Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
Un entretien pétillant !
La lourde porte de chêne s'entrebâilla sans un bruit. Les gonds étaient huilés avec abondance, le sieur du lieu, François-Jacques Jamet de Braud, châtelain de l'Aumère, y veillai. Le garde passa sa tête chafouine puis avança sur la pointe des pieds, telle une ballerine, les clés lui battant les reins. Il précédait Paul Maubru d'Agneaux, le Grand Inquisiteur. Derrière lui se profila la silhouette rustaude et éléphantesque du bourreau, portant moult et divers outils dont tenailles, coins, chaînes, brodequins et barbecue de poche.
Dans un angle de la geôle un paquet de chiffon bougea puis une tête émergea.
- Debout ! Somma l'inquisiteur.
Le tas de vêtements se déplia livrant aux yeux blasés des trois hommes un corps féminin.
- Veuillez décliner vos nom, prénom, date et lieu de naissance, ainsi que votre profession.
- Je ne peux nier que mes nom et prénom, c'est à dire Tabachnik Maud, sont bien ceux indiqués sur votre arrêt. Mais bien qu'ils m'aient été donnés, je ne sais pas s'ils m'appartiennent. Quant à dire ma date de naissance, il faudra autre chose que cette Vierge de Nuremberg pour m'y décider. Soyons elliptique. Scorpion, de l'année du Tigre. La même année qui vit nos belles démocraties se coucher sur le dos pour s'offrir aux fauves. Lieu? Sur ces foutus papiers il est écrit : Paris 14e. Est-ce vrai? Je ne saurais le dire, car je ne m'en souviens plus. Profession? Celle qui vous plaira. Marin, exploratrice, zoologue, sans. Ma profession de foi reste encore à venir. Ah, si ! Ostéopathe à mes temps perdus.
- Hostie au pape? Vous avouez donc être une renégate?
- Renégate, oui. A tout ce qui m'est imposé.
- Vous venez de publier un roman dont la teneur est extrêmement injurieuse, pour ne pas dire impie envers les représentants de Notre Seigneur. Qu'avez-vous à répondre pour votre défense?
- Injurieuse envers les représentants de Votre Seigneur? Peut-être. Je n'ai jamais eu de goût pour les folklores et les fables.
- Votre "héroïne" est une femme libérée, pas comme vous en ce moment. Le rôle de la femme n'est-il pas d'être au foyer, pour ne pas dire sur le bûcher?
- Le rôle de la femme? Si je vous confiais mes intimes pensées… J'irais moi-même, directement au bûcher.
- Pourquoi avoir choisi Troyes et la région champenoise comme lieu de l'action? Est-ce en référence à la bulle du Pape?
- La région champenoise pour la bulle du Pape? Certainement pas. Moi dans ce coin j'y connais d'autres bulles qui ont davantage fait pour l'esprit et le cœur que toutes les chasubles du monde.
- Auriez-vous perçu une aide financière de la part des édiles de cette cité alors que Paris ou La Roche sur Yon auraient très bien pu servir de cadre?
- Sur l'aide financière que j'aurais perçue, je ne répondrais que si le bourreau l'exige. Et encore !
- J'ai remarqué que ce livre avait été édité avec le concours de la maison du Boulanger. Est-ce pour cette raison que vous avez choisi un bâtard comme protagoniste?
- Le coup du bâtard? Non, c'est un "fantaisie".
- N'avez-vous pas l'impression que votre premier roman publié fut un cadeau Denoël?
- Premier roman, cadeau Denoël? J’ai plutôt eu l'impression d'être traitée comme un âne par le Roi Mage.
- Vous fumez le cigare. Est-ce pour justifier votre patronyme?
- Non, pas pour justifier mon patronyme, pour ne pas attraper le cancer.
- Des critiques rapprochent votre style à certains amers Ricains, Jim Thompson notamment? Pourquoi ne pas vous cantonner dans des romans à l'eau de rose, genre littéraire profondément féminin?
- Ma vie est à l'eau de rose, et comme je ne voulais pas réécrire sans cesse ma biographie, j'ai choisi de tremper ma plume (?) dans l'eau radioactive.
- Selon certaines rumeurs que j'ai ouïes, votre régal serait la consommation d'arachnides !
- A cause de la toile. Moi qui ne sais pas coudre un bouton, je reste pantoise devant leur tissage.
- Pourquoi avoir écrit un recueil de nouvelles sachant que si les Français affirment aimer ce genre littéraire ils en lisent peu et en achètent encore moins?
- Parce que j'aime les bonnes nouvelles !
Sur ce Maud Tabachnik, tournant le dos à son inquisiteur, s'allongea sur la botte de paille qui lui servait de couche, et sans s'inquiéter de son sort s'endormit profondément, ce qui ne lui arrivait que le 29 février des années bissextiles. Un mélodieux ronflement s'éleva dans l'air comme un phylactère rémois. Paul Maubru se balançait d'un pied sur l'autre, perplexe. Les répliques de Maud Tabachnik l'avaient à moitié convaincu de son innocence, et cet endormissement béat lui laissait augurer une âme sereine. La façon dont elle s'était acquittée à lui répondre lui rappelait cette propension qu'ont les Jésuites de répondre à des questions par d'autres questions. Jésuite, j'y reste, pensa-t-il. Pendant ce temps, le bourreau tentait vainement d'allumer son petit brasero portable, son allumette s'éteignant à chaque fois sous l'impulsion d'un courant d'air insidieux et facétieux. Désemparé, il chantonnait : "Allumette, gentille allumette ! Allumette, je te frotterai. Je te frotterai la tête, ...."
Paul Maubru, n'en pouvant plus, fit demi-tour dans un grand mouvement altier. Sifflant son aide, il sortit la tête haute. Malgré sa petite stature, il se cogna contre la voûte de l'embrasure de la porte, ce qui lui fit entrevoir trente six mille chandelles. Le garde s'empressa de soigner ces gnons du seigneur saignant. Dans un coin s'éleva le rire rauque de Maud. Le drame devenant par trop burlesque, quelqu'un s'écria d'une voix de rogomme : "Coupez ! C’est la pause ..."
Entretien réalisé suite à la parution de L’étoile du Temple de Maud Tabachnik et publié dans la revue Caïn N°24 (éditions de la Loupiote – 1997/1998) dirigée par Jacques Jamet et François Braud.