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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 08:30

En pleine lumière...

Jean-Pierre FAVARD : L'Ombre Noire.

Un esclandre dans la cour de récréation du lycée qu'il fréquente à cause d'une fille qui l'a plaqué et ne le fréquente plus, et Yoann est viré de l'école. Exclusion définitive. Faut croire que le proviseur n'a jamais eu de chagrin d'amour.

Les parents de Yoann n'ont pas trouvé mieux que de le conduire chez sa grand-mère, une vieille dame qui vit seule avec son chien dans un village perdu de Bourgogne. Châteauneuf en Auxois. Quatre-vingts âmes environ. Et son château. Et une pancarte à l'entrée du village annonçant aux touristes qu'ils arrivent dans un village classé parmi les plus beaux de France. Et à par ça ? Rien ou pas grand chose.

Yoann reste la plupart du temps enfermé dans sa chambre. Aussi Mamie lui confie des petits travaux, comme des missions délicates et indispensables pour la bonne tenue de la maison. Ainsi il doit aller chercher du bois pour alimenter le poêle, et des légumes dans le jardin pour les alimenter tous deux.

Mais pour se rendre au jardin, il faut traverser le bois. Et en chemin, Yoann remarque une masure, puis entend un bruit. Il s'agit d'une jeune fille qui sort une boite puis se roule une cigarette. Ils font connaissance et échangent quelques confidences. Garance va au lycée, vit avec sa mère et de temps à autre travaille comme serveuse dans une crêperie mais également au château comme guide ou libraire. D'ailleurs elle lui promet de faire visiter l'édifice qui date du Moyen-âge, sachant où se trouve les clefs pour accéder à la cour intérieure du château.

Ils se retrouvent souvent, pour se promener et converser en toute liberté. Il la trouve très belle Garance, avec ses longs cheveux rouges, surtout lorsqu'ils sont dénoués et flottent sur ses épaules. La mère de Garance est une jeune femme un peu baba-cool, qui a beaucoup voyagé et a ramené du Népal, d'Inde ou du Maroc, de nombreux objets disposés au hasard dans sa maison. Le seul problème qui empêche Yoann de rester à manger, c'est le côté végétarien des repas. Hélène, la mère, lui apprend qu'au château ils ont besoin de monde. Ce serait pas mal pour l'occuper durant les journées puisqu'il ne va plus à l'école.

Et c'est ainsi que Yoann débroussaille les buissons, désherbe, nettoie les lieux et il peut même visiter ce fameux château qui fut la propriété de Philippe Pot, Grand Sénéchal de Bourgogne au XVe siècle. Et dans la crypte repose justement le gisant de ce personnage célèbre pour avoir déclaré que la légitimité des rois était une invention, énonçant les premières théories démocratiques de l'histoire. Théories reprises quelques siècles plus tard.

Ce gisant est entouré de huit statues, des pleurants, et Yoann aime les contempler, avant de se mettre au travail, ou après. Or un jour, il n'a pas bu et d'ailleurs il ne boit jamais, il croit entrapercevoir un mouvement. Une statue a bougé les tête et ses yeux sont devenus jaunes, brillants. Il n'en faut pas plus pour impressionner Yoann qui en parle à Garance, et à sa mère, ainsi qu'à sa grand-mère. Il rencontre également d'autres personnes, dont un auteur local et une dame qui ne sort quasiment jamais de chez elle, qui vont radicalement changer sa vie pour des raisons diverses.

 

Débute alors une histoire semi-fantastique entrecoupée par la relation historique de la vie de Catherine de Châteauneuf, condamnée à la question pour avoir empoisonné son mari. En ce temps-là, on condamnait et on torturait les gens pour leur faire avouer une faute qu'ils n'avaient pas forcément commise. Et bien entendu, ces aveux arrachés sous la torture conduisaient tout droit au bûcher.

Ce court roman est suivi d'un article extrait très intéressant et très instructif des Annales de Bourgogne, signé Hélène Bouchard, qui explique un épisode de la vie de Philippe Pot et remet ses déclarations dans leur contexte.

Cette collection mérite largement le détour par son approche romanesque empruntant à des histoires locales, d'où son titre, méconnues et qui mettent en valeur une petite ville et ses personnalités. Et je verrais bien ce roman très visuel adapté en bande dessinée ligne claire façon années 50/60.

Jean-Pierre FAVARD : L'Ombre Noire. Collection LoKhaLe N°4. Editions La Clef d'Argent. Parution le 26 août 2016. 136 pages. 6,00€.

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10 août 2016 3 10 /08 /août /2016 14:54

Une enquête d'Eliot Ness ...

Bob GARCIA : L’Ipotrak noir.

Une nuit de 1930, Eliot Ness, qui venait à peine de se coucher, est appelé pour l’explosion du club de jazz le Comedia, l’un des hauts lieux de rencontre de la pègre locale.

Les pompiers tentent de circonscrire les flammes qui embrasent le quartier et les ambulanciers ont déjà évacué deux survivants. Gerry, trompettiste de jazz, qui donnera une fausse identité, et un amnésique qui s’affublera du nom de Peter Riendutout mais porte un bracelet avec les initiales S.C. ne font pas de vieux os à l’hôpital.

Parmi les décombres Ness et ses hommes retrouvent le patron du club qui parvient peu avant son décès à prononcer quelques mots, rien de bien concret. Un autre survivant s’enfuit dans le noir.

Pendant ce temps dans un restaurant situé à l’autre bout de la ville, sont réunis Al Capone, Penderson, le maire de Chicago, Wesley, entrepreneur de BTP et Emma, sa femme, une épouse effacée qui vit avec des souvenirs, et Tingle, journaliste à la botte du truand. Il s’agit de mettre au point un nouveau racket sur la crémation et un chantier d’intérêt général consistant à élargir les rues de la ville.

Ness, lui aussi, est rongé par des souvenirs qui le taraudent la nuit sous forme de cauchemars. Son enfance perturbée dont font partie Emma et Wesley, avec en prime le cadavre d’une gamine.

Gerry et Peter (respectons son choix de prénom, qui n’est pas le sien, de choix, mais celui de Wendy, la fille de Gerry lequel vit avec son père et ses enfants qui ne sont pas ses enfants, mais bon le sujet n’est pas là…) sont donc sortis des griffes de la police, mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. Tingle, journaliste véreux, si ça existe, la preuve, annonce dans un article que S.C. ça veut dire Stanley Creeps.

Peter croit avoir retrouvé son identité, hélas lorsqu’il arrive chez le dénommé Creeps, détective de son état, c’est pour être confronté à un mort de fraîche date. Les policiers sont sur ses talons et il a juste le temps de leur fausser compagnie.

 

Ce ne sont que les débuts d’une aventure concoctée par Bob Garcia, aventure qui pourrait se décliner en trois actes et un tableau final et dont la décomposition serait : primo roman criminel avec Al Capone dans le rôle du méchant, châtié à la fin comme de bien entendu, deuzio le roman du souvenir et du suspense avec les doubles quêtes de Ness s’accrochant à un souvenir infantile tenace et celui d’un amnésique à la recherche de son patronyme et de sa profession, enfin tertio une partie empruntant au roman d’aventures exotiques et mystérieuses dont le cadre est emprunté aux découvertes égyptologiques.

Quant au final, éblouissant et à double détente, il réserve de nombreuses surprises et donne la clé à un roman dont le lecteur pouvait se demander pourquoi il existait tant d’épisodes différents qui se succédaient sans avoir véritablement de lien, sauf celui de l’amnésique et du personnage bien réel de l’incorruptible.

Un premier roman, si je ne m’abuse, qui use de nombreuses ficelles mais avec une maestria indéniable et une volonté de renouveler le genre, d’épater le lecteur. Bref une réussite qui augure d’une imagination fertile tout en se demandant si l’auteur ne s’est pas laissé à trop vouloir en mettre et risqué de se griller les ailes avec un seul livre alors qu’il avait la possibilité et la trame d’en écrire plusieurs .

Bob GARCIA : L’Ipotrak noir. Editions E-Dite. Parution 8 Mars 2004. 350 pages.

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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 13:09

Une loupiote fragile dans l'obscurité...

Kurt VONNEGUT Jr : Nuit noire

Enfermé dans une geôle de Jérusalem, Howard Campbell Junior revient sur sa vie, son œuvre, et surtout son passé d'espion.

Il est surveillé par quatre matons qui se relaient toutes les six heures, et, s'ils ne sympathisent pas, il parlote toutefois avec certains d'entre eux. Et il rédige ses confessions sur une vieille machine à écrire allemande. La nuit il prononce quelques mots, des prénoms féminins, Helga, sa femme, et Resi, la jeune sœur de celle-ci.

Son crime, avoir été la plume et la parole sur une radio allemande, la langue de la propagande nazie, vitupérant contre les Juifs, les Noirs, l'ennemi en général, et prônant les vertus aryennes. Il était l'homme qui propageait l'endoctrinement insufflé par Goebbels. Mais comment lui, l'américain de naissance, nazi de réputation, apatride par inclination, en est-il arrivé à mettre son talent au service des idées hitlériennes ?

Né à Schenectady, en 1912, dans l'état de New-York, Howard Campbell junior est le fils d'un ingénieur de la General Electric. A l'âge de onze ans il suit ses parents, son père ayant été assigné dans un poste à Berlin. Et c'est ainsi qu'il passe son adolescence dans une atmosphère trouble, connaissant la montée du nazisme. Il devient homme de théâtre et ses pièces sont jouées avec succès. Il fait la connaissance d'Helga, elle-même comédienne, fille du chef de la police de Berlin. Un amour fou les lie et ils se marient. Il n'est pas particulièrement attiré par les idées nazies, mais un jour de 1938 il est contacté par les services de renseignements américains.

C'est ainsi que débute sa carrière d'espion. Il doit, lorsqu'il déclame son texte à la radio, véritable ode au nazisme, fustigeant principalement les Juifs et donc tout ce qui touche à la finance, il doit tousser, émettre de petits bruits, et autres interruptions qui semblent anodines. Mais ces manifestations sont en réalité des messages cachés que seuls peuvent décrypter le service de renseignements. Seulement le major Wirtanen, l'homme qui l'a contacté, qu'il a surnommé Ma bonne marraine la Fée, est inconnu des services américains lorsque Berlin est occupée par les Alliés en 1945.

Howard Campbell est extradé aux Usa où il trouve un petit logement dans Greenwich, tandis qu'Helga est portée disparue, morte en Russie. Helga qui n'a jamais connu ses activités d'espion. Et de 1945 jusqu'en 1961 Howard Campbell va vivre, sous son nom, et faire la connaissance de ses voisins, dont George Kraft, dont ce n'est pas l'identité réelle, et avec lequel il joue aux échecs. Le docteur Epstein, qui le soigne pour un petit bobo au doigt et dont la mère se demande s'il n'est pas le Howard Campbell de sinistre réputation.

Un beau jour il reçoit dans sa boîte aux lettres une missive émanant de l'American Legion, ainsi qu'un journal, le White Christian Minuteman, dirigé par le Révérend Docteur Jones, qui cumule les fonctions de docteur en chirurgie dentaire, et dont le cheval de bataille est la composante d'une haine envers les Juifs, les Noirs et les Catholiques. L'une des formules chocs de sa profession de foi réside en cette phrase lapidaire : La Croix-Rouge met du sang noir dans les veines des Blancs.

Jones et ses séides, dont le Führer Noir ne tarissent pas d'éloges sur les prises de positions antérieures d'Howard Campbell jr et quelques temps plus tard, il rend visite à l'ancien espion en compagnie d'une femme sensiblement âgée, ses cheveux en attestent quoique son visage reste avenant, et qui se présente comme étant Helga. Helga est de retour. Un choc dans la vie d'Howard.

 

Constamment sur le fil du rasoir, ce récit dans lequel le narrateur tente d'expliquer ses faits et gestes, ses prises de position, laisse un goût amer et en même temps explique que des Français pouvaient tout à la fois collaborer et résister, être dans la lumière tout en étant dans l'ombre.

Il montre également que les Etats-Unis, qui se veulent le chantre de la démocratie peuvent aussi constituer un foyer fasciste à travers les nombreuses associations du Nord qui, tout comme le Ku Klux Klan dans le Sud, prêchent pour la suprématie de la race blanche. Les conseils qui sont largement distillés aux autres nations, européennes, africaines ou asiatiques devraient être déjà appliqués à l'intérieur même du pays.

Ce roman écrit en 1961, révisé en 1966, n'a aucune perdu de sa force et de son ambigüité, les hommes politiques actuels le prouvant largement semant dans l'esprit naïf de certaines personnes l'ivraie.

Première édition : Le Sagittaire. Collection Contre-Coup N°7. 1976.

Première édition : Le Sagittaire. Collection Contre-Coup N°7. 1976.

Les éditions Gallmeister rééditent ce roman le 18 août 2016, dans une nouvelle traduction de Gwylim Tonnerre, sous le titre originel de Nuit Mère. Une réédition fort bien venue de ce roman majeur dans l'œuvre de Kurt Vonnegut Jr, mais une nouvelle traduction s'imposait-elle ? Serait-ce à dire que Michel Pétris avait failli, que des coupures de texte avaient été honteusement pratiquées ? Que les éditeurs précédents également avaient absous cette pratique ? Il faudrait comparer les deux textes, ce que je ne ferai pas, n'étant pas anglophile et donc ne pouvant lire ce roman dans la version originale afin de me faire ma propre opinion.

Réédition Editions Gallmeister. Nouvelle traduction de Gwylim Tonnerre. Parution 18 août 2016. 248 pages. 10,50€.

Réédition Editions Gallmeister. Nouvelle traduction de Gwylim Tonnerre. Parution 18 août 2016. 248 pages. 10,50€.

Kurt VONNEGUT Jr : Nuit noire (Mother night - 1961/1966. Traduction de l'américain de Michel Pétris). Série Domaine étranger N°2011. Editions 10/18. Parution février 1989. 286 pages.

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27 juillet 2016 3 27 /07 /juillet /2016 14:38

Un roman policier mais pas que*...

Jules VERNE : Le pilote du Danube.

En cette année 1876, la tension entre l'empire Ottoman et les autres pays qui bordent le Danube est extrême.

Surtout vers la seconde moitié de son parcours, l'actuelle Hongrie, la Serbie, la Roumanie et la Bulgarie.

Mais à Sigmaringen, l'effervescence règne pour une toute autre raison. La Ligue Danubienne organise son traditionnel et fort prisé concours de pêche. Deux prix sont attribués, l'un à celui qui aura pris à la ligne le plus grand nombre de poissons, l'autre à celui qui sera l'heureux possesseur du poisson le plus gros. Quatre-vingt-dix-sept concurrents, de nationalités diverses comprenant aussi bien Badois, Wurtembergeois, Autrichiens, Hongrois, Serbes, Valaques, Moldaves, Bulgares, Bessarabiens, sont en lice et à la surprise générale, c'est un inconnu, fraîchement adhérent de la Ligue, le Hongrois Ilia Brusch.

Ilia Brusch, qui se déclare comme vivant à Szalka petite bourgade située à quelques lieues de Budapest, émet une proposition qui enthousiasme l'assistance. Il déclare qu'il va descendre le Danube jusqu'à son embouchure, soit trois mille kilomètres, ce qui devrait lui prendre deux mois environ, en ne vivant uniquement que de sa pêche.

Si cette décision est annoncée dans les journaux comme il se doit, une autre affaire tient la une des médias. Depuis plusieurs mois une bande de brigands sévit sur les bords du Danube, et le nombre de fermes dévalisées, de châteaux pillés, de meurtres même ne se comptent plus. Un policier hongrois, Karl Dragoch, est désigné comme chef d'une police internationale destinée à traquer ces voleurs. Certains émettent l'hypothèse que Karl Dragoch et Ilia Brusch ne feraient qu'un.

Et le 10 août, c'est le grand départ, fêté comme il se doit par une présence importante de membres de la Ligue Danubienne. Mais Ilias Brusch, lorsque les regards ne sont pas portés sur lui, se dépêche de descendre le Danube, pêchant certes comme il l'avait promis et vendant son poisson dans les petits ports lors de ses escales, mais la nuit il godille frénétiquement et avance à grande vitesse.

A Ulm, un individu s'invite dans son embarcation, lui offrant une forte somme afin de continuer sa route en sa compagnie. Au départ, Ilia Brusch refuse catégoriquement de prendre un passager à son bord, mais l'homme qui se présente comme un certain Jaeger possède un sésame. Lorsqu'un gendarme se pointe sur le quai et demande à Ilia Brusch ses papiers d'identité, Jaeger soumet une lettre au représentant de la loi et affirme qu'il répond de son hôte. Brusch est bien obligé d'accéder à la demande de Jaeger, et continue sa route fluviale en sa compagnie.

 

Mais intéressons de plus près de ces deux personnages, puisque Jules Verne lui-même les présente quasiment dès le début du roman, avec un autre protagoniste pour l'instant caché mais qui fera parler de lui.

Tout d'abord Ilia Brusch, qui bien évidemment ne se nomme pas ainsi mais Serge Ladko et est natif de Roustchouck, petit port sur la partie bulgare du Danube. Il exerce la profession de pilote de gabarre, et connait donc bien le fleuve. Mais c'est également un patriote, et il est chargé d'une mission afin de contrer les avancées et l'emprise de l'Empire Ottoman sur son pays. Il aime et est aimé de Natcha, seulement un second prétendant se met sur les rangs, Striga, le côté obscur de Roustchouk, un rival qui dirige la bande de brigands qui sévit sur les bords du Danube. Personne n'a vu son visage, sauf quelques fidèles et il signe ses crimes du nom de Ladko, guidé par la jalousie.

Sous le nom de Jaeger, le passager de Brusch/Ladko n'est autre que le policier Karl Dragoch. Il est chargé comme dit plus haut de traquer et surtout découvrir l'identité du chef des brigands semant la terreur le long du Danube.

Et bien sûr cette intrigue repose sur les machinations et les méprises des uns et des autres, sur fond historique belliqueux entre les pays austro-hongrois, balkans et slaves et la Turquie, guerre qui continuera par la suite et connaitra son apogée en 1912/1913.

Le cours du Danube

Le cours du Danube

Ebauché dès 1880, ce roman, qui à l'origine sera titré Le beau Danube jaune, sera publié à titre posthume en 1908. Si l'on retrouve une grande partie des thèmes chers à l'auteur, les déclinaisons géographiques notamment, les promenades en bateau, et accessoirement la pratique halieutique, Jules Verne intègre à son récit une dimension policière, dont l'enquête tient plus du roman noir que du roman problème tel qu'il fut en vogue à l'époque jusque dans les années cinquante.

Jules Verne, toujours précurseur, quel que soit le domaine littéraire populaire dans lequel il se produit, est donc en rupture complète ne proposant pas une intrigue sophistiquée mais juste une intrigue dans un contexte historique. Dragoch ne se montre pas particulièrement inspiré dans ses déductions, même lorsqu'il se prend pour un émule de Zadig, de Voltaire, en déduisant d'après une lecture du terrain que les bandits, lors du pillage d'un château, ont utilisé une charrette à quatre roues, attelée de deux cheveux dont l'un, celui de flèche, offre cette particularité qu'il manque un clou au fer de son pied extérieur droit.

De même il remarque qu'Ilia Brusch n'est pas véritablement noir de cheveux puisque, au bout de quelques jours, les racines deviennent d'un blond anachronique. De même il fouillera les coffres du pilote, lors d'une absence de celui-ci, absence qui correspond à un nouveau pillage, découvrant l'identité réelle de son compagnon.

L'aspect scientifique présent dans bon nombre des romans de Jules Verne y est gommé. Peut-on tout au plus mettre en avant le plaisir de la pêche, qui est nettement supérieur à celui de la chasse, selon le président de la Ligue Danubienne, et donc de l'auteur :

Quel mérite y a-t-il à tuer un perdreau ou un lièvre, lorsqu'on le voit à bonne portée, et qu'un chien - est-ce que nous avons des chiens, nous ? - l'a dépisté à votre profit ?... Ce gibier, vous l'apercevez de loin, vous le visez à loisir et vous le visez à loisir et vous l'accablez d'innombrables grains de plomb, dont la plupart sont tirés en pure perte !... Le poisson, au contraire, vous ne pouvez le suivre du regard... Il est caché sous les eaux... Ce qu'il faut de manœuvres adroites, de délicates invites, de dépenses intellectuelles et d'adresse, pour le décider à mordre à votre hameçon, pour le ferrer, pour le sortir de l'eau, tantôt pâmé à l'extrémité de la ligne, tantôt frétillant et pour ainsi dire, applaudissant lui-même à la victoire du pêcheur !

Un roman qui n'a pas vieilli, justement grâce au côté précurseur de Jules Verne, et qui par certains côtés nous ramène à des problèmes sociaux-ethniques actuels.

 

*Petit clin d'œil aux éditions Lajouanie !

Edition 10/18, N°1286, du 1er trimestre 1979. Préface de Francis Lacassin.

Edition 10/18, N°1286, du 1er trimestre 1979. Préface de Francis Lacassin.

Jules VERNE : Le pilote du Danube. Collection L'Aube Poche Littérature. Editions de l'Aube. Parution 2 juin 2016. 328 pages. 13,00€.

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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 11:21

Il est des rendez-vous plus agréables...

Jean CONTRUCCI : Rendez-vous au Moulin du Diable.

S'il est un crime qui soulève l'indignation du peuple dans son ensemble, toutes opinions politiques, religieuses ou morales confondues, c'est bien l'enlèvement d'un enfant.

Alors qu'elle vient de s'installer sur un banc du parc du Pharo la jeune nourrice d'un non moins jeune bambin âgé de deux ans environ, est abordée par une dame vêtue de noir et dont le visage est dissimulé par une voilette. Depuis la naissance du minot Bernadette Arnoux s'occupe ainsi du Petit Paul, le fils du riche entrepreneur de Marseille, Marius Gauffridy, lui portant plus d'affection que sa propre mère qui ressemble à une asperge trop cuite.

Donc Bernadette n'est pas en face d'une vision et la dame lui annonce qu'elle doit rentrer immédiatement car son patron vient de se blesser. Et afin que la soubrette-nourrice accourt au plus vite au secours du sieur Gauffridy, elle lui propose de l'emmener avec sa calèche en compagnie de Petit Paul. Seulement arrivée sur place, non seulement Gauffridy est en bonne santé mais la dame prévenante s'esbigne avec le gamin. Naturellement Bernadette, qui n'est plus très chouette, est effondrée.

Le sieur Marius Gauffridy, qui parti de rien de son arrière-pays, s'est construit un empire florissant dans diverses branches du métier du bâtiment. Mais il est resté un homme frustre, irascible, pensant qu'avec de l'argent tout s'achète et que les billets de banque peuvent aplanir toutes les difficultés.

Evidemment la police et les journalistes sont avertis. Eugène Baruteau, le responsable de la sûreté marseillaise met ses hommes en chasse, tandis que son neveu, le sémillant Raoul Signoret tel un chien de chasse renifle les pistes. Les appels à témoins produisent leur effet : tout le monde a aperçu la dame noire claudicante et l'enfant dans les bras, ce qui pose tout de même un problème pour les enquêteurs, à moins que cette personne insaisissable soit dotée du don d'ubiquité. Les rumeurs vont bon train, des hypothèses sont avancées, car c'est bien le fils d'un homme en vue qui vient d'être kidnappé. Alors entre vengeance d'un concurrent ou d'un ouvrier, enlèvement crapuleux ou drame familial, les suppositions ne manquent pas. Seul bon point à donner à l'actif de l'entrepreneur qui d'habitude ne prend pas de gants pour mettre à terre ses contestataires, il garde à son service la jeune Bernadette éplorée.

Raoul devient l'interlocuteur privilégié entre le père et le ravisseur. En effet Marius Gauffridy lui demande de passer une annonce dans son journal, le Petit Provençal, tandis que le ravisseur lui donne des instructions concernant la rançon par téléphone. Ce qui lui pose un cas de conscience car en aucun cas il doit en avertir les policiers. Or Raoul ne peut se résoudre à mentir par omission à son oncle Eugène, qu'il considère comme son père. Ce serait le trahir et il ne s'en sent ni le courage, ni la volonté. Heureusement Cécile, sa femme infirmière, qui est toujours de bon conseil et l'a aidé dans de précédentes enquêtes, va lui souffler une solution qui devrait ménager tout le monde.

Le rapt d'un enfant a depuis longtemps été un thème abondamment traité en littérature populaire et policière. Mais Jean Contrucci l'aborde avec sensibilité et pudeur. Tout ou presque est narré du côté de la famille et des policiers, l'enfant et son ou ses ravisseurs restant dans l'ombre dans une grande partie du roman. Jean Contrucci ne tombe pas dans le pathos ou le misérabilisme qui était l'apanage des grands feuilletonistes du XIXème siècle mais il ne joue pas non plus sur les descriptions de violence parfois nauséabondes dont font preuve nos romanciers actuels qui axent leurs propos sur le sensationnel au détriment de la retenue et de la nuance. Les non-dits sont parfois plus forts dans un récit car ils encouragent le lecteur à établir sa propre opinion et entretenir son imaginaire.

Mais l'empreinte des feuilletonistes déjà évoqués est présente, dans cette histoire qui ne se termine pas lorsque Petit Paul (pléonasme qui me fait toujours sourire puisqu'on m'appelait ainsi) est retrouvé. Dans quelle condition et dans quel état, je me retranche derrière le droit de réserve.

L'aventure continue et les cadavres sortent du placard, ou du puits, physiquement ou mentalement. Le titre en lui-même évoque le mystère et le récit réserve de nombreux rebondissements. Quant aux têtes de chapitres, qui malheureusement aujourd'hui n'ont plus cours et c'est dommage, elles incitent à prolonger la lecture malgré les aiguilles du réveil qui tournent inexorablement. Je me contenterai de deux exemples :

Chapitre : 2

Où l'on vérifie une règle bien établie dans la presse : le malheur des uns fait le bonheur des journalistes.

Chapitre 3 :

Ou notre héros apprend de la bouche du commissaire central les conditions de l'enlèvement du petit Paul.

Cela donne envie de lire la suite, non ?

Première édition : Editions Jean-Claude Lattès. Parution 3 mars 2014. 358 pages. 18,00€.

Première édition : Editions Jean-Claude Lattès. Parution 3 mars 2014. 358 pages. 18,00€.

Jean CONTRUCCI : Rendez-vous au Moulin du Diable. Réédition Le Livre de Poche. Parution 8 juin 2016. 384 pages. 6,90€.

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19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 13:06

Un manuscrit renferme toujours une énigme : la pensée de l'auteur...

Elena ARSENEVA : L’énigme du manuscrit.

Le prince Vladimir, accompagné de son fidèle boyard Artem et du collaborateur de celui-ci le Varlet Mitko, de quelques courtisans et de deux enlumineurs, décide de passer deux ou trois jours en la forteresse de Loub, dirigée par le gouverneur Alexei.

On lui a vanté la richesse de la bibliothèque. Plus particulièrement le psautier dit d’Illarion, nommé ainsi d’après le nom du moine grec qui a orné le manuscrit de magnifiques enluminures. Après avoir admiré cet incunable inestimable, tout ce petit monde festoie gaiement tout en appréciant les prestations d’une troupe de comédiens ambulants. Le soir, se promenant dans la cour au pied du donjon, Artem est le spectateur d’une étrange vision.

Une fenêtre s’ouvre à l’étage et une jeune femme tente de se précipiter dans le vide tandis qu’un homme la rattrape in extremis. Or d’après ses premières constatations, il n’existe aucune ouverture dans le couloir de l’étage permettant d’accéder à cette pièce.

S’agirait-il d’un leurre, d’une apparition provoquée par des fumées dues à l’ingestion d’alcool et à une nourriture abondante ? Le cadavre du jeune enlumineur Iakov, qui avait vertement controversé le point de vue de son confrère quant à la modernité de l’imagerie du psautier, et est retrouvé au bas d’un escalier, ne doit rien à un mirage.

La thèse de l’accident est rapidement avancée mais Artem est sceptique, d’autant que d’autres cadavres s’accumuleront au fil du temps. Le prince Vladimir doit retourner en son palais et Artem est chargé de résoudre rapidement ces énigmes. Des meurtres qui seraient liés, selon lui, à ce célèbre manuscrit qui apparaît et disparaît mystérieusement.

 

Ce nouvel opus des aventures du boyard Artem nous fait découvrir qu’avant l’invention de Gutemberg, le livre, ou plutôt le manuscrit, était non seulement un objet précieux mais également une émanation de la culture qui sans se prévaloir d’être indispensable comptait pour beaucoup dans la mémoire des peuples, le reflet d’une civilisation avancée. Et bien évidemment en corollaire, la jalousie qui peut être vecteur de confrontation entre deux êtres ne partageant pas les mêmes dispositions d’esprit. La dualité entre l’ancien et le moderne.

 

Mais au delà de ces considérations il ne faut pas oublier qu’Elena Arsenova a aussi, ou surtout, écrit un roman dont la plongée dans le passé est une façon originale de découvrir les mœurs d’une époque révolue mais pourtant fort avancée malgré les avis d’historiens obtus qui ne voyaient dans l’ensemble de ce que l’on peut appeler le Moyen âge, une époque qui couvre cependant des siècles de découvertes et souvent de tolérance, une page d’obscurantisme dans l’histoire de l’Humanité.

De plus L’énigme du manuscrit devrait contenter ceux qui recherchent l’approche historique ainsi que tous les nostalgiques du suspense et du whodunit.

Elena ARSENEVA : L’énigme du manuscrit. Collection Grands Détectives N°3484. éditions 10/18. Parution 5 juin 2003. 256 pages.

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8 juin 2016 3 08 /06 /juin /2016 14:35

Et que j'écouterai attentivement...

Frédérique VOLOT : Toutes ces choses à te dire.

2003. Alors qu'il fignole un tableau en ajoutant quelques touches de peinture, Ettore se sent mal. C'est vrai qu'il est vieux, qu'il a pas mal bourlingué et vécu d'événements tragiques depuis sa naissance en 1910. En entendant le bruit qu'il produit en tombant, Lucie, sa femme, s'inquiète et prévient immédiatement les autorités médicales. Mais elle sait, et elle en a confirmation, qu'Ettore n'en a plus pour longtemps. Il est usé. Il réclame son violon, qui ne l'a jamais quitté, et demande à voir Ange, sa petite-fille partie en Russie où elle a trouvé un compagnon afin de lui transmettre un message, lui confier une mission.

 

Défilent alors dans la tête d'Ettore sa vie tumultueuse et mouvementée, ses pérégrinations de Gorizia jusqu'à Vittel, son enfance, son adolescence à Trieste, puis son départ pour la France et son installation dans les Vosges.

En cette année 1916, la guerre fait rage entre l'Autriche-Hongrie et l'Italie, et le premier fait marquant dont se souvient avec précision, c'est le laitier qui perd la tête. A cause d'un obus. Les Italiens se sont rendus maître de la province et l'ont annexée. Et les exactions envers les Slovènes sont nombreuses. Les années passent, la famille est obligée de se rendre à Trieste, mais les Slovènes doivent se soumettre à la férule des Italiens, bientôt dirigés par Mussolini. Une forme d'épuration raciste débute envers les habitants de cette province qui est tombée dans leur giron.

Les années passent, dans la douleur et la pauvreté. Pourtant Ettore et sa famille vont trouver du soutien parmi leurs compatriotes, les Slovène devenus Italiens de force. Il va apprendre à lire, à écrire, la moindre des choses, mais surtout à jouer du violon. Certains membres de sa famille osent défier les autorités et fuient vers l'Argentine. Ettore gagnera la France, en 1930, il a vingt ans, mettant plusieurs mois avant d'atteindre une petite station thermale des Vosges, et grâce à son violon, intégrera une formation musicale qui se produit dans les bals populaires. Il possède aussi dans ses bagages une solide formation de cordonnier-tapissier-ébéniste. Le travail ne manque pas et il fait la connaissance de Lucie.

Lucie a grandi entre frères et sœurs, une mère aimante mais brutalisée par un mari ivrogne. Elle est née en 1914, et sa jeunesse est marquée par les taloches paternelles. Sauf lorsqu'il est obligé d'aller sur le front combattre les Allemands. Mais à son retour, les brutalités vont empirer et l'atmosphère est électrique. Heureusement, parfois, il se rend chez une amie, alcoolique elle aussi, et pendant ce temps il suspend les coups destinés à sa femme et ses gamins, sauf l'aîné, le chouchou.

Lucie devient vendeuse dans une pâtisserie chic, et c'est ainsi qu'elle fait la connaissance d'Ettore, venu acheter quelques friandises entre deux bals. C'est le coup de foudre bientôt suivi par les prémices du nazisme. Les esprits racistes commencent à bougonner, à râler contre ces étrangers qui prennent la place des Français. Néanmoins, Ettore et Lucie vont se marier, en catastrophe car une descendance est programmée, et ils peuvent s'installer quiètement.

Les vexations ne manquent pas, enflent de jour en jour, mais Ettore est un excellent ouvrier et nul ne peut lui reprocher un travail bâclé. Bientôt la guerre se profile, et un jour de 1943 les gendarmes viennent chercher Ettore pour l'envoyer dans un camp de travail, une concentration d'étrangers italiens, yougoslaves, russes vivant en France et ayant fui la dictature régnant dans leur pays, dans la forêt d'Eperlecques. Ettore fait partie des étrangers en surnombre dans l'économie nationale. L'enfer subi par des centaines de prisonniers gardés par des soldats russes, qui se montrent pires dans les exactions que l'envahisseur allemand.

 

Roman historique, inspiré de faits réels et dont une grande partie est issue de la biographie familiale, Toutes ces choses à te dire est un exemple de courage de la part d'hommes et de femmes qui subissent la vindicte, le racisme, la ségrégation forgée par des dictatures et des guerres ethniques et religieuses. D'abord entre l'Empire austro-hongrois et l'Italie puis en France, les vexations envers les étrangers ne manquant pas de s'exprimer en toute liberté et impunité. C'est pour moi la découverte de faits qui se sont déroulés lors de la Première Guerre Mondiale, non loin de nos frontières, la célébration de 14/18 occultant tout un pan de l'histoire européenne.

De même j'ignorais l'existence et l'histoire du camp de Watten, dans le Pas-de-Calais, qui est un véritable abcès. Les étrangers qui y sont parqués, venus se réfugier en France, ont été rejeté par une grande partie de la population, des épisodes indignes d'individus se prétendant civilisés. Et l'on ne peut s'empêcher de mettre en comparaison des événements avec de nombreuses réactions et déclarations politiques actuelles tendant à faire croire que s'il y a du chômage, c'est de la faute des réfugiés issus de divers pays européens ou africains, et le parcage dans des camps de rétention. Toujours dans le Pas-de-Calais.

Un roman du souvenir, dédié entre autres à Ettore/Hector et Lucie, les grands-parents de l'auteur, un roman de la mémoire, poignant, émouvant, touchant, révoltant parfois, qui laisse un goût d'amertume une fois refermé et qui une fois de plus démontre que l'histoire devrait être une leçon de vie et de morale, mais que souvent elle est oubliée et bafouée. L'histoire se répète, et toujours dans le mauvais sens.

On peut juste regretter le titre et la couverture qui font penser à un roman de Mary Higgins Clark et qui ne transmettent pas toute l'émotion contenue dans ces pages.

 

Ne manquez pas l'avis d'Yv sur son blog dont l'adresse figure ci-dessous.

Précédents romans de Frédérique Volot :

Frédérique VOLOT : Toutes ces choses à te dire. Collection Terres de France. Editions Presses de la Cité. Parution 19 mai 2016. 352 pages. 21,00€.

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16 mai 2016 1 16 /05 /mai /2016 13:01

Et des amputations mystérieuses...

Alexandre DUMAS : Le docteur mystérieux.

Des maisons d'éditions proposent depuis des années des rééditions de ce roman, soit en version numérique, soit en version papier, mais la plupart n'offrent que des versions abrégées ou largement amputées.

Ce qui fait que de nombreux lecteurs ne reconnaissent pas la patte de Dumas (et de ses collaborateurs) et trouvent l'histoire un peu légère, principalement son approche de la Révolution.

Aussi cette chronique est écrite d'après l'ouvrage paru en 1966 aux éditions Gérard dans la collection Marabout Géant N°256. 512 pages.

 

Médecin installé depuis trois années à Argenton, dans la Creuse, Jacques Merey préfère soigner les petites gens et refuse une patientèle riche et noble. Auparavant il habitait Paris et nul ne sait quelles furent les raisons qui l'ont amené dans cette petite ville de province.

S'il est apprécié des pauvres, il est aussi décrié, car ses méthodes ne sont pas en concordance avec celles de ses confrères, des rétrogrades issus des médicastres mis en scène par Molière. Ainsi il hypnotise des malades et surtout des blessés afin de prodiguer les premiers soins sans être importuné par les cris de douleur de ses patients, et pouvoir opérer en toute tranquillité d'esprit, aussi bien pour lui que pour celui qui les reçoit. Et bien entendu, certains n'hésitent pas à propager la rumeur d'une quelconque sorcellerie de sa part tandis que d'autres ne cessent de louer son humanisme.

En ce 17 juillet 1785, des gens du château de Chazelay sont dépêchés par le seigneur du lieu afin qu'il mette fin à la terreur qu'inflige un chien enragé dans la cour de la demeure. Il n'a pas l'intention de se déplacer mais Marthe, sa vieille servante, lui demande de rendre ce service, malgré son antipathie envers le marquis, car des valets et des paysans sont susceptibles d'être mordus par le canidé enragé.

Celui qui se définit comme le médecin des pauvres et des ignorants parvient à maîtriser le chien en le regardant fixement dans les yeux et afin de lui épargner la vie, le recueille. L'animal se montre affectueux envers ce nouveau maître et quinze jours plus tard, l'entraîne au cœur d'une forêt proche d'Argenton jusqu'à une cabane. Vivent là un bucheron, braconnier à ses heures, et sa mère. Scipion, puisqu'ainsi se nomme le chien, leur fait fête mais surtout Jacques Merey aperçoit acagnardée dans un coin, une enfant.

Il l'a ramène chez lui et en compagnie de Marthe la soigne, l'éduque, car Eva, ainsi décide-t-il de la prénommer, est une innocente, une idiote, qui ne parle pas et semble ne pas comprendre ce qu'on lui dit. Les seuls mouvements de sympathie, d'affection qu'elle montre, le seul sourire qui éclaire sa face, sont destinés à Scipion qui lui-même ne ménage ses démonstrations de joie à retrouver la gamine de sept ou huit ans.

Chez lui, avec l'aide de sa fidèle Marthe et de Scipion, Jacques Merey va apprivoiser l'innocente, lui délier la langue, lui apprendre ensuite à lire, à jouer du piano, bref à transformer la chrysalide en un magnifique papillon, en employant des procédés innovants pour l'époque, comme l'électrothérapie. Et l'affection ressentie par le médecin envers sa jeune protégée se transforme peu à peu en un doux sentiment amoureux qui est partagé.

 

Sept ans plus tard, le Marquis de Chazelay a appris qu'Eva, qui est sa fille et se prénomme Hélène, a été soignée par Jacques Merey et qu'elle est devenue une jeune fille fort avenante et instruite. Il décide de la récupérer, au grand dam des deux amants (dans l'acception du terme du XIXe siècle, c'est à dire les deux amoureux) et de la placer dans un couvent.

Jacques Merey remet Hélène solennellement au Marquis de Chazeley en lui formulant qu'elle est belle, chaste et pure digne d'être la femme d'un honnête homme. Une autre mission attend Merey, car il vient d'être nommé membre de la Convention et doit se rendre immédiatement à Paris, rejoindre ses amis Danton et Camille Desmoulins. Ceci se déroule en août 1792.

C'est avec regret qu'il quitte Argenton, déclarant qu'il est un philosophe et non un homme politique, médecin et non législateur. Acerbe il continue sa diatribe auprès du maire d'Argenton qui lui a obtenu ce poste auprès de la Convention et lui dit de prendre sa lancette, le bistouri et la scie car il y a de l'ouvrage à la cour pour les médecins et surtout les chirurgiens en prononçant ces paroles : Comme chirurgien, la place est prise, et vous avec là-bas un terrible tireur de sang qu'on appelle Marat.

Dans la capitale, Merey retrouve donc avec plaisir ses amis Danton et Desmoulins, et il participe comme émissaire aux batailles de Valmy puis de Jemmapes. Les heurts entre Danton, Robespierre, Marat et quelques autres ne font que s'amplifier et Danton est sur la sellette. Même si Merey ne partage pas tous les sentiments qui anime l'Aboyeur, le surnom du Georges Danton, il ne l'abandonne pas dans les moments critiques. Toutefois fidèle à son statut de médecin il vote la prison à perpétuité pour Louis XVI, refusant de se prononcer en faveur de la peine de mort. Un avis curieusement partagé par Monsieur de Paris, le bourreau Charles Sanson.

Ce sont des années de Terreur et Jacques Merey est invité à surveiller les agissements de Dumouriez, convaincu de trahison. Il se rend utile aux généraux Arthur Dillon et Miakinsky, sous les ordres de Dumouriez, lors de batailles dans la Meuse, grâce à ses connaissances du terrain, étant natif de la région. Il se rend à Valmy, à Jemmapes, dans le nord de la France et en Prusse, toujours pour le compte de la Révolution, sans oublier sa jeune protégée. Il essaie de savoir où elle réside mais les événements se précipitent, et il est soit constamment par monts et par vaux ou à Paris assistant au démêlés qui mettent aux prises les principaux ténors de la Convention.

 

Connu pour ses infidélités à l'histoire de France, Dumas se défend par ces phrases : les historiens et même les légendaires ont été rarement justes pour Louis XVI. Les légendaires étaient presque tous de la domesticité du roi. Les historiens sont presque tous du parti de la République. Soyons du parti de la postérité, c'est le droit du romancier.

S'il ne relate pas fidèlement les événements qui se sont déroulés entre 1792 et 1793, Dumas appose sa patte, et il est parfois virulent envers certaines personnalités de l'époque, et vitupère notamment contre le Pape Pie VI, le traitant de pontife bellâtre et l'accusant d'avoir ensanglanté la terre française, notamment par ses agissements et ses conseils dans la guerre de Vendée, des épisodes que ne connut pas le romancier mais sûrement informé par des écrits de son père, Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie dit le général Dumas.

On retrouve la fougue qui a forgé le succès des Trois Mousquetaires et autres romans plus connus que ce méconnu Docteur mystérieux, mais également cette conviction révolutionnaire qui l'anime, tout en présentant certains des personnages historiques sous un jour complètement différent de celui qui nous est habituellement présenté. Danton, par exemple, dont il nous fait partager l'intimité et les convictions, se montre plus humain que le Danton des livres scolaires. Mais l'on sait que même les historiens, qui vivent bien longtemps après les événements décrits, se réfèrent à des textes souvent écrits soit par des laudateurs, soit par des partisans animés de mauvais esprit, et dont les textes reflètent souvent la partialité qui les anime.

Ce roman posthume d'Alexandre Dumas parut pour la première fois en 1872, Dumas décédant en 1870, mais fut écrit en 1868 et fait partie de Création et Rédemption, la seconde partie étant La fille du Marquis.

Ouvrage paru en 1966 aux éditions Gérard dans la collection Marabout Géant N°256. 512 pages

Ouvrage paru en 1966 aux éditions Gérard dans la collection Marabout Géant N°256. 512 pages

Editions Coda. Contient la suite : La fille du marquis. Parution décembre 2009. 650 pages.

Editions Coda. Contient la suite : La fille du marquis. Parution décembre 2009. 650 pages.

Alexandre DUMAS : Le docteur mystérieux. Editions Archipoche. Parution 1er octobre 2014. 7,65€. 240 pages

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28 avril 2016 4 28 /04 /avril /2016 11:05

Pancho vit la révolution...

Marc VILLARD : Juarez 1911.

Seigneur... Et le cheval ?

Un vétérinaire, c'est le médecin des animaux, et il se préoccupe d'eux avant tout, d'où cette question primordiale.

Après la question traditionnelle, Qu'est-ce qu'il s'est passé ? après avoir écouté la réponse de Jim, le véto s'intéresse tout naturellement à l'équidé qui vient de se briser l'antérieur droit contre un rondin. Tout ça pour signifier qu'il ne peut rien.

Le père de Jim avait voulu débourrer une jeune pouliche mais il avait pris un coup de sabot en plein front. Fin de vie pour le père, et pour l'animal aussi car l'homme de l'art ne peut rien faire.

Un an plus tard.

Jim Parker a quitté la ferme familiale près de Durango, et on le retrouve installé à une table de poker de Cameron, à quelques kilomètres d'Albuquerque. Il détonne parmi les autres joueurs avec ses habits boueux de paysan. Seul son colt, bien en vue et prêt à servir, lui donne un air d'autorité et de mâle assurance.

Il se fait plumer, mais comment prouver qu'il est face à des tricheurs. Il ne possède plus un quart de dollar en poche. Alors il accepte la proposition d'un nommé Toni Hernandez, un américano-mexicain, qui veut bien lui prêter de l'argent mais avec une compensation à la clé.

 

En ce 7 mai 1911, les Mexicains sont en bisbille interne. Portofirio Diaz est sur la sellette, contesté par Madero, et le front nord est dirigé par Pancho Villa et Orozco. Ce n'est pas pour se mêler des affaires politiques qui se déroulent de l'autre côté de la frontière que Jim Parker doit se rendre à Juarez, mais pour laver l'honneur de Toni Hernandez.

C'est dans cette ambiance révolutionnaire que Jim Parker arrive à Juarez.

 

Le colonel Francisco Villa après la prise de Ciudad Juárez, photographie du 10 mai 1911.

Le colonel Francisco Villa après la prise de Ciudad Juárez, photographie du 10 mai 1911.

Délaissant le jazz et la musique en général, le temps d'une incursion historique, Marc Villard nous emmène à la frontière américano-mexicaine, du côté de Juarez, cette ville connue de jours sous le nom de Ciudad Juarez, pour son insécurité et ses cartels.

Un western guerrier doublé d'une aventure sentimentale, nouveau décor, nouvelle atmosphère, nouveau genre pour Marc Villard et ceci n'est pas pour déplaire les amoureux du roman d'aventures.

La révolution mexicaine associée aux noms de Pancho Vila, Zapata, Ciudad Juarez, des noms qui résonnent dans nos têtes nous renvoyant à des romans (ou des films) héroïques.

Marc Villard plonge un Américain fauché dans cette atmosphère avec pour compagnon l'œil du photographe qui suit les différents affrontements, John Forsythe. Une nouvelle voie à explorer pour Marc Villard qui, je l'espère, récidivera dans cette veine exotique.

 

Autres ouvrages de Marc Villard chez Ska éditions :

 

Marc VILLARD : Juarez 1911. Nouvelle numérique. Collection Noire sœur. Editions SKA. Parution Mars 2016. 1,49€.

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 09:06

N'est pas la cabane au fond du jardin...

Céline MALTERE : Le cabinet du Diable.

Les petites villes de province recèlent souvent un patrimoine historique important auquel les habitants, voire les touristes lorsqu'ils ne sont pas renseignés, ne s'intéressent pas, pour diverses raisons.

Ainsi à Moulins, dans l'Allier, une demeure du XIXe siècle est longtemps restée abandonnée, près du musée Anne-de-Beaujeu, figée dans le temps, n'attendant que le bon vouloir des hommes et la réalisation d'un dispositif testamentaire voulu et consigné par son propriétaire et unique occupant.

Louis Mantin, décédé en 1905 à l'âge de 54 ans, avait signifié quelques exigences en léguant cette demeure, les biens et les collections qui y étaient renfermés et une coquette somme d'argent à la ville de Moulins. Depuis l'inauguration le 29 octobre 2010, inauguration magnifique selon les témoins, cette maison est accessible au public.

Mais auparavant elle avait attiré des curieux dont les quatre personnages qui évoluent dans ce roman.

D'abord Lisebeth Restamen, une jeune fille qui à dix-sept ans a pris le voile, même si ses convictions religieuses n'étaient pas fortement ancrées, afin d'échapper au mariage que voulaient lui imposer ses parents. Malgré son handicap de naissance, il lui manque un bras qui a été remplacé par une prothèse en bois, elle vaque normalement et a même réussi à devenir tourière, ce qui lui permet de garder les clefs par devers elle à sortir du couvent quand bon lui semble, ou presque.

Durant ses déambulations elle stationne souvent devant la maison Mantin, une demeure qui la fait rêver et rencontre trois individus dissemblables mais qui semblent s'entendre comme larrons en foire. D'abord l'ancien marin Hubert Lantier qui a jeté l'ancre pour mieux s'adonner à l'une de ses passions, les livres. Surnommé le Pirate, il est lui aussi attiré par cette mystérieuse villa. Et puis il y a Suarès, le lucide poète extralucide et son compagnon Kariron-san, un Japonais dont la jeunesse fut gâchée par un cancer des os et qui soigné par un médecin genre savant fou, marche en crabe, ses membres ayant été progressivement remplacé par une ossature en ferraille.

Ils se demandent comment pouvoir s'infiltrer dans le parc puis dans la demeure, imaginant de nombreuses solutions, tentant de grimper aux grilles.

 

Le titre prend sa véritable signification dans le deuxième chapitre du roman, lorsque Louis Mantin, ou plutôt son ectoplasme, nous fait visiter sa demeure, ses trésors accumulés durant son existence. Ses pensées sont tournées vers Louise, son seul amour, un amour caché. Ses déambulations dans les pièces, le salon et le cabinet aux trésors, la bibliothèque, s'effectuent en compagnie d'un homme qu'il appelle Sire Edax dans une ambiance de château de la Belle au bois dormant mâtiné de bal de Cendrillon.

 

Ce court roman fantastique, sobre, charmant, développé comme un conte, de facture classique dans le sens noble du mot, est placé sous le patronage de Lamartine et plus particulièrement de l'avant-dernière phrase du poème Milly ou la terre natale, extrait du recueil Harmonies poétiques et religieuses :

Objets inanimé, avez vous donc une âme...

 

En annexe un intéressant dossier est consacré à la Maison Mantin, rédigé par Maud Leyoudec plus quelques annexes fort utiles.

Afin d'en savoir plus sur cette maison Mantin, je vous conseille de diriger le pointeur de votre souris sur les deux liens suivants :

Pour commander l'ouvrage et feuilleter le catalogue des éditions Clef d'Argent :

Céline MALTERE : Le cabinet du Diable. Collection LoKhaLe N°3. Editions La Clef d'Argent. Parution le 15 mars 2016. 112 pages. 6,00€.

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Présentation

  • : Les Lectures de l'Oncle Paul
  • Les Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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