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15 novembre 2014 6 15 /11 /novembre /2014 10:34

Bon anniversaire à Serge Scotto né le 15 novembre 1963.

Serge SCOTTO : Saucisse is watching you.

Serge Scotto a traduit, en y apportant les modifications nécessaires à la compréhension du lecteur, du langage canin aboyé ou susurré selon les circonstances, ouaffé la plupart du temps cet assortiment littéraire qui n’est pas composé de nouvelles, mais de tribunes, d’éditoriaux, de réflexions pertinentes recueillies auprès de son chien Saucisse. Car Saucisse s’il avance la truffe au vent ou au ras du bitume, ouvre très grand ses écouteurs tombants ou flottants au souffle malicieux du mistral et regarde devant lui et non pas les yeux levés vers les cieux constellés d’hypothétiques étoiles artistiques. Saucisse est un sage, un philosophe des temps modernes dont l’appréciation peut hérisser le poil, qui essaie de comprendre, de décrypter, d’analyser les faits et gestes des être humains qui l’entourent, des paroles échangées ici ou là, des ragots et rumeurs entendus, des faits-divers relevés dans les journaux, colonnes des chiens écrasés bien évidemment, des médias et d’Internet.

Saucisse est de bon sens, celui près de chez vous, et veut comprendre pourquoi certaines dispositions, certaines décisions sont prises parfois en dépit du bon sens justement, des aberrations qui mènent le monde politique, financier, scientifiques, des mondes qui se rejoignent souvent pour le plus grand mal de tous au profit d’une minorité. Cela va du banal de tous les jours au chambardement incompréhensible dans la société française ou étrangère, mais il ramène tout cela à sa juste valeur. Le banal insolite c’est lorsque des gendarmes ont un beau jour arrêté des voitures à bord desquelles les pilotes roulaient peinards, sans enfreindre la loi, tout simplement pour les féliciter de leur bonne conduite. Alors que généralement lorsque ces chauffeurs se font appréhender, c’est à cause d’un contrôle alcoolémique, d’une vitesse excessive et autres délits répréhensibles. Pensez aux conséquences si l’un des ces conducteurs décédait d’une crise cardiaque croyant devoir être verbalisé pour une faute qu’il n’avait pas commise ? Le préfet qui aurait organisé une telle démonstration de félicitations serait-il considéré comme instigateur d’un délit et aurait sur la conscience la mort d’un innocent sans avoir voulu la provoquer ?

Moins banale et plus incompréhensive cette prise de positions relevée par Saucisse concernant les agissements réversibles de notre président de la République. Les expulsions de sans-papiers font florès, et pourtant il a été accueilli en Lybie comme un sauveur. Alors pourquoi, à l’aune des révolutions arabes, s’entête-t-il à prévenir l’afflux des émigrants, pour flatter un électorat qui de toute façon ne vote plus pour lui ? Qu’il ouvre grand sa porte à tous les Libyens chassés par Kadhafi qui le voudront, et qu’il leur accorde aussitôt le droit de vote : je ne garanti pas non plus qu’il passe au premier tour avec le score de dictateur qu’il mérite, mais au moins sera-t-il peut-être présent au second… Après tout Sarkozy a été le premier à vouloir serrer la main du guide et le premier à vouloir le bombarder, le premier à vouloir lui vendre des armes et le premier à s’outrager qu’il s’en serve, je crois qu’en la matière il n’est plus à un exercice de la schizophrénie près… Mais moi ce que j’en dis, c’est vu de mon panier. Saucisse n’est pas méchant, juste réaliste. Il est n’est pas à un bon mot près : Sarkosy est le Pif Gadget de la Vème République : un gadget par semaine !

Les technologies avancées, dites performantes, qui font que des appareils électroménagers construits depuis plus de quarante ans fonctionnement toujours alors que les produits fabriqués depuis une ou deux décennies ont une espérance de vie toujours plus réduite, l’engin expirant en même temps que sa date de garantie. Ce que l’on nomme le progrès, le développement durable de mécaniques qui ne le sont pas. Cela non plus n’a pas échappé à Saucisse qui possède une logique infaillible.

Les exemples ne manquent pas, je pourrais en décliner bien d’autres relevés dans ces tribunes qui ne manquent pas de sel, mais ce serait au détriment du plaisir de la lecture, de la découverte de ces chroniques qui relatent le quotidien, les pseudos progrès de la science, des lois difficiles à mettre en pratique, incohérentes, contradictoires, émises à la sauvette comme s’il s’agissait de textes écrits afin de toucher des primes faramineuses sans vérifier les conséquences de leur application, ou comment faire payer les pauvres sans obérer les finances des riches et autres joyeusetés.

Saucisse pratique un humour désabusé, incisif. Mais je ne voudrais pas aller plus loin car je risquerai de déblatérer sur les inconséquences de nos technocrates qui sont quand même des hommes, et femmes, qui sortent de grandes écoles et ont donc engrangé de l’instruction. Mais comme disait ma grand-mère, instruction n’est pas synonyme d’intelligence. Evidemment cela va réconforter certains lecteurs qui pensent tout bas ce que Saucisse écrit noir sur blanc, mais n’osent pas l’exprimer à haute voix. D’autres trouveront qu’il s’agit d’une diatribe ignominieuse à l’encontre de personnes politiques, mais doit-on se taire pour plaire à tout le monde ?

Peut-on comparer Saucisse et Serge Scotto à La Bruyère associé à La Fontaine pour écrire ses Caractères ?

 

Serge SCOTTO : Saucisse is watching you. Editions Jigal. Parution septembre 2011. 184 pages. 15,22€.

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14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 13:17

N'achetez pas de girouette, adoptez un politicien... !

DARIO : La valise et le cercueil.

Alors que je m'attendais à lire un petit livre humoristique, délassant, ce qui en soi n'est pas rédhibitoire au contraire cela repose les neurones hyperactives, je me suis trouvé confronté devant une histoire digne d'un roman de Didier Daeninckx et d'auteurs ayant marqués de leur empreinte les années cinquante et soixante.

L'inspecteur divisionnaire Fourier doit rencontrer à une heure tardive le ministre de l'intérieur en visite privée en sa résidence de l'avenue Junot. Comme il a du temps devant lui, il décide de se sustenter dans sa cantine habituelle, le Petit-Mulhouse, dont il se délecte à l'avance de la choucroute royale préparée amoureusement et sans le renfort d'une boîte de conserve, par le patron des lieux. Mado, une prostituée qu'il connait et apprécie s'invite à sa table. Elle travaille surtout par téléphone, c'est moins dispendieux en ressemelage d'escarpins, et il a fait sa connaissance alors qu'ils débutaient tous deux, chacun dans leur profession, lorsqu'il lui avait passé les menottes en tremblant. Mais c'est du passé et Fourrier doit honorer l'invitation de Berthier le ministre.

Sa mission, retrouver celui qui vient d'abattre en quelques semaines cinq ouvriers métallos avec un vieux Beretta des années trente. Outre leur métier, ces cinq clampins possédaient en commun d'être des auxiliaires, des porteurs de valise et d'avoir été plus ou moins proches de la rébellion algérienne. Fourrier est prévenu, son enquête va le mener tout droit à patauger dans un marigot dans lequel grenouillent des anciens de l'OAS et autres crapauds sentant le remugle fasciste. Alors Fourrier doit faire attention où il met les pieds et éviter de troubler l'eau stagnante. Toutefois il a le droit de mener ses investigations en compagnie de son adjoint Paulo, ce qui lui retire une grosse épine du pied.

Débute alors une enquête de proximité, le XVIIIe arrondissement c'est son fief, à rencontrer des personnages atypiques, mais d'abord il se renseigne auprès de l'un de ses indics. Lopez d'abord, le coiffeur, un Pied-noir qui déclare L'Algérie, c'est une guerre terminée qui ne finira jamais et raconte la fable du Lièvre et de la Tortue façon oranaise. Puis dans le bidonville installé dans le terrain vague des anciennes fortifications, les Fortifs chères à Auguste Le Breton, Fourrier veut interroger Abdel en Kader, un harki qui parle mal le français et dont le fils sert de traducteur. Puis un syndicaliste et un patron d'entreprise au bord de la faillite qui a employé les cinq décédés à un moment ou un autre. Ou encore un médium, Monsieur Djoko, un ancien footballeur qui était bourré de talent et connu sous son nom de Djokopovic, grâce aux conseils avisés de Mado. Il ne prédit pas l'avenir, Monsieur Djoko, mais il est doué de post-cognition. Il peut grâce à des photos ou des objets décrire des images floues du passé. La mort du père de Fourrier par exemple, ou une dame blanche qui serait à l'origine des meurtres des cinq métallos.

 

L'enquête de Fourrier va l'entraîner plus loin qu'il pensait. Jusque dans les années trente et les arcanes de La Cagoule, Organisation secrète d'action révolutionnaire nationale, un groupe d'obédience d'Extrême-droite. Un pan d'histoire que va lui narrer Mariani, promoteur immobilier proche de Berthier le ministre et que l'on peut résumer en ces termes :

En ce temps-là, les membres de la Cagoule et ses différentes tendances dont les Croix-de-Feu, groupuscule auquel appartint Jean Mermoz, les Camelots du Roi, et autres, voulaient reverser la IIIe République entachée de scandales de corruption, mais étaient surtout Anti. Antiparlementaristes, anticommunistes, anti Francs-maçons, antisémites et anti-boches. Et c'est bien ce passage qui nous ramène à Didier Daeninckx, et sa propension à rechercher les failles de l'histoire. L'appartenance de personnages célèbres à cette mouvance est connue : Pierre Michelin, Louis Renault, Eugène Schuller créateur de l'Oréal, et son gendre Bettencourt, François Coty créateur des parfums du même nom et propriétaire du Figaro, et quelques autres dont François Mitterrand qui a su changer à chaque fois de veste afin de toujours porter des vêtements propres. Je me liais avec un autre jeune déraciné, un Charentais qu'on appelait Dracula à cause de ses canines pointues... Dracula, vous le connaissez mieux sous le nom de François Mitterrand, ex-ministre de l'Intérieur, ex Garde des Sceaux...

 

Mais rassurez-vous, je n'ai pas tout dit, pas tout écrit, pas tout dévoilé, je vous laisse le plaisir de découvrir cette remontée dans le temps, alors que la Guerre d'Algérie vient de se terminer, laissant de nombreuses blessures qui auront bien du mal à cicatriser. Les revirements des hommes politiques ont de tout temps existés, et entre les déclarations et les faits, ce sont deux mondes différents. Nous en avons la preuve continuellement. Mais pour revenir à cette période, il faut se souvenir, pour ceux qui l'ont connue, la façon dont les Pieds-noirs ont été accueillis en France, et surtout la manière dont ont été traités les Harkis et le sont encore aujourd'hui.

Dario nous propose un petit roman riche d'enseignement et l'on retrouvera au détour des pages, dans les dialogues, les descriptions, les pensées des différents protagonistes, des références cachées mais avouées à Michel Audiard, Alphonse Boudard, Albert Camus et quelques autres qui ont eu apparemment une grande influence littéraire sur notre auteur à l'avenir prometteur. Toutefois cet amalgame provoque des changements de rythme. Enfin j'ai relevé entre les pages 147 et 149 une petite anomalie dans la datation, qui ne prête pas à conséquence, mais qui peut heurter tout lecteur un tant soit peu intransigeant.

Il est même inquiétant quand il vous sourit avec ses chicots crénelés. A croire que son dentiste, c'est le dépaveur de la rue de la gueule.

DARIO : La valise et le cercueil. Collection Sang d'Encre. Editions Les 2 Encres. Parution le 6 aout 2014. 160 pages. 15,00€.

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13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 13:14

Contez sur lui !

Claude SEIGNOLLE : Contes, récits et légendes des Pays de France.

"Je fais un procès à la critique obligatoire qui crée un vide publicitaire autour de certains livres qu'on ne lira pas parce qu'on n'en a pas parlé dans le journal, à la radio ou à la télé. J'ai donc voulu édifier une anthologie qui éclaire essentiellement des centaines d'auteurs dits de région, comme on dit de petits vins de pays."

Cette déclaration est de Claude Seignolle, le chantre du Fantastique, qui a consacré sa vie à ce genre littéraire, ressuscitant les légendes du terroir, se spécialisant dans la description du Mal. Mal issu de la tradition antique par le truchement de la sorcellerie et de la démonologie. Mal moderne lorsqu'il est incarné sous les traits des bourreaux nazis.

Claude Seignolle ravive ainsi des contes, des récits ancrés dans la tradition populaire des diverses provinces françaises, tombés dans les oubliettes de la mémoire, leur donnant une nouvelle vie, réhabilitant des œuvres qui faisaient les délices des veillées.

Le premier tome de cette œuvre magistrale, qui en comporte quatre, est un florilège d'histoires où le merveilleux, la facétie, les mœurs et coutumes ou encore le fantastique se côtoient. Elles sont issues de Bretagne, de Normandie, de Poitou-Charentes, de Guyenne, de Gascogne et du Pays Basque, montrant la diversité des légendes crées à partir de superstitions, de traditions mais également des textes dus à des auteurs qui ont imaginé leur propres histoires de terroir.

La Bretagne est largement représentée par des textes dus à Emile Souvestre qui n'est autre que le grand-oncle de Pierre Souvestre, créateur avec Marcel Allain de Fantômas. Anatole Le Braz qui était professeur de lettres, écrivain et folkloriste. Ernest du Laurens de la Barre un conteur et écrivain breton qui a retranscrit en français de nombreux contes et légendes qui ne faisaient partie que de la tradition orale, ou encore Paul Sébillot qui outre ses talents de conteur était également peintre et ethnologue.

Guy de Maupassant bien évidemment figure au sommaire de la partie Normandie, mais sont exhumés également des textes de Jean Fleury, de Jules Lecoeur, du marquis Gaspard de Cherville qui fut l'un des collaborateurs d'Alexandre Dumas ou encore d'Henry Carnoy.

La région Poitou-Charentes est représentée par Francine Poitevin, un pseudonyme derrière lequel se cachait Marie-Blanche Paillé épouse Gillot, institutrice au civil, et Léon Pineau qui fut recteur d'académie décédé dans sa cent-cinquième année ou encore Mathilde Mir.

La Guyenne et la Gascogne sont quasiment phagocytées par Claude Seignolle, avec notamment Les Contes du Diable, mais figurent également quelques textes deJean-François Bladé, qui fut magistrat, historien et folkloriste.

Enfin le Pays Basque est représenté par Wentworth Webster, prêtre anglican, qui fut un grand collecteur des contes basques, écrivain érudit en langue anglaise, française et basque, parfois en collaboration avec Julien Vinson, qui était un linguiste spécialiste du basque et du Tamoul, une des langues de l'Inde. Ou encore Jean-François Cerquand, érudit et écrivain français, auteur d'études historiques, mythologiques et ethnographiques.

 

De nos jours le nom de tous ces auteurs n'évoque plus grand chose, sauf à quelques amateurs éclairés, à des rats de bibliothèques, à des amoureux de la production littéraire du XIXe siècle ou des siècles précédents. Pourtant ces écrivains régionalistes, dont la notoriété n'a pas survécu aux années, mais combien d'écrivains actuels tomberont rapidement dans l'oubli après leur mort et même avant, ont œuvré pour la défense du patrimoine littéraire français. Des textes qui prennent souvent leur genèse dans ces contes à la veillée transmis de génération en génération.

Les chapitres relatifs à chacune de ces régions parlent d'eux-mêmes. Ainsi les textes issus du patrimoine de Poitou-Charentes sont ainsi déclinés: Contes merveilleux; Contes d'animaux; Contes et récits facétieux; Mœurs, croyances et superstitions; Etres fantastiques et légendes.

Claude Seignolle est plus qu'un compilateur ou un anthologiste, il exhume des textes injustement oubliés mais qui n'ont pas perdu leur fraîcheur et leur force. Il apporte sa touche personnelle, son lyrisme, en signant des textes où l'atmosphère puise son intensité dans une narration empruntant aux conteurs du XIXème siècle, dans une langue riche, poétique, sensible.

Dans la même collection, trois autres volumes, dont vous pouvez découvrir les couvertures, sont également publiés sous l'égide de Claude Seignolle.

Claude SEIGNOLLE : Contes, récits et légendes des Pays de France. Claude SEIGNOLLE : Contes, récits et légendes des Pays de France. Claude SEIGNOLLE : Contes, récits et légendes des Pays de France.

Claude SEIGNOLLE : Contes, récits et légendes des Pays de France. Tome 1. Editions Omnibus. Parution le 30 octobre 2014. 1208 pages. 29,00€.

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12 novembre 2014 3 12 /11 /novembre /2014 13:55

A ne pas confondre avec la robe de communiante en ruines.

David S. KHARA : Les vestiges de l’aube.

Lorsque Philippe Ward a reçu le manuscrit du roman Les Vestiges de l’aube, il a tout de suite compris qu’il avait en main un diamant, brut. Avant de le publier chez Rivière Blanche, il l’a fait retravailler, tout en prodiguant ses conseils à David S. Khara, et ce fut le départ d’une bijouterie littéraire. Car Le Projet Bleiberg publié quelques mois plus tard par les éditions rennaises Critic fut reconnu unanimement par la critique, celle des lecteurs et des blogueurs. Michel Lafon a réédité en 2011 Les Vestiges de l’aube dans une version entièrement remaniée. C’est dire que ceux qui possèdent la première version de ce roman pourront relire ce roman en découvrant une nouvelle facette qui prolongera le plaisir qu’ils ont eu en découvrant l’original. Mais c'est la version Michel Lafon qui est rééditée chez 10/18. Chacun pourra préférer la première, comme moi, ou la seconde comme 10/18. C'est vous qui voyez !

 

Manhattan. Une série de meurtres y est perpétrée dans des appartements huppés et Barry Donovan, flic new-yorkais, se trouve en charge de cette affaire. Donovan, d’origine écossaise, flic parce que son père l’était, vit dans appartement luxueux qui donne sur l’ONU et l’Hudson River et hérité d’un oncle sans descendance. Il trimballe un passé douloureux, a suivi des séances de psychothérapie, et pour meubler ses temps libres il voyage sur le Web, s’étant inscrit dans des clubs de rencontre. La plupart du temps il est en communication avec des nymphomanes ou des personnages peu reluisants, mais les messages de Werner lui change son ordinaire. Ce correspondant s’exprime avec élégance, évoque de nombreux sujets sauf celui du sexe, et Barry peu à peu prend confiance et s’épanche sur son travail et la vague de meurtres.

Werner Von Lowinsky, ainsi se nomme ce correspondant, propose à Barry, lorsque celui-ci lui apprend qu’une treizième victime vient d’être découverte, de venir le rejoindre à Manhattan. En compagnie de son coéquipier Sanderson, Barry investigue l’appartement où a été découvert le corps, une première fois, puis le lendemain il revient approfondir ses recherches. Sanderson croit apercevoir sur la terrasse où gît le corps une sorte de brume diffuse, mais il n’en fait guère plus de cas. Enfin Werner et Barry font connaissance un soir dans un bar. Werner recherche l’obscurité pour une bonne raison : c’est un vampire, mais il prend soin de ne pas dévoiler cette particularité à Barry. Né au début du XIXème siècle de parents expatriés de la vieille Europe, une mère issue de la noblesse française, un père dignitaire prussien, Werner après avoir fréquenté l’école militaire de West-Point, s’était investi dans l’entreprise familiale : une usine d’armement. Et l’avait fait fructifier, tout un étant un pacifiste convaincu. Jusqu’à ce que la guerre de Sécession vienne perturber sa vie privée et professionnelle. Depuis il vit dans un bunker aménagé sous l’ancienne demeure familiale qui est devenue un musée dédié à la mémoire de Lincoln.

Ce n’est pas pour autant qu’il se soit coupé du monde. D’abord il lui faut bien se sustenter, même si ses besoins alimentaires sont restreints, et puis il s’intéresse à ce monde toujours en mutation. Il possède la télévision, il regarde des films, il a visionné Le Seigneur des anneaux plus d’une vingtaine de fois, et est un fervent admirateur de Sherlock Holmes et de Nero Wolfe. Il ne dédaigne pas à l’occasion pratiquer l’humour, noir, répondant à Barry, qui lui demande s’il saurait tenir sa langue, je suis une tombe. En épluchant les répertoires téléphoniques des précédentes victimes, Barry Donovan et Sanderson découvrent un numéro d’appel commun à tous ces hommes. Ce numéro correspond à celui d’une jeune femme qui exerce la profession, louable en soi, permettant à ses clients de s’épancher en organisant des soirées spéciales à leur intention. Parallèlement Werner ne chôme pas et il possède des moyens plus subtils que ceux des policiers pour approcher d’éventuels suspects et s’immiscer là où Barry ne peut le faire.

 

David S. Khara réussit à nous proposer une véritable enquête policière dont la résolution, crédible, ne doit rien à un quelconque artifice fantastique. Et les personnages principaux, qui possèdent tous les deux leurs fêlures que l’on découvre au fur et à mesure du récit et des confidences que se font les deux hommes, possèdent une véritable épaisseur. Le mythe du vampire a été exploité à moult reprises, mis à toutes les sauces, et pourtant David S. Khara parvient à le renouveler, à donner une dimension humaine à son vampire, à le rendre sympathique. Et habilement il nous transporte du Manhattan d’aujourd’hui avec ses blessures toujours présentes dans le cœur des New-yorkais après l’attentat des Twin-Towers, jusque dans les affres de la guerre de Sécession, qui a marqué un tournant dans l’histoire des Etats-Unis, mais continue de marquer les esprits.

La touche de fantastique n’est utilisée que dans quelques scènes, et n’empiète pas sur le récit, et de nombreux lecteurs qui n’apprécient pas forcément ce genre littéraire devraient aimer ce roman comme ils ont déjà dégusté Le projet Bleiberg et les suivants. David S. Khara s’affirme comme un auteur de tout premier plan, sachant se renouveler.

Dans mon précédent article consacré aux Vestiges de l’aube je terminai ma notule ainsi : DSK est désormais consacré membre à part entière du FMI (Forgeur de merveilleux et d’imaginaire). Il me semblait que c’était un gentil jeu de mot. Mais qui n'est plus aujourd'hui d'actualité, pour cause de débordements.

David S. KHARA : Les vestiges de l’aube. David S. KHARA : Les vestiges de l’aube.

David S. KHARA : Les vestiges de l’aube. Editions 10/18. Collection Domaine Policier N° 4750. Réédition de la version Michel Lafon. Parution 6 novembre 2014. 264 pages. 7,50€.

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12 novembre 2014 3 12 /11 /novembre /2014 07:47

- Ami entends-tu le vol noir des corbeaux...?

- Non, mais je lis leurs messages...

Jacques MONDOLONI : Un corbeau à l'heure allemande.

Marcoussis, petit village de la Seine et Oise, département aujourd'hui scindé en trois parties dont l'Essonne, mille-cinq cents âmes environ en 1941. Moins ceux qui ont été déportés dans le camp d'Aincourt, village de l'actuel Val d'Oise, parqués dans un ancien sanatorium. C'est dans le bâtiment des hommes, le Pavillon Adrien Bonnefoy-Sibour, qu'étaient parqués les militants communistes, ou anciens militants, ou sympathisants, ou supposés tels.

Depuis des années, et même avant guerre, le Parti Communiste Français ayant été interdit par Daladier en 1939, les adhérents à ce parti de Gauche étaient traqués d'abord à cause du Pacte germano-soviétique puis par Pétain et ses sbires encouragés par les Allemands lorsque ce pacte fut dénoncé. Mais rendons-nous dans ce petit coin de la grande banlieue parisienne qui avait avant tout une vocation agricole.

Bien entendu, ces maraîchers allaient vendre leur production se rendant à Limours ou plus loin à bord de leur carrioles, mais bon nombre de Parisiens effectuaient leur approvisionnement sur place, sous l'œil bienveillant du maire malgré le risque d'être arrêtés pour Marché Noir.

L'atmosphère était délétère, à Marcoussis comme ailleurs. Les messages anonymes, conçus le plus souvent à l'aide de lettres découpées dans des journaux, pullulaient. Des dénonciations, des délations, qui prenaient leur conception dans la jalousie, la haine, le fanatisme ou l'ostracisme aveugle.

 

Tous les prétextes sont bons pour accuser un voisin, un ami, un membre de sa famille et même sa femme ou son mari, histoire de se venger, de capter un héritage, d'échapper à des frais de divorce. Et le maire demande chaque matin à sa secrétaire s'il y a du courrier spécial. Les lettres émanant de correspondants anonymes ou de déclarants, les mouchards, en général des notables. Il est vrai que ses collègues ont parfois de meilleurs résultats que lui en ce qui concerne les interpellations, et le préfet ne manque pas de le rappeler à l'ordre. Il faut du chiffre !

 

C'est pour décrire cette ambiance que Jacques Mondololoni jette son projecteur sur une petite commune rurale de la grande banlieue francilienne, et raconte comment et pourquoi deux ou trois personnes vont se retrouver déportées. Un docu-roman qui prenne sa source dans un épisode réel de cette période trouble de la Seconde Guerre Mondiale.

 

Ce texte est complété par la retranscription de quelques lettres de dénonciation, ceci pour votre édification personnelle et non pour que vous vous en inspiriez. Enfin un entretien entre l'éditeur et l'auteur permet de mieux connaître cet épisode grâce aux recherches effectuées par Jacques Mondoloni, de mieux l'appréhender, de mieux comprendre les tenants et aboutissants. Un pan d'histoire honteux mais qui n'a pas servi de leçon puisque la police n'hésite pas, contre rétribution, à demander à la population de dénoncer untel ou untel, ce qui peut amener à toutes dérives et suspicions dont il est difficile pour un coupable présumé de s'extraire des rets dans lesquels il s'empêtre.

Jacques MONDOLONI : Un corbeau à l'heure allemande. Editions Osaka. Collection Les Romans de la Colère. Parution le 28 août 2014. 104 pages. 10,00€.

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11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 09:48

Un bouquiniste se livre...

Guillaume BECHARD : Abers amers.

Le mariage de la fille d’un hobereau breton dans la panade, situation qu’il tente de cacher à son voisinage et ses relations, avec le fils d’un parvenu est l’occasion idéale pour les retrouvailles de quatre condisciples de l’université de Brest.

Parmi ces quatre convives qui ne se sont pas rencontrés depuis des années, échangeant de temps à autre des cartes de vœux et babioles similaires, Erwan Guillerm, bouquiniste et journaliste dans une revue consacrée à couvrir les activités de divers mouvements indépendantistes de par le monde.

Son patron Dominique Frugy, il a en horreur sa particule qu’il a effacée, est l’un des ces condisciples et le seul avec lequel il entretient des relations durables, métier oblige, depuis près de trente ans.

Il retrouve également Corentin, qui milita très jeune pour la reconnaissance de l’enseignement et de la pérennité de la langue bretonne, et est le directeur général de la Banque Internationale Bretonne.

Enfin leur hôte le comte – qui a mal géré les siens de comptes - Raoul de Trégarec, et sa cousine Véfa. Entre Véfa et Erwan aurait pu s’établir une histoire amoureuse, seulement la première fois qu’ils se sont déshabillés, la jeune femme portait des sous-vêtements taillés dans le Gwenn ah Du, tissu du drapeau breton, ce qui a annihilé immédiatement sa libido. Pourtant elle possédait une immense fortune terrienne, lui permettant de vivre sans compter jusqu’à la fin de ses jours et même plus.

Erwan se rend donc dans le pays Léon, afin d’assister à la noce, et s’installe dans un café auberge tenu par une vieille femme qui n’a rien changé dans son troquet depuis des lustres. Seule nouveauté la présence d’Annick, jeune serveuse qui a délaissé sa Cornouaille à cause d’un patron trop entreprenant. Le banquet, qui se déroule sous un barnum, est conforme à la logique qui veut que chacun soit installé par affinité ou rang social. Les mariés avec leurs parents à une table, les officiers de marine invités à une autre, caste oblige, les anciens amis à une troisième, les édiles du village dont l’adjoint au maire en révolte ouverte contre Raoul élu à cause de sa notoriété nobiliaire et non pour ses capacités, et ainsi de suite.

Quatre-vingts convives environ qui se goinfrent de champagne breton (du cidre bouché), de charcuterie préparée au château, et autres cochonnailles issues d’une longue lignée de cochons élevés avec amour au domaine et dégustés avec encore plus d’amour. Le dessert est gâteau de Savoie, fait maison, fourré d’un coulis maison, et uniquement pour les tables d’honneur, saupoudré de petits vermicelles en couleur censés enjoliver la pâtisserie. Pour les autres, comme Erwan et ses amis, du sucre glace, qui barbouille les vêtements comme du plâtre lorsqu’on souffle dessus, et même sans souffler d’ailleurs. Les enjolivures c’est beau mais c’est traître. La preuve, vingt huit convives décèdent suite à l’ingestion de ces vermicelles. Vingt-huit personnes empoisonnées.

Selon les déclarations recueillies par les policiers venus enquêter, des gamins se seraient amusés avec des boites contenant des produits nocifs qui trainaient dans un appentis proche. L’inspecteur qui dirige les policiers n’est autre qu’Arsène, un vieux copain d’Erwan, ce qui arrondit singulièrement les angles mais Arsène, proche de la retraite, préfère refiler le bébé au SRPJ de Rennes. Seul son adjoint Lagadu s’accroche à cette affaire comme une sangsue à un morceau de viande bien saignant. Mais Erwan, lui aussi ces meurtres en série le turlupine, découvrira la solution en compulsant les archives lors d’une étude généalogique.

 

Abers amers est un bon petit roman même si le suspense est dévoilé bien avant l’épilogue et il pourrait sembler au lecteur qu’il ne se passera plus rien. Mais comme les enquêtes policières qui trainent en longueur, ce qui entre nous est aussi bien que d’incarcérer un innocent, tout n’est pas dit jusqu’à la fin.

La profession de bouquiniste est éminemment sympathique et ce personnage ne déroge pas à la règle. Il travaille en dilettante mais ses clients ne lui en veulent pas car il lui arrive de fermer boutique pour plusieurs jours, sans raison apparente, et lorsqu’il lève le rideau ses chalands reviennent comme s’il avait toujours été derrière son comptoir. Et puis l’on en apprend des choses en compulsant les archives, comme cette profession obsolète et qui serait interdite aujourd’hui : culotteur de pipes. Des personnes payées pour culotter des pipes neuves.

Ce roman est plaisant à lire et j’attend le prochain de cet auteur qui aime apparemment sa Bretagne sans en faire l'apologie à outrance.

 

Guillaume BECHARD : Abers amers. Pascal Galodé éditeurs. Réédition Format Poche. Parution le 22 novembre 2014. 136 pages. 9,90€.

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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 08:58

Ces gens là : D’abord, d’abord, y a l’aîné...

Hervé JAOUEN : Eux autres, de Goarem-Treuz.

7, chiffre symbolique. Les 7 jours de la semaine, les 7 têtes de l'Hydre de Lerne, les 7 péchés capitaux, les 7 merveilles du monde, les 7 rayons de la couronne de la Statue de la Liberté représentant les 7 continents, les 7 cavaliers de l'Apocalypse, les 7 mercenaires, les 7 nains, et maintenant on pourra ajouter à cette liste les 7 enfants de Gwaz-Ru et Tréphine.

Le premier de la couvée, échelonnée, est né en 1928, le dernier en 1943. Trois garçons, quatre filles dont le destin sera différent et qui occasionneront soucis ou joies à leurs parents, selon leur caractère, leur tempérament, mais également les événements qui traverseront cette période.

Nicolas a fait ses premières armes en 1944 à seize ans avec deux morts à son actif. C'était la fin de la guerre, les voisins de Gwaz-Ru et Triphène les considéraient encore comme des étrangers car ils n'étaient pas de la commune de Quimper ou de ses abords. La jalousie avait alimenté les dissensions, mais les parents n'en avaient eu cure, même si Gwaz-Ru avait eu maille à partir avec les pandores à cause de vagues rumeurs de marché noir. Nicolas a devancé l'appel, et comme il est Breton, automatiquement il est versé dans les fusiliers marins, lui qui n'a jamais vu la mer. Départ pour la Cochinchine, l'Annam et le Tonkin, bénéficiant de moments festifs entre deux périodes de combats à Hanoï, Saigon et autres villes indochinoises, d'un fémur cassé et mal réparé, et d'une amibiase soignée à grands verres de Pernod, puis l'Algérie et l'amibiase transformée en tuberculose, puis la réforme, retour au foyer avec une pension à vie. Il s'incruste puis loge dans le pennti, maisonnette indépendante de la ferme de Goarem-Treuz..

Maurice, né 1933 et Julienne qui a vu le jour en 1938, sont les transparents de la famille. Ils vont trouver chacun de leur côté âme sœur, se marier et s'installer à la ville, pas trop près des parents, mais pas trop près non plus, se faisant oublier sauf le dimanche, jour de ravitaillement en légumes. Ils sont lisses, transparents, jaloux. Des personnes ordinaires, communes, représentatives de la plupart des familles qui sans attendre la manne de leurs parents, reprochent les dépenses domestiques qui ne leur sont , ou seront, pas profitables. Des pimbêches et des m'as-tu-vu.

Monique, née en 1935, entre Maurice et Julienne, est quelque peu attardée. Angèle, son ainée, la couve. Ce qui ne l'empêche pas d'aller au bal le dimanche après-midi, des sauteries présumées sans conséquences, débauchée par des copines. C'est là qu'elle fait la connaissance d'un beau blond qui habite dans le quartier mal famé dit de la Cité d'urgence. Il s'appelle Fédor, et c'est vraiment pour Monique le Fait d'or qui lui apprend à danser, et l'initiera quelques semaines plus tard aux joies de l'amour. Avec comme conséquence une grossesse et un mariage presqu'à la sauvette. Heureusement Angèle est là pour arrondir les angles, prenant toujours la défense de sa petite sœur.

Gwaz-ru qui a émargé au parti communiste au début de sa vie active et s'en est détourné après avoir analysé la dialectique de ses compagnons, est un homme bougon, caustique, sarcastique, voire cynique, jouant dans ses discussions avec les métaphores poétiques ou crues. Une façon de s'exprimer qui a déteint sur Angèle. Et elle profite de la réflexion de son père qui est content de sa récolte de pommes, les abeilles ayant bien bourdonné et chaque fleur s'étant transformée en fruit, pour lui annoncer que sa sœur attend un gamin : Il n'y a pas que les fleurs de pommiers a avoir été fécondées. Ce qui le désole. Toi à vingt deux ans les gars ne t'intéressent pas, à seize ans ta sœur tombe sur une pointe rouillée. Ça fait une moyenne. Mais avec ses ennuis subits à la fin de la guerre, il est devenu plus philosophe, sans vraiment être consensuel, ou alors il courbe l'échine après avoir manifesté son mécontentement, pour la forme. Il a fini d'aboyer.

En mai 1940, c'est Irène qui pointe le bout de sa frimousse et Gwaz-Ru aura pour habitude de déclarer délicatement : Celle-là est sortie du ventre de sa mère au moment où les Chleuhs enfilaient la Belgique pour nous prendre en levrette. Irène et le petit dernier Etienne né en 1943, sont les Intellectuels, les Savants de la fratrie. Ils vont bénéficier d'une scolarité prolongée, mais ils ont du répondant, du souffle et les études ne leur font pas peur. Toutefois Etienne va braquer son père anticlérical convaincu.

Les enfants suivent les routes d'un destin qui semble tracé par leurs parents mais ils empruntent les voies qu'ils se choisissent et ne sont pas similaires. Des sentiers qu'ils défrichent, des nationales qui comportent des stations mais mènent au but sans heurts, ou les autoroutes de l'avenir qui se révèlent parfois plus accidentogènes !

Angèle, la fille aînée qui reste à la maison, tient son carnet, son journal de bord. Elle se montre comme la seconde mère, la confidente, la bonne sœur sans confession idéologique ou religieuse, fait vœu de tolérance, d'empathie, aplanissant les cahots entre la fratrie et les parents. Elle n'est jamais partie de la maison, ses seuls voyages consistant à aller voir sa soeur Monique à Brest, une expédition digne des plus grands explorateurs.

 

Cinq décennies d'une famille narrées au travers du prisme flamboyant ou blême des enfants, de leur enfance au passage à la vie adulte, changeant physiquement et socialement en même temps que l'évolution des mœurs et d'une France en reconstruction, et l'agrandissement d'un petit village peu à peu absorbé par la ville de Quimper. Des destinées différentes selon le caractère, le tempérament des rejetons d'un couple de travailleurs haut en couleurs, qui abordent l'avenir selon l'époque où ils sont nés et leur éducation, ou manque d'éduction scolaire. Mais ce ne sont pas les diplômes qui forgent forcément un caractère. On retrouve la description des petites joies simples qui mènent au bonheur tranquille, mais également les aléas d'une vie bousculée par la mort violente, les accidents de la vie, et ces défauts qui marquent de leur empreinte les particularités de chacun des protagonistes. La cupidité bien évidemment, ou son contraire le désintéressement, autant de spécificités comportementales qui aident à traverser le quotidien sereinement ou à pourrir les vies de tous par ricochets.

Hervé Jaouen a entrepris de conter l'existence d'un famille bretonne, en s'attachant à décrire des branches différentes, explorant les nombreuses arborescences, à analyser leur caractère, leur posture, leur ascension dans un pays qui lui aussi bouge, avec les soubresauts des régimes politiques, des guerres, du modernisme. Cinquante ans ont passés, c'est si proche et si loin. Tant de bouleversements dans les habitudes ménagères, morales, sociales, économiques, laissent rêveurs, nous qui sommes blasés, possédant automobile et confort domestique. Au début des années cinquante, c'était toute une affaire pour changer de vélo, s'acheter un Solex ou une gazinière, téléphoner au café du bourg ou encore placer son argent. Une révolution industrielle importante si l'on considère toutes les technologies actuelles qui ne cessent d'évoluer. La salle d'eau dans la maison mais la cabane du penseur toujours au fond du jardin.

Si on peut mettre cette saga en parallèle avec les Rougon-Macquart de Zola, on peut également retrouver ce souffle familial sur plusieurs générations tel que décrit dans les seize volumes composant les Chroniques des Whiteoak, plus connues sous le nom de série des Jalna. Une série écrite par la Canadienne Mazo De La Roche.

Un livre émouvant, et certains d'entre nous qui sont juste après la guerre, se reconnaitront peut-être dans certaines situations.

A lire également

Hervé JAOUEN : Eux autres, de Goarem-Treuz. Collection Terres de France. Editions Presses de la Cité. Parution le 2 octobre 2014. 322 pages. 20,00€.

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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 13:39

Bon anniversaire à Jean-Hughes Oppel, né le 9 novembre 1957.

Jean Hugues OPPEL : Six-Pack.

Manèges, flonflons, stands de tir, barbe à papa, buvettes, musique tonitruante, baraques foraines en tout genre, la foire du trône bat son plein. Là-bas, dans l'ombre, derrière les palissades, c'est le drame. Josiane c'est laissée entrainer par le sourire accrocheur d'un bellâtre. Mais l'homme ne l'a pas abordée pour la bagatelle. Il sort son surin et la transperce. C'est sa cinquième victime.

L'inspecteur Saverne, qui vit seul avec ses deux chats depuis que sa femme l'a quitté en emmenant les gosses, sait que l'enquête sera longue et difficile. Il est confronté à un tueur en série qui signe ses méfaits toujours de la même manière. Les indices qu'il laisse derrière lui, traces de chaussures, mégots, Saverne les a répertoriés, mais le tueur n'est pas fiché. L'anonyme par excellence.

En compagnie de Risson, son adjoint, un adepte du micro-ordinateur, il patauge dans la semoule. Une seule solution pour Saverne, aller aux Etats-Unis et rencontrer l'as des as dans la traque des serials killers. Un début de piste se dessine, mais les intérêts français étant en jeu, Saverne est prié de laisser tomber. Ce qu'il n'a nulle envie de faire.

 

Ce ne pourrait être qu'une banale enquête sur un tueur en série, comme certains auteurs américains, ou français, nous assènent depuis quelques années. Cependant Jean Hugues Oppel ne se contente pas de tisser sa toile. Il s'attache à dépeindre les personnages, surtout celui de Saverne, le commissaire chargé de l'affaire. Un maniaque du briquet hors d'usage. Sommé de laisser tomber, il ne s'en contera guère et se montrera opiniâtre, payant de sa poche son déplacement à Chicago.

A noter que Jean Hugues Oppel entame tous ses chapitres sauf un, par un synonyme de la lumière ou du feu. Le seul qui ne régit pas à cette loi débute par "Obscurité". De même chaque chapitre se termine par un court paragraphe, reflet ou prolongement d'un passage, d'une scène, d'une réflexion du dit chapitre. Les aficionados du polar reconnaîtront en Etienne Jallieu, bouquiniste, l'un de nos spécialistes les plus compétents en serials killers, Stéphane Bourgoin. Pseudo transparent pour qui sait que Stéphane en breton signifie Etienne, et qu'une ville de l'Isère s'appelle Bourgoin-Jallieu.

Six-Pack a été porté à l'écran par Alain Berbérian, avec Richard Anconina, Chiara Mastroianni, Frédéric Diefenthal et Jonathan Firth. Le film est sorti le 26 avril 2000.

Jean Hugues OPPEL : Six-Pack.

Jean Hugues OPPEL : Six-Pack. Rivages Noir N° 246. Parution mai 1996. 292 pages. 8,65€.

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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 07:33

Dans l'horreur d'une profonde nuit...

Michel MOATTI : Blackout Baby.

Février 1942. Les Londoniens subissent encore les affres du Blitz et à la moindre alerte ils se refugient dans des abris, des caves, des entrées de métro. C'est ainsi qu'en ce 7 février, David Cummins, atteint d'un mal de tête insoutenable rentre dans une pharmacie où il est servi par une jeune femme. Dans son crâne tournent et retournent des phrases extraites des Leçons. Une idée le turlupine depuis quelque temps : Trouver des femmes, les suivre. Les tuer. Il fait le tour du quartier, attend la sortie de la pharmacienne et à ce moment les sirènes se mettent en branle. Ils s'engouffrent dans un abri puis...

David Cummings pensait pouvoir faire carrière dans la Royal Air Force, car il possède un don particulier, une vision scotopique. Il voit la nuit, en noir et blanc, certes, mais il voit, tandis qu'il ne peut supporter la lumière trop vive. Et depuis ses années passées sur les bancs de l'école, il traîne la réputation d'afficher des prétentions supérieures à sa condition. Alors qu'il pensait devenir un héros à bord d'un Spitfire, il est un simple rampant, rongeant son frein, étant la risée de ses collègues qui l'appellent Duke ou Monsieur le Comte. Actuellement il est préposé à la manipulation de ravitaillement en produits divers, ce qui ne l'empêche pas d'être toujours vêtu impeccablement de son uniforme. Une élégance qui attire les regards des jeunes femmes en manque de tendresse et surtout d'argent.

En ce même jour du 8 février, alors que Cummings traîne dans les rues, Amelia Pritlowe s'affaire au London Hospital, soignant les blessés, des gamins déjà meurtris par la vie. Physiquement et moralement. Si des enfants ont été évacués de Londres, d'autres, des orphelins ou dont les parents pauvres comptent sur eux pour assurer le vivre et le couvert, triment dans des baraquements, véritables petits forçats. Des accidents se produisent régulièrement, à cause des bombes ou des incendies. Ainsi Smike qui a été brûlé dans l'incendie d'un baraquement où il travaillait se remet peu à peu de ses blessures. Amelia l'a pris en amitié et elle lui raconte parfois des histoires pour lui remonter le moral.

Amelia reçoit la visite de Walter Dew, qui sait plus ou moins le rôle qu'elle a joué quelques mois auparavant dans l'affaire Crippen et une autre qui prenait sa source dans les assassinats perpétrés par Jack l'Eventreur. Amelia est la fille de Mary Kelly, la dernière victime de Jack The Ripper, en 1888, et elle a gardé en elle un traumatisme. Dew désire qu'elle l'aide à traquer un individu qui vient d'assassiner une jeune femme. Trois autres corps sont découverts en quelques jours. Si ces cadavres sont mutilés comme les prostituées du siècle précédent, Dew ne pense pas qu'il s'agisse de répliques, de mises en scènes comparables à celles de Jack l'Eventreur. Tout au plus des similitudes. D'autant que des messages sibyllins sont inscrits sur les murs des pièces où les jeunes femmes ont été retrouvées.

Dew a enquêté sur l'affaire de Jack l'Eventreur, il n'est donc plus tout jeune. Il n'est plus policier non plus, mais il laisse entendre à Amelia qu'il est chargé d'une mission. Elle s'en réfère à son ami Francis Buir, de la Filebox Society et après d'âpres discussions elle accepte d'apporter ses maigres connaissances et son soutien à Dew. D'autant que grâce à un ami policier, Dew leur soumet les dossiers constitués ainsi que les photos prises lors des découvertes des cadavres. Dew pense que ce Blitz Ripper agit sous l'influence de pensées démoniaques, et ces messages, dont certains sont signés AL, les mènent à une sorte de gourou qui dispensait ses Leçons et avait essayé de faire publier un ouvrage.

Le chef du Yard fulmine. Cette affaire lui a été retirée au profit du Cabinet Gris, des représentants du Conseil de la Reine qui siègent à la Rotonde. Mais c'est bien Dew, assisté de Francis Buir et surtout d'Amelia, qui s'attache à la résolution de cette affaire. Il ne faut pas que la panique s'installe. Amelia est d'autant plus impliquée que cela lui remémore l'affaire de Jack l'Eventreur et surtout qu'en analysant les messages, elle est persuadée que des enfants seront les prochaines victimes de ce tueur qui agit sous l'influence des textes du gourou, textes malsains issus d'un épisode biblique. Et elle est inquiète pour Smike, son jeune protégé, qui doit prochainement être évacué en compagnie de quelques centaines de ses petits camarades vers la campagne.

 

Si Dew et Muir agissent et réagissent selon leurs synthèses, leurs sentiments ou leurs convictions, s'engouffrant parfois dans des brèches qui s'avèrent aléatoires, Amelia procède selon son intuition, cette fameuse intuition qui lui a permis de résoudre l'affaire relatée dans le précédent roman de Michel Moatti : Retour à Whitechapel. Elle cerne peu à peu la personnalité du tueur, ce qui la met en danger.

 

En lisant ce roman, le lecteur ne pourra s'empêcher d'évoquer Dickens, et sa dénonciation du travail des enfants, de leur condition d'esclaves, de leur rôle de victimes sociales. La peinture sombre et froide de Londres lors du couvre-feu, de ses quartiers désolés, pauvres, pratiquement en ruines, nous ramène au XIXe siècle. Certaines infirmières se conduisent en garde-chiourmes, en geôliers hargneux, rabaissant, mortifiant, humiliant les gamins qui leur sont confiés alors qu'elles devraient au contraire tout faire pour soulager leurs peines, physiques et psychiques.

Mais ce Londres est également celui décrit par Graham Greene dans Le ministère de la peur. La description de la capitale britannique durant le Blitz, avec ce côté humoristique décalé, lugubre et morbide, dérisoire dans la mise en scène de certaines situations, l'apparition de personnages qui mettent mal à l'aise. Ainsi cette parade d'un cirque composé d'un Monsieur Loyal atteint de scabiose, d'un clown debout sur des sortes d'échasses fabriquées avec des bidons d'huile, deux nains qui se chamaillent puis font la roue, des animaux étiques et pelés, ou encore ces gamins que arborent des masques de faons ou de chevreuils, revêtus de sortes de pyjamas poil fauve et qui distribuent des tracts annonçant la sortie imminente du film de l'année, Bambi de Walt Disney.

Michel Moatti prolonge avec Blackout Baby ce qu'il avait entamé dans Retour à Whitechapel : le roman historique proche prenant sa source dans une affaire ayant défrayé la chronique policière et journalistique. Cummings a réellement existé, tout comme ses victimes, mais le talent de Michel Moatti réside en cette faculté d'entremêler vérité historique et imaginaire, un peu comme Alexandre Dumas jouait avec la réalité historique dans ses romans mais tout en gardant l'essentiel, en l'enjolivant certes, mais en lui fournissant cet aspect d'horreur et de peur qui régnait dans la capitale britannique.

Michel Moatti se réfère, pour développer un épisode de son roman, à un conte des frères Grimm, Le joueur de flûte de Hamelin. J'ai moi-même évoqué ce texte dans ma chronique de La poule borgne de Claude Soloy il y a peu. Coïncidence, heureux hasard, les voies de la littérature sont impénétrables. La preuve qu'il existe des convergences littéraires même si les sujets traités sont différents !

 

Michel MOATTI : Blackout Baby. Londres 1942. Editions HC. Parution le 2 octobre 2014. 352 pages. 19,90€.

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7 novembre 2014 5 07 /11 /novembre /2014 11:01

Bon anniversaire à Laurent martin, né le 7 novembre 1966.

Laurent MARTIN : Des rives lointaines.

Joseph, le narrateur, va bientôt fêter ses dix-huit ans et il a décidé d’abandonner ses études pour voyager.

Depuis que Juliette, sa petite amie, lui a prêté un livre de Mark Twain, il ne rêve que de partir, de fuir son univers pour rejoindre le Mississipi. Son univers, comme à beaucoup de ceux qu’il côtoie, se réduit à la Caserne, à l’Usine et au Panama. La Caserne, c’est là où il habite, en compagnie de sa mère qui l’a élevée seule. Il n’a jamais connu son père, Paco. L’Usine, c’est là où travaillent pratiquement tous les habitants de la Caserne. Le Panama, le café tenu par René, c’est l’endroit où tous viennent écluser ballons de vin blanc sur ballon de vin blanc.

Le Panama fait aussi hôtel, mais seules deux chambres sont occupées, l’une par Mac, l’Ecossais, l’autre par Lucienne, le réconfort des âmes solitaires ou délaissées. L’arrivée de Louis, qui vient de purger une peine de prison, met ce petit monde qui vit en vase clos, en effervescence. Joseph pose sa candidature pour se faire embaucher à l’Usine, mais les événements se précipitent. Monsieur Frémont, le Directeur, est retrouvé assassiné, le corps déposé dans une décharge. Il est remplacé par son cousin, lequel parle tout de suite de chômage, de restructuration et autres menaces, ce qui déclenche immédiatement l’ire parmi les ouvriers, même parmi ceux qui devraient légitimement garder rancune envers une entreprise qui leur a pris leur main, leurs yeux, leur santé.

Bref la grève est votée menée par Maurice, le délégué syndical, dont le corps sera découvert un matin, accroché aux grilles de l’Usine. La police, représentée par deux hommes venus de la Ville, enquête mais cela n’avance guère. D’autant que leur présence ne rebute pas l’assassin qui persévère.

 

Laurent Martin place son intrigue, dont l’épilogue est attendu mais ce n’est pas là le principal objet du roman, sinon les motivations du meurtrier, dans un endroit anonyme représentatif aussi bien de l’univers rural rongé par l’attrait facile du monde ouvrier que d’une banlieue consacrée à une entreprise qui régente la vie urbaine.

Des rives lointaines s’érige comme une parabole avec en point de crêt une affaire de meurtres qui met en émoi une communauté, moins toutefois que l’annonce d’une fermeture prochaine d’une entreprise qui pourtant les réduit en esclaves. Gravitent des personnages issus d’univers différents mais qui se retrouvent tous unis malgré, ou à cause, de leur dissemblance.

Laurent Martin se révèle dans ce court roman aux phrases sobres comme l’un des auteurs les plus singuliers et les plus prometteurs de ces dernières années.

 

Laurent MARTIN : Des rives lointaines. Editions du Passage. Parution le 27 août 2004. 140 pages. 14,20€.

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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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