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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 13:10

Et je dirais même mieux : Viscères ... au poing !

Mo HAYDER : Viscères

Depuis qu'il a subi une opération cardiaque, il a un caractère de cochon. Pas tout à fait, disons plutôt un cœur de cochon car Oliver Anchor-Ferrers vit maintenant avec des valves porcines à la place des siennes. Mais il lui faut quand même ingurgiter quelques médicament à heures fixes.

Lorsqu'il arrive aux Tourelles, une immense résidence campagnarde ressemblant à un manoir, d'où son nom, en compagnie de sa femme Matilda et de Lucia, sa fille âgée de trente ans, et de leur chienne Ourse, il pense enfin pouvoir se reposer et se remettre de son opération. Matilda s'occupe du jardin et Lucia passe son temps à écrire des poèmes et à dessiner ou lire des magazines. C'est une jeune fille boudeuse, ayant adopté une apparence gothique mais si cela gêne quelque peu ses parents, ils ne s'en offusquent pas à cause de son passé. Et il semblerait bien que ce passé se projette à nouveau laissant affluer des souvenirs pénibles.

Quinze ans auparavant Lucia sortait avec un adolescent de deux ans plus vieux qu'elle et elle pensait que ce serait pour la vie. Mais il l'avait délaissée pour une autre fille et elle les avait retrouvés sauvagement assassinés, mutilés, éviscérés dans un fourré au delà des jardins des Tourelles. Leurs entrailles avait été accrochés à des branchages, placés en forme de cœur. Et Matilda vient de discerner le même trophée à peu près au même endroit. De quoi les bouleverser et faire perdre la raison à Lucia. Ils pensent immédiatement à celui qui a été arrêté peu après et qui purge une longue peine de prison, méritée, mais aurait éventuellement bénéficié d'une remise de peine.

Deux hommes qui se prétendent être des policiers se présentent à eux, sous les noms de Honey et Molina. Mais bientôt ceux-ci ne se conduisent plus en policiers venus résoudre l'assassinat d'une voisine éloignée mais comme des individus acharnés à les séquestrer. Ils ne donnent aucune indication sur leurs motivations, se contentant d'humilier les trois résidents. Oliver, qui est un scientifique, un physicien spécialiste de la lumière, s'interroge et cherche à savoir s'il n'aurait pas failli à un certain moment, principalement dans le manuscrit, qu'il rédige en secret, et pourrait être un brûlot vis-à-vis de certaines personnes ou institutions.

 

Pendant ce temps le commissaire adjoint Jack Caffery est en proie a de violentes migraines. Lui aussi possède un passé douloureux, son frère Erwan, alors qu'il n'avait qu'une dizaine d'années, a disparu et n'a jamais plus donné de signe de vie. Un pédophile sévissait dans la région et il est actuellement écroué. D'autres membres ont aussi été arrêté, mais pas tous. Assistant à une commémoration à l'instigation d'une mère qui a décidé de faire construire un mémorial en l'honneur de sa fille victime d'un dérangé mental, Jack décide de reprendre son enquête. La femme qui est devenue alcoolique pleure sa fille, mais elle avait récupéré son corps tandis que Jack n'a jamais retrouvé celui de son frère.

En solitaire, aidé toutefois dans certaines démarches par des collègues ou des connaissances, il repart sur les traces de son enfance, interrogeant des témoins de l'époque, quémandant l'aide du Marcheur, un homme qui lui aussi peut lui apporter des éléments de réponse. Le Marcheur est accompagné d'un petit chien nommé Ourse, dont il ne connait pas la provenance. Si Ourse possède un collier, sous lequel était glissé un reliquat de papier avec la mention aidez-nous, aucune identification ne peut aider Jack Caffery à remonter aux propriétaires. Pourtant c'est bien grâce à la petite chienne que les deux affaires vont insensiblement converger.

 

Telle une sorcière qui ajouterait les condiments au fur et à mesure de la préparation d'une potion magique, Mo Hayder mitonne son suspense en incorporant petit à petit les ingrédients. Une grosse dose de terreur et une autre d'angoisse, assaisonné d'un suspense qui va grandissant et devient cauchemardesque.

Et lorsque la température désirée est atteinte dans la marmite de l'intrigue, les révélations éclatent à la surface comme des bulles pestilentielles.

Mo Hayder imbrique ces deux récits en laissant apparaître la vraie nature des personnages, principalement ceux de Honey et Molina, particulièrement retors, et lorsque l'on pense que tout est dit, des rebondissements surgissent sans crier gare. Mo Hayder manipule ses personnages et le lecteur, avec machiavélisme mais sans artifice qui pourrait laisser penser à des cachotteries. Tout est soigneusement amené, développé, et les protagonistes plongent dans le cauchemar alors qu'ils espéraient une rédemption.

Un roman étouffant, oppressant, et le lecteur ressent un sentiment contradictoire : il a hâte d'arriver à l'épilogue et en même temps il aimerait que cette histoire ne finisse jamais.

Première édition Collection Sang d'encre. Editons Presses de la Cité. Parution le 15 janvier 2015. 448 pages. 22,00€.

Première édition Collection Sang d'encre. Editons Presses de la Cité. Parution le 15 janvier 2015. 448 pages. 22,00€.

Mo HAYDER : Viscères (Wolf - 2014. Traduction de Jacques Martinache). Réédition Pocket Thriller. Parution 14 janvier 2016. 506 pages. 7,90€.

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 16:29

Vers attribué au poète bohême Fernand Desnoyers s'en prenant au défunt Casimir Delavigne. Tout comme les êtres humains, certaines plantes ont du mal à cohabiter.

Roger MARTIN : Il est des morts qu'il faut qu'on tue.

En ce mois d'avril 1915, les soldats allemands et français sont englués dans un cache-cache meurtrier dans les tranchées meusiennes.

Malgré les avis négatifs, l'interdiction même, proférés par son père octogénaire et ancien policier, Romain Delorme s'est engagé et ne s'est pas contenté d'obtenir une place de planqué. S'il apprécie certains de ses camarades de combat, notamment le lieutenant, en réalité sous-lieutenant, Louis Pergaud, le caporal Lévy n'entre pas dans son sérail relationnel. Ce n'est pas qu'il soit foncièrement antisémite, mais Delorme n'apprécie guère les juifs. Un préjugé entretenu durant des décennies mais qui s'efface devant le courage de Lévy lors d'une échauffourée entre soldats Allemands et Français, au cours duquel Pergaud est grièvement blessé. L'auteur de La guerre des boutons, récupéré par les Allemands et soigné dans le camp ennemi, perdra la vie à cause d'un tir de barrage français sur le bâtiment de l'hôpital provisoire.

Lui-même blessé à la cuisse, Romain Delorme est rapatrié et, allongé sur un brancard de fortune, il a droit à une boisson chaude à son arrivée à la gare de l'Est. De nombreuses femmes sont présentes, servant les militaires en souffrance. Mais il reconnait celle qui se présente devant lui. Il l'avait vu quelques années auparavant, alors qu'il appartenait aux Brigades du Tigre, lui sauvant la mise lors d'un affrontement plus que musclé entre partisans de Zola et antisémites, antidreyfusards, nationalistes et bien d'autres qui n'acceptaient pas la panthéonisation de l'écrivain qui avait défendu le capitaine  accusé à tort de forfaiture et de trahison. Mort le 29 septembre 1902, Zola, décédé dans des circonstances mystérieuses, n'entrera au Panthéon que le 4 juin 1908, une reconnaissance de l'Etat Français envers celui qui fut conspué, traité de bâtard vénitien ou encore de larbin de la juiverie. Naturellement les journaux comme La Croix, Le Gaulois, La Libre Parole s'en donnent à cœur joie dans le démesure haineuse.

Séverine est contente de retrouver Romain Delorme, d'autant qu'elle a des révélations à lui faire. Concernant sa naissance et l'explication de la cicatrice qui orne son cou jusqu'à l'oreille. Une plongée plus de trente ans en arrière, au temps de la Commune. Un affrontement entre les Communards et les Versaillais, surtout lors de la Semaine Sanglante du 21 au 28 mai 1871, une répression inique organisée par le gouvernement Thiers suivie d'exécutions massives des Fédérés et les déportations aux travaux forcés en Nouvelle-Calédonie.

 

En février 1934, Romain Delorme s'est attelé à l'écriture de ses mémoires, un travail utile destiné à l'édification de sa fille Augustine tout en fournissant des feuilletons pour les rez-de-chaussée des journaux. Les émeutes ébranlent une nouvelle fois la Capitale à la suite de l'affaire Stavisky et de son décès sur lequel le mystère place. Et une nouvelle fois, les tenants de l'extrême-droite, les royalistes, les antisémites se dressent en antiparlementaristes. Tout ceci ramène Delorme à son passé et plus particulièrement une période de sa vie qui s'étale de 1891 à 1902.

L'ancien préfet de police Louis Andrieux lui propose, sur les conseils de Delorme père, d'entrer dans la police, mais pas n'importe laquelle. La Secrète, et Romain devient ce que l'on appelle une mouche, un indicateur rémunéré directement sur des fonds qui proviennent d'une caisse noire de l'Etat. Parallèlement il devient journaliste au Petit Journal, écrivant des articles qui lui sont suggérés. L'audience du journal dépasse le million d'exemplaires, et son influence ne cessera pas de croître, devenant le journal au plus haut tirage de France, sinon du monde.

Sous cette couverture, Romain doit approcher des personnages en vue de l'époque afin de connaître leur influence et surtout afin de mieux les contrer dans leur opinions politique. Les journaux comme La Libre Parole d'Edouard Drumont qui se veut un organe proche du socialisme tout en étant anticapitaliste et surtout antisémite. Son succès est considérable lors de l'affaire Dreyfus et Romain à cette époque n'est pas vraiment antisémite, quoi que.

En sous-main, Louis Andrieux, dont le comportement est pour le moins ambigu, lui demande de surveiller des individus qui ont pignon sur rue, comme le marquis de Morès qui a fondé la Ligue Antisémitique de France avec Drumont et Jules Guérin. Delorme suit Morès dans ses différents déplacements et entreprises, aux abattoirs de la Villette par exemple dont les bouchers sont tout acquis à sa cause. Il crée des scandales, dont celui de viande avariée destinée à l'armée. Il faut dire qu'il a fait ses armes aux Etats-Unis en créant un élevage intensif mais a eu sur les bras des affaires de meurtres dont il a été acquitté. Il s'érige comme l'ennemi de Clémenceau, lequel serait justement en cheville avec Andrieux.

Le déclin de Morès est consécutif à deux affaires qui le mettent dans une position difficile. Le duel contre le capitaine Mayer, lequel décèdera, et la révélation par Clémenceau de l'emprunt qu'il a effectuée auprès d'un banquier juif (!) et dont le nom est associé au scandale de Panama.

Mais Delorme est au cœur d'autres événements qui défraient la chronique de cette fin du XIXe siècle et le début du XXe, au cours desquels il participe en compagnie de son amie et maîtresse Aurore, laquelle lui fut présentée par Andrieux, toujours lui. Puis l'épisode dit de Fort Chabrol, qui se déroula du 12 août au 20 septembre 1899, un immeuble fortifié de la rue de Chabrol dans lequel Jules Guérin s'est retranché, et celui du décès de Zola dans lequel il est impliqué bien involontairement, et d'autres faits tragiques.

 

Dans ce roman noir et historique, Roger Martin applique comme à son habitude les principes de rigueur, de sérieux, de précision, de documentation exacte et vérifiable, une marque de fabrique.

D'ailleurs le lecteur est en droit de se demander s'il lit un roman ou un document historique tant les personnages fictifs ont de la consistance et s'intègrent parfaitement à ceux, réels, qui parsèment l'ouvrage. Il remet en cause certaines thèses avancées par des journalistes de l'époque, aveuglés par leur haine et leur fanatisme, il réécrit l'histoire de France telle qu'elle s'est déroulée et non telle que le voudrait des historiens englués dans des hypothèses oiseuses et fallacieuses. Pour preuve ce mystère qui entoure toujours la mort de Zola par asphyxie due à l'émanation d'oxyde de carbone, malgré les révélations de Jean Bedel en 1952, puis d'autres. Sans oublier tous les racontars sur la Commune et l'élégie faite à Thiers qui n'en demandait pas la moitié, dans les manuels d'histoire de mon enfance rédigés selon les opinions politiques de leurs auteurs.

 

Roger Martin essaie de relater en toute impartialité les différents événements qui ont marqué cette époque qui va de la Commune jusqu'en 1934, construisant tout autant un roman noir qu'une œuvre historique dense, dans laquelle on se perd parfois un peu, car manquant des repères qui sont évidents pour l'auteur. Par exemple, je suggère à Roger Martin d'ajouter, lors de la réédition éventuelle et souhaitée de cet ouvrage, d'y incorporer un glossaire des personnages cités.

Ancien professeur de français, Roger Martin met en scène ou évoque des romanciers, polémistes et essayistes qui marquèrent cette époque et dont les noms ont pour la plupart survécus à leur mort. Louis Pergaud, Gyp née Gabrielle Sybille Aimée Marie Antoinette de Riqueti de Mirabeau devenue par son mariage comtesse de Martel, Henri Bauër fils naturel d'Alexandre Dumas, Zevaco, Zola bien entendu, Anatole France et quelques autres traversent ce roman avec leur humanisme ou leurs défauts.

Sans être picaresque, ce roman, puisqu'ainsi cet ouvrage est catalogué, est passionnant et remet quelques pendules à l'heure au moment où justement il est besoin de retrouver la vérité historique et ne pas se laisser aller à des fadaises émises par des personnages qui voudraient réécrire l'histoire afin que celle-ci colle à leurs idées.

 

Concernant La Commune, l'affaire Zola et l'affaire Stavisky le lecteur pourra consulter les chroniques des romans ci-dessous :

 

Quelques ouvrages de Roger Martin :

 

Roger MARTIN : Il est des morts qu'il faut qu'on tue. Editions du Cherche-Midi. Parution 14 janvier 2016. 542 pages. 21,00€.

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 14:47

Plus près des étoiles...

Franck BOUYSSE : Grossir le ciel.

Non, les Américains n'ont pas l'apanage de la littérature des grands espaces, les Français eux aussi savent décrire ces étendues désertiques , âpres, rudes, que sont certaines contrées hexagonales.

Souvenez-vous des romans noirs de Charles Exbrayat dans Un matin elle s'en alla, et de Jean-Pierre Chabrol avec Le Crève-Cévennes par exemple, qui s'érigeaient comme les chantres des Cévennes justement. Maintenant il faudra ajouter Franck Bouysse.

Les Doges. Deux fermes éloignées de quelques centaines de mètres coincées entre montagnes, forêts, prairies, et le vert qui s'efface une partie de l'année au profit de la blancheur neigeuse.

En ce début d'année 2007, Gus soigne ses bêtes à l'étable, quelque soit le temps, dix-sept mères paisible et bonasses, et huit veaux assoiffés. Puis il boit son bol de lait, fume ses cousues, pense, écoute la télé car souvent quand il neige le râteau ne capte plus les images. Ce jour il n'y en a que pour l'abbé, celui aidait les pauvres, et qui vient de décéder.

Gus est un solitaire, qui ne s'est jamais marié, même si dans sa jeunesse il a fréquenté vaguement une jeune fille. Mais c'est loin tout ça. C'est un quinquagénaire qui n'a que pour unique compagnon Mars, chien perdu sans collier, et qu'il a appelé ainsi non pas en l'honneur du dieu de la guerre mais parce qu'il l'a trouvé un mois de mars.

Il ne faut pas oublier Abel, le vieil homme qui habite une autre veille ferme, sise à quelques centaines de mètre de là. Ils boivent parfois ensemble des verres de vin rouge, discutent mais pas trop. Abel est là depuis longtemps, toujours peut-être, mais les deux hommes n'ont véritablement fait connaissance que dix ou vingt ans auparavant, alors que les parents de Gus étaient décédés. Une demande de coup de main pour un vêlage difficile, puis l'engrenage, une bouteille chez l'un, une bouteille chez l'autre, guère plus de rapports.

Les parents de Gus qui ne l'ont pas élevés, le traitant comme un moins que rien. Seule la grand-mère savait réconforter le gamin, car les parents ne pensaient qu'à le rabrouer, le battre, le tenir en piètre estime. C'est tout ça qu'il se ressasse, le Gus.

Alors qu'il chasse des grives, Gus entend des cris aigus, non loin de chez Abel, puis dans la neige une grosse tache rouge, comme du sang qui se serait égaré là alors qu'il n'avait rien à y faire. Plus tard, il trouvera un porte-clefs de voiture puis découvrira des traces fraîches de pas, de pieds nus tout petits comme apposés par un enfant. Intrigué et inquiet il se rend chez Abel et prend prétexte d'avoir besoin d'une tronçonneuse. Mais tout semble aller comme d'habitude, d'ailleurs l'échange de verres de vin confirme une quiétude relative.

Seulement il reçoit des visites de personnes qui ne semblent pas égarées mais veulent absolument lui proposer quelques chose. Un suceur de Bible qu'il renvoie immédiatement d'où il vient, c'est à dire de nulle part ou d'ailleurs, il n'en sais rien. Tout ce qu'il sait c'est que ce personnage l'importune, tout comme l'avait importuné le représentant d'une banque qui voulait l'inciter à placer de l'argent à tout prix.

Jusqu'à ce que le drame éclate.

 

Avec une écriture fluide, aérienne, envoûtante, imagée - les métaphores sont particulièrement jouissives - des dialogues percutants, ce roman rural est à l'égal de cette contrée, âpre, violent, rude, mais passionnant. Peu de personnages, à part Gus et Abel, des gens de passage qui dérangent, et ceux de la ville proche, l'épicière, le cafetier, Paradis le gros propriétaire et notable qui porte bien mal son nom, l'édile, et quelques autres dessinés sous formes de silhouettes, dont les rapports sont plus ou moins conflictuels, malgré les chopines. Paradis qui n'a jamais pu accéder à la mairie malgré tous les efforts entrepris.

Il faut croire qu'il ne suffit pas de payer des coups au bistrot pour acheter un électorat, ou que les poivrots ne sont pas si nombreux que ça au village, ou bien encore que la démocratie a des vertus insoupçonnées.

Gus est un personnage complexe, frustre d'apparence, et en même temps pratiquant l'art de la dialectique, seulement parfois il peut s'emmêler dans ses déductions hâtives, ne possédant pas toutes les clés, malgré ce porte-clefs qui l'intrigue.

Franck Bouysse s'inscrit dans un courant littéraire qui démontre qu'on peut écrire de belles histoires, comme des fables, avec peu de choses, peu d'actions, mais des faits, des souvenirs poignants, des réminiscences, et un décor. Un roman naturaliste qui s'affranchit des poncifs actuels sur la drogue, le chômage, les jeunes des banlieues en révolte, mais offre le souffle vivifiant d'un univers campagnard loin des préoccupations économiques émanant d'un dictat bruxellois. Nous sommes en plein cœur de la France profonde, celle qui n'est pas superficielle.

Les apparences ont la vie dure et on leur fait dire aussi ce qu'on veut bien.

Première édition : La Manufacture de Livres. Parution 9 octobre 2014. 240 pages. 16,90€.

Première édition : La Manufacture de Livres. Parution 9 octobre 2014. 240 pages. 16,90€.

Franck BOUYSSE : Grossir le ciel. Le Livre de Poche Policier N°34007. Parution le 6 janvier 2016. 240 pages. 6,90€.

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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 14:50

Z'à la vie, z'à la mort...

Léon SAZIE : Zigomar. Tome 1.

A l'instar de Rocambole, Zigomar aura laissé son empreinte dans la langue française, à défaut d'être passé à la postérité comme son prédécesseur, puis son successeur dans la littérature populaire, Fantômas.

Zigomar qui a été décliné en Zigoto, Zig, et autres déformations pour définir un individu inquiétant, bizarre, extraordinaire, ou qui cherche à épater.

Nées sous la plume de Léon Sazie en 1909, plus exactement le 7 décembre dans le journal Le Matin, les aventures de ce malfaiteur seront éditées en fascicules chez Ferenczi. Et il aura fallu la patience et la pugnacité de Denis Balzan pour que ces textes tombés dans l'oubli soient enfin aujourd'hui réédités. Car s'il a connu un franc succès, aussi bien littéraire et au cinéma avec les films réalisés par Victorien Jasset, devenu un produit de consommation sous forme de biscuits, de personnages en pain d'épice, et autres déclinaisons, Zigomar a été enfoui dans les limbes littéraires, tandis que son fils spirituel, Fantômas, est toujours présent.

 

Dans la première partie, Le maître invisible, nous entrons de plein cœur dans le sujet sans rencontrer ce personnage qui prend de l'ampleur au fur et à mesure du déroulement du récit, sans que son visage et son identité nous soit dévoilés. Même si progressivement cela devient une évidence pour le lecteur.

Le banquier Montreil vient d'être assassiné, c'est ce qu'annoncent à grand fracas les crieurs de rues chargés de vendre les journaux. Assassiné mais pas mort. Il a été retrouvé dans son bureau, mal en point, allongé dans une mare de sang. Les policiers, notamment Baumier chef de la Sûreté et Paulin Broquet, le célèbre détective considéré comme le plus fin et le plus habile des inspecteur de la Sûreté, sont sur place. Paulin Broquet se met à examiner immédiatement le blessé et les lieux. Il déduit que le coup a été porté par un gaucher, des bouts de papier déchirés sont découverts dans la cheminée, à moitié calcinés. Sur le coffre-fort il relève des traces de sang et parvient à déchiffrer une signature en forme de Z.

Le meurtrier présumé ne peut être que l'un des derniers visiteurs de Montreil, c'est à dire le comte de la Guairinière et monsieur Laurent, deux personnages dont les finances sont dans le rouge. Seulement il faut pouvoir prouver que l'un des deux visiteurs du soir est le coupable.

Une confrontation est organisée entre Montreil et le comte de la Guairinière car le banquier a dénoncé le gentilhomme dans sa déposition qu'il a signée. Seulement, lors de cette entrevue, réalisée devant Paulin Broquet et consorts, le banquier revient sur sa déposition et affirme que le comte n'est pas celui qui lui a porté le coup. Et il s'écroule, mort pour de bon, devant ses deux amis venus à son chevet, maître Béjanet, notaire, et Grillard, huissier.

Les deux fils de Montreil, Raoul, avocat, et Robert, médecin, sont abasourdis, de même que leur sœur Raymonde et leur mère. Eux aussi sont interloqués par cette mort. Quant à Raymonde, elle est chiffonnée par les malheurs qui arrivent à la famille d'une de ses amies. Ceux-ci meurent de façon mystérieuse atteints d'une troublante maladie qui ne veut pas dire son nom.

Robert est amené à soigner une indigente habitant près de l'avenue de Clichy, dans une mansarde délabrée, avec une fille bossue et une autre qui heureusement travaille dans une maison de couture et dont la paie lui permet de survivre. Le père est décédé des années auparavant. Riri, la cousette, est la joliesse même, mais elle est sage et sérieuse, malgré les nombreuses propositions qui ne manquent pas de lui être signifiées. Par un fait du hasard, Raoul et Robert sont tous deux amoureux de cette charmante jeune fille. C'est ainsi qu'ils se retrouvent ensemble par hasard devant l'immeuble décrépi. Et qu'ils aperçoivent un ouvrier qui n'est autre que Paulin Broquet déguisé, et le comte de la Guairinière qui poursuit de ses assiduités Riri.

Des dossiers appartenant au banquier et concernant certains de ses clients ont disparu et les deux frères décident de se rendre chez maître Béjanet afin de se les approprier. Hélas il y a déjà du monde, des voleurs encagoulés. Ils pensent reconnaître le comte mais n'ont pas le temps de réfléchir. Eux-mêmes sont maîtrisés, leur tête encapuchonnée, et ils s'endorment du sommeil du juste. Lorsqu'ils reprennent leurs esprits c'est pour s'apercevoir que le veilleur de nuit a été poignardé. Ils n'ont plus qu'à recourir aux bons offices de Paulin Broquet qui démontre qu'ils ont été chloroformés. Quant au comte il a un alibi indiscutable. Il ne pouvait pas être présent sur les lieux du drame au moment où celui-ci s'est déroulé.

Léon SAZIE : Zigomar. Tome 1.

Dans cette sarabande effrénée orchestrée par Léon Sazie, les événements se précipitent, se suivent mais ne se ressemblent pas. Les scènes d'action, les situations, les façons de procéder et les diverses péripéties décrites, amorcées dans Arsène Lupin et Rocambole, seront largement exploitées par la suite dans les romans policiers criminels classiques, Fantômas le premier s'en inspirant largement. Tous les ingrédients sont déclinés dans ce roman qui est quelque peu précurseur en la matière.

Les différents personnages usent, voire abusent des déguisements. Que ce soit Paulin Broquet et ses hommes, L'Amorce, Gabriel, Clafous et d'autres dont le métier de policier est caché par une autre activité professionnelle. Le comte de la Guairinière lui aussi se déguise, mais il possède un avantage qui le sauve des griffes des policiers. Non seulement il parvient à leur échapper, grâce à sa bande des Ramogiz, nom des Tziganes qu'il emploie, mais il semble doué du don d'ubiquité.

Paulin Broquet ne ménage pas sa peine pour traquer Zigomar, parfois à ses risques et périls. Ainsi, pensant pouvoir déjouer l'attention des sbires du bandit masqué, il se rend dans l'antre des voyous, un bar près de Montmartre, et effectue le geste de reconnaissance, un Z tracé en l'air avec une main. Seulement il ne connait pas toutes les ficelles et se retrouve enfermé dans une galerie, l'une des nombreuses existantes lors des anciennes carrières de gypse.

Un thème éternel est également abondamment développé, celui de la finance, du système employé par les usuriers pour mettre leurs débiteurs genou à terre, et de la spéculation.

L'honnêteté en affaires est ce qui ne peut tomber sous le coup de la loi. Vous êtes honnêtes tant que vos spéculations, quelles qu'elles soient, ne vous occasionnent pas de condamnation. Prenez cela pour principe. C'est la vérité, c'est le seul moyen d'agir avec profit.

Ceci date de 1909, mais est toujours valable de nos jours. Et les banques et les sociétés de prêt avec le crédit renouvelable sont toujours des affameurs, légalement.

Il est dommage que la couverture de cette réédition soit si fade, comparée aux illustrations de Georges Vallée dont quelques reproductions figurent en portfolio en fin de volume.

Et comme tout bon feuilleton, il ne me reste plus qu'à terminer cet article en concluant ainsi : A suivre...

Léon SAZIE : Zigomar. Tome 1.

Léon SAZIE : Zigomar. Tome 1. Contient Le Maître invisible et Les lions et les tigres. Collection Rayon Vert. Editions Les moutons électriques. Parution 7 janvier 2016.

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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 13:54

S'il est invisible, c'est quoi sa couleur ?

Pierre PELOT : La couleur de Dieu.

Même s'il savait ce qu'il allait découvrir, Dylan Stark ne peut s'empêcher d'éprouver une vive émotion en revenant au pays, à la ferme familiale. Ou ce qu'il en reste.

Il était parti, enrôlé malgré lui dans les rangs sudistes, et son retour à Jaspero, Arkansas, ne signifie pas les retrouvailles du fils prodigue. La ferme a été incendiée, ses parents sont décédés, et son jeune frère a disparu. Mais ce ne sont pas les soldats nordistes, même s'ils patrouillent encore dans la région, qui sont à l'origine de cette destruction.

Son arrivée à Jaspero ne passe pas inaperçue. Personne ne l'attend, lui ce fils de métis Cherokee, un Bois-Brûlé comme ont l'habitude de les surnommer les Sudistes ancrés dans un racisme primaire. Mais il sait qu'il doit accomplir une mission : retrouver ceux qui ont dénoncé ou massacré ses parents.

A Jaspero, l'instituteur Dashiell Manton songe. Depuis un mois il a accueilli un élève noir dans l'unique classe du village. Mais les habitants sont furieux et ont même décidés de retirer leurs gamins de l'école si Lincoln Sodom continue à fréquenter l'établissement. Le vieux Rakaël, son seul ami, lui apprend que Dylan est de retour. Manton est effondré et soupire. Dylan, l'ami et le condisciple lorsqu'ils étaient gamins.

Dylan se présente chez Manton, ne sachant où aller et pensant à juste titre qu'il y sera bien reçu. Il est étonné toutefois d'apprendre que son ami est marié, avec Lilith, celle qui partageait leurs jeux lorsqu'ils étaient gamins. Les seuls avec Rakaël qui se réjouissent de retrouver Dylan tout en ayant peur pour lui.

 

Car en ville, dans une pièce du saloon Beckett, des hommes, des scélérats discutent, surveillant l'arrivée de Dylan qui franchit la porte de l'école. Ils n'ont pas spécialement peur, quoi que l'un d'eux redoute ce retour. Il sait que Dylan va chercher à se venger. Les Stark ont été abattus par des guérilleros, la version officielle, mais les assassins ne sont pas venus uniquement pour le plaisir.

Le maire, Lovedown, suivi comme son ombre par le shérif, n'en a cure du retour de Dylan Stark. Pour l'heure, seule l'affaire Lincoln Sodom l'énerve, l'exaspère. Un Noir dans une école réservée aux Blancs, c'est inadmissible. D'ailleurs les parents n'osent plus envoyer leurs gamins étudier.

 

C'est dans ce contexte délétère sur fond de racisme que Dylan Stark va se battre, moralement et physiquement sur plusieurs fronts. Retrouver ceux qui sont à l'origine du meurtre de sa famille, mais également aider les parents du petit Lincoln. Le gamin ne comprend pas ce qui lui arrive, lui qui ne demande qu'à apprendre à lire et à compter.

Les habitants de Jaspero sont en majorité des racistes qui n'acceptent pas que les Noirs puissent jouir des mêmes avantages que les Blancs, si l'éducation peut être considéré comme un avantage. Et le maire, homme tout puissant du village, riche et méprisant, va devoir subir la colère de Dylan Stark. Mais celui-ci, de même que Rakaël, est confronté à la vindicte des scélérats et les coups de fouet, une arme dont le vieil homme s'est fait une spécialité, sont un moyen dérisoire pour se défendre contre les armes à feu.

 

En cette année 1865, la guerre de Sécession a cessé, c'est sûr, mais pour autant les mentalités n'ont pas changé. Au contraire, il semble que le racisme, l'acrimonie envers les Noirs, se sont renforcés avec la défaite devant les Nordistes. Et cent ans plus tard, lors de l'écriture du roman, Pierre Pelot ne racontait pas une histoire qui se terminait, mais bien qui se prolongeait et se prolonge encore à cause de l'imbécilité des hommes et de leur supposée prépondérance naturelle envers ceux qui ne sont pas de la même couleur de peau qu'eux. Pourtant, qui peut dire quelle est la couleur de peau de Dieu ?

Bizarrement, en lisant la description des paysages peints par Pierre Pelot, j'ai eu l'impression diffuse que l'auteur était assis devant sa fenêtre et s'inspirait du décor qu'il avait devant lui.

Ce roman est destiné pour tous, à partir de onze ans affirme l'éditeur. Je suis sceptique, même si l'intention est bonne. Je ne sais pas si à onze ans, on comprend toutes les subtilités, les messages que désirait faire passer Pierre Pelot. Il est vrai qu'en 1967 ou encore en 1980, le contexte n'était pas le même qu'aujourd'hui. Les enfants lisaient plus et n'étaient pas saturés par les jeux vidéos et les violences, et donc étaient plus réceptifs à ce genre de lecture. Mais ce n'est que mon avis, et je pencherai plutôt pour une lecture à partir de quatorze ans.

 

Merci à Serge, qui m'a offert ce livre et qui se reconnaîtra.

Première édition Marabout. 1967.

Première édition Marabout. 1967.

Réédition Lefrancq. 1997.

Réédition Lefrancq. 1997.

Réédition Le Navire en pleine ville. 2006.

Réédition Le Navire en pleine ville. 2006.

Réédition Bragelonne. Version numérique. Février 2014.

Réédition Bragelonne. Version numérique. Février 2014.

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 13:33

On ne peut pas dire que ce soit une déclaration d'amour...

Alexis AUBENQUE : Tout le monde te haïra.

Dans une dizaine de jours, Noël arrivera avec son lot de cadeaux.

Pourtant, la distribution ne sera pas équitable pour tout le monde. Ainsi Alice Lewis arrive dans la petite ville côtière de White Forest, sise au sud de l'Alaska, n'ayant plus de nouvelles de sa sœur Laura. Sa mère, juste avant son décès, lui a appris quatre mois auparavant qu'elle possédait une sœur de vingt ans plus âgée qu'elle. Elle lui a écrit, Laura lui a répondu mais depuis un mois, c'est le silence total.

Alice veut signaler auprès des services du shérif Trévor cette disparition, mais elle se fait jeter dehors, le nom de Laura Barnes n'étant guère en odeur de sainteté. Laura est mariée avec Lloyd, le fils du maire de la petite ville, a un fils de dix-sept ans, Zachary, et travaille comme journaliste dans un périodique local. Elle enquêtait, aux dernières nouvelles, sur l'apparition lors de l'été de cadavres charriés par un iceberg en dérive et provenant d'un navire ayant échoué cent ans auparavant, le New Horizon. Mais c'est pour une toute autre raison que le nom de Barnes est tabou.

A sa sortie du commissariat, Laura glisse sur une plaque de gel et un homme qui passait inopinément par là la relève. Une occasion unique pour faire connaissance, mais lorsqu'Alice déclare qu'elle recherche sa sœur et évoque le nom de Barnes, l'homme a un haut-le-cœur. Il est détective privé, se nomme Nimrod Russel, et a été viré de la police par le maire, Abraham Barnes, pour une vague histoire d'inceste sur laquelle il avait enquêté. Nemrod a gardé de bonnes relations avec ses anciens collègues, car il n'était nullement fautif, au contraire, mais le maire n'avait pas du tout apprécié le résultat de cette enquête, pour des convenances amicales avec le père blâmable.

Nonobstant, Nimrod propose à la jeune fille de l'héberger, en tout bien tout honneur, chez lui, sur l'île Douglas qui est située juste en face de White Forest. Comme Alice n'est pas fortunée, elle s'occupera du ménage, des repas et de sa chienne Laïka, si celle-ci l'accepte. Et lui se mettra à la recherche de Laura, ne promettant pas de résultats probants.

 

Pendant ce temps, Tracy Bradshaw, lieutenant de police, est mandée d'urgence sur une affaire de meurtre particulièrement sanglante. D'ailleurs le meurtrier n'a pas fait dans le détail. Kruger a été pendu, dans sa grange, par les pieds avant d'être éventré du sexe jusqu'à la gorge par un hakapik, un pique de chasse utilisé par les Inuits pour la chasse au phoque. Nul doute que quelqu'un voulait signer le crime, le mettre à l'actif des Inuits qui sont cantonnés dans la région et que les envahisseurs américains tiennent en piètre estime.

Avec Scott, son nouveau coéquipier, qui a remplacé Nimrod, qui comme on l'a lu précédemment a été viré sans gloire, Tracy va s'atteler à une enquête difficile. Comme si elle n'avait pas assez d'ennuis personnels. Avec son mari Vernon, pas de problème, avec Alyson, leur fille, pas plus même si elle entre dans l'âge ingrat, mais Ridley, le garçon, fait des cauchemars la nuit, réveillant ses parents, les empêchant de jouir d'une nuit de repos entière, réparatrice et amplement méritée. Il se réveille en hurlant, déclarant voir des flammes partout, ayant peur pour sa sœur et ses parents, et affirmant que tout le monde le hait.

Avec Nimrod, Tracy a toujours eu de bonnes relations, et ce n'est pas la mise à l'écart de son ancien collègue qui a changé quelque chose. Ils parlent de leurs enquêtes respectives, et éventuellement se proposent d'échanger leurs renseignements, de se suppléer, de retrouver leur ancienne complicité. Mais cela ne se fera pas sans dommage, leurs adversaires inconnus ne leur ménageant pas les coups, ceux qui font mal. Mais qui sont ces adversaires qui se dressent sur leurs chemins ?

Est-ce l'enquête de Laura sur les cadavres du New Horizon, et surtout la disparition inexpliquée d'une centaine d'orphelins qui théoriquement étaient à bord du navire et dont les corps n'ont pas été retrouvés ? La disparition tout simplement de Laura, abandonnant sa famille pour un autre homme ? Le meurtrier de Kruger qui pourrait être une jeune femme d'origine inuit, et tient une sorte de maison de plaisirs particuliers, dont les clients sont adeptes de déguisements en tout genre, particulièrement celui de phoque énamouré ? Autre chose ? Ou tout simplement tout cela à la fois ?

 

Comme ces bons feuilletonistes qui savaient relancer l'action au moment crucial, abandonnant leurs personnages dans une situation délicate pour en retrouver d'autres qui eux aussi connaissaient des problèmes dans les chapitres précédents, Alexis Aubenque construit son intrigue en naviguant d'un protagoniste à un autre, d'une phase angoissante à une autre. En y incorporant ses thèmes de prédilection, l'eau, la mer de préférence, et les îles.

Tel une arachnide méticuleuse, Alexis Aubenque tisse sa toile sans se laisser distraire par les à-côtés tout en élaborant son intrigue comme un véritable Dédale, un labyrinthe qui offre de nombreuses voies de sorties en trompe l'œil. Parfois un cadavre vient s'engluer dans cette dentelle plus solide qu'il y parait, mais rien ne perturbe l'arachnide qui continue à broder. Une secousse qui pourrait sembler sismique, mais au contraire renforce l'édifice patiemment élaboré.

Alexis Aubenque possède cette faculté que n'ont plus de nos jours bon nombre de romanciers, celle d'entretenir l'intérêt du lecteur, sans s'adonner à des considérations oiseuses permettant de gonfler l'ouvrage mais n'apportent rien de plus que de l'ennui.

L'histoire se déroule sur quatre jours, et en incrustation le lecteur découvre le calvaire de Vassili, un gamin qui narre sobrement son parcours de jeune mineur. Pose de dynamite dans des galeries, puis le travail à la pioche comme les grands, les rebuffades, les réprimandes, avec au bout l'espoir qu'un jour il pourra retrouver Mère Russie.

 

Sous couvert d'un roman d'aventures palpitant, les origines complexes de cette intrigue nous offrent un final éblouissant jouant sur l'appât du gain et l'indifférence des êtres humains qui ne se demandent pas pourquoi certains produits sont si peu onéreux, alors que se sont des enfants qui les fabriquent. L'auteur évoque un contexte socio-économique malsain avec une introspection historique.

Vous savez aussi bien que moi que cela arrange toute la planète qu'il y ait des pauvres pour engraisser les riches.

Une déclaration émise par l'un des protagonistes qui démontre un cynisme émanant de riches et de ségrégationnistes ou d'antisémites envers toute une population parfois inconsciente ou aveugle de ce qu'il se passe réellement.

 

Mais Alexis Aubenque joue également avec le lecteur. S'il évoque furtivement Jack London, le décor et certaines scènes nous incitent à penser à ce grand écrivain, il renvoie à d'autres personnages célèbres. On ne peut que rapprocher le prénom du détective, chasseur d'images puisqu'il travaille essentiellement sur des affaires de cocufiages, à celui d'un autre grand chasseur mythologique. Nimrod, qui en hébreu signifie se rebeller, ne serait donc que la déformation de Nemrod, le chasseur éternel. Et que penser du patronyme de cette jeune fille qui recherche sa sœur : Alice Lewis, qui est une référence implicite à Alice de Lewis Carol.

 

Le bon point du jour est également attribué à Alexis Aubenque, qui connait mieux le français que bien des journalistes lesquels n'hésitent pas à déclarer : il y avait deux mille chômeurs l'an dernier et cette année ils sont deux fois moins (ceci n'est qu'un exemple). Ce qui veut dire, si je compte bien, qu'ils sont quatre mille en moins. Deux mille moins quatre mille égale ? Et oui, il y a un truc et pourtant on entend ou on lit ce genre de phrase quotidiennement.

Page 361, Alexis Aubenque écrit : Il mit moitié moins de temps pour rejoindre le campement de base qu'il n'en avait mis pour grimper. La formulation est exacte et nos braves journalistes ou économistes qui veulent nous donner des conseils et affirmer leur supériorité intellectuelle devraient en prendre de la graine.

Alexis AUBENQUE : Tout le monde te haïra. Collection La Bête noire. Editions Robert Laffont. Parution 4 novembre 2015. 432 pages. 20,00€.

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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 15:04

Bon anniversaire à Eduardo Mendoza,

né le 11 janvier 1943.

Eduardo MENDOZA : La ville des prodiges.

La ville des prodiges, c'est Barcelone, une ville en pleine expansion, en pleine fièvre industrielle en cette année 1888, et qui organise après Londres et Paris "son exposition universelle".

Dans cette cité en effervescence, débarque un jeune garçon, Onofre Bouvila, qui, à treize ans, se lance à corps perdu dans la bataille de la vie sans aucun complexe.

Il s'installe dans un hôtel miteux et pour payer sa pension va distribuer des tracts de propagande anarchiste. Qu'importe le métier, il veut réussir. Il deviendra successivement camelot, homme de main, chef de gang, trafiquant, grand industriel, et il devra sa réussite grâce à un manque total de préjugés, à sa faculté d'adaptation quelles que soient les épreuves, son obstination sans faille, la facilité avec laquelle il ourdit les plans les plus ingénieux et dans lesquels succombent ses ennemis et ceux même de ses amis tombés en disgrâce à ses yeux.

Il avait une confiance sans limites dans sa capacité à surmonter n'importe quel obstacle et à tirer profit de n'importe quelle difficulté.

 

Au travers de cette ascension, c'est la ville de Barcelone, son histoire, la grande et la petite, son expansion, son développement qui nous sont révélés, avec force détail, avec minutie, avec chaleur, avec amour, avec réalisme mais sans complaisance, par l'un des plus grands romanciers espagnols actuels.

 

Eduardo Mendoza dépeint une jungle dans laquelle vivent, survivent, meurent, rufians, maquereaux, filles de joie, travestis, voyous en quête d'honorabilité, bourgeois décadents aimant s'encanailler, toute une faune haute en couleurs, prête à tuer pour se défendre, prête à toutes les compromissions, mais avide de respectabilité.

Les aventures des derniers des Picaros, ces aventuriers espagnols, qui ont justement fourni ce qualificatif de picaresque aux romans d'action.

 

Un roman dense, touffu, prenant. Le lecteur suit avec intérêt, avec passion, les aventures, l'ascension de Onofre Bouvila, mais aussi l'extension, l'industrialisation de Barcelone souvent à l'avant-garde du progrès, réceptrice d'idées nouvelles, et souvent refrénée dans son essor par Madrid, la capitale.

Plus qu'un roman policier, plus qu'un roman d'aventures, c'est un roman d'amour. Un roman d'amour pour une ville : Barcelone.

Première édition Le Seuil. 1988.

Première édition Le Seuil. 1988.

Eduardo MENDOZA : La ville des prodiges. (La Ciudad de los prodigios - traduction d'Olivier Rolin). Collection Points Romans. Parution septembre 2007. 544 pages. 8,40€.

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9 janvier 2016 6 09 /01 /janvier /2016 13:38

N'est pas celle du Père Noël !

Georges-Jean ARNAUD : La défroque.

Avec son menton en galoche, ce qui lui a valu son surnom, qui posé sur les cageots de légumes ou de fruits, les retient sur son diable, et avec ses petits bras musclés, Luigi Sorgho est très demandé par les déballeurs sur le marché de Hyères.

Il boit ses rosés que lui ont offert les acheteurs pour ses bons et loyaux services de manutentionnaire, chez Henri, un petit bar rendez-vous des marchands et maraîchers. Italien, il vit avec sa sœur Grazia dans un petit appartement qui leur suffit amplement. Ils sont restés célibataires et cela leur convient bien.

Ce jour là il aperçoit un homme, habillé de bric et de broc, buvant une menthe à l'eau (mais n'est pas maquillé comme une star de ciné). Ce visage, il le connait mais est incapable de se remémorer où il a vu ce personnage qui lui sourit. Luigi s'informe auprès d'Henri. Le cafetier ne peut guère donner de renseignements. L'homme apporte des cageots de cerises, lorsque c'est la saison, et achète de la ficelle à Marguin, un grossiste, et circule dans une vieille fourgonnette. Les autres consommateurs, qui taquinent volontiers Galoche, n'en savent pas plus, sauf qu'il vivrait dans une communauté près de Méounes. Il y a en même un qui lâche avec détachement qu'il lui fait penser à un curé.

Le déclic ! Le soir même Galoche annonce à sa sœur qu'il a vu l'abbé Corti, en civil. Il est inquiet. Ayant assassiné deux ans auparavant un homme, il s'était confessé sur les instances de Grazia à cet abbé alors qu'ils séjournaient à Digne. Ce crime était resté impuni, mais quand même. Que fait donc Corti à Hyères, si ce n'est pour le harceler. Il faut absolument retrouver où il crèche (normal pour un curé), et savoir ce qu'il lui veut. Peut-être pour le dénoncer.

Alors Grazia et lui vont unir leurs forces pour découvrir où se terre ce curé. Et ce qu'ils apprennent dépasse leur entendement. Corti n'est plus curé, de plus il est marié et dirige avec sa femme une communauté recueillant des routards. Galoche s'affole et obnubilé par son premier crime et la peur au ventre que son ancien confesseur le dénonce auprès de la police, il va commettre un second meurtre.

 

Luigi est un être fruste, s'exprimant difficilement en français, vivant sous la domination de sa sœur Grazia, confite, comme un vieux citron, en dévotion. La peur de se voir confondu pour un crime ancien, être dénoncé par un ancien curé, l'empêche de réfléchir sereinement, et dans sa panique va commettre justement ce qu'il ne fallait pas faire. Il est vrai qu'il est mal conseillé par Grazia, mais il redoute également les forces policières, n'étant pas vraiment en règle dans son pays d'adoption.

Peu à peu, à la façon de Frédéric Dard et d'Alfred Hitchock conjugués, Georges-Jean Arnaud joue sur l'inquiétude de ce couple frère-sœur, non incestueux je précise, inquiétude renforcée par la peur que leur passé les rattrape. Ils sont incapables de penser, réfléchir sereinement, et s'affolent avant de savoir réellement ce que fait Corti dans la région.

Une atmosphère romanesque lourde qui de plus est développée par la chaleur de la région. Luigi-Galoche ne crache pas, au contraire, sur les petits verres de rosé qui lui sont offerts, s'en paient quelques-uns supplémentaires ce qui bien évidemment occulte sa réflexion, son cerveau étant quelque embrumé.

 

Si le thème de ce suspense est intemporel, un homme fautif qui pense, à tort, être traqué, certains éléments ancrent ce roman dans une époque révolue.

Ainsi, en ce début des années 1970, il est commun de parler encore en anciens francs, même si le nouveau franc est de mise depuis 1960. Ce qui peut occasionner à ceux qui n'ont pas connu cette période quelques désagréments dans la compréhension des sommes indiquées. Luigi reçoit cinq à dix francs (nouveaux) pour son travail de manutention auprès des acheteurs de légumes. Dans le même temps une brave femme indique qu'elle touche deux mille francs (anciens soit vingt francs) pour une demi-journée de travail.

Dans le bureau de poste où Luigi et Grazia recherchent un numéro de téléphone, ils sont surpris de ne pas trouver l'annuaire des Basses-Alpes, oubliant que depuis 1970 ce département a été rebaptisé Alpes-de-Haute-Provence. Et alors qu'ils veulent téléphoner à l'évêché afin de demander un renseignement concernant Corti, la demoiselle (c'est toujours une demoiselle) du guichet téléphonique leur signifie qu'il y a une demi-heure d'attente. L'automatique n'était pas encore en place partout, ce qui amène à nous souvenir du fameux sketch de Fernand Raynaud, le 22 à Asnières.

 

Merci à Patrick qui se reconnaitra et m'a fait parvenir ce roman.

Première parution collection Spécial Police N°1044. 1973.

Première parution collection Spécial Police N°1044. 1973.

Réédition collection Spécial Police N°1604. 1980.

Réédition collection Spécial Police N°1604. 1980.

Georges-Jean ARNAUD : La défroque. Collection Crime Fleuve Noir N°19. Editions Fleuve Noir. Parution février 1992. 224 pages.

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8 janvier 2016 5 08 /01 /janvier /2016 14:40

Viens dans mon joli pavillon...

Fred KASSAK : Une chaumière et un meurtre.

Il n'est guère aisé de travailler dans une ambiance dans laquelle le bruit est roi.

C'est ce que déplore Lionel Fribourg, égyptologue distingué, qui aimerait pouvoir écrire un mémoire sur les religions de l'Egypte ancienne d'après les tonnes de notes qui s'entassent dans un appartement exigu et réceptif à toutes sortes de sons discordants, cacophoniques et assourdissants.

Un mémoire qui lui entrouvrirait les portes du Collège de France et lui apporterait la consécration, et peut-être l'opulence.

Une rencontre inopinée avec Agnès, jeune femme naïve, très naïve, pour ne pas dire plus, lui fait miroiter ce qu'il n'osait plus espérer : un havre de paix dans un pavillon de banlieue.

Ah le calme, la tranquillité !

C'est sans compter sur le destin malin qui semble jouer comme au ludion inaccessible avec ce pavillon tentateur.

 

Fred Kassak est un auteur de roman policiers et romans noirs et, outre une ingéniosité perverse dans ses intrigues, il allie à une trame solide une écriture humoristique très travaillée, proche de celle de Wodehouse ou de Dickens dans les Papiers Posthumes de Monsieur Pickwick ou encore Charles Exbrayat.

L'humour est présent d'une façon sobre, apparemment facile, excluant toute vulgarité. C'est un humour axé sur le descriptif et la situation des personnages.

Ce roman a été adapté en 1963 par Pierre Chenal sous le titre L'assassin connait la musique. Avec dans les rôles principaux Paul Meurisse, Maria Schell (que j'aime) et Jacques Dufilho.

Fred KASSAK : Une chaumière et un meurtre.
Première édition Collection Un Mystère N° 570. Presses de la Cité. 192 pages.

Première édition Collection Un Mystère N° 570. Presses de la Cité. 192 pages.

Réédition format Kindle avril 2015. 4,49€.

Réédition format Kindle avril 2015. 4,49€.

Envie de connaitre Fred Kassak ? Cliquez sur le lien ci-dessous :

 

Fred KASSAK : Une chaumière et un meurtre. Collection Le Masque jaune N°1981. Librairie des Champs Elysées. Parution décembre 1989.

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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 10:05

Bon anniversaire à Serge Quadruppani

né le 6 janvier 1952.

Serge QUADRUPPANI. Y.

Dans un grand brassage politico-terroriste mâtiné de truanderie, tout le monde pense tirer la ficelle alors que ce ne sont que des pantins manipulés.

Même le héros Emile K., ex agent du GIGN reconverti comme privé, qui n’était entré dans la police que sur infiltration et appartenait à un noyau d’extrême gauche depuis dissous.

Un cas que cet homme, presque un superman, qui utilise les sophistications modernes de la communication, se prend pour un Indien, se réfugie dans la poésie, écoute les vieilles chansons françaises à texte et donne ses rendez-vous dans des cafés à l’aide d’un code astucieux.

Claude, surnommé l’Escogriffe, fils d’un banquier qui vient de se faire la belle en subtilisant des documents et de l’argent, Claude, drogué, est traqué par une pléiade de personnages allant de l’énarque au truand. Les voies du Seigneur sont impénétrables, celles des terroristes et des politiques encore plus.

Adèle est à la recherche de sa sœur Annie, secrétaire du banquier avec qui elle s’est enfuie ou séquestrée par celui-ci. Entre Claude et Adèle s’établit une sorte de complicité semi-amoureuse, orchestrée par les événements et Emile K.

Mais la gravitation autour de ce couple d’un conseiller présidentiel, d’un député, de terroristes à la solde de pays du Moyen-Orient, de maffiosi, plus quelques éléments comme la drogue, nerf de la guerre secrète, font de ce roman comme une concentration de plusieurs affaires qui ont secoué le paysage politique et alimenté les faits divers, principalement en France.

Comme si tout ce qui se passe depuis quelques temps était joué sur une seule et unique scène de théâtre, par des acteurs déclamant des scénarii différents, éclairé par un projecteur.

Comme si d’un seul coup toutes ces saynètes s’imbriquaient dans une osmose dramatique.

De ce roman se dégage une grande violence, choix délibéré de l’auteur; une violence ressentie de l’intérieur, qui existe mais n’est pas toujours perceptible par le quidam qui la découvre à la télévision, à la radio ou dans les journaux.

Une violence canalisée par les médias. Une violence diffuse, latente, dans laquelle s’intercale la poésie, comme une page publicitaire dans un film de guerre.

 

Serge QUADRUPPANI. Y. Collection Métailié Noir. Editions Métailié. Parution octobre 1998. 214 pages.

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Published by Oncle Paul - dans Roman Policier et Noir
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