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17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 05:31

Est la reine du crépuscule ?

Sophie BENASTRE & Sophie LEBOT : La princesse de l'aube.

Dans la lignée des contes merveilleux pour enfants, La princesse de l'aube, texte de Sophie Bénastre et illustrations de Sophie Lebot, nous emmène dans un pays imaginaire en un temps imaginaire, mais pour autant tout ce qui est décrit à l'intérieur peut se rapporter à notre environnement et à notre histoire.

Les contes écrits par Charles Perrault, les frères Grimm, Hans Christian Andersen, Jeanne-Marie Leprince de Beaumont ont enchanté notre enfance, et ils proposaient à l'origine une vision sociétale que l'on peut aujourd'hui encore mettre en avant. Destinés d'abord à un public adulte, puis largement édulcorés, ces contes possédaient une valeur moralisatrice et nombreux sont les textes qui dénonçaient notamment l'exclusion, les drames familiaux comme les femmes ou les enfants battus et autres situations qui sont encore de mise de nos jours.

Il faut garder à l'esprit que les auteurs ne rédigeaient pas leurs contes uniquement pour le plaisir,quoique, mais qu'ils cultivaient en arrière-pensée l'idée de dénoncer certains travers de leurs compatriotes, riches ou pauvres, puissants ou plébéiens, par des mises en scènes qui souvent frôlaient la terreur ou l'horreur. Le Merveilleux n'était que factice.

 

Elyséa, tout un symbole, est un pays édénique, dont les habitants sont heureux, aimant leur roi Alcménon et la reine Radamenta. Fleurs, fruits et légumes poussent à profusion, sous un ciel clair dans lequel scintille un doux soleil. Mais un jour la terre tremble, les éléments se déchaînent, le soleil disparait derrière d'épais nuages tandis que la pluie s'abat en tornade. Des fissures se produisent et le royaume est précipité dans les entrailles de la terre.

Les rescapés tentent de s'organiser dans ce qui est devenu le monde d'en bas, évoluant dans des tunnels et se nourrissant tant bien que mal, surtout mal.

Pourtant une lueur d'espoir se produit quand malgré tout nait une petite princesse, Lucia, prénom qui signifie Lumière. Lucia est vive, enjouée, et ses yeux sont de la couleur du ciel, celui qui offrait la vie avant la catastrophe. Organd, un jeune tisserand, est frappé par sa beauté et déploie des trésors d'invention pour confectionner des robes à celle qui avait pris l'habitude d'évoluer dans les tunnels, nue comme au premier jour.

 

Un conte charmant pour des enfants de six à huit ans, selon l'éditeur, mais que les parents se doivent de déchiffrer afin d'expliquer certains messages cachés.

En effet, ce brusque cataclysme ne peut-il être provoqué par des éléments qui ne sont pas forcément ou uniquement des manifestations d'une nature en colère, et ne doit-on pas imaginer qu'une explosion nucléaire serait à l'origine de ce chamboulement météorologique et géologique. D'autres signes peuvent donner lieu à des interprétations, mais serait-ce raisonnable de ma part de vous les souffler ?

Ce texte de Sophie Bénastre est admirablement mis en valeur par les illustrations de Sophie Lebot, tout en lumières et en rondeurs, en douceurs pastels. Mais la noirceur s'installe lorsque les situations l'exigent tout en privilégiant quelques clartés, synonymes d'espérance, surtout lors de la venue de Lucia, la princesse de l'aube. Cette aube nouvelle, promesse d'espoir et annonciatrice de jours meilleurs. Peut-être.

 

Sophie BENASTRE & Sophie LEBOT : La princesse de l'aube. Editions De La Martinière Jeunesse. Parution le 4 mai 2017. 32 pages. 14,90€. Format : 26,5 x 38 cm.

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6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 05:34

Ce n'est pas parce qu'il est gainé de noir que ce cahier est sexy... Mais son contenu est croustillant !

Micky PAPOZ : Le cahier gainé de noir.

Romancière, nouvelliste et auteure de quelques essais, Micky Papoz est discrète, autant dans la vie que dans sa production littéraire, et en cela elle est précieuse.

Son dernier roman le démontre sans conteste et il aura fallu attendre trois ans pour pouvoir déguster cette intrigue sous forme de huis-clos, même si toute l'intrigue ne se déroule pas au même endroit.

L'hôtel des Citronniers à Cannes n'est pas un établissement haut-de-gamme, mais sympathique, accueillant touristes obligés de compter leur argent, et voyageurs-représentants de commerce, ou acteurs et starlettes de seconde zone se produisant dans des salles de spectacles de la ville ou venus en marge du fameux festival.

Autant de pensionnaires disparates qui illuminent la petite vie tranquille d'Isidorine Bourrier, femme de chambre largement quinquagénaire, célibataire, petite souris grise qui a toujours vécu avec sa mère jusqu'à ce que celle-ci décède sept ans auparavant. Elle est soigneuse, méticuleuse lorsqu'elle nettoie les chambres des pensionnaires, à tel point qu'elle récupère tous les détritus laissés par ceux-ci, emballages divers, bas filés, jusqu'aux cheveux, poils pubiens, mouchoirs papiers poissés de taches douteuses.

Elle enfouit son butin dans de petits sacs plastiques cachés au fond de sa grande poubelle accrochée à un chariot, sacs portant en inscription le numéro de la chambre nettoyée et qu'elle emmène chez elle, à l'insu des propriétaires, puis qu'elle entasse dans des cartons à chaussures. Elle consigne ensuite dans un carnet gainé de noir ses remarques, l'inventaire de son butin, avec le nom des pensionnaires pas gênés de laisser traîner des reliquats d'intimité.

Au mois d'avril 1985, un jeune couple, qui avait réservé, arrive en provenance de Dijon. Guillaume est promis à un bel avenir grâce à l'entregent de son beau-père, tandis que Julia, tout juste dix-huit ans, est déjà exigeante, susceptible, un peu tête en l'air. Mais Guillaume en est tellement épris qu'il lui pardonne ses défauts. Sur l'insistance de Julia, il emmène avec lui sa sacoche contenant l'argent de leur voyage de noces, et ils se rendent sur la plage. Evidemment, leur voiture est cambriolée, et il leur faut écourter leur séjour, promettant de revenir en juillet. Une promesse tenue d'effet.

Parmi les voyageurs qui descendent à l'hôtel des Citronniers, Isidorine est intriguée par un pensionnaire qui ne reste que peu de temps, venant environ une fois par mois, très discret et qui ne laisse dans sa chambre aucun déchet qu'elle peut récolter. Une frustration pour cette vieille fille. Heureusement les autres locataires compensent largement ce manque.

Tous ne sont pas affables, et comme avec Julia qui effectivement revient en juillet avec Guillaume toujours aussi amoureux, elle sent la moutarde lui monter au nez. Faut avouer qu'avec Julia, ce n'est pas difficile, et ce n'est pas parce qu'elle est de Dijon mais parce qu'elle se montre la plupart du temps odieuse.

Isidorine remarque que justement les notes qu'elle prend sur ses cahiers noirs bientôt s'appliquent à ceux auxquelles elles sont destinées. Ainsi cet homme qui reçoit des femmes de petite vertu, ou cet autre qui s'imbibe régulièrement, elle leur prédit un avenir pas vraiment rose. Au début ce ne sont que des déductions, des prédictions dues à sa perspicacité et à ses dons d'anticipation, mais les événements lui donnent raison, et dans ce cas pourquoi ne pas continuer et surtout forcer quelque peu le destin.

 

Le lecteur qui connait ses classiques ne manquera pas, en visitant le petit appartement d'Isidorine, en sa compagnie ou pas, de remarquer une certaine analogie, une certaine ressemblance avec La Bête et la Belle de Thierry Jonquet. Isidorine est quelqu'un de soigneux, et elle n'entasse pas des sacs poubelles mais des cartons méticuleusement rangés et étiquetés. Mais bientôt cet empilement ressemble à un vrai labyrinthe dans lequel elle évolue sans peine. Toutefois les voisins se demandent d'où peut provenir cette odeur nauséabonde tenace qui empuantit l'escalier. Cette similitude ne va pas plus loin car l'intrigue que nous propose Micky Papoz est beaucoup plus complexe et démoniaque. Le côté fantastique est abordé sans être véritablement présent, sauf lors de l'épilogue.

Par petites touches Micky Papoz dessine son intrigue, campant ses personnages, Isidorine, Tonin le gardien de nuit, Magali l'autre femme de chambre qui aide Isidorine les mois d'été pour le service du petit-déjeuner, le nettoyage des chambres et les repas du soir, le couple de propriétaires qui aspirent à la retraite, et surtout les différents pensionnaires qui résident à l'hôtel des Citronniers.

Elle les dépeint avec réalisme, comme autant de pièces d'un puzzle maléfique et naturaliste, un peu à la façon d'un Jérôme Bosch, et tous ces personnages prennent vie devant nos yeux. Elle décrit leurs particularités physiques, leurs traits de caractères, leurs travers, car il est bien connu qu'on fait plus attention aux défauts qu'aux qualités la plupart du temps. Et ils s'imposent à nous comme si un film était projeté devant nos eux.

De Micky Papoz lire également :

Pour commander cet ouvrage, suivez le lien ci-dessous :

Micky PAPOZ : Le cahier gainé de noir. Collection Noire N°95. Editions Rivière Blanche. Parution mars 2017. 196 pages. 20,00€.

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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 05:19

Un labyrinthe moderne qui réserve bien

des surprises.

Romuald HERBRETEAU : Perdus dans la zone commerciale.

Souvent le mot Aventure est associé à des contrées exotiques, des lieux emplis de dangers en tous genres, avec peut-être des trésors cachés et des bêtes monstrueuses, des découvertes importantes pour l'humanité, des bagarres homériques... Mais qui irait imaginer que l'Aventure peut se trouver au coin de la rue, dans une zone commerciale parmi la foule pressée d'effectuer ses achats ou déambulant afin de passer le temps.

Pourtant lisez ce qui suit et vous n'en reviendrez pas !

Malgré les consignes de leur mère, Sofiane préfère se promener dans la galerie commerciale avec son copain le gros Enzo que de rester en compagnie de son petit frère Bilal à qui il donne rendez-vous devant le magasin de sport.

Et hop, c'est parti pour l'aventure. Après avoir démontré ses talents d'acrobate, Sofiane accompagné d'Enzo s'embusque dans un cul de sac menant aux toilettes pour se fumer un petit joint. Ce qui est logique, il faut toujours un joint pour les toilettes, si l'on veut éviter les fuites. Et des fuites il va y en avoir, car un agent de la Sécurité les surprend et leur demande de le suivre.

Une injonction qui laissent les gamins de marbre, ou plutôt qui les incite à prendre la poudre d'escampette. Une porte de service, un escalier qui plonge dans l'obscurité, un palier chichement éclairé, les pas de leur poursuivant résonnant sur les marches, une trappe défoncée et les voilà, juste avant que l'agent les saisissent par un pan de vêtement, dans une sorte de parking abandonné.

Un clochard nommé Barnabé les accueille, sa puanteur aussi mais ils s'en seraient bien passé, et il se demande ce que les deux gamins viennent faire dans son royaume, ce parking désaffecté qui a été muré pour des raisons qu'il ignore. Mais d'autres individus rôdent au-delà de la faille qu'emprunte Barnabé, suivi par Sofiane et Enzo, des zombies ou des fantômes, des chalands venus effectuer leurs courses et jamais ressortis car perdus dans cet ensemble souterrain. Ils ont faim et aimeraient déguster cette chair fraîche qui se présente à eux.

Sofiane et Enzo parviennent à leur échapper mais leur pérégrination n'est pas terminée car à la sortie, alors qu'ils sont sur le toit du centre commercial, ils s'aperçoivent qu'une partie du centre commercial s'est écroulée. Est-ce pour fêter cet événement annoncé par un champignon de poussière qu'un cirque défile précédé par des notes de musique discordantes, des animaux mal en point, des clowns, des nains, et un fier personnage fier comme un général de parade d'une armée sud-américaine, et trottinant près de lui, Jasmine le chien qui devait rester avec Bilal, le petit frère de Sofiane.

Et ce n'est que le début de cette aventure qui confine à la parabole, avec ce cirque dont les membres dévorent les spectateurs. Et nous ne sommes pas à la moitié de cette Aventure urbaine, qui décrit un monde citadin en déliquescence.

Une histoire qui pourrait être un cauchemar évolutif dont l'épilogue clôt un épisode appelant une ou des suites et qui nous change des habituels récits d'aventure mais fait froid dans le dos.

 

Romuald HERBRETEAU : Perdus dans la zone commerciale. Collection Aventures N°4. Editions du Carnoplaste. Parution avril 2017. 28 pages. 3,00€.

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12 avril 2017 3 12 /04 /avril /2017 05:39

Un doudou, c'est sacré !

Couverture et illustrations intérieures de Godo.

Couverture et illustrations intérieures de Godo.

Muté auprès du Service Sécurisation et Bien-être du Président, notre ami Gustave Flicman, déjà héros malgré lui de trois précédentes aventures, est le témoin d'un incident auquel apparemment lui seul assiste, ses collègues chaussés de lunettes noires regardant ailleurs.

Gustave a bénéficié d'une promotion après avoir sauvé la Grosse Cité d'un péril décrit précédemment, et en ce moment, costume noir et lunettes idem, il doit assurer la sécurité d'un visiteur : le PDG du Pépettochistan accompagné de son gamin, turbulent comme il se doit. Affublé de vêtements hétéroclites, le gamin porte en bandoulière un serpent. Horreur, malheur... Vérification faite, il s'agit d'une peluche. Ouf, on a eu chaud, pense Gustave qui admire la voûte.

Une sorte de yéti, un animal à fourrure grise vêtu d'une culotte de peau et armé d'une masse (examinez la couverture) s'introduit dans la salle par une fenêtre du plafond. Une véritable tornade qui déboule, s'empare de la peluche sacrée du pacha-héritier, et pfouittt (ou bruit similaire) l'espèce d'animal se fait la malle.

Gustave Flicman est tout autant embêté que gêné, car lorsqu'il raconte la scène à laquelle il a assisté, il dit tout ou presque. Le commissaire Velu, son ancien supérieur, l'encourage fortement à continuer d'assurer sa mission au Service Sécurité et Bien-être, l'avenir du pays en dépend. En effet le Pépettochistan, et son PDG, Pacha Directeur Général anciennement Pacha Dictateur Général, est le principal fournisseur en énergie, et si le fiston ne récupère pas sa peluche, les conséquences seront terribles.

Alors Gustave poussé par sa conscience, un peu, et le Supérieur Inconnu qui dirige la BRO, Brigade de Répression de l'Onirisme, beaucoup, se met à la recherche du Yéti et de la peluche qu'il a glissée sous une bretelle de sa culotte de peau, à bord d'un tracteur urbain, 4X4 équipé d'un système de conduite assistée parlante.

C'est à ce moment, mais cela aurait pu être à un autre mais c'est maintenant, que se manifestent le Professeur B. et son assistante la jeune Loligoth en s'installant dans son véhicule de fonction. Et voilà Gustave entraîné à son esprit défendant, et à son corps aussi, à la lisière du Pays d'Onirie et de la normalité, à la recherche du Yéti, qui se présente spontanément à lui accompagné du Lutin aux pieds de fromages (humez cette odeur !) appelé aussi le Troll.

Les péripéties vont s'enchaîner en cascades, Gustave Flicman n'a pas le temps de souffler, le lecteur non plus, et les rencontres imprévues vont se succéder, se catapulter, se métamorphoser, comme dans un rêve, sauf que pour Gustave il s'agit bien d'une réalité, attraper la queue du Mickey dans ce cirque effréné. Quand je dis la queue du Mickey, il s'agit bien entendu du serpent à poil, le doudou du Pacha-junior.

La route est belle, sur le papier, car les impondérables que vont rencontrer Gustave Flicman et le duo, le Yéti et le Troll, qui s'entendent comme larrons en foire, les entraînent dans un voyage périlleux semé d'embûches, qui ne sont pas de Noël.

 

Le péril Groumf est la quatrième aventure de Gustave Flicman, le jeune policier qui parfois philosophe sans s'en rendre compte, ou alors si, mais il ne l'avoue pas de peur d'être pris pour celui qu'il n'est pas.

Evidemment, quand on voit ce à quoi la croyance des adultes a donné vie, on devine ce qui nous attend avec celle des enfants...

Un univers dédié aux enfants, dans lequel l'adulte a du mal à trouver sa place, sauf s'il a gardé, préservé, l'innocence qu'il n'aurait jamais dû perdre. Et ce n'est pas en se rendant aux objets trouvés qu'on peut la récupérer cette innocence, cette candeur, cette ingénuité qui manque tant aux adultes, mais en cultivant tout jeune et même avant cette forme d'esprit qui permet d'accepter tout et son contraire sans pour autant se montrer naïf.

L'on ne peut s'empêcher de songer à Lewis Carroll et à son Alice au Pays des Merveilles, une dégringolade horizontale dans un univers décalé, déjanté, désaxé, abracadabrantesque, féérique, merveilleusement incorrect (j'ai emprunté la citation car je l'aime bien, quoiqu'elle ne soit pas de moi) et onirique.

Si ce roman est destiné à des enfants, d'après l'éditeur de 6 à 9 ans, les adolescents de 10 à 110 ans pourront se délecter à cette lecture, et je doute personnellement que l'auteur, à vérifier auprès de ses papiers d'identité, soit encore un enfant et pourtant il s'amuse comme un petit gamin à décrire, à écrire, à rédiger, à délivrer ces récits farfelus, loufoques, mais qui font du bien en nous changeant d'une réalité morose.

 

Renaud MARHIC : Le péril Groumf. Les Lutins urbains N°4. Roman Jeunesse. Editions P'tit Louis. Parution le 22 mars 2017. 200 pages. 9,00€.

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4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 09:33

Les lacunes de Venise ou Les lagunes de l'Histoire ?

François DARNAUDET : Le papyrus de Venise.

Il existe certaines professions qu'il vaut mieux éviter de se flatter d'exercer. Ainsi Despons est le médiateur entre les propriétaires d'œuvres d'art et ceux qui veulent les acquérir. Mais justement ces détenteurs ne sont pas forcément prêts à se débarrasser de tableaux, de sculptures ou autres objets qui font leur fierté mais sont parfois relégués aux greniers.

Despons sert donc d'intermédiaire, s'emparant de façon illicite des bricoles convoitées par des amateurs n'hésitant pas à le défrayer grassement, et en les remplaçant par des faux exécutés de main de maître par des artistes qui eux aussi n'ont pas obligatoirement pignon sur rue.

En ce mois de novembre 2025, Despons réside à Venise et il se définit comme antiquaire-libraire. Mais il possède beaucoup de temps libre et se rend régulièrement dans un bar où officie la belle et jeune Sofia et où il déguste indifféremment café ou fragolino blanc. Ce jour du 23 novembre 2025, un homme entouré de deux gardes du corps gigantesques s'installe face à lui. Il se présente, Karl Minkmar, galeriste à Hambourg.

Despons ne le connait pas personnellement mais il a déjà travaillé pour son interlocuteur. L'homme a un petit travail à lui confier, l'objet qu'il recherche se trouve précisément à Venise. La proposition financière de dédommagement n'étant pas à négliger Despons accepte alors de rencontrer Minkmar chez lui, à l'abri des oreilles indiscrètes.

Minkmar possède des objets uniques qui vont d'une tablette rongo-rongo, une pièce qu'avait dérobé, ou emprunté, c'est selon l'appréciation du lecteur, Despons à la collection du Vatican et remplacée par une œuvre similaire mais factice, à un vélociraptor. Le clou de la collection réside en une pièce inconnue des exégètes d'Isidore Ducasse, un inédit signé Lautréamont rédigé quelques jours avant le décès du poète maudit, une traduction, maladroite selon Minkmar, du grec de La Minoade de Solon.

Cet ouvrage et Solon sont répertoriés par Platon dans Le Timée mais il s'agit de savoir s'il s'agit d'une affabulation ou la traduction d'une copie imprimée en grec ancien réalisée par un érudit, Marco Mussuros, quelques siècles auparavant. Un expert de la mythologie grecque s'appuie sur la traduction qu'il aurait effectuée du deuxième dialogue de Platon consacré à l'Atlantide dans le Critias, et particulièrement un passage concernant la dernière guerre entre les Atlantes et les Athéniens. Despons doit donc retrouver ce manuscrit ancien, sachant qu'un éventuel danger peut le guetter, l'expert ayant disparu depuis une quinzaine de jours. S'agit-il d'un meurtre, d'un enlèvement ou d'un simple voyage ?

 

Débute alors une enquête non dénuée de dangers comme le supposait avec raison son commanditaire, dans Venise, et ses îles, Murano, Burano et Torcello, mettant aux prises descendants d'Atlantes et des membres d'une secte constituée d'hommes en noir, ou rencontrant un vieil érudit nommé Odilon Vergé.

Cette narration est entrecoupée d'emprunts à l'Histoire, la découverte d'un Dinosaure dans le Wyoming en 1878, la bataille de Little Big Horn le 25 juin 1876 entre Sitting Bull et Custer, et surtout les quelques semaines précédant la disparition d'Isidore Ducasse dans des conditions ici dévoilées, et du fameux manuscrit de la Minoade. Ducasse qui résidait dans un hôtel rue du faubourg Montmartre, dont l'un des locataire, Antoine Milleret, a rédigé dans ses confessions les événements qui se sont déroulés.

 

François Darnaudet nous plonge dans une histoire entre mythe et réalité, entre personnages réels et fictifs, une étape de transition entre quelques romans, parus précédemment ou qui suivirent cette édition, dont principalement Les Dieux de Cluny et Le Fantôme d'Orsay, d'une part, et de l'autre Trois guerres pour Emma.

Ces extensions dans le passé s'intègrent parfaitement dans cette narration qui emprunte au feuilleton littéraire publié sous forme de fascicules mensuels. Et l'on retrouve des thèmes chers à François Darnaudet, l'art en général et la peinture en particulier, la bataille de Little Big Horn mettant aux prises Custer et d'amers indiens, mais aussi la répression sanglante de la Commune de 1870 par les Versaillais, thèmes qu'il développe dans les romans précités.

Le lecteur qui aborde ce roman, sans connaître François Darnaudet et l'univers fantastique dont il aime s'entourer dans son œuvre, pourrait penser que l'auteur nage en plein délire. Mais il s'agit d'un délire organisé, méthodique, dans lequel le virtuel emprunte à des faits établis. Ou ne transposant dans l'avenir que ce qui pourrait advenir. Ce roman date pour sa première édition de 2006, pourtant on peut lire, concernant Odilon Vergé :

A la retraite depuis une dizaine d'années, conformément aux lois européennes sur les 62 années de cotisation, il continuait, malgré ses 95 ans déclarés, à donner tous les 16 juin, une unique conférence aux étudiants vénitiens.

Ainsi les références aux Atlantes et à l'Atlantide ne sont pas pures suppositions, et François Darnaudet s'appuie sur des écrits et des textes anciens, ce qui ne prouve pas l'existence de ce qui était une île mais ne la dément pas non plus.

L'œuvre de François Darnaudet mériterait d'être plus connue, plus présente sur les étals des libraires, afin d'échapper au sort de quelques romanciers ou poètes qui ne connurent la gloire qu'après leur décès.

Quant à Isidore Ducasse, dit comte de Lautréamont, il pourrait avoir emprunté son pseudonyme, c'est moi qui l'avance, au titre d'un ouvrage d'Eugène Sue, datant de 1837, Latréaumont.

 

Cet ouvrage est complété par une autobiographie évolutive ainsi que de trois nouvelles dont l'inspiration est puisée par l'auteur dans le décès de sa mère alors qu'il n'avait dix ans. Trois nouvelles regroupées sous le titre de Nouvelles amères mais qui pourraient également s'intituler Nouvelles à mère.

Réédition version numérique 23 novembre 2012. Couverture d'Elric Dufau. 2,99€.

Réédition version numérique 23 novembre 2012. Couverture d'Elric Dufau. 2,99€.

François DARNAUDET : Le papyrus de Venise. Editions Nestiveqnen. Parution le 16 novembre 2006. 224 pages. 17,30€.

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27 mars 2017 1 27 /03 /mars /2017 08:49

Pérégrinations et caraudes en Obscurie en

compérage de Clincorgne, le bigle, et de Jodok,

le blondin...

Illustration de couverture : Johann Bodin

Illustration de couverture : Johann Bodin

Les deux échalas, Clincorgne le louchon et Jodok le charmant, dont nous avons fait la connaissance et suivis les aventures mouvementées et humides dans L'Or et la Toise, sont arrivés en frontière de Fagne et d'Obscurie, plus grands et dégingandés que jamais.

Clincorgne ne pense qu'à l'or qu'ils ont récupérés, mais qui recouvre actuellement Renelle la sorcière, la transformant en statue encombrante. Jodok lui est moins chargé, sa gourde contenant toutefois la belle Candorine qui pour avoir trop voulu se baigner dans les eaux pesteuses s'est tout d'abord prise pour un poisson puis s'est transformée en flaque d'eau. Jodok a récupéré la flache tout en se demandant s'il n'a pas oublié quelques gouttes, une omission qui serait dommageable pour la reconstitution éventuelle de Candorine.

Ne pouvant emmener avec eux la statue dorée de Renelle, ils la jettent dans le marécage et partent à la découverte du pays d'Obscurie, moins mouillé que Fagne, mais qui recèle quelques dangers qu'il leur faudra surmonter. Leur but final étant de retrouver où se terre Vorpil, l'emplumeur, le sorcier à l'origine des déboires de Fagne, afin de lui mander quelque sortilège. Ils sont à la recherche d'un charriot mais se dresse devant euxune gamine, Quiquine, une rouquine dont le visage est parsemé d'éphélides comme si elle avait regardé le soleil à travers un tamis et dont les tétins n'ont pas encore germé mais qui raisonne telle une adulte.

Elle accompagne les deux flandrins à la recherche d'une charrette en les mettant en garde contre les calamités humaines qui peuvent se dresser sur leur chemin. Les Vampires, des morts-vivants qui ne pensent qu'à sucer le sang des habitants d'Obscurie, et les sans-yeux, qui se cachent dans des pertuis, quand ils le peuvent, tel Fargouille dont ils font la connaissance dans une cabane où Quiquine la rovelaine les a entraîné. Les sans-yeux sont agressifs sauf lorsqu'ils ont à portée de pognes des serinettes ou des clavecins.

Pendant ce temps, Renelle recouvre une partie de ses moyens et parvient à se débarrasser de sa gangue dorée. Sa crasse et sa surcharge pondérale sont toujours omniprésentes, mais elle y est tellement habituée que cela ne gêne que ses compérages. Les autres, s'ils y voient un inconvénient, n'ont pas le temps de le dire car elle est au cœur d'une échauffourée mettant aux prises Vampires et Epouilleurs. Et elle va suivre un membre des assaillants, n'ayant pas d'autre solution.

Dame Elvège, habite une prétentieuse demeure, un château où elle pourrait vivre des jours tranquille parmi sa mesnie, mais les Vampires ne la laissent pas en repos. Et alors qu'elle s'est réfugiée dans une pièce, un refouloir, la protégeant momentanément des attaques des suceurs de sang, son castel est la proie des flammes. Jodok et Clindorgne arrivent au bon moment, pour la sauver et récupérer un charreton. Ils arrivent en vue d'un moutier dédié à Vivux, le fils d'un Dieu qui mourût écartelé en plein vol par des aigles tenant ses abattis. Ils sont accueillis par une nonette puis la supérieure acariâtre. Les hommes ne sont pas acceptés en général, mais Jodok et Clincorgne seront nourris et logés dans la vacherie s'ils se montrent utiles, en coupant du bois par exemple.

Renelle continue son petit bonhomme de chemin, suivie par un exsanguineur, un suce-sang, et ils s'arrêtent pour aider un marquis dont le coche vient de perdre une roue. Renelle ne perd pas la tête et grâce à ses pouvoirs, répare le carrosse et en route, voilà la sorcière qui se présente comme une marquise, elle ne doute de rien, et est invitée en le manoir de Sylbin. Même si elle n'a pas recouvré toutes ses potentialités et n'a guère l'habitude de s'exprimer en langue châtiée, elle se débrouille pour être sustentée et décrassée. Mieux elle va accepter d'offrir son divertissoire au marquis dont le suspensoir, ou la quenouille si ce vocable vous est plus familier, n'a pas eu l'occasion depuis moult lustres de participer au jeu de l'engendrement, ou plus trivialement au simulacre de la procréation. Mais bientôt ils vont partir vers le septentrion, le marquis étant, entre autres occupations qui lui passent le temps, comme cartographe pour le roi d'Obscurie.

Au nord, y avait, non pas les corons, mais une entité indéfinissable nommée la Mâchoire, dont les mandibules de fer attaquent la montagne, grignotant par-ci, désagrégeant par-là, provoquant des secousses telluriques de mauvais aloi. Et le chemin sera long, traversé d'embûches, pour rallier ce maufaiteur de Vorpil. Si tout ce petit monde éparpillé y arrive.

 

Laissons nos amis, depuis le temps qu'on les fréquente on peut considérer ces compères comme tels même si dans la vie courante on rechignerai peut-être à les côtoyer, vaquer à leurs petites affaires et déambulations qui ne manquent ni de piquant, ni de chaleur ou de froidure car il neige, ni de flaireur.

Entre la Fagne, profondément ancrée dans une atmosphère médiévale et l'Obscurie qui se tourne vers un modernisme proche du XVIIe et XVIIIe siècle, les différences sont profondes, tant géographiques que technologiques. Ainsi Clincorgne et compagnie, habitués aux marécages, évoluent dans un pays montagneux, et eux qui sont munis de glaives découvrent l'existence des rapières et des mousquets. Mais ce ne sont pas les seules dissemblances qui existent, et je vous laisse le soin de les découvrir.

Comme j'ai eu déjà le plaisir de l'écrire, mais le répéter est un autre petit bonheur, Brice Tarvel tout en restant chez lui, est le dernier troubadour d'une époque médiévale littéraire prolongée, et l'on pourrait le placer, de son vivant je précise, près des ouvrages de Marie-Catherine Le Jumel de Barneville, connue sous l'appellation Baronne D'Aulnoy (1650-1705) et dont la vie aventureuse et mouvementée vaut bien tous les contes qu'elle a écrit, de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont (1711-1780) dont le conte le plus célèbre reste La belle et la bête, ainsi que Georges Sand et Claude Seignolle, grand recenseur et dépoussiéreur de contes populaires et auteur lui-même, puisque la Fagne pourrait être assimilée au Berry et à la Sologne, plus précisément dans le pays de Brenne. Et l'Obscurie pourrait être la Franche-Comté, mais ce n'est qu'une hypothèse.

Brice Tarvel ne sacrifie pas à une mode scripturale qui se veut résolument moderne en piochant dans des anglicismes malvenus mais en remettant à l'honneur des termes qui fleurent bon le terroir, désuets, obsolètes, surannés, mais au combien expressifs et imagés.

Brice Tarvel exhume des trésors de la langue française et bon nombre de romanciers actuels, à succès ou non, devraient se sentir maupiteux devant un tel florilège lexical.

Brice TARVEL : Au Large des Vivants. Ceux des eaux mortes. Tome 2. Collection Dédales. Editions Mnémos. Parution le 17 juin 2011. 272 pages. 19,30€. Version numérique : 7,99€.

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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 10:11

Histoires noires pour nuits blanches...

Jean RAY : Le Grand Nocturne suivi de Les Cercles de l'épouvante.

Avec des Si, on mettrait Paris en bouteille, affirme le proverbe. Et l'on peut toujours imaginer que le succès de Jean Ray est dû par l'occupation des Nazis en Belgique et surtout de la fermeture de la frontière avec la France.

Dans sa postface, Arnaud Huftier, grand connaisseur de Jean Ray et de son œuvre précise :

Le 20 août 1940, une ordonnance instaure la censure préalable. L'une de ses missions est de briser l'influence culturelle française prépondérante en Belgique. Il s'agit donc de redonner une visibilité nouvelle à la production littéraire belge au nom des "valeurs nationales".

Ce qui provoque par voie de conséquence une émergence d'auteurs belges, et comme l'a remarqué alors Germaine Sneyers, la production belge gravitait autour de deux pôles : le régionalisme et l'onirisme. Le fantastique est également favorisé de même que l'insolite.

Le Poe belge, comme l'a surnommé Gaston Derycke dans Cassandre le 10 janvier 1943, se voit hissé au sommet de la littérature belge tout simplement parce que son œuvre propose, d'une certaine manière, la synthèse de l'enracinement belge et du fantastique - tout en faisant l'ellipse sur les questions politiques.

Cette période signe la résurrection de Jean Ray, et le natif de Gand se voit porté au pinacle des lettres, tout autant belges que françaises. Il deviendra la Référence du Fantastique, à la hauteur de ses confrères belges Simenon et Steeman qui, eux, œuvraient dans le policier et le roman noir. Si Simenon vivait à l'époque en France, Steeman était en Belgique, fondant avec Jules Stéphane, Thomas Owen, Evelyne Pollet et Max Servais, la coopération d'édition les Auteurs Associés, coopérative que rejoindra Jean Ray.

De 1942 à 1944, des années d'intense activité pour Jean Ray qui se concrétisent par la parution du Grand Nocturne et des Cercles de l'épouvante, avec des textes inédits ou repris dans des publications précédentes dans des magazines belges, mais aussi des Derniers contes de Canterbury et deux romans Malpertuis et L a cité de l'indicible peur, tous devenus des classiques de la littérature fantastique.

 

Certaines thématiques reviennent quasi systématiquement, chères à l'auteur. Le port, l'eau, l'alcool, la nuit, la brume... et des conversations entre adolescents, marins, camarades de comptoir.

Les conversations pour installer l'ambiance, avec souvent un interlocuteur naïf, le port et l'eau pour amplifier l'atmosphère sombre qui s'englue dans nuit et la brume, et l'alcool pour permettre les divagations des personnages, jouant entre réalité et virtualité, entre le tangible et l'irrationnel. Les événements vécus, imposés aux personnages, découlent-ils d'un fantastique quotidien ou proviennent-ils d'une absorption trop fréquente et effrénée d'alcool ?

Le soin de trancher est laissé au lecteur qui se délecte rétrospectivement de la peur et de l'effroi ressentis par des protagonistes se mouvant dans la banalité quotidienne des troquets ou d'endroits tout aussi dangereux et maléfiques, comme les cales d'un navire.

Et pour ceux qui ne connaitraient pas encore Jean Ray et son œuvre, une excellente entrée en matière et un régal de lecture, une écriture dépouillée de tout ce sadisme, cette violence, ces hyperboles dans la brutalité contenus dans la plupart des romans d'horreur qui foisonnent actuellement, le suggestif prenant la place au descriptif.

 

Sommaire :

Le Grand Nocturne

Le Grand nocturne

Les sept châteaux du roi de la mer

Le fantôme dans la cale

Quand le Christ marcha sur la mer

La scolopendre

 

Les Cercles de l'épouvante :

Liminaire. Les cercles.

La main de Goetz von Berlichingen.

L'assiette de Moustiers.

Le cimetière de Marlyweck

L'homme qui osa.

L'auberge des spectres.

L'histoire du Wûlkh.

Le miroir noir.

Fin. Hors des cercles.

 

Autres textes :

Monsieur Briscombe et le feu.

Last chance

En ville inconnue.

 

Postface de Arnaud Huftier.

Bibliographie.

Jean RAY : Le Grand Nocturne suivi de Les Cercles de l'épouvante. Alma Editeur. Parution le 2 mars 2017. 310 pages. 18,00€.

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18 mars 2017 6 18 /03 /mars /2017 06:23

Entrez dans le monde merveilleux

de la fantasy féérique...

Brice TARVEL : L'Or et la Toise.

Depuis que le mage Vorpil a failli à sa mission, celle de protéger le roi Storan II, le puissant monarque du pays de Fagne, ce pays a été scindé en deux par deux barons aux dents longues. Storan II est mort sans successeur mâle ou femelle, pour des causes qu'il n'est point besoin d'approfondir ici mais seulement en relever les conséquences.

Vorpil mûrit sa vengeance, chagriné par cette défection et lance un sort contraire sur les deux baronnies. La Fagne du Nord, dirigée par Varcellon, connaîtra les effets du gigantisme tandis que la Fagne du Sud, le baron Tillot à sa gouvernance, éprouvera les effets opposés, ceux du nanisme.

Fagne est atteint d'un autre fléau, héritage d'alchimistes apprentis sorciers. Fagne est un pays de marais et la pluie qui tombe continuellement ou presque entretient cette humidité sans parcimonie. Et ces brennes aux eaux devenues pesteuses recèlent de nombreux méhaignies, d'animaux infréquentables et de dangers de toute sorte.

Au moment où le lecteur entre sans passeport dans cette histoire, il fait la connaissance de deux flandrins nommés Jodok et Clincorgne.

Ces deux traîne-savates, ou plutôt traîne-vase, vivotent dans les marais, mais ils ont une idée en tête, surtout Jodok. Une légende, mais est-ce vraiment une fable, affirme que les caves du château du baron de Tillot en Fagne du Sud renferment des caisses d'or. Et que si ce trésor pouvait tomber entre leurs mains, ils sauraient quoi en faire. Mais auparavant, il leur faut se munir de toiseur, cet élixir qui permet de ne pas être atteint de gigantisme, au nord, et inversement proportionnel au sud. Clincorgne se plaint notamment que son bras s'allonge, ce qui lui crée une difformité dont il se passerait bien.

Pour se procurer cette panacée, les deux compères se rendent chez Renelle, la sorcière, une matrone ivrognesse aux chairs débordantes, mais qui, jeune fille, était d'un abord aimable et abordable. Clincorgne s'en souvient, mais c'était avant. Donc, ils demandent du pousse-pouce à la mégère, laquelle accepte de leur en fournir, mais sous condition.

Ils doivent raccourcir la chaumine de Renelle, qui tout comme les humains possède cette faculté de grandir seule. Les premiers embarras que les deux camarades vont affronter se dressent devant eux sous la forme de moines dirigés par Ermunoc. Les Moines Pourpres se déplacent à l'aide de radeaux, accompagnés d'aquachiens, répandant la bonne parole, celle du Tout-Haut, et surtout la leur. Et les contrarier n'est pas la solution pour s'en libérer.

Jodok et Clincorgne se débarrassent, non sans mal des intrus, récupérant au passage le radeau qui leur permettra de joindre la Fagne du Sud. Munis de toiseur, les voilà sur la route aquatique, et Renelle qui a compris leur projet, va elle-même tenter de rejoindre la Fagne du Sud, par ses propres moyens, et essayer d'arriver avant eux pour s'emparer du trésor.

 

Et en Fagne du Sud, me demanderez-vous, curieux et impatients que vous êtes ?

Le baron Tillot est aussi gros qu'une souris, refusant d'ingurgiter du toiseur, pour des raisons personnelles et lubriques. Or sa propension à vouloir rester minuscule faillit lui être fatale. Candorine, sa fille issue d'une des nombreuses relations que Tillot entretient avec toutes les gerces du château et d'ailleurs, Candorine a manqué, par inadvertance, l'écraser sous son pied mignon.

Depuis Candorine est encagée en compagnie d'Alda, son accorte meschine, dans les souterrains du castel et elles subissent les effets négatifs du rétrécissement de leur espèce de clapier suspendu au dessus d'une eau fangeuse. Leur geôlier, Gober, assure le ravitaillement et le vidage du jules contenant déjections et pissats. Quand il a le temps.

La situation commence à devenir intenable et Candorine ne désirant pas voir sa jeunesse flétrir dans cette immonde fillette, cet objet qui fut cher en un autre lieu et une autre époque à un certain roi Louis, décide de s'évader. Or pour parvenir à ses fins, il lui faut ruser et obtenir l'aide d'Alda, que la jeune femme ne lui refuse pas, car elle aussi n'en peut plus de stagner dans l'eau marronnasse et limoneuse de toutes sortes de détritus.

Parvenues à leur fin, non sans mal, je raccourci leurs mésaventures afin de vous laisser les découvrir avec cet appétit vorace qui anime tout lecteur, elles vont à l'air libre tenter de rejoindre la Fagne du Nord. Car Candorine est amoureuse d'un paladin qu'elle a aperçu un jour de l'imposte de sa chambre, lequel fort galamment lui a envoyé du bout des doigts un baiser. Les deux femmes ne savent pas qu'elles vont être confrontés à des dangers pouvant attenter à leur santé, voire à leur vie, mais l'attrait de la liberté est plus fort que tout, humains, animaux, maladies, périls en tous genres.

 

En empruntant le vocable issu de la belle langue française, et en digne héritier de Villon, Ronsard et Rabelais, Brice Tarvel nous offre un roman rafraîchissant et non seulement parce que l'eau y présente en permanence. Il ressort de ses tiroirs des termes, certes désuets, mais au combien expressifs.

Et le lecteur les goûte, les roule sous sa langue, tente de les emprisonner dans sa mémoire en essayant de s'en souvenir afin de pouvoir les utiliser plus tard pour la plus grande édification de ses proches. Foin de ces anglicismes qui polluent les textes journalistes, nous replongeons dans le vieux parler françois médiéval.

Brice Tarvel nous entraîne dans un monde imaginaire qui pourrait être le nôtre dans quelques siècles si les soi-disant progrès scientifiques altèrent la faune et la flore avec les pesticides, les désherbants, les produits phytosanitaires dont veulent absolument nous souiller des entreprises attirées par l'appât du gain au détriment de la nature.

Un double voyage et une rencontre inévitable entre les différents protagonistes de ce roman haut en couleurs, passionnant de bout en bout, et on ne se lasse pas de s'ébaubir devant l'imagination sans faille de Brice Tarvel.

Et pour le plus grand plaisir du lecteur, une suite va bientôt compléter cet ouvrage, mais ce sera pour plus tard. Quand j'aurai lu Au large des vivants, ce qui ne saurait tarder.

 

Brice TARVEL : L'Or et la Toise. Ceux des Eaux-mortes Tome 1. Collection Dédales. Editions Mnémos. Parution le 20 janvier 2011. 250 pages. 18,30€.

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 13:46

Hommage à Maurice Renard né le 28 février 1875.

Maurice RENARD : Romans et contes fantastiques.

Qui se souvient aujourd'hui de ce grand fantastiqueur français qui œuvra dans la foulée de Jules Verne, de Herbert-Georges Wells, voire d'Edgar Poe, et fut reconnu par ses pairs, tout aussi bien Rosny Aîné que Jean Ray.

Rosny Aîné écrivait à son propos : Imaginons un Poe non plus mangeur d'opium, mais grand lecteur de Descartes : nous aurons un surnaturel à la française, un insolite qui n'exclut pas l'explication rationnelle, un merveilleux qui fait référence aux découvertes scientifiques, voila qui donne au fantastique de Maurice Renard son originalité.

Et en 1923, Jean Ray écrivait : Toute l'œuvre de Maurice Renard égrène ses pages comme un chapelet de pierres de luxe, de pierres de l'angoisse, de gemmes aux reflets opalins d'une cervelle humaine palpitante de la vie. Et les cailloux précieux se tiennent, s'agrippent, ne se séparent plus car, malgré sa beauté polychrome, sa diversité d'essence et d'action, cette œuvre semble tendre vers un tout, vers un point unique situé au-delà des connaissances humaines.

 

Lorsque j'ai découvert cet auteur, sur le tard, je n'ai pas été déçu comme on peut l'être parfois par un auteur trop encensé. Des œuvres élégantes, claires, dénuées de toutes ces horreurs, de toutes ces atrocités dans lesquelles se complaisent certains auteurs actuels qui recherchent plus l'accumulation de l'effroyable, de la cruauté, du sensationnel, que la nouveauté. Certains, pas tous heureusement.

Maurice Renard fut en quelque sorte le précurseur dans ce domaine littéraire d'un genre bien particulier, et à la lecture de quelques uns de ses contes, j'ai ressenti comme une impression de déjà lu. impression inévitable puisque les textes de Maurice Renard sont antérieurs à bon nombre de récits que j'ai pu lire depuis des décennies, depuis mon adolescence.

Des similitudes, je ne parle pas de plagiats ni de parodies, des similitudes existent avec des textes dus à des auteurs américains par exemple. Ce qui n'est pas forcément répréhensible ou gênant pour le lecteur. Partant d'une même idée de base, chacun peut la développer à sa façon, dans son style propre.

Maurice Renard est un auteur à découvrir, à lire ou à relire, car il écrit d'une manière alerte, claire, élégante (je sais je l'ai déjà écrit), dénuée de toute vulgarité ou de ce style ampoulé qui paraît bien désuet aujourd'hui.

Un merveilleux conteur et prosateur, également poète, qui sait faire passer dans le dos ce délicieux frisson de l'aventure fantastique.

 

Ainsi dans Les mains d'Orlac (1920) il explore le thème de la main greffée qui acquiert une existence autonome aux dépens de son propriétaire. Auparavant, dans Le Péril bleu (1912) il met en scène, thème récurrent, des extra-terrestres inattendus. Mais il manipule également l'impossible, avec virtuosité, dans Le Maître de la lumière, Le professeur Krantz ou L'homme truqué à moins qu'il préfère l'indicible des Mille et un matins, ou encore Fantômes et fantoches.

Le lecteur de ces pages ne ressort pas avec un goût amer dans la bouche et des visions d'horreur plein la tête, mais émerveillé et quelque peu rêveur.

En nous sommeille notre âme d'enfant, et elle ne demande qu'à se réveiller comme lorsqu'au temps de nos tendres années nous nous délections avec des histoires issues des Contes des Mille et une nuits, des aventures de Peter Pan ou de Gulliver.

 

Sommaire :

Préface de Jean Tulard.

Fantômes et fantoches

Le docteur Lerne , sous-dieu

Le péril bleu

M. D'Outremort

Les mains d'Orlac

L'homme truqué

Château hanté

La rumeur dans la montagne

Un homme chez les microbes

Le professeur Krantz

Le maître de la lumière

Contes des mille et un matins

Documents (recueillis par Francis Lacassin)

Maurice RENARD : Romans et contes fantastiques. Recueil établi par Jean Tulard et Francis Lacassin. Collection Bouquins. Editions Robert Laffont. Parution mars 1990. 1282 pages.

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25 février 2017 6 25 /02 /février /2017 06:14

Plus fort que Vivaldi et ses 4 saisons...

Jean-Christophe CHAUMETTE : Les 7 saisons du Malin.

Les 7 saisons du Malin est un recueil de nouvelles déclinant les âges de la vie en prenant comme thème les 7 péchés capitaux.

Ainsi, la Naissance associée à l’Envie met en scène une jeune femme qui aurait tout pour être heureuse mais ne se contente pas de ce qu'elle possède. C’est une jalouse, une envieuse, et évidemment cela va lui jouer un sale tour.

L’Enfance et la Gourmandise vont souvent de pair, mais le boulimique Francis va apprendre à ses dépends qu’il faut parfois se raisonner.

Suivent l’Adolescence et la Luxure, la Jeunesse et l'Avarice, l’Âge adulte et la Paresse, l’Âge mûr et la Colère, enfin la Vieillesse et l’Orgueil.

Le tout avec toujours comme personnage récurrent Théophanis Theosphelpemis.

 

Un recueil à lire le sourire aux lèvres, afin de conjurer le sort et ne pas laisser le Malin s’arroger le droit de régler le destin à sa façon.

Jean-Christophe Chaumette narre ces différents épisodes avec une verve satanique et l’on en redemande.

Jean-Christophe Chaumette a débuté au Fleuve Noir, mais la récession enregistrée tant en nombre de titres qu’en auteurs Français publiés par cette maison d’édition quinquagénaire (lors de la parution de la première édition de ce recueil) fait que quasiment tous les romanciers qui signaient au Fleuve ont été laissés sur la touche. Rares sont ceux qui ont pu tirer leur épingle du jeu et s'attirer les faveurs d'autres éditeurs.

 

Première parution : Collection 2000.com. Editions Naturellement. Parution mars 2000.

Première parution : Collection 2000.com. Editions Naturellement. Parution mars 2000.

Jean-Christophe CHAUMETTE : Les 7 saisons du Malin. Editions L'ivre-Book. Parution 25 février 2017. 166 pages. Version numérique 3,99€.

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  • : Les Lectures de l'Oncle Paul
  • Les Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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