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10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 08:18

Roman autobiographique ou autobiographie romancée?

 

brinks.jpg


Si l’histoire vraie que nous narre Sam Millar était un roman, bon nombre de lecteurs s’écrieraient au scandale, arguant que tout ce qui est écrit est peu crédible. Mais c’est justement ce manque de crédibilité qui fait que cette histoire l’est car elle est véridique. Incroyable mais vrai.

Dès son plus jeune âge Sam Millar est bousculé par la vie, un père souvent absent travaillant dans la marine marchande, une mère qui se tue au travail, récurant sans cesse puis se mettant à boire et tentant de se suicider à de nombreuses reprises. Son enfance pauvre l’amène à troquer des pommes contre des choux et autres légumes chez l’épicier. Il doit toujours courir, son père étant attentif à la durée de ses déplacements, n’hésitant pas à élever la voix même pour rien. Les années passent et on retrouve Sam Millar dans la prison de Long Kesh.

h-bloc.jpgLa prison de Long Kesh ressemble plus à des oubliettes qu’à une prison cinq étoiles. Pas de téléviseurs, de radio, de la bouffe que même les corbeaux dédaignent, les détenus vivent quasiment nus habillés seulement d’un torchon qui leur sert de pagne, alors qu’il n’y a pas de chauffage l’hiver et qu’ils n’ont pas d’endroit pour uriner ou déféquer. Ils n’ont vraiment pas de pots. Les tortures physiques et psychiques ne leur sont pas épargnées. Et s’ils sont nus, c’est parce qu’ils ont refusé d’endosser l’uniforme pénitentiaire anglais réservé aux prisonniers de l’IRA. Il fait partie, comme tous ceux qui sont internés dans les geôles contigües, des Blanket men. Les irréductibles qui prônent la rébellion. Et lorsqu’ils entendent le crissement de bottes neuves, cela signifie que l’un des leurs a décidé de franchir la barrière. Parfois l’un des matons, tous des Beefs (des Anglais) dont le plus virulent et le plus sadique a été surnommé la Verrue humaine, les attache avec une corde par le pénis et les traine par terre, le corps frottant sur les graviers ou le bitume.

Pourtant, ils arrivent à garder le moral grâce aux blagues de potaches qu’ils se balancent d’une grille à l’autre, des références à des personnages de bandes dessinées, comme Hulk, Superman et consorts.

Huit ans qu’il va trainer dans le Bloc H, déménageant parfois d’aile en aile, recevant la visite d’un toubib, le Docteur Pap surnommé ainsi à cause du nœud papillon qu’il arbore. Il enchaine aussi les lettres au Pape, sans effet, et pour lui la religion catholique ne correspond plus à rien, laissant faire ces ignominies. Les Orangemen, d’obédience protestante, et les représentants de la religion catholique sont à mettre dans le même panier. Tout comme les représentants du Sinn Fein composé de traîtres. Ils suivent également la lutte de Bobby Sands et sa grève de la faim, sans que cela émeuve le moins du Miss Tatcher. Enfin c’est la libération.

Sam émigre aux Etats-Unis et devient employé dans un casino clandestin new-yorkais. Il apprend à être croupier puis directeur des caisses, un métier comme un autre, jusqu’au jour où le patron doit mettre la clé sous la porte suite à une descente de police et que le tripot est bouclé. Alors Sam devient bouquiniste, spécialisé en bandes dessinées, les fameux comics qui ont alimenté l’imaginaire des gamins. Mais la rencontre avec un ami, ancien policier et responsable de la sécurité du dépôt de la Brinks à Rochester lui fournit l’idée de dévaliser l’entreprise, en douceur, avec quelques compagnons.

Sam Millar narre son enfance et ses années d’enfermement à Long Kesh appelée aussi Prison de Maze, dans un style sobre mais poignant non dénué d’humour. Si les prisonniers n’ont pas droit au sucre, ce n’est pas grave. Il s’en félicite même car au moins ils n’auront pas de problème de dentition, ce qui aurait ajouté un mal à ceux qu’ils subissaient déjà. Le nom de Liam O’Flaherty, auteur notamment du Mouchard et de Insurrection, a plané tout au long de cette lecture, le lecteur se rangeant aux côtés des Indépendantistes, des réfractaires, la religion une fois de plus devenu le flambeau des exactions.

La partie américaine, casinos clandestins et surtout braquage du dépôt de la Brinks et les aventures et mésaventures qui en découlent font penser au personnage de Dortmunder de Donald Westlake, tout en sachant qu’il ne s’agit pas de fiction mais de la réalité. Je ne vais pas m’étendre plus longtemps sur cette partie américaine, ne désirant pas trop déflorer l’histoire afin d’en préserver l’attrait aux lecteurs, et la quatrième de couverture étant déjà un peu trop explicite à mon avis, mais l’on se croirait dans un roman ou un film de gangsters un peu naïfs.

Avec pudeur, Sam Millar efface de son récit tous les moments qu’il juge inutiles, et qu’il élude savamment. Ainsi entre une partie de son enfance et son arrivée à Long Kesh, c’est le trou noir. Il est prisonnier, mais le lecteur doit le constater, et ne pas se poser de questions sur le pourquoi et le comment. De même entre sa libération et son emploi dans le casino clandestin, rideau. Tout juste si au détour d’une phrase on apprend qu’il est marié et qu’il a trois enfants à l’époque où il devient libraire. D’ailleurs cette partie ne renvoie plus à Dortmunder mais à Bernie Rhodenbarr, le héros de Lawrence Block, qui cumule les fonctions de libraire le jour et cambrioleur la nuit. Mais peut-être Sam Miller a-t-il l’intention de rédiger une suite, levant quelques voiles supplémentaires sur des épisodes cachés.

On the brinks reste une autobiographie, parfois dure, poignante, émouvante, parfois franchement irrésistible, et est une formidable leçon de courage. Sam Millar s’inscrit dans la longue lignée des auteurs écrivains, certains ayant eu comme lui la chance de pouvoir échapper à leur condition, d’autres moins tel Caryl Chessmann, auteur en prison de quatre témoignages traduits en France aux Presses de la Cité à la fin des années 50 : Cellule 2455 couloir de la mort, À travers les barreaux, Face à la justice, Fils de la haine, mais ceci est une autre histoire.


Voir les avis très intéressants de Pierre sur  Black Novel et de Claude sur  Action Suspense.


Sam MILLAR : On the brinks (On the brinks, the extended edition - 2009; traduction de Patrick Raynal). Editions Le Seuil, collection Seuil Policiers. 368 pages. 21,50€.

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commentaires

Norbert 12/05/2013 19:05

Sacré Oncle Paul !Oui, je suis bien évidemment d'accord avec toi, mais j'ai voulu commencer à noter quelques citations, et là ça me ralentit trop puisque, pour prendre cet exemple, le tout début du
5ème chapitre est incroyable. Il en dit lon même si c'est écrit le plus sèchement possible. Et si tu rajoutes quelques métaphores irrésistibles comme quand, dans la rue Lancaster, "les chevaux du
vitrier mangeaient, pissaient et chiaient à l'unisson. Ils ne s'arrêtaient jamais. Leurs vastes culs expulsaient en permanence des boulets de la taille d'un poing, hérissés de pailles non digérées
pointant comme des cactus brûlés. Des moineaux kamikazes passaient comme des flèches entre les jambes pour becqueter leurs déchets", et tant d'autres, je savoure. Mais je vais arrêter de noter,
sinon j'y suis encore dans un mois...

Oncle Paul 13/05/2013 14:40



Bonjour Norbert


Effectivement il y a quelques métaphores, dont celle que tu cites, qui ne peuvent laisser indifférent le lecteur. Mais je soupçonne, peut-être à tort, le traducteur Patrick Raynal d'avoir suggéré
à l'auteur ces quelques métaphores, car Raynal est spécialiste dans ses romans de ce style. Sinon, il m'arrive de noter des citations intéressantes, après coup, car comme je lis beaucoup dans le
lit, je corne simplement les pages pour récupérer ensuite les endroits qui me semblent intéressants.


Amitiés



Norbert 12/05/2013 16:24

J'ai entamé On The Brinks, et déjà les quatre premiers chapitres, juste après le prologue percutant, m'ont serré le coeur ! J'y retourne, mais à doses "modérées", tellement c'est bien écrit et
c'est fort, en plus...

Oncle Paul 12/05/2013 18:35



Bonjour Norbert


Je dirais même mieux : c'est très fort... mais ce n'est pas le genre de produit à déguster modérément et tu peux continuer à satiété.


Amicalement



sam millar 12/05/2013 11:46

Paul, merci!
Thank you for reviewing my memoir, On The Brinks, and for the kind words.
Merci.
Sam

Oncle Paul 12/05/2013 14:35



Thank's Sam


My english is not very well, but do you sure I like your history


Je ne suis pas doué en anglais mais j'ai beaucoup aimé votre livre et votre façon pudique de raconter cette histoire


Perhaps see you again


Thank you very much for the visit on this blog


Paul



Claude Le Nocher 11/05/2013 20:54

Salut Paul
Rien à ajouter à ta chronique, ni aux réactions de Bruno et de Pierre.
Ah, si ! Pour moi, c'est à ce jour le meilleur "polar" de l'année. Et je voterai pour lui en toutes occasions.
Amitiés.

Oncle Paul 12/05/2013 09:51



Bonjour Claude


D'accord avec toi, ou presque !


L'année n'est pas finie et je pressens d'autres bonnes surprises. Et comme il s'agit d'une autobiographie, ce titre pourrait aussi figurer dans le Prix Maurice Renaut de 813


Amitiés



Pierre FAVEROLLE 10/05/2013 10:42

Salut Paul, j'espère que tu auras comme moi la chance d'être en contact (par mail) avec l'auteur. Il te donnera ainsi des éclaircissements sur les zones d'ombre. Un roman extraordinaire pour moi,
très dur dans sa première partie, très divertissant dans sa deuxième. Incroyable mais vrai ! Amitiés

Oncle Paul 10/05/2013 14:30



Bonjour Pierre


Exactement, un livre en deux parties complémentaires et contradictoires dans la forme écrite. Dur et enlevé, poignant et humoristique, ce n'est pas incompatible...


Pouvoir correspondre avec Sam Millar, ce serait chouette, mais comme je ne pratique pas l'anglais...


Amitiés



La petite souris 10/05/2013 10:30

je termine " Qui?" de Jacques Expert et je me précipite sur celui ci !ca fait un moment que je piaffe dessus!! Des bouquins comme ca, je vais pas en croiser souvent ! pas question de louper le
coche! Amitiés

Oncle Paul 10/05/2013 14:28



Bonjour Bruno


Il est vrai que ce genre de livre n'est pas courant, heureusement, d'autant qu'il est bien écrit, avec de temps à autre une pointe de poésie. Pour moi, la première partie, celle qui décrit
l'univers carcéral, est la plus intéressante, car elle ne souffre d'aucune contestation, sur les sévices endurés par les prisonniers.


Amitiés



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  • : Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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