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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 05:39

Qu'ils s'arrangent entre eux, ceci ne nous regarde pas !

Stanislas PETROSKY : Dieu pardonne, lui pas !

Se prénommer Estéban n'est pas rédhibitoire, mais porter comme patronyme celui de Lehydeux, surtout quand on n'est pas mal foutu de sa personne, c'est comme une injure à la nature. Alors Estéban préfère qu'on l'appelle Requiem, d'ailleurs ce n'est pas antinomique puisqu'il est prêtre. Et plus particulièrement curé exorciste attaché à un cabinet du Vatican.

Après une journée liturgique à célébrer la messe, puis une soirée supposée de détente en compagnie de son amie Cécile à qui il donne sa bénédiction urbi et orbite à plusieurs reprises, puis une matinée de rattrapage au pieu histoire de se reposer de ses efforts nocturnes, Requiem se sustente afin de récupérer de ses débordements dans la salle de restaurant de l'hôtel chic et lit le journal, un Paris-Normandie du jour qui traine à portée de ses yeux.

Un article l'interpelle (à tarte) concernant une rixe sur le port du Havre, un syndicaliste du nom de Jules Durant étant soupçonné d'assassinat. Jules Durand ne jouait du piano debout, c'est peut-être un détail pour vous, mais pour Requiem ça veut dire beaucoup. Ce nom, banal sans aucun doute, porté par de nombreuses personnes, est pourtant celui d'un homme qui en 1910 fut victime d'une grave erreur judiciaire, et l'homonymie n'échappe pas à Requiem toujours friand de faits divers à résonance libertaire

Et voici Requiem fouillant sur le Net, à la recherche de renseignements concernant cette affaire et il découvre que l'employeur de Jules Durand, le présumé assassin et sa victime travaillaient tous deux pour Ody-Art, une société fondée par Jean-François Roy. Cette société est spécialisée dans l'achat, la revente, la négociation d'objets d'art auprès des collectionneurs privés. Mais pas privée de moyens. Et Roy n'est pas un inconnu, car une photo le montre, posant vingt ans auparavant effectuant un salut nazi avec les breloques et écussons de même nature et évidence, en illustration d'un article posté sur le-libertaire.net signé Sandy M.

Comme Esteban alias Requiem possède une copine demeurant au Havre - tels les marins Esteban aurait-il une femme des chaque port sachant que dans chaque homme sommeille un porc ? - il contacte donc Elena à qui il narre le pourquoi du comment il est dans la cité construite sous François 1er. Elena lui promet de lui trouver un emploi chez Ody-Art par le truchement de Vigneron, un employé affilié à la CGT et grande gueule sympa chargé des recrutements. Requiem avoue à Vigneron son statut de curé exorciste, et c'est ainsi qu'Esteban met les deux pieds dans l'entrepôt et les deux mains dans les opérations de colisage, rôle qui était dévoué auparavant à Jules Durand.

Il est embauché sous le nom d'Alix et il met tant de cœur à l'ouvrage qu'il se fait estimer. Il se fait également apprécier de Sandy M. grâce à sa façon de manier le goupillon, laquelle Sandy ne résiste pas à ses charmes et à sa façon de caresser dans le sens du poil. Il fouille dans les caisses, à l'insu de son patron, mais pas à celui de Sandy, mais restons avec Roy et ne nous immisçons pas dans les draps de Sandy.

Roy, le néo-fasciste est fortement intéressé par ce nouvel employé qui se dit prêtre intégriste, relégué en marge de l'Eglise, et au cours d'un entretien se réfère aux prêtres de Phinéas, une secte néo-nazie.

 

Une aventure dans les méandres des idées néo-nazies propagées par de nouveaux adeptes de cette doctrine nauséabonde, cela ne pouvait pas échapper à Requiem. Et Stanislas Petrosky met tout son cœur et le reste, à la rédaction de cette histoire, légère dans la forme et au combien d'actualité dans le fond.

Naturellement, placée sous le saint patronage de San-Antonio, cette intrigue ne peut manquer d'être humoristique, avec nombre de références et façons de procéder dignes du maître. Notamment avec les interpellations au lecteur et les renvois en bas de pages. Mais comme souvent avec Frédéric Dard lorsqu'il signait San Antonio, surtout dans la seconde partie de sa production, il s'agit souvent d'un humour amer.

Il y a un côté Don Camillo chez Requiem, mais pas que et l'on pourra retrouver quelques ressemblances avec ces prêtres libertins du XVIIIe siècle tels que l'on en voit par exemple sous la plume de Boyer d'Argens dans Thérèse philosophe ou encore avecRabelais qui était ecclésiastique et anticlérical. Enfin, Requeim est un fervent adepte des asticots-cercueil, c'est à dire, pour ceux qui n'auraient pas compris, des verres de bière.

Bon nombre de personnages portent le nom d'auteurs émergeant et émargeant chez Lajouanie ou Atelier Mosesu. Des clins d'œil amicaux sans nul doute, même si certains ou certaines sont traités avec une certaine légèreté.

Curiosité : Chaque tête de chapitre comporte une contrepèterie. Certaines sont faciles, d'autres moins. Amusez-vous à les déchiffrer !

 

Stanislas PETROSKY : Dieu pardonne, lui pas ! Série Requiem N°2. Roman policier mais pas que... Préface de Patrice Dard. Editions Lajouanie. Parution le 14 avril 2017. 200 pages. 18,00€.

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7 mai 2017 7 07 /05 /mai /2017 07:57

Un livre de circonstance ?

Charles WILLIAMS : Aux urnes, les ploucs !

Les hommes du shérif du comté de Blossom sont à l'affût. Ce qui n'empêche pas l'oncle Sagamore de déguster sa production locale détenue dans un pot à confiture. Une provocation délibérée et il enterre immédiatement son bocal sous un tas de bois.

Dans douze jours, de nouvelles élections vont avoir lieu afin de choisir un nouveau shérif. Ou reconduire l'ancien, puisqu'il est seul pour l'instant à se (re)présenter. Personne n'envie sa place et pourtant les habitants du comté ne tarissent pas de critiques négatives sur sa façon d'administrer et de gérer les problèmes de production illicite d'alcool.

Les adjoints du shérif déterre le bocal mais lorsqu'ils apprennent qu'il contient de la nitroglycérine, ils repartent la queue entre les jambes, ce qui morphologiquement n'est pas faux mais qui traduit une peur rétrospective à l'idée de s'envoyer en l'air dans avoir pu prendre du plaisir. cela amuse l'oncle Sagamore et Pop, le père du jeune Billy. A part eux, à la ferme Noonan réside également l'oncle Finley, mais il ne compte pas, trop occupé qu'il est par son idée fixe de construction d'arche.

Oncle Sagamore, Pop et son fils Billy partent pour la ville, et ils se ravitaillent en cours de route à une pompe à essence. Tandis que les hommes procèdent à des besoins naturels, Billy entend le garagiste déclarer à un de ses amis qu'il va vendre des pneus rechapés sans difficulté à ceux qu'il prend pour des ploucs. Billy en informe son oncle et commence alors un curieux échange de billets contre pièces d'argent, ce que l'on appelle couramment le vol au rendez-moi. L'oncle Sagamore repart plus riche qu'il était en arrivant, avec en prime les pneus.

Le shérif tient absolument à prendre sur le fait Sagamore et compagnie alors que l'oncle se prépare à une nouvelle séance de distillation. Mais comme il ne peut le faire clandestinement, il va réaliser cette opération en plein air, devant un attroupement de villageois curieux et attendant du shérif qu'enfin il mette fin à ces pratiques.

Sacs de maïs et sacs de sucre sont entassés dans la cour et la bouillotte est installée dans une petite cabane. Théoriquement il va produire de l'alimentation pour cochons, ainsi que de la térébenthine grâce à de la résine prélevée sur les pins environnants. La poudre de maïs et le sucre sont mis à macérer dans des cuves, mais cela ne tourne pas comme le souhaitent Sagamore et Pop. La fermentation provoque des bulles et les cuves sont vidées à terre, le sol engloutissant le liquide. Le shérif et ses adjoints sont présents et ne peuvent que constater que le résultat produit ne peut servir de pièces à conviction.

Le garagiste se lance lui aussi dans la course électorale, contre le shérif actuel, et déclare que s'il est élu, il mettra l'oncle Sagamore en prison. Un programme ambitieux qui est calqué sur celui du shérif. Qui gagnera ?

La question est posée, mais l'oncle Sagamore s'érige en arbitre, et cela nous donne quelques scènes du plus haut effet comique, surtout lorsque madame Horne et ses nièces, qui ne sont pas ses nièces vous l'aurez compris mais des jeunes femmes de petite vertu, sont invitées à participer à ce simulacre de campagne électorale.

 

Narrée par Billy, un gamin de huit ans, cette histoire complètement loufoque reprend les personnages de Fantasia chez les ploucs, dans de nouvelles aventures délirantes.

Bien sûr Billy, vu son jeune âge, ne comprend pas toujours ce que font les adultes, et plus particulièrement son oncle Sagamore. Mais il lui fait confiance de même qu'à Pop, son père. Seul l'oncle Finley est à part, mais incidemment il se trouve au bon endroit au bon moment pour compléter certaines scènes de panique élaborées par les deux hommes, à l'encontre du shérif, de Curly la garagiste vindicatif et sûr de lui, ou les badauds qui affluent de plus en plus à la ferme Noonan.

Mais sous des dehors naïfs, l'oncle Sagamore, et dans sa foulée Pop, est nettement plus retors, matois et roublard que sa dégaine pourrait le faire croire. Il marche pieds nus, ce qui n'est pas rédhibitoire, et agit comme s'il était simplet. Or c'est tout le contraire et il possède une intelligence à faire pâlir d'envie bien des ministres.

Mais sous des dehors de comique façon Branquignols, Charles Williams édicte des propos, sans en avoir l'air, à l'encontre des ligues de vertus, le pouvoir et la façon de procéder des candidats pour gagner des électeurs, l'hypocrisie et le fanatisme religieux. Un roman publié en 1960 et qui n'a rien perdu de son charme, de son humour mais surtout des enseignements que l'on veut bien y trouver, d'autant que de nos jours, ce sont toutes ces dérives qui sont portées parfois à leur paroxysme. Il y a du Rabelais revisité par Voltaire en Charles Williams.

Réédition Carré Noir N°396. Parution juillet 1981.

Réédition Carré Noir N°396. Parution juillet 1981.

Réédition collection Folio Policier N°208. Parution mars 2001. 256 pages. 7,00€.

Réédition collection Folio Policier N°208. Parution mars 2001. 256 pages. 7,00€.

Charles WILLIAMS : Aux urnes, les ploucs ! (Uncle Sagamore and his girls - . Traduction de C. Wourgaft). Série Noire N°602. Parution novembre 1960. 256 pages.

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4 mai 2017 4 04 /05 /mai /2017 04:59

Le mieux pour éviter les pièges, c'est de dormir la nuit...

Nick TOSCHES : Les pièges de la nuit

Dans le quartier italien de Brooklyn à New-York, Louie exerce, si l'on peut parler de profession, un travail particulier qui aurait dû l'enrichir, mais les aléas de la vie ont voulu qu'il vit honorablement, sans plus.

Il prête de l'argent à des taux usuraires, mais ses débiteurs sont bien obligés de passer par lui, ou par l'un de ses confrères qui sont souvent moins regardant que lui. Il ne leur met pas le couteau sous la gorge, et certains oublient de le rembourser.

Il tâte aussi de la loterie parallèle, en marge de la loterie organisée et officielle, et parfois cela peut rapporter. Et il traîne de bar en bar, pour ses petites affaires qui ne peuvent avoir de bureau avec pignon sur rue. Et c'est dans l'un de ces troquets, celui où il possède ses habitudes, qu'il entend une conversation ayant pour rapport un certain Joe Brusher, un tueur notoire et un homme nommé Il Capraio. Ce qui met la puce à l'oreille de Louie, car Il Capraio est un vieux de la vieille dans le quartier, a des démêlés avec Giovanni, le grand oncle de Louie qui s'est retiré à Newark.

Tout en continuant ses bricoles, Louie en informe Giovanni qui médite une parade. L'argent rentre et entre deux petits arrangements avec les chiffres du loto et prêts à taux usuraires, Louie passe son temps avec Donna Lou. Une liaison sulfureuse, mouvementée, intense et houleuse, passionnée et intermittente.

Louie se dégote une nouvelle occupation, un nouveau moyen pour placer de l'argent, et fructifier sa mise de fonds. Il s'associe avec Goldstick propriétaire d'un PeepShow qui passe des petites annonces dans un journal spécialisé. Goldstick réalise et vend des films pornographiques via sa boutique Rêves & Co, et cela peut s'avérer une affaire juteuse auprès d'amateurs de fantasmes qui n'hésitent pas à payer cher pour voir leurs rêves se réaliser sur pellicule. Du moins c'est ce que pense Louie qui n'hésite pas à investir.

Mais pour autant les démêlés obscurs entre Il Capraio et son oncle Giovanni prennent un tour funeste.

 

Cette histoire, qui est plus un reportage sur la petite truanderie italienne de New-York qu'une véritable intrigue, pèche par un manque de rigueur. Peut-être est-ce dû à une traduction tronquée, d'autant plus que les scènes torrides de sexe sont exploitées. Il est vrai que cet ouvrage est publié sous les auspices de Gérard de Villiers, mais les autres romans de la collection ne souffrent pas d'une telle obsession dans le salace. Il faudrait pouvoir lire le texte dans sa version originelle.

Tout tourne autour, ou presque des chiffres, du Loto et des taux usuraires, chiffres largement commentés, décrits, expliqués. Et la guerre, entre deux vieillards, d'origine italo-albanaise, n'est présente que parcimonieusement, même si elle est le fond même de l'histoire.

Si l'on peut effectuer des rapprochements stylistiques et d'inspiration avec notamment pour les romanciers de la même époque avec Robin Cook (le Britannique) et Lawrence Block (avec notamment Huit millions de morts en sursis), je pencherais plutôt vers les grands anciens de la littérature noire américaine, avec les romans de gangsters et d'atmosphère écrits par William Riley Burnett ou Marvin H. Albert, la rigueur de l'intrigue en moins.

Toutefois certaines réflexions émises par Louie ou Il Capraio valent le détour.

Ainsi Louie donne sa version de l'esclavage à Donna Lou :

Les Noirs et les Blancs ont toujours fait la guerre, profitant de toutes les occasions pour réduire l'autre en esclavage. Et ne t'imagines surtout pas que l'esclavage c'est du passé. Il n'y a que l'emballage qui change. Celui qui trime toute sa vie pour payer son loyer et remplir son assiette n'est rien d'autre qu'un esclave, même si chaque mois son maître lui donne quelques billets qu'il sera obligé de rendre aussitôt pour payer son loyer et remplir son assiette. Bien sûr on peut toujours se racheter, tu diras. Mais c'est bien ce que faisaient les esclaves : ils avaient toujours droit de racheter leur liberté avec de l'argent.

Quant à Il Capraio, il possède sa petite idée sur le trafic de drogue et la légalisation des produits illicites :

La loi, c'est pas toujours logique. Les juges ne veulent pas forcément en finir avec le crime. Ils ont un intérêt dans la came, tout comme les médecins ont un intérêt dans le cancer, et comme les pompes funèbres ont un intérêt dans la mort. C'est leur pain quotidien. C'est pour ça que je ne pense pas qu'il la légaliseront. Ça résoudrait trop de problèmes. Et ça ferait perdre pas mal de fric à pas mal de gros bonnets.

Un premier roman, un peu décevant, et la traduction signée en Série Noire est-elle plus proche de la version américaine, même si le titre de la collection Polar USA, est plus proche du contexte ? La différence de pagination est minime, si l'on considère que les caractères d'imprimerie de Les pièges de la nuit sont assez relativement petits.

 

Chronique publiés dans le cadre du challenge Auteur du mois du site Lecture/Ecriture.

Réédité sous le titre La Religion des ratés dans une nouvelle traduction de Jean Esch. Collection Série Noire no2437. Parution 15 octobre 1996. 272 pages.

Réédité sous le titre La Religion des ratés dans une nouvelle traduction de Jean Esch. Collection Série Noire no2437. Parution 15 octobre 1996. 272 pages.

Réédition collection Folio Policier N°163. 304 pages. Parution 25 mai 2000. 7,70€.

Réédition collection Folio Policier N°163. 304 pages. Parution 25 mai 2000. 7,70€.

Nick TOSCHES : Les pièges de la nuit (Cut numbers - 1988. Traduction de Jean-Loup Coinus). Collection Polar USA N°30. Editions Gérard de Villiers. Parution janvier 1990. 256 pages.

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3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 05:28

Mon amour est parti avec les abeilles
Dans les grottes de Rocamadour

Adaptation libre de la chanson de Gérard Blanchard.

V. VALEIX : Echec à la Reine.

Ayant hérité de ses grands-parents une vieille maison près de Rocamadour, Audrey Astier, qui vivait auparavant en région parisienne, est devenue en peu de temps une apicultrice renommée, et elle est même reconnue comme consultante, prodiguant conseils et recherchant des méthodes de travail efficaces afin d'assurer la sauvegarde de ses chères butineuses.

Elle s'occupe de sa quarantaine de ruches, elle prépare son miel et élabore également des préparations apithérapiques, produits qu'elle revend jusqu'en Chine à monsieur Wang par l'intermédiaire d'un neveu de celui-ci qui réside dans la région. Elle aide également d'autres apiculteurs qui vivent près de chez elle dont Janissou Laborde, dit le Papé.

Elle revient de Tasmanie et c'est l'occasion de comparer les différentes races d'abeilles avec justement le Papé qui lui téléphone pour lui narrer les dernières nouvelles et lui demander de passer le voir car il doit lui annoncer une merveilleuse nouvelle, selon les propres dires du vieux monsieur. Il se réclame de la vieille école portée sur la tradition tout en essayant d'enrayer l'effondrement des colonies et croisant divers écotypes de la race européenne (c'est ce qui émane de leur échange téléphonique). Il se plaint également que l'un des apiculteurs de leurs connaissances, Denis Bouyssou, dont le rucher avait été atteint de la maladie de la loque américaine et qui avait pourtant bénéficié des aides de ses confrères, se soit montré laxiste et dont les ruches pâtissent à nouveau de ce fléau. Donc il a trouvé parait-il une solution en matière de sauvegarde et l'invite à venir dîner le lendemain. Auparavant ils se rendront chez Bouyssou, puis elle l'aidera à récolter.

Le lendemain, Audrey se rend donc, avec sa deudeuche, au hameau de l'Hospitalet chez le Papé, mais personne n'est là pour l'accueillir. Audrey se renseigne auprès d'Aby, jeune Américaine et proche voisine de Janissou, mais celle-ci ne sait tien. Elle était occupée à traire ses chèvres et à fabriquer son fromage. Elle s'introduit dans l'habitation de son ami et trouve une lettre adressée à son intention. Elle la déchiffre et c'est à ce moment que frappe à la porte Ludovic, un petit Parisien mutique de huit ans qui traîne avec lui Major, le chien du Papé.

Alors qu'elle se décide à téléphoner à Lebel, le chef de la gendarmerie locale, de nouveaux coups retentissent sur la porte. Il s'agit de Denis Bouyssou qui lui aussi s'inquiète, n'ayant pas de nouvelles du Papé qui devait se rendre chez lui pour examiner ses abeilles. Et sans gêne aucune, il demande si éventuellement il ne pourrait pas récupérer tout ou partie du rucher du Papé. Il est vrai que depuis le départ de Justine, sa femme, avec un autre homme, Denis Bouyssou ne tourne pas rond car il l'est presque continuellement à cause des petits verres qu'il s'enfile.

L'appel téléphonique à Lebel, le gendarme, tourne court. Il est parti en Bretagne et a été remplacé par un Alsacien, Steinberger, événement qu'elle avait occulté lors de son voyage en Tasmanie. La journée n'est pas finie qu'un jeune homme se réclamant comme Pèlerin de Compostelle arrive quémandant une chambre. Virginio Rossi, ainsi se présente-t-il, est muni de sa créanciale visée en bonne et due forme, et même s'il n'est pas inscrit sur le registre des réservations, elle lui propose de rester, il y a une chambre de libre. Elle-même va passer la nuit dans la chambre de Charles, le fils décédé du Papé.

Dans le lit, avant de s'endormir, Audrey relit la prose de Janissou. Il écrit qu'il est atteint d'une maladie incurable, qu'il part sur le chemin de Compostelle, et qu'il lègue toutes ses ruches à l'Apis Dei, une fondation au service des Abeilles. Audrey n'est guère convaincue car des éléments dans cette lettre sont en contradiction avec ce que disait ou faisait Janissou. Durant la nuit, elle entend du bruit et descend pour trouver Virginio qui se promène dans la maison, arguant qu'il s'est trompé, ne retrouvant pas le chemin des toilettes.

Audrey se rend à la gendarmerie mais le lieutenant Steinberger refuse de prendre en compte sa déposition sur la disparition mystérieuse de Janissou. Seulement les événements vont se précipiter. Denis Bouyssou décède dans des conditions bizarres. Il est vrai qu'il ne prenait guère de précautions pour se rendre près de ses butineuses, perturbé qu'il était. Alors elle décide de faire appel à Lebel, l'ancien responsable de la gendarmerie qui va enquêter de son côté. Steinberger accepte d'effectuer lui aussi quelques recherches, officieusement. Et c'est ainsi qu'Audrey et le lieutenant de gendarmerie vont se lancer sur les traces de Janissou. Audrey découvre notamment chez Bouyssou un coffret contenant une belle somme d'argent et une bague de grande valeur, qu'un inconnu qui vitupère contre le niakoué inspecte les ruches du Papé, que Major est blessé par ledit inconnu, qu'Audrey ne peut l'empêcher de s'enfuir, qu'elle trouve le lendemain une gourmette au nom d'Olivier et qu'elle trouve dans les affaires du Papé une trentaine de lettres, des envois s'échelonnant depuis une trentaine d'années et qui font référence à des événements remontant aux derniers mois de la Seconde Guerre mondiale.

Plusieurs pistes se dessinent avec pour au moins deux d'entre elles les abeilles et les recherches du Papé : celle de monsieur Wang, celle de l'Apis Dei, des laboratoires qui sont contre les remèdes naturels, et celle d'une vengeance d'anciens résistants. D'autres éléments interfèrent et l'épilogue, mouvementé, confine à un ésotérisme lié aux abeilles tandis que des drames se jouent dans certaines chaumières, et autres édifices, ainsi que dans les grottes de Rocamadour.

 

Bien entendu, ce sont les Abeilles, ces travailleuses infatigables, qui sont au centre de l'intrigue. Et l'auteure, elle-même spécialiste de l'apiculture et de ses dérivés, ne tarit pas d'explications sur le travail des apiculteurs, sur celui des abeilles, sur l'effondrement des butineuses, sur l'importance de l'apithérapie, sur l'écologie en général et l'importance des hyménoptères. Pédagogique, pour autant ce roman n'est jamais ennuyeux.

On suit les démêlés entre Audrey, cette jeune femme qui s'est reconvertie avec bonheur en zone rurale, et le lieutenant Steinberger qui traîne comme un boulet sa participation à la guerre en Afghanistan et ressasse des souvenirs macabres et familiaux.

Mais ce roman joue sur les contradictions, un peu sur le fil du rasoir : doit-on être pour ou contre l'hybridation, de la flore ou de la faune, rester dans la règle de la pureté d'une race (on connait les préceptes nazis) et se résoudre à un dépérissement, comme pour les plantes ou les animaux qui peuvent à la longue être victime de consanguinité et dépérir, ou accepter des modifications et se trouver dans un engrenage type OGM. La question est posée, pas en ces termes, mais les réponses ne peuvent qu'être ambigües.

V. VALEIX : Echec à la Reine. Crimes et abeilles N°1. Editions du Palémon. Parution le 10 mars 2017. 384 pages. 10,00€.

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2 mai 2017 2 02 /05 /mai /2017 10:24

Hommage à Ruth Rendell, décédée le 2 mai 2015.

Ruth RENDELL : La maison aux escaliers

Une silhouette de femme entrevue dans la foule, et pour Elizabeth, c’est tout un passé d’angoisse qui remonte à la surface. Cette silhouette c’est celle de Bell, une jeune femme qui a énormément compté dans la jeunesse d’Elizabeth, et plus particulièrement pendant les années vécues dans la Maison aux Escaliers. Une maison toute en hauteur, cinq étages, cent six marches. Une maison achetée par Cosette, drôle de nom pour une riche veuve, et qui sert de refuge à de nombreux parasites, hommes et femmes marginalisés.

S’établissent une période de liberté, de sexualité active, une atmosphère de débauche. L’amitié et la camaraderie comptent autant, ou plus, que l’amour sentiment. Cosette a bien eu quelques soupirants mais elle entretient l’obsession d’un amant selon ses critères. Un amant qui se fait attendre. Les jours passent, s’étirent.

Un jour, Elizabeth fait la connaissance de Bell. Bell est une énigme vivante, ressemblant étrangement à un portrait peint par Bronzino au seizième siècle et à une héroïne de Henry James décrite dans son roman Les ailes de la colombe. Entre Cosette, la cinquantaine décrépite, récente veuve à la recherche de l’amant insaisissable, Elizabeth traumatisée par une maladie héréditaire, la chorée de Huntington, et Bell, affabulatrice, peut-être responsable de la mort de son mari, peintre raté adepte de la roulette russe, s’établissent des relations plus qu’amicales.

Mais un ver ronge le beau fruit. Bell vit maintenant à demeure dans la Maison aux Escaliers. Elle leur présente comme son frère, Mark, un jeune homme qui lui ressemble étrangement. Mark est un acteur, jouant un rôle dans un feuilleton radiophonique. Pour Cosette, c’est le coup de foudre. Et Mark tombe sous son charme vieillissant. Situation qui provoque un effet inverse entre Bell et Elizabeth, leurs relations saphiques s’estompant. Cosette, déjà riche, se retrouve soudain en possession d’une forte somme d’argent quand Mark perd son emploi, son petit rôle dans le feuilleton, seule activité qui le reliait au monde du théâtre.

Il informe Elizabeth que Cosette et lui ont décidé de déménager, de vivre ensemble et de vendre la Maison. En aucun cas Bell ne doit être au courant, enfin pas dans l’immédiat. Et puis elle aura une compensation, un petit appartement que lui offrira Cosette. Un soir, alors que Mark, Cosette, Elizabeth. Bell et quelques autres sont conviés au restaurant par un couple d’amis, surgit une femme, Sheila Henryson, qui se présente comme la belle-sœur de Mark. Le pavé dans la mare. Consternation à la tablée. Mark et Bell ne sont pas frère et sœur, mais amants. Ou étaient. A l’origine une méprise de la part d’Elizabeth et que Bell a su exploiter. Mais Mark avoue à Cosette que, de plus en plus, il était réticent à jouer dans cette mise en scène ignoble.

 

Ecrit à la première personne, ce roman est narré par Elizabeth qui revit ses souvenirs, ses amours, ses amitiés, ce drame également au contact de Bell. Des mémoires où le passé se mêle au présent et où, peu à peu, les zones d’ombre s’évanouissent au fur et à mesure des révélations de Bell : l’assassinat de Silas, son mari, camouflé en accident, ses années de prison, etc. Mais pour Elizabeth, c’est également la révélation ou la confirmation de sa responsabilité directe et indirecte dans ce drame.

Ruth Rendell, spécialiste des romans d’énigme dans lesquels la psychologie joue un grand rôle, n’est jamais allée aussi loin dans l’introspection de ses personnages. Des personnages ambigus déchaînant des passions qui se traduisent par des violences morales et une angoisse latente. Cependant, ce roman est un peu comme un anachronisme dans son œuvre. L’étude de caractère de ses personnages pervers, névrosés, psychopathes est comme à l’habitude extrêmement fouillée mais la façon de les décrire présente comme un décalage par rapport à ses autres romans et s’érige en marge.

Par certains côtés, La maison aux escaliers est un livre dense, poignant, violent ; par d’autres il se révèle décevant. Trop d’introspection, de calculs, pas assez de réalisme. Un roman qui oscille entre l’écriture, le romantisme fin du dix-neuvième siècle et la liberté de mœurs des années soixante-dix. Reste qu’un palier de plus est franchi par cette grande dame qui nous réserve bien d’autres surprises sous le pseudonyme de Barbara Vine.

 

Ruth RENDELL : La maison aux escaliers (The house of stairs - 1988. Traduction de Isabelle Rosselin-Bobulesco). Editions Calmann-Levy. Parution 1990.

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1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 05:21

Hommage à Frédéric H. Fajardie décédé le 1er mai 2008.

Frédéric H. FAJARDIE : Polichinelle mouillé.

Susceptible, et avec raison, Quintin n'a pas apprécié qu'un adolescent boutonneux se moque de sa bosse. La scène s'est déroulée sur les quais du métro à la station Bel-Air. Evidemment, à dix-sept ans et pour se faire mousser auprès de ses camarades, il faut se faire remarquer. Et c'est ainsi qu'il a glissé sa main sur la bosse mouillée par la pluie de Quintin, par défi et en le traitant de Polichinelle mouillé. Et que Quintin a déclaré dans sa moustache Pour ça je te tuerai.

Et c'est comme cela que Quentin, septuagénaire vivant seul dans son petit appartement de Montreuil, sa femme Mauricette qu'il avait surnommée Barbara étant décédée neuf mois auparavant, devient un tueur. Car ce qu'il a ressenti en bousculant l'adolescent dont il ne connait pas le nom et donc qu'il appelle Bel-Air du nom de la station où il a perpétré son forfait, c'est comme une délivrance, un acte patriote, éliminant un individu qu'il a classé comme fasciste, un nazi.

Quintin prend goût à débarrasser la société de ce qu'il prend pour des loques, des nuisibles, des inconsistants. Ainsi l'homme qui vient de se pincer les doigts dans les vantaux à fermeture automatique et qui se plaint auprès des autres voyageurs n'aurait pas attiré plus que ça son attention, si l'homme ne s'était blessé volontairement à un doigt à l'aide d'un petit couteau, juste pour qu'on compatisse. Et ce n'est pas le fait que l'individu soit Arabe qui attise l'ire de Quintin, mais bien cette propension à geindre.

Sa prochaine victime est un homme qui profère à l'encontre d'une jeune fille des mots inconvenants, des propositions malhonnêtes. D'accord, cette gamine qui paraît n'avoir que seize ans est attifée façon allumeuse qui refuse la pompe à incendie, une aguicheuse attirant tous les regards vers elle, ne semblant pas se rendre compte de l'intérêt qu'elle suscite avec sa jupe aussi grande qu'une ceinture et son habillement en rouge et noir. Au lieu d'embrasser la bouche pulpeuse de la gamine, l'individu peu scrupuleux va embrasser les rails, ça lui apprendra.

 

Le commissaire Antoine Padovani est chargé de l'enquête sur le Pousseur du métro. Il est entouré par Tonton, son supérieur, et d'autres commissaires, l'affaire le vaut bien, mais par quel bout prendre cette affaire, les témoins se contredisant comme souvent dans ces cas-là. Il remarque même que la jeune fille, qui a toutefois dix-huit ans, toujours aussi séductrice et provocante, fournit un signalement probablement erroné, peut-être en remerciement pour l'homme qui a châtié l'importun. Mais l'affaire n'est pas simple à résoudre, d'autant que malgré leur statut de commissaires certains des enquêteurs se montrent quelque peu des bras cassés. Enfin, Padovani, habitué des affaires pourries, ne renonce pas. Même si des membres de la maffia locale s'immiscent dans ce drôle de cirque. Même si cette jeune fille essaie de détourner Antoine Padovani de son rôle d'époux intègre.

 

Pour Fajardie, le roman était le vecteur idéal pour montrer les travers d'une société urbaine contemporaine, mettant en scène des personnages qui relèvent d'une certaine chevalerie, tel Quintin, mais dont les actes ne sont guère en conformité avec la légalité.

Profondément enraciné politiquement dès 1968 à la Gauche Prolétarienne, Fajardie ne renie pas ses valeurs, même si au fil des ans il "s'assagit", se montrant moins virulent, plus mesuré dans ses propos.

Nouveau prêtre du Néo-polar à ses débuts, Fajardie aborde avec Polichinelle mouillé une narration plus souple, tout en gardant ses repères idéologiques, n'hésitant pas à dénoncer des pratiques jugées fascistes ou nazies. Si le personnage de Quintin peut paraître immoral, il réagit à des besoins profonds, dont la réminiscence se dévoile au fil du déroulement de ses méfaits. Et Fajardie déplace peu à peu le côté roman noir vers une enquête-énigme construite comme un jeu de piste avec un côté poétique.

Ce roman est dédié à Francine, comme tous ses livres d'ailleurs, et la femme du commissaire Antoine Padovani se nomme Francine, tout comme la femme de Fajardie. Une nouvelle preuve de fidélité qui l'animait et d'ailleurs on se rend compte que Padovani est un peu une projection de l'auteur dans ses gestes, ses réflexions, son regard envers ses contemporains, ses engagements.

Un roman court et percutant.

 

Réimpression de La Petite Vermillon de septembre 1996.

Réimpression de La Petite Vermillon de septembre 1996.

Première édition : collection Sueurs Froides. Editions Denoël. 1983.

Première édition : collection Sueurs Froides. Editions Denoël. 1983.

Frédéric H. FAJARDIE : Polichinelle mouillé. Collection La Petite Vermillon N°61. Editions de La Table Ronde. Parution le 22 septembre 2016. 176 pages. 7,10€.

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30 avril 2017 7 30 /04 /avril /2017 06:25

Pas pratique pour savoir si on est toujours la plus belle...

Ivan ZINBERG : Miroir obscur.

Journaliste indépendant, spécialisé dans les reportages croustillants sur la vie des personnalités en vue, Michael Singer veut changer, ce qui est une décision louable, d'optique et réaliser des reportages plus consistants, moins volages, en un mot plus sérieux.

C'est ainsi qu'il se rend chez une femme qui a connu l'enfer de la drogue et des bandes de marlous mais s'en est sorti grâce à sa force de caractère. Mère de deux gamins, Marbella Jones, une Noire élevée aux mamelles de la drogue et de la violence veut témoigner des difficultés qu'elle a rencontré au cours de son adolescence, comment elle a réussi à s'échapper des mailles du filet et à devenir nounou pour l'édification de la nouvelle génération.

Après avoir procédé à l'entretien qu'il a enregistré et qu'il en a programmé un autre afin d'affiner son reportage, il rentre chez lui où il a installé son bureau. Sa secrétaire et assistante, Alison Kostas, une ancienne policière qui a démissionné six mois auparavant après vingt ans de service au LAPD de Los Angeles, l'aide dans le montage des vidéos qu'il transmet ensuite à une chaine d'informations en ligne.

Deux policiers l'attendent chez lui afin de l'interroger sur un meurtre qui a été perpétré la nuit précédente à l'encontre d'un chirurgien-obstétricien en retraite. L'assassin a gravé sur le front du défunt le chiffre 1, mais si Michael Singer est impliqué dans cette affaire, c'est parce qu'une de ses cartes de visite a été déposée près du corps. Heureusement pour lui il possède un alibi et s'il est suspect aux yeux des policiers, il peut se justifier.

Peu après, il reçoit sur son téléphone une vidéo qui montre l'assassinat du toubib en direct. Comme il est toujours suspect malgré son alibi, Singer se décide à en découdre (!) avec ce meurtrier qui semble s'amuser avec lui. Et grâce à un propos tenu par le meurtrier, Singer et Alison Kostas vont remonter ce qui leur paraît être une piste fiable.

Mais d'autres crimes de sang sont perpétrés à quelques heures de distance. D'abord sur des sœurs jumelles qui connurent quelques années auparavant leur heure de gloire en posant dans des magazines dits spécialisés pour les hommes. Le procédé est quasi identique car les chiffres 2 et 3 ont été gravés. Une numérotation inquiétante. Et la carte de visite de Singer est retrouvée sur place.

Madden et Gomez, les deux policiers dont on a suivi les précédentes enquêtes, viennent en complément des premiers, et d'autres sont désignés en renfort, car l'affaire devient sérieuse. Et Singer lui profite de l'aubaine pour se constituer un confortable matelas de dollars car il revend à la chaine d'informations les éléments dont il dispose ainsi que les vidéos, n'informant les policiers qu'ensuite.

Il dispose d'un excellent avocat qui le conseille afin de lui préserver les arrières vis-à-vis des possibles retombées policières et judiciaires car il déroge à l'éthique voulant qu'il prévienne d'abord les deux institutions. Et il est aidé dans ses recherches par Alison Kostas qui se montre une auxiliaire efficace et par un jeune surdoué en informatique qui brise allègrement les verrous mis en place par les administrations pour recueillir des éléments précieux dans l'enquête de Singer. Mais tout ceci ne va-t-il pas se retourner contre eux, coincés qu'ils sont entre les mâchoires des policiers et du tueur ?

 

Ivan Zinberg nous entraîne dans une enquête, avec pour décors la ville de Los Angeles laquelle s'étend sur des dizaines de kilomètres, enquête qui s'échelonne sur quelques jours et prend son origine, vingt ans auparavant, d'après les déductions de Singer et compagnie. Ce qui amène le journaliste à faire ressurgir des événements qui ont marqué de nombreuses personnes mais n'en ont guère affectés d'autres manquant de sensibilité et de remords.

Si l'on suit avec intérêt Singer dans ses démêlés, on ne peut apprécier sa façon de procéder, engrangeant l'argent en vendant chèrement ses reportages à un média qui joue sur le sensationnel et y trouve son compte, le nombre de visiteurs augmentant de manière exponentielle, entraînant dans leur sillage des recettes publicitaires et une notoriété non négligeable. Et naturellement ce sont les pratiques de ces médias en ligne et des magazines spécialisés dans le sensationnel, ainsi que leurs visiteurs et lecteurs qui sont dans le viseur de l'auteur.

Ivan Zinberg nous propose parfois trois visions plus ou moins différentes ou complémentaires, ce qui donne un sentiment de répétition, en suivant l'enquête de l'extérieur par Singer, par les commentaires du média auquel il revend ses reportages, mais aussi via le journal du tueur.

Souvent l'auteur d'un roman affirme qu'il se laisse guider par ses personnages. Dans ce cas précis, je pense qu'Ivan Zinberg savait très bien où il voulait aller, connaissait l'épilogue et a construit son intrigue d'après les révélations finales qui ne manquent pas de subtilités et de rebondissements.

Outre Singer et Alison Kostas qui peu à peu prennent de l'importance dans le récit, il ne faut pas négliger non plus le rôle de Léon Nash, l'informaticien qui travaille la nuit, use et abuse des pétards, sent le négligé ne sortant quasiment jamais de chez lui et professant une dévotion aux rastas. Et c'est lui qui me souffle le mot de la fin, s'inspirant de Bob Marley qu'il vénère :

La grandeur d'un homme se mesure à son intégrité.

Mais apparemment ni Singer et compères n'ont compris ce message, et l'on peut étendre cette incompréhension, ou ce je-m'en-foutisme, à bien d'autres catégories professionnelles ou politiques.

 

Pour conclure, un roman à l'intrigue fouillée, prenante, au rythme rapide malgré les répétitions évoquées ci-dessus mais nécessaires, qui accroche le lecteur, aux multiples rebondissements, qui ne laisse pas sur sa faim même si la fin est plus ou moins ouverte.

 

Ivan ZINBERG : Miroir obscur. Collection Thriller. Editions Critic. Parution le 20 avril 2017. 374 pages. 20,00€.

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27 avril 2017 4 27 /04 /avril /2017 05:17

Pas facile de vivre avec une femme qui rentrée de couches vous vire de la sienne !

Luc FORI : Vade retro Satanas.

C'est l'expérience que vit William Carvault, ancien policier reconverti comme agent immobilier à Bourges. Faut dire que Heike, sa compagne et commissaire de police quand même, ne s'occupait plus que de leurs fils, et William n'avait pas apprécié d'être délaissé. Alors il était allé voir ailleurs si l'herbe était plus tendre comme le signale le diction qui affirme que changement de pâturage réjouit les veaux. Il s'est trouvé une petite maison en face d'un immeuble allongé comme une barre énergétique.

Tout commence à cause d'un individu guère courtois qui a frôlé la veille son véhicule, a pulvérisé son rétroviseur, sans laisser de coordonnées. Un mec normal quoi. William est abordé par Youssef, un jeune Sarrazin habitant en face de chez lui, qui lui dit qu'il a vu l'accrochage se produire et qu'avec son copain Ahmed ils ont voulu courir derrière le véhicule fautif et que tout ce qu'ils ont réussi à faire c'est de relever le numéro d'immatriculation. Un bon point pour les deux jeunes. Après avoir réglé son problème de rétroviseur, William regarde derrière lui et se rend compte qu'il est toujours amoureux d'Heike. Mais la commissaire de police n'est pas prête à partager sa couche et il n'a plus qu'à attendre que les événements se tassent.

Le lendemain, Youssef vient voir William chez lui, et après quelques palabres tournant autour du rétroviseur, il s'apprête à lui demander quelque chose lorsque Heike s'invite. L'entretien est reporté au lendemain mais ce que lui montre Heike n'est pas piqué des vers, comme dirait le poète.

Elle est en possession d'une clé USB et au visionnage de celle-ci, les cheveux se dressent sur la tête de William. L'assassinat, filmé en direct par le tueur, d'une jeune femme par strangulation à l'aide d'une corde. Le corps a été retrouvé dans une chambre appartenant à une chaîne hôtelière.

Revenons au rendez-vous de William avec Youssef dans la barre en phase de délabrement en face de sa petite maison. Youssef vit avec Djamila, et ils sont inquiets. Le frère de Djamila a disparu et il semblerait que le gamin, Mourad, soit parti pour le Djihad. Un petit film posté sur Youtube montre l'adolescent en compagnie d'un camarade enturbanné dont seuls les yeux sont apparents. Mourad porte une pancarte sur ses genoux sur laquelle est inscrit Mort aux Infidèles, tandis que son compagnon brandit un fusil d'assaut.

Alors William rencontre les parents de Mourad, dont Farid le père pratiquant mais pas intégriste, puis un imam recruteur du nom d'El Zarbi, lequel est effectivement un peu bizarre. Un accrochage oppose l'imam à Farid qui lui tend une photo représentant son gamin. William s'aperçoit qu'El Zarbi n'est pas un Arabe bon teint, mais un Européen converti maniant mal la langue de Khaled. William, assisté de son ami Roger (prononcez Rodgeur comme pour Federer mais qu'il ne faut pas prononcer Fait d'erreur, je sais c'est compliqué), piste El Zarbi, encore plus bizarre qu'il pensait et parvient à lui arracher quelques révélations. El Zarbi reconnait sur la photo l'édifice qui se dresse en arrière-plan. Il s'agit d'une centrale électrique située près de Bruxelles.

Et tandis qu'Heike poursuit l'étrangleur de jeunes femmes, William et Roger (prononcez Rodgeur...) se rendent à Bruxelles, et leur enquête n'est pas véritablement de la petite bière.

 

Avec un ton résolument humoristique, Luc Fori nous emmène de Bourges à Bruxelles puis retour à Bourges, pour une double enquête, qui bientôt n'en fera qu'une.

Mais cet humour, doux-amer, est tempéré, car si l'on peut rire de tout, certaines limites sont difficilement franchissables. Et dans les moments cruciaux, Luc Fori reprend un ton grave, en phase avec les situations.

Ce roman est composé d'événements qui ont réellement eu lieu, comme l'attaque de Charlie Hebdo, mais ils ne servent que de supports à une histoire plus personnelle, celle de la famille de Mourad. Et l'auteur sait faire la différence entre véritables adeptes d'une religion, et les intégristes qui sont aveuglés ou qui ne sont que des arnaqueurs et des charlatans.

Luc Fori construit son récit sur la lame du rasoir, sachant se montrer railleur, tendre, léger, décalé, humoristique ou grave, et offrant un épilogue en pied de nez à la société qui voudrait que tout soit blanc ou noir, mais jamais en demi-teinte.

Mais on vibre également aux aventures de William, et de Roger bien sûr le brave copain qui se montre un peu soupe au lait et vindicatif parfois, ainsi que des relations entre l'agent immobilier qui n'est pas immobile et de sa commissaire de police de compagne, ou ex-compagne, et de leurs relations en dents de scie. William ne se montre pas toujours à la hauteur dans sa nouvelle fonction de père, mais c'est aussi un apprentissage de la vie. Il faut savoir assumer.

 

Luc FORI : Vade retro Satanas. Editions Pavillon Noir. Parution le 10 mars 2017. 256 pages. 14,00€.

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25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 07:14

Mais on ne brade pas les toiles... Faut pas rêver quand même !

Brigitte JOSEPH-JEANNENEY : Nocturne au Louvre.

Récemment recruté pour être directeur de la Sécurité du Musée du Louvre, Nicolas Lesur, de lui, s'imprègne de l'ambiance des lieux et fait la connaissance de ses collègues ainsi que de sa secrétaire Maryse, qui a longtemps travaillé avec l'ancien responsable qu'elle regrette un peu.

D'ailleurs elle l'appelait par son prénom, André, une familiarité que Nicolas n'envisage pas à son encontre. André a été viré, comme un malpropre précise Maryse, deux mois auparavant et il s'est recyclé dans le mobilier urbain. La première journée, le mercredi 22 novembre 1995 précisément, se passe en découvertes, les différentes salles, les autres responsables, celui des relations humaines (ce qui ne veut pas dire que coucheries existent entre collègues), celui de l'exploitation technique et celui des finances et Nicolas doit attendre le lendemain pour enfin rencontrer le Président, le Grand Patron, surnommé Sa Majesté. Rencontrer est un bien grand mot, juste un appel téléphonique de bienvenue.

Mais ce jeudi 23 novembre, Nicolas Lesur va s'en souvenir, car il est confronté à sa première affaire. Rien de grave, mais sérieux quand même. Un ou des petits plaisantins se sont amusés à dévisser quelques tableaux, au point que ceux-ci sont prêt de tomber. Juste le dernier petit tour de vis qui n'a pas été donné, évitant une catastrophe. Une récidive pour le Dévisseur, ainsi que surnomme Nicolas l'énergumène.

Et Nicolas se promet bien de coincer le Dévisseur, de gagner une bataille personnelle envers le malotru, ne serait-ce que pour gagner une considération à laquelle il se sent avoir droit.

Alors il arpente les couloirs et les salles, et repère une jeune femme qui se consacre à un étrange manège. Elle regarde, observe, prend des notes. En réalité il s'agit d'une copiste qui vient régulièrement au Louvre pour ses travaux. Il la suit et tout étonné s'aperçoit qu'elle rencontre l'ancien directeur dans son antre. Cela sent le mystère à plein nez.

Nicolas n'épargne pas son temps, d'autres vandalismes sont perpétrés, et la nuit, dans les sous-sols du Louvre, là où sont rangées les toiles et les sculptures en attente de départ pour d'autres musées, ou de subir quelques réparations, Belphégor, ou son clone rôde.

 

Nocturne au Louvre est un aimable divertissement qui permet au lecteur de voyager dans les arcanes du Louvre, d'en découvrir les faces cachées, de ne plus être un touriste égaré mais l'un des gardiens du Temple vérifiant le système de sécurité et de chercher qui manie les ficelles et le tournevis.

Roman pour grand adolescent, Nocturne au Louvre se veut une récréation entre deux romans noirs, et offre son petit lot de suspense et de frissons. Avec péripéties à la clé, mais pas ou peu de cadavres, ou de victimes, à part quelques objets précieux, ce qui est déjà pas mal.

Un roman d'énigme qui fait penser à Tintin, d'accord, mais un peu dans le style des Bijoux de la Castafiore, avec une ambiance à la Blake et Mortimer.

Brigitte JOSEPH-JEANNENEY : Nocturne au Louvre. Collection ArtNoir. Editions Cohen et Cohen. Parution le 23 mars 2017. 254 pages. 20,00€.

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23 avril 2017 7 23 /04 /avril /2017 13:54

Ce que l'on appelle l'effet domino !

Gilles VIDAL : De sac et de corde.

Vous avez tous sûrement vu un reportage montrant ces dominos soigneusement placés les uns derrière les autres et tomber par un petit coup de pichenette, s'entraînant les uns les autres dans une course folle franchissant de nombreux obstacles dans un parcours minutieusement élaboré et préparé.

La lecture de ce roman est tout aussi réjouissante, et l'auteur a dû passer un temps fou à assembler ses personnages-dominos, les faire évoluer dans une petite ville de province, avec de nombreux aiguillages, des voies sans issu, d'autres qui se coupent et se recoupent, et les protagonistes s'affaler comme ces briquettes, sans pour autant que la machine infernale s'arrête avant le final programmé.

Le point de départ se situe à Boston (Massachussetts) en 1967. Deux individus interrogent violemment Willard Matthews à propos d'un objet qu'ils recherchent. Il ne se souvient plus très bien mais sous les coups la mémoire lui revient en partie. Munis de leur renseignement partiel, les deux hommes repartent en laissant derrière eux un cadavre.

Le dernier domino franchit un pont et est catapulté de nos jours à Morlane, ville de province traversée par la Meure, qui s'enorgueillit de posséder parmi ses hommes célèbres un poète maudit, Aristide Ridore, vénéré partout dans le monde mais qui fut également un assassin et un brigand.

Tout commence, ou presque lorsque Serge Persigny ressent dans la cage de l'escalier du petit immeuble où il habite comme une odeur de gaz. C'est sa voisine Mademoiselle Juvet, Clara de son prénom, qui a déposé sa tête dans le four de la gazinière. Bonsoir Clara, comme chantait Michel Sardou, direction la morgue.

Ce qui ne gêne en rien Serge Persigny sauf que cela l'a retardé quelque peu, mais il n'est pas aux pièces non plus. Après avoir récupéré une arme à feu, je ne rentrerai pas dans les détails, marque, calibre ou autre, il se rend au rendez-vous fixé par son employeur. Il ne travaille pas aux impôts, mais c'est tout comme, puisqu'il est chargé de recouvrer l'argent prêté auprès de clients récalcitrants. Et le voilà chez Victor Guérin, un vieil homme qui se montre plus malin que l'encaisseur. Et l'encaisseur n'a pas le temps de défourailler son arme qu'il encaisse quelques projectiles en pleine tête. S'il n'avait pas de plomb dans la cervelle, maintenant il est servi.

Victor Guérin, son forfait accompli, après tout il n'avait pas demandé à ce que Persigny vienne l'embêter, part en sous-bois récupérer quelque chose dans un arbre. Arrivé à place, ses coronaires jouent à se faire un sac de nœud, et exit Guérin, affalé sur une branche. Bien mal acquis, et à qui, ne profite jamais. Parait-il.

Un couple s'installe sous la ramure de l'arbre afin de batifoler, et lorsque la jeune fille regarde l'envers des feuilles, elle aperçoit quelqu'un qui les mate, couché sur une branche. Ce quelqu'un, vous l'avez deviné, c'est Guérin, mais ce que vous ne savez pas, c'est que Fred Gomez et sa copine Claudie trouvent dans la besace du défunt une grosse poignée d'argent. Plus grosse que ça même, et sous le matelas de billets, deux armes que seul Fred a aperçu. Allez hop en voiture, et après un repas à base de hamburgers italiens, oui pizzas si vous voulez, un repos digestif à l'hôtel. Et comme Fred n'est pas partageur, il se débarrasse de Claudie, dont il ne connait même pas le nom, à l'aide d'un sac poubelle. Je comprends maintenant pourquoi on veut interdire les emballages plastiques. Mais Fred est un perdant, mais il ne le sait pas encore.

 

Sur ce quittons cet embranchement et allons voir d'autres rangées de dominos qui continuent leur petit bonhomme de chemin. Et parmi ces personnages on retrouve par exemple un policier vénal - si ça existe, désolé de le préciser - ou encore un chirurgien-dentiste digne héritier des arracheurs de dents d'antan qui se fait des pivots, des lingots veux-je dire, en or sur la denture de ses clients en les massacrant, d'où peut-être l'expression des sans-dents. Bref il a les crocs. Comme d'autres personnages évanescents qui arrivent presque tels des cheveux sur la soupe, et repartent aussitôt dans une éclaboussure. Sans oublier un parrain local, ses hommes de main et d'aujourd'hui, un automobiliste qui percute un homme, lequel venait d'échapper aux policiers, qui se fait voler sa voiture, véhicule retrouvé un peu plus tard avec deux cadavres déguisés en charbon de bois à l'intérieur...

Parfois on a l'impression qu'il y a engorgement, un bouchon qui bloque tout, mais que nenni, une briquette se dégage et la route des dominos se scinde, se prend pour une autoroute ou un chemin vicinal, jusqu'à l'arrivée qui est parallèle au point de départ.

Si Gilles Vidal nous propose un roman tortueux, il le fait avec talent, et avec cette méticulosité, cette minutie propre à un artisan qui aime son métier. Il relève plus de l'ébéniste que du menuisier. Tout s'enchaîne inexorablement, les tiroirs multiples coulissent sans à-coups, les cachettes secrètes se dévoilent peu à peu, tout s'emboîte à la perfection, un petit trésor de construction et d'ajustement avec moult péripéties décrites en pleins et en déliés.

 

Gilles VIDAL : De sac et de corde. Collection Crimes et châtiments N°78. Editions des Presses littéraires. Parution le 29 mars 2017. 298 pages. 12,00€.

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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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