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11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 09:48

Un bouquiniste se livre...

Guillaume BECHARD : Abers amers.

Le mariage de la fille d’un hobereau breton dans la panade, situation qu’il tente de cacher à son voisinage et ses relations, avec le fils d’un parvenu est l’occasion idéale pour les retrouvailles de quatre condisciples de l’université de Brest.

Parmi ces quatre convives qui ne se sont pas rencontrés depuis des années, échangeant de temps à autre des cartes de vœux et babioles similaires, Erwan Guillerm, bouquiniste et journaliste dans une revue consacrée à couvrir les activités de divers mouvements indépendantistes de par le monde.

Son patron Dominique Frugy, il a en horreur sa particule qu’il a effacée, est l’un des ces condisciples et le seul avec lequel il entretient des relations durables, métier oblige, depuis près de trente ans.

Il retrouve également Corentin, qui milita très jeune pour la reconnaissance de l’enseignement et de la pérennité de la langue bretonne, et est le directeur général de la Banque Internationale Bretonne.

Enfin leur hôte le comte – qui a mal géré les siens de comptes - Raoul de Trégarec, et sa cousine Véfa. Entre Véfa et Erwan aurait pu s’établir une histoire amoureuse, seulement la première fois qu’ils se sont déshabillés, la jeune femme portait des sous-vêtements taillés dans le Gwenn ah Du, tissu du drapeau breton, ce qui a annihilé immédiatement sa libido. Pourtant elle possédait une immense fortune terrienne, lui permettant de vivre sans compter jusqu’à la fin de ses jours et même plus.

Erwan se rend donc dans le pays Léon, afin d’assister à la noce, et s’installe dans un café auberge tenu par une vieille femme qui n’a rien changé dans son troquet depuis des lustres. Seule nouveauté la présence d’Annick, jeune serveuse qui a délaissé sa Cornouaille à cause d’un patron trop entreprenant. Le banquet, qui se déroule sous un barnum, est conforme à la logique qui veut que chacun soit installé par affinité ou rang social. Les mariés avec leurs parents à une table, les officiers de marine invités à une autre, caste oblige, les anciens amis à une troisième, les édiles du village dont l’adjoint au maire en révolte ouverte contre Raoul élu à cause de sa notoriété nobiliaire et non pour ses capacités, et ainsi de suite.

Quatre-vingts convives environ qui se goinfrent de champagne breton (du cidre bouché), de charcuterie préparée au château, et autres cochonnailles issues d’une longue lignée de cochons élevés avec amour au domaine et dégustés avec encore plus d’amour. Le dessert est gâteau de Savoie, fait maison, fourré d’un coulis maison, et uniquement pour les tables d’honneur, saupoudré de petits vermicelles en couleur censés enjoliver la pâtisserie. Pour les autres, comme Erwan et ses amis, du sucre glace, qui barbouille les vêtements comme du plâtre lorsqu’on souffle dessus, et même sans souffler d’ailleurs. Les enjolivures c’est beau mais c’est traître. La preuve, vingt huit convives décèdent suite à l’ingestion de ces vermicelles. Vingt-huit personnes empoisonnées.

Selon les déclarations recueillies par les policiers venus enquêter, des gamins se seraient amusés avec des boites contenant des produits nocifs qui trainaient dans un appentis proche. L’inspecteur qui dirige les policiers n’est autre qu’Arsène, un vieux copain d’Erwan, ce qui arrondit singulièrement les angles mais Arsène, proche de la retraite, préfère refiler le bébé au SRPJ de Rennes. Seul son adjoint Lagadu s’accroche à cette affaire comme une sangsue à un morceau de viande bien saignant. Mais Erwan, lui aussi ces meurtres en série le turlupine, découvrira la solution en compulsant les archives lors d’une étude généalogique.

 

Abers amers est un bon petit roman même si le suspense est dévoilé bien avant l’épilogue et il pourrait sembler au lecteur qu’il ne se passera plus rien. Mais comme les enquêtes policières qui trainent en longueur, ce qui entre nous est aussi bien que d’incarcérer un innocent, tout n’est pas dit jusqu’à la fin.

La profession de bouquiniste est éminemment sympathique et ce personnage ne déroge pas à la règle. Il travaille en dilettante mais ses clients ne lui en veulent pas car il lui arrive de fermer boutique pour plusieurs jours, sans raison apparente, et lorsqu’il lève le rideau ses chalands reviennent comme s’il avait toujours été derrière son comptoir. Et puis l’on en apprend des choses en compulsant les archives, comme cette profession obsolète et qui serait interdite aujourd’hui : culotteur de pipes. Des personnes payées pour culotter des pipes neuves.

Ce roman est plaisant à lire et j’attend le prochain de cet auteur qui aime apparemment sa Bretagne sans en faire l'apologie à outrance.

 

Guillaume BECHARD : Abers amers. Pascal Galodé éditeurs. Réédition Format Poche. Parution le 22 novembre 2014. 136 pages. 9,90€.

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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 08:58

Ces gens là : D’abord, d’abord, y a l’aîné...

Hervé JAOUEN : Eux autres, de Goarem-Treuz.

7, chiffre symbolique. Les 7 jours de la semaine, les 7 têtes de l'Hydre de Lerne, les 7 péchés capitaux, les 7 merveilles du monde, les 7 rayons de la couronne de la Statue de la Liberté représentant les 7 continents, les 7 cavaliers de l'Apocalypse, les 7 mercenaires, les 7 nains, et maintenant on pourra ajouter à cette liste les 7 enfants de Gwaz-Ru et Tréphine.

Le premier de la couvée, échelonnée, est né en 1928, le dernier en 1943. Trois garçons, quatre filles dont le destin sera différent et qui occasionneront soucis ou joies à leurs parents, selon leur caractère, leur tempérament, mais également les événements qui traverseront cette période.

Nicolas a fait ses premières armes en 1944 à seize ans avec deux morts à son actif. C'était la fin de la guerre, les voisins de Gwaz-Ru et Triphène les considéraient encore comme des étrangers car ils n'étaient pas de la commune de Quimper ou de ses abords. La jalousie avait alimenté les dissensions, mais les parents n'en avaient eu cure, même si Gwaz-Ru avait eu maille à partir avec les pandores à cause de vagues rumeurs de marché noir. Nicolas a devancé l'appel, et comme il est Breton, automatiquement il est versé dans les fusiliers marins, lui qui n'a jamais vu la mer. Départ pour la Cochinchine, l'Annam et le Tonkin, bénéficiant de moments festifs entre deux périodes de combats à Hanoï, Saigon et autres villes indochinoises, d'un fémur cassé et mal réparé, et d'une amibiase soignée à grands verres de Pernod, puis l'Algérie et l'amibiase transformée en tuberculose, puis la réforme, retour au foyer avec une pension à vie. Il s'incruste puis loge dans le pennti, maisonnette indépendante de la ferme de Goarem-Treuz..

Maurice, né 1933 et Julienne qui a vu le jour en 1938, sont les transparents de la famille. Ils vont trouver chacun de leur côté âme sœur, se marier et s'installer à la ville, pas trop près des parents, mais pas trop près non plus, se faisant oublier sauf le dimanche, jour de ravitaillement en légumes. Ils sont lisses, transparents, jaloux. Des personnes ordinaires, communes, représentatives de la plupart des familles qui sans attendre la manne de leurs parents, reprochent les dépenses domestiques qui ne leur sont , ou seront, pas profitables. Des pimbêches et des m'as-tu-vu.

Monique, née en 1935, entre Maurice et Julienne, est quelque peu attardée. Angèle, son ainée, la couve. Ce qui ne l'empêche pas d'aller au bal le dimanche après-midi, des sauteries présumées sans conséquences, débauchée par des copines. C'est là qu'elle fait la connaissance d'un beau blond qui habite dans le quartier mal famé dit de la Cité d'urgence. Il s'appelle Fédor, et c'est vraiment pour Monique le Fait d'or qui lui apprend à danser, et l'initiera quelques semaines plus tard aux joies de l'amour. Avec comme conséquence une grossesse et un mariage presqu'à la sauvette. Heureusement Angèle est là pour arrondir les angles, prenant toujours la défense de sa petite sœur.

Gwaz-ru qui a émargé au parti communiste au début de sa vie active et s'en est détourné après avoir analysé la dialectique de ses compagnons, est un homme bougon, caustique, sarcastique, voire cynique, jouant dans ses discussions avec les métaphores poétiques ou crues. Une façon de s'exprimer qui a déteint sur Angèle. Et elle profite de la réflexion de son père qui est content de sa récolte de pommes, les abeilles ayant bien bourdonné et chaque fleur s'étant transformée en fruit, pour lui annoncer que sa sœur attend un gamin : Il n'y a pas que les fleurs de pommiers a avoir été fécondées. Ce qui le désole. Toi à vingt deux ans les gars ne t'intéressent pas, à seize ans ta sœur tombe sur une pointe rouillée. Ça fait une moyenne. Mais avec ses ennuis subits à la fin de la guerre, il est devenu plus philosophe, sans vraiment être consensuel, ou alors il courbe l'échine après avoir manifesté son mécontentement, pour la forme. Il a fini d'aboyer.

En mai 1940, c'est Irène qui pointe le bout de sa frimousse et Gwaz-Ru aura pour habitude de déclarer délicatement : Celle-là est sortie du ventre de sa mère au moment où les Chleuhs enfilaient la Belgique pour nous prendre en levrette. Irène et le petit dernier Etienne né en 1943, sont les Intellectuels, les Savants de la fratrie. Ils vont bénéficier d'une scolarité prolongée, mais ils ont du répondant, du souffle et les études ne leur font pas peur. Toutefois Etienne va braquer son père anticlérical convaincu.

Les enfants suivent les routes d'un destin qui semble tracé par leurs parents mais ils empruntent les voies qu'ils se choisissent et ne sont pas similaires. Des sentiers qu'ils défrichent, des nationales qui comportent des stations mais mènent au but sans heurts, ou les autoroutes de l'avenir qui se révèlent parfois plus accidentogènes !

Angèle, la fille aînée qui reste à la maison, tient son carnet, son journal de bord. Elle se montre comme la seconde mère, la confidente, la bonne sœur sans confession idéologique ou religieuse, fait vœu de tolérance, d'empathie, aplanissant les cahots entre la fratrie et les parents. Elle n'est jamais partie de la maison, ses seuls voyages consistant à aller voir sa soeur Monique à Brest, une expédition digne des plus grands explorateurs.

 

Cinq décennies d'une famille narrées au travers du prisme flamboyant ou blême des enfants, de leur enfance au passage à la vie adulte, changeant physiquement et socialement en même temps que l'évolution des mœurs et d'une France en reconstruction, et l'agrandissement d'un petit village peu à peu absorbé par la ville de Quimper. Des destinées différentes selon le caractère, le tempérament des rejetons d'un couple de travailleurs haut en couleurs, qui abordent l'avenir selon l'époque où ils sont nés et leur éducation, ou manque d'éduction scolaire. Mais ce ne sont pas les diplômes qui forgent forcément un caractère. On retrouve la description des petites joies simples qui mènent au bonheur tranquille, mais également les aléas d'une vie bousculée par la mort violente, les accidents de la vie, et ces défauts qui marquent de leur empreinte les particularités de chacun des protagonistes. La cupidité bien évidemment, ou son contraire le désintéressement, autant de spécificités comportementales qui aident à traverser le quotidien sereinement ou à pourrir les vies de tous par ricochets.

Hervé Jaouen a entrepris de conter l'existence d'un famille bretonne, en s'attachant à décrire des branches différentes, explorant les nombreuses arborescences, à analyser leur caractère, leur posture, leur ascension dans un pays qui lui aussi bouge, avec les soubresauts des régimes politiques, des guerres, du modernisme. Cinquante ans ont passés, c'est si proche et si loin. Tant de bouleversements dans les habitudes ménagères, morales, sociales, économiques, laissent rêveurs, nous qui sommes blasés, possédant automobile et confort domestique. Au début des années cinquante, c'était toute une affaire pour changer de vélo, s'acheter un Solex ou une gazinière, téléphoner au café du bourg ou encore placer son argent. Une révolution industrielle importante si l'on considère toutes les technologies actuelles qui ne cessent d'évoluer. La salle d'eau dans la maison mais la cabane du penseur toujours au fond du jardin.

Si on peut mettre cette saga en parallèle avec les Rougon-Macquart de Zola, on peut également retrouver ce souffle familial sur plusieurs générations tel que décrit dans les seize volumes composant les Chroniques des Whiteoak, plus connues sous le nom de série des Jalna. Une série écrite par la Canadienne Mazo De La Roche.

Un livre émouvant, et certains d'entre nous qui sont juste après la guerre, se reconnaitront peut-être dans certaines situations.

A lire également

Hervé JAOUEN : Eux autres, de Goarem-Treuz. Collection Terres de France. Editions Presses de la Cité. Parution le 2 octobre 2014. 322 pages. 20,00€.

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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 13:39

Bon anniversaire à Jean-Hughes Oppel, né le 9 novembre 1957.

Jean Hugues OPPEL : Six-Pack.

Manèges, flonflons, stands de tir, barbe à papa, buvettes, musique tonitruante, baraques foraines en tout genre, la foire du trône bat son plein. Là-bas, dans l'ombre, derrière les palissades, c'est le drame. Josiane c'est laissée entrainer par le sourire accrocheur d'un bellâtre. Mais l'homme ne l'a pas abordée pour la bagatelle. Il sort son surin et la transperce. C'est sa cinquième victime.

L'inspecteur Saverne, qui vit seul avec ses deux chats depuis que sa femme l'a quitté en emmenant les gosses, sait que l'enquête sera longue et difficile. Il est confronté à un tueur en série qui signe ses méfaits toujours de la même manière. Les indices qu'il laisse derrière lui, traces de chaussures, mégots, Saverne les a répertoriés, mais le tueur n'est pas fiché. L'anonyme par excellence.

En compagnie de Risson, son adjoint, un adepte du micro-ordinateur, il patauge dans la semoule. Une seule solution pour Saverne, aller aux Etats-Unis et rencontrer l'as des as dans la traque des serials killers. Un début de piste se dessine, mais les intérêts français étant en jeu, Saverne est prié de laisser tomber. Ce qu'il n'a nulle envie de faire.

 

Ce ne pourrait être qu'une banale enquête sur un tueur en série, comme certains auteurs américains, ou français, nous assènent depuis quelques années. Cependant Jean Hugues Oppel ne se contente pas de tisser sa toile. Il s'attache à dépeindre les personnages, surtout celui de Saverne, le commissaire chargé de l'affaire. Un maniaque du briquet hors d'usage. Sommé de laisser tomber, il ne s'en contera guère et se montrera opiniâtre, payant de sa poche son déplacement à Chicago.

A noter que Jean Hugues Oppel entame tous ses chapitres sauf un, par un synonyme de la lumière ou du feu. Le seul qui ne régit pas à cette loi débute par "Obscurité". De même chaque chapitre se termine par un court paragraphe, reflet ou prolongement d'un passage, d'une scène, d'une réflexion du dit chapitre. Les aficionados du polar reconnaîtront en Etienne Jallieu, bouquiniste, l'un de nos spécialistes les plus compétents en serials killers, Stéphane Bourgoin. Pseudo transparent pour qui sait que Stéphane en breton signifie Etienne, et qu'une ville de l'Isère s'appelle Bourgoin-Jallieu.

Six-Pack a été porté à l'écran par Alain Berbérian, avec Richard Anconina, Chiara Mastroianni, Frédéric Diefenthal et Jonathan Firth. Le film est sorti le 26 avril 2000.

Jean Hugues OPPEL : Six-Pack.

Jean Hugues OPPEL : Six-Pack. Rivages Noir N° 246. Parution mai 1996. 292 pages. 8,65€.

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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 07:45

Le 9 novembre 1989 tombait le mur de Berlin.

Pieke BIERMANN : Potsdamer Platz.

Béatrice Bitterlich, surnommée Titty-les-larmes, est retrouvée morte dans une promo-party. Ce genre de réunions dans lesquelles s'infiltrent aussi bien invités que parasites autour d'un buffet garni de petits fours, et qui doivent servir à propulser sur le marché du disque inconnus de talent ou non.

Titty-les-larmes, journaliste animatrice au talent discutable et qui officie dans l'émission PUZ, la plus branchée de Berlin Ouest, est un cas. Spécialiste du cinéma, ses critiques sont fonction de ses glandes lacrymales. lus elle pleure, meilleurs sont les films. Enfin, c'est son point de vue personnel !

Donc Titty-les-larmes est retrouvé morte. L'enquête est confiée à la brigade 1-3 dirigée par Karin Lietze, presque la cinquantaine, adepte des cigarillos, du schnapps, incapable de se servir d'une cafetière électrique, et qui n'accepte qu'avec réticence le tutoiement après l'amour des hommes qui ont partagé sa couche.

Elle dirige avec énergie un trio de subordonnés au comportement hétéroclite. Avant même d'être en possession des résultats du labo, Karin enquête dans l'univers trouble des groupes de rock, et plus particulièrement auprès de Wielack, l'instigateur de cette soirée macabre durant laquelle devait être promotionné Richard Röhm, au détriment du groupe BTM dont il avait la charge précédemment.

 

Au delà de l'enquête policière, Pieke Biermann nous entraîne dans un quartier de Berlin Ouest encore à l'ombre du mur. Entre une adepte agressive du féminisme, un groupe de rock composé de quatre sœurs adolescentes, un chanteur traînant derrière lui une réputation d'homosexuel vivant de ses charmes, et de prostituées en quête de manifestations et de réhabilitation, Karin Lietze se débat, partagée entre son enquête et un réalisateur de clips vidéo qui contre toute attente s'amourache d'elle.

Ce roman noir plonge avec figures libres dans la réalité et si la réception est académique, la boue n'en remonte pas moins à la surface. Et Pieke Biermann ne s'embarrasse pas de fioritures pour nous faire découvrir Berlin et Potsdamer Platz, ce no man's land sectionné par le mur. La blessure était aussi bien physique que morale. Mais la préoccupation de Pieke Biermann ne s'arrête pas à cette frontière de la honte. Elle met l'accent sur les revendications, légitimes, des femmes, sur les inégalités, sur les aspirations de défavorisés et sur la marginalité.

Un roman qui date de 1987 et s'inscrit comme un témoignage.

 

Pieke BIERMANN : Potsdamer Platz. Traduit de l'allemand par Michèle Valencia. Rivages Noir N° 131. Editions Rivages. Parution Mai 1992. 216 pages. 8,15€.

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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 07:33

Dans l'horreur d'une profonde nuit...

Michel MOATTI : Blackout Baby.

Février 1942. Les Londoniens subissent encore les affres du Blitz et à la moindre alerte ils se refugient dans des abris, des caves, des entrées de métro. C'est ainsi qu'en ce 7 février, David Cummins, atteint d'un mal de tête insoutenable rentre dans une pharmacie où il est servi par une jeune femme. Dans son crâne tournent et retournent des phrases extraites des Leçons. Une idée le turlupine depuis quelque temps : Trouver des femmes, les suivre. Les tuer. Il fait le tour du quartier, attend la sortie de la pharmacienne et à ce moment les sirènes se mettent en branle. Ils s'engouffrent dans un abri puis...

David Cummings pensait pouvoir faire carrière dans la Royal Air Force, car il possède un don particulier, une vision scotopique. Il voit la nuit, en noir et blanc, certes, mais il voit, tandis qu'il ne peut supporter la lumière trop vive. Et depuis ses années passées sur les bancs de l'école, il traîne la réputation d'afficher des prétentions supérieures à sa condition. Alors qu'il pensait devenir un héros à bord d'un Spitfire, il est un simple rampant, rongeant son frein, étant la risée de ses collègues qui l'appellent Duke ou Monsieur le Comte. Actuellement il est préposé à la manipulation de ravitaillement en produits divers, ce qui ne l'empêche pas d'être toujours vêtu impeccablement de son uniforme. Une élégance qui attire les regards des jeunes femmes en manque de tendresse et surtout d'argent.

En ce même jour du 8 février, alors que Cummings traîne dans les rues, Amelia Pritlowe s'affaire au London Hospital, soignant les blessés, des gamins déjà meurtris par la vie. Physiquement et moralement. Si des enfants ont été évacués de Londres, d'autres, des orphelins ou dont les parents pauvres comptent sur eux pour assurer le vivre et le couvert, triment dans des baraquements, véritables petits forçats. Des accidents se produisent régulièrement, à cause des bombes ou des incendies. Ainsi Smike qui a été brûlé dans l'incendie d'un baraquement où il travaillait se remet peu à peu de ses blessures. Amelia l'a pris en amitié et elle lui raconte parfois des histoires pour lui remonter le moral.

Amelia reçoit la visite de Walter Dew, qui sait plus ou moins le rôle qu'elle a joué quelques mois auparavant dans l'affaire Crippen et une autre qui prenait sa source dans les assassinats perpétrés par Jack l'Eventreur. Amelia est la fille de Mary Kelly, la dernière victime de Jack The Ripper, en 1888, et elle a gardé en elle un traumatisme. Dew désire qu'elle l'aide à traquer un individu qui vient d'assassiner une jeune femme. Trois autres corps sont découverts en quelques jours. Si ces cadavres sont mutilés comme les prostituées du siècle précédent, Dew ne pense pas qu'il s'agisse de répliques, de mises en scènes comparables à celles de Jack l'Eventreur. Tout au plus des similitudes. D'autant que des messages sibyllins sont inscrits sur les murs des pièces où les jeunes femmes ont été retrouvées.

Dew a enquêté sur l'affaire de Jack l'Eventreur, il n'est donc plus tout jeune. Il n'est plus policier non plus, mais il laisse entendre à Amelia qu'il est chargé d'une mission. Elle s'en réfère à son ami Francis Buir, de la Filebox Society et après d'âpres discussions elle accepte d'apporter ses maigres connaissances et son soutien à Dew. D'autant que grâce à un ami policier, Dew leur soumet les dossiers constitués ainsi que les photos prises lors des découvertes des cadavres. Dew pense que ce Blitz Ripper agit sous l'influence de pensées démoniaques, et ces messages, dont certains sont signés AL, les mènent à une sorte de gourou qui dispensait ses Leçons et avait essayé de faire publier un ouvrage.

Le chef du Yard fulmine. Cette affaire lui a été retirée au profit du Cabinet Gris, des représentants du Conseil de la Reine qui siègent à la Rotonde. Mais c'est bien Dew, assisté de Francis Buir et surtout d'Amelia, qui s'attache à la résolution de cette affaire. Il ne faut pas que la panique s'installe. Amelia est d'autant plus impliquée que cela lui remémore l'affaire de Jack l'Eventreur et surtout qu'en analysant les messages, elle est persuadée que des enfants seront les prochaines victimes de ce tueur qui agit sous l'influence des textes du gourou, textes malsains issus d'un épisode biblique. Et elle est inquiète pour Smike, son jeune protégé, qui doit prochainement être évacué en compagnie de quelques centaines de ses petits camarades vers la campagne.

 

Si Dew et Muir agissent et réagissent selon leurs synthèses, leurs sentiments ou leurs convictions, s'engouffrant parfois dans des brèches qui s'avèrent aléatoires, Amelia procède selon son intuition, cette fameuse intuition qui lui a permis de résoudre l'affaire relatée dans le précédent roman de Michel Moatti : Retour à Whitechapel. Elle cerne peu à peu la personnalité du tueur, ce qui la met en danger.

 

En lisant ce roman, le lecteur ne pourra s'empêcher d'évoquer Dickens, et sa dénonciation du travail des enfants, de leur condition d'esclaves, de leur rôle de victimes sociales. La peinture sombre et froide de Londres lors du couvre-feu, de ses quartiers désolés, pauvres, pratiquement en ruines, nous ramène au XIXe siècle. Certaines infirmières se conduisent en garde-chiourmes, en geôliers hargneux, rabaissant, mortifiant, humiliant les gamins qui leur sont confiés alors qu'elles devraient au contraire tout faire pour soulager leurs peines, physiques et psychiques.

Mais ce Londres est également celui décrit par Graham Greene dans Le ministère de la peur. La description de la capitale britannique durant le Blitz, avec ce côté humoristique décalé, lugubre et morbide, dérisoire dans la mise en scène de certaines situations, l'apparition de personnages qui mettent mal à l'aise. Ainsi cette parade d'un cirque composé d'un Monsieur Loyal atteint de scabiose, d'un clown debout sur des sortes d'échasses fabriquées avec des bidons d'huile, deux nains qui se chamaillent puis font la roue, des animaux étiques et pelés, ou encore ces gamins que arborent des masques de faons ou de chevreuils, revêtus de sortes de pyjamas poil fauve et qui distribuent des tracts annonçant la sortie imminente du film de l'année, Bambi de Walt Disney.

Michel Moatti prolonge avec Blackout Baby ce qu'il avait entamé dans Retour à Whitechapel : le roman historique proche prenant sa source dans une affaire ayant défrayé la chronique policière et journalistique. Cummings a réellement existé, tout comme ses victimes, mais le talent de Michel Moatti réside en cette faculté d'entremêler vérité historique et imaginaire, un peu comme Alexandre Dumas jouait avec la réalité historique dans ses romans mais tout en gardant l'essentiel, en l'enjolivant certes, mais en lui fournissant cet aspect d'horreur et de peur qui régnait dans la capitale britannique.

Michel Moatti se réfère, pour développer un épisode de son roman, à un conte des frères Grimm, Le joueur de flûte de Hamelin. J'ai moi-même évoqué ce texte dans ma chronique de La poule borgne de Claude Soloy il y a peu. Coïncidence, heureux hasard, les voies de la littérature sont impénétrables. La preuve qu'il existe des convergences littéraires même si les sujets traités sont différents !

 

Michel MOATTI : Blackout Baby. Londres 1942. Editions HC. Parution le 2 octobre 2014. 352 pages. 19,90€.

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7 novembre 2014 5 07 /11 /novembre /2014 11:01

Bon anniversaire à Laurent martin, né le 7 novembre 1966.

Laurent MARTIN : Des rives lointaines.

Joseph, le narrateur, va bientôt fêter ses dix-huit ans et il a décidé d’abandonner ses études pour voyager.

Depuis que Juliette, sa petite amie, lui a prêté un livre de Mark Twain, il ne rêve que de partir, de fuir son univers pour rejoindre le Mississipi. Son univers, comme à beaucoup de ceux qu’il côtoie, se réduit à la Caserne, à l’Usine et au Panama. La Caserne, c’est là où il habite, en compagnie de sa mère qui l’a élevée seule. Il n’a jamais connu son père, Paco. L’Usine, c’est là où travaillent pratiquement tous les habitants de la Caserne. Le Panama, le café tenu par René, c’est l’endroit où tous viennent écluser ballons de vin blanc sur ballon de vin blanc.

Le Panama fait aussi hôtel, mais seules deux chambres sont occupées, l’une par Mac, l’Ecossais, l’autre par Lucienne, le réconfort des âmes solitaires ou délaissées. L’arrivée de Louis, qui vient de purger une peine de prison, met ce petit monde qui vit en vase clos, en effervescence. Joseph pose sa candidature pour se faire embaucher à l’Usine, mais les événements se précipitent. Monsieur Frémont, le Directeur, est retrouvé assassiné, le corps déposé dans une décharge. Il est remplacé par son cousin, lequel parle tout de suite de chômage, de restructuration et autres menaces, ce qui déclenche immédiatement l’ire parmi les ouvriers, même parmi ceux qui devraient légitimement garder rancune envers une entreprise qui leur a pris leur main, leurs yeux, leur santé.

Bref la grève est votée menée par Maurice, le délégué syndical, dont le corps sera découvert un matin, accroché aux grilles de l’Usine. La police, représentée par deux hommes venus de la Ville, enquête mais cela n’avance guère. D’autant que leur présence ne rebute pas l’assassin qui persévère.

 

Laurent Martin place son intrigue, dont l’épilogue est attendu mais ce n’est pas là le principal objet du roman, sinon les motivations du meurtrier, dans un endroit anonyme représentatif aussi bien de l’univers rural rongé par l’attrait facile du monde ouvrier que d’une banlieue consacrée à une entreprise qui régente la vie urbaine.

Des rives lointaines s’érige comme une parabole avec en point de crêt une affaire de meurtres qui met en émoi une communauté, moins toutefois que l’annonce d’une fermeture prochaine d’une entreprise qui pourtant les réduit en esclaves. Gravitent des personnages issus d’univers différents mais qui se retrouvent tous unis malgré, ou à cause, de leur dissemblance.

Laurent Martin se révèle dans ce court roman aux phrases sobres comme l’un des auteurs les plus singuliers et les plus prometteurs de ces dernières années.

 

Laurent MARTIN : Des rives lointaines. Editions du Passage. Parution le 27 août 2004. 140 pages. 14,20€.

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6 novembre 2014 4 06 /11 /novembre /2014 14:57

Comme la peur ?

José NOCE : Sniper au ventre.

Un local commercial qui abrite deux boutiques cela semble banal n'est-ce pas ? A droite une bijouterie, spécialisée dans la vente à crédit, tenue par Romain, un homme qui s'autoproclame sexygénaire. A gauche, une boutique d'art contemporain, où officie Alessandra, quarantaine épanouie, dont le visage supporte quelques cicatrices peu voyantes.

Moins banal lorsqu'on sait que s'ils sont côte à côte dans cette île édénique - cela change de paradisiaque - c'est bien parce qu'ils se connaissent depuis de longues années, ils ont même été amants - c'est leur problème - mais surtout à cause d'une retraite anticipée.

Alessandra réside sur cette verrue océanique depuis cinq ans, conseillée par Romain qui lui y vit depuis sept années déjà. Et ce n'est pas le hasard qui l'a mené à Funchal, Madère, mais bien à cause de sa ressemblance avec Lisbonne.

Elle travaillait officiellement comme pute de luxe, mais selon les ordres qui lui étaient signifiés, elle aidait à s'endormir définitivement des rupins en leur proposant un verre contenant un produit létal. Grâce à ses charmes, elle avait réussi à obtenir la composition de cette drogue et s'en était servie à des fins personnelles, ce qui bien évidemment l'avait obligée à se retirer du circuit. Romain faisait partie de cette même organisation des Nettoyeurs Internationaux Révolutionnaires, tenant le rôle de tour de contrôle.

Mais cette relative sérénité ne peut durer car s'ils ont été envoyés sur cette île, un peu comme des bannis, c'étaient bien pour les mettre sur une voie de garage. Ils ont atteint la date de validité de leur séjour, sur l'île et peut-être sur Terre.

José NOCE : Sniper au ventre.

Humour noir garanti pour cette nouvelle concoctée par José Noce qui n'oublie pas qu'il est aussi artiste-peintre. Un texte qui ressemble à ses toiles, plein de fureur et de couleurs. Et qui cache sous la douceur factice d'une terre promise une volonté sans faille, quelle que soit l'adversité. Et dans les moments les plus tragiques, on s'aperçoit parfois que l'on peut compter sur un ami dont on ignorait l'existence.

José NOCE : Sniper au ventre.

Il vous est fortement conseillé de visiter le site de José Noce et de vous ébaubir devant ses créations.

A lire mes chroniques concernant : Snipper Bleu et Villa Confusione, une nouvelle et un roman de José Noce.

 

José NOCE : Sniper au ventre. Série Sniper. Collection Noire Sœur. Editions Ska. 1,49€.

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6 novembre 2014 4 06 /11 /novembre /2014 08:35

J'irai jusqu'au bout de mes rêves...

Jack LANCE : Pyrophobia

Les campagnes de communication, de promotion ou publicitaires parfois sont un flop ou vont à l'encontre de ce qui était prévu.

Jason Evans, publicitaire chez Tanner & Preston, se voit confier la campagne publicitaire de Tommy Jones, le Roi de l'Occasion. Il forme une bonne petite équipe avec Barbara, Carole, Donald et Anthony, mais rien n'y fait, il ne peut accoucher la moindre idée. Peut-être parce que quelques années auparavant il s'est fait avoir en achetant un véhicule chez Tommy, véhicule qui a rendu l'âme peu après. Il est déjà dix-huit heures en ce lundi 13 juillet, pourtant Georges, le coursier de la tour Roosevelt, à Los Angeles, lui remet une enveloppe qui lui est adressée malgré l'heure tardive et anormale. Jason ouvre néanmoins le pli et découvre à l'intérieur une photo Polaroïd représentant une grille rouillée flanquée de grands chênes avec en arrière-plan des pierres tombales érigées de guingois. Une mauvaise farce sans aucun doute, d'autant qu'au verso figure l'inscription TU ES MORT !

Le genre de blague pour le moins macabre sur laquelle il préfère ne pas s'attarder. Il passe chez son père, Edward, afin de mettre au point les derniers préparatifs pour le lendemain soir. En effet Edward doit fêter son anniversaire et il recevra de nombreux amis. Et il est hors de question de mettre sur le tapis le décès, le suicide récent par pendaison de Chris, son oncle. Mais en rentrant chez lui, une autre enveloppe du même acabit attend Jason. Un Polaroïd représentant des pierres tombales avec au dos cette inscription pour le moins douteuse : TU CROIS ETRE VIVANT, MAIS TU N'EXISTES PAS... Il s'empresse de cacher cet envoi, ne voulant pas affoler sa femme.

Le lendemain, après la soirée d'anniversaire, ils rentrent chez eux en voiture. Bientôt Jason et sa femme se rendent compte qu'ils sont suivis par un véhicule, phares éteints, qui les percute et les envoie dans le décor. Ils ont la vie sauve, malgré l'incendie qui commence à se déclarer, mais en ils en gardent des séquelles psychiques.

La pyrophobie qui longtemps a perturbé les nuits de Jason se ranime et les cauchemars le réveillent en sursaut. Quant à Kayla, elle aussi est bouleversée, sans trop vouloir le montrer, car elle a eu un petit ami qui est mort dans ses bras, atteint d'une crise cardiaque alors qu'ils faisaient du camping. Cet incident l'a profondément marquée, même si cela relève du passé et qu'elle connait Jason depuis quatre ans. Et qu'ils s'aiment. Et qu'ils se le prouvent charnellement souvent.

Il découvre une troisième enveloppe avec cette fois la représentation d'une pierre tombale sur laquelle a été ajoutée la lettre M et au dos : 18 AOÛT : JOUR DE TON DECES. Les questions se pressent dans le cerveau embrumé de Jason qui ne comprend rien. Veux-t-on lui signifier qu'il va mourir dans quelques semaines ? Qui peut bien lui en vouloir ? Pourquoi ? N'est-ce point tout simplement qu'une farce macabre ? Ses cauchemars récurrents inquiètent Kayla. Elle est d'autant plus anxieuse et énervée qu'elle découvre les photos et Jason est bien embêté pour lui fournir des explications, pour la calmer, pour essayer de minimiser son mensonge. Et son travail sur le dossier publicitaire.

Jason décide de contacter Lou qu'il a connu un an auparavant via un forum internet. Lou est défiguré, ayant été brûlé par la rupture d'une canalisation de gaz chez ses parents, et l'incendie qui s'est par la suite déclaré l'a laissé dans un piteux état. Depuis Lou ne sort plus, mais vit grâce à ses talents d'informaticiens. Jason lui demande s'il peut découvrir où se trouve le cimetière représenté sur les photos. Et il demande à son patron des jours de congés afin de mener sa propre enquête, entraînant Kayla à sa suite. Mais le ménage commence à se fissurer, à se déliter.

 

L'angoisse teintée d'une aura de fantastique baigne dans ce roman, et le lecteur ne peut s'empêcher lui aussi de s'immerger dans cette sensation qui l'étreint. Progressivement cette angoisse monte en puissance, atteint un véritable paroxysme et Jason est englué, cherchant des réponses, même les plus farfelues comme la réincarnation.

Si Jack Lance est considéré comme le Stephen King néerlandais, j'aurais plutôt tendance à le ranger aux côté d'un Sebastian Fitzek par exemple car si des orientations fantastiques sont évoquées, à aucun moment il n'est fait recours à des subterfuges. Un roman passionnant, haletant, habilement construit et maîtrisé de bout en bout. Une découverte intéressante et il ne reste plus maintenant qu'à découvrir ses autres romans.

 

Jack LANCE : Pyrophobia

Cet ouvrage est la réédition de Tu es mort, publié le 13 novembre 2013 aux éditions de l'Archipel dont la campagne promotionnelle fut pour le moins douteuse.

 

Jack LANCE : Pyrophobia (Vuurgeest - 2012. Traduit par Sébastian Danchin). Editions Archipoche. 312 pages. 7,65€.

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5 novembre 2014 3 05 /11 /novembre /2014 14:16

T'as de beaux œufs tu sais !

Claude SOLOY : La poule borgne.

Tout commence par la rencontre inopinée d'une poule et d'un vélo. Enfin presque, car avant L'homme a vécu d'autres aventures mais elles ne sont décrites que par la suite. Mais l'histoire de la poule est aveuglante et ils font la paire.

L'homme, vingt-cinq ans, maçon de son métier, peut-être est-ce pour cela que le bistrotier de La Louvette l'appelle Macon, vit seul. Alors il recueille la poule qui dans l'affaire est devenue borgne, comme lui mais c'était avant. L'homme préfère les animaux à poils, c'est marrant de les caresser à rebrousse-poil, tandis qu'une poule, dans le sens contraire de l'implantation des plumes, cela n'a rien d'excitant. Mais au moins la poule borgne va lui fournir un œuf par jour, et comme il aime écraser des pommes, des bricoles, dans ses mains calleuses, au moins il pourra s'adonner à ce petit jeu innocent. Et en cas de manque il a toujours un silex dans sa poche, qu'il manipule, ce qui met en colère le patron du bar qui croit qu'il se masturbe en douce.

L'homme installe sa poule, qu'il a surnommée Saloperie, un nom comme un autre, dans sa cuisine, où elle possède son coin. Et lui il va au travail puis il se rend à La Louvette boire sa bière, toujours à la pression jamais en bouteille, et déguste de son œil valide Geneviève. Elle est belle Geneviève avec ses quinze ans rebondis, elle est pétulante et puis elle est gentille. Avec tout le monde, du moins les mâles, et de ses charmes ils peuvent en profiter pour 5, 10 ou 30 euros, selon la prestation. La plus chère c'est dans le canapé, dans une salle privée. Et c'est le patron, son père qui encaisse. Surtout ne pas dépasser le temps imparti. Enfin, son père, c'est vite dit, mais c'est pareil, elle n'a connu que ceux qui l'ont élevée et qu'elle appelle papa, maman, et puis il y a aussi Tonty, l'oncle. Donc revenons à nos moutons, ou plutôt à notre poule borgne, L'homme, Macon pour le limonadier encaisseur, aime Geneviève mais il est loti à la même enseigne que les autres clients. Enfin presque, car s'il paie, Geneviève l'appelle mon petit mari. Elle est affectueuse.

L'homme est borgne, cela date de sa jeunesse, qui ne fut pas dorée. Ce fut la rencontre avec des débris de verre qui clôturât la belle aventure de son œil. Tout ça à cause d'un père qui rentrait bourré le soir. Et c'est parce qu'il était encore bourré que le père est mort, la tête dans son assiette de soupe aux vermicelles, métaphore des asticots qui allaient le manger. Outre sa propension à écluser, le père jouait aussi avec la sœur de l'homme, plus vieille de dix ans. Elle ne s'en laissait pas compter, ni conter, ayant de la répartie. Seule la mère courbait l'échine. Il s'en souvient bien L'homme, qui cinq ans auparavant avait revu sa sœur, grâce ou à cause d'un article dans le journal annonçant le décès de la mère.

Pour le moment, seule compte Geneviève qu'il aime retrouver, même si les autres soiffards du bar bénéficient eux aussi de sa complaisance tarifée. Mais le soir où deux hommes, des jumeaux selon toute apparence, décident de se l'accaparer pour plusieurs heures, le privant de sa petite gâterie, c'en est trop. Et les soirs suivants, la même restriction lui est imposée. Il en résulte une bagarre et c'est une infirmière peu farouche qui va le soigner. Mal au corps et mal à l'âme, les pansements se font câlins. Et un enquêteur spécial s'invite dans cette histoire qui ne relate pas les aventures d'une poule mouillée.

 

Claude Soloy pratique une écriture poétique, âpre, violente, émouvante, dérangeante, déroutante, décapante, mise au service de la tendresse, du sexe et de la violence. On se croirait dans un conte des frères Grimm, du temps où ces textes étaient rédigés pour des adultes avant d'être expurgés pour l'édification des enfants. Le Petit Poucet, Le Chaperon rouge, Cendrillon, Tom Pouce, Blanche Neige, Le joueur de flûte de Hamelin, Le conte du genévrier... pour ne citer que les plus connus, narrent infanticides, cannibalisme et inceste. Ils ont été revus et corrigés avant que Walt Disney se les approprie. Et concernant les textes réels de ces bluettes, vous pouvez toujours lire l'article concernant ces contes qui a été publié sur le site de Bibliobs.

La poule borgne n'est pas un ouvrage à mettre entre toutes les mains, mais vous avez la possibilité de l'expurger comme il en a été pratiqué sur les contes cités, et d'en trouver une morale, bien évidemment.

A lire également Pigeon d'hiver publié dans l'article Cinq petits noirs à déguster bien serrés.

Claude SOLOY : La poule borgne. Editions Lajouanie. Parution 18 septembre 2014. 240 pages. 14,95€.

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5 novembre 2014 3 05 /11 /novembre /2014 11:59

Séance de rattrapage pour ceux qui n'ont pu acquérir ce roman lors de sa sortie en version grand format.

Olivier GAY : Les mannequins ne sont pas des filles modèles.

Cela devait arriver un jour ! Moussah, le copain de Fitz, est amoureux ! Et Moussah raconte sa belle aventure à Fitz et leur amie Deborah, une enseignante, qui tout comme Moussah est accro à la coke et cliente de Fitz. Moussah leur présente même dans un bar, leur lieu de rendez-vous habituel, Cerise, une magnifique métisse. Et pour lui faire plaisir Fitz accompagne Moussah à un concours de mannequins auquel doit participer Cerise. Cerise Bonnétoile de son vrai nom, mais le porte-t-elle bien, son patronyme ? C’est ce que nous verrons un peu plus loin dans l’histoire.

Donc Fitz accompagne donc Moussah à la présélection en vue de participer au concours organisé par l’agence Podium, et les prétendantes ne manquent pas. Les grandes, les petites, les qui se croient arrivées, sûres d’elles, celles qui ne doutent de rien, même pas sorties de l’enfance, rondelettes et acnéiques, les qui possèdent déjà du bagage en tant que modèles pour des magazines féminins, des qui auraient même effectué des apparitions dans de petits films pornos histoire de montrer leur corps, des timides qui se forcent, mais il y aura peu d’élues. Parmi les prétendantes au diplôme délivré avec parcimonie, Aurélie Dupin, une rousse incendiaire (cliché). Malgré sa balafre sur la joue, récoltée au cours d’une rixe lors d’une précédente aventure, Fitz est resté un don Juan qui attire les regards énamourés. Entre Aurélie et lui s’échange un long regard plein de promesses jouissives. A sa demande elle accepte même de lui donner son numéro de téléphone inscrit sur une carte de visite.

Fitz ne peut pas laisser passer une telle occasion et il se promet de rendre visite à la demoiselle après un délai raisonnable de latence. Aurélie le reçoit avec affabilité, et lui montre même les dossiers qu’elle a soigneusement établis sur les différentes candidates et adversaires potentielles. Une psychopathe aux yeux de Fitz qui ne demande pas son reste et plante la belle dans le luxueux appartement parental.

Moussah est inquiet. Cerise, qui pourtant ne manque pas d’assurance, ne répond pas à ses messages. Une attitude inhabituelle de la part de la jeune femme. D’autant que Fitz apprend par Jessica, son ex qui est commissaire de police, que Cerise a déposé une main courante pour harcèlement par courrier électronique. Et depuis, elle s’est évaporée dans la nature. L’aurait-on enlevée car sa candidature gênerait des rivales ? Faut penser à tout et envisager toutes les possibilités.

En compagnie de ses deux inséparables amis, il s’introduit chez Cerise, comme un vulgaire cambrioleur. C’est le désordre, et cela ne ressemble pas à Cerise, Moussah en est persuadé. De plus son ordinateur s’est fait la belle.

Grand amateur de jeux vidéo en ligne, Fitz lance un appel à ceux qui jouent avec lui. Il recherche quelqu’un qui serait susceptible de pouvoir accéder à la boite mail de Cerise et avoir son mot de passe. Un des joueurs se propose pour l’aider, mais il apparait que ce ne sera pas sans contrepartie. Premier point acquis, Fitz contacte alors le patron de l’agence Podium. Il est surpris d’être reçu par un jeune homme, mais celui-ci connait son métier et accepte qu’il participe à une journée de stage des futurs modèles. Munis d’un appareil photo que le directeur lui a prêté, Fitz assiste à la première journée. Trente candidates, moins une, Cerise, sont là pour montrer leur savoir-faire et tenter de décrocher la timbale pour la dernière étape. Parmi les participantes, Aurélie bien sûr et quelques autres jeunes filles dont il a fait la connaissance lors de la première sélection.

Il profite d’une petite pause cigarette pour discuter à l’extérieur avec Aurélie qui lui affirme, et elle est convaincante, qu’elle n’est pour rien dans la disparition de Cerise, malgré l’avantage qu’elle peut en tirer. C’est à ce moment, Aurélie a regagné l’intérieur, qu’un malotru se montre vindicatif envers Fitz, lui tordant le bras et lui intimant de cesser ses recherches.

Fitz, de son vrai prénom John-Fitzgerald, une envie de ses parents, Fitz noctambule avéré et petit revendeur de drogue est entraîné dans une nouvelle aventure, à son corps défendant. Nous avions fait sa connaissance dans Les talons hauts rapprochent les filles du ciel, et il n’a pas changé. Ses amis non plus d’ailleurs, sauf que Moussah est amoureux. Et malgré les réticences de Fitz à se mêler de ce qui ne le regarde pas, il ne peut abandonner ses amis. Ce qui pour l’auteur est un excellent prétexte à promener le lecteur dans les méandres du mannequinat. Certains y verront des clichés, comme le directeur d’agence homosexuel, mais la réalité quotidienne comporte bon nombre de clichés. Il déshabille l’ambiance des concours qui ressemble presque à un comice agricole.

Selon Aurélie, Fitz est un cas complexe. Beau gosse certes, mais aussi boulet. Vif d’esprit, mais pas très réfléchi. Manipulateur, mais maladroit. De l’autodérision, mais aussi de l’orgueil. Une analyse qui remet les pieds sur terre. Mais Fitz n’est pas moins caustique et il se demande où allait le monde si les tops models avaient aussi un cerveau.

Un roman qui ne manque pas d’humour, alerte, enlevé, sans trop de brutalité ou de violence, un peu toutefois pour justifier le statut de roman policier ainsi que l’enquête menée par Fitz et ses compagnons. De petits coups de griffe sont donnés au passage, notamment à l’encontre des magazines féminins : Dans les magazines féminins, il y a toujours un article qui concerne le sexe. « Comment être une bombe sexuelle », « Comment assurer au lit », « Les orgasmes sont-ils nécessaires dans le couple ? », « Ce que j’ai toujours refusé de faire », « J’ai testé un plan à trois ». Autant de questions philosophiques et existentielles sur le mystère du simulacre de la reproduction.

Une scène particulièrement réjouissante se déroule dans la chambre d’Aurélie, lorsque Moussah est caché dans le placard où la jeune fille range ses vêtements, et que Déborah et Fitz sont couchés sous le lit d’Aurélie. Pourquoi en sont-ils arrivés là, me demanderez-vous avec juste raison ? Pour les besoins de l’enquête bien naturellement.

Ce roman d’Olivier Gay ne rend pas morose, et si l’action se situe dans un univers que l’on peut juger frivole, on n’en touche pas moins du doigt (vous verrez pourquoi en lisant ce roman) un aspect tangible d’une frange de la société sans lesquels la haute couture, la parfumerie, les futilités liées à la mode ou tout simplement des objets d’usage courant et bien entendu les magazines féminins dédiés à la mode ou autre support médiatique et publicitaire n’auraient plus aucune raison d’être. Ce qui mettrait tout de même du monde au chômage !

Lire également : Mais je fais quoi du corps ?

 

Olivier GAY : Les mannequins ne sont pas des filles modèles. Le Masque Poche N°50. Parution le 8 octobre 2014. 300 pages. 6,90€.

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