Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !

Publicité

Pierre BONDIL, traducteur : un entretien.

La première partie de cet entretien avait été publiée sur Mystère Jazz le 10 janvier 2010. Elle avait suscité bon nombre d’interrogations et surtout alimenté une polémique qui commençait à nuire à Pierre Bondil. Depuis les cartes ont été redistribuées, ce qui m’a incité à la republier enrichie d’autres questions de ma part et d’autres réponses sans concession de celle de Pierre Bondil.

 

bondil5.jpg

 


Combien de traductions as-tu effectuées depuis tes débuts ?

Je n’ai pas compté depuis un certain temps et le rythme a considérablement baissé en raison de l’enfer Hammett (j’ai notamment « perdu » un recueil de nouvelles de Charles Willeford chez Rivages et un auteur canadien, non policier, David Bergen, chez Albin Michel, à cause des retards accumulés sur la traduction des cinq romans pour le Quarto Gallimard), mais au total je dirais plus de 110 romans, une vingtaine de nouvelles, trois scénarios, un pilote de dessin animé, des interviews.

 

Sur quel(s) ouvrage(s) travailles-tu actuellement ?

Actuellement je travaille uniquement sur le prochain Jack Taylor de Ken Bruen, qui devrait s’appeler « En ce sanctuaire » et paraître en octobre dans la Série Noire chez Gallimard. Et j’envisage de baisser de rythme, les trois dernières années ont été très éprouvantes. Avant, je travaillais souvent sur deux ou trois romans « en parallèle ». Par exemple, avant de passer au deuxième jet d’un roman, j’entamais le premier jet d’un autre car survient presque toujours un moment où le traducteur commence à se fatiguer de l’histoire, des tics de l’écrivain... Un passage par un autre texte permet d’oublier un peu et d’avoir une meilleure vision globale quand on reprend le texte par la suite.

 

Choisis-tu tes auteurs ou est-ce à la demande d’éditeurs ?

Bruen est une demande de l’éditeur. La série était commencée, il y bondil2avait deux romans de traduits et des problèmes : le troisième texte était si bon (et les délais de remise qu’on m’a proposés si longs) que j’ai accepté avec enthousiasme de traduire « Le Martyre des Magdalènes ». Je poursuis la série, je suis d’ailleurs allé me ressourcer une semaine du côté de Galway à la fin du mois d’août. Pour Hillerman, Roger Martin (Editions Encre à l’époque) m’avait donné deux livres à lire en me laissant maître de la décision. J’ai très vite choisi. En général, l’éditeur me propose quelque chose et j’accepte ou non. Cela dépend des délais de remise, du plaisir que j’ai à lire le livre et du cadre dans lequel il s’inscrit. Je ne ferais pas de bon travail par exemple sur un livre qui détaille à longueur de pages des arnaques financières ou des expériences liées à la drogue, deux domaines que je ne maîtrise vraiment pas et qui ne m’intéressent pas. L’important (et certains directeurs de collection le savent très bien) c’est que le traducteur aime le livre sur lequel il travaille. Si en plus le traducteur peut se permettre de refuser un texte qu’il n’aime pas et s’en voir proposer un autre par le même éditeur, et si par ailleurs il peut faire ça tout en continuant de payer son loyer, tout le monde est dans la meilleure configuration possible. C’est assez rare, hélas. J’ai personnellement beaucoup de chance à cet égard.

 

As-tu proposé des auteurs que tu avais découverts à des éditeurs ?

Il m’arrive de proposer des auteurs mais un seul titre a été publié, chez Rivages, « Il faut tuer Suki Flood » de Robert Leininger, et ce n’est pas moi qui l’ai traduit, ce qui était entendu dès le départ. Sinon, il m’arrive de lire pour aider un directeur de collection à faire son choix, mais là encore, en fin de compte, c’est lui qui décide et ce n’est pas forcément moi qui traduirai le livre (Jim Nisbet, par exemple).

 

Te renseignes-tu sur l’univers familial, social des auteurs avant de les traduire surtout si tu les découvre ?

Je ne me renseigne pas du tout sur l’auteur quand on me propose un de ses livres. Bien sûr, souvent, je sais des choses, pas seulement quand il s’agit de Conan Doyle ou de Jim Thompson (en passant par George Catlin ou J.J. Audubon pour sortir du polar), ce qui m’importe, c’est mon plaisir de lecteur, l’impression que j’en retire (oui, ça je suis capable, non ça je ne pourrais pas le faire bien), la façon dont l’auteur m’apparaît à travers son livre : déjà, il faut que je sente, derrière le texte, quelqu’un qui a quelque chose à dire, pas l’écrivaillon qui peut débiter n’importe quel roman sur n’importe quel sujet sans jamais dépasser le niveau de la distraction, ce que certains appellent, à juste titre, des pisseurs d’encre. Ni l’écrivain dont je vais avoir l’impression qu’il défend des thèses qui me hérissent. Par la suite, et souvent par échange épistolaire avec l’auteur (par mails désormais), j’en apprends davantage, mais avant tout pour résoudre des problèmes rencontrés sur le texte (civilisation, interprétations multiples etc.).

 

bondil3Je suppose que parmi tes traductions tu as des auteurs et des livres préférés ?

Des préférés, oui, bien sûr : Tony Hillerman, Charles Willeford, Jim Thompson, Christopher Cook, William Riley Burnett... plein d’autres puisqu’en général j’ai la chance de pouvoir travailler sur des textes qui me plaisent. « Le Camp des vainqueurs » de l’Australien Peter Corris (Rivages) est un livre magnifique. « Même la vue la plus perçante » de Louis Owens (d’origine en partie amérindienne) et les romans (non policiers) de David Bergen (écrivain canadien), deux auteurs publiés chez Albin Michel, sont également formidables.

 

Quel auteur ou livre que tu aurais aimé traduire et qui pour une raison ou une autre n’est pas passé entre tes mains ?

Des auteurs que je n’ai pu traduire, il y en a des tas aussi, et pas seulement dans le domaine « policier ». Mais disons Fredric Brown, Ross MacDonald, Margaret Millar, le Cain du « facteur sonne toujours deux fois », les livres de Charles Willeford que je n’ai pu faire, Ted Lewis. Une anecdote à ce sujet. Jean-Paul Gratias devait traduire un Ted Lewis et était débordé de travail. J’avais un créneau, je lui ai proposé de le remplacer. Il a accepté, François Guérif a accepté et, fou de joie, je me suis lancé dans la traduction de « Billy Rags ». Heureusement, je commence souvent avant d’avoir signé le contrat. Surtout chez Rivages où je suis en confiance. J’ai bien fait. Au bout de deux pages, j’ai compris que ce texte n’était pas pour moi, que probablement l’argot des prisons britanniques et le ton adopté par Lewis ne me convenaient pas. C’est finalement Mathilde Martin qui a traduit ce livre. Je pense que « Sévices », du même auteur, m’aurait au contraire très bien convenu. Je ne le saurai, hélas, jamais. J’aurais aussi aimé traduire le plus beau des « polars » du sud-africain Wessel Ebersohn, « La Nuit divisée ». Et beaucoup d’autres...

 

Combien de temps te faut-il pour effectuer une traduction ? Lorsque c’est terminé, tu te relis, tu reprends l’original, ou tu remets directement ton texte à l’éditeur ?

Le temps qu’il faut pour une traduction dépend bien sûr du nombre de caractères dans le livre, de sa difficulté (contexte de l’histoire, dialogues, recherches nécessaires)... tout livre a ses difficultés. Si le romancier a un style, il faut essayer de le rendre. Si l’écrivain n’en a pas et si on traduit tel quel, même sans faire du mot à mot, le texte ne tient pas, il n’y a pas de colonne vertébrale. Ça dépend aussi des activités professionnelles, familiales etc que l’on a par ailleurs. La meilleure façon de répondre est de dire que de toute façon, ce texte, je le lis au moins huit fois. Une première fois avant d’accepter de traduire. Une deuxième en faisant le premier jet, au kilomètre, très mal (on peut compter une fois de plus, même, car la plupart du temps on a l’œil sur l’écran et on suit ce que l’on « écrit »). Une troisième et une quatrième (premier jet imprimé) en relisant tout le roman en parallèle en anglais et en français pour débusquer les contre sens, les erreurs d’inattention, de fatigue, les mots oubliés ou les phrases sautées etc. Une cinquième pour la relecture globale du deuxième jet imprimé intégrant tout ce qui a été modifié dans le jet antérieur. Une sixième et dernière pour un texte pas trop dur, avec de nouvelles modifications. Une septième si le style est particulièrement difficile à rendre ou s’il n’y a pas encore assez de cohésion, si la lecture heurte. Après, le texte peut être rendu. Selon l’éditeur, il restera une relecture (la huitième, donc) d’épreuves, pour peaufiner si besoin est et prendre connaissance des modifications incorporées par des tiers, directeur de collection lui-même ou relecteurs extérieurs suivant les cas, parfois les deux. (Quand ces modifications vous sont communiquées directement lors d’une séance de travail, ce qui est trop rare, il n’y a généralement qu’une relecture d’épreuves). Après cette nouvelle remise du texte, il peut y avoir une deuxième relecture d’épreuves (j’insiste pour la faire, certains de mes collègues ne la demandent jamais) pour m’assurer que tout est impeccable, qu’il ne reste plus de typos, de répétitions non stylistiques, d’ajouts qui ne vont pas dans le bon sens etc. : c’est la dernière.

 

As-tu eu des livres sur lesquels tu achoppais pour la traduction ?bondil6.jpg

Des livres pour lesquels la traduction pose des problèmes particuliers ? Comme je l’ai dit il y a toujours des problèmes, généralement rien d’insurmontable, et j’ai relaté l’anecdote concernant « Billy Rags » de Ted Lewis. A lecture, même avec de l’expérience, on ne voit pas toujours les problèmes. Parfois on s’en invente là où il n’y en a pas : je pourrais citer l’exemple récent d’une « grande spécialiste de Hammett » me disant que la traduction de « La Clé de verre » allait être très difficile à cause de l’usage du « pig latin » (une sorte d’argot voisin du verlan) très fréquent dans le roman. En dépit de ses plus de vingt ans de travail sur l’auteur, c’est moi qui lui ai révélé, en décembre 2007, qu’il n’y avait en fait qu’un seul mot de « pig latin » dans tout le texte et qu’en plus il était transparent (comme quoi un « grand spécialiste » d’un auteur peut encore, au début du XXIème siècle, être un piètre spécialiste de son œuvre en langue originale). Je pourrais dire aussi, par exemple, que les romans (très longs) de Thomas Kelly me posent toujours beaucoup de problèmes à cause de son style et de son vocabulaire qui ne peuvent pas avoir de correspondance directe en français, cela ferait sur-écrit, très lourd, et est vraisemblablement dû au passé d’autodidacte de l’écrivain. J’y passe donc un temps infini pour décider de la manière dont il convient de s’y prendre sans gommer son travail et sans édulcorer le contenu. Je pourrais aussi à nouveau mentionner les cinq romans de Hammett qui viennent de paraître en Quarto chez Gallimard. L’éditeur ayant refusé les traductions des trois premiers romans quand ils lui ont été rendus, il a fallu tout reprendre et cela a conduit à une véritable épreuve de force entre les deux traducteurs qui défendaient deux conceptions différentes. Je peux dire qu’à l’arrivée, je suis satisfait du texte définitif à presque 100%. Mais j’ai dû batailler ferme pour imposer ma lecture de l’œuvre et du style de Dash, et cela m’a valu de nombreuses inimitiés dans le « petit » monde du polar où les langues s’activent vite, pas toujours en connaissance de cause et parfois de façon mensongère ou calomnieuse. Tous les documents concernant cette très désagréable expérience ont été déposés à la bibliothèque nationale et pourront incessamment être consultés rue de Richelieu à Paris, au département des manuscrits, dès qu’ils seront annoncés en ligne sur le site http://archivesetmanuscrits@bnf.fr. A cet égard, je suis heureux de faire figure de pionnier, ayant eu la chance de proposer ce dépôt au bon moment : notre bibliothèque nationale souhaite développer son fonds concernant la traduction moderne et ce, dans toutes les langues. S’il y a, parmi tes lecteurs, des traducteurs possédant des archives, je peux leur indiquer à quelle porte sonner...

 

Ta réponse concernant les traductions de Dash a aiguisé mon appétit. Pourrais-tu nous en dire plus ? Un directeur de collection qui refuse une traduction le fait selon quels critères ?

Pour la traduction des 5 romans de Hammett en Quarto chez Gallimard, un contrat s'étalant sur deux ans et demi (et il a fallu un avenant au contrat pour rajouter du temps puisque l'éditeur jugeait la qualité du travail insuffisante), il est devenu évident 1° que les deux traducteurs avaient des notions du travail à effectuer et des textes eux-mêmes qui étaient différentes au point de devenir inconciliables. 2° L'éditeur a refusé le travail, à juste titre, car la première traduction rendue s'éloignait trop du style de Hammett (le fameux tempo dont certains se gargarisent et ne parviennent pas à le rendre en français, rajoutant des relatifs où il n'y en a pas et en en enlevant là où il y en a, ce n'est qu'un exemple) et parce qu'elle n'avait pas, en français, la tenue nécessaire. L'éditeur a fait preuve d'un désir d'excellence qu'aucun lecteur ne lui reprochera. 3° L'autre traductrice n'ayant pas les compétences nécessaires pour se remettre en cause et s'adapter à la demande de l'éditeur, à compter du mois de juin 2008 et pendant les seize derniers mois de ce travail, j'ai pris unilatéralement la direction des opérations, imposé mon analyse et mes conceptions de traducteur de telle sorte que je peux revendiquer les choix stylistiques et lexicaux que critiques et lecteurs semblent trouver à leur goût. Les documents déposés à la BN sont la preuve de ce que j'avance.

 

bondil4Les auteurs que tu traduits sont d'origine anglo-saxonne, mais de nationalités différentes : Anglais ou plutôt Britanniques, Américains, Australiens. Leurs langues si elles proviennent d'une même source ont muté depuis des décennies. N'est-il pas trop difficile d'appréhender leurs subtilités ?

La langue est différente suivant les pays, c'est vrai, mais il existe des dictionnaires australiens (je n'en avais pas au début, je suis allé en consulter à la bibliothèque du centre culturel australien) etc... Et quand des doutes persistent, j'écris à l'auteur (Peter Corris, David Bergen, Ken Bruen). Le seul à qui je n'ai pas écrit est Wessel Ebersohn car je n'ai jamais réussi à avoir son adresse (mais je n'ai pas souvenir d'avoir rencontré d'insurmontables problèmes). Néanmoins, et pour en revenir à l'anecdote relatée concernant Ted Lewis, j'avais probablement trop travaillé sur des auteurs américains pour pouvoir me plonger dans la langue britannique en milieu carcéral...

 

Tu as traduit des romans policiers, des romans, disons généralistes, mais la science-fiction et le fantastique t'ont-ils un jour titillé ou es-tu réfractaire à ce genre littéraire ?

Si je n'ai jamais traduit de romans de science-fiction ou de romans fantastiques ce n'est nullement que je sois réfractaire au genre : question de temps, surtout, je dirais. J'ai toujours eu du travail prévu après le travail en cours et je suis allé vers ce que je préfère (littérature policière, littérature amérindienne aussi), mais si l'on m'avait proposé une traduction ou une retraduction de "Flow My Tears, the Policeman Said" de Philip K. Dick, ou de "Player Piano" de Kurt Vonnegut Jr, je ne crois pas que j'aurais refusé. J'ai aussi lu pas mal de fantastique/science fiction classique style William Hope Hodgson ou John Wyndham. Et je reste ébahi (là, je n'aurais même pas essayé, trop dur pour moi) devant la pure splendeur, en anglais, du texte de H.G. Wells "War of the Worlds".

 

N'as-tu jamais eu envie d'écrire ton propre livre ? Est-ce la bondil8peur d'écrire inconsciemment  des situations que tu aurais traduites ?

Si, j'ai écrit cinq romans (policiers) au début des années 80 (dont l'un fut finaliste du prix Fayard Noir Télérama en 1982). Mais ils devaient être si mauvais que nul éditeur n'en a voulu. 3 ou 4 nouvelles (dont une primée à Sorgues) et un livre pour enfants, en 2000, sur lequel beaucoup de gens m'ont complimenté mais que personne n'a voulu éditer. Je ne peux pas dire que je sois venu à la traduction par déception puisque j'ai commencé à traduire avant d'achever le premier de ces textes. Et sans me prendre pour l'un des meilleurs traducteurs, loin de là, je pense que je fais du meilleur travail en traduction que je ne pourrais jamais en faire en tant qu'écrivain. Néanmoins, le fait d'avoir essayé, de savoir ce que c'est que la page à noircir, l'histoire à construire, les personnages à faire vivre, les dialogues à rendre naturels, et d'être confronté à tous les choix qui font le métier d'écrivain, tout cela aide à comprendre le travail qu'il y a derrière les textes que l'on traduit et à les respecter. L'un de mes défauts de traducteur serait peut-être de trop les respecter.

 

Cet entretien a été réalisé en janvier 2010 et publié dans Mystère Jazz, ce qui eut pour conséquence de hérisser certaines personnes. Tu as même été prié de quitter l’association 813. Depuis, le temps a passé et tu reviens au bercail.

Comment as-tu « apprécié » cette mise à l’écart ?

En fait, je ne comprenais pas comment une personne qui avait des responsabilités dans l’association pouvait calomnier un membre de ladite association. J’ai donc envoyé par courriel, à chacun des membres du bureau (vice-présidente y compris, dans mon souvenir), ma lettre de démission explicitant la situation et stipulant que je souhaitais voir cette lettre de démission publiée dans la revue. J’ai eu droit à une fin de non recevoir unanime qui m’a fait l’effet d’une remontrance adressée à un gosse de sixième qui a commis un impair.

 

Cela a-t-il entaché pendant un certain temps ta profession de traducteur, t’es-tu senti rejeté par le milieu ?

bondil7Dans la mesure où les propos diffamatoires tenus contre moi ont été abondamment déversés dans les oreilles d’écrivains, de journalistes, d’éditeurs, d’attachées de presse, de traducteurs, d’organisateurs de manifestations policières, d’amis amateurs du genre policier, etc... j’ai subi un grave préjudice professionnel et financier, c’est évident. Le retard pris par le travail sur Hammett m’avait déjà fait perdre des traductions auxquelles je tenais chez Albin Michel et Rivages. Pour le reste, il me suffira de dire que depuis l’enfer Hammett et les calomnies qui l’ont suivi pendant un temps difficile à déterminer, je n’ai plus été sollicité pour la moindre traduction chez Gallimard alors que presque tout le travail concernant Hammett avait reposé sur moi et que, à l’époque, je traduisais un roman par an en Série Noire. Cherchez l’erreur.

Rejeté par le milieu, oui. Je me souviens du vernissage de l’expo Hammett à la Bilipo où nombre d’amis et de connaissances ont refusé de me regarder ou m’ont vaguement serré la main sans m’adresser la parole. J’en ai « agressé » quelques-uns (tous des garçons) en leur demandant les raisons de cette attitude, mais visiblement ils ne voulaient pas parler ou m’ont répondu qu’ils attendraient que la justice ait rendu son verdict. Ils attendent toujours, ce qui leur a peut-être fait prendre conscience qu’il ne fallait pas prêter foi à tout ce qu’on leur racontait. J’avoue n’avoir même pas essayé, auprès des filles, d’abord parce que j’ignorais encore l’ampleur du venin répandu, ensuite parce que, comme elles étaient généralement des amies de la blanche colombe, j’étais obligatoirement le vilain monsieur.

Enfin, faut-il y voir un hasard si je n’ai pas été convié à un seul festival depuis trois ans ?

J’ajoute que pour la sortie du Quarto Hammett, alors qu’il y a eu un grand nombre d’articles, d’interviews, de radios, d’invitations à paraître et à s’exprimer, j’ai en tout et pour tout participé à une seule émission de radio sur France Culture. Si Gallimard avait pratiqué une telle discrimination à l’époque, ç’aurait été au détriment de celle qui assurait la promotion de l’exposition Hammett dont elle était commissaire et de « Témoignages » paru chez Allia. Cherchez à qui le « crime » profite ! J’oubliais qu’il y a eu aussi une interview à laquelle j’ai été convié, c’est vrai, mais j’ai refusé car j’aurais été en mauvaise compagnie.

Isolé, rejeté, ne disposant d’aucune plate-forme pour dénoncer les calomnies, ma seule possibilité de m’exprimer est venue des demandes d’interviews sur internet, à commencer par la tienne, Paul, que tu as eu le courage de maintenir en dépit des pressions, alors que cette même interview a été rapidement supprimée de Bibliosurf après les mêmes pressions émanant de madame la désormais ex-vice-présidente de 813. Vous avez dit censure ?

Je me suis ensuite bagarré pour intervenir sur le forum d’Arrêt sur Images. Elle y avait été conviée, moi pas, pour participer à une émission en partie consacrée au Quarto Hammett. Avait-elle profité de ses accointances journalistiques ruequatrevingtneuvièmes ? Peu importe, grâce à Judith Henry et surtout à Daniel Scheidermann, mon intervention a par la suite été publiée (www.arretsurimages.net/forum/read.php?5,1051147,1051157, entrée du 01/04/2010).

Enfin, l’aide de la Bibliothèque Nationale a été décisive, et j’ai depuis complété les dépôts, pas uniquement liés à cette lamentable affaire, mais comprenant toute ma correspondance avec les écrivains que j’ai traduits (correspondance qu’on ne peut consulter dans l’immédiat pour des raisons légales, toutes les personnes concernées devant donner leur accord. Seule la correspondance avec Christopher Cook est consultable) et je vais prochainement déposer les étapes successives de la traduction de L’Échappée. Mais j’empiète sur ta question suivante.

 

Tu as retraduit récemment des ouvrages de Jim Thompson dont L’assassin qui est en moi et L’échappée pour les éditions Rivages. Je sais que François Guérif est très pointilleux et ne veut que des traductions intégrales. Tu as travaillé d’après quels documents ?

La nouvelle traduction intégrale de L’assassin qui est en moi est due au talentueux Jean-Paul Gratias. Nous avons tous les deux travaillé sur les textes d’origine en v.o. comme cela se passe normalement. Pour ma part, je n’ai pas regardé le texte de la traduction Gallimard avant d’avoir achevé et rendu mon travail. Ensuite, à la demande de la maison d’édition, j’ai établi un document recensant les coupes, les ajouts de tous ordres, les contre-sens, les fautes de ton et... les coquilles (clin d’œil à Jean-Paul). J’ai visionné deux fois le film de Peckinpah (Le Guet-apens), le début de L’inconnu du Nord Express et la séquence du train dans Assurance sur la mort car j’avais un problème de billets et de contrôleur dans les trains américains au milieu des années cinquante. Je me suis aussi largement ouvert de ce problème sur internet en contactant des compagnies de chemin de fer, des cheminots retraités etc., de même que j’ai contacté des fanas d’armes à feu qui m’ont répondu et éclairé avec beaucoup de sagacité et d’efficacité.

 

N’ayant pas lu ces deux romans dans leur nouvelle traduction, pourrais-tu me préciser si tu as gardé des expressions argotiques de l’époque. Car je vois mal un protagoniste s’exprimer avec des mots tels que Chelou, meuf, keuf… alors que l’action se déroule dans les années 50.

L’une des grandes surprises, quand on reprend les textes anciens bondil9(Hammett, Thompson, Burnett), c’est qu’il y a peu d’argot, davantage une langue familière, un ton, une volonté de faire s’exprimer les personnages comme ils s’exprimeraient dans la rue. En tout cas rien de semblable à l’argot parigot/série noire plaqué sur les textes. Chez Hammett, aucun terme ou juron de type religieux ou sexuel (je voudrais bien savoir dans combien de thèses et sous la plume de quels exégètes ce fait est signalé ?). Mais il y a une énorme grossièreté dans L’Introuvable, laquelle aurait été impossible quatre ans plus tôt aux États-Unis ce qui témoigne du travail de sape livré par Hammett et ses collègues contre les censures. Dans L’Échappée, le vocabulaire est incroyablement riche, d’une grande précision, d’origine germanique comme latine, la teneur stylistique de haute volée (lorsqu’il parle de ce qu’est la fuite, notamment). À ma connaissance, c’est Burnett qui a mis le plus de pig latin (deux mots dans la même phrase) dans Dark Hazard. De toute façon, et c’est cela qui importe, si l’on veut respecter le texte d’origine, on en respecte la langue. Dans les 5 romans de Hammett retraduits pour Quarto, il n’y a pas un seul terme français postérieur à la date de parution des romans aux États-Unis.

Tous les livres « vieillissent » (les lecteurs aussi, nous en sommes la preuve), ceux dans lesquels il y a de l’argot plus encore que les autres. Les lecteurs américains d’hier ne comprenaient déjà plus l’argot des années cinquante, et nous ne comprenons pas forcément celui d’aujourd’hui qui sera oublié demain. Si l’on veut éviter qu’un livre vieillisse trop vite, il faut choisir des termes argotiques qui ont perduré, qui existaient à l’époque de la parution des livres et qui sont encore identifiables comme de l’argot et compréhensibles. Et jouer sur les incorrections dans le langage oral au lieu de le saupoudrer d’imparfaits du subjonctif, d’interro-négatives irréprochables ou de passés simples qui paraissaient déjà désuets au début du XXème siècle. Sauf, bien sûr, quand un des personnages entend un mot d’argot qu’il ne comprend pas.

 

Des romans signés San-Antonio parus au début des années 50 ont été adaptés par l’auteur lors de rééditions. Par exemple, la 2CV était supprimée au profit d’un véhicule plus récent, et autres détails. Un traducteur peut-il se permettre ce tour de passe-passe alors que l’auteur est libre de le faire ?

Je suis heureux que Simenon n’ait pas atténué la portée sociologique de son œuvre par de tels tours de passe-passe.

Un traducteur peut tout se permettre s’il n’a pas d’éthique professionnelle, si l’éditeur lui demande de le faire et qu’il ne peut refuser car il doit manger, ou si nul ne lit attentivement son travail. Un mauvais traducteur rajoutera des autoroutes là où il n’y en a pas en se méprenant sur le sens du mot « highway ». Mais il ne le fera pas sciemment. Il ajoutera un étage à toutes les maisons et tous les immeubles des États-Unis pour la même raison, il y fera galoper des daims, voler des merles, pousser des cyprès ou encore, ça s’est vu ou ça a failli se voir, fera manger à son détective privé un hamburger en lieu et place d’un sandwich au rosbif froid.

Chacun son école. Pour moi, le traducteur n’a pas de liberté, il n’a que des fidélités. Sinon, il ne faut pas inscrire roman « traduit par » mais « roman adapté par » ce qui n’est pas du tout la même chose.

Certains traducteurs sont aussi adeptes de tours de passe-passe d’une probité confondante. Prenons l’exemple (toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé ne saurait être prise pour une coïncidence) de Madame A, auteure de la traduction bilingue d’une nouvelle de monsieur H. Monsieur B, lui aussi traducteur, s’élève contre la piètre qualité de cette traduction et signale quatre contre-sens commis en deux pages. Quelques temps plus tard, la même madame A édite la totalité des nouvelles de monsieur H. Or, dans ce volume, ne figure pas la nouvelle incriminée (si j’ose dire) par monsieur B. Ici, nous pouvons sortir de quelque chapeau un détective privé que nous appellerons monsieur S, et qui découvrira cette même nouvelle, traduite par un certain monsieur C, d’où auront disparu les quatre contre-sens signalés par monsieur B, mais hélas pas tous les autres, et qui portera un titre différent déjà utilisé pour une traduction de la même nouvelle parue des années auparavant. Meurtres à Chinatown redevient Crime en jaune. Circulez, il n’y a rien à voir. Bien sûr, il n’est pas interdit de conclure à la fois à un trop discret aveu d’incompétence et à la confirmation des propos tenus par monsieur B.

 

Pour quels auteurs vont ta préférence de traducteur et de lecteur ?

Je n’ai jamais traduit un roman que je n’aimais pas, sauf peut-être pour rendre service à un éditeur dans un échange de bons procédés, un renvoi d’ascenseur.

Alors, pour reprendre la liste citée plus haut, Tony Hillerman, William Riley Burnett, Jim Thompson, Charles Willeford, Chistopher Cook, Donald Westlake, Elmore Leonard ou Louis Owens ont été et sont encore, pour certains d’entre eux, des compagnons privilégiés.

Chez ceux que j’aurais voulu traduire, les noms déjà cités plus haut arriveraient en très bonne place. Après en avoir lu neuf, je tempère ce que j’avais dit sur Margaret Millar : uniquement certains romans de la fin, surtout Beyond this Point are Monsters, mais aussi Ask for me Tomorrow, voire Spider Webs (un bon roman de prétoire, intéressant, intelligent, et par moments humoristique). Pour parler d’autres langues, j’ai adoré sept des dix Sjöwall et Wahloo retravaillés par Rivages, aimé énormément les quatre Duca Lamberti de Scerbanenco, lu un Ramon Diaz-Eterovic avec grand plaisir (Les Sept Chats de Simenon), et été passionné par la description de la Chine dans certains des Qiu Xiaolong (Mort d’une héroïne rouge, Visa pour Shanghai). Chez nous, un faible pour Pascal Garnier et Marcus Malte, pour Fred Vargas, même si je n’ai pas lu les derniers, et Dominique Manotti. Beaucoup d’admiration pour L’Homme aux lèvres de saphir d’Hervé Le Corre.

Deux auteurs encore que je classerais un peu à part : William Bayer parce que c’est le seul que je parviens à lire en français sans que l’intérêt en souffre, bravo donc aussi aux traducteurs et traductrices car ils n’y sont sûrement pas étrangers.

Enfin, l’australien Peter Temple pour son roman Truth (Vérité, dont je n’ai lu que la v.o.) qui pour moi est un chef d’œuvre d’une profonde humanité et d’une très grande complexité, un très grand roman. J’aurais à la fois aimé le traduire et redouté de n’être pas assez bon pour y parvenir. Donc aimé ou détesté. Belle ambivalence finale, mon cher Paul.

 

 bondil1

 

Merci infiniment, Paul, de cette invitation. Toutes mes excuses pour avoir été aussi bavard dans mes réponses. Te voilà contraint de te livrer à un travail éditorial ! Les traducteurs sont gens qui œuvrent en solitaire dans l’ombre (il faut se méfier de ceux dont on entend trop parler, leur réputation est plus importante pour eux que les auteurs qu’ils traduisent) et quand ils ont l’occasion de parler du métier, ils sont souvent intarissables.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
S
Bonjour<br /> Juste pour dire que j'ai ABSOLUMENT adoré Dark Hazard, que personne ne connait et ça m'a fait un coup au cœur de revoir là sa couverture. Il n'est même pas sur Lecture/Ecriture. Je vais le relire encore un coup et le mettre
Répondre
O
Moi aussi j'avais beaucoup aimé Dark Hasard et je sens que je vais le relire moi-aussi, quand j'aurai le temps... Mais il y d'autres bons titres chez cette défunte maison d'édition !
B
Bonjour Paul, je découvre aujourd'hui seulement, grâce à un message de Pierre Bondil sur la liste, cette interview qui m'a paru très intéressante. Bravo pour avoir eu le courage de maintenir cet article malgré les pressions diverses.Certaine personne à laquelle il est fait allusion a depuis quitté 813 mais je n'ai jamais regardé Pierre Bondil de travers !
Répondre
B
Nous ne citrons pas la (nommons la) fouteuse de m*** qui fort heureusement a quitté l'association 813, et TPS, et tcétéra, mais elle a fait pas mal de mal autour d'elle. Bonne nuit l'ami. Oublions la.
O
Bonjour Boris<br /> Il n'est pas trop tard pour découvrir des articles que j'ose espérer intéressant. Il avait été mis sur Mystère Jazz, ce qui m'avait attiré les foudres de certaine personne avec intimidation à la clé. Et je me suis donc fait un petit plaisir en le remettant sur ce blog, légèrement amélioré et complété. Je n'aime pas les intimidations et pressions de tout ordre, et le reste m'importe peu. C'était le travail du traducteur qui me semblait important. <br /> Amitiés
B
Bonjour, merci infiniment pour cet éclairage ô combien précieux, sur ce métier de l'ombre, si méconnu, qui nous permet, nous, humbles lecteurs, de débarquer sans crier gare sur les rives de<br /> l'autre, de l'étranger, de l'inconnu. Bref, du différent de nous z'ôt ;-)<br /> Mains de fer dans des gants de velours. De vrais équilibristes.<br /> Chapeau l'artiste.<br /> Mais fi d'loup, o vivons ben dans un monde étrange tout d'même... Imho !
Répondre
O
<br /> <br /> Bonjour blʌdʒən<br /> <br /> <br /> Ne parlant que la langue de Molière, et encore, je ne peux juger du travail d'un traducteur, mais il me semblait intéressant de pouvoir donner la parole à l'un d'eux, sans langue de bois<br /> <br /> <br /> Amicalement<br /> <br /> <br /> <br />
S
Bonjour Paul (et Pierre).<br /> Lors de la parution de la première version de cet entretien, j'ai glissé un commentaire sur "la solitude du traducteur de fond". Je ne pensais pas si bien dire...<br /> Amitiés.
Répondre
O
<br /> <br /> Bonjour Serge<br /> <br /> <br /> Il est vrai et cela est confirmé. Il me semblait bon de remettre cet échange et de le prolonger, car les traducteurs sont souvent les oubliés de la littérature.<br /> <br /> <br /> Amitiés<br /> <br /> <br /> <br />