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Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !

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Un écrivain russe m’a confié : Arcady VAXBERG.

Vaxberg.jpg

En octobre 1989, lors du voyage à bord du Train Noir qui transportait de Paris à Grenoble auteurs et journalistes, dont je faisais partie étant accrédité par une radio locale, j’eus le plaisir de pouvoir m’entretenir dans un compartiment spécialement aménagé, plusieurs romanciers dont Michel Lebrun, Jacques Mondoloni et quelques autres. Mais le souvenir le plus vivant reste ma rencontre avec un écrivain russe, Arcady Vaxberg, qui était, et l’est toujours, totalement inconnu en France. Nous avons conversé de littérature mais aussi de bien autre chose comme vous pourrez vous en rendre compte en lisant l’article ci-dessous. Un entretien qui a pris toute sa saveur puisque quelques semaines plus tard tombait le mur de Berlin.

Je vous livre in extenso l’article rédigé en rentrant du festival international du roman et du film policier de Grenoble, le troisième et dernier du nom, qui se tint du 18 au 22 octobre 1989. Un entretien réalisé au débotté comme on dit, les questions n’étant pas préparées comme elles le sont souvent lors de rencontres avec auteurs.

 

L’un des avantages de la prolifération de festivals, de salons consacrés à laGrenoble1.jpg littérature, que ce soit dans le domaine du roman policier ou autre, est de pouvoir non seulement approcher les auteurs invités à ces fêtes du livre, mais de discuter en toute liberté. Et l’opportunité de rapporter un entretien avec un auteur russe n’est jamais négligeable. Evidemment le journaliste pour qui les mots de Glasnost et de Pérestroïka sont familiers à cause de la couverture médiatique sur les nouvelles tendances politique de ce pays immense, souvent méconnu et pour certains mythique, ne va pas se cantonner à demander à l’auteur ce qu’il recherche dans la littérature, mais bien à tenter de comprendre, à appréhender l’énorme phénomène qui agite ce pays de façon plus ou moins sporadique mais irréversible. Chance m’était donc donnée d’interroger Arcady Vaxberg sur sa production littéraire mais également sur l’avenir de la littérature en Union Soviétique. Ecrivain de romans policiers, de récits, d’essais, de scénarios de films, de documentaires, de séries télévisées, de pièces de théâtre et d’articles publiés dans La Gazette littéraire (tirage 7 500 000 exemplaires) Arcady Vaxberg côtoie toute l’intelligentsia littéraire de ce pays en pleine ébullition, en pleine révolution. Arcady Vaxberg commence à être célèbre hors des frontières soviétiques, en Allemagne et au Japon notamment, et peut-être un jour verra-t-il ses ouvrages traduit en France.

 

Oncle Paul : Arcady Vaxberg, existe-il une littérature policière russe ?

Arcady Vaxberg : Oui, ça existe, mais je dois vous dire ouvertement que, jusqu’à présent, cela portait le même signe que les autres genres de la littérature de l’époque stalinienne, brejnévienne, etc. J’espère qu’elle va évoluer avec la transformation de notre société. Si la Pérestroïka dure ! Et j’espère qu’elle va durer, bien sûr et qu’elle sera prolongée. Je pense que malgré le succès de certaines œuvres de ce genre policier bien aimé par notre public, elle porte aussi le signe du dogmatisme et de l’époque de la guerre froide, tout ce qui est connu en France et dans le monde entier.

O.P. : C’étaient surtout des livres qui glorifiaient le parti. Va-t-il y avoir une véritable littérature libre ?

A.V. : Hélas, jusqu’à présent je pense que non, malgré que dans le domaine du roman policier et autres, il y avait certaines œuvres qui étaient honnêtes et portaient le signe de la vérité. Pour l’instant, depuis le début de la Perestroïka, malheureusement je ne peux vous citer d’œuvres qui véritablement ne portent pas le signe du dogmatisme, du conformisme, de la propagande très très élémentaire. Mais je suis sûr que dès l’année prochaine nous pourrons avoir des œuvres qui seront traduites même en langue étrangère parce qu’elles pourront nous faire découvrir beaucoup de choses concernant l’époque brejnévienne surtout, et stalinienne bien sûr.

O.P. : Non seulement les Russes, mais également les Hongrois, les Tchécoslovaques, les Polonais peuvent se faire connaître du monde occidental ?

A.V. : Oui, mais je pense qu’il faut un peu attendre. Vous savez, pour les auteurs, pour les écrivains soviétiques, ce qui se passe actuellement dans notre société, toutes ces transformations dans notre politique, je peux dire que c’était inattendable. Ils n’étaient pas prêts pour écrire ce dont ils avaient envie d’écrire. Il faut patienter encore un peu et je suis sûr qu’ils obtiendront un très grand succès, non seulement auprès du public soviétique, mais également à l’étranger.

O.P. : La reconnaissance de l’écrivain Boris Pasternak par l’appareil gouvernemental soviétique réjouit-elle les écrivains russes. Maintenant peut-on parler de Boris Pasternak en Union Soviétique ?

A.V. : Pas seulement le nommer. On l’édite dans des tirages auxquels il n’aurait jamais pu imaginer du temps qu’il vivait. J’ai connu un peu Boris Pasternak, c’est le meilleur souvenir de ma vie, je garde même trois livres qu’il m’a dédicacés. Vous savez, j’ai eu quelques rencontres avec lui et je voudrais bien écrire mes mémoires, consacrées à nos rencontres, à nos conversations. Et je suis sûr qu’il n’aurait jamais imaginé être édité à des millions d’exemplaires et malgré ces tirages énormes, il n’y a aucun livre de Pasternak dans les librairies. Ils peuvent être édités à dix millions, à vingt millions, et ce sera pas suffisant pour satisfaire la demande du public. Maintenant, je dois vous dire sincèrement que je ne peux pas nommer un seul écrivain qui peut être interdit chez nous. Même Soljenitsyne, et tous ceux qui étaient interdits, sont les bienvenus, même auprès des éditeurs et du public aussi. Voilà, les changements sont extraordinaires je dois vous dire !

O.P. : La littérature russe a-t-elle un bel avenir ?

A.V. : Oui ! Maintenant oui ! Il faut profiter de cette occasion heureuse et je sais que beaucoup de mes amis, des écrivains travaillent dans différents genres, préparent des romans, des nouvelles, des poésies, des pièces de théâtre, etc. Et je sais que nous pouvons nous attendre à une renaissance excellente de notre littérature. Mais il faut un peu attendre. Il faut garder la patience. Lorsque l’on me demande « mais où sont passés ces romans, pourquoi il n’y a rien de nouveau, pourquoi éditer seulement les romans écrits il y a vingt ou trente ans » je dis il faut survivre cette période. Il faut attendre un peu et tout va venir.

O.P. : Pouvez-vous nous parler de vos romans ?

A.V. : Je viens de terminer, il y a quelques semaines, un documentaire politique de plus de cinq-cents pages sur le procureur général de l’époque stalinienne, Andreï Wichinsky. Ce n’est pas un roman mais il peut être lu comme tel. C’est un livre fantastique sur la vie réelle et terrible de ce personnage. C’est un sujet pour beaucoup de romans policiers. Et maintenant je prépare, j’écris un roman fondé sur un documentaire réel mais je change les noms. Mais je suis sûr que le public, que les lecteurs reconnaitront les personnages réels. Cela me donne beaucoup plus de liberté pour présenter des situations de maquillages de haut niveau de l’époque brejnévienne. Alors bien sûr des personnages comme Koniev, Cholokhov et les autres ne portent pas dans mon roman ces noms propres mais je suis sûr que le public comprendra très bien de quelle façon concrète je révèle leur vie, leurs crimes.

O.P. : Verra-t-on bientôt un échange littéraire américano-russe ? C'est-à-dire que des romans russes seront-ils traduits aux Etats-Unis et vice versa ?

A.V. : Oui, beaucoup de romans américains commencent à être traduits en Union Soviétique, mais aussi français, allemands, anglais… Il y a un très grand intérêt pour les auteurs étrangers et d’après la tradition russe, les romans les plus intéressants, avant de paraître en livres sont publiés dans des revues littéraires. Ces revues ne s’adressent pas uniquement à une élite, mais à un très large public car elles sont tirées à un million d’exemplaires.

O.P. : Les romans français, américains, allemands sont-ils censurés ?

A.V. : Maintenant non. Malgré que la censure est-elle-même une institution officielle jusqu’à présent, elle ne joue aucun rôle. Je ne peux pas vous donner maintenant un seul exemple de pressing de la censure, pas uniquement de la littérature étrangère. C’est exclu absolument même en ce qui concerne la littérature russe. La censure officielle existe toujours, mais ni moi-même, ni mes collègues ne pouvons donner un exemple de refus de la part des censeurs de publier ce que nous voulons.

O.P. : Qui est Arcady Vaxberg ?

J’ai 55 ans, je suis docteur en droit et ancien avocat. J’ai travaillé beaucoup dans l’enceinte du barreau de Moscou, j’ai participé à beaucoup de procès criminels célèbres et depuis plus de vingt ans je travaille comme journaliste, comme écrivain. A ce jour j’ai écrit vingt-sept livres, romans et essais, je suis l’auteur de quatre films de fiction, sept films documentaires et deux séries télévisées et quelques pièces de théâtre.

O.P. : Vous avez été avocat. L’avocat joue-t-il un rôle véritable au cours d’un procès ou n’est-ce qu’un personnage qui figure pour la galerie ?

A.V. : Il commence à jouer un rôle. Avant non ! C’était une décoration, hélas ! Malgré que parmi tous ces avocats il y en avait beaucoup de très honnêtes qui auraient voulu jouer un rôle réel mais pas décoratif. Mais les juges prononçaient leurs verdicts non pas d’après les argumentations de la défense mais d’après les ordres reçus comme on dit chez nous par téléphone. Le terme droit téléphonique est le terme le plus populaire en Union Soviétique. On dit toujours qu’il faut en finir avec le droit téléphonique. Le droit téléphonique n’existe pas. Seuls existent le droit criminel, civil et international. Le droit téléphonique c'est-à-dire les ordres reçus de certaines personnes du parti, des hautes autorités. Mais c’est fini et c’est pourquoi les avocats commencent à jouer un rôle réel dans notre procédure. Et il va jouer un rôle encore plus prépondérant, plus important après l’adoption d’une nouvelle législation qui est déjà préparée. Les projets sont publiés, on en discute, et je pense qu’ils seront adoptés dans un ou deux mois par le conseil suprême. Les avocats auront beaucoup plus de droits, le droit de la société civilisée comme on dit chez nous.

O.P. : Arcady Vaxberg est-il heureux ?

A.V. : Si je suis heureux ? Je suis heureux maintenant, parce que je vois de mes propres yeux de grands changements dans la société ! Je dois vous dire que je n’attendais pas ça ! J’étais pessimiste et je suis heureux de m’être trompé !

 

***

Arcady Vaxberg m’a accordé cet entretien avec beaucoup de gentillesse et je puis dire que j’ai eu de la chance d’avoir en face de moi un interlocuteur parlant français. Aussi j’ai essayé de garder dans cet article le fond et la forme de notre conversation, ce qui explique certaines fautes, certaines erreurs de syntaxe. L’important résidant dans la réponse. Un dialogue plein de chaleur, de spontanéité et il est difficile de reproduire l’ambiance de décontraction, de sincérité, de sérénité qui régnait dans le compartiment. Nous aurions pu discuter plus longtemps, mais le temps qui était imparti à chaque journaliste pour effectuer leurs reportages était limité, afin de permettre à tous de profiter des compartiments dédiés à ces entretiens.

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