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2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 04:56

Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants,

dans ces wagons plombés
Jean Ferrat.

Stanislas PETROSKY : Ils étaient vingt et cent…

Stanislas Petrosky, l'auteur, est jeune, trop jeune pour avoir connu ce camp de concentration dédié aux femmes, celles qui étaient rejetées, honnies, bannies par le nazisme, de par leur religion, leur ethnie, leurs idées politiques ou leur comportement sexuel, tout comme cela fut le cas pour les hommes.

Pourtant il nous entraîne dans ce cœur inhumain de Ravensbrück comme s'il y avait vécu, mais en tant qu'observateur, car on ne peut pas rester insensible devant les horreurs qui y ont été perpétrés, et en tant qu'artiste adoubé par les autorités militaires pour dépeindre des scènes macabres et terrifiantes.

Il se coule dans la peau de Gunther, l'auteur et son personnage ne faisant plus qu'un, et décrit avec des mots simples mais efficaces les sévices et brutalités encourus par ceux et celles qui ont vécu dans cet enfer.

 

Né en 1920, Gunther a quatre-vingts dix-neuf ans et, atteint d'un cancer, il sait qu'il n'en n'a plus pour longtemps. A l’Ehpad Jacques Prévert où il végète, les employés lui ont concocté une petite fête pour son anniversaire. Un verre de mousseux et un gâteau avec une seule bougie dressée dessus, faut pas trop dépenser non plus.

Mais les souvenirs affluent et il se remémore sa jeunesse puis ses longues années passées au camp de Ravensbrück.

Tout jeune, Gunther a été attiré par le dessin, qu'il pratique en autodidacte. Au grand désespoir de ses parents, au lieu d'aider à la ferme, il préfère s'installer dans la nature et se consacrer à mettre sur des feuilles ses impressions d'artiste en herbe. Il a vingt ans lorsque les nazis entreprennent la construction d'un camp près du lac où il habite. Son père le considérant comme une bouche inutile le donne à l'armée, et Gunther se retrouve à trimer sur un chantier qui deviendra le camp de Ravensbrück.

Les conditions sont dures, le travail est difficile, surtout pour quelqu'un qui préfère user d'un crayon que de la pelle.

Le commandant du camp, l'Hauptsturmfuher Koegel, est assisté d'officiers militaires féminins. Il en comprend la raison lorsque le 15 mai 1939, débarquent plus de huit-cents femmes en provenance du camp de concentration de Lichtenburg. Puis d'autres convois arrivent, et Gunther et ses compagnons doivent raser le crâne des prisonnières. Il assiste impuissant aux exactions commises sur les détenues. Il parvient à dégotter un crayon et un carnet et il commence à croquer ce qu'il voit, ce qui lui sert d'exutoire. Un jour la chef des gardiennes le surprend alors qu'il dessine les regards plein de désarroi et de détresse de ces pauvres prisonnières.

A son grand étonnement, elle apprécie ses dessins, et il est bombardé dessinateur officiel du camp, obligé d'être présent et représenter des scènes quasi insoutenables. Par exemple lorsque le chirurgien du camp dissèque des membres sur des prisonnières vivantes non anesthésiées.

Les mois passent. Gunther reste le même qu'à ses débuts, il n'est pas converti au nazisme, et ce qu'il dessine au contraire l'éloigne encore plus de ce régime tortionnaire.

Jouer un rôle, porter un masque, je ne pouvais pas faire autrement, question de survie. Pourtant vingt-cinq ans était un bon âge pour se révolter, mais cela m'était impossible, même avec la plus forte des convictions. Je n'avais aucune chance de m'en sortir face à ces déments en armes, alors je ne disais et ne faisais rien, mais je restais intérieurement le même, un opposant farouche à leurs idées, penchant du côté des opprimés et non de celui des bourreaux.

 

D'autres travaux sont entrepris, un four va être construit, et il cache dans un recoin de briques réfractaires une caisse contenant ses dessins, ceux qu'il a fait en double, à l'insu des SS et des soldats, tous plus virulents les uns que les autres, par idéologie ou par peur de se retrouver eux-aussi prisonniers. Car d'autres convois arrivent en permanence. Même des gamines, des Tsiganes, des Juifs, des sous-races comme définis par Hitler, des lesbiennes, des communistes, des droits communs, un mélange distingué par la couleur des insignes accrochés à leurs vêtements.

Un jour il participe à l'arrivée d'un nouveau convoi ferroviaire, une femme en descend et elle lui sourit. Aussitôt il tombe amoureux d'elle et il essaie de lui démontrer qu'il n'est pas comme les autres, qu'il n'est pas un soldat malgré la défroque dont il affublé, qu'il est du côté des détenus. Grâce à quelques relations qu'il s'est fait, il parvient à la placer comme couturière, alors qu'elle n'a jamais cousu un bouton de sa jeune vie.

 

Les tortures, les exactions, les supplices, les expériences chirurgicales diverses, les stérilisations féminines pratiquées même sur des gamines, les coups de schlague, les humiliations, les dégradations, les exécutions s'intensifient, surtout lorsque des rumeurs font état d'avancées de troupes russes.

Un livre âpre, rude, poignant, délivrant des images qui s'imprègnent dans l'esprit, comme si le romancier s'était mué en graveur sur cerveau.

Gunther décrit ce camp de la mort au jour le jour, souvent écœuré de ce qu'il voit, dessinant encore et encore. Il relate fidèlement souvenirs sans rien changer, sans minimiser ces années d'horreur. Il les restitue en son âme et conscience afin de montrer les effets néfastes d'une guerre déclenchée et entretenue par une idéologie inhumaine. Transmettre aux générations futures un tel témoignage sur le nazisme est faire œuvre pie, et malgré les déclarations répétées encore dernièrement d'un président d'honneur, d'horreur, il ne s'agit de détails dans un conflit. Les militants de ce parti Effet Haine devraient lire cet ouvrage afin de se rendre compte à quoi les entraînent ces idées idéologiques délétères.

Mais je doute de l'efficacité d'une telle démarche en constatant l'esprit obtus dont ils font preuve.

Ce roman est la réédition corrigée, revisitée, améliorée, enrichie de Ravensbrück, mon amour… paru aux éditions Atelier Mosesu en février 2015.

Stanislas PETROSKY : Ils étaient vingt et cent…

Stanislas PETROSKY : Ils étaient vingt et cent… Collection Grands Romans. Editions French Pulp. Parution le 11 avril 2019. 240 pages. 18,00€.

ISBN : 979-1025105412

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commentaires

Pierre Faverolle 03/05/2019 17:45

Salut Paul, j'avais lu Ravensbruck lors de sa première parution, et je m'en souviens comme d'un livre dur, et qui a le mérite de faire vivre de l'intérieur un camp. Un roman à ne pas rater, à notre époque où on a tendance à oublier l'essentiel : rester avant tout humain. Amitiés

François Habran 02/05/2019 14:33

Bonjour,
remarquable livre, éprouvant et indispensable.
Je reste un fidèle lecteur Oncle Paul (nous avions échangé à propos de CAROFF).
Stanislas sera présent aux Pontons Flingueurs pour ce livre cette année (il est devenu un membre de notre bande et fait même l'intervieweur à l'occasion). Me permettez vous de mettre un lien vers votre article danslma lettre de lundi prochain ? Et puis en passant, mon invitation à passer nous voir tient toujours.
Très cordialement, votre dévoué neveu annécien :
François

Oncle Paul 02/05/2019 17:46

Merci

François Habran 02/05/2019 16:32

Bonjour,
je sais que vous ne voulez plus vous déplacer ; mais je vous invite quand même ! Je ferai part de votre remarque à Petrovsky.
Cordialement, F.

Oncle Paul 02/05/2019 16:20

Bonjour
Oui ce roman est remarquable, poignant, et j'avais bien aimé la première mouture, Ravensbrück mon amour. Stanislas Petrovsky l'a remanié et c'est très bien. J'aurais toutefois aimé que ceci soit précisé dans le copyright
Vous pouvez mettre un lien, cela donnera peut-être un peu plus de visibilité à ce livre. Quant à venir à Annecy... Je ne bouge plus de ma bibliothèque et mes livres me font voyager...
Bien à vous

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  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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