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28 janvier 2015 3 28 /01 /janvier /2015 13:18

Bon appétit bien sûr !

Sam MILLAR : Le cannibale de Crumlin Road.

S'il y a bien quelque chose qui énerve Karl Kane, détective privé installé à Belfast, c'est d'être dérangé le samedi pour une affaire, alors qu'il a d'autres occupations de prévues, par exemple étudier sur quel tocard il va pouvoir miser afin de se renflouer.

Pourtant ce matin là, il ne peut se défiler, Naomi, sa secrétaire et maîtresse, ce qui n'est pas forcément incompatible, lui impose d'écouter les doléances de Géraldine Ferris une gamine de Dublin. Elle ne paraît que treize ou quatorze ans mais en a dix-sept. Ce n'est pas son âge qui est en compte mais la disparition inexpliquée de sa jeune sœur, Martina, qui vit théoriquement dans un foyer. Théoriquement car Martina est réputée comme fugueuse, pourtant au fond d'elle-même Géraldine est persuadée qu'il est arrivé quelque chose à sa sœur.

Comme Kane ne peut rien refuser à Naomi, il va débuter ses recherches en se rendant au foyer, où il est accueilli d'abord par un vigile puis par la directrice. Mais l'impression qui en ressort est qu'il vient de franchir les portes d'une prison. Seule la bonne qui leur a servi la rituelle tasse de thé se montre plus sympathique que sa patronne. Elle glisse dans la main de Kane un bout de papier sur lequel elle a écrit à la hâte quelques infos. Muni de ces précieux renseignements, Kane rencontre dans une église en ruines des sans-abris, lieu que fréquentait lors de ses fugues l'adolescente.

Depuis quelques mois un déséquilibré kidnappe des jeunes filles ou des adolescentes et leur corps est retrouvé en partie. En effet des organes manquent à l'appel, le foie et les reins. C'est ce que lui apprend Tom Wicks, un policier dirigé par Wilson, son ex-beau-frère, avec qui il entretient un contentieux pas prêt de se diluer. Naomie possède une amie Irvana qui aime les hommes. Jusque là, rien que de très normal. Sauf qu'Irvana est un transsexuel fier de son opération. Lors d'une conversation, Irvana raconte à Naomie et Kane un pan de sa jeunesse. Les photos des mortes éventrées ont ravivé des souvenirs pénibles. Elle pense connaître le coupable, Bobby, le fils d'un chirurgien-chef à la Royal Victoria Hospital, un gamin avec qui elle était obligé de jouer, son père étant le garde-chasse du toubib et désirant garder sa place. Le gamin vicieux et détraqué prenait avec un Polaroïd des photos de sa mère, nue. Or trois ans auparavant, elle a retrouvé Bobby sur son chemin et il l'a traitée de tous les noms, la poignardant, l'avilissant et lui promettant toutes sortes de réjouissances mortifères. Peu après Irvana disparait et Kane et Naomie se sentent directement impliqués dans cette affaire.

 

Il fut un temps, dans les années 80 et 90, où la mode voulait que le détective soit atteint d'un problème physique. En mettant en scène un personnage manchot, aveugle, ou autre, il fallait que l'auteur se démarque de ses confrères afin d'imposer une stature, une posture à son héros. Aujourd'hui on pourra ajouter Karl Kane à cette panoplie car il souffre d'hémorroïdes et ne se prive pas d'en parler et de se pommader. L'occasion pour l'auteur de parler d'un mal dont il souffre ?

Kane est ironique, caustique, sarcastique, ce qui engendre un peu d'humour décontractant, facilitant la digestion de certaines scènes, dans ce récit par ailleurs dur, âpre, violent, glauque, scatologique mais non dénué d'humanisme. S'il se montre dans ses relations avec Naomie plutôt conciliant, celles avec ses beau-frère sont houleuses et d'ailleurs ils s'évitent. Alors Kane est obligé pour obtenir des informations et des renseignement de s'adresser à Tom Wicks, en catimini, ou pour l'aider dans certaines circonstances en marge de la loi à d'autres personnes plus ou moins en délicatesse avec la justice. Kane a écrit un manuscrit et il essaie de le placer. Pour cela il s'adresse à l'un de ses anciens condisciples, auteur de best-sellers, lui demandant de le lire et de le proposer à son éditeur. Ce qui nous vaut quelques pages fort amusantes et réalistes.

 

Le lecteur est trimballé sur les montagnes russes des sentiments contradictoires, ressentant une impression de malaise, entre attrait pour une histoire de détective à l'ancienne, cherchant à payer son loyer car l'argent ne rentre pas beaucoup dans la cagnotte du couple, et les horreurs, souvent complaisantes, décrites par Sam Millar. Un roman au goût amer, et l'on aimerait que cela reste une fiction, mais l'être humain est ainsi fait qu'il lui faut se montrer odieux, à cause d'un psychisme délabré. Un ouvrage qui entre plus dans la catégorie gore que dans celui du roman noir, d'autant que l'on assiste, par chapitres interposés, aux méfaits du ravisseur qui ne ravit pas forcément ses victimes. Quant à certaines pratiques exercées sur des volatiles, tout comme le fait ce dégénéré sur ces victimes, elles méritent réflexion lors de la consommation du produit destiné souvent à être placé sur les tables pendant certaines fêtes.

Sam MILLAR : Le cannibale de Crumlin Road. (The Dark Place - 2010. Traduction de Patrick Raynal). Parution le 8 janvier 2015. 302 pages. 21,50€.

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commentaires

P
Salut Paul, voici un billet plein d'érudition et d'humour pour un auteur dont je suis tombé amoureux (de ses romans, je veux dire). Il y a cet humour froid, cynique, irlandais chez lui, avec des scènes visuelles incroyablement stressantes. Amitiés
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O
Bonjour Pierre<br /> Merci et tu me flattes. Mais peut-être as-tu lu quelques aventures de Dan Fortune, détective manchot créé par Michaël Collins (série noire) ou Isaac de Gerone, médecin juif aveugle crée par Caroline Roe (Grands détectives 10/18)<br /> Quant aux scènes, elles sont effectivement stressantes et je n'ose imaginer ce que cela pourrait donner au cinéma.<br /> Bonne journée et bonnes lectures. Amitiés

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  • : Lectures de l'Oncle Paul
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