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16 septembre 2017 6 16 /09 /septembre /2017 06:55

Une potion à déguster sans modération…

Patrick S. VAST : Potions amères.

Les hypermarchés et les grandes surfaces commerciales, situés en dehors des villes, drainent la clientèle sans vergogne, ne laissant souvent dans les centres-villes que les miettes financières.

Pourtant, certaines échoppes continuent, bravant ce flot mercantile, à subsister, offrant des services, des conseils, des produits inconnus de la grande distribution ou jugés peu rentables.

Ainsi à Béthune, dans une petite rue marchande, les époux Rogonot tiennent une herboristerie, et, faut bien sacrifier à la mode, proposent également des produits bio.

Aux côtés de ce couple sexagénaire, travaille Denise, l’employée trentenaire qui ne s’est pas remise de la mort de son fiancé cinq ans auparavant, puis de sa mère l’an passé. Elle s’enfonce tout doucement dans une vie morne, monotone, dénuée de sourires, et André Ansart, représentant en produits bio et secrètement amoureux d’elle, aimerait la voir revivre, si possible avec lui.

Le destin de Denise bascule à cause de plusieurs conjonctions, qui s’avéreront néfastes pour certaines personnes de son entourage. Un lundi après-midi, elle est chargée par ses employeurs, Patrice, qui se remet doucement d’un problème cardiaque, et Germaine, une femme au caractère trempé dans ses décoctions amères, de déposer à la banque la recette du week-end. 2000 euros dans une sacoche qui lui est subtilisée par un motocycliste.

L’individu peu scrupuleux qui vient de s’adonner à ce vol à la tire, est sorti de la prison de Sequedin peu de temps auparavant. Gérard Bourgeois est un petit malfrat, et surtout père de famille. Sa compagne Lydie, qui lui avait déjà donné deux enfants, en a profité pour en avoir un troisième durant son absence, faut bien occuper ses journées. Seulement, cela ne paie pas le loyer, et c’est pour cela que Gérard a arraché la sacoche de Denise.

Il retrouve un ancien codétenu, qui n’est pas si ancien mais c’est la formule consacrée, Abdel, qui lui aussi a besoin d’argent liquide. Pendant son incarcération, sa copine Sandra est devenue hôtesse d’accueil dans un bar montant, avec son consentement, et il voudrait bien la récupérer. Seulement cela a un coût, et comme il n’a pas les fonds nécessaires, il lui faut trouver de quoi payer, rapidement, car quinze jours plus tard, la prime de débauchage sera doublée.

En attendant de monter leur coup, Gérard retrouve son ancien patron, vendeur de cycles. Entre-temps, le commerçant s’est reconverti dans les scooters, et Gérard devient le mécanicien attitré et vendeur. D’ailleurs l’une de ses premières ventes, il va la réaliser auprès de Denise qui a reçu une pub dans sa boîte aux lettres. Elle pense que les déplacements motorisés dans la campagne pourraient être une panacée à sa morosité et sa déprime.

Et voilà comment en peu de personnages Patrick S. Vast construit une intrigue linéaire solide, voire machiavélique, reposant sur quelques protagonistes secondaires entourés de faire-valoir convaincants. Des commerçants voisins de l’herboristerie principalement, mais également un policier, un docteur à l’ancienne, c’est-à-dire qu’il se déplace au moindre appel de sa clientèle, une jeune fille handicapée mentale…

Le fil rouge est constitué par Denise, qui s’éprend de Gérard, lequel se joue de la jeune femme comme d’une marionnette ; par Caroline, l’handicapée mentale mutique ; et surtout par Germaine, l’herboriste.

Germaine et ses idées toutes faites, ses déductions hâtives, ses conclusions à l’emporte-pièce, son manque de réflexion, et son assurance dans ses analyses qui manquent de profondeur.

 

Si Patrick S. Vast dédie ce roman à Simenon, Steeman et Duchâteau, il peut logiquement se revendiquer comme l’héritier de Georges-Jean Arnaud, Louis C. Thomas, Boileau-Narcejac et de petits maîtres qui ont œuvré dans la collection Spécial Police du Fleuve Noir, tels que André Lay et quelques autres, et dont la spécialité était le roman policier d’inspiration suspense psychologique. De l’action certes, mais pas de violence décrite inutilement, des moments de tendresse, et des personnages ancrés dans un quotidien, notre quotidien. Et c’est également le système de l’autodéfense qui est abordé, une réplique souvent employée par des commerçants spoliés mais qui se retrouvent souvent au banc des accusés.

Patrick S. Vast effectue un retour aux sources après avoir tâté, brillamment, du thriller à tendance fantastique, étoffant sa palette de romancier en verve.

 

Vous pouvez vous procurer cet ouvrage auprès de l’éditeur en cliquant sur le lien ci-dessous, ou chez votre libraire en lui indiquant le numéro d’ISBN

978-2-95661888-0-8

 

Patrick S. VAST : Potions amères. Editions Le Chat Moiré. Parution le 7 septembre 2017. 240 pages. 9,50€.

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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 09:52

Pour lutter contre la morosité automnale, prenez une véritable panacée naturelle, pas un placebo pharmaceutique qui risque de vous démolir

les neurones !

Samuel SUTRA : Le pire du Milieu.

Si toi tu te coupes avec une enveloppe, lui peut s’égorger avec le timbre. Lui, c’est Bruno, dit le Zébré, un vieux copain de cellule de Tonton. Son surnom, il le doit à toutes les années passées en tôle, à regarder le soleil à travers les barreaux. Tonton, c’est un vieux de la vieille, un truand patenté, dont le réseau sanguin transporte l’atavisme familial. Digne fils de ses parents, Aimé Duçon alias Tonton, n’hésite pas à mettre les mains dans le cambouis et à organiser des affaires tordues susceptibles de gonfler son portefeuille. Et c’est grâce justement au Zébré qu’il sent l’odeur de l’argent flotter sous son nez.

Donc, comme je l’ai dit, Le Zébré, fidèle hôte des prisons, peut-être parce qu’il apprécie la nourriture abondante et raffinée qui y est servie et assuré d’avoir un toit sur la tête lors des intempéries, Le Zébré a fait la connaissance du Belge qui lui a narré comment il a réussi à glaner quelques millions d’euros, cachés précautionneusement chez lui. Tonton, sachant que son ami, à peine sorti de geôle a trouvé le moyen d’y retourner, décide de s’accaparer de cette petite fortune qui lui tend les bras.

Il convoque l’arrière-ban de ses fidèles, Gérard, Pierre son neveu pas très futé de l’avis de tous, et Mamour, un non-voyant qui traîne à ses basques un chien appelé Kiki. Pour leur expliquer ce qu’il envisage, Tonton est obligé de prendre des détours lexicaux mais il parvient quand même à leur inculquer les prémices de son idée. Tandis que ses comparses doivent se conformer à ses instructions précises, plus ou moins bien, il faut l’avouer, Tonton requiert les services d’un vieil ami, Le docteur Moreau-Défunt. Déguisé en Jules César, accompagné de ses fidèles Centurions Gérard and Co, Tonton est accepté dans la clinique Le Vilipende du psychiatre Branlant-Dudaume. Le pourquoi du comment me demanderez-vous à juste raison ? Tout simplement parce que le Belge, de son vrai nom Emile Von Stroumpf, serait interné dans l’établissement suite à une altercation avec un codétenu, lequel n’est autre que Le Zébré qui lui serait passé de vie à trépas.

Tout est soigneusement pensé, Tonton a fignolé son plan en gérant les moindres détails. D’ailleurs il précise : « Bon, les enfants, on synchronise nos montres, qu’on soit sûr d’être tous le même jour ».

De nombreux gags, je voulais dire de nombreux incidents, vont émailler les pérégrinations de nos lascars, avec quelques cadavres déposés ici et là comme les cailloux du Petit Poucet. Et un épilogue fin ouverte qui nous laisse présager que nos Branquignols vont revenir dans de nouvelles aventures.

 

Ce roman, sous-titré Tonton et ses chinoiseries, possède un humour dans la narration, dans la description des situations, dans les dialogues, qui pourrait rapprocher de San Antonio, première période, de Charles Exbrayat, mais surtout de Viard & Zacharias comme dans leur roman La bande à Bonape. Un humour qui sera peut-être dédaigné par les réfractaires à la lecture de ce genre de production, préférant les romans noirs, durs, violents et âpres. Ils ne savent pas ce qu’ils perdent, mais à chacun son choix que je ne peux que respecter.

Avoir l’air con, c’est à la portée du premier intello venu. Avoir l’air fou n’est pas forcément à la portée d’un sain d’esprit.

Samuel SUTRA : Le pire du Milieu. Tonton et ses chinoiseries 1. Editions Flamant Noir. Parution 12 juillet 2017. 240 pages. 15,00€.

Première édition Editions Terraciea. Parution 2011.

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10 septembre 2017 7 10 /09 /septembre /2017 08:10

Visite guidée du Chinatown parisien ? Ne chinoisons pas...

Gérard DELTEIL : Les huit dragons de jade.

Journaliste à Ponctuel, Didier Pierlin, d'origine chinoise, est chargé par son rédacteur en chef d'enquêter sur la communauté chinoise et indochinoise qui vit dans le 13ème arrondissement de la capitale, le fameux Chinatown parisien.

Guère passionné par ce sujet, il se rend chez sa tante qui, vu son origine, pourra lui fournir bon nombre de renseignements pour pondre son papier. Peu de temps après sa tante décède, étranglée par un lacet.

Il fait la connaissance de Kouei Houa, une jeune réfugiée vietnamienne, mais bientôt c'est lui qui servira de cible à de mystérieux tueurs. L'enjeu semble résider en d'étranges statuettes de jade, héritage de sa tante, et disséminées dans différents coffres bancaires.

Des statuettes d'origine Mhu, comme sa tante. S'agit-il d'un trafic de drogue, d'objets d'art ? La CIA, le KGB et les Triades, la fameuse mafia chinoise, sont sur les rangs et se tirent dans les pattes à qui mieux-mieux, sans compter d'autres personnages qui agissent pour leur propre compte.

 

En écrivant ce roman ambitieux, paru en 1989 chez le même éditeur, un roman que je qualifierais plus volontiers de thriller que de polar, Gérard Delteil a gagné le pari qu'il s'était imposé.

Captivant, passionnant, fort bien structuré, au suspense de plus en plus intense au fil des chapitres, Les huit dragons de jade néanmoins n'est pas dépourvu de ces petites touches d'humour qui décompressent le lecteur, juste le temps de se replonger dans un mystère plus épais.

Gérard Delteil a écrit son roman comme en hommage aux maîtres de l'exotisme asiatique, Edgar Wallace ou Sax Rohmer par exemple, mais sans tomber dans le pastiche ou la parodie. L'épilogue n'est pas dû au hasard ou à un savant tour de passe-passe. C'est du travail sérieux, du travail de pro, comme on dit.

 

Gérard DELTEIL : Les huit dragons de jade. Collection Picquier Poche. Editions Philippe Picquier. Réédition mai 2009. 296 pages. 8,00€.

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9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 13:27

On l’appelle le Dénicheur…

Maurice GOUIRAN : Le diable n’est pas mort à Dachau.

Un surnom qui convient comme un gant à Maurice Gouiran qui à chacun de ses livres parvient à amalgamer Grande Histoire, faits-divers et fiction avec un réalisme impressionnant.

Dans ce nouvel opus, Maurice Gouiran nous entraîne dans une aventure basse-alpine en l’an 1967 mais qui prend ses racines dans les années sombres de la Seconde Guerre Mondiale, à Dachau, entre 1943 et 1945.

 

Lorsqu’Henri Majencoule, installé près de San Francisco, revient après quinze ans d’absence dans son village natal d’Agnost-d’en-haut, l’atmosphère d’insouciance, d’allégresse, de permissivité californienne tranche avec la rigueur et le mutisme des habitants du village.

Prévenu par son père du décès proche de sa mère, il vient de voyager durant plus de trente heures, avion, train, car, mais lorsqu’il arrive sur place, c’est trop tard. Sa mère est allongée dans son cercueil de bois remisé dans la chambre du bas.

Henri est un mathématicien, qui dès ses douze ans est parti à l’école loin de ses parents, qu’il ne voyait plus que de temps à autre, et ses études terminées, il a été recruté par une société américaine pour des développements informatiques. Il travaille au Standford Resarch Institute, le SRI, à Menlo Park en Californie, et son patron Doug Engelbart met au point de nombreuses applications dont il serait difficile de se passer aujourd’hui, par exemple les réseaux informatiques, ou tout simplement la délicieuse petite souris que l’on tripote activement face à son écran.

Il couche avec une collègue, histoire de se décompresser, et s’adonne à la prise de LSD, mais il dépasse la dose prescrite par l’organisme militaire qui fournit cette drogue susceptible d’améliorer l’intellect et favoriser les recherches.

Maurice GOUIRAN : Le diable n’est pas mort à Dachau.

Lors de l’enterrement de sa mère, il retrouve dans le cimetière deux de ses anciens copains d’école, mais ce ne sont pas les seules retrouvailles. Il y a aussi Alida, son amie Alida Avigliana, qu’il avait embrassée, chastement, avant de partir au collège à Marseille. Elle a vieilli physiquement, pourtant il ressent un petit pincement au cœur. Puis au café local, c’est Antoine, connu au collège, devenu journaliste réputé qui s’est fait un nom en couvrant la guerre des Six jours, qui l’aborde.

Antoine est envoyé par son journal pour couvrir une affaire de meurtre qui s’est déroulé trois semaines auparavant, celui d’une famille américaine venue passer quelques jours dans une maison du village. L’homme, Paul Stokton, un scientifique, était venu dans le village au début des années 1950, Henri s’en souvient vaguement, il avait acheté une magnanerie délabrée, puis il revenait tous les deux ou trois ans avec sa femme, plus jeune que lui, et sa fille âgée de huit ans au moment du drame.

Les soupçons se sont immédiatement portés sur le patriarche de la famille Avigliana, originaire du Piémont, et donc un étranger, ainsi que sur l’un des fils, réputé comme mauvais garçon. Le commissaire Castagnet de Marseille, un personnage imbu de ses prérogatives et de son grade, organise de temps à autre une conférence de presse dans le café, délivrant les informations aux nombreux journalistes qui se sont installés dans la vallée.

Antoine demande à Henri s’il veut bien participer à son enquête, et comme celui-ci ne doit retourner aux Etats-Unis que quelques jours plus tard, il accepte. Or quelle n’est pas leur surprise d’apprendre, grâce aux appels téléphoniques qu’Henri passe à des connaissances américaines, et à son amie collaboratrice, que Stokton est inconnu des services, et que les diplômes qu’il s’enorgueillissait de détenir, d’après son C.V., il ne les avait jamais obtenu dans les prestigieuses écoles qu’il aurait soi-disant fréquentées.

 

En interlude, le lecteur visite le camp de Dachau et peut assister à quelques expériences réalisées notamment par Sigmund Rascher un médecin sans véritable envergure mais désireux de complaire à son mentor. S’il est exécuté le 26 avril 1945 à Dachau, pour avoir déplu à Heinrich Himmler, son mentor, ses travaux seront récupérés et utilisés notamment par la NASA. Certains de ces scientifiques seront jugés à Nuremberg, d’autres, comme le docteur Paul Nowitski qui travaille sur la mescaline et ses effets, seront récupérés par l’armée américaine et l’OSS, ancêtre de la CIA, et seront même naturalisés américains un peu plus tard, l’exemple le plus connu étant Von Braun, le père des V2, qui participera activement au programme de vols habités comme Gemini et Mercury. Il deviendra même administrateur adjoint de la NASA. Toutes les récupérations sont bonnes.

 

Sigmund Rascher

Sigmund Rascher

Comme le précise en liminaire Maurice Gouiran, même si ce roman fait référence à des événements historiques, toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait purement fortuite. Une précaution de la part de l’auteur, et effectivement, les personnages du roman n’ont pas existé, du moins sous les noms qui leur ont été attribués. Mais outre les recherches scientifiques effectuées par des médecins, les fameux savants fous à Dachau et autres camps de concentration, on ne peut s’empêcher de penser à deux affaires qui ont défrayé la chronique dans les années 1950.

L’affaire Dominici, par exemple. Petit rappel : dans la nuit au 4 au 5 août 1952, trois Anglais, Sir Jack Drummond, un scientifique de 61 ans, sa femme et sa fille de 10 ans sont retrouvés assassinés à proximité de la ferme des Dominici, à Lurs dans ce qui était à l’époque les Basses-Alpes, devenues aujourd’hui les Alpes de Haute-Provence. Le patriarche, Gaston Dominici est accusé et condamné à mort, sans que sa culpabilité soit prouvée. Mais il sera grâcié.

Autre affaire, l’histoire du pain empoisonné de Pont-Saint-Esprit. Durant l’été 1951, une série d’intoxications alimentaires se déclarent en France dont la principale à Pont-Saint-Esprit, dans le Gard. De nombreux morts, une cinquantaine de personnes internées et plus de deux cent cinquante atteintes de troubles plus ou moins grave. Les symptômes ressemblaient à une forme d’ergotisme, une maladie provenant de l’ergot du seigle, mais le diagnostique n’a pu être prouvé. De nombreux romanciers et journalistes ont glosé sur ces deux affaires, apportant des solutions toutes plus ou moins réalistes mais n’amenant aucune preuve de leurs conjectures.

Maurice Gouiran apporte sa pierre à l’édifice, sans référencer ces deux affaires, mais ceux qui ont connu, vu, lu ou entendu dans leur enfance les reportages sur ces drames, reconnaitront aisément les protagonistes de ce qui reste des mystères.

Quant aux savants démoniaques ou tout simplement qui pensaient en toute bonne foi ou presque faire avancer la science médicale, ce sujet grave a également été traité maintes fois, mais tout ce qu’écrit Maurice Gouiran s’inscrit dans une logique romanesque non dénuée de logique et de preuves. Il a réussi à imbriquer les uns dans les autres trois faits avérés, et offre des solutions qui tiennent la route, plausibles à défaut d’être véridiques, et mieux encore en respectant les dates, les événements, les conclusions.

 

A lire également la chronique de Pierre de Black Novel1 :

Autre chronique sur un récent roman de Maurice Gouiran :

Maurice GOUIRAN : Le diable n’est pas mort à Dachau. Collection Jigal Polar. Editions Jigal. Parution 18 mai 2017. 216 pages. 18,50€.

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7 septembre 2017 4 07 /09 /septembre /2017 13:28

Le Diable au corps ?

Serge et Viviane JANOUIN-BENANTI : Les Possédées de Loudun.

Si dans la mémoire collective proche la bonne ville de Loudun reste attachée à ce garagiste qui fut durant quatre décennies le maire de la cité et devint ministre, président du Conseil régional de Poitou-Charentes et Président du Sénat, j’ai nommé René Monory, dans les années 1630, elle fut le théâtre d’une affaire retentissante liée aux guerres de religion et aux superstitions mises en scène dans le but d’édifier les Loudunais et d’asseoir un peu plus la prédominance du catholicisme sous la houlette du Cardinal de Richelieu.

Tout commence par une série de malheurs telle cette grande peste qui s’était abattue sur la ville au printemps 1632, laissant derrière elle plus du quart de la population défuntée, soit trois mille cinq cents personnes environ. Ensuite le Cardinal de Richelieu, jaloux et inquiet de la prépondérance de cette ancienne place-forte huguenote décide de détruire la forteresse édifiée par Philippe-Auguste, et de construire à une vingtaine de kilomètres de là une ville portant son nom.

Si bon nombre d’habitants se résignent, d’autres comme le gouverneur de la ville, proche de Luis XIII, et Urbain Grandier, le curé de Saint-Pierre du Marché, s’opposent à ce qu’ils pensent être un rabaissement de la ville.

 

En mercredi 13 octobre 1632, dans la chapelle du couvent des Ursulines, se tient une nouvelle séance d’exorcisme. Depuis douze jours, le père Barré, venu de Chinon, et le père Mignon, qui ne l’est pas, tentent de démontrer la présence de démons dans les corps de quelques Ursulines soi-disant possédées par les forces du Mal. La mère supérieure, sœur Jeanne des Anges, la trentaine, se contorsionne furieusement, et les autres sœurs, nettement plus jeunes et issues de la noblesse, ne sont pas en reste. Elles crachent des insanités, répondent en latin aux questions des deux curés, alors que théoriquement elles ne connaissent pas un traître mot de cette langue.

Le bailli, tout comme le lieutenant civil Louis Chauvet, ne sont pas convaincus et pensent que tout ceci n’est qu’une mise en scène éhontée. Toutes accusent Urbain Grandier d’avoir eu avec elles des relations charnelles, et de pactiser avec le diable et ses affidés, très nombreux, et dont les curés déclinent avec virulence les noms.

Les deux prêtres, mais ce ne sont pas les seuls, ont en commun d’entretenir une haine et une jalousie féroces envers Urbain Grandier. Pour des raisons diverses. Il ne manque pas de bonnes fortunes et il ne s’en plaint pas. Seulement ce sont ses prises de position envers des problèmes de société, qui vont à l’encontre des dogmes religieux qui énervent ses détracteurs. Et son Traité contre le célibat des prêtres, qu’il écrit à la suite de sa liaison avec Madeleine de Brou, laquelle lui réclame le mariage, n’est pas du tout à l’ordre du jour. Une revendication qui aujourd’hui encore divise les Catholiques.

 

A son ami le père Pierre Bucher qui lui signifie :

Ne blasphème pas, un prêtre ne peut pas se marier, il se doit sans partage à Dieu.

Urbain Grandier rétorque :

Je ne suis pas d’accord, ce n’est pas une hérésie. Le célibat n’est pas un dogme de notre Eglise, juste une règle disciplinaire que notre pape peut à tout moment défaire. C’est pure hypocrisie d’affirmer la règle du célibat et de fermer les yeux quand des curés entretiennent des concubines sous leur toit sous couvert de servantes, de sœurs ou de nièces.

 

Plus loin, toujours au cours de cette discussion, il remémore une affaire qui s’est déroulée quelques années auparavant, celle du conseiller de Langre chargé de purger le Pays basque de ses sorcières. Une centaine de femmes ont ainsi été torturées puis menées au bûcher, accusées de sorcellerie.

En fait, elles n’étaient coupables que d’être des musulmanes, juives, gitanes, chassées d’Espagne ou d’exercer comme cartomanciennes, guérisseuses… En lisant son Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons, j’ai compris ce qu’il reprochait principalement aux femmes qu’il a soumis à la torture : c’est de croire qu’elles étaient l’égales de l’homme… Il ne concevait la femme que voilée, pour cacher sa chevelure enivrante et ses yeux ensorcelants, et soumise à son mari.

Ce qui nous ramène à une forme d’intégrisme actuel développé par d’autres religieux, d’une autre religion, et dont les dictats provoquent des fêlures dans la société, pour ne pas dire qu’ils entraînent de nouvelles guerres de religion.

 

Accusé de sorcellerie, il est arrêté et jugé devant un tribunal ecclésiastique. Il est acquitté, ce qui n’a l’heur de plaire à Richelieu, et un nouveau procès est instruit sous la présidence de Jean Martin de Laubardemont, homme lige du cardinal et parent de la mère supérieure. Tout est falsifié, les témoignages, les aveux, les pièces du procès, et dans ce cas, il est difficile d’échapper à la décision des plus hautes instances, et des Jésuites et du père Joseph, l’éminence grise du cardinal.

 

Evidemment, il ne s’agit que d’un roman historique s’inspirant de faits réels, selon les auteurs, et s’ils se sont imprégnés de diverses sources, dont les archives nationales et départementales, Serge et Viviane Janouin-Benanti n’en ont pas moins écrit un roman à la tonalité actuelle. Rien n’a vraiment changé dans les esprits, la mentalité, la façon de procédé, même si, en France, la chasse aux sorcières n’existe plus. Officiellement. Mais la femme est-elle enfin reconnue comme l’égale de l’homme ? Il est permis d’en douter lorsqu’on entend certains propos, ne serait-ce qu’à l’Assemblée Nationale, instance qui devrait montrer l’exemple.

Un titre qui est plus qu’un roman, mais une leçon de tolérance, de réflexion, de méditation, de compréhension, de respect des autres, quel que soit leur religion, leur appartenance ethnique, leur origine.

 

Serge et Viviane JANOUIN-BENANTI : Les Possédées de Loudun. Editions La Geste. Parution mars 2017. 256 pages. 20,00€.

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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 08:29

Fais comme l'oiseau

Ça vit d'air pur et d'eau fraîche, un oiseau

D'un peu de chasse et de pêche, un oiseau

Mais jamais rien ne l'empêche, l'oiseau, d'aller plus haut…

Bill MOODY : Bird est vivant !

Après de nombreuses semaines de travail, d’abnégation, de courage, de persévérance, le pianiste de jazz Evan Horne parvient à retrouver l’usage de sa main, un handicap occasionné lors d’un accident de voiture, et comble du bonheur à jouer en compagnie de ses deux amis musiciens au club Jazz Bakery.

Une prestation qui se solde par des retrouvailles avec le public qui augure d’un avenir prometteur. D’autant plus que le directeur d’une petite mais prometteuse maison de disques lui propose d’effectuer des enregistrements en compagnie de ses deux musiciens, contrebassiste et batteur.

Parmi le public son ami le lieutenant Cooper de la police de Los Angeles, et Natalie sa petite amie depuis deux ans. Cooper est obligé de quitter précipitamment le spectacle, et peu appelle Evan. Un musicien de jazz, le célèbre saxophoniste Ty Rodman vient d’être découvert assassiné de plusieurs coups de couteau, dans sa loge après un concert. Evan n’est guère enthousiaste à se rendre sur place mais n’écoutant que son amitié il rejoint Cooper.

Sur le miroir qui sert au maquillage, deux lettres écrites avec le sang de la victime : Bird Lives ! Bird est vivant, comme les inscriptions qui avaient fleuri sur les murs de Greenwich Village, le jour du décès de Charlie Parker, le 12 mars 1955. Le lecteur de CD jouait en boucle Now’s the time, un blues signé Parker. L’instrument de Rodman a été fracassé, et dans l’étui Evan découvre une plume blanche. Rodman a été assassiné le jour anniversaire de la mort de Bird.

Evan est happé dans l’engrenage de l’enquête, car le FBI est sur le coup. Deux autres meurtres ont été répertoriés à New-York, deux saxophonistes tués selon les mêmes procédés et mises en scène, à des dates commémoratives. Evan doit donc collaborer avec les agents fédéraux, dont Andrea, une promiscuité que n’apprécie guère Natalie. Un autre saxophoniste est assassiné selon le même scénario, et le meurtrier, pardon, la meurtrière contacte par téléphone Evan, lui enjoignant d’enquêter sur le suicide supposé de son frère Greg, saxophoniste lui aussi.

 

Bill Moody, qui n’est pas apparenté au saxophoniste James Moody, est lui-même un batteur de jazz reconnu, ayant joué dans le Dick Conte quartet ou avec le Susan Sutton trio, se meut avec aisance dans le milieu du jazz et ses références musicales sont évidemment nombreuses et issues d’expériences personnelles et professionnelles, restant toutefois dans un genre pas forcément commercial.

D’ailleurs l’un des protagonistes de son roman, mais n’est-ce pas Bill Moody qui se sert de son personnage pour clamer son rejet du jazz-rock, du jazz-fusion, du smooth jazz et autres dérivés, articulés autour de l’un des chantres de cette forme musicale qu’est Kenny G. alias Kenneth Gorelick qui a accompagné notamment Whitney Houston, Natalie Cole et Aretha Franklin, déclare : « Ils ne méritent pas de vivre, tu ne comprends pas ? Ils bafouent la mémoire de Bird, de Dizzy et de Miles, ces prétendus jazzmen ! Nous infliger cette soupe électronique, cette sous-merde insipide qu’ils osent appeler du jazz… ! ». La messe est dite !

Et en parlant de messe, Bill Moody nous emmène à San Francisco sur les traces d’Evan Horne, visiter l’église de Saint John Coltrane.

Avouons tout de suite que ce roman, ode au jazz de Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Monk et Miles, pêche parfois par quelques longueurs, quelques langueurs, et que les motivations de la meurtrière sont minces sauf que, parfois il ne faut pas méjuger ce qui mène quelqu’un à supprimer son prochain :

« Il faut tout de même avoir une sérieuse case vide, pour commettre quatre meurtres à cause d’une simple divergence musicale ». Il n’empêche que ce roman résolument jazz qui confronte classiques aux modernes offre un épilogue musical enlevé.

Bill MOODY : Bird est vivant ! (Bird lives – 1998. Traduction Stéphan Carn). Collection Rivages/Noir N°768. Parution mars 2010. 384 pages. 9,65€.

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3 septembre 2017 7 03 /09 /septembre /2017 09:13

Île pour elle ?

EDOGAWA RANPO : L’île panorama

Obscur écrivain, Hirosuké Hitomi se laisse vivre. Ce ne sont pas les ambitions qui lui manquent, seulement le courage, la volonté de les réaliser.

Un jour il apprend que l’un de ses anciens condisciples à l’école, un homme richissime nommé Genzaburo Komoda, vient de décéder d’une crise d’épilepsie. Une nouvelle qui lui laisse entrevoir un avenir rose.

A l’école, maîtres et élèves confondaient souvent les deux adolescents. Une ressemblance légendaire dont chacun se serait bien passé, mais avec les années tout le monde l’avait oubliée ou presque.

Dans le cerveau enfiévré de Hirosuké Hitomi germe un plan maléfique. Et s’il prenait la place de Genzaburo ? Il simule son propre suicide et une nuit déterre le cadavre du millionnaire, le cache dans une tombe toute proche et habillé du linceul n’a plus qu’à s’allonger dans un fossé près d’une route fréquentée. Tout le monde, paysans, personnel, et même la femme du défunt, croient en une résurrection miraculeuse.

Alors Hitomi peut entreprendre la réalisation de l’un de ses rêves les plus chers. Chers à tous points de vue. La construction sur une île déserte d’un paysage en trompe-l’œil. Cependant la présence de la veuve, ou ex-veuve de Genzaburo Komoda lui fait craindre le pire. Alors il est obligé de vivre chastement auprès d’une femme jeune, belle, aimante et fort désirable. Jusqu’au jour où dans un moment d’euphorie, il baisse la garde.

 

Les thèmes de la gémellité, de l’usurpation d’identité ont été maintes fois exploités par les auteurs de la littérature policière. De même que celui de la mégalomanie et de la mise en scène onirique. Mais il ne faut pas oublier que ce roman, traduit du nippon en 1991, est dû à la plume d’un Japonais décédé en 1965 et qu’il a été écrit en 1926. C’est-à-dire que si Edogawa Ranpo n’est pas un précurseur dans ce domaine, il a probablement influencé bon nombre d’auteurs étrangers qui connaissaient son œuvre.

Une vision personnelle où le roman noir et littérature policière cohabitent, s’imbriquent pour produire un excellent suspense.

Dès les premiers chapitres, tout est mis en place et le lecteur est averti de ce qui va se dérouler. Pourtant Edogawa Ranpo mène le suspense jusqu’au bout, sans faillir, dans un déluge d’onirisme, de lyrisme et de fantastique.

Certains passages font penser à Jules Verne, par exemple la traversée sous la mer dans un tunnel de verre, mais également aux contes de fées, au merveilleux scientifique. Un brassage cohérent d’idées, de visions, d’images, de poésie, mais également de noirceur, de machiavélisme, de fantasmes.

Dommage qu’il ait fallu attendre si longtemps pour découvrir cette œuvre d’Edogawa Ranpo, lui qui est considéré au Japon comme l’un des maîtres, pour ne pas dire le Maître de la littérature nipponne. Un roman peut-être à la trame un peu désuète mais pleine de charme.

 

Première édition : janvier 1991.

Première édition : janvier 1991.

EDOGAWA RANPO : L’île panorama (Panorama-tō kidan - 1926. Traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle). Collection Picquier poche n° 118. Editions Philippe Picquier. Parution 25 juin 1999. 160 pages. 6,00 €.

Première édition : janvier 1991.

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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 06:36

Aurait besoin d’une bonne révision ?

Gaston LEROUX : La machine à assassiner.

Nous avions quitté les protagonistes de La Poupée sanglante sur ces deux phrases : Eh bien, oui l’aventure de Bénédict Masson est sublime ! Elle est sublime en le fait qu’elle ne fait que commencer…

L’arrestation et l’exécution de Bénédict Masson, le relieur qui a perdu sa tête, ne manquent pas d’attiser les conversations, les suppositions, les ragots, et engendrer une forme de terreur comme aime à le préciser Mme Langlois, l’ex-femme de ménage du décapité.

Et lors d’une réunion bihebdomadaire dite à la camomille, breuvage servi dans l’arrière-boutique de Mlle Barescat, et fourni par M. Birouste, l’herboriste, les langues ne s’endorment pas malgré le breuvage. Il paraîtrait que la tête de Bénédict Masson aurait été réclamée par l’Ecole de Médecine et récupérée dans le panier et amenée chez l’horloger, spécialiste des engrenages aux roues carrées, par Baptiste, l’aide de Jacques Cotentin, le fiancé de Christine Norbert, la fille de Jacques Norbert, le fameux horloger qui aurait bricolé le corps de Gabriel. Des suppositions.

C’est à ce moment où la tension est vive entre les quatre participants de cette soirée à la camomille, que Gabriel s’introduit dans la maison portant Christine, évanouie et le visage ensanglanté. Alors ils entendent des voix. Celles de M. Norbert et de Jacques Cotentin qui sont à la recherche de Gabriel et de la jeune fille. Lorsqu’ils pénètrent dans la maison, il n’y a plus personne, sauf les quatre buveurs de camomille. Gabriel est parti par une porte située à l’arrière, avec dans ses bras Christine, écrivant un petit mot sur une feuille de carnet. Le plus surprenant est à venir : L’écriture est celle de Bénédict Masson, il n’y a aucun doute là-dessus.

Alors, non seulement Gabriel serait un homme rafistolé, mais de plus l’horloger et Jacques Cotentin, le prosecteur (personne chargée de la préparation d'une dissection en vue d'une démonstration, d'ordinaire dans une école de médecine), lui auraient greffé le cerveau de Benedict Masson ?

Et si Benedict Masson était mort pour rien, car dans les disparitions de jeunes femmes, en Touraine, continuent, semblant confirmer ses assertions lorsqu’il déclarait qu’il était innocent ?

Débute une partie de cache-cache entre Jacques Cotentin, à la recherche de sa fiancée, et Gabriel accompagné de Christine, ou le contraire, et d’autres protagonistes plus ou moins impliqués dans ce récit d’aventures échevelé, à la trame fantastico-scientifique. De l’Île de la Cité jusqu’en Touraine en passant par la banlieue parisienne, c’est une course poursuite échevelée qui se déroule sous nos yeux.

 

Avec des références à Henri Heine, auteur du Docteur Faust, à Villiers de l’Isle Adam, qui mit en scène L’Eve future, premier roman dans lequel apparait pour la première fois une androïde ou plus exactement Andréide, ainsi qu’à Mary Shelley avec Frankenstein, Gaston Leroux ne fait pas œuvre de véritable nouveauté mais propose une version plus moderne de ces personnages qui ont traversé les siècles de la littérature dite populaire, ouvrant la voie à un fantastique scientifique dont déjà la médecine actuelle commence à s’emparer, et va peut-être bientôt dépasser toutes les affabulations de nos auteurs qui ne manquent pas d’imagination.

L’imagination débridée de Gaston Leroux mêle les deux genres précédemment évoqués en y incluant une trame policière, un petit goût d’exotisme avec des références aux Thugs, le tout dans un voile de poésie noire. Tous les ingrédients sont utilisés par Gaston Leroux afin de tenir le lecteur en haleine, et il y réussit toujours, près de cent ans après la première publication de cet ouvrage en feuilleton dans Le Matin du 10 août et le 19 septembre 1923. Si ce roman peut se lire indépendamment de La Poupée sanglante, il est préférable toutefois d’avoir lu le premier épisode afin de mieux comprendre jusqu’où la folie créatrice de Gaston Leroux peut s’exprimer.

 

Gaston LEROUX : La machine à assassiner. Collection L’Aube Poche. Editions de l’Aube. Parution 18 août 2016. 304 pages. 11,90€

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27 août 2017 7 27 /08 /août /2017 09:59

Mais ce livre n’en est pas un… !

EDOGAWA RANPO : Mirage.

Maître et précurseur du roman policier nippon, Edogawa Ranpo, écrit aussi parfois Rampo, nous propose deux nouvelles d’inspiration fort différente.

Mirage, nouvelle éponyme de ce recueil, se révèle plus à connotation fantastique que policière. Le narrateur est intrigué par le manège de son voisin de compartiment qui a placé un oshi (tableau en relief : petite planche de bois sur laquelle sont collés des personnages ou des animaux de papier épais rembourré de coton pour leur donner de l’épaisseur et recouverts de soie) face contre la vitre du train à bord duquel ils voyagent.

Le voyageur raconte alors l’histoire de ce tableau vivant.

 

Vermine. Depuis sa jeunesse, Masaki, riche orphelin, ressent une profonde et anormale aversion pour l’humanité, aversion doublée d’une timidité excessive. Seul son ami Ikeuchi trouve grâce à ses yeux. Mais autant Masaki est timide, réservé, replié sur lui-même, autant Ikeuchi brille en société. Et c’est par l’entremise d’Ikeuchi que Masaki retrouve Fumiko dont il était amoureux à l’école, et qui depuis est devenue une grande comédienne. En dix ans, la petite écolière chrysalide s’est transformée en belle jeune fille papillon.

Leurs retrouvailles se concrétisent dans un restaurant et Fumiko fait comprendre à Masaki qu’il ne lui est pas indifférent. Mais Masaki n’est que le jouet de la duplicité de Fumiko.

 

Le lien entre ces deux textes, l’un fantastique, l’autre cannibalo-policière, se révèle être l’amour.

L’amour fou que porte un homme à une jeune fille. Amour impossible dans Mirage, amour contrarié dans Vermine. Et au travers de cet amour, c’est un engrenage en spirale qui s’amorce.

Edogawa Ranpo puise dans deux cultures à l’influence profonde. Il retient la suavité, la poésie japonaise, et il les incorpore à une trame plus dure, d’inspiration américaine, oscillant entre le roman noir moderne et les classiques.

N’oublions pas qu’Edogawa Ranpo est la prononciation japonaise d’Edgar Poe, un hommage. Il est le précurseur et l’un des fondateurs d’une nouvelle école littéraire nipponne et de la littérature policière. Pour certains, ces textes paraîtront un peu désuets, puisqu’ils datent tous deux de 1929, mais que l’on découvre avec plaisir tout comme l’on se plonge avec délices, par exemple, dans l’univers de Pierre Véry.

EDOGAWA RANPO : Mirage. Traduction Karine Chesneau. Collection Picquier Poche N°138. Editions Philippe Picquier. Parution avril 2015. 144 pages. 6,00€.

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26 août 2017 6 26 /08 /août /2017 10:18

Réglez vos montres !

David MORALES SERRANO : 18h37.

Alors que dans quelques semaines, Edgar Fillot, directeur du 36 Quai des Orfèvres, va prendre une retraite amplement méritée après trente cinq ans de bons et loyaux service, Edgar Fillot reçoit au courrier une lettre qui le ramène justement à ses débuts, alors qu’il n’était que simple policier en uniforme.

Depuis il a grimpé les échelons, mais il n’a pas oublié cette affaire qui s’est déroulée dans un wagon du métropolitain, le 16 mais 1937 à 18h37.

Une femme était entrée dans une voiture de première classe, à la station Porte des Charmilles, et à la station suivante, elle avait été retrouvée morte, un couteau dans la gorge. Au départ comme à l’arrivée, elle était seule dans cette voiture placée au milieu de la rame.

L’enquête diligentée n’avait pas abouti et voilà que trente cinq ans après, un inconnu qui signe X pour anonyme, se réveille et écrit au futur directeur retraité. Il narre comment il a connu Dolores Rinconada, comment il en était tombé amoureux, puis pourquoi il a été amené à lui ouvrir les portes du Paradis en la trucidant.

Edgar Fillot montre la missive à son assistant et secrétaire, Harald Dumarais, un jeune homme à l’avenir prometteur, et ils discutent tous deux de cette affaire dont l’enquête avait débouché sur une impasse. Mais en cette fin d’année 1971, le délai de prescription est dépassé, et il n’est pas envisageable de rouvrir le dossier.

Pour autant Edgar Fillot aimerait connaître le fin mot de cette histoire et connaître l’identité de son correspondant dont la lettre recèle quelques indices.

Tout au plus sait-il qu’il s’est installé dans le sud pyrénéen, et qu’il s’est établi comme médecin. Il demande à Harald Dumarais de bien vouloir rechercher dans les archives de l’Ecole de Médecine le nom de cet étudiant qui aurait pu effectuer des études dans les années 1935.

Les recherches demandent du temps, mais grâce à la bonne volonté d’un vieil archiviste en retraite qui passe son temps dans les sous-sols à garder les précieuses boîtes, et surtout grâce à la gentillesse et l’affabilité de la demoiselle de l’accueil, bientôt des traces du passage de monsieur X sont relevées.

Bonne pioche pour Harald Dumarais qui par la même occasion, ce qui ne veut pas dire que la demoiselle en question en est une, d’occasion, ressent un tendre sentiment bientôt partagé par cette sympathique hôtesse qui se prénomme Jeanne mais préfère qu’on lui dise Jane.

 

Une enquête qui s’étale durant plusieurs mois, car Edgar Fillot, retraité et ayant déménagé avec sa femme dans les Landes, ne peut consacrer tout son temps maintenant libre à cette occupation hors la loi.

Tiré d’un fait-divers ayant réellement existé et dont Pierre Siniac s’était également inspiré pour écrire son roman Le crime du dernier métro, ce roman se lit comme une histoire véridique, avec une histoire d’amour, tout en offrant quelques belles pages, dont un chapitre, écrit par Harald, gentiment sensuel, le tout enrobé d’un humour subtil.

Un vrai sens du mystère, de la profondeur et de l’émotion, tel est l’avis d’Amélie Nothomb, avis que je partage volontiers, pour une fois étant en accord avec le bandeau, ce qui ne m’arrive guère souvent, jugeant ce procédé racoleur. Je lui tire mon chapeau.

Un roman tout en pudeur, émaillé de digressions savoureuses, tout autant de la part du narrateur principal, Edgar Fillot qui rédige ses mémoires, que de la part d’Harald Dumarais dont la prose est inclue dans le corps du texte, comme un aparté, un interlude vivifiant mais qui ne sort pas du contexte.

 

A la suite de ce roman figure une nouvelle, Les boules et les blettes, mettant en scène, ensemble ou séparément, les deux membres d’un couple de septuagénaires, qui sacrifient, l’un à sa passion des boules, l’autre à son occupation favorite, l’achat de bottes de blettes sur le marché. Deux faits insignifiants en apparence, mais en apparence seulement. Une nouvelle qui a été finaliste du prix Nolim 2014, présidé par Michel Bussy.

 

Dans ses remerciements, l’auteur tient à remercier un certain Yannick qui avait en charge de traquer les coquilles. Ce qu’il a fait consciencieusement, mais il a omis de rectifier quelques petites tournures grammaticales mal venues. Ainsi on ne dit pas J’ai été m’asseoir sur une chaise, mais je suis allé m’asseoir sur… Mais ce n’est qu’un détail, répété trois fois, une insignifiance, mais qu’il serait bon de corriger par la suite, à mon humble avis, comme il est bon de le signaler.

 

 

David MORALES SERRANO : 18h37. Collection Polar. Editions De Borée. Parution 15 juin 2017. 238 pages. 7,50€.

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  • : Les Lectures de l'Oncle Paul
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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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