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17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 16:26

Tout comme les trois mousquetaires ils sont quatre…

 

Noir-linceul.jpg


A Langlade, l’une des îles de l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon, Hyacinthe se remet progressivement du syndrome d’épuisement professionnel (certains préfèrent l’appellation de Burn out, pensant peut-être démontrer qu’ils maitrisent une certaine culture anglo-saxonne oubliant que nous vivons en France. Quant aux dames, je leur précise que ce terme de Burn out ne veut pas dire que les gonades sont de sortie). Il est là depuis un mois, se rend parfois à Miquelon ou à Saint-Pierre, pour le ravitaillement, et il en profite pour trainer dans les rares endroits où il peut côtoyer la civilisation : les cafés. A Saint-Pierre, son port d’attache, c’est Txurio, où il retrouve Mauge, le patron-pêcheur propriétaire d’une usine de traitement du poisson. Il a fait aussi connaissance de Kikoïne, un Sibérien égaré, ou encore Félix, le gendre du patron du Consul, un hôtel restaurant. Félix est barman, serveur, groom, homme à tout faire, et il boit pour oublier ses démêlés avec Jean-Charles son beau-père de patron. Avec Françoise, sa femme, c’est souvent la soupe à la grimace, la digne fille de son père. Quant à Rolande, la femme de Jean-Charles, elle plie l’échine, elle ne dit rien, laisse faire. C’est une falote. Il n’est bien qu’avec Marie, sa fille, mais il ne la voit pas souvent, car elle est la plupart du temps chez sa nourrice.

Auguste, qui possède un permis temporaire de travail au Québec, doit penser à le renouveler ou à changer de lieu de résidence. Il tient un magasin de vêtements à Québec, un magasin spécialisé dans les habits gothiques, celtiques, mythologiques ou même de pirates, avec des accessoires du même acabit. Mais il n’est plus vraiment attiré par le Nouveau Monde. Trop Ricain à son goût. Auguste est un grand voyageur, ayant surtout parcouru l’Asie en tous sens. Alors il cherche, éliminant peu à peu les diverses possibilités qui s’offrent à lui, mais également les inconvénients. Finalement il porte son choix sur Saint-Pierre et Miquelon. Il n’aura pas besoin de la carte verte de travail, et il parle la langue, le Français puisqu’il est franco-suisse. Aussitôt dit, aussitôt fait, il prend l’avion et s’installe à son arrivée au Consul, en attendant mieux.

Zelda pense avoir enfin trouvé le travail qui lui convient grâce à une petite annonce. Elle était conceptrice graphique à Genève, son boulot lui plaisait bien mais son patron ne possédait qu’un portefeuille en peau retournée de hérisson. Il était bien gentil, mais il ne savait pas gérer ses affaires, aussi il ne la payait pas ou ne lui refilait que des clopinettes tout en lui promettant de régulariser un jour. Or ce jour se fait attendre. En sortant un soir du bureau en compagnie de Max, son patron, elle entend comme des pleurs, des lamentations dans le local à poubelles. Une femme s’y est réfugiée et Zelda s’apitoie devant ce qui n’est plus qu’un tas de chiffons en larmes. Elle l’emmène chez elle, la soigne et recueille ses confidences. La jeune fille se prénomme Victorine et elle a été violée. Elle avait un peu bu et s’était laissé faire au début. Au tout début, mais elle avait mis le holà rapidement, en pure perte. Et puis porter plainte, elle n’y pense pas. Cela ne servirait à rien. A part les traces de coups, de maltraitance. Son violeur était une femme, bien sous tout rapport, sauf le soir, après quelques verres.

Zelda à force d’éplucher les petites annonces pense avoir déniché la place idéale. C’est loin, mais elle n’a aucune attache. Alors direction Saint-Pierre et Miquelon où après avoir fait ses preuves elle sera embauchée définitivement.

Tout ce petit monde se retrouve donc à Saint-Pierre, fait connaissance, s’apprécie mutuellement, trouve sa place, se forge une petite vie tranquille, loin des soucis de la métropole dont ils sont tous plus ou moins originaires. Ils ont même des projets d’associations avec le nouveau patron de Zelda. Mais la tuile provient du ciel lorsque Victorine débarque, ayant abandonné sa violeuse dont elle était devenue l’amie-amante. On dirait qu’elle est programmée pour semer la zizanie, et elle ne comprend pas. Elle est si gentille, si aimable, si timide, si craintive, si anxieuse, si plaintive… Et puis il y a ceux qui laissent planer des sous-entendus, comme Félix qui parle mais ne dit rien. Il se comprend. Même lorsque Jean-Charles ne réapparait pas durant plusieurs jours. Mais Jean-Charles est connu pour courir allègrement le guilledou.

 

carte_miquelon.pngDe début janvier jusqu’au milieu du mois de mars, nous suivons ces trois personnages plus une, avec en arrière-plan quelques protagonistes qui ne manquent pas de saveur, de réparties et de secrets. Le froid règne sur cet archipel, qui est pourtant sur la même latitude environ de Nantes.

Ce roman pourrait sembler trainer en longueur et pourtant on ne peut s’en détacher tellement les avatars des personnages sont attachants, malgré ou à cause de leurs défauts, et surtout grâce aux nombreuses digressions qui le composent, en forme de brèves de comptoirs, et reflètent les préoccupations actuelles de bon nombre d’entre nous. Des parenthèses comme des professions de foi, des réflexions et des coups de gueule de l’auteur, par le truchement des différents dialogues entre consommateurs, envers la cuisine américaine qui n’accepte que de l’aseptisé mais se nourrit d’OGM ; sur l’amabilité des douaniers canadiens, ce qui tranche avec les fonctionnaires excités français ; sur justement l’imbécilité des fouilles comme si les voyageurs transportent de la nitroglycérine dans leur shampoing et que leurs coupe-ongles sont des armes de terroristes ; sur la mondialisation ; sur les incohérences de la départementalisation qui obligent de posséder les mêmes structures qu’un département de la métropole alors que l’archipel ne compte que six mille habitants ; sur les quotas de la pêche au crabe afin de faire grimper artificiellement les prix ; sur le souhait de la privatisation des retraites par Nabo 1er, ce qui aurait pu profiter à son frère Guillaume qui est à la tête du plus gros assureur ; sur la littérature, prônant des romans courts et dynamiques, de l’action et du rentre-dedans, loin de ces éternels thrillers amerloques ou des logorrhées pseudo-philosophiques à la française. J’en passe et des meilleures.

 

 

Il est évident que certaines de ces digressions, prises au pied de la lettre, peuvent parfois irriter. Mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas l’auteur qui s’exprime mais quelques personnages venus d’horizons différents. Ces phrases ne reflètent pas les sentiments, les prises de position de l’auteur. Il a entendu et recueilli ces discussions, ces conversations, qui émanent de protagonistes assemblés derrière un ou plusieurs verres. La nature se lâche et si on écoute bien les entretiens, les débats entre personnes de sensibilité contraire dans des cafés ou autre lieux comme les plateaux télévisés ou à la radio, on enregistrerait les mêmes divergences et parfois les propos tenus avec aplomb mais qui ne nous conviennent pas.


Bref un roman réjouissant et rafraichissant, qui est en même temps un espoir de monde meilleur et un constat d’échec de l’être humain envers la libération, le désir de se sortir du carcan de la servitude.


Rendez-vous si vous le souhaitez, sur le site des Editions Coups de tête.


A lire dans la même collection : Contre Dieu de Patrick Sénécal; La grande morille de Pascal Leclercq et Zone 5 de Michel Vézina.

 


Mikhaïl W. RAMSEIER : Noir linceul. Editions Coups de tête N°57. 466 pages. 20€.

 

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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 15:40

Mais pas le contraire !

 

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Franchement, retrouver un cadavre dans une église est pour le moins déplacé, surtout lorsque l’assassinat a eu lieu sur place, accompagné par le tintamarre des touches de l’orgue malmené. Le père Pollet, vicaire de Saint-Nicolas du Chardonnet en a été perturbé durant sa prière. Et sa perruche aussi, mais ce n’est pas elle qui est au cœur de l’histoire, même si son appui favori est l’épaule du prêtre. Le père Lestard, le maitre de scolastique, a été assassiné, pour preuve l’échancrure sanglante dans le dos de sa soutane. Une odeur de soufre plane dans l’édifice et les dictionnaires et traités anciens, jetés au sol, portent des empreintes de chèvre. Nul doute, le Diable est passé par là commettant son forfait. Pourquoi, la question est pour le moment sans réponse.

En ce temps-là, comme il est écrit dans la Bible, mais nous sommes en 1733, François-Marie Arouet dit Voltaire a décidé de se faire monter un bain. C’est un événement ! Après des préparatifs longs et laborieux, Voltaire peut enfin se glisser dans son bac d’eau chaude. Seulement l’eau lui semble grise et il en fait la remarque au porteur de bain. Celui-ci se défend, elle n’a servi qu’une fois, selon lui, et encore à une duchesse. Dans ce cas ! Assis dans le baquet, en chemise et bonnet, il s’adonne aux joies du pataugeage, comme un gamin, lorsque lors d’une chasse sous-marine, il ramène un doigt de pied. Emilie le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, qui vient lui rendre visite inopinément, lui apprend que l’organe appartenait à une femme, puisque l’ongle est recouvert d’un vernis et que la dame auquel appartenait l’orteil n’était ou n’est plus de toute fraîcheur. Mais Voltaire a aussi des projets en tête. Par exemple montrer sa nouvelle tragédie Adelaïde du Guesclin aux Comédiens-Français et leur demander, leur imposer même de jouer sa pièce. Selon Emilie il lui faut un nouveau domestique pour suppléer Linant, abbé, secrétaire, homme de ménage et homme à tout faire qui est en voyage dans sa famille.

Emilie emmène son ami embaucher un valet susceptible de convenir aux besoins du philosophe. Alors qu’ils traversent le parvis devant l’Hôtel-Dieu, ils manquent d’être renversés par un carrosse mené par deux chevaux. Ils trouvent toutefois le candidat idéal, un nommé Lefèvre, au passé de poète pauvre, ce qui n’est guère étonnant.

Il faut habiller Lefèvre afin qu’il puisse tenir avec prestance sa condition de valet, et après s’être rendu chez un fripier, il est enlevé, cagoulé et transporté en un lieu qu’il reconnait au son de cloche. Le ravisseur n’est autre que le père Pollet qui requiert les services de Voltaire. Si l’homme d’église n’est point habitué à frayer avec le diable, Voltaire lui pourra éventuellement résoudre l’énigme du meurtre de son maitre de scolastique. Des hommes du lieutenant général de la Police René Hérault frappent à la porte de l’édifice, prévenus on ne sait comment. Vite il faut cacher le cadavre, remettre tout en place, afin que les serviteurs de l’état ne trouvent rien de louche. Et Voltaire dans tout ça ? Il part par une sortie dérobée. Car comme le déclare le père Pollet : Nos pieuses communautés ont toujours deux entrées. Comme les maisons closes pense in-petto Voltaire.

En compagnie d’Emilie, Voltaire enquête auprès de l’Hôtel-Dieu, car le quartier est affolé par les cavalcades du carrosse funèbre, comme si c’était un véhicule loué par le diable. Une nouvelle surprise les attend. La servante d’une dame qui vient de décéder a aperçu avec stupéfaction sa patronne traverser l’Hôtel-Dieu, sur ses deux jambes, telle une personne valide. Plus bizarre, cette femme portait les vêtements avec lesquels elle avait été inhumée. Encore plus bizarre, cette personne qui avait pour profession jupière, était administrée par le père Lestard, le défunt. Comme il n’est jamais Lestard pour bien faire (désolé), Voltaire et Emilie décident de se rendre nuitamment en cet endroit réservé pour le repos des âmes, où ils font une curieuse rencontre. Un chevalier qui dit se nommer Krakenberg se dresse sur leur chemin, et lorsqu’ils veulent le faire arrêter pas les soldats du guet, celui-ci leur montre un sauf-conduit salvateur.

 

On retiendra de ce roman quelques scènes qui ne sont pas piquées des vers. Celle de la visite nocturne du cimetière, refuge de ces charmants lombrics, et qui plonge le lecteur dans les prémisses d’un roman d’épouvante. Mais aussi celle qui se déroule à la Comédie-Française où doit se jouer la nouvelle pièce de théâtre de Voltaire, en vers (et apparemment contre tous), lequel devient metteur en scène montrant aux comédiens comment il faut jouer, c’est-à dire selon ses souhaits, et non selon les habitudes héritées du temps de Corneille. Mais d’autres moments épiques sont proposés au lecteur. Par exemple lorsque le philosophe et sa compagne se rendent dans un cercle de jeux clandestin accueillant le gratin de la gent parisienne. L’intrusion de la maréchaussée alerte immédiatement les employés et les joueurs, et l’immeuble prend aussitôt l’aspect d’un club honnête fréquenté par la noblesse et autres personnalités. Emilie et Voltaire n’ont d’autre ressource que de s’enfuir par une porte dérobée et déambuler dans les souterrains des anciennes carrières de la capitale.

On apprend également que les os à moelle peuvent servir de moyen de transport idéal pour transmettre des messages, que Voltaire était adepte des lentilles, les légumineuses cela va de soi, et que son acrimonie envers les Jansénistes ne connait pas de repos.

Frédéric Lenormand s’est immergé dans ce qui a été surnommé le Siècle des Lumières avec bonheur, délectation même, et il nous livre un roman historique vivant, et une intrigue assez tarabiscotée pour entretenir l’intérêt du lecteur. Les déductions d’Emilie le Tonnelier nous ramènent à celles de Zadig dans le conte Le Chien et le cheval, lorsqu’il décrit l’allure des deux animaux d’après les quelques traces relevées à terre, déductions reprises par la suite par Conan Doyle pour ses aventures de Sherlock Holmes. L’auteur nous livre quelques digressions fort bien venues qui, au lieu d’alourdir le texte, l’allègent et lui permettent d’étoffer le personnage de Voltaire tout en décrivant une époque charnière située entre la fin du règne de Louis XIV et les prémices de la Révolution, alors que Diderot, D’Alembert, Rousseau, et Voltaire renouvelaient la littérature.

Voltaire se plaint parfois de ne pas être compris par ses contemporains. La belle Emilie le réconforte en lui déclarant : Tout écrivain doit se faire détester par une poignée d’imbéciles, sans quoi il manquerait quelque chose à sa réussite. Etonnant, non ?


Frédéric LENORMAND : Le Diable s’habille en Voltaire. Série Voltaire mène l’enquête. Editions Jean-Claude Lattès. 306 pages. 18€.

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15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 11:10

Lorsque la drogue envahit le Limousin

 

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Ce jour là pourrait être un jour comme les autres pour le lieutenant de police Gabriel Marcini. Réveillé par sa femme, quoi qu’il prétende avoir entendu la sonnerie de l’engin posé sur la table de nuit, ébauche de rapprochement charnel vite interrompu par l’arrivée de leur fille Manon, cinq ans. Petit-déjeuner rapide, un bisou de la part de Patricia, son épouse qui lui passe la main dans les cheveux, aïe, il ressent une petite douleur, une bosse apparemment, mais rien de grave, puis c’est le départ pour le commissariat.

Gabriel a débuté à Paris, puis a été muté à Villeneuve d’Ascq, mais depuis deux ans il travaille à Tulle, d’où est originaire sa femme Patricia. En bon mari, il a accédé aux souhaits de sa femme, retourner près de ses proches. Il s’y plait et se sent intégré dans sa nouvelle localité. Arrivé sur place il est immédiatement convoqué chez le commandant André Roman, lequel lui apprend une mauvaise nouvelle. Le témoin d’un triple meurtre qui a eu lieu dans une espèce de blockhaus derrière la gare et était plongé dans le coma, a été assassiné durant la nuit dans son lit d’hôpital. Pourtant il était sous la surveillance d’un gardien de la paix, qui lui-même a été blessé. Marco, le défunt, était l’indic de Marcini et il devait sortir du coma prochainement et être en état de parler et faire des révélations importantes. Tout tombe à l’eau, et il va falloir reprendre l’enquête à zéro. En effet le triple meurtre concernait trois trafiquants de drogue et retrouver une piste ne va pas être aisé.

Direction l’hôpital en compagnie de son ami Laurent, lui-même lieutenant de police, afin d’auditionner une aide-soignante en poste lors du drame. Il demande à ce que des agents surveillent la jeune femme afin de la protéger d’éventuelles représailles de la part de celui ou ceux qui ont commis le forfait dans l’hosto, au cas où ils penseraient avoir été aperçus. Et il fait bien.

Ses relations avec Patricia sont tendues. Il en impute la faute à sa femme, mais celle-ci n’en pense pas moins. Elle ne le reconnait plus. Il est devenu agressif, susceptible, colérique. Mais peut-être est-ce le mal de tête insistant et récurrent qui le rend ainsi. Et puis il doit s’attacher à démanteler une filière de drogue qui importe de la Black Dream, une drogue encore plus nocive et dévastatrice que toutes celles déjà sur le marché. Mais il semble que la drogue ne soit pas la seule destructrice et que ceux qui sont derrière n’hésitent pas à employer les grands moyens.

 

Ce petit roman, par la taille, nous renvoie à quelques décennies en arrière par la façon de construire l’intrigue. Ceux qui ont été surnommés les petits maîtres du polar, André Lay, Peter Randa, Pierre Latour, Claude Joste, James Carter et bien d’autres ne sont pas loin. Mais ce roman se démarque par l’activité même de l’auteur qui est lui-même policier et a connu un parcours professionnel identique à son héros. Mais pas familial, je précise. Les scènes dans le commissariat, pour avoir été vécues ,n’alourdissent pas l’histoire. Elles sont juste placées en arrière-plan, afin de donner du tonus au roman. Témoin cet épisode dans lequel le commandant André Roman surprend quelques gars de son équipe en train de discuter comme des concierges au lieu de patrouiller dans les rues. Une petite pique lancée avec un sourire ironique, de l’humour corrézien comme il précise par la suite. Cela ne vous rappelle rien ?

Quand à l’épilogue, fort bien amené, il est logique et ne déconcertera pas le lecteur, pour peu qu’il ait relevé les quelques indices placés ici ou là.


Frank KLARCZYK : Sanglante vérité. Collection Le Geste noir n°34; Geste éditions. 224 pages. 11,90€.

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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 08:04

 

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Près de trente ans que Jake Cole n’était pas revenu sur les lieux de son enfance. Il était parti à dix-sept ans du domicile familial, devenant alcoolique, drogué, un petit voyou, se retrouvant à purger des peines de prison. Puis s’amendant, il est devenu enquêteur indépendant, travaillant pour le FBI. Il possède une particularité : il revoit, il reconstitue en pensée des scènes de crimes et peut s’immiscer dans l’esprit de psychopathes.

S’il revient chez son père, c’est parce que celui-ci est atteint d’Alzheimer. Dans un subit accès de démence, il s’est gravement brûlé et a passé par une fenêtre. Depuis il est soigné dans un hôpital. Jacob Coleridge est un peintre reconnu qui a fréquenté Andy Warhol et Picasso, mais son style est assez particulier comme le démontrent les fresques répétitives sur les murs et les plafonds. Des représentations noires, sanguinolentes, de silhouettes sans visage. En visitant la maison Jake Cole découvre déposés un peu partout des centaines de cutters, disposés comme prêts à être saisis quelque soit l’endroit où il se trouve. Des bouteilles de whisky jonchent le sol. Dans le réfrigérateur il découvre des clés, des livres de poche et même du gazon.

Des milliers de tableaux qui sont empilés dans le garage, ne représentent à première vue rien, des couleurs sombres. Il rend visite à son père, mais celui-ci ne le reconnait pas. Ou ne veut pas le reconnaitre. Dans un accès de fureur, le peintre dessine sur les murs de sa chambre une silhouette, à l’aide de ses moignons, un personnage rouge et noir.

Jake retrouve l’un de ses anciens camarades de jeu, Spencer. Un meurtre vient d’être commis, et comme Jake est non loin des lieux, il a été désigné pour apporter son aide. Le shérif Hauser aussi est sur place. Toutes personnes qu’il a fréquentées jeune. L’horreur les attend. Deux corps sont découverts, une femme et son fils, entièrement écorchés. Et il faut avoir les nerfs solides pour accepter ce tableau. Mais leur identité ne peut être établie. Ils étaient venus en touristes, avaient loué la maison, c’est tout ce que les enquêteurs apprennent.

La police scientifique est dépêchée sur place le lendemain, mais dans la nuit, Jake a eu des flashes, des fulgurances, reconstituant des éléments, se souvenant d’indices qui avaient échappé lors des premiers relevés. Ce qui a pour conséquence de perturber son régime cardiaque, car il possède un pacemaker afin de réguler son rythme cardiaque, et son cœur a tendance à s’emballer lors d’événements tragiques et stressants. Et lorsque cela arrive, il a des pertes de connaissance.

Kay et Jeremy, la jeune compagne de Jake et leur fils de trois ans, le rejoignent pour le week-end. Kay est violoncelliste mais elle a connu le même parcours que Jake dans l’enfer de la drogue. Et ils possèdent en commun d’autres particularités. Si sur son corps figurent quelques tatouages, celui de Jake en est entièrement recouvert jusqu’en haut du cou et des métacarpes. Un tatouage peu banal : un texte extrait de La divine comédie de Dante.

La mère de Jake est décédée alors qu’il n’avait que douze ans, un événement qui a déclenché le début de la rupture avec son père. Partie chercher quelques bricoles en voiture, le père étant une fois de plus trop saoul pour conduire, elle a été retrouvée morte peu après.

D’autres meurtres sont perpétrés, et les cadavres sont retrouvés écorchés, comme les deux premières victimes. Jake est persuadé que son père est au milieu de ces drames. Son père ou lui ?

Mais les éléments météorologiques s’immiscent dans cette tragédie, se mettant au diapason. Dylan, un ouragan en provenance du Cap-Vert, est annoncé. Hauser est chargé d’inviter, d’obliger même les habitants de la presqu’île à déménager, à s’éloigner de la tempête dont l’œil se dirige inexorablement vers cette langue de terre. Un déchaînement furieux de vent, de pluie, qui contrarie les déplacements des policiers surchargés.

L’intrigue de ce bon roman, qui parfois use de clichés (mais n’est-ce pas le lot des thrillers ?) et joue avec les nerfs du lecteur, est située à Montauk à l’extrême pointe de Long Island. Si l’auteur ne s’appesantit pas trop sur les descriptions de paysage, toutefois il s’attarde sur quelques digressions sans intérêt, notamment les relations charnelles entre Kay et Jake qui relèvent du sadomasochisme. Ceci n’apporte rien de plus à la psychologie perturbée des protagonistes. Mais je retiens des images fortes : le garage dans lequel est stationnée une Mercédès décapotable de 1966, une petite fille autiste, une croisière en yacht près des Bermudes, la confrontation entre David Finch, le galeriste de Jacob Coleridge et véritable requin, et Jake, ou encore le portrait signé Chuck Close dont les yeux ont été découpés. L’impression d’angoisse va crescendo.

Et lorsque le livre est refermé, après un épilogue flamboyant et frustrant, on s’aperçoit que Robert Pobi nous a entraînés dans une ronde infernale. Des images pixellisées qui se détachent, ne possèdent pas forcément de lien entre elles, des taches de couleur sombre qui oblitèrent d’autres points plus lumineux, puis tout à coup le flou se dissipe lorsque tout se met en place et offre un tableau en trompe l’œil, un peu à la manière de Raphaël, Michel-Ange, Botticelli ou Cornelis Norbertus Gysbrechts mais revisité par Jérôme Bosch. Tout était sous nos yeux, suffisait de réaliser l’assemblage, et en même temps on se dit que Robert Pobi nous a emmené en bateau.

Un bon premier roman, avec une intrigue maîtrisée, et de nombreuses références à l’art pictural, ce qui est normal puisque Pobi a longtemps travaillé dans la sphère des antiquaires. Maintenant il doit démontrer qu’il ne s’inscrira pas dans la liste des auteurs n’ayant qu’un seul roman à leur actif.

La citation :

-      Vous êtes un ancien alcoolique.

-      Juste un ivrogne entre deux cuites.

 

Robert POBI : L’invisible (Bloodman – 2011. Traduction de l’anglais/Canada par Fabrice Pointeau. Première édition : Editions Sonatine). Editions Points. 480 pages. 7,90€.

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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 12:19

Cherchez la femme… !

 

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Cette recommandation que l’on trouve dans le roman Les Mohicans de Paris d’Alexandre Dumas et qui serait attribuée au lieutenant général de police Antoine de Sartine (1729-1801), George Lernaf (appréciez l’anagramme avec le patronyme de l’auteur) n’a pas besoin de se la remémorer comme le faisaient bien des auteurs de romans policiers pour qui c’était devenu une antienne.

Alors qu’il s’apprête à rentrer chez lui, Georges aperçoit un taxi se garer à la porte de son immeuble et une femme en descendre (du taxi, pas de l’immeuble), chapeautée d’un Borsalino, des lunettes noires lui protégeant les yeux, vêtue d’un ciré, normal quand il pleut. Un peu curieux, on ne se refait pas, il suit la jeune femme monter les escaliers, se demandant chez qui elle peut se rendre. Pas chez la voisine, la belle et aguichante Elodie, masseuse, qui ne reçoit que des hommes, donc ce n’est pas son genre. C’est à sa porte que la belle inconnue sonne, et Georges n’a qu’à lui ouvrir afin qu’elle s’installe, toujours protégée par son déguisement à la Peter Cheney.

Elle se présente, mais Georges, qui est détective rappelons-le et a l’occasion de feuilleter des magazines à scandales lors de ses veilles afin de prendre sur le fait l’épouse infidèle ou le mari volage, la reconnait. Il s’agit de Laure Blanchet dont le mari pourrait être son père. Plus de quarante ans de différence, mais Pierre Blanchet est encore vert. Comme les poireaux, si les racines sont blanches, le reste… Bref, Laure lui établi un chèque en or, ce qui va contenter son banquier, mais pour cela Georges doit effectuer un petit travail. Rien de bien méchant : le mari de Laure veut devenir veuf, et Georges doit définir la date et le moyen utilisé. Elle fonde ses soupçons sur le fait que Blanchet a des liaisons extraconjugales avec une call-girl, et il semblerait que depuis un certain temps ce soit toujours la même. Le contrat de mariage prévoit qu’en cas de divorce, une grosse partie de la fortune de Blanchet revient à sa femme, donc, cette solution ne pouvant être envisagée, il ne reste que l’élimination. Buvez éliminez, pense Georges en la voyant vider le verre qu’il lui a proposé.

Après avoir accepté la mission, ainsi que rencontrer le mari le lendemain, lors de la réception qui va être donnée en l’honneur de la remise de la Légion d’Honneur à Blanchet, Georges se rend à sa banque afin de remettre le chèque, ce qui nous vaut une scène mémorable. Puis il demande à son ami le commandant de police Emile Dujardin, avec qui il a travaillé dans le temps, de se renseigner sur Blanchet and Co. Aussitôt dit, aussitôt fait, le bonhomme est blanc. Rien à lui reprocher, malgré le nombre de sociétés qu’il dirige. Mais il dispose d’un service de renseignements qui lui permet de tout connaître, tout savoir, quasiment en temps réel, et probablement la visite de sa femme chez le détective.

Emile organise une petite réunion gastronomique sous forme du rituel couscous chez Omar, et Georges fait la connaissance d’un policier d’origine pied-noir, Maurice, qui travaille à la Mondaine. Normal, car Laure Blanchet elle est fichée. Maurice est prolixe et si selon lui Blanchet est à la tête d’un réseau important de call girls triées sur le volet, il semblerait qu’il se fasse doubler par une amie de sa femme afin de mettre la main sur l’organisation. Des révélations intéressantes qui ne coupent pas l’appétit des convives.

Passons sur les détails et rendons-nous à la fameuse soirée au cours de laquelle Blanchet se voit remettre la Légion d’Honneur. Georges se présente à Blanchet, lequel très digne lui signifie qu’ils seront amenés à se revoir. Mais la personne la plus intéressante dans cette assemblée, c’est bien Katya, une rousse incendiaire, qui officie en tant que photographe journaliste pour un magazine qui se délecte à raconter les travers des célébrités, d’où le nom de magazine people. Entre Katya et Georges, le courant passe bien, très bien et ils éteignent le feu qui commence à les enflammer à l’aide de quelques verres de bourbon. Mais lorsque Georges se rend aux toilettes afin de satisfaire un besoin naturel, il se fait agresser par deux gros bras, lesquels se montrent particulièrement virulents, vindicatifs, et violents.

Les hostilités ont commencé. Heureusement Georges peut compter sur deux amis indéfectibles, Emile d’une part, qui le saoule avec ses proverbes, maximes, aphorismes et autres, en les égratignant au passage, et la belle Elodie la masseuse amoureuse. Ah, j’allais oublier un troisième personnage, omniprésent, qui siège dans les replis de son cerveau et ne sait que lui prodiguer conseils, reproches, avertissements, comme un ange gardien ou la fée Clochette de Peter Pan. Car, Georges Lernaf ne s’y attendait pas, Blanchet est découvert assassiné durant la nuit et le voici promu comme suspect principal. Les temps sont vraiment durs pour notre détective privé, qui, s’il ne parvient pas à trouver le coupable, risque d’être privé… de liberté.

Enlevé, joyeux, drôle, dans une atmosphère rétro mais pas ringarde, ce roman nous ramène aux fondamentaux des romans policiers des années 50 avec ses jolies vamps qui ne sont pas aussi écervelées qu’elles paraissent l’être, et ces verres d’alcool ingurgités afin de remettre en place un esprit déficient. Et une intrigue tarabiscotée à souhait tenant le lecteur en haleine, lequel tourne fébrilement les pages afin de connaitre enfin le pourquoi du comment. Sympathique, parfois déboussolé par les événements, Georges Lernaf, comme les chats sait retomber sur ses pieds, mais à quel prix.


A lire du même auteur :  Le butin du Vatican.


Joseph FARNEL : Il court, il court le privé. Editions Pascal Galodé. 208 pages. 20€.

 

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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 06:12

Lorsque le Poulpe jette l'encre... ou l'ancre !

 

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Bonjour, je me présente : Gabriel Lecouvreur, né le 22 mars 1960 dans le 11ème arrondissement parisien. Ne vous attendez pas à des révélations fracassantes, style j’ai couché avec la copine d’un ministre (quoique…) ou, je suis le conseiller occulte du président de la République. Non, je ne suis qu’un personnage simple, comme vous, et si je vis des aventures qu’un certain nombre d’historiens ont désiré coucher sur le papier, c’est bien à cause d’un état d’esprit anarchisant libertaire qui m’entraîne à combattre tout ce qui se rapproche d’idées fascisantes. En fait j’interviens à chaque fois que l’équilibre fragile entre les puissants et les autres est trop gravement ou scandaleusement menacé. Je ne suis pas un Robin des Bois moderne, un Thierry la Fronde ou un Arsène Lupin, même si je pratique comme ce dernier quelques ponctions sur ceux que je combats. Des types pas très recommandables entre nous. Je ne reprocherais pas à mes hagiographes de dévoiler une partie de mes pérégrinations, tout juste d’affubler leurs récits de titres aux calembours pour le moins douteux. Mais bon, faut bien que genèse se passe.

poulpe2.jpgMes parents sont décédés dans un accident de voiture alors que je n’avais que 5 ans. Mon père était imprimeur avec Pedro, et ma maman était enceinte d’une petite sœur. Peut-être est-ce pour cela que je passe les caprices de Chéryl avec ses peluches roses. J’ai été élevé par Tonton Emile et Tata Marie-Claude, des quincailliers installés dans le rue Sedaine à Paris, décédés eux aussi et qui m’ont légué un héritage m’ayant permis d’adopter un style de vie assez particulier. La plupart du temps je crèche en hôtel, ce qui me simplifie la vie en ce qui concerne les impôts, et grâce aux bons soins de Pedro (déjà cité mais j’y reviendrai), je change comme bon me semble d’identité. Ce brave homme me fournit des armes, quoique je répugne à m’en servir, lorsque le besoin se fait pressant. Ce n’est pas parce que j’ai de longs bras que je suis à l’abri de tout. Et lorsque je dis de longs bras, ce n’est pas pour me vanter ou laisser planer le doute que j’ai le bras long. D’où le surnom dont j’ai été affublé du Poulpe.

Au fait j’ai oublié de me décrire physiquement. J’eusse aimé que cela restât secret, afin de me protéger de trublions auxquels je mène la vie dure, mais comme de plus en plus souvent des “ clients ” viennent me relancer chez mes amis Gérard et Maria, tenanciers d’un bar restaurant à l’enseigne du Pied de porc à la Sainte-Scolasse, je ne vois pas pourquoi je demeurerais un ectoplasme. Je suis donc un individu longiligne de grande taille puisque mon chef, dont l’attribut capillaire change souvent de couleur (au point d’avoir la boulle à zéro dans l’ouvrage de Roger Dadoun : Allah recherche l’autan perdu…), culmine à près de deux mètres. Enfin, côté sportif, cela fait bien sur les cartes de visite, j’ai joué comme deuxième ligne dans l’équipe de rugby du PUC. Points particuliers : je ne fume pas et je suis allergique aux roses. Par contre je suis un grand consommateur de bière, refusant d’un geste énergique le vin et autres viles boissons. Ma préférence se porte vers les cervoises, étrangères de préférence, mais je ne dédaigne pas les productions locales françaises, si elles en valent la peine. Sinon je me résigne à ingurgiter le tout venant. Par exemple, lorsque mes papilles desséchées réclament un liquide bienfaisant, que j’ai les crocs en quelque sorte, je m’enfile une Maître qu’enterre. N’allez pas croire pour autant que je coince la bulle. Mais entrons dans le vif du sujet comme disait Casanova.

Puisque j’ai évoqué Pedro, Cheryl, Gérard et Maria, permettez-moi poulpe3.jpgde vous les présenter en quelques traits. Chéryl, c’est ma copine à moi, coiffeuse de son état, dont le salon est sis rue Popincourt. Elle est mon repos du guerrier, mon repos tout court. On se connaît depuis l’école primaire, un bail. Elle est devenue mon amante dans la cour de récréation de l’établissement scolaire de la rue Saint-Bernard. Je n’en dirai pas plus sur nos relations charnelles, ceci ne vous regarde pas, mais nous avons toujours plaisir à nous retrouver, même si parfois elle me fait la gueule au retour de mes escapades. Nous ne sommes pas mariés, aussi ne peut-on pas nous taxer de lacérer le contrat. Ce qui ne nous empêche pas de profiter de bonnes occasions, première main ou plus, lorsque les circonstances se présentent. De toute façon, croyez bien que nos historiographes ne se privent pas pour nous inventer quelques croustillantes relations épidermiques, ne serait-ce que pour vendre leur prose. Au début, Chéryl c’était un peu ma consigne rivée, gardant chez elle des affaires top secret. Mais au fur et à mesure de ma notoriété grandissante, de mon sens inné de l’aventure et de me foutre dans des coups pas possibles, elle s’est muée en ange gardien, arrivant tel le cavalier masqué à ma rescousse, me sortant de la mouise, toujours avec le sourire vindicatif (si, ça existe, je la connais mieux que vous quand même !). Et les retrouvailles… dans sa chambre rose (mon allergie ne s’étend pas à la peinture, heureusement, car éternuer dans les moments critiques équivaudrait à une éjaculation précoce, ce dont tous les partenaires se passent volontiers même s’ils sont pressés) vaut tous les romans de Barbara Cartland reliés en cuir doré à l’or fin. Bon je ne m’étendrai pas plus sur Chéryl, bien que l’envie m’en manque et passons au voisinage amical.

poulpe4.jpgGérard et Maria. Ah, ceux là, si vous les connaissiez ! De purs amis et comme dirait mon amie Béatrice, ça ne vaut pas que dalle (excusez les écarts du scripteur de cette notule, mais la fantaisie verbale est son plaisir personnel, un peu sa masturbation spirituelle). Lui est bougon, elle est maternelle. Mais entre nous pas de fioritures, l’amitié ne se pèse pas en pintes de bières. D’ailleurs, la plupart du temps, mes petites enquêtes, je les découvre chez eux. En buvant mon café matutinal, et en lisant le Parisien Libéré (de quoi ?) ou Libération. Là aussi les retrouvailles, c’est parfois la soupe à la grimace. Faut dire que côté épistolaire, je ne me foule guère, envoyant par ci, par là des cartes postales des régions que je traverse, alors forcément Gérard il me fait la gueule et Maria prend ma tête entre ses seins, ce qui ma foi n’est pas désagréable, mais ils rangent vite leur rancune au fond du tiroir-caisse, à tel point que parfois mes aventures, je les dois à mes bistrotiers, surtout Gérard qui s’amuse à surligner, à entourer les entrefilets de faits divers susceptibles de me sortir de ma léthargie et enfourcher ma Norton 750 Commando, un engin récupéré chez Pedro, abandonnée par un petit cousin de celui-ci parti précipitamment après s’être vengé d’un commissaire qui avait violé sa sœur, au cousin pas à Pedro, de toute façon la famille, c’est la famille, et je ne sais pas quand je vais terminer ma phrase, je ne m’appelle pas Marcel Proust, d’abord ce n’est pas mon auteur préféré, suite au paragraphe suivant.

Pedro, c’était le pote de mon père, et c’est le mien, même si poulpe5.jpgparfois nous ne sommes pas d’accord sur certains points de détail. Par exemple sur nos liquides préférés. Lui préfère le vin et veut absolument me convaincre que cette boisson est la panacée de tous nos maux. Ce serait plutôt l’irascibilité de tous nos mots. Ce qui ne l’empêche pas de me fournir en papiers d’identité bidons lorsque le besoin s’en fait sentir ou en arme à feu, des bricoles dont je sais la provenance illégale mais sûre. Et puis, faut dire que j’ai effectué une enquête pour son compte, pas pour le plaisir, mais par reconnaissance, par amitié. Allons, ne jouons pas dans la cour de l’émotion, je me dois de démontrer que je suis un dur sous une carapace de tendre. Ou le contraire. Pedro, c’est un ancien de la colonne Durruti, est ex résistant, et a accroché, sous un fauteuil à la “ Emmanuelle ”, un portrait de Puig Antich, martyr anarchiste sous Franco. C’est peut-être lui qui inconsciemment m’a donné le goût de pourfendre les représentants de l’hydre nouvelle version. J’aime, outre la bière, fouiller dans les failles et les désordres apparents du quotidien, cherchant dans les faits divers la maladie de notre monde, une gangrène qui se propagerait si dans solitaires comme moi n’essayaient d’y mettre bon ordre. Et malheureusement le quotidien est placé sous la houlette d’un borgne qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez et engendre racisme, ségrégationnisme, totalitarisme, en un mot fascisme. Je ne vais pas m’étendre sur une profession de foi qui fait de moi un personnage libre, curieux, témoin d’une époque, libertaire, épris d’une justice qui n’aurait pas les yeux bandés que d’un côté.

poulpe6.jpgJe pourrais vous parler de Vlad, le serveur roumain qui travaille pour le compte de Maria et Gérard, ancien médecin réfugié politique, de Léon, le vieux berger allemand qui, épileptique, a des problèmes d’arrière-train et d’optique. D’où la locution courante “ c’est pas la vue mais c’est l’odeur ”. Je m’en voudrais d’oublier dans ce cheptel humain qui gravite autour de moi le vilain petit canard, le mouton noir, l’homme qui se focalise sur mes “ exploits ” alors qu’il ferait mieux d’aller voir ailleurs si j’y suis. Vergeat, l’ignoble Vergeat, qui émarge aux Renseignements Généraux et qui essaie vainement de me coincer dans ses rets. Le pauvre, il n’a pas compris que j’arriverai toujours à me cacher derrière des flots d’encre, quoi que l’ordinateur a de plus en plus pris la relève du stylo. Bon, et puis à sa décharge, je dois avouer que, parfois, il lui est arrivé de m’aider dans mes enquêtes, de me donner un petit coup de main. Ce qui l’enrage en réalité, c’est que je n’ai pas de patron sur le dos, comme lui, que je n’ai de comptes à rendre à personne, sinon à ma conscience, et que je n’oublie pas de me servir au passage afin de me défrayer pour pallier aux frais “ professionnels ” inhérents à mes déplacements. Et puis, j’ai une autre passion qui me coûte cher. Je possède un vieux Polikarpov à hélices, type I-16, un chasseur monoplace qui a fait la guerre d’Espagne, un engin surnommé La Mosca par les Républicains et La Rata par les fascistes. Je l’ai découvert par hasard dans une grange espagnole en 1990, à une vingtaine de kilomètres de Lérida, alors que je venais d’essuyer une bagarre avec des éleveurs de toros hargneux. Raymond me le retape sur l’aérodrome de Moisselles, mais il ne le fait pas gratuitement. Et puis les pièces de rechange ne se trouvent pas sur le catalogue Manufrance.

C’est pas le tout, mais de discuter comme ça avec vous, ça me poulpe7.jpgdonne soif. Je me prendrais bien une petite mousse, histoire de m’humecter les papilles (de la nation me souffle mon correcteur). Brune, blonde ou rousse, je ne fais pas de différence, pourvu qu’elle soit buvable, pas comme la plupart de notre production nationale. Je pourrais vous citer parmi mes préférences la Hoegaarden blanche ou Schaapskooi trappist que j’ai dégustées en compagnie d’Olivier Thibault lorsque je lui ai narré mon aventure intitulée “ Les pieds de la dame aux clebs ”, la Krone ou la Starobrano avec Michel Chevron dans “ J’irai faire Kafka sur vos tombes ”, la Kwak avec Bertrand Delcourt dans “ Les sectes mercenaires ”, la Oscuras, une bière brune mexicaine que m’a fait connaître Gérard Delteil dans “ Chili incarné ”, la Tsin tao proposée par Roger Martin dans “ Le G.A.L. l’égoût ”, la Rinck et la San Miguel avec François Joly dans “ Chicagone ”… Mais je sens que les émanations de cette liqueur des Dieux vous monte à la tête, alors passons à autre chose.

Mes tribulations m’entraînent en province, et même à l’étranger. J’ai visité Le Havre, Lyon, Angoulême, Montmédy, Pau, Valence, Castagnède, Toulouse, et leurs environs. Parfois je change quelque peu le nom des localités où j’exerce mon apostolat comme dans l’histoire narrée par Jean-Jacques Reboux dans “ La cerise sur le gâteux ”. Ainsi il a rebaptisé sa commune Charançon le plomb. Il ne manque pas d’humour, mais tout un chacun aura compris où je me trouvais pour dénouer les fils de l’intrigue. Je ne rechigne pas non plus de me promener en dehors de nos frontières. C’est ainsi que pour la bonne cause (toujours), je me suis retrouvé à Assiout et le Caire en Egypte, et à Riyadh en Arabie Saoudite sous la férule de Roger Dadoun dans “ Allah recherche l’autan perdu ”, à La Paz en Bolivie, à Mexico et à Las Condes au Chili grâce à Gérard Delteil. Egalement à Manchester dans une aventure évoquée par mon père spirituel, Jean-Bernard Pouy, mais cette pérégrination n’a pas encore été racontée. Peut-être un jour saurez-vous ce que je suis allé faire dans cette ville située au nord de la perfide Albion. Mais il me faut bien garder quelques petits secrets de temps à autre.

C’est comme pour mes différentes identités. Mes historiographes se font un malin plaisir de les dévoiler. Alors à chaque fois je me dois de changer de nom et cela va de Henri Wajman, chercheur au CNRS ou Jérôme Le Prieur sous la plume de J.-B. Pouy dans “ La petite écuyère a cafté ”, à Gabriel Lardoise dans “ Quand les poulpes auront des dents ” de Pierre Barachant, en passant par l’inspecteur Calmar ou Gabriel Van Poulpen dans “ Arrêtez le carrelage ” de Patrick Raynal, Charles Pulpowski par Bertrand Delcourt, j’en passe et des meilleurs. Franchement on se demande parfois s’ils ont du respect pour l’homme dont ils traitent les aventures. Il n’y a que Roger Martin qui m’a donné des pseudonymes que je suis fier de porter : Jack Eden, référence à Martin Eden de Jack London, ou encore Brice Pelman, auteur de romans policiers.

poulpe8.jpgTiens en parlant de ça, je vous ai dit tout à l’heure que mes lectures étaient éclectiques. Jugez-en par vous même. Cela va d’un recueil de haïku de Matsuo Bashô à “ Joujou sur le caillou ” de A.D.G. en passant par “ Le Bossu ” de Paul Féval, “ Le sang noir ” de Louis Guilloux, “ Le verdict ” de Kafka, “ Les Aphorismes ” de Liechtenberger, “ Martin Eden ” de Jack London, “ Le Nécronomicon ” de H.P. Lovecraft, “ Kiss Tomorrow Goodbye ” de Horace Mac Coy, “ Contes et légendes du Val d’Artemise ” de Mylène Kramer, “ Cahiers de tout et de rien ” de Macedonio Fernandez, les œuvres de Calaferte, “ Sublimes paroles et idioties ” de Nasr Eddinhodja, sans oublier les ouvrages d’auteurs inventés par de petits plaisantins. Mais j’arrête là, la liste est loin d’être close et vous pourrez tout à loisir parfaire votre culture en lisant les romans que m’ont consacré des auteurs célèbres ou en devenir. J’ai été adapté en bandes dessinées et également en film. Je n’en tire pas pour autant gloire et morgue. C’est mon destin, celui que je me suis tracé. Et ceux qui auront lu ces lignes, s’ils pensent que je raisonne parfois comme un adolescent attardé, que je me montre frivole, volage dans mes pensées, dans cette présentation, c’est parce qu’il me faut décompresser entre deux aventures. La lutte est dure, longue, sans fin. De nouvelles preuves nous sont assénées tous les jours. Je suis un homme normal, avec mes convictions. Il m’arrive de tuer, sans plaisir, et de me demander si je ne rejoins pas ce faisant la cohorte de ceux que je combats. Je ne suis pas un vengeur masqué, simplement quelqu’un qui, s’il n’a pas vécu la dernière guerre, s’il n’a pas connu les atrocités commises au nom de je ne sais quel prophète idiot, raciste, intégriste, intolérant, a retenu les leçons du passé. Ce dont tout le monde ne peut s’enorgueillir.


Au fait, à part la bière, je n’ingurgite guère autre chose, sauf dans des cas désespérés, et vraiment pour faire plaisir à des amis.

Mais savez-vous pourquoi je ne bois jamais d’eau ?

Parce que l’eau triche.

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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 07:46

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L’histoire de la Commune et l’art pictural font partie, entre autres, des centres d’intérêt de François Darnaudet et il s’en nourrit afin d’écrire des romans captivants qui ne sont pas sans rappeler les romans populaires d’auteurs célèbres, comme Féval (père ou fils), Zevaco ou encore Gaston Leroux. Un contexte historique, des scènes d’action hautes en couleurs, des personnages de fiction qui côtoient des hommes et des femmes ayant réellement existé, une histoire d’amour en filigrane et une intrigue policière qui la chevauche, ou le contraire, plus un léger soupçon de fantastique, tels sont les ingrédients utilisés pour construire Trois guerres pour Emma, tout comme il l’avait fait pour Le fantôme d’Orsay, Les Dieux de Cluny et Le papyrus de Venise, trois romans qui louvoient dans le même registre.

Deux ans avant la guerre de 1870 qui vit la défaite des troupes du Second Empire, deux personnages s’affrontent : Passe-Mur, ancien sergent de ville, ainsi surnommé pour sa faculté à disparaître dans la nuit sans laisser de traces et Gueule de Chien qui a combattu dans l’armée envoyée par Napoléon III au Mexique. Gueule de Chien s’attaque aux femmes seules, les tue puis les viole. Signe distinctif, il lui manque une oreille, souvenir d’un combat violent l’opposant à Passe-Mur. Depuis, Passe-Mur, dont tout le monde a oublié le nom, est entré dans la police secrète. Quant à Gueule de Chien il s’est évaporé dans la nature. Mais Passe-Mur ne s’est pas résolu à en rester là et continue ses recherches, bien décidé à avoir la peau de Gueule de Chien.

Septembre 1870, alors que Paris est cerné par les armées prussiennes, Jean-Baptiste Gallenne, jeune garde mobile breton, profite d’une permission pour visiter la capitale. Alors qu’il baguenaude, il aperçoit un attroupement. Un illuminé propose à ses concitoyens d’acheter des bagues prussiques, dont le chaton contient un poison mortel. Emma, jeune institutrice accompagnée de Joseph, un garde mobile, interpelle le camelot. Car elle sait très bien que les éventuels acheteurs pourraient se servir de cette arme insolite contre toute personne avec laquelle ils seraient en conflit. C’est ainsi que Jean-Baptiste fait la connaissance des deux amants. Emma lui offre de dormir dans sa classe, ce qui n’a guère l’heur de plaire à Joseph. Et il a raison, car entre Jean-Baptiste va s’établir une relation qui déborde celle de l’amitié. Les Prussiens resserrent leur étau et Paris connait la famine. Les Parisiens, du moins une grande partie, se révoltent contre les généraux et hommes politiques qui ont conduit la nation à la défaite. C’est le soulèvement populaire, les Communards bravant les Versaillais, Thiers étant à la tête de la répression qui s’ensuivra puis des exécutions sommaires et des déportations en Nouvelle-Calédonie.

Pendant ce temps Passe-Mur et Gueule de Chien continuent leur jeu de cache-cache. Les trois amis se trouvent dans le camp des perdants et seront séparés. Joseph et Jean-Baptiste se retrouveront quelques années plus tard sous les ordres du général Custer.

Si les personnages de Jean-Baptiste et Joseph sont éminemment sympathiques, et ont réellement vécus, c’est toutefois celui d’Emma qui retient l’attention. Elle incarne la figure de la femme libre sans être féministe. Elle porte des pantalons parce que c’est plus pratique pour courir, elle aime ses deux hommes, elle sait élever la voix quand il le faut, ne se laisse pas abattre par les propos injurieux des hommes, et des femmes, qui déblatèrent sur son compte, mène son existence comme bon lui semble. Elle se retrouve souvent à soutenir Louise Michel dans sa cause, et l’on remarquera que parmi tous ces protagonistes sont également évoqués Gustave Courbet, Victor Hugo, Jules Vallès et quelques autres dont Paul Verlaine qui prend une part active dans l’intrigue. Verlaine, gratte-papier dans un ministère s’essaie à la poésie et commence à se faire un nom. Marié à une très jeune femme, il n’est pas insensible au charme de… Joseph, et parle souvent de son ami La Rimbe, Arthur de son prénom.

Mais c’est surtout l’incurie des généraux que François Darnaudet s’attache à montrer, à démontrer, ainsi que celle d’hommes politiques qui pourtant seront reconduits à la tête de l’état. Un roman certes, mais surtout la description d’un épisode mal connu et controversé que les livres d’histoire réduisent à peau de chagrin, ne retenant de la Commune que les atrocités commises, mais sans entrer dans les détails, pourquoi et par qui. L’épopée américaine de nos deux héros masculins est un peu la cerise sur le gâteau, et démontre une fois de plus les erreurs tactiques militaires, et avouons-le, la couardise de certains gradés qui se défilent laissant leurs hommes à l’abandon ou donnant des ordres contradictoires. Un roman destiné à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire et apprécient les grandes aventures romanesques.


Du même auteur, chez le même  éditeur, lire :  Projet Obis;  Au chateau d'alcool;  La lagune des mensonges; Le glaive de justice.

 

Pour ceux qui préfèrent la version numérique à 3,99€ se renseigner chez ActuSF


Pour ceux qui préfèrent la version papier :

François DARNAUDET : Trois guerres pour Emma. Editions Rivière Blanche. 240 pages. 17€.


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10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 08:18

Roman autobiographique ou autobiographie romancée?

 

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Si l’histoire vraie que nous narre Sam Millar était un roman, bon nombre de lecteurs s’écrieraient au scandale, arguant que tout ce qui est écrit est peu crédible. Mais c’est justement ce manque de crédibilité qui fait que cette histoire l’est car elle est véridique. Incroyable mais vrai.

Dès son plus jeune âge Sam Millar est bousculé par la vie, un père souvent absent travaillant dans la marine marchande, une mère qui se tue au travail, récurant sans cesse puis se mettant à boire et tentant de se suicider à de nombreuses reprises. Son enfance pauvre l’amène à troquer des pommes contre des choux et autres légumes chez l’épicier. Il doit toujours courir, son père étant attentif à la durée de ses déplacements, n’hésitant pas à élever la voix même pour rien. Les années passent et on retrouve Sam Millar dans la prison de Long Kesh.

h-bloc.jpgLa prison de Long Kesh ressemble plus à des oubliettes qu’à une prison cinq étoiles. Pas de téléviseurs, de radio, de la bouffe que même les corbeaux dédaignent, les détenus vivent quasiment nus habillés seulement d’un torchon qui leur sert de pagne, alors qu’il n’y a pas de chauffage l’hiver et qu’ils n’ont pas d’endroit pour uriner ou déféquer. Ils n’ont vraiment pas de pots. Les tortures physiques et psychiques ne leur sont pas épargnées. Et s’ils sont nus, c’est parce qu’ils ont refusé d’endosser l’uniforme pénitentiaire anglais réservé aux prisonniers de l’IRA. Il fait partie, comme tous ceux qui sont internés dans les geôles contigües, des Blanket men. Les irréductibles qui prônent la rébellion. Et lorsqu’ils entendent le crissement de bottes neuves, cela signifie que l’un des leurs a décidé de franchir la barrière. Parfois l’un des matons, tous des Beefs (des Anglais) dont le plus virulent et le plus sadique a été surnommé la Verrue humaine, les attache avec une corde par le pénis et les traine par terre, le corps frottant sur les graviers ou le bitume.

Pourtant, ils arrivent à garder le moral grâce aux blagues de potaches qu’ils se balancent d’une grille à l’autre, des références à des personnages de bandes dessinées, comme Hulk, Superman et consorts.

Huit ans qu’il va trainer dans le Bloc H, déménageant parfois d’aile en aile, recevant la visite d’un toubib, le Docteur Pap surnommé ainsi à cause du nœud papillon qu’il arbore. Il enchaine aussi les lettres au Pape, sans effet, et pour lui la religion catholique ne correspond plus à rien, laissant faire ces ignominies. Les Orangemen, d’obédience protestante, et les représentants de la religion catholique sont à mettre dans le même panier. Tout comme les représentants du Sinn Fein composé de traîtres. Ils suivent également la lutte de Bobby Sands et sa grève de la faim, sans que cela émeuve le moins du Miss Tatcher. Enfin c’est la libération.

Sam émigre aux Etats-Unis et devient employé dans un casino clandestin new-yorkais. Il apprend à être croupier puis directeur des caisses, un métier comme un autre, jusqu’au jour où le patron doit mettre la clé sous la porte suite à une descente de police et que le tripot est bouclé. Alors Sam devient bouquiniste, spécialisé en bandes dessinées, les fameux comics qui ont alimenté l’imaginaire des gamins. Mais la rencontre avec un ami, ancien policier et responsable de la sécurité du dépôt de la Brinks à Rochester lui fournit l’idée de dévaliser l’entreprise, en douceur, avec quelques compagnons.

Sam Millar narre son enfance et ses années d’enfermement à Long Kesh appelée aussi Prison de Maze, dans un style sobre mais poignant non dénué d’humour. Si les prisonniers n’ont pas droit au sucre, ce n’est pas grave. Il s’en félicite même car au moins ils n’auront pas de problème de dentition, ce qui aurait ajouté un mal à ceux qu’ils subissaient déjà. Le nom de Liam O’Flaherty, auteur notamment du Mouchard et de Insurrection, a plané tout au long de cette lecture, le lecteur se rangeant aux côtés des Indépendantistes, des réfractaires, la religion une fois de plus devenu le flambeau des exactions.

La partie américaine, casinos clandestins et surtout braquage du dépôt de la Brinks et les aventures et mésaventures qui en découlent font penser au personnage de Dortmunder de Donald Westlake, tout en sachant qu’il ne s’agit pas de fiction mais de la réalité. Je ne vais pas m’étendre plus longtemps sur cette partie américaine, ne désirant pas trop déflorer l’histoire afin d’en préserver l’attrait aux lecteurs, et la quatrième de couverture étant déjà un peu trop explicite à mon avis, mais l’on se croirait dans un roman ou un film de gangsters un peu naïfs.

Avec pudeur, Sam Millar efface de son récit tous les moments qu’il juge inutiles, et qu’il élude savamment. Ainsi entre une partie de son enfance et son arrivée à Long Kesh, c’est le trou noir. Il est prisonnier, mais le lecteur doit le constater, et ne pas se poser de questions sur le pourquoi et le comment. De même entre sa libération et son emploi dans le casino clandestin, rideau. Tout juste si au détour d’une phrase on apprend qu’il est marié et qu’il a trois enfants à l’époque où il devient libraire. D’ailleurs cette partie ne renvoie plus à Dortmunder mais à Bernie Rhodenbarr, le héros de Lawrence Block, qui cumule les fonctions de libraire le jour et cambrioleur la nuit. Mais peut-être Sam Miller a-t-il l’intention de rédiger une suite, levant quelques voiles supplémentaires sur des épisodes cachés.

On the brinks reste une autobiographie, parfois dure, poignante, émouvante, parfois franchement irrésistible, et est une formidable leçon de courage. Sam Millar s’inscrit dans la longue lignée des auteurs écrivains, certains ayant eu comme lui la chance de pouvoir échapper à leur condition, d’autres moins tel Caryl Chessmann, auteur en prison de quatre témoignages traduits en France aux Presses de la Cité à la fin des années 50 : Cellule 2455 couloir de la mort, À travers les barreaux, Face à la justice, Fils de la haine, mais ceci est une autre histoire.


Voir les avis très intéressants de Pierre sur  Black Novel et de Claude sur  Action Suspense.


Sam MILLAR : On the brinks (On the brinks, the extended edition - 2009; traduction de Patrick Raynal). Editions Le Seuil, collection Seuil Policiers. 368 pages. 21,50€.

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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 14:46

Ma Grand-mère n’aurait pas mieux dit !

 

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Pour Duffy, ex-policier reconverti dans la sécurité et détective à ses heures, gardien de but dans l’équipe des Volontaires, la bouffée d’air pur qu’il respire dans une propriété à la frontière de Buckinghamshire et du Bedfordshire, il la ressent comme une punition, une atteinte agressive à son statut de citoyen urbain et fier de l’être. Mais Duffy ne peut pas se défiler.

Dans la bibliothèque dont les livres sont faux, n’étant que des étuis recelant des cassettes-vidéo dont certaines ne sont pas à mettre entre toutes les mains, et encore moins à proposer à n’importe quels yeux, un cadavre a été découvert. Un cadavre un peu spécial, d’accord, mais un cadavre quand même. Et un cadavre dans une pièce de la propriété du vieux et riche Vic Crowther, c’est shocking !

Vic s’en prend à son vieux copain Duffy, qu’il avait chargé deux ou trois ans auparavant d’installer un système d’alarme, oubliant que lui-même avait précisé ce qu’il fallait installer et où. Et la bibliothèque évidemment avait échappé aux palpeurs, alarmes et autres gadgets.

Duffy doit donc vérifier l’installation et mener sa petite enquête sans qu’aucun membre de la petite communauté soit au courant. D’autant que le cadavre disparait et que de petits incidents se déclarent de ci de là comme des feux de broussailles. Et il n’est pas question de faire appel à la police.

Ils se conduisent d’une façon bizarre, les hôtes de Vic Crowther, le nouveau riche, le parvenu que Duffy avait failli coincer lorsqu’il était flic. D’abord Belinda, la jeune femme de Vic, fort connue pour ses appâts mammaires abondants qu’elle étalait avec complaisance en page trois des journaux. Sally, jeune femme un peu fofolle qui a une drôle de conception du jeu de billard et Damian, son partenaire de jeu. Jimmy, qui était dans l’armée, y prenant plaisir et qui depuis se croit toujours sur le sentier de la guerre crapahutant, rampant, se réfugiant dans les bois environnants. Il est amoureux transi d’Angela, femme secrète et avide de toutes expériences, qui doit se marier dans quelques semaines avec Henry, gentleman-farmer ne souhaitant pas consommer avant le mariage.

 

 

kavanaghFaux naïf et bisexuel indécis sur ses préférences, Duffy aura bien besoin de près de trois cent cinquante pages et de nombreuses réflexions pour mener à bien cette enquête sur laquelle plane un humour corrosif et typiquement britannique, fort bien rendu par Christine Le Bœuf, la traductrice.

Les faux-semblants, les insinuations, les métaphores, les descriptions de certaines scènes ne manquent pas de piquant et il faut rendre hommage à un sens de l’équivoque qui préserve l’humour et la causticité sans tomber dans le vulgaire et le graveleux.

 

Du même auteur, qui je le précise est un pseudonyme de Julian Barnes, lire  Arrêt de jeu

 

Dan KAVANAGH : Tout fout le camp (Going to the Dogs – 1987. Traduction de Christine Le Boeuf). Actes Sud, collection Polar Sud. Octobre 1991. 348 pages. Réédition éditions Points.

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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 12:53

Le numéro 115 de la revue 813 consacre un important dossier à Jim Thompson. Retrouvons l'écrivain vieillissant dans une fiction.

 

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Au bout du rouleau, Jim Thompson se réfugie dans l’alcool et le tabac, malgré les efforts consentis auprès de sa femme Alberta. Pourtant il a encore envie d’écrire, et lorsque Miracle, un metteur en scène lui aussi sur le déclin, lui propose d’écrire un scénario et d’en faire un roman, il est partant.

Une entreprise sans grand avenir mais que Jim accepte car le couple doit déménager, trouver quelque chose de plus petit, de moins onéreux. Il se rend à son studio dans la ferme intention de s’atteler à la tâche demandée, mais un inconnu déboule, une arme à la main avec l’intention de le tuer sous un prétexte vaseux. Thompson le met en fuite.

L’inconnu, qu’il surnomme l’Oki à cause de son accent hérité de l’Oklahoma, a laissé sa voiture en bas de l’immeuble où Jim travaille. Dans le coffre gît le cadavre d’une jeune femme. Et c’est ainsi que Jim Thompson est amené à enquêter tout en brouillant les pistes des policiers.

 

Ce ne serait qu’une histoire banale si Thompson n’était pas le héros malgré lui de ce roman dont l’intrigue est quelque peu convenue. Et il est dommage justement que ce soit Thompson, ou tout autre auteur de roman noir, qui soit mis en scène. Cela ne relève guère la légende, ou même l'estime que l’on peut professer à l’encontre de ce genre de bonhomme, méconnu, méprisé de son vivant. Il aurait mieux valu que l’auteur de ce récit prenne pour héros un détective placé financièrement et moralement sur la corde raide. Utiliser un personnage connu relève plus du racolage que d’une fiction améliorée. Mais, car il y a un mais…

Mais d’un autre point de vue on peut comparer le style de Dominic Stansberry à celui de Jim Thompson, un Jim Thompson vieillissant qui confond réel et imaginaire, noyé dans les brumes de l’alcool qui le ronge et d’une paranoïa issue de sa dipsomanie.


Dominic STANSBERRY : Un manifeste pour les morts (Manifest to the dead – 2000. Traduction d’Emmanuel Jouanne). Série Noire 2696, Gallimard. Octobre 2003.

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