitt mais qui ne résistent pas au climat, un enterrement à la mode New-Orléans parade. Soudain une voiture déboule et une fusillade retentit. Pau après des sirènes de police se font entendre. Les forces de l'ordre, pas encore débordées mais presque, découvrent à l'arrière d'une de ses constructions, le corps d'un pendu à l'extérieur d'une fenêtre au deuxième étage.

Il ne s'agit pas du premier pékin venu, mais d'un chanteur populaire, Flaco Moreno, d'origine française et reconnaissable particulièrement à son bonnet péruvien. Mais pourquoi avoir mis fin à ses jours alors qu'un nouvel album était prévu, ayant mis le dernier point à ses dernières compositions musicales.

Son père, Mohed Khouri, riche homme d'affaires d'origine libanaise, et sa mère, secrétaire juridique, fille de réfugiés républicains espagnols, lui avaient forgé, inconsciemment peut-être, une conscience politique altermondialiste. Les avis le concernant étaient partagés, ce qui arrive à tout un chacun ayant réussi dans la vie. Par exemple il avait créé son propre label musical, il avait donné des concerts gratuits lors de rassemblements du G8, et certains lui reprochaient son attitude charismatique, aidant les défavorisés tout en menant l'existence d'un nanti.

Si la police a conclu à un suicide, quelques mystère entourent toutefois ce décès. Se pend-on à une fenêtre à l'extérieur d'un bâtiment et qui plus à l'arrière d'une maison ? Pourquoi pas répond une psychologue.

 

Victor Boudreaux, qui se remet tranquillement d'un accident vasculaire cérébral, en compagnie de Jeanne, sa chère Jeanne, une passionnée de cinéma, Victor Boudreaux partage son temps entre la France où il est né d'une mère originaire de la Louisiane et ce petit coin des Etats-Unis où la présence française est encore très prégnante. Il s'est mis martel en tête d'initier et d'entraîner des étudiants au lancer de marteau. Et alors qu'il se demande comment il va pouvoir réunir les quelques trois cent mille euros nécessaires à un projet d'engagement de ses meilleurs poulains dans des concours européens de l'été, il entend une voix l'appeler.

Non, il ne s'est pas incarné en Jeanne d'Arc, c'est un couple qui le hèle. Il s'agit des parents de Flaco Moreno qui désirent l'engager pour enquêter sur la mort de leur fils. Quoi que s'étant rangé des affaires, Victor Boudreaux accepte la proposition, doublant ses tarifs habituels dans le but de récupérer de l'argent pour ses petits protégés.

-N'empêche qu'on a besoin du paquet d'oseille pour les mômes qui s'éreintent à l'entraînement. S'ils ne lancent pas en Europe l'été prochain, ils laisseront tomber la fac, retourneront dans leur quartier, et, comme ce sont des balèzes, un putain de gang les embrigadera.

 

Flaco Moreno était engagé dans de nombreuses causes humanitaires, selon les parents qui aimeraient récupérer les affaires de leur fils, dont son ordinateur et sa guitare. Mais à l'évidence Flaco Moreno était bipolaire dans sa façon de se conduire. D'ailleurs nombreux sont ceux qui se plaisent à le décrire comme étant propriétaire d'un portemonnaie en peau d'hérisson.

En compagnie de son ami Earl Turnbinton, Victor Boudreaux débute son enquête auprès des proches de Moreno, dont le gérant du studio d'enregistrement. Ce qu'ils apprennent ne joue pas trop en faveur du musicien qu'il avait aperçu en compagnie d'une Chinoise, il n'est pas sûr, tout au moins une Asiatique. En remontant la piste, parfois en employant la manière forte, Boudreaux apprend que Moreno avait des accointances commerciales au Vietnam.

Alors, comme ce sont les parents qui assurent le paiement des frais, direction Saïgon puis Hanoï. Boudreaux et son pote vont revoir des vieilles connaissances dont ils se seraient bien passé de retrouver, les ayant côtoyer lors des interventions militaires dans leur jeunesse, dans le camp adverse. Puis tandis qu'Earl Turbinton rentre aux USA, Boudreaux rejoint la France et plus particulièrement Saproville-sur-mer, son fief mais également celui de la corruption. Il continue son enquête avec comme allié Edgard Ouveure qui grenouille toujours dans les Renseignements Généraux et non pas généreux.

 

Ce nouveau roman de Michel Embareck est un pur régal, l'auteur n'hésitant pas à égratigner à gauche, à droite, au milieu, partout là où ça dérange.

Bien entendu ce sont les affaires de corruption, de prévarications qui mènent la danse, et comme la musique, elles sont universelles même si le processus n'est pas similaire dans chaque pays. Les relents de ressentiment sont encore vifs au Vietnam, envers les Longs Nez, surnom donné aux Américains par les Charlies, lesquels Charlies doivent leur appellation à Victor Charly qui désignait à l'origine le Viêt-Cong puis s'est étendu à l'ensemble des Vietnamiens.

 

L'attitude de Falco laisse présumé qu'il s'intéressait au commerce équitable.

- Votre fils vous avait-il fait part d'un projet relatif au commerce équitable ? demanda Boudreaux aux parents, dont le regard balayait les écrans des horaires de vol.

- Il avait évoqué cette piste, une façon de s'investir personnellement dans l'action, avoua la mère entre deux reniflements. C'était un artiste engagé, pas un signataire de pétitions ou un chanteur des Restaurants du Coeur.

Ce qui en soi est une bonne chose mais il faut savoir ce qui se cache réellement derrière, malgré les belles paroles.

Boudreaux possède son avis personnel sur le commerce équitable :

- Le commerce équitable, c'est payer le producteur avec une tape sur le cul pour prix de sa sueur et faire payer au consommateur la peau du cul pour prix de sa bonne conscience.

 

Mais bien d'autres sujets sont abordés, ceux qui fâchent bien évidemment, et la façon dont Michel Embarek s'en empare et les traite est particulièrement réjouissante et salutaire.

Bien entendu dans la première partie louisianaise, le jazz est présent, comme cette parade lors d'un enterrement ou la figure devenue emblématique, malgré son jeune âge, de Trombone Shorty. Mais les instruments de musique seront bientôt remplacés par d'autres instruments qui n'adoucissent pas les mœurs.

Michel EMBARECK : Personne ne court plus vite qu'une balle. Editions de l'Archipel. Parution le 2 septembre 2015. 288 pages. 18,95€.

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9 septembre 2015 3 09 /09 /septembre /2015 12:28

C'est pas bon pour les statistiques !

Ellis PETERS : Un cadavre de trop.

Frère Cadfael vit paisiblement en l'abbaye de Shrewsbury, parmi ses plantes médicinales, dans son potager et son herbarium, tandis qu'en cette année 1138 l'Angleterre est en pleine guerre civile.

Deux prétendants au trône se disputent la suprématie royale. Entre Maud et Stephen s'est engagée une lutte fratricide et bien malin celui qui pourrait nommer le vainqueur.

Frère Cadfael est seul pour accomplir ses travaux et lorsque l'aumônier lui propose un aide, c'est avec joie et reconnaissance qu'il accepte. Un jeune garçon vigoureux ne peut que lui rendre d'immenses services. Or il s'avère que le jeune garçon qui lui a été confié est une jeune fille.

Pendant ce temps Stephen s'est emparé de la cathédrale de Shrewsbury et fait pendre quatre-vingt-quatorze soldats de la garnison. Frère Cadfael, requis pour donner bonne façon aux cadavres fait machinalement ses comptes et s'aperçoit que non seulement il y a un corps en trop, mais que celui-ci a été assassiné. Il va donc se lancer dur la piste de l'assassin tout en continuant de veiller sur son, enfin sa protégée. Le tout sur fond de luttes, de courses au trésor et d'éveil amoureux.

 

Ce roman médiéval, antérieur de trois ans à celui d'Umberto Eco Au nom de la Rose, est qualifié de policier. Mais il pourrait l'être également d'historique. C'est une simple affaire d'étiquetage qui sera régularisée par la suite avec les nombreux succès enregistrés avec les romans d'Ellis Peters et autres auteurs qui ont offert de nombreux romans dans cette veine.

Quoiqu'il en soit ne boudons notre plaisir à la lecture de ce roman qui a imposé le nom d'Ellis Peters en France. Mais lors de la parution de ce titre, Ellis Peters avait déjà écrit quatorze romans dans lesquels Frère Cadfael joue un rôle important et il eut été dommage de les ignorer.

 

Jacques Baudou, spécialiste de la littérature policière anglo-saxonne, présentait l'auteur et son œuvre dans la préface dans sa préface à la première édition de ce roman en 1988. Et lorsque j'écrivis ce billet en décembre 1988 pour une émission radio j'ajoutais :

Pour peu que les éditions 10/18 fassent paraître d'autres romans d'Ellis Peters, nul doute que celle-ci se retrouvera sur le podium des ladies du crime aux côtés de Ruth Rendell et de P.D. James. Enfin des romans qui sortent de l'ordinaire, fort bien documentés et qui feront le régal non seulement des amateurs de littérature policière mais également de ceux qui apprécient les romans historiques. Le roman policier historique, un genre un peu délaissé mais qui comporte pourtant de nombreuses possibilités littéraires.

Depuis cette tendance n'a pas cessé d'évoluer et de s'amplifier.

 

Ressembler à un héros sans en être un, c'est dur.

Réimpression octobre 2001. 288 pages. 7,10€.

Réimpression octobre 2001. 288 pages. 7,10€.

Ellis PETERS : Un cadavre de trop. (One Corpse to Many - 1979. traduction de Nicolas Gilles) Collection Grands Détectives N°1963. Edition 10/18. Première parution 1988.

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4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 14:15

Vienne le temps des poésies

Qui te videront de ton lit

Quand nos couteaux feront leur nid

Au cœur de ta dernière nuit

Franco la muerte.

Léo Ferré.

COLLECTIF : Franco la muerte.

Un recueil Franco de porc et de déballage...

Cela fera bientôt quarante ans que l'Espagne ne vit plus sous la férule franquiste !

Afin de le faire se retourner dans sa tombe, vingt auteurs se sont mobilisés sous la houlette de Gérard Streiff, afin de commémorer non pas Franco mais sa mort qui signifiait la délivrance de l'Espagne. Un événement fêté comme il se doit par vingt plumes qui nous ramènent quelques décennies en arrière, lorsque l'ombre du franquisme obscurcissait le ciel ibérique.

 

Patrick Amand nous offre avec Moi et Franco une histoire personnelle, un récit qu'un ancien Espagnol lui aurait confié alors que Patrick Amand racontait à une tablée que Gérard Streiff, le coordinateur de l'ouvrage, lui avait commandé un texte. L'homme avoue que son père avait rêvé tuer Franco au lieu que celui-ci décède tranquillement sur son lit.

Et c'est bien cette envie de se débarrasser de Franco, les tentatives avortées, qui ont inspiré quelques-uns des auteurs ayant participé à ce recueil. D'autres attentats sont narrés dont deux mettant en scène le personnage du général Luis Carrero Blanco, premier ministre espagnol, décédé le 20 décembre 1973 dans une opération menée par l'ETA. Version officielle. La mise en scène de cet épisode est particulièrement bien décrite par Gildas Girodeau tandis que Patrick Fort s'empare de cette histoire pour nous fournir une vision plus personnelle avec une femme qui a toutes les raisons de déplorer la mort d'un individu honni par une grande partie de la population.

Si de nombreux Espagnols ont franchi la frontière au début de la guerre civile de 1936 puis après, lors de la Retirada par exemple, ou profitant de différentes situations pour quitter le sol natal, Franco pouyvait compter sur de nombreux soutiens, surtout parmi le clergé et les catholiques intégristes, mais également les racistes, les anticommunistes.

L'abbaye de Santa Cruz del Valle de los Caídos, un monument commandé par Franco pour rendre hommage aux héros et martyrs de la Croisade, c'est à dire les Nationalistes regroupés sous sa bannière, puis transformée en mausolée à l'intention de tous les combattants Nationalistes et Républicain à condition qu'ils soient de confession catholique (!) est tous les ans le lieu de pèlerinage des fervents du régime franquiste. De ceux qui perpétuent la mémoire du général, et de ses exactions, tout comme les nouveaux nazis sont fanatiques des emblèmes hitlériens. Mais se déplacent également les curieux, les touristes, et certains vieux Espagnols qui veulent vérifier que le Caudillo est bien décédé. Max Obione, dans Los Caídos, nous en présente un, dans une histoire dont le dénouement est à pisser de rire.

COLLECTIF : Franco la muerte.

Si la plupart de ces nouvelles sont situées durant la dictature franquiste, quelques-unes sont plus contemporaines, ainsi que nous le démontre Jeanne Desaubry. Une nouvelle dans laquelle l'héroïne est une jeune provinciale, guère délurée, montée à Paris afin de suivre les cours à la Sorbonne. Elle désire voir le film de Carlos Saura, Cria Cuervos, dont la musique du film, Porque te vas a été immortalisée par Jeanette en 1976. Valérie l'étudiante en subira des dommages collatéraux.

Roger Martin s'attaque au GAL, Groupe Antiterroriste de Libération, des commandos para-policiers et paramilitaires dont le but était de contrer les offensives de l'ETA en employant des méthodes illégales et dont le nom était significatif comme les Guérilleros du Christ-Roi. Roger Martin s'est spécialisé dans la dénonciation du fascisme en général et avait déjà mis en scène le GAL dans un épisode du Poulpe, Le GAL... l'égout.

On ne pourra manquer rapprocher le titre de la nouvelle de Jean-Hugues Oppel, Je ne suis pas Franco, à des déclarations formulées en début d'année, un mantra que répète inlassablement un prisonnier face à ses bourreaux. Tandis qu'Alain Bellet préfère tourner en dérision la mort de Franco le catholique, Antoine Blocier revient sur un des épisodes du franquisme, la construction de barrages inutiles destinés à déplacer la population.

 

Résumer chaque nouvelle est un peu fastidieux, je le concède, aussi je vous propose un regard d'ensemble grâce au sommaire ci-dessous puis si vous désirez en savoir plus, je vous conseille un petit tour chez mon ami Pierre de BlackNovel1 qui les présente une par une avec talent.

 

Avant-propos de Gérard Streiff.

Patrick Amand : Moi et Franco.

Alain Bellet : Le banquet du bas monde.

Antoine Blocier : Mon village fantôme.

Frédéric Bertin-Denis : Mauricio Lopez est communiste.

Didier Daeninckx : Le raid du F-BEQB.

Jeanne Desaubry : Porque te vas.

Pierre Domenges : Le cimetière des deux mères.

Maurice Gouiran : L'ombre de la Santa Cruz.

Gildas Girodeau : El Ogro (L'Ogre).

Patrick Fort : A quelques minutes près...

Hervé Le Corre : Franco : la muerte.

Sophie Loubière : Gratia plena.

Roger Martin : GAL-OAS.

Jacques Mondoloni : Les couacs Franco.

Ricardo Montserrat : Decimas.

Chantal Montellier : Garrots-gorille.

Max Obione : Los Caídos.

Jean-Hugues Oppel : Je ne suis pas franco.

Gérard Streiff : La faute du toubib.

Maria Torres-Celada : Les vivants et les morts.

 

 

COLLECTIF : Franco la muerte. Editions Arcanes 17. Parution le 27 aout 2015. 280 pages. 21,00€.

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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 12:08

Alimentaire, mon cher Watson.

Colin THIBERT : Le festin d’Alice.

Au début des années 1960, Pierre Perret chantait “ Au Tord-boyau ”, une chanson qui décrivait une gargote et son patron tous deux cradingues, avec humour et drôlerie argotique.

Au Tord-Boyaux, Le patron s'appelle Bruno, Il a d'la graisse plein les tifs, De gros points noirs sur le pif… Or ce tord-boyau devient la cantine obligée de toutes les personnes branchées : “ Cet endroit est tellement sympathique, Qu'y a déjà l'tout Paris qui rapplique, Un p'tit peu déçu d'pas être invité, Ni filmé par les actualités ”.

Des voisins s’étant plaints de l’odeur nauséabonde qui stagnait dans l’escalier, des policiers investissent un “ appartement ravioli ” avec à leur tête le commissaire Argouge accompagné par Alice Delain, une inspectrice de DGCCRF, autrement dit la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes et de Jean-Luc, un interprète.

Un appartement ravioli, dans le jargon des flics, c’est un appartement aménagé en cuisine dans lequel un traiteur asiatique élabore des plats exotiques dans des conditions d’hygiène et de travail déplorables, une officine non déclarée bien évidemment. Le quatre étoiles de la crasse, graisse suintante et cafards grouillants à l’appui. A la tête de ce boui-boui règne une vieille Chinoise ce qui explique la présence de l’interprète qui possède plusieurs dialectes à ses cordes vocales. Les congélateurs regorgent d’aliments bizarres et pas très frais.

La gérante veut interdire l’accès de sa chambre aux policiers et lorsque ceux-ci trouvent anormal qu’un congélateur tout neuf trône dans la pièce, celle-ci est atteinte d’un malaise qui les oblige à une évacuation vers l’hôpital le plus proche. Alice Delain prélève quelques bricoles dans ce congélateur, des aliments sous sachets qui semblent plus appétissants que les autres préparations, ainsi qu’un carnet noir.

Dans son laboratoire, un nem plus gros que les autres attire son attention et bingo, c’est le gros lot. Ce nem recouvre une cinquantaine de Napoléons, tandis qu’un autre sachet recèle quelques milliers de dollars. Une aubaine pour Alice dont les moyens financiers sont assez restreints. Jean-Luc, lui, alors qu’il s’introduit en catimini dans l’appartement se trouve nez à nez avec une jeune femme boutonneuse, employée temporaire de la vieille Chinoise mais qui semble lui vouer une haine féroce. Michaud, l’adjoint d’Alice, désirant aider celle-ci absente, décortique quelques sachets, et l’analyse des ingrédients démontre que des éclats d’os humains sont présents dans ces petits pâtés. Nouvelle aubaine pour Alice et Jean-Luc, attiré par les charmes indéniables de la jeune femme, qui montent leur petite entreprise de chantage.

Mais cela n’est pas du goût de L’Hiver, alias monsieur Zheng, un malfrat particulièrement sadique, à la tête d’une mafia sino-parisienne doublé d’un responsable de la restauration chinoise spécialisé dans les plats surgelés, le côté officiel du négoce, et de revente annexes non avouables. Les meurtres vont s’enchaîner au détriment parfois de pauvres innocents.

 

Le lecteur ne restera pas sur sa faim une fois ce roman terminé. Un ouvrage particulièrement roboratif, dont l’humour noir suinte à chaque page, mais qui ne se veut pas une enquête dans les milieux gastronomiques.

Juste une mise en scène quoique les exemples de restaurants, dont les cuisines dans un état de saleté repoussante feraient fuir les clients si d’aventure le chef cuistot les invitaient à une visite guidée, ne manquent pas. L’envers du décor n’est pas toujours reluisant.

C’est aussi une façon de dénoncer ces services de préparation de repas à domicile parallèles qui sortent du marché pour des raisons complexes, et de l’emploi de travailleurs sans papiers. Mais ça on le sait depuis que des boutiques de restauration rapide ont été épinglées justement pour utiliser des travailleurs sans-papiers, sans le savoir paraît-il.

Un roman très cinématographique écrit par un spécialiste de l’audiovisuel, puisque Colin Thibert est aussi bien écrivain que scénariste. Il manie les effets visuels avec une grosse dose de burlesque, les dialogues sont incisifs, sarcastiques, et le tout enveloppé d’une couche de causticité.

Colin THIBERT : Le festin d’Alice. Fayard Noir. Parution septembre 2009. 362 pages. 20,30€.

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