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21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 08:14

Ou l’univers éthylique d’un écrivain populaire.

 

Il restait un peu d’alcool dans la seconde bouteille… Il avala d’un trait le contenu du verre… Le corps a été dirigé à toutes fins utiles sur l’Institut médico-légal, qui en a délivré décharge.

Les doigts gourds, Simenon venait d’achever Pietr Le Letton. Courbaturé, commpietr.jpge dans un état second, il se redressa et jeta un regard flou au dessus de sa machine à écrire. Un long moment s’écoula, ponctué de bruits feutrés. Il louchait sur la bouteille de vin qui lui avait tenu compagnie mais il ne la voyait pas. Ou plutôt il ne distinguait qu’un halo dans lequel se détachait comme une silhouette diffuse qui peu à peu prenait de la consistance. Des épaules tombantes, un ventre rond, comme une femme-tronc. Une femme ce n’est jamais un être complet. C’est un morceau de quelque chose, de quelque chose qui n’existe pas [La Vieille]. La femme, catalyseur de ses romans. Fini la littérature à quatre sous. Dorénavant, il allait faire du littéraire. La femme était un sujet de choix, mais il lui manquait autre chose, un liant que l’on retrouverait pratiquement dans tous ses romans. Il s’ébroua et finit la bouteille posée près de lui. Il avait trouvé ! L’alcoolisme serait l’un de ses thèmes préférés. Déjà il se voyait se dessiner des personnages, se nouer des intrigues, s’échelonner des trames. L’alcool serait présent d’une manière constante, obsédante. Il était écœuré de ne pas trouver dans la vie ce qu’il avait espéré. Alors il buvait et courait les femmes [La Main].

*****

Il serait injuste de croire que l’alcoolisme occasionnel ou chronique est l’apanage d’un sexe. Aussi bien les hommes que les femmes s’adonnent à ce vice qui n’est le plus souvent que la résultante d’une envie métabolique ou le besoin de l’affirmation de soi.

la-vieille.jpgAinsi Stève boit rarement. Une fois tous les mois, tous les trois mois. Quand il a bu un verre de trop, il commence à s’en prendre à sa femme, Nancy, puis à la société entière. Une révolte dont il a honte le lendemain. J’avais envie de me sentir fort et sans entrave. Et chaque fois qu’il boit un verre ou deux de trop, il la voit avec d’autres yeux. Leurs enfants sont dans un camp de vacances dans le Maine, à une centaine de miles de New-York, et ils doivent aller les récupérer. Avant le départ, il s’est octroyé un whisky, et en cours de route, il s’arrête sous un prétexte futile dans un bar et en profite pour avaler un double Martini. Sa femme met peu de temps à s’en rendre compte. Commencent les récriminations. Il reproche à Nancy de ne pas le traiter en homme, de ne pas le laisser sortir des rails de temps en temps, de ne pas lui permettre de petites fantaisies qui pimentent la vie [Feux-Rouges].

Betty, vingt-huit ans, se noie dans l’alcool et le stupre depuis trois jours. Epuisée, elle éprouve une peur diffuse et vit sur un nuage. Dans le bouge où elle a échoué en compagnie de Bernard, un médecin qui lui aussi boit mais de plus se drogue, elle est recueillie par Laure. Laure, la cinquantaine proche, vit dans un hôtel particulier à Versailles depuis le décès de son mari. Sans enfant pour lui donner un sens à la vie, tous les soirs elle cherche un ersatz d’encanaillement dans ce bar, ressentant le besoin d’alcool à partir de quatre heures de l’après-midi [Betty].

Avocat, Patrick-Martin, P.M. pour les intimes, vit à la frontière de l’Arizona et du Mexique. S’il boit, ainsi que sa femme, c’est la plupart du temps le week-end, avec leurs voisins et amis, allant successivement les uns chez les autres, tout en jouant aux cartes. Une tournée des grands-ducs qui peut durer vingt heures d’affilée, jusqu’à ce que les frigos soient vides. Le record étant de trois jours et trois nuits. Après, tout le monde rentre chez soi, et s’attèle au travail, jusqu’à une nouvelle bordée [Le Fond de la bouteille].

Sophie Emel est une jeune femme sportive. Elle participe à des meetings aériens, à des rallyes, saute en parachute. Pendant ces périodes elle s’impose une abstinence quasi rigoureuse. Hors saison, elle s’adonne avec délectation au whisky, fait la fête, et recueille chez elle des jeunes filles ou des jeunes femmes comme elle ramasserait dans la rue des chiens malades. C’est ainsi qu’elle est amenée à héberger Juliette, sa grand-mère, qu’elle n’a pas vue depuis quinze ans. Juliette aussi boit, du gros rouge, une habitude prise du vivant de son mari qui lui aussi caressait la dive bouteille de façon chronique [La Vieille].

Si l’ivresse peut être passagère et occasionnelle, comme dans les cas précédents, certains des héros de Georges Simenon s’adonnent à la boisson de façon permanente. D’ailleurs les deux cas sont évoqués dans La Vieille. Lorsque l’alcoolisme se manifeste de manière perpétuelle, souvent le personnage a décidé de vivre ainsi à cause d’un drame, le plus souvent familial. Loursat, avocat, s’est mis à boire lorsque sa femme l’a quitté dix-huit ans auparavant, le laissant avec Nicole, une fillette de deux ans, qu’il croit être le fruit d’amours adultérines. Il boit consciencieusement, remontant ses trois bouteilles de Bourgogne de la cave, sa provision pour la journée. Il est fidèle : Il y avait des alcools et des liqueurs… Loursat n’en buvait jamais. Son ivrognerie, il la vit en solitla-main.jpgaire, en reclus, une indépendance qu’il assume malgré sa position de bourgeois à Moulins, sa cité. Tout ivrogne et sauvage qu’il fut devenu, il faisait encore partie de la société [Les Inconnus dans la maison].

Après avoir mis longtemps à s’affirmer, Maugin est devenu un acteur et un comédien de premier plan. La soixantaine vieillissante, son cœur tracasse son médecin. Il boit depuis de longues années. Il s’arrête dans les cafés, les bouis-bouis miteux, pour s’enfiler deux verres de gros rouge. Au théâtre, à l’entracte, il substitue le pinard pour du Cognac parce que cela produit le même effet sous un volume restreint. Une habitude qui n’est plus un plaisir mais un besoin. Il se sentait mieux, après le contact râpeux sur sa langue, dans sa gorge. Lorsqu’il quitte Paris sur un coup de tête et s’installe à Cap d’Antibes, il délaisse le picrate pour le petit vin blanc, moins lourd à digérer, ou le Cognac. Il ouvrit la pharmacie où il conservait un flacon de Cognac. Ce n’était pas par plaisir, ni par vice, qu’il en buvait à cette heure-ci, mais parce que c’était indispensable s’il voulait tenir debout [Les Volets verts].

Une sorte de mondanité que la Comtesse von Kléber impose sur l’île de Floréana, lorsqu’elle débarque en compagnie de deux hommes qu’elle présente comme ses maris. Entre les deux amants en titre s’est instaurée une jalousie larvée qui ne demande qu’à éclater au grand jour. La Comtesse attise cette jalousie, perturbant la quiétude de l’îlot où ne vivaient que deux couples retranchés volontairement du monde. Le whisky et le Champagne coulent à flot et les provisions s’épuisent vite [Ceux de la soif].

Paul Martin, Feux-rouges.jpgaprès une soirée un peu trop arrosée dans une guinguette en banlieue parisienne, a eu un accident de voiture. Sa femme est morte sur le coup et depuis il vit d’expédients, ayant confié sa petite fille à son frère et à sa belle-sœur [Un Noël de Maigret).

Puisque Maigret s’invite dans cette étude, rappelons que si le fameux commissaire n’est pas un alcoolique invétéré et convaincu, ses enquêtes sont ponctuées de nombreux petits et grands verres, marquées du sceau d’une boisson, bière, fine, vin blanc, à laquelle il s’adonne tout le long de l’affaire à traiter.

Malgré l’ingestion immodérée d’alcool, l’éthylique simenonien évite de se vautrer dans la clochardisation. Il, ou elle, tient en général à garder une certaine dignité, aussi bien envers lui, ou elle, qu’envers ses proches ou son entourage. Seule Betty ressent le besoin de subir, de se dégrader, de salir son entourage. Elle ment par besoin, elle travestit la vérité. Après s’être confessée, au lieu d’être soulagée elle devient enragée, comme hystérique [Betty]. Les personnages masculins recherchent des indices prouvant qu’ils ne sont pas ivres. Ils sont capables de marcher sans hésitation, ou presque, de se souvenir des détails d’une conversation. Ils s’étonnent presque de leur calme, de ne pas trembler en introduisant la clé de contact de leur véhicule. Ils se rassurent [Feux rouges].

Il se sent bien, juste un peu vague, la démarche légèrement flottante. Mais il est persuadé que cela ne se voit pas. S’il se dirige vers les lavabos, c’est pour se regarder dans la glace et savoir s’il a droit à un dernier Bourbon [Le Fond de la bouteille].

Le recours au miroir et ce qu’ils y voient n’empêchent pas l’absorption d’’alcool. Il avait le visage crayeux, boursouflé… Sa voix était plus rocailleuse que jamais… Il se savait laid, avec ses cheveux rares qui collaient et son haleine qui empestait [Les Volets verts ]. Il marchait avec une certaine raideur, car il avait beaucoup bu en fin d’après-midi. Ses yeux étaient brillants, rougeâtres [La Prison]. Certains jours elle avait les paupières épaisses, la prononciation difficile [Ceux de la soif] Avec ses yeux comme liquide, ses paupières gonflées… [Feux rouges].

Malgré leur insistance à cacher l’état dans lequel ils se meuvent ou se conduisent, leur entourage n’est pas dupe. Tu parles comme quand tu as bu [Feux rouges] ; Il est encore ivre [Les Inconnus dans la maison]. Le genre de réflexion désagréable ou méprisante qui incité à persévérer. Vous avez bu ? – Pas encore, je vais le faire dans un instant [La Main]. L’alcool prodigue sur leur organisme et leur mental des actions qu’ils jugent bienfaisantes. Avec la lucidité un peu spéciale de ceux qui ont bu [La Vieille]. Je n’ai pas dormi de la nuit. Toujours mes insomnies. Alors j’ai pris mon médicament [Ceux de la soif]. Si le whisky possède des effets soporifiques, le gros rouge agit directement sur l’organisme. Après avoir bu, il se sentait énorme, puissant, une sorte de surhomme [Les Volets verts]. Une version contestée par une actrice vieillissante, ivre à peu près tous les soirsvolets-verts.jpg, qui interdisait à Maugin, lorsqu’il était jeune, de picoler. Une femme qui a bu a des possibilités accrues de jouissance, tandis qu’un mâle devient lourd et impuissant [Les Volets verts]. Ils s’inquiètent parfois de possibles réactions, A moins que cela te dérange de me voir boire [La Vieille] ou au contraire jouent les provocateurs, leur ivrognerie se traduisant par un laisser-aller. Loursat sème ses mégots de cigarettes un peu partout, ses vêtements sont constellés de cendre. Comme par un effet de mimétisme, les personnages secondaires également trinquent à la gloire de Bacchus, selon leurs moyens, leur tempérament, leurs possibilités. John, un Lord anglais est un habitué du Trou, bistrot versaillais. Il reste assis sur sa banquette, digne, sans prononcer un mot, pendant deux ou trois heures. Il boit du Cognac et lorsqu’il a son compte, se lève et gagne la porte d’une démarche à peine hésitante, toujours suivi d’une jeune fille ou femme, jamais la même. Chez lui, il s’assied dans un fauteuil, boit de la fine tandis que sa compagne d’un moment s’allonge sur le lit. Au bout d’une heure, il s’endort. Rite immuable depuis une vingtaine d’années. Ce n’est qu’une compensation à son impuissance sexuelle survenue à la suite d’une blessure de guerre [Betty]. Quasiment dans tous les cas de figure, ces buveurs invétérés ne digèrent pas le café matinal et se rabattent sur leur boisson favorite : whisky ou vin rouge. L’homéopathie alcoolique au secours des embarras gastriques.

*****

La cause de la dipsomanie des personnages simenoniens réside parfois dans un besoin de s’affirmer, mais peut provenir d’antécédents familiaux, un héritage paternel ou maternel, ou encore être la conséquence d’un drame.

La Comtesse von Kléber pratique un alcoolisme mondain, s’arrogeant le titre d’Impératrice des Galápagos, et son intempérance est d’origine inconnue. Peut-on tout au plus supposer qu’elle boit pour oublier une impuissance sexuelle ce qui ne l’empêche pas de traîner derrière elle deux hommes et de s’adonner à des ébats physiques sans aucun pudeur et pratiquement en public. Frigide et allumeuse, elle se révèle comme un cas pathologique intéressant [Ceux de la soif].

Betty est frustrée aussi bien dans son rôle de femme que de mère. Elle est marquée par le souvenir de Thérèse, une bonniche orpheline, âgée d’une quinzaine d’années, qui se faisait saillir par les hommes du village. Une image récurrente, datant de ses onze ans alors que Betty vivait en Vendée, chez sa tante, loin des troubles de la guerre. Elle en a ressenti une envie. Être femme, en somme, c’était subir, c’était être victime, et cela avait à mes yeux quelque chose de pathétique. Plus loin elle explique : Les femmes, dans mon esprit, étaient faites pour ça. Pour que les hommes les humilient, et leur fassent mal dans leur corps. Elle s’érige en victime consentante. Depuis, et même après son mariage, elle s’est conduite en putain, levant les hommes dans les bars, et les ramenant parfois au domicile conjugal. Elle pensait trouver auprès de son mari une présence, un réconfort, plus moral que physique. Plus qu’un distrait ça va ? et un bouquet de fleurs par ci par là elle a besoin d’un dialogue. Elle veut être considérée comme un être humain betty.jpgà part entière et non comme un animal de compagnie. Ivrogne et fausse catin – elle ne se fait pas payer – elle observe toutefois des périodes d’abstinence. Une situation qui aurait pu durer encore longtemps si un soir son mari et sa belle-mère ne l’avaient pas surprise de forniquer avec son amant. Sa belle-famille ne lui laisse pas le choix. Elle doit quitter le domicile conjugal et en échange de ses enfants reçoit un chèque conséquent, une avance sur la renonciation de ses droits de mère. Un engrenage infernal qui aurait pu être enrayé si elle avait pu s’occuper à loisir de ses deux fillettes. Or sa belle-famille, qui aurait préféré des garçons, ne lui a jamais permis d’assumer ses responsabilités : caresser, cajoler ses enfants, les nourrir, les changer, jouer avec. Tout était dévolu aux nurse et femme de chambre et autres personnes étrangères. Une conception bourgeoise qu’elle ressent comme une brimade. Laure, la femme issue de la bourgeoisie, s’est adonnée, elle, à la boisson à cause de drames familiaux. Elle a perdu son mari alors qu’elle n’avait que quarante-cinq ans et n’a jamais connu la joie de devenir mère [Betty].

Steve boit de façon épisodique. En réalité il reproche à sa femme de se montrer trop guindée, trop rigide dans la vie familiale, alors qu’il aimerait parfois s’octroyer un brin de fantaisie. Il combat un phénomène de castration, ou du moins ce qu’il ressent en tant que tel [Feux rouges].

Patrick Martin est confronté à un problème plus complexe qu’il n’analyse qu’inconsciemment. Sa mère se saoulait, par crise, par intermittence. Au bout de quelques mois elle ressentait un irrépressible besoin d’alcool. Mais cet atavisme ne rentre pas en ligne de compte, ou peu. D’origine modeste, P.M. a réussi sa carrière professionnelle, mais ce n’est qu’un parvenu qui n’arrive pas aux chevilles de ses voisins, de riches propriétaires fermiers. De plus il ressent un conflit entre son frère Donald et lui, une rivalité presque biblique. Donald, plus violent, plus vindicatif, qui n’a pas réussi à s’élever dans l’échelle sociale, a blessé grièvement un soir de beuverie un policier. Emprisonné il s’est enfui et réclame à P.M. son aide pour franchir la frontière américano-mexicaine afin de rejoindre sa femme et ses gosses [Le Fond de la bouteille).

D’origine plus que modeste, miséreuse même, Maugin a longtemps végété sur les planches avant que son talent soit reconnu. Cependant le taraude toujours son enfance, notamment la vision de son père se saoulant tous les jours [Les Volets verts].

Sophie Emel boit et aime boire parce qu’elle redoute sans se l’avouer la solitude. Elle ouvre la porte de son appartement parisien à des individus en perdition, les renvoyant au bout de quelques mois. C’est ainsi qu’elle est amenée à recueillir sa grand-mère Juliette qui refuse d’abandonner son logement promis à la démolition. Juliette déguste, en vieille dame digne, son gros rouge. Juliette a besoin de protection, désire que l’on s’apitoie sur son sort. Un sentiment de réconfort que n’ont pas su lui apporter ses précédents époux. Mais elle aussi possède dans le sang un atavisme éthylique. Et ce qui l’a fait basculer du côté du litron, c’estfond-de-la-bouteille.jpg la déchéance de son dernier mari – qui fut également le premier, on revient toujours à ses premières amours ! – et elle lui tenait compagnie, partageant le gorgeon conjugal. [La Vieille).

Le drame familial déclenche le processus de beuverie, latent ou pas. C’est en rentrant un soir, passablement éméché, que Paul Martin perd sa femme dans un accident de voiture. Ce qui n’était qu’épisodique, peut-être même sa première cuite, se transforme avec la remords en soûlographie chronique [Un Noël de Maigret].

Loursat, lui, vit depuis dix-huit ans entouré de sa fille, de la cuisinière et de femmes de ménage transitoires. Sa femme est partie en lui abandonnant l’enfant. Or l’idée que cette enfant puisse être le résultat d’amours adultérines l’a taraudé autant sinon plus que de se voir plaqué. Depuis, il rumine, ne demandant pas grand-chose à la vie. Un bon poêle, du vin rouge sombre, et des livres, tous les livres de la terre. C’était là le monde de Loursat [Les Inconnus dans la maison].

*****

Si les drames mènent à la soûlographie, voire à l’addiction, il se peut que dans un processus de cercle vicieux le phénomène de l’ivresse conduise au drame.

Ainsi Nicole, la fille de Loursat, délaissée par son père, est habituée à sortir avec une bande d’adolescents qui se gargarisent avec un mélange de Cognac-Pernod. Un soir, l’un d’eux a un accident de voiture et blesse un repris de justice. Nicole recueille le voyou dans la chambre contiguë à la sienne, à l’insu de son père. Ce mini-drame en engendre un second. Le malfrat est abattu d’un coup de revolver et les soupçons se portent sur le jeune homme ayant provoqué l’accident. Loursat se charge de la défense de l’adolescent, ce qui va l’obliger à changer ses habitudes, à moins boire et à se rapprocher de sa fille [Les Inconnus dans la maison].

Liés à l’alcool, deux drames peuvent prendre leur source dans une manifestation antagonique. Ainsi le manque d’alcool lié au manque d’eau – la Comtesse von Kléber a débarqué quelques semaines avant la saison sèche sur l’îlot de Floréana pour plusieurs mois – les incidents vont se multiplier jusqu’à l’aboutissement du drame [Ceux de la soif].

Au contraire, c’est à cause de la crue de la rivière que P.M. sera obligé d’héberger son frère Donald, évadé de prison. Connaissant plus ou moins les antécédents de celui-ci, P.M. demande à ses voisins lors d’une réception de ne pas lui offrir de boissons alcoolisées. Mais P.M. au lieu de suivre les conseils prodigués à son frère va boire plus que de coutume et de raison. Donald, par provocation, va lui aussi tâter du goulot, mettant eNoel-maigret.jpgn effervescence la petite communauté [Le Fond de la bouteille].

Steve ayant bu plus que de raison selon Nancy, sa femme, celle-ci va le quitter laissant sur la banquette de la voiture un petit mot par lequel elle explique qu’elle continue le voyage en car. Le lendemain matin, alors que Steve a roulé tant bien que mal, recueillant un fugitif échappé de Sing-Sing, sa femme n’est pas au rendez-vous. Il s’inquiète et finit par apprendre qu’elle est à l’hôpital, blessée physiquement et moralement. Sid, le prisonnier en fuite, a frappé et violé Nancy sur le parking du bar alors que Steve éclusait en cachette [Feux rouges].

Maugin va vivre un petit drame lourd de conséquences pour lui-même. Alors qu’il pêche à bord d’un canot sur la Méditerranée, il va s’enfoncer un hameçon dans le pied [Les Volets verts].

Le suicide organisé par intention peut-il être assimilé à un crime ? Sophie Emel qui avait recueilli sa grand-mère va pouvoir se poser cette question et tenter d’y apporter une réponse. La vieille dame est jalouse. Elle voudrait que Sophie ne s’occupe que d’elle seule. La crise couve et Juliette pose quasiment un ultimatum à sa petite-fille. Sophie n’en a cure. Elle se saoule, couche avec le premier venu, et rentre chez elle pour constater le drame. La vieille dame aussi a bu. Son problème est de n’avoir jamais eu de chez soi, d’être indépendante. Même mariée elle se sentait comme hébergée par son mari, presqu’une intruse. Un mari qu’elle aura aidé à trépasser en lui donnant les pilules qu’il réclamait sachant pertinemment qu’elle dépassait la dose prescrite. Juliette va donc se suicider en se jetant par la fenêtre, laissant Sophie à ses remords [La Vieille].

Le drame de la jalousie couve également entre Betty et Laure. Laure avait retrouvé un semblant de joie de vivre en couchant avec le patron du Trou. Mais entre Betty et celui-ci nait un sentiment plus fort que l’amitié. Betty pense trouver l’homme qui saura s’occuper d’elle, lui apporter le réconfort moral dont elle a besoin. Laura rentrera chez elle à Lyon et se laissera mourir [Betty].

Mais il ne faut pas croire que tous les protagonistes de ces drames sombreront dans la mort, quoique ce soit la généralité. Si Maugin décède des suites de sa piqûre d’hameçon [Les Volets verts], si Alain se suicide en voiture après que sa femme ait tué sa propre sœur suite à une crise de jalousie [La Prison], si Laure se laisse mourir [Betty], si Juliette se suicide eninconnus dans la maison-copie-1 se jetant par la fenêtre [La Vieille], si l’on retrouve les cadavres de la Comtesse von Kléber et de l’un de ses amants, sur la plage de Floréana, dans une tentative suicidaire de quitter l’îlot [Ceux de la soif], d’autres rechercheront un espoir de régénération. P.M. va mourir, certes, en traversant la rivière en crue, permettant à son frère de gagner la frontière. Mais il va mourir heureux, ayant la solution à sa question biblique et comprenant que son rôle de frère aîné est avant tout d’aider le membre défavorisé de la famille. Un rôle pas toujours accepté de bon cœur, Caïn et Abel, Jacob et Esaü en étant les principaux exemples. Il vit sa mort dans un espoir de rédemption [Le Fond de la bouteille].

Steve va se rapprocher de sa femme et vont s’instaurer, se lier, de nouveaux liens entre ces partenaires meurtris. Ce ne sera plus comme avant, certes, mais de ce drame chacun d’eux va tirer des enseignements profitables et va se reconstruire sur des bases plus solides un couple plus homogène, plus préoccupé l’un de l’autre et peut-être moins exigeant [Feux rouges].

Après avoir plaidé et découvert le véritable coupable, Loursat, qui sans cesser de boire avait tout de même mis un frein à son intempérance, continuera à écluser. Mais plus de la même manière. Il ne vivra plus confiné chez lui, sortira et regardera ces concitoyens d’un autre œil. Mais surtout s’instaurera entre sa fille et lui une complicité qui n’existait pas auparavant [Les Inconnus dans la maison].

*****

Peusimenon1.GIFà peu la silhouette diffuse que Simenon lorgnait depuis un bon bout de temps se matérialisa. La  femme-tronc laissa la place à une bouteille dans laquelle stagnait un reliquat de vin. Il s’ébroua, prit au hasard une enveloppe et inscrivit quelques noms, des ébauches de trames. Un fin sourire étirait ses lèvres minces. Dans son regard brillait une lueur de jubilation. Il était sûr de détenir le mode d’emploi de sa carrière, pressentant la fin de son apprentissage. Il écsimenon3.GIFrirait des livres sérieux dans lesquels il incorporerait ses phantasmes, les femmes et l’alcool. La soubrette, ou la secrétaire, penchée sur une table, ses rondeurs fessues tendant la blouse, ou la robe, probablement nue sous le fin tissu. Et le personnage masculin, extrapolation de l’écrivain, admirant ses courbes, le regard légèrement embué, un verre à la main, se demandant s’il va relever sur les cuisses fermes le fin rem part pour une exploration plus intime. Dépliant sa carcasse, Simenon se leva de sur sa caisse et jeta un coup d’œil vers le Pavillon où l’attendaient deux petits verres de genièvre. Sa décision était prise. Il allait écrire, encore écrire, des romans dans lesquels il s’investirait plus ou moins. Plus tard il rédigerait ses mémoires et se livrerait. Certains m’ont vu travailler au vin rouge, d’autres au cidre, au muscadet, au whisky, au grog, que sais-je ? Jamais saoul ? Non, à cette époque, je tenais vraiment le coup…

*****

Livres et documents utilisés :

Les Inconnus dans la maison.

La Vieille.simenon4.GIF

Betty. 

Feux rouges. 

Le Fond de la bouteille.

Ceux de la soif.

Les Volets verts.

Un Noël de Maigret.

La prison.

La Main.

Simenon, une biographie de Stanley Eskin. Presses de la Cité.

La véritable histoire du commissaire Maigret de Gilles Henry. Editions Charles Corlet.

D’autres romans auraient pu être utilisés pour étayer cette étude, qui se veut rigoureuse, et effectuer une plongée dans l’univers de Georges Simenon : L’Ane rouge, Lyberty Bar, Quartier Nè gre, Les Témoins, et combien d’autres encore. J’ai pensé qu’une trop grande dispersion aurait privé le lecteur d’un suivi dans la progression de cette enquête… altérante !

 

simenon5.GIFVous pourrez retrouver ces titres dans la collection Omnibus dédiée auxsimenon6.GIF Romans durs de Simenon dont six volumes sont déjà parus.

 simenon2.GIF


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