Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
et avec tous les autres...
Un appel téléphonique, des nouvelles de Judith et des enfants, tout va bien ils rentrent bientôt de leur voyage, tu peux reprendre ta petite occupation, regarder la télévision en attendant que la petite famille débarque, sauf que tu es dérangé par des coups frappés à la porte, deux policiers qui te demandent si Judith était ta femme et qui t’annoncent qu’elle s’est plantée dans un virage, tout le monde est mort, alors tu pars en vrille, tu te retrouves déboussolé, ton frère, ton ami Sylvain t’aident pour les démarches, te soutiennent, tu vas voir les petits corps à la maison funéraire, te recueillir peut-être, mais tu craques, tu rentres, tu pleures, ne t’occupes plus de ton magasin de sport, ne te laves plus, ne rases plus, que les autres éventuellement, tu divagues dans les rues, te comportes comme l’affreux Mister Bean dans le métro, pendant que les parents s’embrassent ne surveillant plus le landau du gamin, landau que tu pousses sur les quais alors que la rame démarre, cris des géniteurs, affolement, panique, descendre à la prochaine station et reprendre le train en sens inverse, alors que toi tu fais comme si de rien n’était, entres dans un bar, enfiles les bières les unes après les autres, remarques une jeune femme qui te dévisage, sourire un peu perdu, vous faites un peu connaissance, elle s’appelle Mélanie et elle aussi possède un lourd passé dont elle ne veut pas te parler, tu désertes ton appartement, oublies ta famille proche, tes amis, même Sylvain, et tu erres, entres dans un magasin, achètes des DVD que tu empiles dans un grand sac, puis tu les jettes du haut d’un pont sur les voitures qui passent, les boitiers s’écrasent sur la route, sur les toits des véhicules, mais cela n’apaise pas ta fureur, la neige tombe, tu prends ta voiture et tu continues ton périple à l’aveugle, prends un appartement dans le même immeuble que Mélanie, ton courroux te fais perdre la notion de la vie quotidienne, Mélanie t’emmènes chez une association qui retape une maison qui a brûlé, ils sont plusieurs à repeindre, à refaire les boiseries, le prêtre qui dirige ce collectif de bénévoles est un vieux monsieur qui te propose de les aider, une thérapie qui devrait te permettre de te reconstruire, mais tu refuses tu continues à divaguer et à t’enfoncer encore un peu plus, aspiré comme dans un grand tourbillon qui te brasse, te fait perdre la tête, et tu bois, bières sur bières jusqu’au moment où tu dérailles complètement, n’es plus capable de te gérer et commets l’irréparable…
Je n’ai pas l’habitude d’interpeller ainsi le visiteur, mais j’ai essayé de rendre le ton, la forme, le style de Patrick Senécal dans ce court roman qui décrit la déchéance d’un homme complètement désorienté, déstabilisé en apprenant la mort de sa femme et de ses deux enfants. Pris dans un engrenage infernal le « héros » de cette histoire forte, dense et intense, s’enfonce peu à peu dans le marécage de la dépression, ne se contrôle plus. Le narrateur s’adresse au lecteur comme si celui-ci était ce quidam qui subit ces tribulations qui vont le conduire en enfer. Un exercice de style qui ne déroute même pas tellement on est pris aux tripes, on ne fait plus attention que l’auteur te confie le premier rôle, on est partie prenante et l’on se demande comment vont se terminer nos pérégrinations dans la blancheur de la ville de Montréal, blancheur qui tranche avec la noirceur de l’ouvrage.
Patrick SENECAL : Contre Dieu. Collection Coups de Tête n°39. Editions Coups de Tête. 2010. 128 pages. 11€.