Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
20 juin 2012 3 20 /06 /juin /2012 06:37

lebrun

Michel Lebrun est décédé le 20 juin 1996, et j’ai pensé qu’il  était juste de lui rendre un petit hommage. Michel Lebrun n'était pas qu'un écrivain, un scénariste, un traducteur ou un historien du polar. C'était également un formidable conteur qui savait, comme au temps des veillées devant la cheminée, tenir en haleine ses interlocuteurs. Cet aspect d u personnage est peut-être passé un peu trop sous l'éteignoir, aussi je vous propose de le découvrir lors d'un entretien que j'ai eu avec lui fin 1985 et dont vous apprendrez dans quelles conditions à la fin de cet article.

 

Michel Lebrun vous êtes l'auteur d'un Almanach puis d'un guide absolument unique en France, le guide Lebrun du Polar, dont la 7ème édition, version 86 vient de paraître. Ce guide nous allons en parler mais auparavant, dans la série des questions rituelles, comment êtes-vous entré en littérature ?

Mon entrée dans la littérature s'est passée par la petite porte, c'est à dire celle des petites annonces, plus exactement des offres d'emploi de France-Soir. A l'époque, j'étais, faut-il vous le rappeler, j'étais très misérable, au sens hugolien du terme, c'est à dire que j'étais pratiquement dans la misère. Je faisais des tas de petits métiers pour essayer de subsister, et j’étais à ce moment précis garçon de café dans un bistrot à Sucy-en-Brie, une banlieue assez proche de Paris. C'est à douze kilomètres de Paris à vol d'oiseau mais à l'époque c'était aussi éloigné que le fin fond de l'Afrique Noire. Du centre de Paris pour arriver à cette petite banlieue il me fallait prendre des métros, un petit train, un autocar et le voyage durait plusieurs heures. C'était vraiment idyllique comme endroit. Je précise que ça se passait en 1952 ou 53. Donc je servais toute la journée des coups de rouge et des pastis à des ivrognes de 1ère catégorie. Je dis bien 1ère catégorie parce que c'est la catégorie élémentaire des ivrognes, des gens qui ne sont pas très intéressants. Les ivrognes de catégorie 2 et 3 entrent dans la catégorie des grands alcooliques et sont parfois beaucoup plus marrants et ont un délire plus intéressant. Quoiqu'il en soit, je m'emmerdais profondément à servir puis à rincer des verres et à écouter tous les jours des conversations toujours pareilles avec des gens toujours les mêmes et je cherchais désespérément un autre boulot. Donc je lisais avec assiduité‚ lLebrun-Polar2.jpg es offres d'emploi de France-Soir. J'ai trouvé une petite annonce ainsi rédigée : Editeur cherche romans noirs, téléphoner à tel numéro. J'ai aussitôt téléphoné. Des romans noirs, je savais ce que c'était parce que je passais mes moments de loisirs à en lire - c'était la grande période de la Série Noire - et j'engouffrais absolument tout ce qui ce produisait dans le genre. Donc le roman noir ça voulait dire quelque chose pour moi. Je téléphone au gars qui me dit : "bon, ben, écoutez, un roman noir il faut que ce soit tapé à la machine, que ça fasse 150 feuillets..." Et moi ce qui m'intéressait avant tout, c'était combien il payait. Alors on me dit, à l'époque, on vous paye un manuscrit 60000 francs. C'étaient des francs anciens de 1952. C'était un petit peu plus que le minimum vital de l'époque. Et pour moi ce n'était pas beaucoup d'argent mais ça représentait un moyen, une bouée de sauvetage, un moyen de sortir de ma condition de garçon de café. Bien. Lors donc, j'ai emprunté une machine à écrire à un copain, et j'ai tapé le soir, après mon travail. Je montais dans ma chambre - j'habitais au dessus du bistrot - et j'ai tapé mon premier roman noir en une dizaine de soirées, à peu près. Mon premier roman était un pastiche de roman noir américain, ça se passait à Hollywood et ça s'intitulait "Hollywood confidentiel". Voilà exactement mon entrée dans la littérature, ça été absolument sans préméditation. Je n'avais jamais eu envie de devenir écrivain, je ne savais pas du tout si je savais écrire et surtout si j'aurais été capable d'aligner les 150 feuillets indispensables, et à cette occasion je me suis prouvé que je pouvais avoir la patience et l'assiduité nécessaires pour aligner ces 150 pages. Alors là je fais une petite incidente : il y a énormément de gens qui ont de bonnes idées, qui ont envie d'écrire, qui brûlent d'écrire des romans noirs, ou des romans blancs, ou des romans roses, ou des romans tout court, et qui s'arrêtent au bout du premier chapitre ou de dix ou quinze pages parce qu'ils se rendent compte que c'est très astreignant, que c'est vraiment une corvée. Il faut beaucoup d'assiduité et beaucoup de patience. Moi j'avais sinon le talent du moins l'assiduité. Alors c'est comme ça que ça a commencé. Mon premier roman n'a pas été bien entendu accepté tout de suite, il a fait le tour de toutes les maisons d'édition de l'époque, à commencer par la Série Noire... Il est allé au Fleuve Noir, où on m'a fait un contrat d'ailleurs qui n'a jamais donné de suite immédiate, et en attendant les réponses des éditeurs, pendant que mon manuscrit se baladait, faisait du porte à porte, moi j'écrivais sur ma lancée un deuxième, puis un troisième, puis un quatrième, puis un cinquième, puis un sixième roman, que j'envoyais scrupuleusement aux éditeurs, et c'était l'espèce de tourbillon de la mort. Ces romans tournaient, passaient d'un éditeur à l'autre, et me revenaient inlassablement dans mon petit bistrot à Sucy en Brie, refusé, refusé, refusé ... Alors un jour, cela avait pris à peu près six mois, un jour je me suis dit, ça fait six bouquins que j'écris, tous refusés, je suis toujours en train de servir un coup de rouge à mes ivrognes de base, alors je fais une dernière tentative chez le seul éditeur que j'ai pas vu encore. J'avais relevé l'adresse de l'éditeur sur des petits bouquins assez merdiques que j'avais acheté chez le bouquiniste de La Varenne, et j'envoie un énorme paquet, six manuscrits d'un coup à l'éditeur en question. Qui était, ne riez pas, les Editions du Condor, rue des Moulins, à Paris. Alors, j'ouvre une petite incidente tout de suite, la rue des Moulins était une rue célèbre avant la guerre, jusqu'en 44, 45, pour ses bordels. Il n'y avait que des bordels. Et mon éditeur s'était installé dans un ancien claque fermé par Marthe Richard. Alors, bon, les six manuscrits expédiés comme une bouteille à la mer, je rentre chez moi. Le lendemain, je reçois un coup de téléphone de l'éditeur en question, les Editions du Condor, "J'ai reçu vos six manuscrits, pouvez-vous passer me voir le plus vite possible". Bon, qu'est-ce que je fais, je cours, je ferme mon bistrot, je cours, je prends l'autocar, le train, le métro, etc., etc., j'en passe et des meilleurs, j'arrive chez le gus, très impressionné par l'aspect baroque de cette boutique d'éditeur qui était un ancien claque, je le répète, hâtivement transformé et badigeonné, et je tombe sur un individu assez bizarre d'aspect, disons qui portait toujours dans son bureau son pardessus et son chapeau, de façon à pouvoir s'enfuir très vite quand un créancier ou un huissier débarquait. Alors ce gars, je le vois, très timide, très humble... Je lui pose la question, "lequel de ces six manuscrits comptez-vous publier ?" Et le type me répond : "Tous les six". Stupeur de ma part. Je lui dis, "mais enfin, vous avez eu le temps de lire les six manuscrits depuis avant-hier que je vous les ai postés ?" Il me dit : "Je n'en ai lu aucun, et ça ne m'intéresse pas du tout de les lire, mais je publie en ce moment un bouquin par jour, il faut alimenter l'imprimeur qui attend avec le marchand de papier, etc., etc. ... Je perds de l'argent quand je ne publie pas de bouquins. Donc je vous prends vos six bouquins". Alors je dois dire, et je termine l'anecdote ici, je dois dire que, pour un jeune auteur débutant c'était à la fois un grand espoir qui naissait, et simultanément une leçon extraordinaire qui m'a appris à ne pas avoir la grosse tête et à ne jamais l'avoir. Parce que mes bouquins, on ne les prenait pas pour un quelconque talent qui aurait pu exister mais tout simplement pour des raisons d'infrastructure éditoriale.


Quels sont les auteurs qui vous ont le plus influencé, auteurs de romans Lebrun3 policiers ou non ?

Ça c'est très facile. Les auteurs qui m'ont influencé, ce ne sont pas au départ des auteurs de polars ou de romans policiers. J'avais lu bien sûr étant gosse des Fantômas, des petits fascicules qui me tombaient sous la main, des petits romans à 65 centimes publiés chez Ferenczi ou autre, mais ma véritable découverte de la vraie littérature a été Marcel Aymé. Que j'ai dû lire à l'âge de 14 ou 15 ans, et qui m'a vraiment enchanté, par son imaginaire, par sa façon d'écrire, par la poésie et l'humour qui se dégageaient de ses livres. Enfin l… je parle du "Passe-muraille", de "La Jument verte", de tous les autres Marcel Aymé‚ que je me suis évidemment procuré dans la foulée. Bien. Les Marcel Aymé - je fais encore une petite incidente, je suis un individu frustre et inculte, j'ai jamais fait d'études, j'ai aucun diplôme, même pas mon certificat d'études primaire, ce qui je crois est assez rare pour un écrivain, et j'ai procédé pour mes choix de lecture à la façon d'un autodidacte complet, c'est à dire que les livres de Marcel Aymé que j'avais lu, et que j'avais tous lu, tous achetés, étaient tous publiés sous la célèbre couverture blanche des éditions Gallimard. Ces livres m'avaient plu, et je me suis mis à lire tout naturellement tous les bouquins publiés chez Gallimard. Alors tous les bouquins publiés chez Gallimard, ça veut dire, surtout à l'‚poque, c'était l'immédiate après-guerre, Gallimard publiait tous les grands romanciers américains. Alors c'est comme ça que dans la foulée, après Marcel Aymé, j'ai découvert Hemingway, Steinbeck, Faulkner, Dos Passos, Caldwell, et bien entendu Horace Mac Coy, "On achève bien les chevaux", qui étaient donc publiés sous la couverture blanche. Alors vous voyez que d'une façon absolument et rigoureusement logique, en partant de Marcel Aymé je débouchais dans la Série Noire. Parce que après Mac Coy je suis tombé automatiquement sur les autres, c'est à dire Chandler, c'est à dire les premiers Don Tracy, c'est à dire les Peter Cheney et les James Hadley Chase que publiait la Série Noire toujours chez Gallimard. C'est à dire que voilà, j'avais procédé‚ exactement à la façon de l'autodidacte dont parle Jean Paul Sartre dans "Les chemins de la liberté" qui entrant pour la première fois de sa vie dans une bibliothèque, prend les livres, à commencer par l'auteur dont le nom commence par un A et se propose de tout lire jusqu'à la lettre Z. Bon, bien moi j'ai procédé exactement de la même façon. Et je crois que Sartre n'était pas vraiment la moitié d'un imbécile d'avoir décrit ce personnage d'autodidacte. Il avait dû fréquenter des mecs comme moi. Alors après, évidemment j'avais lu beaucoup de choses de chez Gallimard, presque tout le fond Gallimard et André Gide, je suis passé à d'autres auteurs et à d'autres éditeurs. Parmi mes influences, si vous voulez, il y a tous les humoristes, il y a Cami que je vous conseille de découvrir un jour et qui était un humoriste complètement fou des années 30, qui était à la foi dessinateur et qui avait un imaginaire flamboyant, qui précédait un peu Pierre Dac et dont l'humour est complètement absurde, qui m'a beaucoup marqué et qui a marqué également mon confrère Pierre Siniac je dois dire. Alors ça c'est pour, disons l'imaginaire. Et pour l'écriture, un auteur que j'ai lu beaucoup plus tard et qui est tout simplement Paul Léautaud. Paul Léautaud qui n'a écrit pratiquement dans toute sa vie qui fut longue qu'un journal littéraire qui était également son journal intime, qui n'était pas destiné à la publication, et dans lequel il donne des règles d'écriture que j'essaie de perpétuer à ma manière dans mes romans policiers. Alors ces réponses sont évidemment beaucoup plus longues qu'elles ne le devraient. Je pense que vous allez en couper beaucoup mais c'est le fin fond de la vérité. Léautaud préconisait la formule suivante pour écrire. Sujet, verbe, complément. Le moins d'adverbes possible, et le moins d'adjectifs qualificatifs possible. A partir de ce moment là, la phrase est dégraissée, les mots disent exactement ce qu'ils veulent dire et la lecture coule d'un seul trait.


Vous avez exercé dans divers domaines : romancier, livres policiers ou d'espionnage, vous avez été également scénariste et dialoguiste, critique. Dans lequel de ces domaines vous êtes vous senti le plus exalté, le plus frustré ?

Là la réponse va être très courte. Je suis exalté quand j'écris des romans. Parce que je suis tout seul. C'est vraiment un plaisir solitaire. J'ai personne pour intervenir dans mon travail et je suis le seul responsable du produit fini. Je dis bien "produit fini" entre guillemets, parce que je ne considère pas du tout un livre comme un produit comme les autres. Bien. Le ... Comment dire ... Le domaine dans lequel je suis le plus frustré, c'est évidement le scénario de cinéma parce que tout le monde intervient à tout moment dans mon travail. Ça je suppose que tous les scénaristes vous feront la même réponse. Le producteur vous fait changer un truc, parce que sa petite amie va jouer brusquement dans le film; un acteur rend son rôle au dernier moment, il faut tout rapetasser aux dimensions d'un autre acteur qui va le remplacer; etc.   . etc.   Les impératifs commerciaux font que vous devez rajouter une poursuite en voiture au milieu d'une action intimiste et que vous devez rajouter une scène de cul au milieu (rires) d'un suspense à couper le souffle. Alors donc là le travail d'auteur se transforme en travail d'équipe, c'est parfois intéressant, parfois amusant, mais c'est perpétuellement frustrant parce que il est très très rare de pouvoir faire gagner ses propres idées.


Lebrun-2.jpg Vous êtes critique littéraire. Comment réagissez-vous à la lecture des autres critiques concernant vos propres ouvrages ?

Premièrement je ne suis pas vraiment critique littéraire. Je suis plutôt chroniqueur et historien du roman policier que critique. Bon, je donne mes appréciations sur les livres dont je parle dans l'Année du Polar, tous les ans, bien obligé, c'est un guide comme le Michelin ou le Gault et Millau, je suis obligé de donner des notes. Mais ce n'est pas ça qui m'intéresse, la critique je n'y crois pas beaucoup. Bon, alors maintenant, si d'aucun pensent que je fais quand même œuvre de critique, je répondrais que je suis probablement l'un des rares critiques qui soit critiquable, qui joue le jeu à cent pour cent. C'est à dire que, étant critique, je publie néanmoins des romans qui vont tomber sous le coup des autres critiques. Alors là on m'a reproché... des auteurs m'ont reproché... d'être juge et partie. "Ouais, t'es écrivain, tu ne devrais pas juger les autres écrivains, etc. qu'est-ce que ça veut dire, les loups ne se mangent pas entre eux, etc.." Bien moi je considère que je suis du bâtiment et que je suis mieux placé que quiconque pour estimer le travail de mes confrères. En tout cas j'évite de critiquer en trois lignes comme le font la plupart des journalistes un roman qui a demandé souvent plusieurs mois d'efforts à son auteur. Alors j'ai toujours lutté contre ces espèces de petites rubriques critiques qui n'en sont pas. Je trouve lamentable, grossier de la part des journaux, d'expédier en deux trois lignes désinvoltes l'œuvre de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois. Voilà. Alors donc je ne me considère pas comme critique et quand il m'arrive d'être critiqué, et quand il m'arrive de me faire éreinter, ça m'arrive parce que je ne plais pas à tout le monde, j'ai une certaine façon d'écrire qui évidemment plaît à certains, heureusement parce que ce sont mes lecteurs et qu'ils me font vivre depuis bientôt 30 ans... mais il m'arrive de me faire éreinter et je prends ça très bien, c'est à dire que je me mets à la place du gars qui a lu le bouquin et qui ne l'a pas aimé. Bon, il a droit de le dire. Très bien. Cela dit, il y a la façon de le dire aussi. Alors vous savez, dans les petits fanzines, souvent faits par les jeunes gens qui se lancent dans la critique, alors on lit des choses lapidaires, des expressions lapidaires du genre : "Ce livre est à lire absolument" " A lire toute affaire cessante" "Ce livre est infecte, à brûler" etc. etc.. Bon, ça je ne considère pas que c'est de la critique, je considère que c'est de l'acné juvénile. Hein ! Je crois qu'il faut, quand on critique un livre, il faut dire le comment du pourquoi, il faut expliciter ses jugements. Bon, c'était ma position de critique, si tant est que je sois critique, je le répète.


Vous êtes pataphysicien, membre de l'Oulipopo, Ouvroir de Littérature Potentielle Policière. En quoi consistent ces fonctions ?

Je crois que la pataphysique, ce n'est pas vraiment une fonction, ce n'est pas un diplôme universitaire ... La pataphysique, c'est une tournure d'esprit et je crois que d'Alfred Jarry, l'inventeur de la pataphysique, … Boris Vian et Raymond Queneau qui furent deux gens éminents du Collège de pataphysique, ces noms parlent suffisamment pour expliquer ce qu'est la pataphysique. C'est à dire une façon humoristique de considérer les choses sérieuses, et une façon très sérieuse de considérer les choses sans importance. En ce qui concerne l'Oulipopo, il a été fondé en 1974 par François Le Lyonnais qui était lui-même l'un des co-fondateurs de l'Oulipo, Ouvroir de Littérature Potentielle, auquel ont appartenu outre nom que ceux déjà cités, Georges Pérec. L'Oulipopo se propose, c'est un projet gigantesque de longue haleine, se propose de recenser toutes les combinatoires existantes du roman policier. Une fois que toutes les combinatoires, c'est à dire toutes les techniques du roman policier, auront été recensées, eh bien l'Oulipopo à ce moment là, connaissant celles qui existent, aura à chercher et trouver de nouvelles structures. C'est bien entendu un travail qui demandera plusieurs siècles. Et d'ailleurs les membres de l'Oulipopo ne sont pas pressés.


lebrun-polar.jpg Apparemment vous délaissez l'écriture de romans policiers pour concocter annuellement le Guide du Polar. D'abord comment vous est venue cette idée de créer l'Almanach ? Comment s'effectue le travail d'analyse critique de tous les livres présentés dans ce Guide ?

En ce qui concerne l'Almanach du Crime, devenu l'Année du Polar, et qui en est aujourd'hui à sa 7ème année, l'idée m'en est venue il y a très très longtemps, dans les années 60, alors que écrivain de romans policiers moi-même je m'intéressais beaucoup à mes confrères, et je cherchais sans arrêt des documents, des notices bio-bibliographiques sur certains auteurs américains que j'aimais. Je me suis rendu compte à ce moment-là qu'il n'existait rien du tout sur eux, qu'aucun dictionnaire n'en parlait, alors que les dictionnaires sont remplis de noms d'écrivains disparus et oubliés, mais qui eurent quelque importance à leur époque. Je dus me rendre à la triste évidence que les auteurs de polars étaient les soldats inconnus de la littérature. Et je me suis mis alors en tête, puisqu'il n'existait aucun dictionnaire les concernant, de faire moi-même ce dictionnaire. Et me voilà donc depuis 1960 à peu près commençant par écrire à droite et à gauche, me renseigner sur les auteurs, d'établir des fiches bibliographiques et biographiques, etc.   Et une dizaine, une quinzaine d'années plus tard, je me suis retrouvé en possession d'un matériel énorme qui bien entendu était impubliable sous la forme d'une encyclopédie, cela aurait fait l'équivalent de 10 gros Robert, et c'était évidemment impubliable sur le plan commercial, inenvisageable par n'importe quel éditeur. Alors je me suis demandé comment utiliser cette énorme banque de données, d'une façon amusante, et c'est là que j'ai eu l'idée de l'Almanach du Crime. Le 1er Almanach du Crime qui est resté dans mes tiroirs et qui a été refusé par tous les éditeurs a fini par être publié en 1979, il portait si je ne m'abuse le millésime 80, 1980 et il a été publié depuis, je dois dire, tous les ans avec une certaine régularité, chez des éditeurs différents parce que l'opération n'est pas rentable surtout pour de petits éditeurs.


Ce document est devenu indispensable à tous les amateurs de romans policiers. Tellement indispensable qu'ils n'osent penser à une non-continuation de sa parution. Pourtant vous avez eu plusieurs fois des problèmes d'éditeurs. Qu'en est-il maintenant ?

Je vais tout de suite vous rassurer et inquiéter en même temps quelques personnes. L'avenir de ce livre est assuré aux éditions Ramsay où j'ai signé un contrat de longue durée, c'est à dire que tous les ans, jusqu'à ce que je me lasse ou que je me fatigue de ce travail énorme, l'Année du Polar continuera à paraître contre vents et marées. Et alors là je vais faire une petite incidente, c'est à dire que ce livre qui a eu des débuts difficiles dans des petites maisons, de petits tirages sans publicité, etc. a démarré‚ je crois à 1500 exemplaires la première année et depuis le chiffre des exemplaires vendus n'a fait qu'augmenter et je crois que maintenant nous tournons autour de 5000 exemplaires, ce qui pour un livre de ce type, c'est à dire hautement spécialisé, est je crois une réussite, et ça prouve en tout cas que je suis en prise directe avec 5000 fanatiques avertis du roman policier. Alors question numéro 7 accessoire, comment s'effectue le travail d'analyse critique de tous les livres présentés dans ce guide ? Eh bien très simplement. Je me procure tous les livres qui paraissent, du moins j'essaie, les éditeurs m'en envoient beaucoup en service de presse et je les lis au fur et à mesure et je fais une petite fiche qui est, et j'insiste bien là dessus, une fiche qui n'est pas exactement une fiche critique mais qui est une fiche informative dont le but est de donner au lecteur les éléments indispensables pour faire lui-même son choix dans les romans policiers qu'il va acheter dans l'année. Voilà, j'insiste bien sur le fait que ce n'est pas de la critique et je n'en veux pour preuve que ce livre ne parait qu'une fois par an et les comptes sont arrêtés le 31 août de chaque année et quand il m'arrive de massacrer certains livres de certains de mes bons confrères que j'aime bien, ça ne peut en aucun cas leur faire du tort étant donné que ces livres sont parus entre un an et trois mois plus tôt, c'est à dire qu'ils ont déjà vécu leur carrière commerciale. Je ne peux donc pas intervenir en mal sur la carrière des livres contrairement aux critiques qui paraissent dans la presse régulièrement ou au coup par coup, en temps utile. En revanche je crois que je peux me donner ce satisfecit, il m'arrive de faire vendre certains bouquins pour lesquels je suis très enthousiaste et qui ont pu échapper à l'amateur, et le plus souvent à l'amateur de province parce que les livres hélas, ne sont pas distribués dans toutes les librairies, et ça c'est une autre histoire, c'est un problème économique de l'édition.


Revenons à l'homme privé, à l'homme public. Quelles sont les qualités que vous appréciez le plus dans la vie, chez les autres, et les défauts que vous abhorrez le plus ?

Alors ma foi, les qualités, mes qualités préférées sont la franchise et le sens de l'amitié. J'ajouterai le sens de la fête dans tous les sens du terme. Quant aux défauts que je déteste le plus, eh bien ma foi, ce sont les sournois. J'accepte le mensonge, attention, mais je déteste les faux-culs, et je n'aime pas beaucoup non plus les donneurs de conseils, les gens qui font de la morale et qui essayent de faire le bonheur des gens malgré eux. Ça je déteste. J'ai toujours détesté, c'est une véritable allergie. Dès qu'on essaye de me donner un conseil ou qu'on me donne une leçon, de m'apprendre mon métier, je me rétracte, c'est une des caractéristiques de ma nature profonde. Donc je n'aime pas beaucoup aussi ceux que j'appelle les radins, ceux qui manquent de générosité dans tous les sens du terme. J'aime bien les gens généreux et je pense appartenir à la bande des gens généreux. C'est peut-être de l'inconscience, c'est vrai.


Dans quelle situation vous sentez-vous le plus gêné, évidemment à part de répondre aux questions ?

Dans quelle situation je me sens le plus gêné ? Ben ça m'arrive tout le temps d'être gêné. J'ai 55 ans et j'ai toujours été extrêmement timide. Je sais que ça ne se voit pas, je me soigne continuellement, et je suis toujours très gêné, ça me parait franchement épouvantable de me trouver dans une réunion où tout le monde se connaît et où je ne connais personne. Alors là c'est terrible, je ne sais absolument pas quoi dire aux gens, je suis incapable de me présenter, et finalement j'aimerai bien me glisser dans un trou de souris. Voilà. Bien vous voyez, ce n'est pas très roboratif, c'est le contraire d'un héros de polar, en quelque sorte. Disons que je manque de confiance en moi sur le plan personnel et humain.


Vous avez pratiqué l'humour dans vos romans les plus noirs. Qu'en est-il dans la vie courante et quelle est votre philosophie ?

Ah ! ah ! ah ! L'humour! Ecoutez, l'humour je crois que c'est comme la pataphysique, ça ne s'apprend pas. C'est une chose qu'on a ou qu'on n'a pas. C'est comme les maladies endémiques, c'est comme l'asthme par exemple... L'humour disons que c'était ma première vocation, je voulais faire du dessin humoristique, j'ai été un ami de Pierre Dac, qui m'a beaucoup influencé quand j'étais jeune, ensuite j'ai très bien connu Francis Blanche qui lui même était un grand ami de Pierre Dac, vous voyez la bande se reconstituait par affinité élective et ensuite il m'est arrivé de traduire des livres de Woody Allen, et même de Groucho Marx. Alors voyez, je pense que cet état d'esprit, et l'humour fait partie de ma nature et ça m'a permis peut-être de ne jamais me prendre trop au sérieux. Particulièrement dans les interviews même si on me pose des questions très sérieuses, très profondes, ce qui est votre cas mon cher ami. Alors petite annexe sur ma philosophie. Ma philosophie, c'est la tolérance, ma devise, enfin l'une de mes devises, c'est vivre et laisser vivre... Et ne jamais se prendre au sérieux... Même si parfois (rires) on me prend pour le Pape du roman policier, je peux vous garantir que je ne serais jamais sérieux comme un Pape. Une autre petite devise qui me revient à la tête brusquement, c'est un mot de Montesquieu "La gravité est le bonheur des imbéciles". Tirez vos conclusions vous-même.


Auriez-vous une petite anecdote littéraire ou cinématographique à raconter ?

Ma foi, j'en ai beaucoup, mais là vous m'excusez, je suis un petit peu fatigué, je vous raconterai cela une autre fois. Mais sachez que mes aventures cinématographiques feront l'objet d'un gros volume de mes mémoires qui sont actuellement en préparation. Il y aura un volume sur le cinéma, un volume sur ma carrière à la télévision, un volume sur le music-hall, parce que figurez-vous que j'ai fait aussi un peu de music-hall dans ma vie, et bien entendu un volume sur le roman policier et peut-être même deux ou trois volumes sur ma vie sexuelle.


Avez-vous un roman en gestation et dans l'affirmative, peut-on en connaître la trame ?

Un roman en gestation ? J'en ai plusieurs, mais dans l'immédiat j'ai un livre qui va paraître au mois de mai prochain aux éditions Jean Claude Lattès, qui sera un gros roman sur le festival de Cannes, et qui aura le festival de Cannes pour unité de lieu, de temps et d'action, c'est à dire que le livre se déroulera en douze jours pendant le festival de Cannes. Le livre paraît au mois de mai puisque le festival de Cannes tous les ans se situe au moi de mai, et il s'intitule, admirez ce titre judicieux, "Les rendez-vous de Cannes". Dans l'immédiat j'ai un téléfilm qui est prêt à sortir sur Antenne 2, qui est fini de tourner et qu'on a présenté en avant-première au festival de Reims, et qui s'intitule "Appelez-moi Foucks" avec Luc Mérinda dans le rôle vedette et ce téléfilm est mis en scène par un excellent réalisateur, Jacques Besnard qui a abandonné provisoirement le cinéma pour la télévision à l'occasion de ce film. C'est bien entendu une histoire semi policière et surtout comédie qui se situe dans le monde des voleurs de tableaux. Enfin, dernier projet, et ça c'est vraiment un projet puisque je vais commencer ce livre demain matin, vous voyez que c'est un scoop, c'est un livre que je destine à la collection Flamme et qui s'intitule "Souvenirs de Florence". Alors là aussi, il y a un jeu de mot, c'est l'héroïne qui s'appelle Florence, et qui rêve depuis très longtemps d'aller visiter en Italie la ville de Florence. Florence ira-t-elle à Florence ? Et pour terminer sur une petite devinette, savez-vous quelle est la différence entre Florence et Bécon-les-Bruyères ? Eh bien c'est qu'il y a des dames qui s'appellent Florence mais qu'il n'y en a pas qui s'appellent Bécon les Bruyères... (Rires) Merci de votre attention.

 

Certains reprocheront, à juste titre, le manque de suivi dans cet entretien, le manque de punch, de répondant, cette impression de décousu. Il faut avouer, à ma décharge, que cette interview fut réalisée dans des conditions bizarres. Je débutais comme animateur dans une petite station radio de province, proposant deux fois par mois une émission sur le roman policier, émission qui enregistra un succès d’estime surtout grâce aux plages musicales de jazz que je proposais. Nous ne disposions pas de grands moyens et je réalisais mes entretiens avec auteur par courrier. Je leur envoyais un questionnaire et une cassette audio. L'auteur devait se débrouiller pour répondre à mes interrogations, quelquefois naïves, j'en conviens, et au retour de la cassette, j'intercalais mes questions dans le plus pur amateurisme. Le tout était entrecoupé de musiques jazz et blues, ce qui tranchait avec les autres émissions principalement destinées aux collégiens et étudiants, et qui permettait de drainer une tranche d'auditeurs souvent frustrés ou en manque de ce genre musical qui colle si bien au roman noir. Mais pour Michel Lebrun, qui fut le premier auteur que j'interviewais de cette manière, j'avais choisi également comme intermèdes des chansons interprétées par Jacques Dutronc, qui pensais-je, collait au personnage avec des textes à l'humour parfois grinçant, réaliste, plein de bon sens, tout comme Michel Lebrun l'a fait au cours de ses réponses. Nous ne nous connaissions pas à l'époque. J'avais côtoyé‚ Michel Lebrun à Reims durant les festivals du cinéma et de la littérature policière, nous avions eu l'occasion d'échanger quelques propos, mais cela n'allait pas bien loin. Quoique, ne connaissant personne, j'avais été étonné par la faculté de Michel Lebrun de mettre à l'aise ses interlocuteurs, racontant anecdotes sur anecdotes, ne se prenant pas au sérieux, et surtout en se montrant abordable envers tout un chacun. J'étais novice et il s'est gentiment permis de me chambrer au cours de cet entretien à deux ou trois reprises. Depuis nous étions devenus amis et j'ai suivi quelques-uns de ses préceptes, de ses conseils, dans la présentation des ouvrages par exemple.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Serge 31 20/06/2012 22:56

Bonjour Paul.
Merci de raviver le souvenir de Michel. Pour l'absence de rééditions, je me suis laissé dire il y a quelques années (par F. Guérif) que c'était une problématique question de droits de succession
(idem pour Siniac)...
Amitiés.

Oncle Paul 22/06/2012 08:07



Bonjour Serge


Oui effectivement François Guérif me l'avait dit aussi. Mais dans certaines anthologies, il est parfois précisé que pour certains auteurs auteurs décédés l'argent des droits reste bloqué en
attendant que les ayant-droits se manifestent. Mais ce n'est pas à nous de décider, seulement espérer !


Amiités



Pyrausta 20/06/2012 16:00

Ils essayent de faire renaître de ses cendres le festival polar mais pour le moment je trouve que c'est riquiqui...On verra cette année mais l'an dernier je n'ai pas été suffisamment intéressée
pour y aller...:(

Oncle Paul 22/06/2012 08:05



Ce n'est pas facile de recommencer une aventure et il faut que la municipalité s'implique, ne serait-ce que dans l'aspect financier


 



Pyrausta 20/06/2012 09:37

Cher Paul, j'ai été tres interessée par les propos de ce monsieur dont je n'avais jamais entendu parler (cela dit, j'ai une tonne de choses àdécouvrir alors..). Et voir que Reims est
mentionnée..Pour un débutant tu t'etais bien débrouillé, je trouve!Est ce que le magasine continue sa parution maintenant que Michel Lebrun est décédé?Tu vois à quel point je suis ignare...
Bonne journée Paul

Oncle Paul 20/06/2012 15:57



Héla Pyrausta, cette revue dont les dates de parution à la fin étaient devenues aléatoires n'existe plus. Il était édité dans sa dernière formule par les éditions Rivages, mais il n'y avait pas
assez de ventes, alors la finance a toujours le dernier mot.


Sinon Reims, oui j'y suis allé, cinq ou six fois, lors du festival du roman policier, qui était organisé, si je ne me trompe pas, au centre culturel André Malraux.


Bonne journée à toi aussi Pyrausta et bonnes lectures.



René Berano 20/06/2012 09:32

Merci Paul pour cet entretien avec Michel Lebrun. Et je me demande toujours pourquoi on ne le réédite pas.
Amitiés
René

Oncle Paul 20/06/2012 15:53



Bonjour René


Moi aussi je me le demande, mais les voix et les voies des financiers sont impénétrables. Pourtant il vaudrait bien un ou deux Omnibus... en TGV (Très grande valeur) littéraire.


Il faut garder espoir et c'est bien pour cela que j'en parle assez souvent ici et là. Si un éditeur, courageux, lisait ce billet...


Amitiés



Présentation

  • : Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
  • Contact

Recherche

Sites et bons coins remarquables