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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 08:46

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Maurice Gouiran dépoussière l’Histoire de la fin du XXème siècle, il réactive la mémoire collective défaillante, défaillance savamment entretenue par les médias de l’époque, il dénonce certaines pratiques honteuses soigneusement dissimulées par les gouvernements successifs qui, déjà, préféraient fermer les yeux sous des prétextes fallacieux, il arrache d’un geste rageur le voile pudiquement posé sur des événements qui jettent l’opprobre sur la démocratie. En voici un nouvel exemple :

Il faut savoir se méfier des idées préconçues et ne pas mettre la charrue avant les bœufs. Pour le commissaire Arnal, le meurtre dans un parking d’un grand magasin, du colonel Vincent de Moulerin, conseiller municipal de la majorité, n’est dû qu’à de petits voleurs de voitures dérangés dans leur entreprise. Mais pour la jeune lieutenant de police Emma Govgaline, les choses sont beaucoup plus compliquées. Trois balles mortelles dans le torse et une dans la nuque, comme si le tireur avait donné le coup de grâce. Elle obtient de son supérieur l’autorisation d’enquêter, mais seulement pendant une semaine, ensuite elle doit reprendre les affaires courantes. Car dans Marseille les règlements de compte, c’est un peu comme au chamboule-tout. La gamelle tombée en entraîne d’autres. A la différence près que sur la planche du stand de la voyoucratie, ces boîtes de conserve sont toujours renouvelées. Emma contacte son ami Clovis Narigou qui se prélasse à New-York, dégustant quelques breuvages locaux, et celui-ci lui conseille de rencontrer quelques personnes susceptibles de lui apporter des informations. Au Beau Bar, quartier général de Clovis où se retrouvent les amateurs locaux de pastis, Emma ne passe pas inaperçue avec sa dégaine pseudo gothique : cheveux noirs rasés courts, habillée de noir et aux ongles de la même couleur. La référence à Clovis délie quelques langues, notamment celle de Kader, puis celle de Mario, un ancien journaliste. Militaire à la retraite, de Moulerin possédait quelques casseroles accrochées à son costume. Après l’Indochine il avait été impliqué en Algérie, et considéré comme proche de l’OAS. D’ailleurs il n’était guère apprécié du maire de Marseille, quoiqu’appartenant à la même majorité. Mais ses positions à la droite de la droite n’avaient guère l’heur de plaire. Il avait créé une société de gardiennage, la SOMAGARD, dont les employés sont réputés pour leur brutalité. La société est dirigée depuis quelques années conjointement avec le fils, Antoine. Kader lui narre une tuerie qui s’est déroulée en Algérie, à la fin de l’hiver 1962. Mario confirme les faits, précisant que le 15 mars de la même année, les responsables des Centres Sociaux Educatifs de toute l’Algérie, réunis au château Douïeb, avaient été fusillés par une poignée d’hommes. Des mercenaires du commando Delta, des déserteurs de la Légion Etrangère, sous les ordres de l’ex-lieutenant Degueldre qui fut fusillé au fort d’Ivry en juillet 1962. De Moulerin faisait-il partie de ce commando, une des nombreuses questions qui se posent quant au parcours du défunt. Eva, la femme de de Moulerin, affirme que comme bon nombre de partisans de l’Algérie Française en 1962, son mari s’était réfugié en Espagne, à Madrid, où elle l’a connu. Elle remet un dé à cinq faces que de Moulerin avait reçu dans un paquet peu avant le meurtre. Kevin, le petit-fils vit comme ses parents chez les grands-parents. Il fait une irruption rapide et reprend vertement sa grand-mère. Il affirme s’appeler désormais Galvarino. Le commissaire Arnal vitupère. Il tanne Emma pour qu’elle lui remette le plus rapidement possible son apport mais la jeune policière n’en a cure. Elle décide de se rendre à Paris rencontrer Philippe Bernardini, un ancien militaire ami de de Moulerin et qui a prononcé l’éloge du colonel au cimetière. Cette rencontre s’avère fort intéressante et nauséeuse. Bernardini avoue avec une certaine arrogance que, après leur acquittement comme membres de l’OAS, lui et son ami et bien d’autres avaient eu comme mission officielle d’enseigner leur savoir-faire en Argentine. Mais il avait perdu de vue de Moulerin en 1968 lorsqu’il était rentré en France et n’avait eu de ces nouvelles qu’en 1980. Une rafale de questions se bousculent dans l’esprit d’Emma dont celle primordiale : qu’a fait et où était de Moulerin entre 1968 et 1980 malgré les assertions de séjour madrilène d’Eva. Lorsqu’elle rentre chez elle, Emma a la douloureuse surprise de découvrir son amie Rosy dans un état pitoyable. Nul doute que l’agresseur s’est trompé de cible et qu’elle dérange quelqu’un par son enquête. Kevin, gamin renfrogné, reste enfermé dans sa chambre, passant ses jours et ses nuits devant son ordinateur. Il s’est construit son monde en s’inscrivant sur le site Second Life. Il vit dans un monde virtuel. Ayant commandé un logiciel de morphing, il compare les photos familiales avec des clichés récupérés sur Internet. Or une des photos le renvoie à un personnage ayant vécu en Argentine. Il va délaisser Second Life pour mieux se consacrer à cette énigme.

L’Algérie, l’Argentine, en dehors de Marseille, sont les deux décors principaux de cette histoire qui parfois mêle la fiction au documentaire d’événements troubles. Maurice Gouiran construit son intrigue de façon rigoureuse, ce qui ne l’empêche pas de planter des banderilles par ci par là. Ainsi il égratigne l’OM : Elle se demandait comment l’on pouvait proclamer aussi haut et aussi fort que l’on était fier d’être Marseillais, alors que l’OM appartenait à des Suisses, était entraîné par un Basque et ne comptait aucun enfant du pays dans son large effectif. Il dénonce aussi le rôle réduit de certains journalistes : Il ne pouvait se résoudre à se restreindre au rôle de simple copieur de dépêches d’agence qui lui semblait être le lot de trop de ses ex-confrères dans la presse d’aujourd’hui. Lorsqu’il évoque Papon, de sinistre mémoire, et qui a cumulé de hautes fonctions sous de Gaulle et Giscard, mais est aussi responsable de nombreuses bavures meurtrières, pour ne pas dire qu’il fut un criminel par ses décisions sans se salir personnellement les mains, Maurice Gouiran écrit : Notre république qui n’hésitait jamais à donner des leçons aux uns et aux autres se choisissait décidément de bien étranges serviteurs. Si j’ai évoqué le côté documentaire, côté qui s’inscrit en souplesse et douceur dans le récit, je pense également à cette évocation de la coupe du monde football en Argentine en 1978. Cette apologie déclamée envers le sport qui réunit tout le monde, dans une liesse générale, où victimes et bourreaux communient allègrement lors de la victoire finale et le lendemain les exactions recommencent. Autre point abordé, le bon et le mauvais côté d’Internet, la plongée dans un monde virtuel qui perturbe l’esprit d’adolescents, sans oublier des adultes totalement déconnectés de la réalité, mais aussi la possibilité d’effectuer des recherches qui autrefois auraient demandé des tonnes de paperasses à dépouiller, des heures d’études à farfouiller à gauche et à droite sans obtenir la réponse exacte à une question précise. D’ailleurs si vous le désirez, malgré la mise en garde de l’auteur qui spécifie selon la formule rituelle que toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite, vous pouvez taper dans votre moteur de recherche, Degueldre par exemple, et que les affaires d’enfants enlevés à leurs familles décimées ne sont pas des inventions de romancier. Mais je sais bien que ce sont des personnages principaux que Maurice Gouiran parle, mais il n’est pas vain de penser que cette fiction n’en est peut-être pas une, que certains ont connu plus ou moins un tel parcours. Le genre de roman qui laisse un goût amer, et qui en même temps invite à retrouver l’auteur dans un prochain ouvrage, d’autant que Clovis Narigou n’apparait que comme une ombre, parti à New-York, et qu’il n’a sûrement pas effectué un voyage d’agrément mais de travail.

Maurice GOUIRAN : Sur nos cadavres, ils dansent le tango. Polar Jigal, éditions Jigal. 272 pages. 18€.

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 28/03/2012 11:33

Affaire à suivre, alors...

Oncle Paul 28/03/2012 15:20



ou à faire, à suivre...


Merci de ton passage Alex et à bientôt



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