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8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 13:37

Fais-moi un signe...

 

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Certains thèmes, quel que soit le genre littéraire qui les utilisent, ont été tellement traités que l’on pense que les auteurs en ont fait le tour, et le lecteur de même. Pourtant il suffit de les appréhender, de les aborder d’une façon subtile, pour qu’on les redécouvre sans s’y attendre.

Antoine Loubert est avocat, dirigeant seul son officine, avec pour unique secrétaire Mercédès, une femme qui lui est entièrement dévouée. Ce qui l’amène à traiter plusieurs affaires à la fois. Il doit défendre Pauler, un amateur de peinture qui est persuadé posséder un véritable tableau de Van Gogh peint quelques semaines avant le décès de celui-ci. Avant de regagner son bureau, il prend une consommation chez son ami Jacques le cafetier, tandis que la radio annonce le crash d’un avion.

Dans la salle d’attente, Marie-Reine, une ancienne cliente devenue amie et journaliste-radiophonique, accompagne Mathias, un jeune homme séropositif. Ses premiers mots sont pour déplorer le crash d’un avion, un de plus. Il a contracté le virus du sida trois ans auparavant, et son amie est décédée l’année passée des suites du traitement AZ666. Le mieux est peut-être que je retranscrive la déclaration de Mathias.

L’azydothymidine, utilisé au départ contre les maladies des hommes puis celles des animaux, en passant par le traitement des champs de pommes de terre contre les doryphores, a été abandonné pendant plusieurs années en raison de ses effets toxiques et on a fini par l’oublier. Mais pas tout à fait. Quand le fabricant a été absorbé par un grand groupe pharmaceutique, ce fut le bingo à la plus-value. Ce produit, rebaptisé AZ666, fut proposé au monde entier comme traitement antiviral.

Seulement l’AZ666 entraîne des effets secondaires irréversibles et comme le médicament a été autorisé et mis sur le marché dans l’urgence, non seulement son efficacité peut être légitimement mise en doute, et rien ne prouve qu’il n’est pas dangereux. Au contraire.

Antoine doit plaider en faveur de Lucie, dix-neuf printemps, sourde et muette depuis l’âge de cinq ans à la suite d’un accident, et qui se venge comme elle peut en dérobant des bibelots sacrés dont un crucifix (Entre nous, si l’Eglise revendait ses trésors pour en faire bénéficier les pauvres au lieu de vouloir s’immiscer dans les affaires politiques, elle ferait preuve de discernement et de chrétienté. Mais ce n’est que mon avis, et je ne vous oblige pas à le partager). Grâce à Antoine et sa subtile plaidoirie, Lucie est condamnée à seulement trois mois d’emprisonnement avec sursit.

Mathias a réussi à obtenir un rendez-vous Le 1er décembre, jour de la manifestation contre les virus avec un représentant influent du Ministère de la Santé. Antoine rencontre donc le professeur Picard, le directeur Général de la Santé, deux autres personnes, un homme et une femme siégeant dans un bureau affecté à ce genre de réunion. Antoine émet ses doutes concernant le crash de l’avion qui transportait à son bord des chercheurs contre les virus atypiques ainsi qu’une équipe de l’ONU qui revenait à New-York pour faire des révélations importantes sur la nature des pandémies, notamment en Afrique.

Antoine continue ses investigations sur le tableau signé Van Gogh, lorsqu’il reçoit un appel téléphonique de Mathias qui l’invite à le rejoindre à La Cure, village situé à la frontière franco-suisse. Sans plus d’explications. Aussitôt il prend le train, et fait connaissance avec un voyageur au profil d’oiseau qui déclare se rendre à Dôle afin de donner un cours d’histoire de l’art. Arrivé sur place Antoine retrouve Mathias qui lui indique qu’ils doivent recueillir des confidences d’une mystérieuse femme devant leur apporter des précisions sur des médicaments détournés de leur action d’origine. Hélas, rendez-vous manqué. Ils n’ont plus qu’à regagner la capitale où Lucie en pleurs leur apprend que sa sœur vient d’être assassinée.

D’autres crashs d’avions ont été répertoriés de par le monde durant les trois dernières décennies, or, à chaque fois voyageaient à leur bord des savants et des chercheurs.

Antoine, Mathias, Lucie sans oublier Jacques le cafetier et Clara l’amie de cœur d’Antoine qui cultive un brin de jalousie, vont se démener dans ce pataquès et les tracas en tout genre ne leur sont pas épargnés.

 

Dans ce petit roman où les coïncidences ne manquent pas, les personnages peu nombreux évoluant comme dans un manège et se catapultant parfois, l’auteur met un peu de lui-même et de son expérience d’avocat. En effet Philippe Autrive, avocat au barreau de Paris, s’est engagé dans la défense du droit des Artistes, des Malades et des Malentendants. Aux côtés des Artistes et des gens du spectacle, il défend le principe de liberté de circulation et a obtenu en qualité de Vice-président de l’Association Musiciens sans frontières la création d’une carte de séjour supportant la mention Profession Artistique. Une carte de séjour analogue pour les Ecrivains ne serait pas du luxe, si l’on se réfère aux déboires connus par Janis Otsiémi lors du dernier Salon du Livre de Paris. Mais c’est un autre débat.

Ce n’est donc pas par hasard si Lucie est affligée de mutisme et de surdité est l’une des héroïnes du roman, et qu’Antoine correspond avec elle par le truchement de la langue des signes. L’auteur défend les droits à la liberté de choix thérapeutique et à l’information. Et il défend le principe de la reconnaissance officielle de la Langue des Signes comme langue minoritaire et le respect des droits spécifiques de cette Communauté.

Mais si cette langue des signes est magistralement décrite lors des conversations entre Lucie et Antoine, à ce point que le lecteur s’imagine être à leurs côtés et déchiffrer leur dialogue, c’est tout autant l’industrie pharmaceutique, et les laboratoires phytosanitaires qui sont mis en cause. Ce n’est pas le premier roman à traiter ce sujet, et ce ne sera pas le dernier, mais la façon d’aborder le problème est différent.

Un roman à découvrir en version papier, celle que je préfère, ou en version PDF ou eBook. Suivez l’adresse ici


Philippe AUTRIVE : Au péril de ma vie, restez prudent. Publibook. 168 pages. 18€.

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8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 11:27

La face cachée de Julian Barnes.

 

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Le club de football l’Athlétic est vraiment dans une mauvaise passe. Son classement en troisième division s’en ressent fortement et s’il était relégué en quatrième division, ce serait la catastrophe. Son entraîneur, Jimmy Lister, est sur la sellette.

A la suite d’une agression envers l’un de ses meilleurs joueurs, Danny Matson, Jimmy Lister décide d’engager Duffy, un détective privé, lui-même gardien de but dans la petite équipe des Volontaires. Il est évident que Danny Matson n’avait rien à faire dans une boîte de nuit, et si à la sortie il s’est fait casser une jambe, c’était peut-être bien de sa faute. Mais Denise, la jeune femme qui l’avait dragué, disparait au moment où Danny aurait bien eu besoin de son témoignage.

Duffy enquête aux abords du stade, plus particulièrement à Layton Road dont les habitants ont engagé une procédure judiciaire. Les résidents n’apprécient guère les débordements des supporters les jours de match. C’est leur droit mais Duffy sent là-dessous une manipulation guère honnête. Les hooligans mettent leur grain de sel, déstabilisant l’ambiance, s’en prenant volontiers envers un joueur de race noire, Brendan, le meilleur joueur de l’équipe. Brendan lui non plus n’est pas épargné par le sort qui lui réserve un croc en jambe, un coup en traître.

Arrêt de jeude Dan Kavanagh est autant un roman policier qu’un clin d’œil, pas si innocent qu’il y parait, sur le football et ses à-côtés. Les magouilles financières, l’insubordination des supporters, ou supposés tels, les déboires de l’entraineur, les états d’âme des joueurs, tout est prétexte à ironie, à humour caustique, mais surtout à réflexion.

Doit-on s’étonner de ce genre d’ouvrage de la part de Dan Kavanagh plus connu sous la plume de Julian Barnes ? Cela surprendra peut-être les puristes mais Dan Kavanagh est en effet le pseudonyme derrière lequel se cache Julian Barnes, auteur entre autres de L’histoire du monde en 10 chapitres et demi ou encore du Perroquet de Flaubert et autres œuvres à succès.

Les fidèles de la Série Noire eux n’étaient plus dupes depuis 1982 et la première mouture de l’ouvrage de Claude Mesplède et Jean-Jacques Schléret : SN, Voyage au bout de la Noire paru chez Futuropolis (cet ouvrage a été réédité, revu et complété cher Joseph K). Dan Kavanagh eut l’honneur d’être traduit dans cette célèbre collection pour deux romans : La nuit est sale en 1981 et Le port de la magouille en 1982, roman dans lequel on découvrait Duffy, héros de Arrêt de jeu. Duffy qui outre son enquête dans les milieux footballistiques se voit confronté à de sérieux problèmes émotionnels et sexuels. De tendance bisexuel, Duffy a une phobie, celle d’être atteint du SIDA, le syndrome de Karposi, et souffre de son manque d’ardeur envers Carol, son amie qui couche chez lui de temps en temps.

Dan Kavanagh, la face cachée de Julian Barnes n’a pas souvent les honneurs des critiques littéraires, au contraire de son double. Ignorance des critiques, peur de mélanger les genres, qu’importe. Dan Kavanagh se suffit à lui-même et si vous avez l’occasion de découvrir Arrêt de jeu chez un bouquiniste, sachez que ce sera pour le meilleur et pour le lire.


Dan KAVANAGH : Arrêt de jeu (Putting the Boot in – 1985. Traduction de Richard Matas). Editions Actes Sud collection Polar Sud. Avril 1991. 304 pages.

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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 08:00

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Ceux qui connaissent l’œuvre de Roger Martin retrouveront ses préoccupations dans la lutte contre la discrimination, la ségrégation, le fascisme d’hier et d’aujourd’hui, démontrant, même si on le sait déjà, que sous une soi-disant démocratie, des pans entiers de l’Histoire sont soigneusement enfouis dans des archives classées secret défense et que les exhumer serait porter atteinte à une image trop belle, trop idyllique.

Ceux qui ne l’ont pas encore lu découvriront un humaniste qui s’emploie à révéler des événements pas toujours reluisants de l’histoire des Etats-Unis. Et pourtant comme aime à le marteler un des protagonistes de ce roman les Etats-Unis sont le « pays le plus démocratique au monde ». Un autre balaie d’un revers de manche la question de la ségrégation et du racisme actuellement, arguant que « l’époque des troupes séparées, où les Noirs ne pouvaient être incorporés qu’au sein d’unités non combattantes, où le racisme régnait dans les camps et sur les bases militaires, est définitivement révolu. Aujourd’hui, l’armée américaine est considérée comme le corps d’Etat où l’intégration est la plus réussie. Colin Powell, t’as entendu parler ? ».

C’est avouer implicitement que cela existait auparavant ? Implicitement oui, mais du bout des lèvres et ce genre de déclaration n’est pas destiné à tous, sauf pour se glorifier et user de démagogie qui ne convainc pas grand monde.

Douglas Bradley a été élevé dans un cocon entre un père strict et une mère effacée entièrement dévouée aux décisions de son mari. William Bradley est directeur des ventes chez Coca Cola à Atlanta, le site historique de la marque, une sacrée promotion pour un homme d’origine noire. Douglas pourrait creuser son trou s’il le souhaite. D’ailleurs l’été il sert de guide auprès des visiteurs, un pied dans l’entreprise en quelque sorte. Mais il a une autre idée en tête : s’engager dans l’armée de l’air. Il a établi un dossier en béton, études universitaires brillantes et diplômes à l’appui. Seulement ses espérances sont balayées d’un trait de plume lorsqu’il reçoit un courrier annonçant un refus catégorique de la part des instances militaires. Il ne peut intégrer l’élite car son grand-père Robert Bradley a été pendu en terre normande, le 14 août 1944, pour une affaire de viol. Il tombe de haut.

Son père l’avait emmené sur une tombe en Floride alors qu’il n’était qu’un gamin, et il se sent trompé, trahi. Un de ses professeurs lui conseille d’effectuer des recherches via un détective. Il tombe des nues. Non seulement son grand-père a bien été pendu, mais sa grand-mère vit toujours près de Tallahassee, et il a une tante, la sœur de son père, une cousine, une belle-sœur dont le mari, Jason son cousin, est décédé dans un engament de l’armée en Irak. Il décide alors de rencontrer cette famille qu’il se découvre et dont son père lui a toujours tu l’existence.

Son père, bien installé socialement, est raciste, ne considérant ses frères de couleur que comme des êtres inférieurs. Aussi lorsque Douglas arrive à Havana près de Tallahassee, en Floride, il regarde d’un air supérieur les Noirs, lui qui appartient à une caste supérieure. Mais il va devoir réviser ses jugements.

Sa grand-mère est mourante à l’hôpital. Il est reçu à bras ouverts par cette famille pauvre et accueillante. Rosa lui confie des documents importants concernant son grand-père. Des documents qui l’amènent à se poser de nombreuses questions et à effectuer des recherches. Personne ne croit à la thèse officielle du viol. Ses recherches l’entraînent à Pittsburg où il rencontre un ancien aumônier qui lui donne un carnet écrit son grand-père peu avant sa mort par pendaison. Regrettant de ne pas avoir enregistré leur conversation, il retourne le lendemain sur place, mais le vieux curé est décédé. Muni de quelques renseignements, Douglas décide de couper les ponts avec son père, provisoirement pense-t-il, et possédant quelques fonds provenant de ses travaux estivaux, il s’envole pour la France. Le Havre et ses environs, le cimetière américain de Fère en Tardenois dans l’Aisne, puis jusque dans les Ardennes belges. Mais cette remontée du temps est contrôlée par deux hommes attachés à la D.I.A., la Defense Intelligence Agency. Et afin de déterrer la vérité, il lui faudra faire preuve de courage, d’initiatives, d’une certaine dose aussi de naïveté pour contrer les attaques dont il est l’objet et déjouer les poursuites.

 

Ce roman est aussi une sorte de document sur la déségrégation amorcée, sur la campagne d’Espagne avec les deux divisions américaines non officielles qui comportaient aussi bien Blancs et Noirs côte à côte, sur les agissements de la Croix Rouge refusant les dons du sang des Noirs. C’est un réquisitoire envers l’armée américaine qui justifie le surnom donné en France à l’armée de Grande Muette, dénonçant le combat récurrent contre les communistes ou supposés tels, l’ostracisme permanent qui sévit toujours car malgré les interdictions le K.K.K. est toujours bien vivant.

On notera au passage le clin d’œil de Roger Martin à des auteurs français comme Noël Simsolo, écrivain, cinéaste et critique, Gilles Morris connu également sous le nom de Gilles Maurice Dumoulin, romancier qui fut tout jeune télégraphiste au camp Phillip Morris au Havre, ou encore Patrick Giovine, membre éminent de l’association Les Amis de San Antonio et qui a écrit quelques romans.

Les figures de John Berry, l’acteur et le réalisateur, de Myriam Boyer, l’actrice et comédienne française qui fut durant vingt cinq ans sa compagne, Robert Finnegan et quelques autres parsèment ce roman. Un ouvrage à lire afin de mieux comprendre les dessous pas vraiment glorieux d’une institution militaire qui se targue d’être le défenseur de la démocratie et de la liberté dans le monde.


Roger MARTIN : Jusqu’à ce que mort s’ensuive. (Première édition : Le Cherche-midi éditeur). Editions Pocket/Thriller. 480 pages. 7,60€.

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6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 09:30

Qui de l’œuf ou de la poule est arrivé le premier ?

 

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Cette question biologique fondamentale dont la réponse est aléatoire peut s’appliquer également à ce couple d’individus antithétique : le policier et le malfrat.

En effet les policiers ont-ils été engendrés afin de juguler les méfaits des malfrats, ou ceux-ci sont-ils apparus afin de justifier la création de ce métier ?

Foin de tergiversation et contentons-nous de nous intéresser à cet ouvrage qui justement explore cette dualité avec deux témoignages qui reflètent l’avers et le revers de la médaille. Une complémentarité qui permet de mieux appréhender cette époque, et une vision à double facette qui, pour être placée dans des camps adverses, démontre une indissociabilité de deux éléments contraires, opposés et imbriqués. Tout en sachant que par nature, les petits Français, qui dans la cour de l’école jouaient volontiers aux gendarmes et aux voleurs, manifestaient une nette préférence pour la deuxième catégorie. De tout temps l’aura de l’anarchiste qui sommeille en nous se réveille aux exploits des mauvais garçons, pour peu qu’ils se montrent sympathiques.

Le premier texte, inédit en volume est composé des mémoires de Casque d’or, immortalisée à l’écran par Simone Signoret. Amélie Elie, surnommée Casque d’Or, témoigne dans la revue littéraire Fin de siècle, dix-huit livraisons du 5 juin au 3 aout 1902, de l’affrontement entre deux bandes rivales dirigées par Manda de la Courtille et Leca de Charonne qui se disputaient la jeune fille.

Dans les premières lignes de sa préface à ses mémoires, Amélie Elie déclare : J’entreprends d’écrire ma vie… Je n’ai aucune espèce d’illusions et ça vaudra ce que ça vaudra… Pourtant ce sera sincère. Tout ce que mes souvenirs voudront bien me donner, je le noterai ici. Je dirais tout ce que je sais : les grandes secousses de ma vie, les fièvres splendides que j’ai connues. Quand ma mémoire me dira : Ici, Casque d’or, souviens-toi ; tu t’es tordue comme une baleine ! J’écrirai sans ambages : Ici Casque d’Or se roula comme une baleine ! De même, si j’ai pleuré, sans attendre vous le saurez !

Avec simplicité, avec sincérité n’en doutons point, avec une certaine pudeur, Casque d’Or déroule sa vie de turbulences, d’amours, de turpitudes, de liaisons et de rivalités, le tout enrobé sous les flonflons des bals populaires. Egérie des Apaches, elle est aussi prostituée, et se dresse comme la figure mythique d’une époque qui n’était pas plus en déliquescence qu’aujourd’hui. Elle a commencé tôt son apprentissage du corps : Je me suis mise en ménage à treize ans et deux mois ; c’était un lundi. J’ai perdu ce qu’on est convenu d’appeler le petit capital d’une femme exactement quinze jours plus tard, et c’était encore un lundi. Ces deux dates sont trop précieuses pour que je les oublie jamais. C’était avec Petit Matelot, quinze ans, malhabile, inexpérimenté, hésitant. Leur jeunesse jouait en leur faveur car dans la rue, se promenant bras dessus bras dessous, les passants croyaient avoir à faire à un frère et sa sœur. Après il y en a d’autres, dont Bouchon, officiellement marchand des quatre saisons, ayant purgé une peine de prison pour avoir pendu sa femme et fréquentant Ravachol.

Il est à noter que dans les deux dernières pages écrites sous forme de Post-scriptum ; Casque d’or émet une diatribe à l’endroit du préfet de police, diatribe qui peut être reprise aujourd’hui par de nombreux détenus. Interdite de jouer au théâtre, de chanter, de se produire dans un cirque dans la cage aux lions, elle ne peut que s’exclamer : Le préfet n’entend pas que je quitte cette société de contribuables pour entrer chez les lions. C’est évidemment un point de vue… point de vue qui me gêne parce que, au prix où je trouve le beurre chez ma crémière, je voudrais bien avoir le traitement d’un préfet de police. Il est extraordinaire, le préfet ! Il affirmerait devant le conseil de préfecture, il soutiendrait devant l’empereur de Russie qu’il est honteux de vivre comme j’ai toujours vécu, seulement, et c’est plus fort que lui, il me pourchasse dans tous les coins et me renvoie à ma vie.

Le second texte composant ce volume est l’œuvre d’Eugène Corsy, gardien de la paix. C’est le récit dramatique de la mort du gardien de la paix stagiaire Joseph Besse, attaché à la brigade du 20e arrondissement de Paris, quartier du Père-Lachaise, assassiné par un souteneur dans la nuit du 3 au 4 juillet 1905.

Intitulé La médaille de mort, ce qui peut s’apparenter à un rapport est adressé à son supérieur, M. Reisse, officier de paix. Il est évident, qu’écrit sous le coup de l’émotion, ce texte ne doit souffrir d’aucune subjectivité. D’ailleurs il écrit Observateur attentif de tout ce qui a rapport à mon métier de gardien de la paix que j’aime malgré tous les déboires passés, l’idée m’est venue de chercher à retracer dans le sens qui me parait le plus vraisemblable et sous la forme anecdotique, tout en m’appuyant sur des témoignages irréfutables, les péripéties de ce drame terrible dans lequel un de nos bons camarades a trouvé une mort aussi affreuse que prématurée, venant ajouter à la liste déjà si longue, hélas, des victimes du devoir.

Objectif ? Lorsque l’on décortique cette phrase, des doutes peuvent se glisser dans l’esprit du lecteur. Chercher à retracer dans le sens qui me paraît le plus vraisemblable, ne veut pas dire relater la vérité, car celle-ci n’est pas toujours vraisemblable. De plus sous une forme anecdotique, c’est-à-dire romancée ? Quant à s’appuyer sur des témoignages irréfutables, on sait ce que peuvent être les témoignages recueillis auprès de personnes qui déclarent avoir tout vu et dont on s’aperçoit que de là où ils se trouvaient, ils ne pouvoir avoir qu’une vision floue des événements. Et l’on sent déjà un malaise, malaise ressenti aujourd’hui encore par les policiers dans l’exercice de leur fonction, se profiler dans cette profession, qui est sans aucun doute une vocation, comme instituteur ou médecin.

Ce texte qui pourrait être un rapport romancé, est complété par des articles de presse, extraits du Moniteur du 20e arrondissement, du journal La Presse, du Petit Parisien, ainsi que des discours prononcés par les officiels, le maire, le président du conseil municipal, le représentant du ministre de l’Intérieur et Louis Lépine, Préfet de Police. Certains journaux, comme Le Moniteur, sous la plume de Thomas Pierre de Castelnau, se montrent virulents, déplorant que la peine capitale ne soit plus appliquée dans la capitale (oui, cela fait répétition) par manque d’emplacement pour installer la guillotine. Et de déclarer, au risque d’attiser le brûlot : Cependant il serait temps que cela finisse, ou autrement nous n’aurons plus d’autres ressources que de mettre en vigueur la loi de Lynch en nous faisant justice nous-mêmes. Sans oublier les exagérations émises par des plumitifs survoltés qui déforment la réalité. Ce qui démontre que ceux, qui, dans un but d’historien, se fient aux journaux d’époque, ne doivent pas prendre pour argent comptant les articles et se méfier des erreurs qui ont été écrites, assenées, tout comme aujourd’hui d’ailleurs et que l’on doit comparer les articles de journaux d’opinions et d’obédience politiques différentes.


Chroniques du Paris apache ; 1902 – 1905. Edition présentée et annotée par Quentin Deluermoz. Editions Mercure de France. 252 pages. 5,50€.

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6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 08:18

Hommage à Gaston Leroux, né le 6 mai 1868.

 

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Pour certains Gaston Leroux incarne l’écrivain qui tirait un coup de revolver lorsqu’il avait terminé un roman.

Pour d’autres, ce sont les noms de Chéri-Bibi et de Rouletabille qui les ont marqués.

C’est aussi l’auteur de cette phrase qui aujourd’hui reste l’une des clés du Mystère de la chambre jaune : Le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat. Phrase qui, entre parenthèse, n’est pas de Gaston Leroux mais de Georges Sand qui avait écrit plus précisément : le presbytère n’a rien perdu de sa propreté, ni le jardin de son éclat. Avouons que Gaston Leroux s’était montré plus inspiré (sic !) et poétique que sa consœur.

Jean-Claude Lamy nous retrace la vie de Gaston Leroux qui, avec Maurice Leblanc, a profondément marqué la littérature populaire et policière avec verve mais l’on regrette que cette biographie, écrite d’une plume alerte, soit si brève, comme la vie de l’écrivain d’ailleurs. Né à Paris le 6 mai 1868, Gaston Leroux décède à Nice le 15 avril 1927. Son enfance Gaston Leroux la passe à Fécamp, dans le pays de Caux si cher à Maurice Leblanc, puis au Tréport. Il fait ses humanités, comme il était de bon goût de dire alors, au collège d’Eu où il côtoie et se lie avec Philippe d’Orléans, fils du Comte de Paris. A vingt ans il se retrouve orphelin, ayant en charge ses frères et sœurs. Il monte à Paris et après des études de droit, endosse la robe d’avocat, qu’il ne portera pas longtemps, se tournant vers le journalisme, devenant chroniqueur judiciaire au Paris, journal du soir. Puis il sera reporter au Matin, gagnant d’énormes d’argent qu’il dilapide au jeu. Débrouillard, tout comme Rouletabille son héros, il participe à des aventures extraordinaires et glane les scoops. Lassé de courir le monde il devient auteur de théâtre puis écrivain. Une reconversion réussie, et ses œuvres aujourd’hui encore font le bonheur de milliers de lecteurs, et des cinéastes.

A cette biographie, pour ma part un peu succincte, existe heureusement une compensation sous forme de six nouvelles articulées autour d’un aréopage de vieux loups de mer ou qui se prétendent comme tels. Six histoires épouvantables, certaines imprégnées d’humour noir, d’humour noir féroce même comme Le dîner des bustes, et dont l’angoisse, alliée à l’horreur sanguinolente et à une once de fantastique, captive le lecteur. Une bibliographie complète ce volume préfacé par Edgar Faure en 1977 lors de sa première parution en 1977 aux Nouvelles Editions Baudinière, et une postface de Jean-Claude Lamy. Je regrette cependant que si la bibliographie recense les romans et leur première parution en feuilleton ou en volume, les cinéromans, les reportages et le théâtre de Gaston Leroux, la date et le support de parution des nouvelles ne soient pas indiqués. Ces nouvelles constituent néanmoins un excellent hors d’œuvre pour redécouvrir les romans La poupée sanglante, La machine à assassiner, La Reine du Sabbat ou encore Le fauteuil hanté qui brocarde joyeusement les Verts (pas ceux de Saint-Étienne mais les pensionnaires de l’Académie Française, qui entre nous ne le sont plus guère, verts).

La revue Rocambole vient de publier un dossier consacré à Gaston Leroux, intitulé Les bagages de Gaston Leroux, dans son numéro 62. Mais j’aurai l’occasion d’y revenir. Et vous pouvez retrouver quelques-unes des aventures de Chéri-Bibi dans la collection Labyrinthes du Masque.


Jean-Claude LAMY : Gaston Leroux ou le vrai Rouletabille. Une biographie suivie de Six histoires épouvantables. Editions du Rocher (2003). 256 pages. 17,30€.

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5 mai 2013 7 05 /05 /mai /2013 13:10

 

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Anticipation, science-fiction, politique-fiction, Zones 5 est un peu tout cela associé à un concept financier déjà existant dont on ne sait quelles proportions et influences il pourra prendre sur la gestion des états mais dont, déjà, on peut évaluer les conséquences néfastes et délétères.

La ville de Montréal, comme beaucoup d’autres métropoles du Québec, est divisée en zones distinctes et sélectives. La zone 1 est résidentielle, réservée aux riches. La zone 2 est semi résidentielle et commerciale, réservée aux travailleurs salariés et aux commerces de détail ou de proximité. La zone 3, industrielle, constitue l’enclos des travailleurs temporaires, précaires, des immigrants fraîchement arrivés sur le territoire ainsi que d’illégaux ayant réussi à franchir la frontière de la zone 4. La zone 4, qui « abrite » les sans-abris, les trafiquants de fausses cartes, des prostituées bas de gamme, et tous ceux qui issus de l’extérieur souhaitent intégrer la métropole. Mais en ce milieu du XXIème siècle, une zone 5 s’est créée loin de la ville, dans des régions éloignées où habitent des hommes et des femmes qui refusent l’industrialisation à outrance, désirant vivre comme avant. Des rebelles de la société réfugiés à Blanc Sablon, Rimouski et autres lieux situés sur l’estuaire du Saint-Laurent.

Jappy, Elise sa compagne, Ender, Diégo et bien d’autres demeurent dans cette partie isolée de la province, en compagnie de pêcheurs et d’autochtones ayant refusé de s’exiler loin de leurs racines dans une urbanisation anonyme engendrée par ce qui a été nommé la Grande Expropriation. Ce ne sont que des squatteurs mais actifs.

Ender, Elise et Diégo qui se sont mis sérieusement à l’informatique, s’amusent à pirater les informations et à en détourner le sens. Les amours de Jappy et d’Elise sont concrétisées par la naissance d’un garçon, Kassad, qui est affligé à la naissance de deux infirmités. Il est aveugle et hermaphrodite, ce qui ne l’handicape pas trop. Jappy, qui a perdu un œil, s’en « voit » greffer un, genre caméra, ce qui lui permet de visionner et d’enregistrer ce qu’il aperçoit dans certains moments délicats. Mais ils doivent penser à leur subsistance, ainsi qu’à s’approvisionner en matières premières, genre fuel, capables d’alimenter la centrale qui leur procure de l’électricité. Lorsque le Sancto Berlusconi, un navire italien qui navigue au ralenti dans les eaux longeant les côtes du Labrador, Jappy et ses amis décident de l’arraisonner, ce qui leur fournit du fuel et autres produits de première nécessité. Cette opération réussie de main de maître, et sans dégâts, ils continuent sur leur lancée leurs actes de piraterie jusqu’au jour où Jappy et ses comparses se font piéger. Car évidemment le gouvernement et surtout La Lyonnaise des Eaux, qui a la main mise sur l’eau et autres matières premières, et dont l’importance financière dépasse de loin l’économie de bien des pays, n’apprécient pas cette guerre économique menée par des groupuscules qui s’érigent en nouveaux Robin des bois.

 

Roman de fiction Zones 5 laisse songeur le lecteur qui se pose moult questions, à raison, et jette un coup de projecteur sur ce qui se passe actuellement. Cette prépondérance de certaines sociétés multinationales, ou non, qui peuvent décider en catimini, car tout n’est pas toujours avoué au grand public, et mettre en danger la vie de nombreuses personnes. Que penser de cette prééminence que possèdent des sociétés, allez n’ayons pas peur de citer des noms, AREVA, MONSANTO et quelques autres ? Michel Vézina met le doigt comme un surligneur sur des dérives, mais combien de nous se sentent concernés. Mais après tout, ce n’est qu’un roman.


Michel VEZINA : Zones 5. Editions Coups de Tête n° 35. Série Elise. 228 pages. 13€.

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3 mai 2013 5 03 /05 /mai /2013 13:41

Nostalgie, quand tu nous tiens !

 

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Le nouveau numéro de la revue 813, éditée par l’association Les Amis des Littératures Policières vient de paraître, il est beau, mais… les couleurs ne pallient pas les manques que je ressens depuis quelques mois, pour ne pas dire quelques années.

En effet, si un réel effort de présentation, de mise en page, a été effectué, mais il est vrai que la fabrication n’est plus artisanale, j’enregistre un manque flagrant de rubriques qui faisaient la joie de nombreux abonnés. Le Courrier des lecteurs n’existe plus, pourtant ces correspondants bénévoles éparpillés dans toute la France et même ailleurs, apportaient souvent des informations intéressantes.

Je sais que je fais partie de cette catégorie des vieux qu’ont de l’âge. Peut-être suis-je devenu atrabilaire, grincheux, grognon. Que voulez-vous je regrette l’ancienne formule de 813, quand Les Polaroïds étaient vraiment la rubrique de référence des sorties littéraires, lorsque toutes les maisons d’éditions étaient représentées, même les plus petites. Dans ce numéro cinq pages dédiées aux nouvelles parutions, mais cela ressemble à du copinage. Des textes longs comme des jours sans pain, pour seulement onze présentations. Que sont devenues les prières d’insérer, qui n’étaient pas forcément un succédané des quatrièmes de couverture ? Que sont devenues Les Presses de la Cité, Le Fleuve Noir, Le Masque, Jean-Claude Lattès, Calmann-Lévy, Liana Levi, Actes sud, L’Archipel, Sonatine, Albin-Michel, Métailié, Viviane Hamy, Pascal Galodé, Jigal, Grasset, Fayard, Le Cherche-Midi, 10/18, Belfond… ? Perdus corps et biens… Autrefois, cette rubrique était aussi consacrée aux parutions des petits fanzines, et cela les aidait à se faire connaitre. La Vache qui lit, La Tête en Noir, L’indic, Les carnets de la Noir’rôde et d’autres n’ont plus aucun écho, plus aucune visibilité…

Ne restons pas sur une note négative et pessimiste. Car il y a du bon dans ce numéro. Par exemple, un hommage à Joseph Bialot, disparu le 25 novembre 2012, peu après la mise en vente de son dernier roman Le puits de Moïse est achevé, chez Rivages/Noirs N°888. Un hommage mérité pour ce grand monsieur de la Littérature, qui a débuté à cinquante-cinq ans, envoyant par la Poste son manuscrit, Le Salon du prêt-à-saigner, publié par la Série Noire et obtenant dans la foulée Le Grand Prix de Littérature Policière. Suivront dans la même collection : Babel-ville, Rue du chat crevé, Le manteau de Saint Martin, Un violon pour Mozart, Le Royal-bougnat, Les bagages d’Icare… Chez Denoël ce sera Sigmund Fred ne répond plus, au Fleuve Noir La main courante, chez Belfond Elisabeth ou le vent du sud, au Seuil Nursery rhyme, Ô mort, vieux capitaine… et combien d’autres dont le poignant Votre fumée montera vers le ciel aux éditions de l’Archipel. Et bon nombre de ces ouvrages pourraient, devraient être réédités avant de tomber dans le fallacieux domaine public de Relire.

Autre hommage, et non des moindres, celui rendu à Jim Thompson. Ce serait faire du mauvais esprit que de penser que cet hommage coïncide avec les rééditions de quelques romans chez Rivages dans une nouvelle traduction. Il avait eu l’honneur d’avoir été l’objet d’un dossier dans le numéro 2 de la revue Polar, en mai 1979. C’est loin tout ça, et que les projecteurs soient à nouveau braqués sur lui devraient lui attirer de nouveaux lecteurs, lui qui est décédé à l’âge de soixante-dix ans le 7 avril 1977. Je ne polémiquerai pas sur l’utilité d’une retraduction, elle semblait nécessaire car, c’était la coutume à l’époque de la Série Noire, bon nombre de textes ont été amputés, mutilés. Ils possédaient toutefois cette force d’évocation qui en a fait pour certains des chefs-d’œuvre. Peut-être le plus connu étant 1275 âmes qui a été adapté pour le cinéma par Bertrand Tavernier sous le titre Coup de torchon et transposé en Afrique, on se demande pourquoi. Vais-je les relire dans cette nouvelle traduction, je ne pense pas. J’ai de mauvais souvenirs d’autres romans qui amputés m’avaient enchanté, et republiés dans une version intégrale m’ont paru ennuyeux. Peut-être parce que je connaissais déjà l’intrigue. Je suis un lecteur de base, qui aime prendre du plaisir à la lecture, et non un intellectuel puritain…

L’intrusion de la couleur dans la revue est bénéfique ne serait-ce que pour montrer les sublimes photos réalisées par Nadine Monfils, auteur de romans, de recueils de poèmes, de contes, de livres érotiques, également cinéaste avec l’adaptation de Madame Edouard, avec Michel Blanc dans le rôle du commissaire Léon, lequel possède une passion singulière, le tricot.

Des photos qui oscillent entre baroque et surréalisme, dans lesquelles on retrouve le petit grain de folie qui imprègne ses romans, mais aussi une poésie décalée et un petit commentaire qui nous fait regarder plusieurs fois ces clichés afin de mieux les apprécier.

D’autres articles complètent ce numéro, dont un entretien avec Craig Johnson.

Et comme cela arrive souvent, la quatrième de couverture n’est plus d’actualité. Il s’agit de l’affiche annonçant le 12e salon du livre d'expression populaire et de critique sociale d’Arras qui se déroule le 1er mai organisé par l’association Colères de présent. Seulement je n’ai reçu la revue qu’aujourd’hui, 3 mai. Vraiment la colère du présent !

 

Pour tout savoir sur 813 et adhérer à l'association, rendez-vous sur le site !

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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 08:20

Les douceurs provinciales !

 

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Une petite ville de province dans l’Est de la France, non loin du Jura. Mathieu Launay est fait-diversier dans un journal local et il aime se confronter à des histoires qui sortent de l’ordinaire. Tant que faire se peut, car trop souvent ce sont quasiment les mêmes reportages auxquels il est confronté, des banalités. Et puis cela lui permet de ne pas trop penser à ses amours contrariées avec Isabelle. Il rencontre avec plaisir son amie Milie qui a toujours des histoires invraisemblables à narrer et doit gérer ses problèmes relationnels avec son ami Fred.

Pour fouiner et rédiger ses articles, Mathieu possède deux sources de renseignements. Les correspondants locaux, principalement Senis qui sait tout ce qui se passe dans sa localité de Saint-Val, et le procureur Piretti. Aussi lorsque Senis lui annonce qu’il sent quelque chose de lourd, et que Piretti le convoque à la séance presse, Mathieu est tout émoustillé.

Une adolescente a été retrouvée le corps lardé de coups de couteau, scarifiée de partout, et en partie brûlée. Elle a réussi à s’échapper de la cave de la maison abandonnée à la lisière du village et s’échouer sur le paillasson d’habitants qui se sont empressés d’appeler les gendarmes. Jennifer, une gamine de quatorze ans, est dans un sale état, plongée entre vie et mort. Les coupables sont deux autres gamines du même âge. Elles ont été rapidement repérées grâce à une gérante de station-essence chez laquelle elles avaient remplie un jerrican.

Au départ il ne se serait agi que d’une vague histoire de petit copain, de jalousie, et cela aurait débuté par une paire de claque. Mais l’affaire semble plus complexe, plus malsaine qu’il y paraît, même si les gendarmes ne s’en tiennent qu’à cette version des faits. Mais l’on sait bien que l’évidence n’est pas forcément synonyme de vérité. Remonte alors à la surface le meurtre d’un SDF retrouvé dans des circonstances analogues un an auparavant, meurtre jamais élucidé.

Les deux gamines incriminées sont ballotées par leur famille. Lucie par exemple, l’instigatrice du coup monté arbore un look gothique, a déjà été enceinte deux fois. Et son père, séparé de sa mère et qui tient un club d’échangistes, a été soupçonné d’en être l’auteur. Mathieu enquête en compagnie de Bruno le photographe, auprès des membres des familles décomposées, mais il met les pieds dans un nid de vipères. Et quelques cadavres vont parsemer son chemin, dont celui de Bruno à cause du réflexe photographique de celui-ci alors qu’un individu cagoulé venait d’agresser le videur du club d’échangistes.

De drôles de lascars s’immiscent pour le Bien et pour le Mal dans cette intrigue tirée par la queue du Diable. Des adeptes de cette nouvelle tendance gothique, un curé exorciste, un spirite, et surtout des familles en plein marasme. Comme le déclare le commissaire Berche : Il y a là l’expression de toutes les dérives de notre peuplade, les perversions, les peurs, les superstitions, les délaissements. Ces abandons minuscules qui font qu’un beau jour plus personne ne maîtrise plus rien dans sa vie.

L’histoire oscille entre la résurgence des peurs ancestrales du Diable et les méfaits d’un Diable moderne nommé Fesse-bouc. Sans oublier la télévision qui empêche toute conversation et détruit la cellule familiale comme le déclare l’un des parents d’élèves. Car chacun sait qu’avant que la télévision trône en reine incontestée, le père écoutait la radio, lisait son journal et exigeait le silence. Seul le père pouvait commenter l’actualité et aucune contestation n’était tolérée. Et bien avant encore, les enfants n’avaient pas le droit de parler à table, ils ne devaient pas faire de bruit en maniant fourchette et couteau. Oui la télévision a changé bien des relations.

Dans ce sombre tableau d’une province qui absorbe le mal, les conflits familiaux et les dérives sectaires, tel un papier essuie-tout, quelques notes d’humour se glissent çà et là, afin de décompresser le lecteur qui replonge aussitôt dans la noirceur distillée par l’auteur.


Citation : Si les filles mettent des décolletés, c’est qu’elles complexent sur leurs fesses.


Didier FOHR : Les filles maléfiques. Collection Borderline. Editions Territoires Témoins. 192 pages ; 18€.

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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 13:46

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Cela fait trois ans que l’armistice de la Grande Guerre a été signé, mais en ce mois de novembre 1921, les séquelles physiques et mentales assaillent toujours le commissaire Victor Kolvair de la police scientifique lyonnaise.

Outre son moignon de jambe qui se rappelle incessamment à son bon, ou mauvais, souvenir, la sortie d’Anthelme Frachant de prison le titille. Anthelme, qui n’avait que dix-sept ans à l’époque, avait participé à la mutinerie qui s’était déclarée dans le bourbier du Chemin des Dames, à la suite de l’incompétence, du mépris et de l’orgueil des autorités militaires. Certains révoltés avaient été passés par les armes, Anthelme n’eut que quelques années d’emprisonnement à purger. Or Victor Kolvair, qui a perdu une jambe lors des affrontements a côtoyé Anthelme, le soupçonnant d’avoir égorgé le soldat Bertail. Et il s’est promis d’être présent à la sortie de geôle du meurtrier présumé.

Seulement à cause de la douleur qui le tenaille de temps à autre Kolvair s’adonne à une pratique illégale qui endort sa douleur. Il est devenu cocaïnomane et à cause de cette addiction il manque d’une journée la sortie d’écrou de celui dont il veut suivre les faits et gestes afin de le confondre. Le directeur de la prison affirme qu’Anthelme était un prisonnier modèle, n’ayant jamais reçu de visites. Il indique même l’adresse de la pension qu’il a conseillée à l’ancien détenu, à Oullins. Comme il ne faut négliger aucune piste, Kolvair s’y rend, et après avoir eu confirmation des tenanciers, il loue une chambre afin de pouvoir surveiller les faits et gestes d’Anthelme. Il croise le jeune homme dans un couloir, mais celui-ci ne le reconnait pas. Il le suit dans ses quelques déambulations, mais ne relève rien d’irréprochable dans son attitude. Seul un pigeon décapité gisant sur le trottoir l’intrigue.

La douleur le tenaille et il a beau vérifier dans son pilon de bois, cachette habituelle des petits sachets de cocaïne dont il use assez fréquemment, la réserve est épuisée. Alors il se décide à se rendre à son bureau où il est persuadé en avoir caché, une fois de plus en vain. Il accuse un policier américain qui est en stage sur le sol lyonnais, Craig Copper, de l’avoir détroussé puis afin de pallier le manque de drogue il fouille dans le bureau voisin, celui du professeur Salacan et s’empare d’une fiole de laudanum. Ce qui lui fait du bien, mais il a perdu du temps. Lorsqu’il revient à la pension de famille, c’est pour découvrir un véritable massacre. Le propriétaire, sa femme, et l’un des pensionnaires ont été passés à la baïonnette. Kolvair voit ses prémonitions confirmées, et à cause d’un fichu sachet de cocaïne manquant, il n’a pu empêcher le drame.

Si l’histoire d’Anthelme sert de fil rouge, avec de nombreux retour sur la guerre de 14/18 et plus particulièrement sur les erreurs et la fatuité des gradés, sur les conditions de vie (et de mort) dans les tranchées, Odile Bouhier nous offre d’autres pistes de lecture en suivant les différents protagonistes, rencontrés dans ses deux précédents romans, Le Sang des bistanclaques et De mal à personne, dans leurs propres confrontations avec la vie quotidienne et ses aléas.

Ainsi le professeur Salacan, dont la jeune gamine Suzanne est atteinte de débilité, apprend que son fils Charles est diabétique. Il est profondément perturbé, peut-être plus que sa femme Justine, et essaie de découvrir un médicament afin de le guérir.

Jacques Durieux, qui fut le brillant élève du professeur Hugo Salacan, est devenu son assistant. Il pratique la course à pied dans le parc de La Tête d’Or, et rencontre souvent Blandine avec qui il a une liaison hebdomadaire. Visiblement la jeune femme est inquiète à cause de son frère Romain, qui fréquente les milieux anarchistes. C’est peut-être pour cela qu’elle fréquente Durieux.

Le procureur Pierre Rocher est en colère après ceux qui ont obligé (selon lui) sa fille à jouer dans des films d’amateurs pornographiques. Il veut à tout pris retrouver ces individus et a chargé de l’enquête l’inspecteur Legone, membre des Brigades du Tigre. Celui-ci lui déclare enquêter dans les milieux libertaires, alors que c’est lui-même qui officiait derrière la caméra. Il demande à travailler avec Kolvair.

Damien Baudou, le médecin légiste reconnu par ses pairs et auteur de quelques ouvrages, est dans la vie privée l’amant d’Armand Letoureur, bisexuel par commodité et journaliste qui se fait une joie de couvrir le procès de Landru. Damien Baudou, qui n’ignore pas qu’il serait discrédité si son homosexualité venait à être clamée sur les toits, s’est décidé à se marier avec Margot, qui n’est plus une oie blanche et sait ce qu’elle veut.

Bianca Serragio, la quarantaine épanouie, est psychiatre et directrice de l’asile de Bron. Aliéniste réputée elle assiste souvent Kolvair dont elle est l’amante. Elle doit analyser le comportement d’Anthelme et définir si celui-ci est conscient de ses actes ou schizophrène. Elle se heurte à un confrère dépêché par le procureur Rocher, lequel lorsqu’il tient un présumé coupable entre ses mains veut absolument l’envoyer à la guillotine. Il pourrait s’approprier sans vergogne cette phrase de Victor Hugo : Quand on est suspect, on est déjà aux yeux des flics déjà coupable.

Quant au policier américain, Craig Copper, il assiste Kolvair dans son enquête, l’informant de la chasse aux alcooliques, la fameuse prohibition, qui fit plus de dégâts que de bien et enrichi les trafiquants d’alcool.

Tous ces personnages, nous les retrouvons dans la première partie du roman, et ils évoluent au cours de l’intrigue. Nous assistons à leurs inquiétudes, leurs soucis, leurs désirs, leurs interrogations, leurs colères, leurs petites joies et grandes peines. Un roman qui est en même temps une chronique concernant plusieurs personnages gravitant dans le même système judiciaire et policier et que nous retrouverons dans un prochain roman, car déjà se profile une nouvelle intrigue dans l’épilogue. Et de loin, nous assistons au procès de Landru, procès qui fut l’événement marquant de cette fin d’année 1921.

 

 

 

Odile Bouhierbouhier2.jpg déclare : J’avais envie d’écrire un roman noir qui parle de l’errance : l’errance de la France en cette année 1921, l’errance de la France, l’errance de la justice, l’errance du commissaire Kolvair et de son suspect Anthelme Frachant.

J’avais envie de confronter me commissaire à sa solitude, ses manques et ses névroses de guerre.

J’avais envie d’écrire sur un poilu : un patriote devenu malgré lui un criminel.


Odile Bouhier ne nous mène pas en errance dans cette histoire, et elle a réussi à gagner son pari, si c’en était un, ou à tout le moins à transmettre son envie au lecteur.

 

  Vous pouvez retrouver le commissaire Victor Kolvair sur son blog.

 

 

Odile BOUHIER : La nuit, in extremis. Collection Terres de France. Presses de la Cité. 276 pages. 19,50€.

 

challenge régions

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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 09:37

  

LE HAVRE

 

 

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Les amoureux du polar et du roman noir se retrouveront les 12,14, 15 et 16 juin 2013 pour faire le plein d’embruns et de sensations fortes, sur la digue promenade du Havre les après-midi et au Magic Mirrors  et au Studio le soir. 

Le festival du « Polar à la Plage » organisé par l’association « Les Ancres Noires » montera ses chapiteaux face à la mer, pour accueillir des auteurs, des dessinateurs… et de la musique, des lectures, des débats, un mime, du théâtre, des contes et des films…


Nous attendons les auteurs : Jérémy Behm - Jacques Olivier Bosco - Abdel Hafed Bénotman - Thierry Crifo - Victor del Arbol - Ignacio del Valle - Claire Favan - Philippe Georget - Dominique Delahaye - Philippe Huet-Marin Ledun  - Claude Mesplède - Sophie Loubière - Karen Maitland - Nadine Monfils - Gérard Mordillat - Edouard Philippe - Jean-Bernard Pouy - Laura Sadowski - Hervé Sard - Nick Stone - Cathi Unsworth


Les dessinateurs : Edith – Stéphane Douay – Kokor – Jay – Jean Blaise Djian – Joe G. Pinelli – Aude Samama – Riff Reb’s


Pour connaitre le détail des réjouissances prévues vous pouvez vous rendre sur le site des Ancres Noires.

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Présentation

  • : Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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