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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 07:55

Insertion gratuite !

 

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Les deux policiers de la municipale, qui patrouillent aux abords du jardin Balzac de Saproville-sur-mer, en ce dimanche matin d'automne, pensent être en présence d'un poivrot affalé contre le portillon d'entrée. Mais en retournant le corps ils s'aperçoivent bien vite de leur bévue. L'homme n'aura plus l'occasion d'ingurgiter une quelconque boisson pour digérer le pruneau qui lui a emporté la calebasse.

Car la victime n'est pas n'importe qui. Il n'aura même pas le désagrément de pouvoir lire son nom figurer à la rubrique adéquate des avis d'obsèques dans le journal quotidien régional dont il est propriétaire. Bon nombre de lecteurs ouvrent le canard à la page obsèques et sont satisfaits de ne pas voir leur nom inscrit. Au moins ceux-ci débutent bien la journée.

La famille de Fabrice Kerbrian du Roscoät, le jeune patron de France-Océan, aura au moins la consolation de ne pas payer les frais d'insertion dans le journal qu'il avait repris à la suite de son père et de son grand-père, le fondateur de cet organe de presse qui est en position de quasi monopole dans la région. Il n'y a pas de petites économies. Et il faut en faire, car le journal est dans une mauvaise passe.

Alors qu'il avait des velléités de devenir viticulteur, Fabulous Fab comme il avait été surnommé, avait suivi des cours de gestion aux USA puis il avait réorganisé le quotidien régional. Passage au format tabloïd, suppléments en tous genres, chaines radio et télévision, passage au numérique et autres bricoles dont une palanquée de directeurs de tout et surtout de rien, avaient obéré les finances du groupe qui règne sur une douzaine de départements autour du siège social sis à Saproville-sur-mer.

Le commandant Hoareau, natif de la Réunion, est en charge de l'enquête, mais vu la personnalité du défunt, la Police Judiciaire est rapidement représentée en les personnes du commandant Le Trividic et de son adjoint Lesieur. Une perquisition au domicile de Fabrice Kerbrian s'avère frustrante. L'ordinateur, le portable et des papiers ont disparu. Les deux policiers sont à l'affut dans le cimetière lors des obsèques de Kerbrian, ils sont intrigués par le manège d'un curieux personnage qui effectue la navette entre le maire et le député. Ce n'est autre que le responsable du personnel, pardon le directeur des ressources humaines. Entre le maire et le député, ce n'est guère l'entente cordiale. Ils se sont partagés les responsabilités, adhèrent à des partis différents, mais allez savoir si en coulisses ils sont vraiment adversaires.

Des pistes sont évoquées. Par exemple Schirmeck, le fait-diversier qui au bout de plus de vingt ans de bons et loyaux services a quitté le journal, pour des raisons obscures. Il y aurait bien aussi Philipe Marais, le rédacteur en chef qui portent des cornes offertes par Kerbrian. Et puis à quoi correspond l'appel téléphonique adressé à José Barteau par Kerbrian le soir du meurtre. Et en parlant de meurtre, José Barteau est lui aussi retrouvé rectifié dans son lit avec une hache fichée dans le crâne.

Victor Boudreau, un détective privé dont la mère était originaire de La Nouvelle-Orléans, se remet progressivement d'un AVC. Heureusement Jeanne, sa compagne, est là pour le soutenir. Et il est franchement embêté car il vient d'apprendre que sa nièce, Joliette, et son ami Turnbinton seraient impliqués dans un recel d'objets d'art religieux là-bas en Louisiane. Des objets qui auraient traversé l'Atlantique à bord de conteneurs expédiés par lui-même. Y'a un truc qu'il faut absolument qu'il démêle, aidé de Jeanne, évidemment, entre deux films américains en noir et blanc dont elle se délecte. Ses investigations l'amènent à s'immiscer dans ce microcosme local, aidé par l'un des pontes des Renseignements Généraux, Edgar Ouveure le bien nommé. Et ça grenouille de partout.

 

Michel Embareck nous entraîne dans la ville imaginaire de Saproville-sur-mer, qui est un composé de Nantes et de Rennes, dont certains noms de rues seront explicites aux lecteurs du plus gros quotidien régional, afin de mieux développer une double intrigue plaisante teintée d'un humour caustique et d'une ironie grinçante.

Luc Kerbrian, le père de Fabrice, est obligé de reprendre les rênes du quotidien et ce ne sera pas sans douleur. Il y aura peut-être des sacrifices, de la sueur, des larmes, mais chacun fera ce qu'il sait faire pour que le quotidien demeure le compagnon matinal du café sur le zinc, l'organe indispensable pour se tenir informé de la vie locale. D'abord parce que le papier, c'est concret, ce n'est pas du virtuel. On ne peut pas se servir d'un portable ou autre matériel informatique moderne comme le faisaient les anciens pour s'éventer ou... remplacer le papier toilette. Et les nostalgiques du papier abondent encore dans la campagne : Comment voulez-vous que le lecteur découpe un article, qu'il le colle dans un cahier ou sur une porte de placard dans sa cuisine ? s'interroge-t-il en redressant le buste. Prenons un exemple : la purée, c'est bête comme chou, la purée. Eh bien, on n'a jamais trouvé mieux que le presse-purée à manivelle pour la réussir.

C'est un coup de pied dans l'informatique à tout crin, ou je n'ai rien compris. Mais les nouvelles technologies ne sont pas les seules à alimenter la gouaille de Michel Embareck. Les psys convoqués dans les tribunaux aussi en prennent pour leur grade : Pour la plupart chef de clinique, ils préfèrent refiler un dingo absolu à la pénitentiaire plutôt que de se le coltiner dans leurs services. Certains, au terme de leur rapport, n'hésitent pas à déclarer des handicapés mentaux responsables de leurs actes au prétexte qu'ils comprennent la différence entre le bien et le mal.

Coups de griffes ai-je insinué ? un exemple : Les urgences, même à l'hôpital, elles n'en ont plus que le nom.

Certains pourraient dire qu'il s'agit de démagogie, moi je préfère qualifier ces réflexions de bon sens comme du réalisme. D'autres points sont soulevés, que je ne vous dévoilerai pas par manque de place et par respect pour l'auteur qui préfère que vous lisiez son livre, mais sachez que la police, l'immobilier, la justice et autres fariboles dont une incursion dans des épisodes relatifs à la presse durant la Seconde Guerre Mondiale et à la Libération, ne sont pas épargnés par la verve de Michel Embareck. Si je me suis plus attardé sur l'évolution et l'aspect financier de la presse, c'est bien parce que Michel Embareck, journaliste lui-même, en connait les arcanes, en a subi peut-être les soubresauts et qu'il écrit en connaissance de cause.

Dans ce roman s'imbriquent deux enquêtes. L'une sur les meurtres, car il y en aura plusieurs, faut bien contenter le lecteur, et l'autre sur les fameux objets d'art religieux. Et dans cette dernière Victor Boudreaux s'en donne à cœur joie. Il a retrouvé toute sa vitalité ou presque, grâce à sa volonté et à son physique qu'il entretient en digne lanceur de marteau qu'il est et coach de temps à autre en Louisiane auprès de jeunes filles adeptes de l'athlétisme, et il joue avec virtuosité de la chaine de tronçonneuse au chamboule-tout avec la tête de ses adversaires.

Et là-dessus, plane un petit air de jazz, en référence bien évidemment à La Nouvelle-Orléans.

 

A lire du même auteur : Rock en vrac.

 

Michel EMBAREK : Avis d'obsèques. Editions de l'Archipel. 28 août 2013. 304 pages. 18,95€.

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8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 16:32

Même périmé il est toujours valable !

 

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Jo vient d'effectuer un stage de six mois à l'hôpital. Six mois, ça compte, surtout lorsque le dit stage a été occasionné par la rencontre inopinée de quatre balles de revolver et d'un corps humain. Encore s'il n'y avait eu que ça !

Pendant six mois ou presque, Jo a dû affronter les questions insidieuses d'un certain nombre de flics soupçonneux et dépassés par les événements. Pourquoi lui avoir tiré dessus, lui qui arrivait du Venezuela et ne se connaissait pas d'ennemis ?

Jo va donc tenter de découvrir le pourquoi du comment et essayer de retrouver Mireille, la jeune femme qui l'accompagnait le soir où il a essuyé les pruneaux, comme l'on dit d'une façon imagée dans ce milieu interlope. Ses pas le conduisent de Montmartre à Pigalle, de bars en tripots.

Jo furète, interroge, questionne truands et prostituées, à la recherche du fil conducteur qui le mènera jusqu'à ceux qui ont vainement tenté de lui faire passer le goût du vin et du cognac. Des boissons qui le rendent quelque peu euphorique et déprimé à la fois, vindicatif, dans un Paris printanier. Pour Jo c'est le début de la perte de ses illusions et du peu d'argent qui lui restait en poche.

 

Ce parcours, cette longue descente aux enfers, cette déchéance accompagnée de sursauts, c'est un peu ce qu'André Héléna a vécu toute sa vie. Brillant écrivain, Héléna n'a jamais été reconnu par ses pairs et la critique. Comme le fait si bien remarquer Georges-Jean Arnaud dans sa postface : Héléna possédait une grande facilité d'écriture mais il était prodigue. C'est un don qu'on vous pardonne rarement, non seulement les critiques mais aussi les confrères. Un roman laborieux et sans originalité écrit en un an l'emportera toujours dans l'estime sur celui qui aura été pondu en quinze jours.

L'alcool a eu raison d'Héléna qui avec une ironie amère écrit : Le Corse haussa les épaules. Il n'avait que mépris pour les gens qui boivent. Réflexion amère d'un écrivain désabusé mais bourré (!) de talent. Trop peut-être !


André HELENA : Passeport pour l'au-delà. Collection Fanval Noir. Editions Fanval. Postface de Georges-Jean Arnaud. Septembre 1988. 192 pages.

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8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 14:23

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En 1988, les éditions Fanval ont eu l'heureuse initiative d'entrouvrir les portes du purgatoire dans lequel était confiné André Héléna depuis de longues années.

Grâce à Bayon, Phil Casor et Franck Evrard, les dix volumes composant la série Les Compagnons du destin furent réédités dans un ordre qui n'était pas celui d'origine mais reproduisaient les couvertures originales de Jeff de Wulf avec comme particularité des postfaces inédites.

André Héléna, un auteur peu ou mal connu, redécouvert à cette époque et dont d'autres titres parurent chez 10/18 notamment et qui eut l'honneur de se voir consacrer un dossier dans la revue Polar N° 23 en l'an 2000. Ce n'était que justice.

Des romans malgré un petit air désuet n'ont pas pris une ride. Paradoxal ? Non. Ceux qui n'ont pas connu ces endroits chauds que sont encore Pigalle, Barbès, La Goutte d'or n'ont pas connu Paris à la fin de la guerre, n'ont pas connu ces bouges avec les comptoirs en zinc et la sciure sur le sol, ne peuvent se rendre compte de la force d'évocation des écrits d'Héléna.

Si les mauvais garçons et les filles écument encore les trottoirs entre l'avenue de Clichy et Barbès, les lumières, les musiques, les devantures accrocheuses ne sont plus les mêmes et c'est le Paris d'aujourd'hui qui parait superficiel.

Mais les romans d'Héléna n'ont pas pris une ride car son écriture possède toujours cette force d'évocation, ce mélange acidulé de langue française et d'argot que l'on retrouve chez les grands anciens comme Francis Carco. De même les histoires sont de tout temps. Cette mouise dans laquelle se débattent les acteurs des drames de la ville, cette déchéance dans laquelle ils sont aspirés comme dans des sables mouvants, cette misère qui s'accroche à leurs basques et avec laquelle ils s'habituent à vivre, tout cela existe encore. Les demi-sels qui veulent se prendre pour des caïds ou qui sont jugés à tort comme tels, des victimes de la société, des autres, d'eux-mêmes ou du hasard qui fait toujours mal les choses.

Mais une fois de plus l'auteur, comme bien d'autres, ne jouira pas de ce regain d'intérêt porté à son œuvre car il est décédé en 1972. Restent ses compagnons de route, ses admirateurs, ses condisciples, qui par quelques lignes en fin de volume rendent hommage à un romancier disparu dans l'indifférence générale et n'eut jamais de chance auprès des éditeurs ou alors trop tard.

Léo Malet, Gérard Mordillat, Yvan Audouard et quelques autres présentent ces œuvres et leur auteur, chacun à sa façon mais tous avec sobriété et sincérité.

 

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La victime. Première édition : 1953, Vinay et Champs Fleuris. Les Compagnons du destin N°5. Présentation de Bayon, Phil Casoar et Frank Evrard.

 

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Le Demi-sel.Première édition : 1953, Vinay et Champs Fleuris. Les Compagnons du destin N°2. Postface de Léo Malet.

 

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Le Baiser à la veuve. Première édition : 1953, Vinay et Champs Fleuris. Les Compagnons du destin N°6. Postface de Gérard Mordillat.

 

Le Fourgue. Première édition : 1953, Vinay et Champs Fleuris. Les Compagnons du destin N°7. Postface de Gérard Mordillat.

 

Le Donneur. Première édition : 1959 SEPFE, collection La Grenade. Les Compagnons du destin N°10. Postface d'Alain Page.

 

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Le Goût du sang. Première édition : 1953, Vinay et Champs Fleuris. Les Compagnons du destin N°4. Postface d'Yves Boisset. En appendice reproduction d'un article paru dans l'Indépendant de Perpignan en 1958.

 

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Passeport pour l'au-delà. Première édition : 1953, Vinay et Champs Fleuris. Les Compagnons du destin N°8. Repris en 1962 dans la collection Le Moulin noir aux éditions de l'Etoile. Postface de Georges-Jean Arnaud.

 

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Les Anges de la mort. Première édition : 1953, Vinay et Champs Fleuris. Les Compagnons du destin N°1. Postface de Jean Rollin.

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La Croix des vaches. Première édition : 1953, Vinay et Champs Fleuris. Les Compagnons du destin N°3. Postface, entretien avec Frédéric Ditis.

 

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Hold-up. Première édition : 1953, Vinay et Champs Fleuris. Les Compagnons du destin N°9. Postface de Pierre Genève.

 


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6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 13:18

Bon anniversaire à Andrea Camilleri né le 6 septembre 1925.

 

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Deux éboueurs, Pino et Saro, découvrent l’ingénieur Luparello mort dans sa voiture. Peu avant Saro avait trouvé un pendentif incrusté de diamants. Ils préviennent Rizzo, avocat et meilleur ami du défunt, qui leur conseille de prévenir la police. Un accident cardiaque selon les premières conclusions suite à une relation sexuelle.

Le genre de truc qui peut arriver à tout le monde, sauf que tout le monde ne meurt en se garant près d’une plage, au bout d’un chemin quasi inaccessible, le pantalon baissé sur les genoux. Luparello était le gourou du député. Et sans lui, le député Cusumano n’est plus rien.

Le rapport d’autopsie confirme les premières supputations mais Montalbano est perplexe : la voiture n’aurait pu théoriquement se trouver là où elle gisait. Il subodore une machination politique mais doit marcher sur des œufs. Son ami Gegé, copain d’école devenu marginal, lui révèle que des prostituées ont aperçu la veille Luparello en compagnie d’une blonde inconnue du quartier. Puis il apprend que quelqu’un recherche un pendentif de valeur perdu à proximité du lieu où a été découvert Luparello.

Il interroge Pino et Saro, se fait remettre le bijou et sous couvert du secret se confie à Jacomuzzi, un de ses collègues. Lequel prévient immédiatement Rizzo qui possède une excuse valable concernant le pendentif qui appartiendrait à la femme de Cardamone, fils du rival politique de Luparello. Zito , journaliste, lui fournit de précieuses informations sur le fils Cardamone, un bon à rien, et sur Ingrid, sa femme, suédoise, qui le cocufie avec tous les hommes à sa portée dont son beau-père.

Ratissant l’endroit où à été retrouvé le bijou, Montalbano découvre le sac à main d’Ingrid. La veuve de Luparello est persuadée que son mari ne se serait jamais compromis avec une prostituée et qu’il s’agit d’un crime politique. Elle possède une preuve irréfutable. Seul Giorgio, le neveu de Luparello, semble est véritablement attristé. Dans la maisonnette qui servait de garçonnière à l’ingénieur, Montalbano remarque des objets et cassettes à but sexuel, des perruques et des vêtements féminins.

 

forme-eau2.JPGMalgré un a priori sur le tapage médiatique concernant la sortie de ce livre et sur l’auteur, une jaquette de couverture qui fait penser à une énième histoire sur la Mafia, dès les premières pages le charme a opéré, le fameux charme latin peut-être. L’histoire pas si banale que ça, et l’écriture, la puissance du verbe, la puissance d’évocation dans la narration envoûtent le lecteur.

Le rythme est soutenu et surtout on échappe à ce qui devient le point commun, banal des crimes à l’italienne, le fantôme de la Mafia, même si celui-ci plane dans l’esprit des policiers. L’histoire se passe en Sicile, ne l’oublions pas. Montalbano est un policier humaniste, qui aime la bonne chère, les femmes mais ne profite pas des bonnes fortunes qui lui tombent du ciel dans le lit.

 

C’est un homme entre Maigret et Carvalho, sympathique, qui aime son métier sans pour cela jouer de la gâchette à tout va.


CAMILLERI Andrea : La forme de l’eau (trad. italien : Serge Quadruppani avec l’aide de Maruzza Loria. Préface de SergeQuadruppani. Première édition Fleuve Noir 1998, Noirs N°49). Réédition Pocket Février 2004. 256 pages. 5,70€.

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5 septembre 2013 4 05 /09 /septembre /2013 14:21

Méfiez-vous de l'eau qui dore !

 

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Véritable gravure de mode, l'immensément riche Lord Stranleigh, comte de Wychwood, est un homme placide, nonchalant, transparent, à l'air endormi. Ceux qui le côtoient, le connaissant mal, ne peuvent s'empêcher de penser : Beaucoup d'argent et peu de cervelle ! se disait-il. Un de ces inutiles, qui, ne sachant que faire de leur temps et de leur fortune les emploient en voyage lointains et entreprises baroques.

Mais sous son air endormi, Lord Stranleigh est une redoutable machine à penser, anticipant les méfaits que son interlocuteur manigance. De plus c'est lui qui endort ses locuteurs et le plus souvent ses adversaires car c'est un rhétoricien et un dialecticien hors pair. C'est un calme, un pondéré, qui ne dément pas le côté flegmatique attribué aux Britanniques, et de plus il a en horreur tout ce qui a trait à une quelconque envie de combattre physiquement. C'est un pacifiste convaincu qui n'a aucun besoin de distribuer horions en tous genres pour mener à bien ce qu'il entreprend. Et il sait à l'occasion se montrer philanthrope. Mais ce n'est pas pour cela qu'il ne rend pas les coups que l'on tente de lui asséner, et lorsqu'il le faut, il sait se montrer combatif, mais toujours avec élégance.

Les paroles, dit-on, ne brisent pas les os, sauf le cas où elles nous incitent à jeter le malappris en bas de l'escalier.

 

Le bouillant et sanguin Mackeller, ingénieur des mines de son état et fils d'un célèbre agent de change, se présente chez Lord Stranleigh alors que celui-ci s'apprête à sortir. Ce n'est pas un bon début car Lord Stranleigh n'aime pas déroger à ses habitudes. Il est muni d'une lettre d'introduction d'un ami du Lord mais celui-ci la parcourt à peine. Et ce qui l'amène n'est autre qu'une demande de prêt d'argent. Stranleigh l'écoute patiemment débiter son laïus. Mackeller père aurait été spolié par un groupe de sept financiers qui venaient d'acquérir quelques champs aurifères situés sur les bords du fleuve Paramakabou en Afrique occidentale. Mackeller père malgré sa méfiance s'est laissé embobiner et a prêté l'argent dont avaient besoin les financiers pour monter leur entreprise. Mackeller fils s'étant rendu sur le terrain s'était aperçu que l'affaire était viable et rentable. Seulement les Mackeller ont été par la suite écartés de l'affaire et se sont retrouvés quasiment sur la paille sans aucun recours.

Lord Stranleigh finit par accepter à apporter son concours et va mener sa barque grâce à des hommes à lui tout dévoués. Il rencontre tout d'abord l'instigateur et promoteur principal de cette entourloupe, Konrad Schwarzbrod, puis décide de se rendre lui-même aux Red Shallows, le fameux terrain aurifère afin de couper l'herbe sous le pied du financier véreux. Les mineurs chargés de récolter le minerai d'or embarquent à bord du Rajah, un steamer qui file sept nœuds à l'heure. Lord Stranleigh prend son temps pour organiser son propre voyage qui s'effectuera à bord d'un voilier qui atteint la vitesse de vingt et un nœuds à l'heure, et ce qu'il prévoyait se réalise. Il arrive sur les rives du Paramakabou bien avant ses adversaires et son équipage, composé de forestiers et de garde-chasses, mettent en œuvre le piège qu'il a prévu pour contrer les hommes de Schwarzbrod.

Ceci n'est qu'un avant-goût des aventures décrites dans ce roman, car Lord Stranleigh ne va pas en rester là. Toujours placide et mesuré, il va mettre ses adversaires au tapis sans que ceux-ci puissent trouver un défaut dans la cuirasse linguistique et ils sont obligés de courber l'échine dans une partie d'échecs brillamment menée. Même ses amis ne sont pas toujours dans la confidence ce qui amène à des quiproquo et des reproches de leur part. Quitte à faire amende honorable quelques minutes ou heures après.

Si ce roman peut sembler daté, quelques épisodes et faits nous rapprochent toutefois de notre époque. Ainsi le rôle malsain des spéculateurs est-il démontré et les méfaits engendrés par l'appât du gain mis à l'index. Une procédure courante de nos jours mais qui plus est encouragée. Et l'on ne pourra que mettre en parallèle les problèmes financiers enregistrés par la Banque d'Angleterre à cause d'une décision politique qui veut que la réserve d'or soit de cent millions de livres sterlings au lieu des trente millions qu'elle possède dans ses coffres. Une injonction qui ne peut que nous rappeler celles édictées par le FMI et le gouvernement européen de Bruxelles vis à vis de la Grèce et autres pays, leur enjoignant de réduire leur déficit sous peine d'amendes financières. Comme si sanctionner un pays en pleine crise financière en lui faisant payer une amende exorbitante allait contribuer à le sortir du marasme. Comme si un propriétaire triplait le prix du loyer à une personne insolvable !

Une écriture élégante, des phrases bien construites qui ne suintent pas la vulgarité ou l'à peu-près, une histoire que l'on pourrait qualifier de charmante, avec un héros qui serait presque banal hormis sa jeunesse et sa richesse, et surtout ses petites cellules grises qui mettraient KO tous les économistes d'aujourd'hui, Lord Stranleigh est un roman représentatif de la littérature du début du XXe siècle. De ceux que l'on lit avec plaisir, captivé par une intrigue de bon goût. Nous sommes loin des thèmes devenus récurrents de la drogue, de la violence, des problèmes de banlieues et de flics pourris. Seule constante, la finance qui restera l'un des problèmes majeurs de la société, problème qui n'ira pas en s'amenuisant.

Un roman pas si futile qu'il pourrait sembler de prime abord.

 

 

Robert BARR : Lord Stranleigh (Young Lord Stranleigh - 1908). Inédit en volume. Présentation de Daniel Brèque. Collection Baskerville N° 13. Editions Rivière Blanche. Mai 2013. 280 pages. 20€.

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5 septembre 2013 4 05 /09 /septembre /2013 07:36

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Longtemps, durant une dizaine d’années, le magazine Best fut concurrent et complémentaire à Rock & Folk, deux revues emblématiques de la scène musicale des années 70 et 80. Michel Embareck revient sur cette période qu’il a connue de l’intérieur en que reporter, forçant sans mal la porte de la rédaction.

Les bureaux, sis au 23 rue d’Antin à Paris dans le 2ème arrondissement, Michel Embareck les découvre un jour de 1974 et ne les quittera que dix ans plus tard, après avoir voyagé tous azimuts afin d’assister à des concerts, à interviewer des idoles du rock et de ses dérivés, à prospecter dans des endroits plus ou moins branchés ou franchement crades, à la recherche des pousses montantes, à écouter des disques et les chroniquer à longueur de pages, à photographier dans des postures plus ou moins mises en scènes (Elton Jones, Mike Jagger) ces enfants de la musique qui ont marqué l’histoire ou n’ont effectué qu’un passage éphémère dans la galaxie musicale.

Avec gouaille, coups de griffe, nostalgie peut-être, poésie en filigrane, il trie le bon grain de l’ivraie, il nous fait partager ses amitiés nouées au cours des rencontres et qui perdurent encore maintenant. Il nous entraîne dans les coulisses des bureaux de Best, un appartement aménagé au sixième étage d’un immeuble planté non loin de l’Opéra. Mais ne n’était pas la même musique que celle jouée à l’Opéra Garnier. Portraits des collègues (Laurent Chalumeau, Hervé Picart et autres), du rédacteur en chef, du propriétaire, mais surtout de Régine qui cumulait sans rechigner les fonctions indispensables d’hôtesse d’accueil, de secrétaire, de standardiste, de vendeuse d’anciens numéros, de trieuse de petites annonces, et autres activités essentielles à la bonne marche de la boutique sans oublier de prêter une oreille attentive aux lamentations des journalistes et de fournir des réconforts, sous forme de sandwichs dégottés en bas de l’immeuble pour atténuer les brumes occasionnées par l’ingestion de liquides alcoolisés, et accessoirement recoudre un bouton. Aujourd’hui, avec le progrès, que reste-t-il de toutes ces activités qui semblaient naturelles de la part d’une personne dévouée et qui ne sont plus répertoriées dans le cahier des charges d’une secrétaire ? Mais je me dissipe.

Après la présentation de ces dix années de labeur, qui furent dix années de bonheur et de turbulence, Michel Embareck revient sur ses rencontres décisives, puisqu’il en garde un souvenir ému. Certains des musiciens, des groupes qu’il évoque ne vous diront peut-être rien, et pourtant… Comme chantait Charles Aznavour dans La Bohême, Je vous parle d'un temps Que les moins de vingt ans Ne peuvent pas connaître… mais leurs parents s’en souviennent avec un petit pincement au cœur. Les années folles de leur adolescence prolongée avec côté français des groupes comme Bijou, Starshooter, Trust, les Dogs, Téléphone dont deux des membres écument toujours les scènes, Jean-Louis Aubert et Louis Bertignac, Little Bob Story qui lui aussi parcourt toujours la France sous l’alias raccourci de Little Bob… sans oublier les groupes étrangers, dont Sex Pistols, The Clash.

Au travers de ses chroniques et de ses rencontres, Michel Embarek dresse les portraits de personnages aussi dissemblables que Serge Gainsbourg, qui retrouva un second souffle avec Aux armes et cætera. une adaptation reggae de La Marseillaise avec levées de boucliers des Anciens Combattants ou des parachutistes à l’appui, AC/DC mais aussi Bo Diddley, des reportages sur Memphis, le Printemps de Bourges, La Nouvelle-Orléans avec James Lee Burke, Missoula avec James Crumley, Lavilliers, évoque les débuts des Rita Mitsouko, Bérurier Noir, des tournées, vous m’en remettrez bien une, et combien d’autres qui raviveront les souvenirs enfouis dans les crânes dégarnis.

Des textes inédits, des nouvelles, complètent ce recueil qu’il vaut mieux lire sans piocher à gauche ou à droite, mais comme les années qui défilent, en bon ordre, ainsi que des chroniques parues dans Rolling Stone et regroupées sous le titre de Les Gardiens du Temple. Difficile et inconcevable de parler de tout, ce qui par ailleurs déflorerait par trop l’ambiance, la magie et la rigueur de ce livre, difficile aussi de puiser une ou deux chroniques au détriment des autres et qui ne serait évidemment qu’une entreprise subjective, mais malgré tout je npeux signaler la chronique consacrée à Hank Williams III, l’héritier authentique, Hank Williams troisième du nom qui n’est autre que le petit-fils de l’empereur icône de la Country et du Rock, décédé alors qu’il n’avait pas trente ans. Deux artistes diamétralement opposés.

Cessons là ce petit répertoire musical, car ou j’en dirais trop, ou pas assez et le lecteur pourrait se sentir frustré.

Michel Embarek entretient la mémoire de ses dix années foisonnantes, qui débutèrent avec le premier choc pétrolier, et qui signifiaient sous une fausse insouciance, le début d’une prise de conscience et de rébellion et si aujourd’hui, ces groupes naissaient, ils seraient synonymes d’indignation envers un monde qui tourne la tête à l’envers.

Entre ici, camarade.


Michel EMBARECK. Rock en vrac. Rencontres avec des caïds du rock et du roman noir. Collection L’Écailler Rock. Editions de L’Écailler. 2011. 224 pages. 18,00 €.

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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 15:37

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2010 fut l'année de l’impressionnisme avec comme chef de file Claude Monet. Elle s'était achevée avec un succès auquel les organisateurs ne s’attendaient peut-être pas. Et afin de clore en beauté cette manifestation qui s’était déroulée au Grand Palais à Paris, mais également dans de nombreux sites normands dont évidemment Giverny, Michel Bussi nous offrait un roman hommage à Monet, aux impressionnistes, aux fameux nymphéas et bien évidemment à Giverny, ce petit village de l’Eure coincé entre Normandie et Ile de France, niché dans un méandre de la Seine.

Quel point commun peut relier Fanette, la gamine de onze ans, qui fréquente l’école de Giverny, douée pour la peinture et dont les camarades de classe se nomment Paul, Vincent, Camille et Mary ; à Stéphanie, la belle institutrice aux yeux nymphéas, séduisante, mariée à un agent immobilier et vivant dans une mansarde au dessus de l’école ; à la Sorcière, le Fantôme, cette vieille femme octogénaire tout de noir vêtue, marchant péniblement avec une canne et qui passe quasiment inaperçue dans les rues de Giverny, logeant dans le donjon du Moulin des Chennevières.

Peut-être un meurtre, celui d’un ophtalmologiste dont le cabinet est situé à Paris dans les quartiers chics de la capitale et dont la femme, Patricia, se morfond à Giverny, rue Claude Monet. Jérôme Morval ne rentre pas tous les soirs, à cause de son travail bien sûr, ce qui ne l’empêche pas de séduire de nombreuses femmes, au contraire. Son corps est retrouvé dans un ru de l’Epte, un bras détourné de la rivière qui alimente l’étang aux Nymphéas du jardin de Monet. Il aurait été poignardé, avant d’avoir la tête écrasée par une grosse pierre, puis noyé dans le ru.

Non loin du cadavre est retrouvée une carte d’anniversaire qui apparemment ne lui était pas destinée. Pour le jeune lieutenant Laurenç Sérénac, un Occitan muté à Vernon qui remplace le commissaire parti en retraite sans en avoir véritablement le grade, c’est la première grosse affaire à laquelle il est confronté. S’il possède des connaissances en art pictural, il a travaillé à la Brigade des Arts, son adjoint Sylvio Bénavides est plus calme, plus posé, presque maniaque, adepte du classement des archives.

Un expéditeur anonyme envoie, histoire d’aider les policiers dans leur quête du meurtrier, cinq photos représentant le défunt en compagnie de femmes. Cinq maîtresses supposées dont certains clichés ne laissent guère de doute quant aux relations charnelles qu’elles pratiquent à l’œil. Normal quand on a un ophtalmo dans ses relations. Des photos annotées au dos par des numéros sur lesquels Sévérac et Silvio se cassent les dents. A part la belle Stéphanie que l’homme de l’art oculaire tient chastement par la main, les autres femmes sont inconnues au bataillon. A force de recherches les identités seront bientôt dévoilées, presque, mais cela ne les avancent guère.

Sévérac est persuadé que le mari de Stéphanie ferait un coupable idéal, d’ailleurs son alibi, une partie de chasse privée, est démoli par sa femme. Le matin du meurtre elle aurait couché avec lui, mais n’est-ce que provocation envers Sévérac ? Cela se pourrait car tous deux ressentent une forte attirance l’un pour l’autre.

Fanette rejoint, l’école terminée, un vieux peintre américain qui lui prodigue ses conseils. Sous l’impulsion de l’institutrice, elle devrait participer à un concours organisé par la fondation Théodore Robinson.

La Vieille arpente les rues de Giverny ou surveille du haut de la tour les mouvements du village, après avoir enterré son mari. Il avait été transporté à l’hôpital de Vernon suite à un malaise, et elle a subrepticement débranché les perfusions. Neptune, le chien, se contente de suivre tout ce petit monde, suivant les uns et les autres ou se reposant sous le cerisier dans la cour du bief du moulin. Sylvio, s’il ne possède pas le flair d’un chien de chasse retrouve dans archives une histoire ancienne remontant à 1937, un meurtre perpétré dans des conditions similaires.

Ce ne pourrait être qu’une banale enquête située dans un lieu prisé par les touristes depuis l’ouverture de la maison et des jardins de Monet en 1980. Le Clos Normand, le Jardin Japonais, et bien entendu l’hôtel Baudy et tous les lieux qui constituent le charme de Giverny, ses ruelles fleuries, son église, sa prairie, ses champs de blés, sont décrits avec la palette d’un peintre impressionniste. Si l’ombre de Monet plane sur ce roman, celle d’Aragon est aussi présente, par le truchement d’un livre, Aurélien, qui trône sur une table de chevet.

Mais Michel Bussi ne s’est pas contenté d’une simple visite guidée, et d’une intrigue semi-classique, il a reconstitué une ambiance, des images, introduit des faits divers réels, jouant à l’illusionniste avec un jeu de miroir à trois faces, des reflets qui se répètent et pourtant ne sont pas identiques. Il parsème son intrigue de petits indices que peut relever le lecteur attentif, et son épilogue est subtil tout en étant logique.

michel-blog.pngUne cascade temporelle jonchée de Nymphéas, de rumeurs souvent savamment entretenues concernant des toiles qui auraient existées, qui n’auraient pas toutes été recensées, d’ultimes peintures du maitre, lequel atteint de la cataracte aurait imaginé reproduire des nymphéas noirs, des personnages qui se retrouvent placés en pleine lumière avant de s’évanouir dans la nature, d’amours enfantines, de jalousies, de dénis, d’enquêtes parallèles. Et une voix s’élève dans une narration à la troisième personne, le Je de la sorcière s’immisce dans le récit, tirant les ficelles d’une toile dans lequel l’esprit s’égare, noyant un peu plus le poisson.

Malgré les illusions, les effets d’optique, tout est astucieusement et rigoureusement agencé et lorsque la vérité sort de l’eau, le lecteur ne peut que s’écrier, tel Raymond Souplex dans son interprétation du commissaire Bourrel : Bon Dieu, mais c’est bien sûr !

 

Citation : Ce que je tiens tant à retrouver, c’est un carton, un simple carton de la taille d’une boîte à chaussures, rempli de vieilles photos. Vous voyez, ce n’est guère original. Il parait que maintenant, j’au lu ça, toute une vie de photos peut tenir dans une clé USB de la taille d’un briquet. Moi, en attendant, je cherche ma boîte à chaussures. Vous, à plus de quatre-vingts ans, vous chercherez dans votre fourbi un minuscule briquet. Bon courage. Ça doit être le progrès.

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Ce roman a obtenu les prix suivants : Prix Polar méditerranéen; Prix Polar Michel Lebrun de la 25e heure du Livre du Mans; Prix des lecteurs du Festival Polar de Cognac; Grand Prix Gustave Flaubert; Prix Goutte de Sang d'encre de Vienne, et le Prix de Villeneuve lez Avignon. Des prix décernés par des spécialistes et des lecteurs avisés, donc qui ne souffrent d'aucune contestation.

 

Vous pouvez retrouver  un entretien avec Michel Bussi ainsi que les chroniques concernant ses autres romans :  Sang famille;  Omaha crime;  Un avion sans elle;  Ne lâche pas ma main.


Michel BUSSI : Nymphéas noirs. (Première édition Collection Terres de France, Presses de la Cité). Réédition Editions Pocket. 05 septembre 2013. 504 pages. 7,60€.

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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 15:00

 

Une autre version de la femme au foyer...

 

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De son vrai nom elle s'appelle Herbjörg Maria Björnsson, mais toute petite elle avait été surnommée Hera puis c'est devenu Herra, Monsieur en islandais, car la bonne originaire du Jutland avait des difficultés de prononciation. Nous nous en tiendrons donc à ce surnom, plus facile à écrire, et à retenir.

Herra, octogénaire, vit dans un garage ne quittant son lit d'hôpital, péniblement, que pour procéder à des besoins dictés par ses sphincters et sa vessie. Le reste du temps elle le passe en tapotant sur son ordinateur, envoyant et recevant des messages émanant de divers correspondants éparpillés dans différents pays éloignés. Elle utilise des alias accompagnés de photos dénichées par ci par là. Sinon, elle couve une vieille grenade, pas le fruit mais bien l'objet de guerre récupéré des décennies auparavant.

Deux filles de l'hospitalisation à domicile de Reykjavík s'occupe d'elle deux fois par jour. La jeune vierge le matin et la vieille peau l'après-midi. A quatre-vingts ans on fait fi des convenances et de la courtoisie. Entre deux messages postés sur sa page Facebook, à quatre-vingts ans on a le droit d'avoir des correspondants issus de tous les milieux et de s'intéresser à l'informatique, et elle replonge dans ses souvenirs, nombreux et hauts en couleurs.

Herra est la petite-fille du premier président d'Islande, mais la fille d'une paysanne et d'un père nazi avéré, le seul islandais recensé en tant que tel comme quoi il ne faut pas se fier aux ancêtres pour prolonger une lignée rectiligne. Les détails de son enfance reviennent comme des images, avec sa mère rencontrant son père dans un bal. Elle a assité à cette rencontre par procuration. Les années défilent dans un joyeux chaos, les paysages et les personnages aussi.

Herra voyage beaucoup, selon les circonstances, passe une partie de son adolescence au Danemark, et d'ailleurs ce sont les années de la Seconde Guerre mondiale qui sont les plus récurrentes, mais aussi en Allemagne un peu plus tard et dans d'autres circonstances et un peu partout dans le monde.

Il ne faut pas croire que cette petite Islandaise possédait en elle la froidure de son pays et elle a connu beaucoup d'hommes. Même encore en cette année 2009 où nous la découvrons alitée dans son garage. Elle correspond avec Bakari Matawu qui vit à Harare, la capitale du Zimbabwe. Il ne sait pas que celle qui se fait passer pour Linda Pétursdóttir, miss Monde 1988, n'est autre que notre octogénaire.

En 1960, Herra se trouve à Hambourg. Elle participe à une soirée au cours de laquelle se produit un jeune groupe de musiciens anglais inconnus en provenance de Liverpool. Elle danse avec l'un d'eux, échange un langoureux baiser puis quelques paroles sur le balcon, et c'est fini. John Lennon sort de sa vie. Un épisode qui lui à fait penser juste après à son fils Haraldur qu'elle a confié à sa mère, alors qu'il n'a qu'un an, et à sa fille perdue dans un accident sept ans auparavant. Les rencontres ravivent des souvenirs douloureux alors qu'elles pourraient être sources de joie.

Tout s'emberlificote et nous revenons de temps à autre en cette année 2009. Par exemple pour assister à cette scène qui donne son sens au titre de cet ouvrage.

Empoignant le téléphone que son aide à domicile, la vierge, lui à prêté Herra contacte le crématorium de l'église de Fossvogur afin de recueillir des informations sur la façon de procéder pour se faire incinérer. La réceptionniste au bout du fil lui annonce que d'abord il faut une autorisation de crémation, et elle est complètement déboussolée lorsque Herra lui annonce que c'est pour elle, qu'elle n'a plus que quelques semaines à vivre et qu'elle voudrait effectuer une réservation. S'ensuit un dialogue hilarant (de la Baltique évidemment !) teinté de tragicomédie.

Pour la première et la dernière fois, je vous propose un extrait de la quatrième de couverture qui résume mieux que je pourrais le faire cet ouvrage : Dans ce roman inclassable et truculent qui, à la manière qu'un collage, alterne humour, cynisme, tendresse, absurde, poésie et noirceur, Hallgrimur Helgason fait preuve d'une inventivité linguistique époustouflante. La femme à 1000° navigue entre légèreté et profondeur au gré du récit de l'irrévérencieuse Herra, dont l'histoire est à l'image de celle de l'Islande, sa patrie, et de celle de l'Europe : mouvementée, sanglante et tragique.

 

Roman hybride et stroboscopique, La femme à 1000° propulse des confettis mémoire jetés en pâture sous les yeux du lecteur dans une myriade de couleurs et de formes, jouant dans la lumière d'hier et d'aujourd'hui.

 

Vous pouvez voir et écouter une vidéo de l'auteur présentant son roman sur le site des Presses de la Cité


Hallgrimur HELGASON : La femme à 1000° (Konan við 1 000° - 2011.Traduction de Jean-Christophe Salaün). Presses de la Cité. Août 2013. 640 pages. 23,00€.

 

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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 13:03

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Parfois le passage à bord d'un ferry d'un pont à un autre est délicat et semé d'embûches. C'est ainsi qu'Ava se retrouve à moitié assommée au pied de l'escalier du pont inférieur avec une entaille à la tête. Ce n'est pas tout à fait sa faute. Elle a été importunée par deux fantômes français, pourtant temporisés par un de leurs collègues anglais. De plus elle a retrouvé par hasard Marco, son petit ami de l'année précédente lors de son séjour à Jersey. Elle l'avait plaqué vexée de le voir embrasser une autre fille.

Ava va bientôt avoir seize ans et si elle se rend à Guernesey en compagnie de son oncle, c'est officiellement pour découvrir l'île. Officieusement parce qu'elle doit mener à bien sa base de données sur le recensement des fantômes, retrouver Cécilia Watson sa formatrice comme consolateur de fantômes et assister à une assemblée annuelle des consolateurs.

Après un passage à l'hôpital pour panser ses blessures où elle fait connaissance avec Mindy, un fantôme qui se cache de ses congénères par honte de sa famille, Ava et son oncle sont hébergés par Lord Fellowes. Très sympathique l'ami de son oncle. Mais encore plus attrayant est Alistair son fils, beau comme un dieu (je n'en ai jamais vu donc je me réfère à l'imagerie populaire) et qui met en émoi les sens d'Ava.

Ava doit se montrer prudente, rencontrer les consolateurs ainsi que Cecilia tout en faisant croire à son oncle et à son hôte qu'elle visite Saint-Peter Port et les environs. Mais surtout bien faire attention, lorsqu'elle s'adresse aux fantômes qu'Alistair ne croit pas qu'elle parle toute seule. Pour cela elle a trouvé un petit subterfuge. Elle se promène en permanence avec un téléphone portable en plastique, un jouet, dont elle use comme s'il s'agissait d'un vrai.

Elle rencontre trois consolateurs venus de Grande-Bretagne pour la réunion. Mais une mauvaise nouvelle l'attend. Des lettre anonymes accuseraient Cecilia d'un forfait pourtant c'est la vieille dame qui dans les années cinquante avait fondé le syndicat des consolateurs. Elle l'avait présidé puis avait passé la main, préférant rester dans l'ombre. Mais auparavant Cecilia avait été déportée, les Allemands ayant envahi les îles anglo-normandes, Churchill se désintéressant de leur sort. Quant au problème de Mindy, Ava l'apprend rapidement. Sa grand-mère aurait fauté avec un Allemand et évidemment elle croit être mise au ban pour une faute dont elle n'est pas responsable.

Entre deux rencontres parfois houleuses avec des fantômes, Ava passe son temps à visiter les environs en compagnie d'Alistair dont elle se sent de plus en plus proche, fait la connaissance de Caitlin, la petite-fille de Cecilia, qui est dresseuse de chiens, et autres occupations qui remplissent ses journées. Sans oublier les petites joies qu'elle ressent, toujours, ou presque, sous l'ombre tutélaire de son fantôme garde du corps, Harald le Viking, les contrariétés auxquelles elle est à même de se confronter et toute l'énergie et la diplomatie qu'elle doit déployer.

Après Ava préfère les fantômes et Ava préfère se battre, ce troisième volet des aventures d'Ava est plus grave, plus sombre, avec une touche plus philosophique sur les relations humaines, sans perdre toutefois une once d'humour bienfaisante.

C'est l'occasion pour Maïté Bernard d'évoquer un épisode de la Seconde Guerre Mondiale dont les îles Anglo-normandes furent le sujet, et pour démontrer qu'il ne faut jamais juger sans véritablement connaître les motivations des personnes qui sont amenées à se conduire d'une façon qui peut paraître honteuse, absurde ou inhumaine. Les rumeurs, les ragots, ou la vision même d'un acte sans en connaître la profonde intention, peuvent amener à des conclusions erronées et poursuivre durant des décennies des personnes qui ont été amenées à commettre un action ou un geste délibérément mais qui est incompris alors qu'il possède une finalité intérieure.

Ce roman est destiné aux enfants à partir de douze ans, mais il me semble qu'il ne sera vraiment compréhensible dans sa portée profonde qu'à partir de quatorze ou quinze ans. Et comme nous sommes dans une fiction teintée de fantastique, l'auteur peut se permettre quelques fantaisies. Je connais par exemple les lentilles d'eau, qui sont envahissantes et peuvent recouvrir l'eau d'une mare, mais je ne savais pas que les pois de senteur qui par essence sont des plantes grimpantes pouvaient produire le même effet.  


Maïté BERNARD: La mort préfère Ava. Editions Syros. 382 pages. 16,90€.

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1 septembre 2013 7 01 /09 /septembre /2013 13:40

 

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Après quelques semaines d'hibernation estivale (si c'est possible !) La Petite Souris de Passion Polar a changé d'hébergeur et nous transmet un petit message :


Chers amis et fidèles lecteurs de PASSION POLAR !

Il me tardait depuis longtemps de vous envoyer cette new-letter un peu particulière car elle marque le coup d'envoi d' une nouvelle page de l'aventure PASSION POLAR.

En effet, après trois ans d'existence PASSION POLAR déménage et revêt ses nouveaux habits !

Sur le nouveau site vous retrouverez vos rubriques habituelles , comme les chroniques de lecture et les nouveautés à paraître que vous êtes très nombreux à attendre chaque mois.

A noter qu'un soin tout particulier a été apporté à cette rubrique, puisque sa nouvelle mise en forme sera beaucoup plus fonctionnelle et interactive.

D'ailleurs, les nouveautés grand format de septembre 2013 vous y attendent déjà ! ( Sur la page nouveautés faites glisser votre curseur de souris sur la couverture du roman pour en découvrir le résumé).

Mais vous en trouverez de nouvelles, dédiées au cinéma ( polar il va s'en dire) , aux salons et festivals polar, aux news ( sur le polar mais pas que).

Je vous invite donc à découvrir le nouveau site de PASSION POLAR et à l'enregistrer dans vos favoris !

 (Amis bloggeurs, si vous avez eu la gentillesse de référencer PASSION POLAR sur vos blogs, pensez à en modifier l'adresse!)

Je vous invite également à vous inscrire sans tarder à la new-letter du nouveau site, afin de continuer à être informé de l'actualité PASSION POLAR mais aussi parce qu'une nouvelle n'arrivant jamais seule, sachez que chaque mois, un concours exclusivement réservé aux abonnés vous permettra de gagner le livre de votre choix à choisir dans la rubrique " nouveautés à paraitre" du mois en cours .

Voilà, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une bonne visite dans votre nouveau site  en espérant que cette nouvelle charte graphique et ces nouvelles rubriques vous conviennent.

 

J'en profite aussi pour vous remercier, à vous abonnés,  de votre amitié et votre fidélité qui ont fait que PASSION POLAR existe depuis trois ans, et qui grâce à vous continuera sa belle aventure.

N'hésitez pas à laisser vos commentaires à la suite des différents articles, à les partager ( un bouton " envoyer " est disponible en haut de chaque article pour le partager sur votre mur facebook, en plus du traditionnel bouton " j'aime" ), bref, à faire connaitre autour de vous le nouveau site de PASSION POLAR.


Veni, vidi, vici a dit Jules César.

L'oncle Paul se contente de dire : j'y suis allé, j'ai vu et je suis convaincu !

Bonnes visites sur le nouveau site de Passion Polar !

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  • : Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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