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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 14:27

On dirait qu'ça t'gêne de marcher dans la boue...

 

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Il n'y a guère de différence entre l'internat religieux où Paulin végète face à la vindicte de quelques condisciples, et la ferme familiale. Les récriminations et les punitions ne lui sont pas ménagées surtout de la part de sa mère, Denise, armée d'un nerf de bœuf dans une main et d'un chapelet dans l'autre. Quant à son père Maurice, il préfère regarder sa télésonyque achetée grâce aux subsides allouées par Bruxelles pour revendre son troupeau de vaches laitières ou s'enfermer dans les dépendances, occupé à démonter des objets qu'il ne sait pas remonter et qui ravi, tête sa bouteille de piquette cinq étoiles, celles qui sont consignées. Paulin tient un peu de lui d'ailleurs en ce sens.

Le seul plaisir que Paulin, treize ans ressent en revenant chez lui pour les vacances scolaires, c'est de savoir qu'il va retrouver Nana, Nadège Delambre pour l'état-civil. Nana, guère plus âgée que lui, est elle aussi placée en institution, mais elle rentre toutes les fins de semaine. Elle ne parle plus depuis quelques années, un ressort est cassé dans sa tête, elle passe de la joie la plus sincère à la colère la plus virulente comme on retourne une crêpe, mais entre les deux gamins c'est fusionnel. Ses parents, surtout sa mère Josiane, sont toujours entre deux alcools, de prune de préférence.

Le petit hameau de Treunouille, en Haute-Vienne à la limite de la Creuse, se meurt. Quelques fermes délaissées, qui peu à peu tombent en ruine. Par exemple chez les parents de Nana, la cour n'est qu'un vaste marécage d'eau croupie et de rigoles de purin s'échappant d'une fosse à lisier proche. Seule celle des Bernier (pas la cour, la ferme !) est florissante, mais c'est une exception. Celle des Blanzac aussi, qui n'est plus qu'une résidence secondaire et que Gabriel, le fils de famille d'à peine dix-huit ans, investit de temps à autre avec sa 125 pétaradante en attendant d'avoir mieux. Il a du foin à vendre, pas celui de la campagne mais celui des villes, et il en consomme pour mieux prouver que ce n'est pas du trafiqué.

Gérard, le frère de Nana, un peu plus âgé qu'elle, est un fervent adepte des armes à feu. Il en est fier, surtout de son Mossberg. Une passion née lorsque Bertrand son frère aîné est revenu d'un voyage en Afghanistan. Depuis Gérard tire à la moindre occasion et sans but précis, sur des arbres, des pots de fleurs, histoire d'embêter son voisin, un parent du garde-champêtre, et il a même appris à se servir de ses fusils à Nana, qui se défend comme si elle était née avec une cible au bout des yeux, et à Paulin.

Cela commence à dégénérer lorsque Gérard apprend qu'un couple d'Allemands sillonne la région prêts à racheter une ferme. Les envahisseurs sont de nouveau là ! Toute son enfance a été baignée dans des récits de la Seconde Guerre Mondiale, et il entretient depuis une haine tenace et irraisonnée envers l'ennemi. Il est en colère, maniant sa faux (il avait promis aux Blanzac d'entretenir la cour, mais il n'a jamais eu le temps de couper les herbes) en maniant sa faux comme le spectre de la mort. Un soir, Sophie Bernier, guère plus vieille que Gérard, s'invite à une soirée fort arrosée chez Gabriel. Nana, Gérard, Paulin sont là et le pastis coule directement de la bouteille dans leurs gosiers plus quelques autres boissons alcoolisées qui leur tourneboulent les esprits. Et ne voilà-t-il pas que les frères Rouze se mettent en tête de rechercher Bernard pour une vague affaire d'argent.

Le début de la fin ou la fin du début, car Paulin, Nana et Gabriel doivent partir du hameau en empruntant une vieille Golf rouge, véhicule de circonstance vu le nombre de trous qu'ils laissent derrière eux. Ils n'ont qu'une envie, aller voir la mer. Seulement leurs cerveaux sont si encalminés qu'ils roulent à l'envers de la bonne direction. De toute façon, c'est inné chez eux, ils font tout à l'envers.

 

La première partie décrit et met en scène les personnages, les décors. Véritable roman rural, il montre les dérives de quelques protagonistes évoluant dans un milieu défavorisé, et dont la politique agricole fixée par Bruxelles s'avère plus une hégémonie économique que constructive. Des images fugaces de lectures anciennes traversent l'esprit sans que pour autant on les ait convoquées. Bizarrement j'ai pensé à La Jument verte de Marcel Aymé, à Goupi Mains-rouges de Pierre Véry, à La Terre d'Émile Zola, pour l'ambiance, l'atmosphère, les descriptions des personnages, de leurs actes et du décor. Pourtant il n'existe aucune corrélation entre ces romans et cette Herbe noire de Pierre Willi, dont le titre pourrait un hommage à Boris Vian, auteur de l'Herbe Rouge.

Puis dans la seconde partie, insensiblement quelques scènes du film Les Valseuses de Bertrand Blier avec Miou-Miou, Gérard Depardieu et Patrick Dewaere se sont imposées à mes rétines éblouies. Une longue pérégrination d'ados déboussolés, traqués, agissant parfois comme des automates, la rage chevillée au ventre et dans les neurones.

Il existe dans l'écriture de Pierre Willi, dans les dialogues, dans les descriptions des décors et des péripéties vécues par nos antihéros une force d'évocation très cinématographique. C'est peut-être ça le talent... Mais l'auteur va plus loin lorsqu'il dénonce Bruxelles et certaines pratiques nées de l'imagination de technocrates qui sans connaître leurs sujets se piquent de donner des avis, des conseils, de réglementer ce qui va bien pour mieux le démolir et pondre des lois aberrantes uniquement pour toucher des pots-de-vin (à chacun son alcool) de la part des grandes entreprises phytosanitaires et des semenciers fervents adeptes des OGM. Que voulez-vous, ils ont peut-être bac +5 ou bac +7 comme diplômes, mais leur QI ne dépasse pas 30.


Pierre WILLI : L'herbe noire. Editions Krakoen. parution le 01 janvier 2014. 268 pages. 14,80€.

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commentaires

P
Salut Paul, il me parait bien intéressant ce roman. je le note bien volontiers Amitiés
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O


Très intéressant mais je te laisse le plaisir de la découverte...


Amitiés



Z
Je suis en train de le lire
Répondre
O


Et j'espère que tu l'apprécie autant que je l'ai apprécié !



Présentation

  • : Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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