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27 août 2013 2 27 /08 /août /2013 08:00

caiman.jpg


Dans la chaleur étouffante de la forêt guyanaise quelques destins vont se croiser, pour le meilleur et pour le pire. Au bord du fleuve Oyapock, les villages sont blottis tandis que plus loin, dans les placers, travaillent les orpailleurs et les garimpeiros, les clandestins, qui utilisent le mercure pour séparer les particules d'or.

carbet.jpgRégina, beau nom pour une enclave dans la sylve ! Le docteur Chevalier repense à ce qui s'est déroulé la veille. Peut-être aurait-il dû agir autrement, mais il n'est pas enquêteur après tout. On est venu le chercher pour qu'il soigne le Brésilien, mais il s'est bien rendu compte que les blessures n'étaient pas dues à un simple accident. Le docteur Charpentier n'a pas pour habitude de se mêler aux affaires des autres. Il a quitté la métropole parce qu'il avait envie de connaître autre chose, de se rendre utile. Dans sa famille il est de coutume que le premier-né soit médecin, et comme il est enfant unique, il a obéi aux règles, mais en se contentant de devenir généraliste. Puis il est parti, quittant la froide métropole en pensant à une rémission. Alors il soigne et il se cuite au whisky, juste deux trois verres au bar du Caïman noir mais toujours une bouteille pleine dans son carbet.

Le bar du Caïman noir est tenu par Thomas, un affairiste véreux qui lui aussi a quitté la métropole, et depuis gère ses affaires louches tout en étant derrière le bar. Caporal Bob, un ancien légionnaire d'origine polonaise, à la cinquantaine bien conservée, lui sert d'homme de main, de garde du corps, de videur. Sofia est serveuse au Caïman noir, mais ne se contente pas de distribuer les verres. Elle loue à l'occasion ses charmes. Elle est Brésilienne, pense souvent à sa petite sœur. Son parcours de prostituée a débuté lorsqu'elle était toute jeune et elle a connu bien des vicissitudes avant d'atterrir à Régina. Frantz est un natif, un indigène, un Amérindien. Il trafique lui aussi et transporte à bord de sa pirogue des objets en fraude. Il est en relation avec Thomas. Mais en tête il n'a qu'une idée: nuire aux garimpeiros qui saccagent la faune et la flore avec leurs produits nocifs.

Mais au bar du Caïman noir, des visiteurs viennent déguster les produits locaux ou reluquer Sofia. Des Russes qui travaillent avec les experts de Kourou, des soldats qui sont là pour faire régner l'ordre et surveiller les placers. Des travailleurs aussi, souvent immigrés et sans papiers.

Alia est chercheuse, spécialiste en microbiologie, et depuis un an elle est sur place en compagnie d'autres scientifiques dont Jean-Paul qui malgré son âge, le double de celui d'Alia, n'hésiterait pas, si l'occasion se présentait, à tromper sa femme. Mais Alia le rabroue, gentiment. Son travail avant tout. Elle s'est donnée du mal pour parvenir à un statut de scientifique car son origine de beurette de banlieue ne plaidait pas en sa faveur. Elle est tenace Alia, elle sait ce qu'elle veut. A Paris, elle voyait Simon. Simon est consultant, aimant la fête, les belles fringues, jouissant de la vie sans retenue avec pourtant une faille dans le cœur. Tous les trois mois, ils dînaient ensemble, mais cela n'est jamais allé plus loin. Pourtant ils se connaissent depuis des années. Simon, comme tous les protagonistes de cette histoire qui possèdent leurs failles, leurs fractures, leurs ressentiments, issus d'un environnement social ou familial, est en lutte avec sa mère. Celle-ci est une bourgeoise femme couguar mais il ne connait pas son père. Sa mère a toujours trouvé un échappatoire pour ne pas répondre à ses questions concernant son origine. D'ailleurs sait-elle vraiment qui est son père ?

L'histoire débute le lendemain du jour où c'est arrivé. Puis brusque retour en arrière, un an, huit mois, quatre mois, six mois et ainsi de suite jusqu'au jour, le dernier chapitre, où lecteur parvient à la date ultime et fatidique, le jour où c'est arrivé.

Mais avant ce jour où c'est arrivé, l'auteur campe le décor, lregina.pnges personnages, fouillant leur passé, narrant leurs tribulations, la Guyane devenant une échappatoire ou une résurrection, les mettant peu à peu en présence les uns des autres, mais pas tous ensemble, abandonnant parfois Régina pour Paris, les faisant se côtoyer, décrivant leurs qualités et leurs défauts, quelques fois compatibles, mais pas toujours.

Si on entre de plain-pied dans ce pays, où la commune de Régina existe réellement et dont la superficie est plus grande qu'un département métropolitain, ce n'est pas pour admirer une carte postale mais pour s'imprégner des problèmes qui lui font perdre son identité ancestrale. L'appât de l'or, la convoitise des orpailleurs illégaux, défigure ce coin de terre. Les nuisances ne datent pas d'aujourd'hui.

Le candidat député est passé avec des caisses de bières er d'alcool. C'est ce qu'ils ont retenu de sa profession de foi. A les en croire, c'était écrit depuis le premier jour où le premier Blanc apporta avec lui les maladies, la frénésie de la conquête et le goût fiévreux pour le métal jaune. Frantz n'accepte pas cette fatalité. Et pas seulement parce qu'il n'est pas tout à fait comme eux, parce qu'il est le descendant d'un bâtard, fils d'une femme palikur engrossée jadis par un prêtre alsacien.

Et aujourd'hui qu'en est-il?

La boue des placers et le mercure invisible descendent vers les villages, poisons sournois entraînés par le courant. Des enfants tombent malades sans qu'on puisse déterminer avec précision la nature du mal. Des plaques sur le corps, des malformations, des taches et des yeux presque aveugles. Leurs mères leur font boire des décoctions et les transportent jusqu'au lointain centre médical. Personne n'est capable de leur dire de quel mal ils souffrent. A moins que personne ne souhaite leur dire la vérité. On évoque la fatalité et la malchance plutôt que le mercure et encore moins le cyanure que des sociétés pourtant officielle utilisent pour purifier le minerai.

Le profit sera toujours le fer de lance de la société et des gouvernements au détriment de la santé humaine et du respect de la nature. C'est ce que s'efforce de démontrer au delà de l'intrigue Denis Humbert dans son nouvel opus riche d'humanisme.

Un livre fascinant et bouleversant, pas tant pour l'épilogue que l'on attend toutefois avec impatience, que par la description des vies antérieures des protagonistes.


Denis HUMBERT: Le bar du Caïman noir. Editions Presses de la Cité. 284 pages. 19,00€.

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commentaires

L
Ça change tout, noté.
Amitiés
Le Papou
Répondre
O


Comme quoi une simple phrase peut changer la face du monde littéraire !


Amitiés



L
J'ai hésité mais j'ai été étonné que tu ne donnes pas réellement ce que tu en as pensé.
Le Papou
Répondre
O


Bonjour Papou


Je viens d'ajouter une ligne en fin d'article, ligne que j'avais omise en recopiant mon article et qui tedonnera je pense un éclairage sur mon point de vue de lecture. Mais je dois t'avouer que
j'ai bien aimé ce roman pour les personnages mais surtout la descriptions de leurs vies antérieures.


Amitiés



Y
Bonjour Paul
Un bar difficile d'accès mais une lecture qui ne l'est pas et qui m'a ravi ; des personnages assez complexes ainsi que les situations, bref, un excellent moment
Amicalement,
Répondre
O


Bonjour Yv, c'est vrai, un excellent roman qui nous montre la Guyane autrement que les clichés convenus sur les cartes postales. J'enredemande


Amitiés



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  • : Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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