Les militaires sont-ils comme les livres d'une bibliothèque ? Plus ils sont hauts placés, moins ils sont utiles...
Responsable de l'Opégé, service concurrent de la CIA, le général LeGrand rêve de retourner sur le terrain afin d'obtenir une troisième étoile, au Viêt-Nam par exemple.
Suite à une réduction des subsides, son service se réduit à peau de chagrin pour disparaître peu à peu, ce qui n'a pas l'air de le contrarier. Mais la CIA au lieu de se voir attribuer la moitié de l'effectif de l'Opégé, préférerait obtenir une augmentation de crédits.
LeGrand doit cependant continuer à s'intéresser aux affaires courantes avec son adjoint Harry Fuller et sa secrétaire-maîtresse Janet Garner. Janet n'accepte pas cette démission morale et claque la porte du bureau et de son appartement.
Parmi les dépêches, l'annonce de convois de wagons-citernes en provenance de la Tchécoslovaquie et franchissant la frontière allemande le fait tiquer, ainsi que celle de mouvements de troupes soviétiques en direction de la Tchécoslovaquie. Une femme s'est même présentée à Berlin-Ouest au péril de sa vie pour fournir comme preuves des pattes d'épaule provenant d'uniformes de l'armée soviétique.
Les réunions avec les pontes de la CIA et les chefs d'état-major se multiplient mais il n'en ressort pas grand chose. Personne n'est capable de définir si ces événements sont réels ou de l'intoxication. Tout semble corroborer l'exactitude des informations mais quelque chose chagrine LeGrand. Une intuition. Un indicateur sis à Berlin-Est se propose de vendre des renseignements au prix fort. Il s'agit de Tubérian, soixante six ans, qui a travaillé durant la guerre dans la résistance comme chef du service des renseignements dans l'équipe de Bénès. Depuis il n'a fourni que des bricoles. Les informateurs disparaissent mystérieusement ou décèdent.
Les documents ou informations ont pu être falsifiés selon LeGrand, mais des repérages et des photos aériennes démontrent que les Soviétiques ont disposé leur flotte aérienne au combat. Les Etats-Unis ne sont pas en reste et partout en Europe l'alerte est donnée. Le personnel américain en poste en Europe est prévenu de la tension qui règne. Ce n'est plus qu'une question d'heures que LeGrand doit gérer au mieux. Le Département d'Etat statue sur l'avenir de l'Opégé, reportant à sine die sa suppression.
A Francfort il rencontre Iliya, la fille de Tubérian, afin d'obtenir un rendez-vous avec le principal informateur de cette affaire. Ce rendez-vous est lancé par radio sous forme de message particulier. Elle réclame en échange un visa pour les Etats-Unis, un billet d'avion, de l'argent et un contrat à Hollywood. Dans l'avion qui les emmène de Francfort à Berlin, LeGrand subtilise dans le sac à main de la jeune femme un étui à cigarettes sur lequel est gravé le nom de Tubérian.
Lent, trop lent à démarrer, ce roman ne prend sa véritable dimension qu'au dernier quart, lorsque l'histoire se décante et prend son envol dans l'action et sa signification profonde.
Irwin R. Blacker se contente d'exprimer une vérité, sans faire l'apologie d'un système ou d'un autre, sans dénigrer, sans juger. Il constate. Les Américains ont été menés en bateau, les Russes aussi, et seule la sagesse de deux vieux routiers de Renseignement permet de prolonger une paix fragile. Les décisions sont difficiles à prendre, aussi bien sur le terrain que dans les bureaux des états-majors, et seuls la réflexion et le bon sens peuvent dénouer des situations inextricables.
Un homme seul, par cupidité et nostalgie de son ancienne influence, est capable de pousser deux nations à s'affronter. Que penser des décisions prises dans un moment de panique si l'analyse des éléments n'a été faite que superficiellement par des arrivistes ?
Ils faisaient partie de cette élite de sémillants blanc-bec que l'on avait fait venir à Washington pour enseigner aux vieux routiers l'art et la manière d'opérer.
Curiosité :
L'histoire est entrecoupée par la narration des différents incidents incitant à prendre en considération les renseignements fournis, tant à Vienne qu'à Usküdar, ce qui hache un peu le récit.
Irwin R. BLACKER : Du rif à l'échelon (Chain of command - 1965. Traduction de Philippe Marnhac). Série Noire n°1032. Parution mai 1966. 192 pages.