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20 octobre 2017 5 20 /10 /octobre /2017 07:38

Mais j’espère bien vivre en d’autres…

Fabrice PAPILLON : Le dernier Hyver.

Dans une célèbre boutique de luxe parisienne qui possède pour enseigne le messager des dieux, donneur de la chance, inventeur des poids et des mesures, dieux des voyageurs, des commerçants, des voleurs, des orateurs et des prostituées, c’est-à-dire Hermès, un cadavre vient d’être découvert. Et ce n’est pas tant parce que le corps a été découpé et les morceaux entreposés les uns sur les autres que parce qu’il est calciné que ce cadavre indispose.

Le commandant Marc Brunier, du 36 Quai des Orfèvres, est dépêché sur place avec quelques membres de sa brigade, dont Thomas qui sert de maître de stage à Marie, vingt ans, étudiante prometteuse en biologie moléculaire, qui rêve d’intégrer la police scientifique. Le seul problème qui la perturbe, ce sont ses céphalées incessantes ou presque et ses boyaux qui se contractent de temps à autre comme si des mains intérieures les entortillaient.

Lors de l’autopsie du cadavre, ou de ce qu’il en reste, le légiste et ses assistants se rendent compte qu’il manque des morceaux. Mais le plus énervant pour Brunier c’est de savoir comment le calciné s’est retrouvé dans la boutique, car aucune marque de début de feu ou de crémation n’est visible. Pour les enquêteurs, le cadavre a été déplacé.

Non loin, sur la place Michel Debré, s’élève la célèbre statue du Centaure, réalisée par César, le spécialiste de la compression. Toutefois, et il n’y avait qu’une femme pour le remarquer (non, ce n’est pas du sexisme, juste une constatation sur les capacités féminines à voir ce que les hommes ignorent), l’animal a perdu les choses de la vie. Sa fierté de reproducteur lui a été ôtée. Et sous l’animal, coincé dans une petite grille, un morceau de charbon de bois. Rectification, il ne s’agit pas d’un résidu prétendument cancérigène, mais d’un fragment d’os calciné. En effectuant quelques recherches dans des archives, il s’avère que sous cette grille, un escalier conduit à la station de métro fantôme Croix-Rouge, fermée depuis le 2 septembre 1939.

Fabrice PAPILLON : Le dernier Hyver.

Grâce à un historien du métropolitain, qui leur prodigue moult renseignements, Brunier et consorts s’infiltrent dans ce vestige qui, à leur grand étonnement, est couvert de graffiti. Brunier manque même de se faire écraser lors du passage d’une rame. Ce n’est qu’un épisode dans cette histoire mouvementée, dans laquelle Marie apprendra que sa mère n’est pas du tout celle qu’elle croit, et va côtoyer professionnellement, ou non, des personnes qui sont liées à sa génitrice. Mais elle va se rendre compte, au grand dam de Brunier, qu’elle est liée à des meurtres, car oui évidemment un seul cadavre chez Hermès ne suffit pas, qui sont le prolongement de ce qui s’est déroulé plus mille six cents ans en arrière.

 

Fabrice PAPILLON : Le dernier Hyver.

Abandonnons donc quelque peu nos enquêteurs dans la continuation de leurs recherches, et puisque l’on a évoqué le métro, suivons une histoire en parallèle qui se décline comme une ligne de métro, avec stations de croix à l’appui.

En tête de ligne, c’est-à-dire en l’an 415 après J.C., nous assistons à la mise à mort d’Hypatie, célèbre philosophe, mathématicienne et astronome, en conflit avec l’évêque Cyrille. Elle est brûlée vive, le feu étant alimenté par des rouleaux de papyrus provenant de la célèbre bibliothèque d’Alexandrie. Elle meurt en emportant son secret. Quelques semaines plus tard, Synésios, un de ses plus brillants disciples, revient en catastrophe de Ptolémaïs, ou il a été nommé évêque, s’infiltre dans une des salles obscures de la bibliothèque et récupère un codex.

Mille ans plus tard, en décembre 1415, Poggio Bracciolini, philosophe, érudit, écrivain, puis homme politique, chancelier de la République de Florence, arrive à l’abbaye de Cluny, fuyant Constance, ville du Saint Empire romain germanique, son maître le Pape Jean XXIII ayant été déchu par les cardinaux et jugé comme antipape. Poggio s’intéresse de près aux parchemins et à un nouveau support, le papier, ainsi qu’aux travaux des copistes. Il initie même certains d’entre eux à cet art et parvient à subtiliser le Codex avant de s’enfuir.

Et sont insérés ainsi divers épisodes, jusqu’à nos jours, relatant les recherches du fameux Codex par d’éminents savants, philosophes et autres.

 

Le dernier Hyver, une histoire historico-ésotérique, ne manquera pas de surprendre le lecteur par ses côtés réalistes. Touffu, documenté, il possède de nombreux atouts pour happer le lecteur, dont un souffle épique ménageant le suspense. Si je n’ai pas forcément tout apprécié dans cette intrigue, notamment la complaisance de l’auteur dans certaines scènes, il me faut avouer que ce pavé est toutefois digeste.

Le rôle de l’Inquisition, la férocité avec laquelle des religieux torturaient des femmes, n’est plus à démontrer, et je me serais volontiers contenté de ne lire que des évocations, des ellipses dans les forfaits perpétrés par Heinrich Kramer dit aussi Henri Institoris, le dominicain inquisiteur qui joue un rôle prépondérant dans la chasse aux sorcières et connu également pour avoir écrit avec Jacques Sprenger le Malleus Maleficarum (le Marteau des sorcières), un ouvrage sur la sorcellerie commandé et approuvé par le pape Innocent VIII en 1484. L'ouvrage est publié pour la première fois à Strasbourg en 1487 puis réédité plus de trente fois malgré son interdiction par l'Église catholique dès 1490.

Ce roman nous plonge dans des arcanes insoupçonnés qui marquent l’esprit.

Fabrice PAPILLON : Le dernier Hyver. Collection Thriller. Editions Belfond. Parution le 5 octobre 2017. 624 pages. 21,90€.

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18 octobre 2017 3 18 /10 /octobre /2017 09:01

Jolie fleur de pa pa pa

Jolie fleur de papillon

Dit une voix dans l' pa pa pa

Dans le pavillon…

Eric CHAVET : Le vacarme du papillon.

En 1972, Edward Lorenz posait cette question fondamentale : Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? Ray Bradbury apporte en 1952 une réponse anticipée dans sa nouvelle Un coup de tonnerre.

Partant de ce postulat, la présence d’un Parnassius Apollo dans le logement de monsieur Lange provoque-t-il la cascade en chaîne qui nous est proposée dans ce roman ? Je serais tenté de répondre oui, mais à condition d’y adjoindre un second animal déclencheur, un chat mité du nom de Podekol.

Installons le décor, et visionnons les prémices de ce drame.

Monsieur Lange est bien embarrassé. Il vient de recevoir un appel téléphonique de Roberto Sacchi à qui il doit de l’argent. Il met une bonne daube à réchauffer sur le gaz puis monte se doucher. Les ennuis d’argent attendront plus tard, car étant en villégiature dans sa maison familiale dans le Vercors, il ne compte pas se rendre immédiatement à Lyon régler sa dette. Pas de problème pour Sacchi qui va se déplacer pour rechercher son dû. Pour l’instant tout va bien. Mais ne voilà-t-il pas que le Parnassius Apollo vient titiller les moustaches du félin qui lui saute dessus renversant une carafe disposée près du gaz. Monsieur Lange n’aura plus de problèmes d’argent, mais Sacchi si.

Quand Roberto Sacchi (prononcez Saki je crois, sinon, c’est tendancieux) arrive sur place, il ne reste que des ruines. Et comme lui aussi doit de l’argent à Gras-Double, il est dans la mouise. Gras-Double, un truand qui navigue dans tous les domaines de l’illégalité, veut absolument récupérer son argent, même s’il n’en a pas un besoin immédiat. C’est une question de principe. Aussi il dépêche un de ses hommes de main en qui il a confiance, Michel, lequel sera assisté d’un jeunot ambitieux et sans état d’âme, adepte de la manière forte, dédaignant la diplomatie, le Blondin. Et pour que la transaction s’effectue dans les plus brefs délais, Michel et le Blondin kidnappent la Mamma, la mère septuagénaire de Sacchi.

Je vous en dis encore un peu plus ? A la demande générale, je ne peux résister au plaisir de vous dévoiler que Roberto Sacchi a connu dans sa jeunesse la belle Hélène, qu’il ne l’avait pas prise pour une poire, qu’ils avaient même goûté un temps à la joie de partager la même couche, se déniaisant mutuellement, puis chacun était parti faire son bout de chemin dans la vie, empruntant des voies différentes. Sacchi est devenu un mauvais garçon, Hélène commissaire de police. Mais ils ne se sont pas oubliés, et quand Roberto quémande l’aide d’Hélène pour le sortir de la panade dans laquelle il est embourbé, celle-ci ne lui refuse pas de lui prodiguer un coup de main. D’autant que la perspective d’arraisonner Gras-Double qui a toujours su passer à travers les mailles du filet, n’est pas pour lui déplaire. Elle va essayer d’attraper dans ses filets ce gros poisson en compagnie de Julien, son adjoint et amant occasionnel. Seulement l’homme est un requin plus coriace qu’elle l’avait imaginé.

La scène du début va provoquer des conséquences inattendues, se propageant de Grenoble à Issoire en passant par Lyon, en une ramification impitoyable et verra son apogée jusqu’à La Maison Blanche. Je ne vous dévoile rien puisque c’est le sujet de la quatrième de couverture. Quatrième de couverture énigmatique et le lecteur se demande quand sera dévoilé cet épisode.

 

Parnassius apollo

Parnassius apollo

Le vacarme du papillon est un roman enlevé, humoristique, parfois même sarcastique, mais tendre et voguant sur des problèmes majeurs, et dans lequel on trouvera sûrement quelques influences dont l’auteur ne se cache pas, puisqu’il a été nourri littérairement aux écrits de Frédéric Dard, de Pierre Desproges ou encore de Woody Allen. Mais également de Boris Vian.

Un roman cascade, certains diront un ruissellement, dans lequel les actions s’enchainent, sans trêve ou presque, dans une continuité logique, entre drames et gags. Avec des dialogues ciselés, aux réparties parfois savoureuses, qui ne jouent pas dans le maniérisme.

Du plus bas de l’échelle jusqu’aux huiles de la République, huiles qui en feront afin de graisser un engrenage ne souffrant d’aucun dérapage, l’auteur nous entraîne sur un chemin chaotique, et l’on est en droit de se demander si tout ce qui se déroule en est uniquement le fruit de son imagination. Et une fois de plus le rôle des journalistes est prépondérant, sachant que ceux-ci sont souvent manipulés, sous le couvert de secrets d’état, et du principe du Faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais.

L’histoire éditoriale de ce roman nous offre deux pistes de réflexion. D’abord, il ne faut pas entretenir d’à-priori envers les romans autoédités, car celui-ci en est un. Ensuite, que les soi-disant petits éditeurs sont souvent plus courageux que leurs homologues germanopratins, et n’hésitent pas à publier de petites perles dédaignées par les gros vendeurs.

 

L’uniforme est sur un homme ce qu’un déshabillé est sur une femme.

Il s’apercevait à cet instant combien il était douloureux de mourir de son vivant.

Première parution In Libro Veritas. Février 2012.

Première parution In Libro Veritas. Février 2012.

Eric CHAVET : Le vacarme du papillon. Collection Parabellum. Editions Atelier Mosesu. Parution le 14 septembre 2017.

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17 octobre 2017 2 17 /10 /octobre /2017 09:47

Hommage à Hervé Prudon décédé le week-end du 14 au 15 octobre 2017.

Hervé PRUDON : Il fait plus froid dehors que la nuit.

Né le 27 décembre 1950, à Sannois, il fait des études littéraires à la Sorbonne, obtenant une maîtrise de lettres en 1974. Grand voyageur, il séjourne en Australie, au Népal, dans divers pays européens puis à son retour il effectue divers boulots comme manutentionnaire, accessoiriste, de théâtre, déménageur…

Après quelques succès littéraires dont Mardi Gris à la Série Noire en 1978, Tarzan malade aux Editions des Autres en 1979, Banquise chez Fayard dans la collection Fayard Noir en 1981, quelques titres chez Mazarine, il collabore à divers supports médiatiques, tels que Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur, Cosmopolitan.

Mais en 1987, il devient un paria, vivant une éclipse littéraire, rejeté par les éditeurs bien-pensants germanopratins, brisant une omerta. En effet il avoue avoir été nègre littéraire, notamment celui d’un présentateur télé fort en vogue à l’époque, Patrick Sabatier. Une pratique éditoriale que tout le monde subodorait, en ce qui concernait les biographies et livres de mémoire d’artiste du cinéma et des variétés ou de champions de sport, mais qu’il n’était pas bon de dénoncer. Ces choses là ne se disent pas, monsieur, ne se disent pas. Une attitude qu’il avait dévoilée dans Plume de nègre chez Mazarine en 1987 et largement diffusée par des magazines, dont un article dans le Nouvel Observateur sous la plume de Bernard Gicquel.

Toutefois son roman Sainte Extase paraitra en 1989 aux éditions Le Dernier terrain vague, mais il faudra attendre 1995 pour voir son retour en grâce avec Nadine Moucque publié à la Série Noire, puis La revanche de la colline et Vinyle Rondelle ne fait pas le printemps, tous deux écrits à l’occasion d’une résidence d’auteur à Saint Quentin en Yvelines.

En février 1997, les toutes jeunes éditions La Loupiote dirigées par l’énergique François Braud, publient dans leur collection Zèbre Il Fait plus froid dehors que la nuit, une nouvelle associée à celle d’un auteur débutant, Michel Leydier. D’ailleurs le crédo de cette collection se définissait ainsi :

Collection Zèbres : Deux pavés dans la mare. Un livre, deux textes. Un auteur connu, un auteur à connaître. Deux récits, deux polars.

 

Hervé PRUDON : Il fait plus froid dehors que la nuit.

Voici in extenso l’article que j’ai écrit à la sortie de cet ouvrage dans le fanzine Lignes noires :

Hasard éditorial ou choix délibéré, les deux textes proposés dans la dernière livraison de la Loupiote s'inscrivent dans un contexte identique.

En effet les deux auteurs utilisent le même procédé, la rédaction de leur journal intime, pour expliquer leurs espérances, leurs actions, leur passé, tout du moins une partie, leur vision de l'avenir, leurs ressentiments, leur quotidien, et ce qui les a amené où ils en sont au moment où ils rédigent leur confession.

Dans Il fait plus froid dehors que la nuit, d'Hervé Prudon, le narrateur est interné dans une clinique psychiatrique. Il ne connaît qu'une partie des raisons qui l'ont amené dans cet établissement. L'alcool. Ce qu'il ignore, ce dont il ne se rappelle plus, plus exactement, c'est qu'il a écrasé un gamin, un soir qu'il était bourré. Il est en cure pour un mois, et la meilleure thérapie selon le directeur du lieu est de participer à des ateliers d'écriture, de coucher sur le papier, tous les jours, ce qui lui passe par la tête. De relater les événements de la journée, de noter ses réflexions, ses remarques, de laisser vagabonder son humeur et sa plume. Mais dehors, le père du gamin l'attend, un pic à glace à la main, pour se venger.

Un texte court, dense, une tranche de vie décrite comme si Hervé Prudon lui-même avait vécu ce stage. La confirmation de la résurrection d'un auteur qui avait subi un passage à vide après quelques succès de librairie, dont Tarzan malade ou Mardi-Gris, pour ne citer qu'eux.

Sacrifice de Michel Leydier, utilise le même stratagème littéraire, mais cette fois, le narrateur sait d'où il vient et où il va. Ruiné, exproprié, abandonné par sa femme qui est partie en emmenant leurs deux enfants, il s'est installé sur l'île Fleurie, squattant le squelette d'un pavillon. Il tient son journal, sorte de testament à l'attention des psychiatres et de tous ceux qui seront amenés à prendre connaissance de ses écrits, afin d'expliquer, sinon de justifier, ses actes. Car il s'est imposé une mission : La Réhabilitation de la Parole Divine par le Sacrifice. Il entame un chemin de croix dont chaque jalon sera le symbole de l'Eglise, de l'Etat ou encore de l'Argent-roi, symbole concrétisé à chaque fois par une victime.

Michel Leydier se joue de la religion, ou plutôt d'une forme d'intégrisme, de fanatisme, d'exaltation qui engendrent la conviction de ce nouveau possédé de Dieu à se lancer dans une croisade contre la représentation du Mal personnifiée par des êtres humains à travers des images emblématiques. Une façon comme une autre de dénoncer les méfaits d'une certaine classe politique se voulant le porte-parole d'un ordre moral rétrograde et dangereux lorsqu'il tombe entre les mains d'illuminés.

Michel Leydier se retrouve entre gens de connaissance puisqu'il est le rédacteur en chef avec Francis Mizio de la revue Nouvelle Donne, dont le directeur de publication n'est autre que Christian Congiu. Des noms familiers aux lecteurs de la Loupiote puisqu'ils ont été publiés par cette sympathique maison d'édition dans la même collection, l'un associé à Jean Bernard Pouy, l'autre avec Thierry Jonquet. Des références. Mais gageons que Michel Leydier n'en restera pas là, et qu'il saura s'immiscer dans le creuset des écrivains de talent.

Hervé PRUDON : Il fait plus froid dehors que la nuit. Suivi de Michel LEYDIER : Sacrifice. Collection Zèbres N°5. Editions La Loupiote. Parution février 1997. 96 pages.

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15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 09:28

Hommage à Ed McBain né le 15 octobre 1926.

Ed McBAIN : Isola Blues.

Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, à Isola comme partout ailleurs dans le monde, ce devrait être la nuit de la joie, de la liesse, de la gaieté.

Pourtant, dans un immeuble un couple pleure la perte de son bébé. Et la mort de la jeune baby-sitter qui le gardait. Une jeune fille morte d’un coup de couteau et le bébé étouffé sous un oreiller. L’œuvre d’un cambrioleur dérangé dans son travail ou quelqu’un qui désirait se venger de l’adolescente ? Peut-on imaginer un être humain se débarrasser d’un pauvre petit bout de chou venu au monde quelques mois auparavant ? Un bébé adopté qui plus est. Carella et Meyer entament la nouvelle année avec une affaire plutôt macabre.

Bert Kling qui patrouillait dans les rues de la cité sauve de justesse la vie à un Portoricain que trois Jamaïcains tabassaient de bon cœur à coups de battes de base-ball. Ce n’est pas une raclée ordinaire due à un acte de racisme. Kling sent pointer sous cette bagarre autre chose qu’un simple règlement de comptes. Alors il va s’attacher à suivre, à filer, à protéger le Portoricain impliqué dans une vilaine histoire de drogue.

 

A son habitude Ed McBain ne joue pas dans la facilité. Il lui faut deux, voire trois événements sans lien pour écrire un roman, sachant que la vie d’un commissariat ne s’arrête pas à une seule affaire, mais que chaque jour apporte son lot quotidien d’embêtements, d’enquêtes, et qu’à chaque fois il faut aller jusqu’au bout pour résoudre les problèmes de meurtres, qu’il s’agisse de l’œuvre d’un sadique, d’un déséquilibré, d’une vengeance, ou d’un règlement de comptes entre bandes rivales.

Ed McBain va plus loin encore car ses personnages sont des êtres de chair et de sang. Ils souffrent comme Ellen, la petite amie de Bert Kling, flic elle-même, traumatisée depuis le viol qu’elle a subi en service commandé et qui depuis ternit leurs rapports affectueux et amoureux.

Il faut du temps à Carella et Meyer, Kling et les autres pour débrouiller toutes les affaires qui leur tombent sur les bras. Du temps, de la patience, de la perspicacité et parfois un petit coup de pouce du hasard.

Et une sacrée ingéniosité et du talent à Ed McBain pour écrire des intrigues aussi complexes, ainsi qu’un étonnant sens du dialogue. Ce qui ne l’empêche pas de se faire un petit clin d’œil en passant, quand, sans se nommer, il se met en scène. Par exemple lorsqu’il cite Les Oiseaux, célèbre film d’Hitchcock, adapté d’une nouvelle de Daphné du Maurier, dont il fut le scénariste sous le nom d’Evan Hunter.

 

Ed McBain, alias Evan Hunter, Curt Cannon et Richard Marsten.

Ed McBain, alias Evan Hunter, Curt Cannon et Richard Marsten.

Ed McBAIN : Isola Blues. Presses de la Cité. Parution février 1993. 282 pages.

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12 octobre 2017 4 12 /10 /octobre /2017 11:05

Un ménage à trois ?

Frédérique TRIGODET : Bad dog.

Ils sont arrivés près du bord de mer, au bord de l’Atlantique et ils sont tombés amoureux. D’eux c’était déjà fait, mais d’une maison style Nouvelle Angleterre à retaper. Ce qui n’était pas un problème, lui étant menuisier de son métier, et de plus un bon menuisier.

Il était très demandé, partant sur les chantiers, parfois pour une semaine. Et pendant ce temps, elle s’occupait de la décoration, d’un jardinet de curé, de confectionner des tartes avec les fruits donnés par le voisin. Et d’aménager une pièce destinée à être louée à des touristes ou à des étudiants.

Et elle est attendait son homme assise sur les marches du perron. Jusqu’au jour où il est arrivé, en fin de semaine, avec un chiot, un bébé colley qu’il avait prénommé Gustave, Gus pour les intimes.

Mais Gus n’en a que pour son maître. Elle, il l’ignore, il ne fait que des bêtises lorsque son maître est sorti. A se demander même s’il ne garde pas un chien de sa chienne à son encontre à elle. Heureusement, durant la semaine, le chien n’est pas là, parti avec le maître sur les chantiers. Un intrus dans un couple.

 

Frédérique Trigodet, avec réalisme, nous raconte une histoire simple, un de ces épisodes qui peuvent se dérouler tous les jours, mais qui ne vont pas jusqu’au bout de ce qu’elle nous décrit.

Un chien qui ne voit que par son maître, qui ne connait que son maître, et une femme frustrée d’un manque d’affection. Après tout elle aussi le nourrit ce chien recueilli, mais voilà, il ne partage pas les mêmes valeurs affectives, la même reconnaissance. Et alors, que croyez-vous qu’il arriva ?

J’aime ce genre de texte court qui résume une tranche de vie, sans pathos, juste de quoi vous tournebouler l’esprit et de regarder à deux fois avant d’adopter un animal de compagnie. Hélas, pour moi, c’est une version numérique, et je ne peux plus lire sur écran, juste quelques minutes. Mes yeux pleurent, tout seuls…

Frédérique TRIGODET : Bad dog. Nouvelle. Collection Noire sœur. Editions Ska. Parution octobre 2017. 1,99€.

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11 octobre 2017 3 11 /10 /octobre /2017 07:36

Ou les morts sûrs de l’aube…

Tonino BENACQUISTA : Les morsures de l’aube.

Au petit matin, Antoine est fort marri. Fini la fête, les petits fours et les verres de champagne. Il faut penser à aller se coucher. Mais Antoine n’est pas un fêtard ordinaire, il fait partie de la petit confrérie des parasites, des pique-assiettes professionnels qui s’invitent impunément dans les inaugurations, les réceptions et autres cocktails, se sustentant aux buffets garnis, ne possédant pas assez d’argent pour se payer un sandwich à la première brasserie venue.

Avec son copain Bertrand, surnommé Mister Laurence, il écume durant la nuit, les ouvertures de restaurants, les cérémonies, les soirées privées, se débrouillant pour obtenir un carton d’invitation, vrai ou faux, resquillant auprès des hôtesses, ou endossant sans vergogne la qualité de journaliste. Ces ingérences dans ces agapes ne sont pas toujours bien acceptées et Antoine s’est fait quelques ennemis, dont Gérard le portier-videur du Café-Moderne.

Un soir, alors qu’il s’empiffre gaillardement devant un somptueux buffet en compagnie de son pote Bertrand, l’accès ayant été facilité par la recommandation d’un certain Jordan, un nom-sésame, Antoine est invité un peu brutalement à rencontrer le maître de maison. Celui-ci garde Bertrand en otage, confiant le soin à Antoine de retrouver le nommé Jordan qu’il cherche depuis des mois. Débute une longue ballade en forme de cauchemar dans le Paris des fêtards, à la recherche du fameux Jordan, spécialiste du Bloody-Mary. Ce noctambule au faciès cadavérique laisse des traces derrière son passage, des traces indélébiles entre le cou et l’omoplate, sous forme de morsures. Les morsures de l’aube qui peuvent entraîner les morts sûres de l’aube quoique les protagonistes ne soient pas des premiers communiants.

 

De l’ébauche du vampirisme évoqué dans La comédia des ratés, son précédent roman paru à la Série Noire, aux Morsures de l’aube dans lequel l’expression mordre la vie à pleines dents prend une signification à double-sens, Tonino Benacquista joue sur le fil du surréalisme tout en restant dans le domaine du quotidien plausible. L’auteur de Epinglé comme une pin-up dans un placard de G.I., bluette parue en 1985 au Fleuve Noir, a bien progressé depuis ses débuts, quoique ce titre à rallonge était déjà prometteur et au dessus du lot de la production de cette maison d’édition populaire qui recherchait de nouveaux talents.

Mais depuis ses deux derniers romans, il s’engage résolument dans une voie à haut risque, en flirtant avec le fantastique, le vampirisme, sans jamais sombrer dans l’invraisemblable. Ses héros-quidam, qui à chaque fois se prénomment Antoine ou Tonio, rappellent au lecteur que l’auteur prend pour base de départ une expérience vécue, laissant courir son imagination au service d’une histoire. Des êtres torturés, sensibles, déchirés, reflet inconscient de Tonino Benacquista.

Sa maîtrise dans la construction de l’intrigue, alliée à une écriture fouillée, sans concession, et qui ne cesse de s’améliorer, lui ont valu le Grand Prix de littérature Policière et par deux fois le Prix 813. Mais les prix ne sont que des tremplins auprès des lecteurs, et comme Tonino Benacquista excelle dans la pirouette littéraire, il devrait s’élever encore un peu plus et mériter l’attention de tous et non plus que d’un aréopage d’inconditionnels du polar.

Cet article a été écrit en 1992 et depuis ce dont j’augurais s’est réalisé.

Curiosa :

Ce roman aurait dû paraître en 1989 dans une version allégée aux éditions Patrick Siry, sous le titre Le fruit de vos entrailles et sous le pseudonyme de Marco Talma.

 

 

Ce roman a été adapté au cinéma en 2001 sous le titre éponyme, dans une réalisation d’Antoine de Caunes, scénario de Laurent Chalumeau. Avec dans les rôles principaux : Guillaume Canet, Asia Argento, Gérard Lanvin, Gilbert Melki, José Garcia…

 

Première édition novembre 1992.

Première édition novembre 1992.

Tonino BENACQUISTA : Les morsures de l’aube. Rivages Noir n°143. Editions Rivages. Réimpression 11 octobre 2017. 224 pages. 8,00€.

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10 octobre 2017 2 10 /10 /octobre /2017 10:11

Hommage à Ursula Curtiss décédée le 10 octobre 1984.

Ursula CURTISS : Le cimetière des innocentes.

Ursula Curtiss est une auteure quelque peu oubliée mais qui fut et demeure l’une des grandes prêtresses du roman de suspense, ouvrant la voie à Ruth Rendell et ses consœurs actuelles.

 

Une vieille dame qui s’est découvert une occupation fort lucrative, alors qu’elle a peiné toute son existence, embauche des gouvernantes aux revenus subséquents puis elle les supprime au bout de quelques semaines, ou quelques mois, les enfouissant dans son jardin, cachant la tombe sous un peuplier.

Seulement la dernière de ses dames de compagnie n’est point aussi naïve qu’elle le supposait et lui donne du fil à retordre, d’autant que des éléments extérieurs, tels que famille, voisins ou chien abandonné, lui compliquent la tâche.

Un roman qui n’a perdu ni de son attrait ni de sa puissance et qui se lit avec plaisir, sans que l’on puisse lui reprocher une datation comme certains romans parus dans la même décennie ou la même collection.

Le genre d’ouvrage qui ne vieillit pas car l’intrigue est intemporelle et il est dommage que cette collection n’ait point rencontré le succès.

 

Américaine née Ursula Reilly le 8 avril 1923 à New-York, décédée le 10 octobre 1984 à Albuquerque (Nouveau Mexique). Elle était la fille d’Helen Reilly, elle aussi auteur de romans policiers. Elle trouve sa voix en dactylographiant quelques manuscrits de sa mère durant sa jeunesse, publiant son premier roman policier en 1948. Elle possède à son actif une vingtaine d’œuvres, et se classe parmi les meilleures auteures américaines de suspense.

Le plus souvent elle met en scène des personnages féminins ordinaires, dont la vie est brutalement mise en danger suite à des incidents mineurs. Si elles recherchent auprès de leur entourage une aide, elles ne devront qu’à leur seule initiative à se sortir du mauvais pas dans lequel elles s’engluent, affrontant leurs peurs dans des histoires angoissantes.

Les romans d’Ursula Curtiss ont été traduits en France au Masque, dans la collection Un Mystère et dans la collection féminine Nous Deux.

 

Première parution collection Un mystère N°667.

Première parution collection Un mystère N°667.

Ouvrages :

 

Dans la collection L’Aventure criminelle dirigée par Pierre Nord :

N°68 : Le pire des crimes (The face of the tiger – Trad. de l’américain par Nicolète et Pierre Darcis). Réédition Le Club des Masques no 271.

N°86 : Une carpette sur une tache de sang (The Stairway (1957)  

N°98 : Une veuve si peu éplorée (Widow's Web - 1956). Réédition Le Club des Masques no 280.

N°110 : Portrait d'un traître (The Noonday Devil - 1951).

N°143 : Une veuve de trop  (Hours to kill - 1961)

 

Collection Le Masque :

N°909 : Les Deux Faucilles (The Second Sickle. 1950). Réédition Le Club des Masques N°350.

N 1329 : La Vieille Lily (Danger Hospital Zone - 1966).

N°1341 : Que désires-tu Célia ? (Letter of Intent - 1971). Réédition Le Club des Masques N°525.

 

Collection Un Mystère :

N°209 : Les Heures noires (The Deadly Climate - 1954). Réédition Presses Pocket no1139. Réédition dans Polars années cinquante, vol. 2, Omnibus.

N°761 : La Guêpe (The Wasp - 1963). Réédition Presses Pocket N°1087. Réédition Le Masque N°1974.

N°736 : Les Heures noires (Out of the Dark ou Child's Play - 1964) Réédition Presses Pocket N°1168. Réédition Éditions du Rocher, Bibliothèque du suspense N°6.

 

Enfin, un pied de nez à ceux qui dénigrent les collections dédiées aux femmes publiant des romans soi-disant à l’eau de rose :

 

Collection Nous Deux :

N°290 : N'ouvrez pas la porte ! (Don't Open the Door - 1968). Éditions Mondiales. 1970

 

Ursula CURTISS : Le cimetière des innocentes. Collection Bibliothèque du Suspense N°4. Editions du Rocher. Parution en 2001.

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9 octobre 2017 1 09 /10 /octobre /2017 09:34

La Californie, la Californie... Air connu !

H.R.F. KEATING : L'inspecteur Ghote en Californie

L'inspecteur Ghote de la police judiciaire de Bombay, est un être simple, parfois naïf, réfléchi, de bon sens, intègre, qui voue sa vie à son travail et à sa famille.

Or le voilà confronté à un cruel dilemme. Ayant promis à sa femme Protima de la conduire en pèlerinage à Bénarès, le ministre de la police et des activités culturelles le recommande auprès de Shahani, un magnat, un nabab industriel, homme assez puissant pour que tout le monde, et tout un chacun, exauce ses moindres désirs.

Shahani est malheureux. Sa fille unique est partie aux Etats-Unis, en Californie, poursuivre ses études, et elle se trouve sous l'emprise d'un gourou.

Elle ne désire pas regagner le domicile familial. Pis, elle ne vit, ne pense que par le Shami Sans Nom, et lui a donné, dans un élan de générosité incontrôlé, tout ce qu'elle possédait sur son compte en banque.

Shahani subodore que sa chère fille est victime d'un arnaqueur, d'un gourou sans foi ni loi, sauf celles de dépouiller ses adeptes.

Ghote débarque dans un pays dont la civilisation, les mœurs, la façon de se conduire, heurtent un peu ses conceptions, ses habitudes. Lui, l'être frêle, se voit dès son arrivée, confronté, pris en main par un détective rougeaud, fort en gueule, imbu de sa personne, et fier (le mot est faible) de l'état de Californie.

Véritable caricature du détective américain, Hoskins, succédané de Mike Hammer et de ces brutes au front épais, délices des dessinateurs de bandes dessinées, Hoskins avait été embauché par Shahani mais n'a pu mener son enquête à bien.

Ghote préfère observer, réfléchir, faire travailler sa matière grise, à la différence de Hoskins, adepte des coups de poings et de la manière forte. Deux conceptions opposées au service d'un même but.

Arrivé à l'Ashram où vit de son plein gré la jeune Nirmala, Ghote met peu de temps pour se rendre compte que le gourou n'est qu'un imposteur, et que son prétendu détachement des choses matérielles n'est qu'un leurre.

Ghote décidé à démasquer le mystificateur va tomber sur son cadavre encore frais. Meurtre ou suicide ? Bien malin qui pourrait répondre à cette question. Personne n'est entré dans la chambre du gourou, personne n'en est sorti, l'arme du crime a disparu.

Ghote se trouve mis en présence d'un problème de meurtre en chambre close. Hoskins est d'avis d'arrêter tout de suite l'un des membres de la secte.

Cet affrontement entre deux mondes, de deux civilisations, de deux modes de vie, cette différence dans la façon de penser, d'appréhender une enquête, on les retrouve dans la corpulence des personnages.

Le gros, l'énorme, le sanguin, l'infatué, assisté du frêle, du candide. Un peu la fable de La Fontaine Le lion et la souris, on a toujours besoin d'un plus petit que soi, revue et corrigée façon Laurel et Hardy.

Et si jour vous doutez de la fidélité de votre conjoint, voici une solution pour connaître la vérité. Posez-lui la question dans l'intimité et regardez ses pieds. Vous obtiendrez la vérité toute nue en observant ses orteils, mais pour cela faut-il encore qu'ils soient débarrassés de tout artifice vestimentaire. Une recette peut-être plus efficace que la torture ou le penthotal, tout au moins plus humaine et plus délicate.

 

H.R.F. KEATING : L'inspecteur Ghote en Californie (Go west, inspector Ghote - 1981. Traduction Denise Meunier). Editions Fayard. Parution 1991.

Réédition Le Livre de Poche N°9690. 1993.

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7 octobre 2017 6 07 /10 /octobre /2017 09:42

Les vermines ne sont pas forcément celles que l’on croit…

Romain R. MARTIN : Vermines.

Imaginez la rencontre inopinée d’une semelle de santiag et d’une portion de bitume avec entre les deux une araignée. Evidemment cela ressemble à un sandwich avec pour résultat un arachnide écrasé.

C’est un peu pareil, avec une armoire normande, un plancher, et en guise de complément d’hamburger un chien. Plus précisément un Labrador retriever, nommé Einmal, Une fois en allemand.

Arnaud, taxidermiste trentenaire, ne le possédait que depuis une semaine. Il n’aura pas eu le temps de s’attacher à cet animal, qui lui était attaché… à l’armoire, un animal qu’il avait acquis une semaine auparavant. De toute façon, pour Arnaud, le canidé ne disposait d’aucune des qualités requises. Il était paresseux, oisif, peu enclin à partager toute forme d’introspection.

Avec son ami Pascalin, enfin son ami, c’est peut-être un peu excessif mais n’ergotons pas, donc avec Pascalin, Arnaud tient une boutique à Bourganeuf, dans la Creuse, où sont entassées dépouilles d’animaux naturalisés. C’est naturel chez lui.

Pascalin a hérité d’une vieille boutique, Arnaud s’est intéressé à ce mono-daltonien en recherche d’une carte d’handicapé, catégorie 6, et l’a pris sous son aile de prédateur. Je m’avance peut-être. Mais Pascalin, outre la boutique possède également un vieux véhicule, couleur argentée ce qui va bien pour ce désargenté aviné, et aide à recevoir la clientèle lorsque Arnaud vaque à rendre une apparence vivante à ses animaux, iguanes, renards, et autres bestioles plus ou moins grosses dont j’ai oublié le nom.

Pascalin cuisine les nouilles et se prépare des cigarettes de cosmonaute. Et lorsqu’Arnaud en trouve une, déposée négligemment sur une marche, et qu’il commence à la fumer au grand dam de Pascalin, il lui trouve un goût étrange venu d’ailleurs. Et c’est ainsi qu’il se réveille le lendemain, l’esprit en vrac et le corps couvert de bleus, il se rend compte que son armoire et l’animal transformé en carpette ont déserté sa chambre. Ne reste plus qu’un trou dans le parquet.

Puis il est importuné en pleine nuit, la sonnette retentit, et au lieu d’être face à un individu il découvre sur le pas de sa porte un emballage de biscuits. Pas de biscuits à l’intérieur mais une feuille, une page déchirée d’un vieil ouvrage de 1883 sur laquelle est inscrite cette injonction : Tu tues je t’empaille, et un morceau de plastique ressemblant à une carte mémoire. Son vieil ordinateur renâcle mais parvient toutefois à lui restituer un semblant de film, en deux séquences. Sur la première, deux hommes dans la nuit, l’un supportant l’autre, l’aidant à marcher et le bousculant au passage contre des voitures ou des lampadaires. Une énigme qui en annonce d’autres.

Il ne faudrait pas oublier un troisième personnage qui prend de plus en plus d’importance au fil de l’avancement de l’histoire. Madame Clarence, prénom Pénélope, quatre-vingt trois balais, plus un pour disperser la poussière dans l’échoppe d’Arnaud, ménage qu’elle fait une fois par semaine. Il existe un contentieux entre elle et le thanatopracteur animalier, mais ils se supportent. Et puis d’autres protagonistes apparaissent au fur et à mesure que le temps passe.

 

Antisocial, chantait Bernie Bonvoisin du groupe Trust au début des années 80, mais Arnaud, le narrateur n’est pas antisocial. Il est, en plus d’être cynique, asocial. C’est lui qui l’avoue, faute avouée est à moitié pardonnée affirme un dicton populaire auquel on ne peut pas toujours se fier, et l’on ne peut se trouver une once d’empathie avec lui, ou même ressentir une certaine sympathie. Un être qui engendre la répulsion et pourtant en même temps la fascination.

C’est tout petit et même avant, qu’il s’est ainsi conduit, envers sa mère, qui n’appréciait guère sa relation affective, ou non affective d’ailleurs, et un père qui fermait les yeux sur ses débordements. Pourtant :

Enfant, j’avais trouvé un moyen de limiter la souffrance de mon existence en secrétant des idées simples mais malveillantes à l’encontre des autres.

 

Arnaud pratique l’humour à froid, et il déambule sur le fil du rasoir, ne sachant pas s’il va basculer d’un côté ou de l’autre, glissant vers le vide ou restant assis sur la lame affûtée au risque de se retrouver découpé en deux. Il me fait penser à certains hommes politiques ou à de prétendus humoristes qui pratiquent le mépris envers la société, et ses représentants, et qui pourtant sont admirés parfois par ceux-là même qu’ils dénigrent.

Chaque chapitre est précédé d’une citation, de Platon à Voltaire, de Jules Renard à Henri Jeanson, connu pour ses saillies, ou encore Jack Kérouac et Oscar Wilde, ce qui offre un aspect littéraire à un texte qui ne l’est pas moins. Et l’on se demande quel pourra être l’épilogue de cette histoire étonnante qui frôle le sublime dans la dérision et la suffisance, de la part du narrateur.

Romain R. MARTIN : Vermines. Editions Flamant noir. Parution le 2 octobre 2017. 186 pages. 19,50€.

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6 octobre 2017 5 06 /10 /octobre /2017 07:12

Loterie nationale

Balancez vos cent balles

Approchez d' mon comptoir

Le tirage est pour ce soir

Dans mon p'tit kiosque à La Madeleine

J' vends des dixièmes à la douzaine…

Julien HEYLBROECK : Malheur aux gagnants.

Il est loin le temps où la Loterie nationale, crée par décret de l'article 136 de la loi de finances du 22 juillet 1933, dans le but de venir en aide aux invalides de guerre, aux anciens combattants et aux victimes de calamités agricoles, n’était pas une société transformée à accumuler les profits pour alimenter les caisses de l’Etat.

Les billets, émis au nom des Gueules cassées ou des Ailes brisées, étaient souvent vendus par des dames, veuves, qui siégeaient dans de petites guérites, genre cabane au fond du jardin, et vantaient les tirages spéciaux de la Saint Valentin, du Vendredi 13 ou autres.

En cette fin mars 1935, Alexandre Gendrot, un mutilé de la face quinquagénaire, est avisé par télégramme de retrouver le colonel Picot qui préside l’association des mutilés de la face. Il n’est pas le seul à avoir été convoqué puisque Fend-la-gueule et Piquemouche, eux aussi des amochés des tranchées de la Der des ders, sont également présents. Car la vie de l’association est en jeu. Deux gagnants de la Loterie nationale viennent d’être découverts morts, l’un probablement suicidé, l’autre franchement assassiné.

Gendrot est obligé de mettre une prothèse oculaire, Fend-la-gueule porte bien son nom et arbore un masque, tandis que Piquemouche est aveugle et se fabricant un nez avec de la pâte à modeler. Tous sont plus ou moins ravagés de la figure, plus que moins d’ailleurs. Mais ils ne sont pas pour autant aigris et même il leur arrive de se moquer d’eux. Un humour noir pour conjurer les affres et les cauchemars qui les tyrannisent la nuit.

Julien HEYLBROECK : Malheur aux gagnants.

La première affaire est suivie par un policier qui est persuadé qu’il s’agit d’un suicide. Gendrot va le rencontrer mais auparavant il se rend au domicile du suicidé. La concierge lui fournit quelques renseignements sur cet artiste-peintre qui fréquentait une fille de joie, Minouchette, et lui dit qu’elle a aperçu trois hommes descendant l’escalier le jour du drame peu après avoir entendu le coup de feu. Quant à Minouchette, elle affirme qu’il détestait les armes.

Pendant ce temps Fend-la-gueule et Piquemouche se rendent près de Vaumort dans l’Yonne, lieu où le second gagnant de la loterie a été abattu. Il s’agit d’un paysan et un gamin déclare avoir vu trois hommes sillonner les routes non loin de la ferme. En fouillant les alentours du drame, Piquemouche et Fend-la-gueule trouvent un dé à jouer. Ce sont les gendarmes qui instruisent l’affaire, et l’on sait que les rapports entre policiers et gendarmes sont tendus, ce qui fait que chacun d’eux ne dévoilent pas aux autres les résultats de leurs recherches.

Pourtant des ressemblances existent entre les deux affaires. D’abord les gagnants n’ont pas touché à leur argent, qui est placé à la banque. Ensuite, à chaque fois, trois hommes bien mis, dont l’un était muni d’un carnet, étaient présents sur les lieux. Gendrot distingue une affiche parmi toutes celles qui sont collées sur un mur et aussitôt il effectue une corrélation avec la mort du peintre.

Un journaliste de Paris Soir glose sur l’affaire des gagnants de la Loterie nationale et demande si le prochain heureux élu par le sort subira lui aussi justement le même sort. Ce qui n’arrange pas du tout Gendrot et compagnie et surtout le colonel Picot, ancien député et Président des Gueules cassées.

Ce que le lecteur apprend mais que nos trois amis ne savent pas encore, mais ne sauraient tarder à apprendre, c’est qu’un communiste affilié au Komintern est lui aussi intéressé, qu’un policer des Renseignements généraux, et non généreux, est sur les rangs, et que trois chercheurs, professeurs ou thésard à la Sorbonne, concoctent en secret des formules aléatoires, des algorithmes. Ils rencontrent de temps à autre un nazi allemand qui fait l’objet de la surveillance du communiste espion aux ordres de Moscou.

Un troisième décès est à déplorer, celui d’une mère de famille. Elle avait gagné à la Loterie, le jour du tirage ayant été avancé, et l’identité de la gagnante non dévoilée.

Julien HEYLBROECK : Malheur aux gagnants.

Julien Heylbroeck nous restitue avec saveur l’ambiance du Paris d’avant-guerre, avec son parler argotique, et Minouchette avec sa gouaille m’a fait penser à Arletty. Il nous emmène également dans différents lieux de la capitale, la Villette avec ses abattoirs et ses bouchers qui viennent écluser un verre de rouquin dans les troquets, la Goutte d’Or et Barbès, Montmartre, les Grands Boulevards, le quartier Saint-Michel jusque sur la Zone, les anciennes fortifications où sont installés les Bouifs ou chiffonniers. La circulation vient d’être soumise à un nouveau procédé, celui des feux qui remplacent les sonneries. Ce qui est fort dommageable pour les aveugles. Les voitures automobiles et hippomobiles se partagent les rues, dans une promiscuité parfois dangereuse.

Mais la montée du fascisme se précise et les étudiants de la Sorbonne dénigrent la présence de condisciples étrangers. C’est donc dans une atmosphère délétère que se déroule l’enquête confiée par le colonel Yves Picot, qui a réellement existé, aux trois mutilés de la face.

Ceux-ci possèdent une famille sauf Piquemouche qui vit à Luynes dans une sorte de couvent investi par des végétariens. Lui-même ne peut plus manger de viande, dégouté par les morceaux de cadavres stagnant dans les tranchées. Fend-la-gueule porte toujours sur lui une paille afin de boire proprement sinon il en met partout. Quant à Gendrot, qui a eu une fille avec sa femme qui possédait déjà des garçons d’une précédente union, et outre ses problèmes faciaux, il claudique ce qui l’handicape lors de longues promenades. Et ses cauchemars récurrents le montrent toujours dans la même situation, enfant confronté à un orage ou des incendies.

Si l’auteur décrit les ravages physiques subis par ces trois personnages, il le fait sans s’appesantir. Il constate avec bienveillance et pudeur. Mais sans se voiler la face.

Julien Heylbroeck nous propose un thème peu souvent traité, celui des gueules cassées, des débuts de la loterie nationale, par le biais du roman noir et celui de l’aléatoire par le truchement de la science-fiction ou de l’anticipation, voire du fantastique. Quelques scènes épiques sont décrites avec réalisme, surtout vers la fin. Et dites-vous bien que les mathématiques sont toujours aléatoires, quelque soit la formule…

 

Julien HEYLBROECK : Malheur aux gagnants.

Visitez le site de l’éditeur, vous y trouverez sans nul doute votre bonheur :

 

Julien HEYLBROECK : Malheur aux gagnants. Collection Les saisons de l’étrange. Editions Les Moutons électriques. Parution le 7 septembre 2017. 252 pages. 17,00€.

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  • : Les Lectures de l'Oncle Paul
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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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