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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 14:23

La routine avec une femme commence lorsqu'on se brosse les dents avant de faire l'amour.

 

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Arrivé à un certain âge, les réveils matutinaux sont difficiles. Les articulations rouillées refusent de répondre aux mouvements que leur suggère le cerveau, la peau du dos est tendue comme sur un tambourin. C'est ce que ressent le professeur Rodolphe Moreau, archéologue, ce matin là dans sa chambre d'hôtel à Wadi Musa mais cette douleur qui lui emprisonne le crâne est nouvelle. De plus il ne souvient pas comment la soirée s'est terminée. Le livre dont il a l'habitude de lire quelques passages avant de s'endormir traîne à terre. C'est alors que des policiers fracassent sa porte et l'arrête. Un jeune garçon, couché près de lui dans son lit le regarde avec des yeux farceurs. Aussitôt le professeur Moreau, quatre-vingt deux ans est inculpé de pédophilie. Un acte qui ne pardonne pas, surtout en Jordanie où l'homosexualité est un crime grave.

petra.JPGAncien grand reporter de guerre, Lionel Terras s'est reconverti comme journaliste dans des reportages alimentaires et fournit quelques prestations dans des télévisions régionales. Tout juste de quoi se sustenter. Aussi lorsqu'une agence de communication lui demande d'effectuer un reportage pour une grosse boîte, il ne daigne pas refuser. L'estomac passe avant l'honneur. Il arrive donc à Pétra, haut lieu de fouilles archéologiques nabatéennes et le chantier qu'il découvre est doublement intéressant. D'abord il rencontre pour sa mission Mélanie Charles, l'assistante de Moreau, ainsi que Nacer, un archéologue jordanien qui diversifie son temps entre plusieurs lieux de recherches. L'arrestation de Moreau est un sujet auquel il ne peut échapper, et il enfreint la demande de Mélanie de ne pas l'ébruiter. Il vend donc son papier, non pas à un quotidien pour qui va sa préférence idéologique mais vers celui qui touche le plus de lecteurs et donc susceptible de mieux payer son reportage.

Par son correspondant parisien il apprend que le professeur Moreau, éminent chercheur auprès du CNRS, traîne derrière lui une casserole : au début des années soixante-dix Moreau avait eu pour amant un de ses élèves âgé de dix-huit ans alors qu'il en avait le double. On ne peut dire qu'il s'agissait de pédophilie mais plutôt d'homosexualité, ce qui à l'époque était répréhensible. Une loi de 1982 a mis fin à cet ostracisme mais n'a pas changé le caractère des individus pour autant.

Entre Mélanie et lui, les premiers contacts sont tendus. Leur caractèrepetra1.jpg irascible et soupe au lait les font se dresser leurs ergots comme deux coqs de combat, mais l'humour parvient à désenvenimer la situation. Moreau est emprisonné dans la capitale du gouvernorat alors que le chantier, fermé par un cadenas est visité. Un vol a été commis, un répertoire a disparu et il se pourrait qu'un objet aussi, lequel aurait été consigné sur le fameux carnet. Mélanie et Nacer n'étaient pas présents au moment de l'interpellation de Moreau et tout le monde est dubitatif. De plus les trois ouvriers pakistanais qui travaillaient sur le chantier ont déserté, sans laisser d'adresse. Lionel Terras pense qu'il s'agit d'un coup monté dont Moreau serait la victime seulement qui en voudrait à l'archéologue et pourquoi. Si le journaliste se méfie de Nacer, il ne ressent pas cette sensation envers Mélanie. Et la jeune femme apprécie que le reporter essaie de défendre son chef d'expédition. Un policier français émargeant à un service spécialisé est délégué sur place, ainsi qu'un attaché culturel, et il sent que des éléments lui échappent, que Lionel et Mélanie lui taisent des informations, et cela contrarie son enquête. Pour Terras, le chemin est long pour découvrir la vérité, il lui faudra fouiller, chercher, parcourir le désert et faire sienne cette devise d'Al-Mutanabbi : La patrie de l'homme est là où il se trouve bien.

 

petra2.JPGSi Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d'Arabie, pose son empreinte indélébile sur cet ouvrage, en filigrane on pourra également penser à Henry de Monfreid et à d'autres noms qui surgissent dans notre mémoire : André Armandy, romancier aujourd'hui oublié, qui écrivit durant l'entre-deux guerres de nombreux romans ayant le Proche-Orient pour décor, Pierre Benoît, auteur de La Châtelaine du Liban, qui vécu et voyagea en de nombres occasions en Afrique du Nord, sans oublier Joseph Kessel, grand reporter, entre autres, qui pourrait être le miroir de Lionel Terras, auteur de nombreux romans dont Fortune carrée et de récits autobiographiques réunis sous le titre de Témoin parmi les hommes.

Le lecteur pourra également penser à quelques aventures à la Indiana Jones ou encore à Allan Quatermain de Henry Rider Haggard qui lui servi de modèle. Et le personnage de Mélanie pourrait avoir les traits, non point d'une poupée Barbie écervelée, mais de Josiane Balesko plus jeune ou de Valérie Damidot. Et petit clin d'œil vers un confrère, l'un des personnages se nomme Jules-Octave Bernès, JOB pour les intimes.

Seulement ce roman d'aventures va plus loin dans l'analyse sociale. Par exemple sur le métier de journaliste : On ne peut pas être un bon journaliste si on est borgne, sous entendu qu'il ne faut pas se fier qu'à un avis. Un peu plus loin Mélanie enfonce le clou, lors d'un échange avec Terras : Ah les journalistes et leurs déductions trop hâtives. Mais entre Mélanie et Lionel, les relations s'apaisent et leurs conversations plus profondes, tout en ne se focalisant pas sur un même sujet. Et l'humour est leur soupape de sécurité afin de dénouer les tensions qui ne manquent pas de se créer à cause de leur caractère. Ils divergent sur la conception du romantisme et Terras, qui a bu un whisky de trop et est célibataire par amour de la liberté à moins qu'il n'ait pas su garder une femme, s'écrie : Si les amants de Vérone nous font toujours rêver, c'est parce que Juliette n'a jamais donné de coup de coude à Roméo la nuit pour l'empêcher de ronfler et ne lui a jamais reproché de laisser traîner partout ses chaussettes et ses slips sales.

Peut-être ceci n'est que futilité penserez-vous, mais bien d'autres sujets de société sont abordés dans ce roman, comme le regard porté sur les homosexuels chez nous mais aussi dans d'autres pays du monde. Et ce n'était pas interdit dans le temps, au contraire, car un homme ne pouvait coucher avec une femme avant le mariage mais avec quelqu'un du même sexe, si. Et je reviens une fois de plus sur le rôle des médias dans l'information, ou la désinformation : C'est toujours pareil avec les médias : une mise en examen fait la une des journaux mais une relaxe à peine une brève. Et après des millions de personnes gardent l'idée que le type accusé à tort est coupable.

Il me faudrait parler aussi des Bédouins, que Philippe Georget wadi-rum.jpegnous montre dans leur quotidien, se contentant de peu, aimables, serviables, qui gagnent leur vie grâce aux touristes, lesquels se comportent en terrain conquis. L'auteur ne parle pas, ou peu, des tensions qui secouent de façon quasi continuelle les pays du Proche et Moyen Orient. Il est vrai que l'histoire se déroule en Jordanie, pays qui coincé entre Israël, l'Arabie Saoudite, l'Irak et la Syrie, est relativement neutre et ne connait pas les effets pervers de l'intégrisme politique religieux. Mais ça c'est un autre débat, et il y aurait beaucoup à dire. Ce roman donc est plus en phase avec la réalité, que ceux dont j'ai cité les noms, Kessel, Pierre Benoît ou Armandy, car leurs ouvrages sont placés sous l'ère de la colonisation.

Les têtes de chapitres sont constituées de proverbes arabes et d'extraits de poèmes tels que : Dieu t'a donné deux yeux et une bouche, c'est plus pour écouter que pour parler.

 

A lire également les avis de Yv sur son blog ainsi que celui de Pierre sur Black Novel

 

Et si ce n'est pas encore fait lire aussi de Philippe Georget : L'été tous les chats s'ennuient; Le paradoxe du cerf-volant et Les violents de l'automne.


Philippe GEORGET : Tendre comme les pierres. Collection Jigal Polar, éditions Jigal. Parution février 2014. 344 pages. 19,00€.

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28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 07:03

Et il n'y a pas de partie gratuite !

 

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Franchement certaines personnes manquent véritablement de civisme ! Aller déposer un cadavre sur les rails de la Gare du Nord, empêchant de ce fait la libre circulation des trains et des voyageurs potentiels, cela relève du mépris à l'encontre d'une entreprise qui a déjà bien du mal à respecter les horaires en temps normal !

Le commissaire Nils Kuhn, qui se déplace en scooter, un commissaire normal quoi, est rapidement sur les lieux. Les policiers du 18è et quelques membres de son équipe sont déjà sur place, notamment Anissa Chihab, la jeune lieutenante et beurette d'une vingtaine d'années et le commandant Letellier, afin d'effectuer les premières constatations et relever des indices qui se résument à une vague empreinte de pas.

La victime est une femme noire, bien portante, poignardée à au moins une trentaine de reprises. La première supposition qui vient à l'esprit de Kuhn et de ses adjoints est qu'elle pourrait être une prostituée. Ce qui sera confirmé par la suite après de recherches de voisinage qui fournissent par la même occasion l'identité de la défunte. Le procureur Gardieux arrive lui aussi sur place, imbu de sa personne, toujours pressé, et antipathique. D'ailleurs il n'existe aucun atome crochu entre les deux hommes, ce qui ne gêne guère Kuhn. Il préfère avoir des relations, professionnelles je précise, avec la légiste. Seulement celle-ci est absente et c'est son remplaçant intérimaire qui procède à l'autopsie.

A la brigade, tout le monde est sur le pont, chacun d'eux possédant des compétences différentes mais complémentaires. Le juge d'instruction Limousin est saisi de l'affaire, mais tout comme avec le procureur, un antagonisme existe. Chacun sa façon de procéder, sa manière de voir, et Kuhn se braque facilement. Nonobstant, l'enquête continue, et elle est même relancée lorsqu'un deuxième cadavre, puis un troisième sont découverts, dans des endroits baroques. Toutes des femmes, d'origine africaine, rondelettes, et pratiquant la prostitution à leurs heures perdues afin de faire bouillir la marmite.

L'un des membres de l'équipe de Kuhn trouve une piste en cogitant et en reliant ces meurtres. Toutes ces femmes ont été tuées à des dates qui correspondent à une vieille enquête non résolue, et qu'ils ne résoudront jamais, puisque cette affaire semble calquée sur les meurtres perpétrés par un certain Jack l'Eventreur.

Grâce à un témoignage concernant une précédente tentative de meurtre, Kuhn et ses hommes pensent mettre la main sur l'assassin. Mais celui-ci possédait un mobile irréfutable lors du dernier meurtre, toutefois Kuhn est persuadé que "son" tueur est bien le coupable présumé. L'enquête lui est retirée mais Kuhn forte tête, d'ailleurs ne dit-on pas une tête de Kuhn, persiste et mène les investigations en solitaire ou avec l'aide de ses hommes et d'Anissa. Car l'assassin mène un jeu dangereux dans lequel Kuhn est perdu. Il reçu des appels ou des messages téléphoniques anonymes et la vie de sa femme, enfin son ex-femme, pourrait être en danger.

 

Sélectionné pour le Prix du Quai des Orfèvres, ce roman aurait largement mérité de l'emporter, comparativement à certaines années où l'ouvrage primé est parfois indigent. Seulement l'humour qui se dégage de ce roman et les faits d'armes des policiers de la brigade de Kuhn, dont cette petite fête dans un resto au nom évocateur de Sein Miche, n'était sûrement pas du goût de tous les membres du jury de ce prix. Mettre en scène des policiers imbibés ne peut que desservir la profession, certes, mais l'humaniser aussi. Mais ce n'est pas le seul reproche que les membres du jury, qui est composé de policiers, de magistrats et de journalistes, ont pu lui faire. En effet les personnages du procureur, du juge d'instruction, et des bœufs-carottes car eux aussi entrent dans la danse, ne sont pas montrés sous un aspect sympathique. Et par voie de conséquence, c'est Nils Kuhn, malgré son caractère bourru, qui relève l'honneur de la police. Mais un auteur ne peut décemment pas montrer les policiers et l'appareil judiciaire avec une amabilité de circonstance. Et puis des erreurs dans certaines procédures retardent l'enquête, ce qui n'est racontable, même si c'est la réalité. Et comparer le procureur à un concentré de la Stasi est du plus mauvais effet, même si d'autres personnes dernièrement n'ont pas hésité à proféré ou écrire ce genre de comparaison.

L'humour est toujours présent dans ce roman qui se compose de deux parties : la traque de l'assassin puis l'affrontement entre l'assassin supposé et le commissaire, conflit qui ressemble à un jeu de rôle dont seule une des deux parties connaît les règles du jeu. Le roman est plaisant à lire et sa construction machiavélique, et tant pis si certains ronchons vont crier au scandale en affirmant que tout ceci n'est pas crédible. L'auteur s'est amusé à rédiger une intrigue solide, a peut-être sué pour tout mettre en place de façon ludique et le lecteur avale l'histoire comme une truite affamée gobe la mouche qui lui est présentée.

En prime je vous livre cette contrepèterie assénée par la belle Anissa en parlant des clients de certaines prostituées : le genre de visiteurs qui entrent le sang qui bout et qui sortent le bout qui sent. D'accord, cela ne vole pas bien haut, mais il faut décompresser parfois.


Nils BARRELLON : Le jeu de l'assassin. Editions City. Parution le 8 janvier 2014. 288 pages. 17,50€.

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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 08:43

Moi aussi, je lis !

 

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Chercheur infatigable, découvreur de trésors anciens, Jean-Daniel Brèque nous fait partager son amour de la littérature populaire ancienne anglo-saxonne grâce à ses découvertes, ou redécouvertes, dans la collection Baskerville, la bien nommée.

Dernière découverte en date et recueil inédit, ce petit bijou sympathique.

 

Judith Lee qui possède un talent, un don peu commun. Certains qualifient même cette faculté naturelle de magie. En effet Judith Lee a la capacité de lire sur les lèvres et cela la conduira non seulement à obtenir un emploi comme professeur dans des instituts spécialisés pour sourds-muets ou chez des particuliers, mais à résoudre des énigmes dont elle est l'héroïne sans en tirer profit. Elle est une détective amateur qui se trouve confrontée à des problèmes concernant des personnes dont elle ignore tout, et malgré son souhait de ne pas s'immiscer dans les affaires personnelles de parfaits (parfaits n'est pas le mot qui convient dans certaines situations) inconnus, elle se sent obligée de mettre son grain de sel.

Judith Lee possède donc la particularité de lire sur les lèvres et sa première enquête date de l'âge de ses treize ans. Elle est née dans un milieu propice à l'éclosion de ce talent puisque son père enseignait aux sourds-muets et que sa mère souffrait d'une déficience de la parole. Alors que ses parents séjournent à l'étranger, elle vit dans un cottage sous la houlette de vieux serviteurs. Et dans le train qui la ramène chez elle après avoir rendu visite à des amies, elle surprend fortuitement la conversation entre deux voyageurs. Tout comme il nous arrive d'entendre des entretiens échangés par deux personnes malgré nous. Comme elle est encore un peu naïve, simplette même c'est elle qui l'avoue, ce qui est normal à cet âge, elle ne comprend pas trop ce qu'elle "entend". Mais cela la travaille et lorsqu'elle aperçoit les deux hommes dans une maison qui selon les dires de sa gouvernante est inoccupée, elle se retrouve dans une position précaire. Elle en perdra ses beaux cheveux, mais je vous rassure tout de suite pas la vie. Heureusement car sinon nous n'aurions pas droit à la suite de ses aventures. Ceci est décrit dans L'homme qui coupa mes cheveux, titre énigmatique au départ mais qui prend toute sa signification par la suite.

Quelques années plus tard, alors qu'elle a dix-sept ans, Judith, dont la mère est malade et son père resté à son chevet, un couple d'amis fréquentant ses parents lui proposent de résider un certain temps avec eux en Suisse. Seulement, invités à participer à une excursion, ils laissent Judith à l'hôtel. Restée seule la jeune fille s'occupe en lisant dans le salon. Or elle surprend la conversation entre un frère et sa sœur qui parlent de bijoux. Dont un en particulier qu'ils auraient caché dans un coffret dont la description correspond au sien. Et en vérifiant plus tard dans sa chambre, elle constate qu'effectivement un pendentif y a été placé à son insu. Son attitude empruntée la désigne immédiatement comme coupable. Elle est mise au ban de la société en attendant que les amis de ses parents reviennent mais d'autres vols sont constatés. Il lui faut prouver son innocence. Dans Indiscrétions à Interlaken Judith est donc la victime de deux malandrins de haut "vol". Mais la plupart du temps ce sont d'autres victimes qui feront l'objet de ses facultés de lectrice sans pour autant qu'elles soient au courant de ses aptitudes et des efforts qu'elle mettra en œuvre pour que justice soit faite.

 

Elle ne veut en aucun cas se montrer indiscrète, pourtant c'est à ses yeux "défendant" qu'elle est à même de s'occuper de chantages, de faciliter ou non des mariages, de dénouer des affaires de vols, de captations d'héritage, de meurtres mêmes. Car elle ne peut s'empêcher vouloir de rétablir une certaine justice. Elle voyage beaucoup, dans le cadre de ses activités mais aussi pour le plaisir. Ainsi dans La chasseresse, alors qu'elle participe à une croisière au large du Maroc, elle se retrouve les mains liées, dans un canot en pleine mer. Elle a reconnu une femme avec laquelle elle a eu affaire de loin dix-huit mois auparavant. Celle-ci, alors qu'elle venait de se marier, était descendue précipitamment d'un train qui devait les emmener elle et son riche mari en voyage de noces, emportant avec elle une partie de la fortune de l'époux dépité. Car en effet certaines de ces histoires ne sont pas résolues en un tour de main, mais au bout de longs mois, voire de nombreuses années, le hasard mettant sur son chemin une prédatrice ou une victime entrevue précédemment, comme dans Etait-ce par hasard?. Toujours son désir de ne pas s'immiscer dans l'intimité des personnes qu'elle rencontre mais également parce qu'elle ne possède pas assez de preuves pour alerter les policiers. D'ailleurs elle n'a recours aux forces de l'ordre que dans de rares cas, possédant assez de force de persuasion pour annihiler les méfaits auxquels elle assiste de loin ou de près.

C'est frais, simple, limpide, délicieusement désuet et innovant. Car dans ces nouvelles, parues dans le Strand entre août 1911 et août 1912, les micros, les capteurs et autres merveilles de la technologie moderne n'ont pas cours et cette faculté de pouvoir lire sur les lèvres est assez rare. Judith Lee pourrait donc faire partie de ces détectives de l'impossible qui firent florès mais sans qu'à aucun moment la magie et autres tours de passe-passe interfèrent dans le déroulement du récit même si un chiromancien s'avère être le personnage principal dans Isolda.

Les lecteurs qui sont habitués à se plonger dans des romans, ou nouvelles, violentes, politiques, sanglantes, seront peut-être déçus, mais un peu de tendresse dans un monde de brutes, cela rassérène.


Richard MARSH : Les enquêtes de Judith Lee. Traduction de Jean-Daniel Brèque. Collection Baskerville N°18, éditions Rivière Blanche. parution Mars 2014. 324 pages. 20,00€.

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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 15:21

Magenta, comme la couleur rouge !

 

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Marc Villard professe envers la ville, l’Amérique, le Jazz, l’adolescence, une passion qui confine à l’obsession et se décline à la façon d’un je t’aime moi non plus. Un peu comme un attrait mitigé d’aversion fortement explorés dans des nouvelles qui souvent prennent aux tripes, les situations y étant souvent décrites comme une conquête improbable d’un Graal inaccessible.

Des touches d’humeur, des tranches de vie dont l’humour noir tente de faire digérer l’horreur des situations présentes ou passées. Les personnages vivent avec leurs cadavres dans des placards pas hermétiques et lorsque les portes s’ouvrent, c’est le déferlement de ce que l’on voulait oublier à jamais et qui reviennent en boomerang.

Seize nouvelles dont souvent les titres à eux seuls montrent la désespérance de l’univers Villardien peuplé de paumés, de personnages confrontés à la malveillance, l'animosité, la rancune, le ressentiment, l'agressivité des autres : Gibier de potence, Vietnamisé, L’Ange est un clochard, Destroy, dit-il, Train d’enfer ou encore Amnésie provisoire.

magenta.jpgDans Retour au Magenta, nouvelle éponyme de ce recueil, un homme est tout à coup mis en face de son passé, lorsqu'il aperçoit dans un centre commercial un ancien compagnon. Ils ont fait les quatre cents coups, participés aux révolutions, par films interposés ou dans des discussions à n'en plus finir, drapeau rouge brandi, ivres de mots de contestataires en chambre. Les autres ont abandonné leur dégaine de punk ou de rocker pour enfiler le costume de parvenus siégeant dans des postes à responsabilité. Mais le passé, c'est le passé et il n'est pas toujours bon de se voir ainsi comme dans une glace.

Ces nouvelles ont paru précédemment dans des recueils édités chez Néo en 1983, 1985 et 1987 ayant pour titres : Sauvages dans les rues, Au pied du mur et Treize cow-boys dramatiques. Une réédition bienvenue dont les textes n'ont pas perdu de leur force, de leur colère, dans la description pas forcément nostalgique d'une époque, et qui permet aux nouveaux lecteurs de Marc Villard de faire la connaissance de son univers rebelle, exacerbé et musical.

A lire également de Marc Villard : Dégage !; I remember Clifford; Un ange passe à Memphis; J'aurais voulu être un type bien et Kebab Palace.

Marc VILLARD : Retour au Magenta. (première édition Collection Serpent noir N°4, éditions Serpent à plumes - juin 1998). Réédition Rivages Noir N°946. Février 2014. 224 pages.

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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 09:02

Be bop à Lola !

 

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Depuis sa mise à la retraite de ses fonctions de commissaire et le départ de son amie Ingrid qui se produit dans un cabaret à Las Vegas, Lola Jost s'ennuie. Alors elle passe son temps à rassembler les morceaux de puzzle d'un Corcovado. Pas facile de monter le Christ Rédempteur qui ouvre les bras à la baie de Rio, enfin, je veux pas facile d'assembler toutes les pièces, mais il faut bien s'occuper.

La visite inopinée et impromptue de Philippe Hardy, oui presque comme le roi de France Philippe III qui avait été ainsi surnommé pour des raisons qui importent peu dans le bon déroulement du récit, cette visite d'un membre de l'IGS a donc le don d'énerver Lola. Et tout ça pour lui apprendre qu'Arnaud Mars, le commissaire divisionnaire, a été retrouvé une balle dans le crâne dans un lotissement en construction à Abidjan, Côte d'Ivoire. Une fin peu glorieuse après une fuite qui ne l'était pas moins, glorieuse. Mars, aimé et détesté à la fois.

Ceci la renvoie à quelques mois auparavant, lorsqu'un motard a tiré sur Ingrid, tuant le lieutenant Stéphane Ménard, le plus jeune officier du groupe de Sacha Duguin. L'homme qui aurait commandité cet assassinat serait selon toutes vraisemblances Richard Gratien, avocat et émissaire de marchands d'armes, surnommé Mister Africa. Quelques carnets précieux sont en jeu et Mars en posséderait une copie. Mais rien n'a été retrouvé. Gratien est en prison mais il aurait pu commanditer la tentative d'assassinat d'Ingrid. Sauf que tout ceci a été filmé par un passant à l'aide de son téléphone portable. Et Hardy convoque Ingrid dans ses locaux afin de visionner ce mini reportage pris sur le vif. Et il en ressort que le motard aurait changé de cible au dernier moment, abattant froidement Ménard. Il ne s'agit donc pas d'une bavure. Lançant en partant Pour Antonia Gratien !...Une forme d'intimidation ou un leurre ?

Duguin aussi est convoqué par Hardy. Le commandant a effectivement effectué un séjour à Abidjan! afin de retrouver Mars, en vain. Hardy est comme un molosse qui ne veut pas lâcher son os, négligeant le sac de croquettes qui est à côté de lui. Lola décide de prendre l'enquête à son compte et par le bon bout. Direction la Côte d'Ivoire, mais auparavant elle consulte un vieux calepin contenant le nom de contacts susceptibles de l'aider dans ses démarches. D'abord un journaliste, Bianco, qui lui rafraichit la mémoire sur Borel, l'ancien président, décédé une dizaine d'année auparavant, ses relations avec Gratien, l'affaire qui avait plombé Candichard, candidat malheureux aux élections présidentielles face à Borel, les fonds dont il aurait disposé grâce à des rétro commissions. Et puis il ne faut pas oublier Joseph Berlin, un ancien de la DCRI, qui possède toujours des accointances dans le milieu et peut apporter des informations intéressantes, ni Thomas Franklin qui officie à l'Institut Médico-légal, ou encore Sénéchal, l'homme de l'ombre qui a placé Borel en plein soleil, lui imprimant une marque de président affable et cultivé.

Tandis que Duguin est appréhendé par Hardy, Lola embarque enfin pour Abidjan en compagnie de son amie Ingrid de retour des USA, et ce ne sera pas une partie de plaisir. Elle s'y attendait mais quand même, se faire tabasser par des inconnus alors qu'elle enquête avec Ingrid auprès de personnes susceptibles d'avoir connu Mars, l'avoir fréquenté et qui sait avoir assisté à son meurtre, ça laisse des traces. Mais plus de traces par contre de la clé USB que portait en permanence Mars, clé qui recélait la totalité des informations contenues dans les carnets de Gratien. Une véritable bombe en pendentif. Et comme Gratien s'est fait égorger dans sa cellule par un codétenu - mais que font les geôliers ? - une piste d'efface. Pas tout à fait car une autre se profile du côté de Hong-Kong, et un nouveau voyage est prévu.

 

Dominique-Sylvain-2.JPGOmbres et soleilest tout autant un roman policier qu'un roman noir, mais avant tout c'est un roman de politique-fiction dans lequel le lecteur trouvera quelques repères concernant des affaires qui plongent encore les hommes politiques français dans l'embarras, quoi qu'ils s'en défendent. Les dates sont changées mais on reconnaîtra sans peine l'affaire de Karachi et ses convulsions encore prégnantes dans l'esprit des Cherbourgeois. Mais Dominique Sylvain, au contraire de Jean-Hughes Opel qui dans Réveillez le Président avait placé des personnages facilement reconnaissables, joue entre deux eaux et deux gouvernements.

Le lecteur pourra s'amuser à placer un nom sur tel ou tel personnage, mais il lui faudra déconstruire le puzzle qui constitue certains des protagonistes. En effet Dominique Sylvain emprunte des traits physiques ou de caractère à des présidents qui ont été en exercice, à des ministres et à des conseillers, à des hommes qui œuvrent dans l'ombre.

Cela commence comme un air de rock n'roll, avec des phrases et des actions hachées, rythmées, cela continue dans une ambiance jazz, mais pas le genre Chet Baker, délicatesse, fragilité et mélancolie, non ce serait plutôt une atmosphère à la John Coltrane, énergique, dynamique, novatrice et technique, puis on change de musique, on aborde Beethoven et sa troisième symphonie dite Héroïque et enfin on se tourne résolument vers Wagner et sa chevauchée des Walkyries.

Dominique Sylvain revisite à sa manière l'actualité, puisant dans les arcanes du pouvoir, démontrant les bassesses des uns, les aspirations des autres, les deux se conjuguant dans une atmosphère délétère de conspiration, de violence, de manipulations, de coups bas, de victimes collatérales, afin de mieux s'accaparer le pouvoir.

Dominique Sylvain a construit un roman tout en finesse et machiavélisme, avec de petites touches d'humour, prenant pour entame la fin de l'épisode précédent décrit dans Guerre sale, et on ne peut que s'écrier ou écrire Chapeau l'artiste !

La phrase du jour (extrait de dialogue) : Les électeurs sont majoritairement cons mais c'est grâce à eux qu'il y a des hommes politiques. C'est à dire des types capables de se faire élire sur la base de promesses mensongères ou invraisemblables.


A lire l'avis de Pierre sur  Black Novel


Dominique SYLVAIN : Ombres et soleil. Collection Chemins Nocturnes. Editions Viviane Hamy. Parution 20 mars 2014. 304 pages. 18,00€.

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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 08:46

Une psychiatre nyctalope ?

 

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Il suffit d'une phrase , de quelques mots, d'un nom, pour que l'univers de Nadine Lavoie, psychiatre à l'hôpital de Victoria sur l'île de Vancouver, bascule.

Heather a essayé de se suicider pour la troisième fois et Nadine est en charge de cette patiente dépressive afin de comprendre le ou les motifs de ces tentatives et de lui redonner goût à la vie. Pour le moment seul un dialogue peut être constructif mais Heather, qui vient de perdre son bébé s'exprime par énigmes. J'ai voulu tout arrêter... Ils n'arrêtent pas de nous harceler au téléphone... Elle voit tout... Daniel, le mari de Heather, menuisier, n'est guère plus prolixe. Il apprend toutefois à Nadine que l'ex compagnon d'Heather était un imbécile et qu'il l'a aidée en pratiquant la marche et le yoga. Ils vivent dans un centre mais en sont partis car l'enfant à naître aurait été partagé par tous. Daniel pense qu'ils ont fait une erreur en quittant cette communauté du nom de Centre spirituel de la Rivière de vie. Et le directeur, l'animateur des programmes spirituels se nomme Aaron Quinn.

En entendant ce nom, c'est comme si un coup de massue avait été assené à Nadine Lavoie qui n'avait pas besoin de ça alors qu'elle est inquiète pour sa fille. Nadine a vécu à l'âge de treize ans pendant huit mois au centre de la Rivière de la vie quarante ans auparavant avec son frère Robbie et sa mère maniaco-dépressive. Huit mois qu'elle a effacé en grande partie de sa part. Mais depuis elle est atteinte de claustrophobie et elle a peur du noir. Car son séjour au Centre, qui à l'époque était situé non loin de son village de Shawnigan mais a depuis déménagé à Victoria, a été un des pires moments de son adolescence. D'autant que sur une plaquette destinée à attirer de nouveaux membres, sous couvert de séminaires, elle reconnait Aaron Quinn, aujourd'hui sexagénaire dans la force de l'âge.

Aaron Quinn était à l'époque où elle l'a côtoyé et même plus, un jeune homme d'une vingtaine d'année. Il vivait dans une communauté hippie cultivant du cannabis, mais il possédait un ascendant, une aura, une force de persuasion qui ne se sont jamais démentis depuis. Onctueux, persuasif, autoritaire, il savait imposer ses ordres et ses désirs. Son frère Joseph qui le secondait était lui un être colérique, frustre, le bras droit et l'homme de main. Elle n'était sortie du Centre que lorsque son père avait fait irruption un fusil à la main, et les avaient ramenés elle, sa mère et son frère Robbie à leur ranch. Mais sa mère était décédée plus tard dans un accident de voiture. A moins que ce fut un suicide.

Peu à peu la mémoire revient par bribes à Nadine. La mort accidentelle de Coyote, la disparition du jeune Finn, puis celle de Willow, une adolescente de dix-sept ans qui était devenue son amie. Elle sait que sa claustrophobie et sa peur du noir datent de cette époque mais elle n'arrive pas à se souvenir des éléments déclencheurs. Et elle est obnubilée par la fugue de sa fille Lisa qu'elle n'a pas vue depuis des mois. Cela fait des années que Lisa déserte la maison, se droguant, ayant des fréquentations douteuses. Un traumatisme peut-être consécutif à la mort du père, Paul, atteint d'un cancer.

Heather ne rate pas sa nouvelle tentative de suicide, et Daniel son mari rejoint la communauté. Nadine veut déposer plainte auprès des policiers arguant que Aaron et son frère sont dangereux. Ils poussent les malades à arrêter leurs traitements, et surtout les pressurent, comme ils l'ont fait avec Heather, les obligeant à leur donner l'argent qu'ils possèdent. Elle se souvient également avoir été abusée sexuellement. La caporale Cruishbank veut bien prendre l'affaire en charge, seulement elle ne possède aucune preuve concrète. Alors Nadine décide de retrouver certaines personnes qui ont vécu dans cette communauté et des policiers, aujourd'hui en retraite, qui ont enquêté mollement lors de la disparition de Finn puis de Willow. Elle reprend également contact avec son frère Robbie. Seulement il semblerait que ses démarches gênent car des appels téléphoniques anonymes, des menaces lui sont adressées. Et un pick-up stationne parfois non loin de chez elle.

 

Malgré un début qui pourrait sembler analogue à ses romans précédents, Chevy Stevens n'a pas calqué ses intrigues. Certes une psychiatre, qui s'exprime à la première personne, en est le personnage principal, certes les retours en arrière inspirés par une mémoire longtemps refoulée et qui revient progressivement en fournissent la trame, mais la dimension du roman prend tout son effet dans la plongée de l'enfer d'une secte. Le personnage malsain d'Aaron se dévoile peu à peu, ainsi que celui de son frère Joseph, et l'ascendant de l'un, les menaces de l'autre, sont disséqués.

Entrer dans une communauté ou une secte est des plus facile mais en sortir devient souvent une épreuve insurmontable. Ceux qui veulent rompre les liens sont sujets à des pressions psychiques terribles et ils sont rongés par la peur, sachant qu'en aucun cas les policiers ne pourront les aider par manque de preuves.

L'appréhension qui me tenaillait au départ s'est rapidement dissoute tant Chevy Stevens nous prend aux tripes dès le début du roman. La mémoire défaillante de Nadine concernant une période de sa vie, ses phobies, les relations qu'elle peut avoir avec des traumatisés de l'emprise d'une secte, leur volonté de s'en échapper tout en souhaitant y retourner, possèdent une force d'évocation qui donnent l'impression que l'auteur a vécu elle-même ces problèmes. D'ailleurs, Nadine tout comme l'auteure, a vécu dans un ranch, ce qui est un point commun de départ. Mais à cela s'ajoute les angoisses d'une mère aux dérives d'une fille sous l'influence de la drogue, qui promet de suivre des cures de désintoxication, ce que d'ailleurs elle fait, mais qui replonge à chaque fois inexorablement. Les reproches de Lisa à sa mère ne sont pas dénués de fondement. Seule la relation avec Garrett, le fils qu'avait eu son père lors d'un premier mariage, sont superfétatoires même si elle explique en partie son comportement. Il s'agit d'une accumulation de traumatismes qui engendrent une forme de misérabilisme.

Malgré quelques passages à vide, quelques longueurs, l'intrigue de ce roman est convaincante car chacun de nous ou un membre de notre famille peut être confronté à ce genre d'histoire.


A lire du même auteur : Séquestrée et Il coule aussi dans tes veines.


Chevy STEVENS : Des yeux dans la nuit (Always watching - 2013. Traduction de Sebastian Danchin). Editions de l'Archipel. Parution le 19 février 2014. 416 pages. 22,00€.

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21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 09:54

Je sème à tous vents…

 

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Cette célèbre devise empruntée à un non moins célèbre créateur d’un dictionnaire, les romanciers, qu’ils écrivent des romans noirs, des romans policiers ou œuvrent dans d’autres formes de la littérature, se l’ont faite leur.

En effet ils propagent leurs nouvelles dans divers supports écrits, journaux, magazines, revues confidentielles à des fins qui ne sont pas forcément lucratives ou dans le souci de se faire connaître. Souvent ils agissent ainsi dans un but louable. Si de nombreux journaux régionaux ou nationaux font appel à leur plume, c’est afin de proposer pendant une durée déterminée à leurs lecteurs une page, ou plusieurs, destinées souvent à des événements ponctuels. Vacances estivales par exemple. Et les auteurs pressentis sont déjà connus en général du grand public, ce qui assure une meilleure mise en place, les ventes allant de pair. Les auteurs sont souvent sollicités pour étoffer aussi les fanzines, et dans ce cas il s’agit bien d’un but louable, car s’ils acceptent d’écrire un texte, ils ne sont pas la plupart du temps rémunérés. Il en va de même lorsqu’ils doivent pondre une nouvelle lors d’un salon du livre ou d’un festival. Les organisateurs jouent sur la notoriété de l’auteur.

Thierry Jonquet était l’un de ces dispensateurs de textes éparpillés un peu partout, souvent introuvables, et il était bon de les regrouper dans un recueil afin de les sortir de l’oubli, de leur offrir un lectorat digne de son nom et de son œuvre.

Après l’admirable préface d’Hervé Delouche, le premier texte n’est pas une nouvelle mais un texte publié dans la revue Les Temps Modernes (3ème trimestre 1997), revue fondée par Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre.

Voilà comment ça c’est passé… Thierry Jonquet revient sur sa jeunesse, les différentes étapes de sa vie professionnelle dans le corps médical, dans des gériatries, des pédiatries, et des dispensaires, soignant enfants ou adolescents, vieillards malades physiquement ou mentalement. Une période de sa vie qu’il a mis en scène dans ses premiers romans dont Le Bal des débris, nombre de fois réédité. Mais aussi son engagement politique, chez les Trotskystes, ses démêlés avec les membres du Parti Communiste (Surtout les Staliniens. Ils ne sont pas tous à mettre dans le même panier comme dit le dicton populaire. Peut-être parce que le panier n’est pas assez grand !), ses illusions et désillusions. La découverte des camps de concentrations, des exterminations de Juifs. De la lecture aussi et de la claque reçue en lisant Manchette. Un texte quelque peu désabusé, dans lequel l’ironie masque un certain désenchantement. Et si vous ne deviez lire qu’un texte, ce serait assurément celui-là : il donne envie de découvrir les autres.

Thierry Jonquet a également participé à des hommages. Par exemple Sommeil, publié dans le recueil collectif Sous la robe erre le noir, anthologie concoctée par Claude Mesplède en hommage à Robert Soulat, alors patron de la Série Noire après le décès de Marcel Duhamel, et publié aux éditions du Mascaret en 1989. Dans Paris dévasté, croulant sous les ruines à la suite d’une catastrophe, des bandes de loubards tiennent les quartiers sous leur coupe. Un jeune homme poussant un landau contenant des boites de conserves déambule tranquillement lorsqu’il est agressé. Un coup de sifflet et sortent alors de sous la capote une myriade de mygales. Par la suite il va rencontrer un vieil homme qui se nomme Songe. Un conte qui fait froid dans le dos. Mais qui sait, si une explosion nucléaire se produisait… ! Thierry Jonquet cite furtivement le titre de l’un de ses romans, mais ce n’est pas forcément celui auquel on pourrait penser.

Dans Art conceptuel (paru dans la revue Ras l’front, N°76 de juillet-aout 2000), Giulio est un artiste qui en a marre de l’art tel qu’il se décline depuis quelque temps. Ras le bol des artistes qui emballent le Pont-Neuf dans des tissus, de ceux qui défèquent dans des boites de conserve en les présentant ensuite comme Merde d’artiste, et autres fariboles dont la chair est mise à contribution. Il a imaginé un nouveau concept qu’il propose à un attaché culturel. On retrouve l’ironie mordante de Jonquet qui sous forme d’une grosse rigolade se moque de ceux qui pour se faire connaître n’hésitent à faire tout et n’importe quoi. Surtout n’importe quoi !

Votre histoire ne tient pas la route propose plusieurs pistes de lecture, lesquelles s’enchainent comme les titres sur un microsillon (ou un CD). Tout jeune Adrien est remarqué dans sa classe par une gentille écrivaine venue leur donner un cours d’écriture et qui lui fait remarquer que ses rédactions sont bien troussées. Elle lui promet même un bel avenir. Alors il participe à des stages d’écriture et rédige une trentaine d’œuvres qui sont toutes refusées. Après s’être essayé à tous les genres il ne lui reste plus qu’à aborder le Polar. Thierry Jonquet s’est inspiré pour écrire cette nouvelle d’une affaire qui a défrayé la chronique en territoire bourguignon, et de ses expériences d’écrivain dans des écoles et des centres d’incarcération. Et il bat en brèche les stages d’écriture.


En tout vingtciseaux2.jpg et un textes, dont un inédit qui donne son nom à ce recueil, et qui sont un concentré des hantises, des obsessions, des angoisses, des révoltes de Thierry Jonquet. Tous les sans : sans-papiers donc forcément sans-boulots et par déclinaison sans-abris sont mis à l’honneur. Un humour grinçant, ça passe mieux avec le sourire, avec un tantinet de fantastique, ça éloigne quelque peu de la réalité, et une vision quasi désespérée du monde en déliquescence. Thierry Jonquet était un humaniste qui s’ignorait.

Il est dommage que toute la production de Thierry Jonquet ne soit pas répertoriée à la fin du livre. Il manque par exemple les deux ouvrages signés Ramon Mercader, publié au Fleuve dans la collection Grands Succès : Cours moins vite camarade, le vieux monde est derrière toi (1984) et URSS, go home (1985). Le secret du rabbin, quant à lui, a été édité pour la première fois chez Joseph Clims en 1986.

 

Un recueil légué en héritage par Thierry Jonquet et dans lequel il démontre tout son talent, si c’était encore à confirmer.

 

Thierry JONQUET : 400 coups de ciseaux et autres histoires. Préface d’Hervé Delouche. (Première parution Collection Policiers Seuil. Editions du Seuil). Réédition Editions Points le 13 mars 2014. 264 pages. 6,60€.

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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 14:31

S'il est un crime qui soulève l'indignation du peuple dans son ensemble, toutes opinions politiques, religieuses ou morales confondues, c'est bien l'enlèvement d'un enfant.

 

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Alors qu'elle vient de s'installer sur un banc du parc du Pharo la jeune nourrice d'un non moins jeune bambin âgé de deux ans environ, est abordée par une dame vêtue de noir et dont le visage est dissimulé par une voilette. Depuis la naissance du minot Bernadette Arnoux s'occupe ainsi du Petit Paul, le fils du riche entrepreneur de Marseille, Marius Gauffridy, lui portant plus d'affection que sa propre mère qui ressemble à une asperge trop cuite.

Donc Bernadette n'est pas en face d'une vision et la dame lui annonce qu'elle doit rentrer immédiatement car son patron vient de se blesser. Et afin que la soubrette-nourrice accourt au plus vite au secours du sieur Gauffridy, elle lui propose de l'emmener avec sa calèche en compagnie de Petit Paul. Seulement arrivée sur place, non seulement Gauffridy est en bonne santé mais la dame prévenante s'esbigne avec le gamin. Naturellement Bernadette, qui n'est plus très chouette, est effondrée.

Le sieur Marius Gauffridy, qui parti de rien de son arrière-pays, s'est construit un empire florissant dans diverses branches du métier du bâtiment. Mais il est resté un homme frustre, irascible, pensant qu'avec de l'argent tout s'achète et que les billets de banque peuvent aplanir toutes les difficultés.

Evidemment la police et les journalistes sont avertis. Eugène Baruteau, le responsable de la sûreté marseillaise met ses hommes en chasse, tandis que son neveu, le sémillant Raoul Signoret tel un chien de chasse renifle les pistes. Les appels à témoins produisent leur effet : tout le monde a aperçu la dame noire claudicante et l'enfant dans les bras, ce qui pose tout de même un problème pour les enquêteurs, à moins que cette personne insaisissable soit dotée du don d'ubiquité. Les rumeurs vont bon train, des hypothèses sont avancées, car c'est bien le fils d'un homme en vue qui vient d'être kidnappé. Alors entre vengeance d'un concurrent ou d'un ouvrier, enlèvement crapuleux ou drame familial, les suppositions ne manquent pas. Seul bon point à donner à l'actif de l'entrepreneur qui d'habitude ne prend pas de gants pour mettre à terre ses contestataires, il garde à son service la jeune Bernadette éplorée.

Raoul devient l'interlocuteur privilégié entre le père et le ravisseur. En effet Marius Gauffridy lui demande de passer une annonce dans son journal, le Petit Provençal, tandis que le ravisseur lui donne des instructions concernant la rançon par téléphone. Ce qui lui pose un cas de conscience car en aucun cas il doit en avertir les policiers. Or Raoul ne peut se résoudre à mentir par omission à son oncle Eugène, qu'il considère comme son père. Ce serait le trahir et il ne s'en sent ni le courage, ni la volonté. Heureusement Cécile, sa femme infirmière, qui est toujours de bon conseil et l'a aidé dans de précédentes enquêtes, va lui souffler une solution qui devrait ménager tout le monde.

Le rapt d'un enfant a depuis longtemps été un thème abondamment traité en littérature populaire et policière. Mais Jean Contrucci l'aborde avec sensibilité et pudeur. Tout ou presque est narré du côté de la famille et des policiers, l'enfant et son ou ses ravisseurs restant dans l'ombre dans une grande partie du roman. Jean Contrucci ne tombe pas dans le pathos ou le misérabilisme qui était l'apanage des grands feuilletonistes du XIXème siècle mais il ne joue pas non plus sur les descriptions de violence parfois nauséabondes dont font preuve nos romanciers actuels qui axent leurs propos sur le sensationnel au détriment de la retenue et de la nuance. Les non-dits sont parfois plus forts dans un récit car ils encouragent le lecteur à établir sa propre opinion et entretenir son imaginaire.

Mais l'empreinte des feuilletonistes déjà évoqués est présente, dans cette histoire qui ne se termine pas lorsque Petit Paul (pléonasme qui me fait toujours sourire puisqu'on m'appelait ainsi) est retrouvé. Dans quelle condition et dans quel état, je me retranche derrière le droit de réserve.

L'aventure continue et les cadavres sortent du placard, ou du puits, physiquement ou mentalement. Le titre en lui-même évoque le mystère et le récit réserve de nombreux rebondissements. Quant aux têtes de chapitres, qui malheureusement aujourd'hui n'ont plus cours et c'est dommage, elles incitent à prolonger la lecture malgré les aiguilles du réveil qui tournent inexorablement. Je me contenterai de deux exemples :

Chapitre : 2

Où l'on vérifie une règle bien établie dans la presse : le malheur des uns fait le bonheur des journalistes.

Chapitre 3 :

Ou notre héros apprend de la bouche du commissaire central les conditions de l'enlèvement du petit Paul.

Cela donne envie de lire la suite, non ?


Le lecteur pourra retrouver quelques aventures de Raoul Signoret dans la série des Nouveaux Mystères de Marseille dans les romans suivants : L'énigme de la Blancarde; L'inconnu de Grand Hôtel; Le vampire de la rue des Pistoles; La somnanbule de la Villa aux Loups.

Jean Contrucci est aussi l'auteur d'un roman historique : La vengeance du Roi Soleil.


Jean CONTRUCCI : Rendez-vous au Moulin du Diable. Série les Nouveaux Mystères de Marseille. Editions Jean-Claude Lattès. Parution 3 mars 2014. 358 pages. 18,00€.

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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 09:25

Continuons notre balade sur les Chemins Nocturnes avec ce roman prometteur.

 

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Je me présente, Eric Malaver, détective privé. Lorsque j'étais journaliste, mon rédacteur en chef m'avait dit que je portais un nom de détective. Est-ce la réflexion de mon ancien patron qui a changé le cours de ma vie, je ne pense pas, toujours est-il que j'attends le client dans mon bureau situé dans un quartier chic de la capitale. Ce n'est pas la grosse affluence, mais je vivote en attendant l'affaire du siècle. On frappe à la porte, vous m'excuserez.

Voilà, je suis engagé par monsieur de Coutance, PDG d'une importante entreprise de déménagements internationaux, pour découvrir l'identité d'une femme qui le suit depuis deux jours. Qui et pourquoi. Pas banale comme requête. D'habitude ce sont les femmes qui s'inquiètent de leurs poursuivants. Après tout pourquoi pas...

Seulement, cette belle inconnue est pleine d'imprévus. Dans le café où je l'ai suivie, elle oublie une enveloppe. Une aubaine pensé-je. Oui, sauf que sur ce petit mot signé Svéa est écrit mon nom. Je sens que quelqu'un me prend pour un pantin et tire les ficelles, ce qui ne me plaît guère. C'est le moment de faire appel à mon neveu Charles que rien ne passionne tant que m'aider dans mes enquêtes. Je requiers également l'aide d'un ancien collègue lui-même copain d'un flic. Les relations, ça peut toujours servir, surtout que cette enquête va m'amener à découvrir un drôle de trafic. Enfin quand je dis drôle, je devrais plutôt préciser macabre.

 

maurel.jpgJean Pierre Maurel a créé avec Malaver un personnage de détective fort intéressant et sympathique et l'atmosphère oscille entre roman noir roman d'énigme. De quoi ravir les amateurs des deux genres. Si Jean Pierre Maurel a déjà écrit un recueil de nouvelles et un roman, c'est sa première incursion dans le genre, et c'est une réussite. Alors pourquoi ne pas imaginer une suite aux aventures de Malaver ? C'est chose faite et le résultat sera bientôt connu avec ma chronique concernant Malaver à l'hôtel.

 

En attendant vous pouvez retrouver tous les titres de la collection proposés à 8,90€ dans l'article consacré aux 20 ans de la collection Chemins Nocturnes.

20 ans
Jean Pierre MAUREL : Malaver s'en mêle. Collection Chemins Nocturnes. Editions Viviane Hamy. Parution 1er octobre 1994. 264 pages.

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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 10:57

Pour les possesseurs de liseuse !

 

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Ce roman de Michel Honaker s'inscrit directement dans la lignée des ouvrages dans lesquels le fantastiques, la fantasmagorie, le surnaturel, la magie, la sorcellerie, la démonologie les références aux textes anciens, aux formules cabalistiques prennent une place plus que prépondérante. La lutte éternelle du Bien contre le Mal, la dualité entre la Vie et la Mort.

Aussi l'inclure dans une collection qui à l'origine était dédiée à la Science fiction et à l'Anticipation, comme son nom l'indique, est un peu une hérésie. Mais il n'existe plus de collection spécifique au fantastique, depuis la disparition de la collection Angoisse, et il aurait peut-être judicieux de créer une collection à part pour ce qui se promet d'être une série. Mais bon, ne boudons pas notre plaisir, mais ce procédé risque de perturber le lecteur qui se fiant à un genre se trouve en face d'un autre.

Deux jeunes assistent impuissants au réveil, à la délivrance dans une synagogue désaffectée d'un être mi-homme. Un fabricant de poupées et d'automates voit se liguer contre lui ses propres créations. Des jouets animés de vie, des homoncules habités d'une rage meurtrière.

 

Ebenezer Graimes, dit Le Commandeur, dont on a fait la connaissance dans Bronx Cérémonial pour ceux qui ont eu le plaisir de le lire, entre deux cours de démonologie dans une université new-yorkaise, aura bien du mal à remettre de l'ordre dans le quartier de Loisada, un quartier juif de New-York.

 

Et ce n'est pas fini : d'autres aventures pleines de fureur, d'incantations magiques, de combats et de sorcellerie sont prévues dans les prochains mois. Ce deuxième volet consacré aux aventures du Commandeur est plus enlevé, plus envoutant que le précédent, moins accrocheur, moins racoleur aussi. Ce qui prouve que l'histoire se suffit à elle-même et qu'il n'est pas besoin d'employer des artifices éculés pour capter l'attention et captiver le lecteur.

 

verb-of-life2.jpgLa nouvelle vie du Commandeur :


A partir du 19 mars, vous pourrez télécharger "The Verb of Life" de Michel Honaker, premier volume des aventures du Commandeur édité chez L'ivre-Book.

Il sera au prix de 0,99 euros (et ce n'est pas une promo, il restera toujours à 0,99€), ce qui permettra à tous de découvrir ou redécouvrir ces formidables histoires.

Les prochains volumes, la série comporte neuf titres mais la réédition du premier, pour des raisons éditoriales n'est pas prévu actuellement, seront à 2,99 €.

 

 

 

 

Michel HONAKER : The Verb of Life. Série Le Commandeur N°2. Fleuve Noir Anticipation N° 1735. Parution mars 1990. 192 pages.

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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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