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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 13:50

L'été s'ra chaud, l'été s'ra chaud,

Dans les t-shirts dans les maillots...

Thomas DEGRE : 10 jours de canicule.

Depuis six mois, Jean Bonnet est stagiaire dans l'agence de détectives Duflère.

A trente et un ans, il a déjà été marié trois fois, divorcé deux fois et une fois veuf, père d'un gamin de cinq ans qui pour l'heure actuelle est chez sa grand-mère. C'est un instable sentimentalement et cela se ressent dans les missions qui lui sont confiées par Monsieur Charles, son patron. D'ailleurs en général, ce sont pour des enquêtes concernant des histoires de cocufiage qu'il doit prouver son talent.

Seulement, en cette fin de juillet 1975, une affaire plus sérieuse requiert ses services, monsieur Charles n'ayant personne d'autre sous la main. Jean Bonnet, qui préfère qu'on l'appelle Polo afin d'éviter des jeux de mots laids sur son patronyme, mais nous continuerons à le nommer ainsi, Jean Bonnet donc doit récupérer deux lettres compromettantes qu'un client aurait adressées à sa maîtresse dont il a eu un enfant.

Et c'est pour cela que nous retrouvons notre détective à la terrasse d'un café boulevard de la Madeleine afin d'étancher sa soif, c'est le début de la canicule, et tenter d'attirer l'attention de la gente dame en question. Or c'est Ann, oui elle s'appelle ainsi mais elle ne l'est pas, Ann, qui l'aborde. Elle lui propose de passer un bon moment chez elle pour cinq cents francs (nous sommes en 1975, je l'ai déjà dit, mais une petite piqûre de rappel ne nuit pas !). Ce n'était pas prévu au contrat, et Jean n'a pas l'argent sur lui. Rendez-vous est donc pris pour le lendemain au même endroit.

Il rend compte de son début de mission à monsieur Charles lequel l'informe que son client, monsieur Dubourg, mais c'est sûrement un pseudo, est marié et qu'il ne veut pas que ces lettres tombent entre les mains de sa femme. Il en va de sa quiétude mais également de sa situation, l'épouse étant nettement plus riche que le mari.

Le lendemain la jeune femme, un peu moins de la quarantaine, sublime, et dont Jean tombe tout de suite amoureux, se présente en retard au lieu dit. Ce n'est pas grave, le principal étant qu'elle soit là et que la proposition tienne toujours. Seulement au lieu de l'emmener chez elle, la partie de plaisir devra s'effectuer à l'hôtel. Jean Bonnet n'est pas né de la dernière pluie, qui d'ailleurs date, et il a connu les faveurs de très nombreuses femmes. Mais il n'a jamais couché avec une fleur de bitume, ce qui l'embarrasse. Embrasse-t-on une prostituée par exemple. Arrivé sur place, il affole et malgré ses efforts, il n'arrive pas à redresser... la situation. Paniqué, il se sauve tout en s'habillant à la hâte dans la rue. Et il rentre chez lui, se demandant quel stratagème utiliser pour informer son patron de l'échec de sa mission.

Le lendemain il est réveillé par le téléphone, qui sonne mais ne pleure pas. Ann lui pose la question cruciale : pourquoi s'est-il enfui si vite ? L'éponge est passée et elle l'enjoint de la retrouver chez elle. Jean se précipite sur l'occasion, c'est une figure de style, et va guilleret chez la belle, qu'il retrouve assommée dans un appartement dévasté.

 

Dans l'enfer de la canicule de l'été 1975, qui d'ailleurs s'est produite en 1976, nous faisons la connaissance d'un détective stagiaire, amateur de jolies femmes et surtout cinéphile passionné.

Jean Bonnet se montre un peu comme un épigone de Nestor Burma, dont les aventures rocambolesques sont un bain de fraîcheur dans l'univers violent des romans policiers actuels. Jean Bonnet c'est un peu Guy Marchand et Jean-Paul Belmondo, un brin gouailleur, désinvolte, bravant les dangers pour une belle, et ramassant des gnons à l'occasion. Parfois il est le dindon de la farce, mais sait retomber sur ses pieds. Et s'il lui arrive de mentir, ou d'écorner la vérité, c'est pour ne pas froisser, vexer, faire du mal inutilement à ses interlocuteurs, c'est à dire en particulier Ann et monsieur Charles. Et sans trop en dévoiler sur sa vie privée, disons qu'il n'a pas eu une enfance heureuse et que ses relations avec son géniteur se sont déroulées comme les montagnes russes partagées entre attrait et retrait. Aussi il reporte tout l'affection qu'il n'a pas obtenue sur son fils, Boris, et sur ses animaux de compagnie, chats, poissons rouges et autres bestioles. Un autre animal, en peluche lui, tient une grande place dans cette histoire, un gentil Teddy Bear. Un roman qui oscille entre humour et émotion, ce qui n'est pas incompatible.

 

Le lecteur pourra s'amuser à retrouver des titres de films réalisés par François Truffaut, Jean-Luc Godard ou en encore Maurice Pialat, la liste étant fournie en fin de volume afin de vérifier vos réponses. Mais d'autres œuvres cinématographiques sont disséminées de-ci de-là, sans compter celles qui sont nettement et en italiques citées.

Thomas DEGRE : 10 jours de canicule. Collection Dépendances. Editions Territoires Témoins. Parution 22 avril 2015. 156 pages. 15,00€.

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5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 09:38

Souvenirs, souvenirs...

De nos beaux jours de l'été

Lorsque nous partions cueillir...

Jean-Marie PALACH : Souvenirs envolés.

Ce ne pourrait être un fait-divers estival comme un autre, mais la défenestration de Catherine Miobari fait les grands titres. Célèbre actrice de cinéma, elle n'avait aucune raison de se suicider. Pourtant c'est bien cette thèse qui est retenue, en attendant les résultats du laboratoire de la police scientifique.

Chiara Mobiari, sa fille qui suit les traces cinématographiques de la mère, est persuadée qu'il s'agit d'un meurtre et trois jours plus tard, elle se rend à la Criminelle où elle est reçue par le commandant Langlade. Elle accumule les raisons de sa mère à rester vivante, et Langlade est presque convaincu. Du moins c'est ce qu'il annonce à Clémence Malvoisin, la commissaire divisionnaire et il se promet d'aller visiter l'appartement afin de vérifier si rien n'aurait été omis par les enquêteurs. Maurice, le planton, cinéphile averti et collectionneur de revues consacrées au 7e art, a du mal à se remettre de cette nouvelle.

Rentrant chez elle à Saint-Maur, dans la banlieue est de Paris, Clémence traverse le bois de Vincennes. S'il n'a pas la réputation malfamée du Bois de Boulogne, cet endroit possède aussi ses fleurs de bitume qui attendent le chaland, court vêtues, avant de les entraîner dans leurs camping-cars transformés en garçonnières. Elle aperçoit deux hommes qui poursuivent une de ces jeunes femmes et veulent la molester. Elle s'interpose et grâce à des renforts promptement arrivés sur place, les deux hommes sont arrêtés. Ce ne sont pas des clients mais des hommes de main chargés de surveiller leurs "protégées".

Violette, ainsi se prénomme la jeune fille, narre à Clémence pourquoi elle se prostitue, une appellation qu'elle réfute. Agée d'environ seize ou dix-sept ans, elle est une M'Piga, une jumelle en langue Obemba, un village du Gabon. Et si elle vend ses faveurs, c'est pour tenir un engagement de son grand-père resté au village. En contrepartie de ses prestations forestières, des subsides sont alloués aux villageois. Violette sera placée dans un foyer, afin d'échapper à ceux qui se font du fric avec son corps. C'est ce qu'a décidé Clémence qui entend bien s'attaquer à la racine du mal, le propriétaire d'un restaurant gabonais.

A peine arrivée chez elle, Clémence reçoit un appel de Langlade. Jean-Paul Pournier, un célèbre acteur, s'est jeté chez du cinquième étage. Ecrasé, le pauvre sur le bitume.

Ceci n'est plus une coïncidence d'autant que Clémence apprend par Maurice, l'amateur cinéphile, que quelques années auparavant un réalisateur, avec lequel Catherine Mobiari et Jean-Paul Pournier auraient dû tourner un film se déroulant en Afrique, et plus particulièrement au Gabon se serait suicidé en se jetant du Pont du Gard. Or pour des raisons indéfinies, ce projet aurait avorté.

Violette se rend chez Clémence, son séjour au foyer ne se déroulant pas dans une ambiance sereine, et elle est accueillie les bras ouverts. En remerciement elle offre à la commissaire une amulette, un gri-gri ancestral, qui, elle en est persuadée, devrait la tirer des pires situations. Et Clémence en connaîtra des moments difficiles car elle s'envole pour le Gabon, sous la couverture d'une journaliste, afin de savoir pourquoi le film n'est pu être réalisé et son voyage ne sera pas de tout repos.

Dans le même temps, elle reçoit un message d'une ancienne condisciple l'invitant à une réunion au cours de laquelle devraient se retrouver tous ceux qu'elle a côtoyé en première. Les souvenirs affluent, les visages aussi, et son cœur s'emballerait presque. Si celle qui lui a lancé l'invitation était une adolescente insignifiante, Clémence se souvient très bien de deux autres condisciples, les meilleurs de la classe, et son penchant amoureux pour l'un d'eux.

 

Léo Malet m'avait déclaré un jour, lors d'un festival de Reims auquel il participait, que sans coïncidences, il n'y aurait pas de romans policiers. Les coïncidences en sont la charpente. Et effectivement dans ce roman, les coïncidences sont nombreuses, mais pas forcément fortuites. Mais elles sont expliquées en partie à la fin.

Avec une maîtrise d'horloger, Jean-Marie Palach construit son intrigue sans failles, en y apportant la touche d'exotisme qui lorgne vers le roman d'aventures. Le voyage au Gabon, les péripéties et les pérégrinations de Clémence qui l'amènent jusqu'au village de Violette, à rencontrer Solange, sa M'Piga, en compagnie d'un guide occasionnel, un commissaire qui dirige une école de formation policière et qui comprend le dialecte local, pourraient très bien s'inscrire comme le petit plus qui captive le lecteur. Mais l'auteur n'oublie pas de lorgner sur la géopolitique et les relations entre la France et le Gabon, et surtout cette transmission de pouvoir népotique. La diplomatie et l'immunité dont disposent justement les diplomates, ainsi que leurs employés, sont mises en avant. Et heureusement Clémence possède une hiérarchie qui sait prendre ses responsabilités.

Jean-Marie Palach met en avant également ce respect dû aux anciens, à la parole donnée, ce qui peut entraîner parfois des situations embarrassantes, délicates, voire dangereuses.

Jean-Marie PALACH : Souvenirs envolés. Editions Pavillon Noir. Parution le 10 octobre 2014. 232 pages. 14,00€.

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4 mai 2015 1 04 /05 /mai /2015 09:33

La Haine de la Hyène ou La mort sûre de la Hyène...

Gilles VINCENT : Hyenae.

Il a beau nier, Bertaux est fait comme un rat. La commissaire Aïcha Sadia et ses hommes, dont Théo Mathias le légiste qui la suit partout, effectuent une descente, enfin une montée puisqu'il habite au sixième étage, dès potron-minet chez lui et le réveillent sans douceur. Ils lui font visionner sur un ordinateur une vidéo montrant un homme cagoulé s'acharnant sur une gamine à coups de batte de base-ball.

La gamine n'est pas une inconnue. Il s'agit de Camille Carlotti, disparue le 7 septembre 2003, soit quatre ans auparavant, quasiment jour pour jour. Alors Bertaux se retranche derrière une histoire de série de cambriolages qu'il aurait perpétré dans la même rue peu de temps auparavant, qu'il aurait récupéré puis vendu le DVD à un homme, dont il donne une vague description, par l'intermédiaire d'un ami. Un individu en possession de cet objet a été arrêté à Roissy, alors qu'il s'apprêtait à embarquer.

Seulement, afin d'échapper aux poursuites, Bertaux préfère passer par la fenêtre des toilettes, et la réception dans la cour n'étant pas amortie, il ne reste plus aux policiers qu'un cadavre sur les bras. Ce qui ne fait pas leurs affaires, les habitants du quartier Nord, et notamment les jeunes à capuches commençant à gronder contre des bavures policières. Heureusement le capitaine Draux, un gars du Nord fraîchement muté, arrive à la rescousse rapidement.

Au même moment, à Maussanes-les-Alpilles, à quelques quatre-vingts kilomètres de Marseille, Sébastien Touraine se réveille avec toujours ce goût amer de bile dans la bouche. Un grand café noir accompagné d'une cigarette puis il sort, laissant son regard s'échapper au delà des collines et ses poumons expectorer ses glaires. Comme tous les jours il a mal dormi, passant des nuits blanches à ressasser une affaire vieille de quatre ans. Il était détective privé, il s'est recyclé comme bouquiniste en livres anciens. Une profession fort honorable.

Quatre ans auparavant, alors qu'il vivait une histoire d'amour avec Aïcha Sadia, il avait été amené à enquêter sur la disparition de la jeune Camille. Il s'était rendu dans le Nord, afin d'enquêter également sur une autre disparition de gamine. En rentrant en voiture, il avait appris la mort de sa fille Hélène, issue d'un premier mariage, dans un accident de voiture. Et en rentrant chez lui il avait eu la désagréable surprise de trouver sur le palier un jerrican d'essence.

En réalité il y avait eu trois disparitions de gamines à la même époque. Et en ce jour où Aïcha Sadia et ses hommes arraisonnent Bertaux, les parents de Julie, qui habitent à Orchies dans le Nord, reçoivent un courrier ne comportant que quelques mots : 100 000 euros contre une preuve de vie. Ils n'ont pas oublié leur fille depuis quatre ans dont ils n'avaient reçu aucune nouvelle depuis. Une disparition n'est pas un deuil.

Aïcha Sadia décide d'appeler Sébastien Touraine. Elle a besoin de lui, de le revoir, de parler, d'enquêter ensemble sur ces affaires douloureuses qui d'un seul coup ressurgissent sans crier gare. Camille est probablement morte, mais les autres ? Et ils possèdent aujourd'hui un indice, maigre il est vrai, mais ils ne doivent rien négliger et tenter de sauver les deux autres gamines avant qu'il soit trop tard.

Sébastien Touraine se rend vite compte qu'à travers ces disparitions, c'est lui qui est en cause. Il est la proie d'un terrible chasseur surnommé la Hyène à cause des empreintes qu'il laisse sur les cadavres. La Hyène qui ne le lâchera pas des dents jusqu'à ce qu'elle assouvisse une vengeance. Seulement qu'a pu faire Sébastien Touraine quatre ans auparavant , ou plus, pour engendre une telle haine, une telle violence ?

 

Lorsque j'avais lu J'étais Dora Suarez de Robin Cook, auteur que j'ai rencontré à diverses reprises, je m'étais demandé dans quel état psychique un auteur pouvait, à la fin de l'écriture d'un tel roman âpre, violent, avec tortures à l'appui, se retrouver et redevenir un homme calme, affable, joyeux même parfois. Avec Hyenae, je me suis posé la même question et j'espère que Gilles Vincent n'en ressent pas les affres. Apparemment non, puisque par la suite il a écrit des ouvrages moins durs, un peu, tout en étant aussi réalistes.

Torture, violence parsèment cet ouvrage dont des gamines ne sont pas les seules victimes. Une enquête qui dure une semaine à la recherche d'un personnage implacable, qui se joue de la police, qui la nargue, et dont Sébastien Touraine est la principale proie. Pas physiquement mais dans sa chair, celle de père, et dans son mental. Car non seulement il pense à Hélène, probablement victime d'un accident provoqué, mais à son autre fille, née d'un second mariage qui pourrait elle aussi devenir la cible de la Hyène.

La tension monte progressivement, entretenue par des événements qui se catapultent et le final atteint un paroxysme insoutenable. Dans la description des faits mais également dans l'esprit du lecteur qui se demande avec angoisse comment tout cela va finir.

Un roman âpre, dur, rude, comme il nous en est proposé de nombreux en ce moment, loin des romans dans lesquels des enquêtrices bon chic bon genre résolvent des problèmes tout en dégustant des scones accompagnés d'une tasse de thé. C'est la vie et la mort qui frappent le lecteur en pleine mâchoire, le laissant groggy. Le coin de ciel bleu dans cette grisaille romanesque impitoyable, ce sont les retrouvailles de Touraine et Sadia, et ça, ce n'est pas négligeable. Un peu de fraîcheur dans un monde de brutes.

Ce roman est la version réécrite et complétée par l'auteur d'un ouvrage paru en mai 2009 sous le titre de Sad Sunday aux éditions Timée. Il s'agit du premier opus mettant en scène Aïcha Sadia et Sébastien Touraine dont nous pouvons suivre les aventures dans Parjures puis dans Beso de la muerte.

Hyenae a été chroniqué par de nombreux blogueurs dont Pierre F. sur Black Novel1

Gilles VINCENT : Hyenae. Collection Polar Jigal. Editions Jigal. Parution 15 février 2015. 216 pages. 18,50€.

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1 mai 2015 5 01 /05 /mai /2015 09:20

Le noir lui allait si bien, pourtant Hervé Jaouen troque de temps en temps la couleur fétiche, avec le rouge, de sa carrière de romancier pour celle plus verte de l'Irlande, qui est devenue comme une seconde patrie.

Hervé JAOUEN : Carnets irlandais.

Sa carrière de littérateur a débuté avec La Mariée rouge, roman réédité avec en complément six nouvelles, ce mois-ci chez Bibliomnibus. Cet ouvrage fut le déclencheur d'une carrière littéraire multiforme, Hervé Jaouen abordant quasiment tous les genres, du noir le plus noir, au rose érotique, en passant par la science-fiction et les albums jeunesse.

Mais là où il prend une dimension de témoin, ce sont ses chroniques irlandaises qui au début ne devaient se résoudre qu'en trois volumes, puis qu'il a enrichi, profondément attaché à cette île qu'il a prise comme décor pour quelques romans dont Connemara Queen ou Le Cahier noir.

 

Ses deux premiers ouvrages sur l'Irlande, Journal d'Irlande qui porte sur une période s'étalant de 1977 à 1983 édité en 1985 aux éditions Calligram, puis Chroniques irlandaises qui va de 1990 jusqu'en 1995, publié en 1995 aux éditions Ouest-France. Deux ouvrages qui ont compté dans sa carrière. Hervé Jaouen s'en explique :

Ma femme et moi adorons l'Irlande - la dernière terre habitable d'Europe, comme le dit si bien Michel Déon - et on serait bien allés y habiter si ça n'avait pas posé un tas de problèmes : le boulot de ma femme, la scolarité des gosses, mes parents âgés, etc. On a trouvé un moyen terme : on y va le plus souvent possible. Ce qui m'a amené à écrire des notes de voyage, Journal d’Irlande, Chroniques irlandaises et La cocaïne des tourbières. Je dois dire que cette trilogie a fait autant pour ma notoriété que mes polars, en donnant de moi une autre image, ce que je voulais, d'ailleurs. Quant à être traduit en anglais, c'est presque impossible. Le monde anglophone a une telle production qu'il n'a guère besoin de nous, auteurs continentaux. Ça a toujours été ainsi, malgré les efforts développés par les éditeurs français ou les institutions françaises à l'étranger. Connemara Queen a été traduit en anglais, par une étudiante anglaise dans le cadre d'une maîtrise de traductologie. J'ai fait lire la traduction à un agent anglais et à un agent américain. Ils l'ont trouvée bonne, voire excellente, côté américain. Malgré cela, ils n'ont pas pu la placer. Pourquoi ? Parce que, m'a dit l'agent américain en question, la plupart des éditeurs n'achètent pas un livre mais un auteur. Auteur qui doit être présent, dont on doit pouvoir vendre l'image. Heureusement que nous n'en sommes pas encore là, en France.

Hervé JAOUEN : Carnets irlandais.

La cocaïne des tourbières, dont je précise qu’il s’agit d’une titre à double sens, puisqu’il peut aussi bien signifier que l’Irlande est une drogue et que les gaz qui se dégagent des tourbières produisent des effets similaires à cet alcaloïde, est un agréable patchwork de souvenirs, d’impressions, de petits faits divers, sur la pêche bien entendu mais également sur le mode de vie des Irlandais.

Lors d'un entretien, j'avais posé les question suivantes, en rafale, à Hervé Jaouen qui a bien voulu se prêter au jeu.

Te promènes-tu toujours avec un petit carnet pour noter au fur et à mesure ces chroniques, même si après coup elles ne se semblent pas intéressantes à retranscrire ? Les touristes français ne se montrent guère à leur avantage. Un problème de civisme ? En France bon nombre de nos concitoyens reprochent aux touristes britanniques de ne pas s’adapter ne serait-ce qu’à notre langue et de ne pas faire d’efforts. Le ressens-tu comme tel et fais-tu des comparaisons entre l’attitude des Français à l’étranger et des étrangers (touristes) en France ?

Peu après L’Adieu aux îles j’ai écrit la première mouture de Journal d’Irlande. Toujours avec dans l’idée de brouiller les pistes, de m’éloigner du polar, pour mieux y revenir un peu plus tard avec Coup de chaleur, Histoires d’ombres, Hôpital souterrain, entre autres. Certains lecteurs ont été déconcertés, mais la plupart ont compris très vite que je tenais à ma liberté d’inspiration, que je ne me cantonnerais pas dans un genre. Michel Lebrun, dans sa préface à Toutes les couleurs du noir, a merveilleusement exprimé cela en me qualifiant de " Monsieur Plus… écrivain doué de diversité… grand pervers qui se complaît à défier l’analyse, refuser les étiquettes, affiner sans cesse un talent original…romancier ou missile à têtes multiples… " Rien n’aurait pu me faire plus plaisir, surtout venant de Michel Lebrun. Quand j’ai lu ça, j’ai su que c’en était fini pour moi du débat, intérieur ou extérieur, entre littérature blanche/noire (tiens, à propos, le blanc et le noir sous les deux couleurs du drapeau breton !), polar/pas polar, continuons d’écrire, point.

La cocaïne des tourbières est le troisième et le dernier volume de ma trilogie irlandaise. D’ailleurs, pour que je ne sois pas tenté de continuer, les trois bouquins viennent de paraître en poche. Et sous coffret. (Précision: en 2002 chez Ouest France). Une façon bien "physique" de montrer qu’ils forment un tout définitif. Ils sont bouclés à l’intérieur de ce coffret. L’année dernière, pour la première fois, en Irlande je n’avais pas un carnet dans la poche. Oui, pendant quelque vingt ans, j’ai pris des notes. Mais peu. Je l’explique dans un avant-propos, aux Chroniques je crois. Je n’ai noté, pour écrire ces trois livres, que des choses dont il me serait difficile de me souvenir exactement – par exemple des jeux de mots et des histoires drôles, des métaphores ou des images qu’on est incapable de retrouver après. Il se trouve que ma mémoire ne m’a jamais fait défaut, au moment de rédiger. Au contraire, l’Irlande exerce une telle influence sur moi que quelques mots notés ont toujours suffi à me remettre en mémoire toute une scène, d’une ou de plusieurs pages. Je crois qu’il y a un mot en psychologie, pour traduire ce phénomène, mais il ne me revient pas, à la minute présente. Mystérieux, en tout cas.

Tu me trouves un peu méchant avec les touristes français ? C’est vrai qu’en Irlande je les fuis, comme d’autres me fuient, sans doute. Les amoureux de l’Irlande ne veulent pas partager. C’est vrai aussi que certains Français, pas les amoureux, se comportent très mal, en Irlande ou ailleurs. La réciproque est-elle vrai ? Franchement je n’en sais rien. Je ne fréquente guère les touristes étrangers en Bretagne. Je les fuis, aussi, en partant… en Irlande une partie de l’été, ou bien en faisant du bateau pendant les week-ends. Tout ce que je peux dire c’est que nous avons des amis allemands, que nous voyons tous les ans, parce qu’ils louent une maison pas loin de chez nous. Des gens absolument charmants, qui font un réel effort pour s’adapter. En une dizaine de séjours ils ont appris le français.

 

Hervé JAOUEN : Carnets irlandais.

Malgré ses promesses et souhait d'arrêter d'évoquer l'Irlande, Hervé Jaouen a repris la plume, ne pouvant s'empêcher d'évoquer ses séjours en la Verte Erin. Ce qui a donné Suite irlandaise en 2008 édité aux Presses de la Cité.

A la sortie de ce quatrième opus j'écrivais ceci :

Les chroniques d’Hervé Jaouen sur ses vacances en Irlande se dégustent comme l’on grappille des baies sauvages sur les arbrisseaux des talus, comme les mûres accrochées aux ronces, comme les “ blosses ”, ou prunelles sauvages, âpres mais tentantes car leur ramage buccal n’est pas en rapport avec leur plumage visuel. L’auteur nous entraîne en compagnie d’Oscar Wilde et W.B. Yeats ou encore Ken Bruen, sur les chemins d’une terre bénie des dieux et surtout des pêcheurs à la ligne. Avec en surimpression la musique de Bono. Depuis ses premières incursions dans le Connemara, le Donegal ou le Mayo, les paysages ont bien changés. Des villes se sont étendues, des maisons ont poussé dans les landes désertiques, le tourisme fait grimper les prix. Heureusement, Hervé Jaouen et sa femme se sont fait des relations durables et ils retrouvent tous les ans depuis des décennies les propriétaires des “ Beds and Breakfests ” accueillants où ils sont reçus en amis. Les anecdotes s’enchaînent les unes aux autres, empruntant parfois des chemins de traverse, comme dans une conversation.

Hervé Jaouen est un passionné de l’Irlande, de ses paysages, des relations qu’il peut entretenir avec les autochtones, des parties de pêche en solitaire ou avec des amis, mais c’est un amoureux lucide. Comme partout ailleurs, l’Irlande mute, se modernise physiquement, les mentalités évoluant et même les Irlandais eux-mêmes ne s’y retrouvent pas toujours. Heureusement des lieux de calme et de sérénité subsistent pour le plus grand bonheur des vrais touristes, de ceux qui ne s’imposent pas vacanciers colonisateurs. Breton de naissance Hervé Jaouen est Irlandais dans l’âme, d’ailleurs il existe de nombreux points communs entre ces deux contrées. Alors je ne demande qu’une chose, que notre raconteur d’histoire rallie souvent la verte Erin et nous ramène des souvenirs savoureux comme dans cet ouvrage.

 

Hervé Jaouen écrit avec ses yeux et avec son cœur et nous fait partager agréablement ses souvenirs, ses impressions de voyages. Alors suivez le guide, Hervé Jaouen connait fort bien son sujet.

 

Pour retrouver l'entretien complet avec Hervé Jaouen, je vous incite à vous rendre sur les liens ci-dessous :

Hervé JAOUEN : Carnets irlandais. Editions Ouest-France. Parution 24 avril 2015. 936 pages. 28,00€. Comprend Journal d'Irlande, Chroniques irlandaises, La Cocaïne des tourbières et Suite irlandaise.

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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 12:19

Ah ! que c'est bon la bouillabaisse

Ah ! mon dieu que c'est bon bon bon

DEL PAPPAS : La rascasse avant la bouillabaisse.

Mais que fait donc notre narrateur, qui on l'apprendra plus tard se prénomme Robert d'après son faux passeport, dans le parc d'une demeure marseillaise quasiment à l'abandon ?

Un notaire à la retraite vit dans cette propriété délaissée, ayant engrangé assez de pognon après avoir grugé bon nombre de clients. Il vit en solitaire et a recours à des professionnelles dont l'argent est la seule motivation de le rencontrer. C'est un mordu du jeu, n'hésitant à mettre plein pot, perdant souvent. Toutes les semaines il reçoit ses partenaires, dont le plus jeune est un promoteur devenu riche en oubliant de régler les factures et roulant en décapotable anglaise. Un troisième issu d'un milieu modeste a réussi dans la truanderie et enfin Sonia, la seule femme, racée, élégante, et propriétaire d'un réseau d'escort girl comme on est propriétaire d'un élevage de chevaux de course.

Il attend celui qu'il traque depuis longtemps, afin d'assouvir une vengeance, car Robert n'a pas la mémoire courte, même si les événements se sont déroulés au moins quinze ans auparavant.

Tout a commencé quand, impliqué dans une minable affaire, Robert a dû quitter Marseille et rompre les ponts avec la France. Métropolitaine. Car grâce à un marin qui se fait rémunérer pour transporter parfois un passager encombrant tout en sacrifiant à son plaisir, la navigation, Robert est d'abord parti pour les Antilles puis il s'est retrouvé à Saint-Laurent du Maroni en Guyanne.

Il fait la rencontre dans un bar de Guy Descombes, un blond à l'abord sympathique. Très propre sur lui, et avec des antécédents familiaux, père chirurgien et mère pédiatre, qui plaident pour lui. Ayant perdu gros au jeu, il a été expédié par sa famille voir découvrir le monde afin de lui remettre les idées en place. Bref le garçon auquel on pourrait faire confiance lorsque l'on se retrouve seul loin de chez soi. Mais sous des dehors affables, Guy peut se montrer violent, hargneux, dangereux, incapable de se maîtriser. Robert alias Bob en aura la preuve peu après avoir fait sa connaissance.

En effet les deux hommes doivent participer à une partie de chasse dans la forêt amazonienne en compagnie d'un guide. Ils remontent le fleuve en pirogue et débarquent à l'endroit choisi. En fait de chasse, ils aperçoivent un homme cachant un sac dans un arbre. Ils récupèrent l'objet mais des orpailleurs spoliés les prennent en chasse. C'est alors que le véritable caractère de Guy se révèle. L'homme affable se transforme en un être brutal, véritable bête aveuglée par la rage.

Ils se rendent de l'autre côté du fleuve, chez un receleur puis ils se partagent le magot récolté enfin direction le Brésil. Bob délaisse peu à peu son compagnon et chacun d'eux se fondent dans Belém, traçant leur route séparément. Bob fait la connaissance d'Eduarda, une charmante jeune fille, ils s'apprécient, et cela aurait pu continuer ainsi dans le meilleur des mondes jusqu'au jour où Guy réapparait. Cette rencontre scelle le destin de Bob : il se retrouve en prison où il va végéter durant douze ans, avec les vicissitudes inhérentes à ce genre de séjour.

 

Il existe des truands sympathiques, j'en ai rencontré un. Bon d'accord, Bob, alias Robert, n'est pas franchement un type fréquentable, moralement quoique, mais tout n'est pas de sa faute, et il aurait pu s'amender s'il n'avait pas rencontré un Gugusse nommé Guy, un manipulateur qui n'est lui pas franchement sympathique sous des dehors abordables.

Roman d'aventures pur jus mâtiné de policier, avec une approche amoureuse ainsi qu'une histoire de vengeance à la Monte-Cristo, La rascasse avant la bouillabaisse nous entraîne des bords de la Méditerranée, côté Marseille, jusqu'en Amérique du Sud, ce qui lui permet de raviver quelques mémoires :

Un ministre de la Justice qui voulait devenir président de la République s'est trouvé un moment de faire parler de lui : traquer les anciens gauchistes étrangers et les renvoyer dans leur pays d'origine où comme par hasard, les politiques en place étaient revanchards.

Non les auteurs de polar, de littérature noire, et rose, n'ont pas la mémoire courte, et les lecteurs non plus grâce à eux. Alors, encore une histoire de truands, oui, mais humaniste par certains côtés.

DEL PAPPAS : La rascasse avant la bouillabaisse. Editions Lajouanie. Parution le 20 mars 2015. 200 pages. 18,00€.

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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 16:06

La musique, elle vient de là, elle vient du blues...

Max OBIONE : So suspicious.

Véritable caricature empruntée à Robert Crumb, son ramage n'est pas à l'égal de son plumage. A le voir on aurait plutôt tendance à pouffer, à rire à gorge déployée, à le monter du doigt tel un phénomène de cirque. Les yeux fermés, les oreilles en prennent plein le pavillon. On ne sait plus à quel saint se vouer. Saint Elvis, Saint Rod Stewart, Saint Little Richard, Saint Barry White ou Saint Little Bob... Mais pas Saint Thétiseur.

Pas besoin de musique d'accompagnement, du brut pour les brutes, et ceux qui l'écoutent sont scotchés dans leur fauteuil. Une bête de scène interprétant une composition personnelle.

C'était le dernier à passer, il est prié d'aller attendre au bistrot en face, on le rappellera.

La délibération qui s'ensuit n'est entamée que pour la forme car tous ont été bluffés par la prestation de Big Dicky Joe, fallait le trouver ce blaze, un inconnu inscrit via le site, en provenance d'un bled au nom allemand imprononçable.

Ils viennent d'entendre la perle, Le remplaçant de Mac qui s'est pété les cordes vocales. Mac fait la gueule dans son coin, mais comme on dit, le spectacle continue... Se pose la question maintenant de savoir d'où il vient exactement ce chanteur providentiel inconnu de tous et même des autres, peut-être un peu dépressif sur les bords.

 

Avec une écriture brute, râpeuse, et néanmoins poétique, Max Obione nous permet d'espionner une séance musicale, une audition qui pourrait être salvatrice, aussi bien pour les membres du groupe que pour ce chanteur à voix de rogomme venu de nulle part. Et qui aurait pu interpréter Quand t'es dans le désert de Jean-Patrick Capdevielle, cet auteur-compositeur-interprète à la voix rauque quelque peu négligé depuis des années.

Nostalgie et mélancolie sont les deux mamelles de So Suspicious, un blues à déguster avec un verre de Johnny Marcheur à la main.

 

Pour vous procurer ce texte, une seule librairie :

 

Max OBIONE : So suspicious. Collection Noire Sœur. Editions Ska. Parution décembre 2014. 1,49€.

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28 avril 2015 2 28 /04 /avril /2015 09:20

Troublez-moi, j'aime ça...

Olivier TAVEAU : Les âmes troubles.

Un endroit sinistre, une zone industrielle la nuit, des coups de feu et Nicholas Bog-Bat qui perd connaissance quelques secondes. Un tireur dont il n'a pu apercevoir les traits a enfoncé son arme sur la tempe du commandant Ykse, son supérieur.

Pour Nicholas, c'est le cauchemar qui commence, ou qui continue. Un appel anonyme l'avait invité à se rendre dans cette friche industrielle à la rencontre d'un cadavre. Il s'y était rendu en compagnie de Ykse et de son adjoint Matthias. Le temps que Matthias aille prévenir les collègues et tout s'était décanté et en même temps embrouillé. Nicholas est blessé mais ce n'est pas ce qui importe. C'est ce qu'il va devenir.

Dans sa chambre d'hôpital, mais ce n'est peut-être qu'un rêve ou un cauchemar, le tueur lui rend visite et déclare se prénommer Luc. Et lui remet une clé, lui indiquant que cela pourrait lui être utile par la suite, lui conseillant d'être fort.

Une infirmière qui l'a soigné avant qu'il retombe dans les limbes est découverte assassinée. De la même manière que les autres.

Le commandant Odum prend la tête de la brigade en remplacement immédiat de Ykse, comme si tout était préparé depuis des semaines. Nicholas n'est pas en odeur de sainteté et Gaspard Tienne, de l'IGS ne cesse de le tarabuster. Comme si Nicholas était pour quelque chose dans tout ce qui arrive, dans les cadavres qui sont recensés depuis quelque temps et dans le meurtre de Ykse.

Il est vrai que le tueur n'y va pas de main morte, façon de parler. Les corps qu'il sème derrière lui n'ont plus de globes oculaires, que deux morceaux de charbon, et à l'intérieur du crâne, le cerveau n'est plus qu'une bouillie brune et poisseuse.

Les deux premiers cadavres ont été retrouvés dans une chambre non loin du domicile de Nicholas. Domicile, c'est un bien grand mot, un garage aménagé avec une ouverture, vue sur le ciel. Et l'un des cadavres était Amélie Pratt, qu'il connaissait.

Nicholas a dégringolé la pente insidieusement. Son frère Gabriel est, était une sommité dans la psychanalyse moderne, balayant l'inconscient, le moi et le reste et leurs mécaniques obscure. Mais c'était avant. Et Nicholas a usé et abusé de la drogue durant plus de deux ans. Il s'en est sorti, mais il boit.

Il veut comprendre. Le tueur lui en veut, certes, mais pourquoi? Alors il prend la route et s'arrête loin d'où il vient, dans un routier. Il boit, trop, prend l'air pour s'allonger, faire un somme réparateur. Il est tiré brutalement du néant par des appels, des cris. La caissière a disparu. Non elle est retrouvée, morte.

 

Dans l'ombre, se déplace Virgile, grand Noir qui se comporte en vieux gourou, en maître à penser. Pour l'heure il doit assurer l'enseignement d'une jeune fille, une gamine même pas encore majeure, il doit l'initier aux savoirs dévolus à ses semblable. Loah qui n'est pas aussi naïve que son âge pourrait le laisser penser, se conduit comme une manipulatrice.

 

Dans une ambiance glauque, une atmosphère poisseuse, une descente aux Enfers que n'aurait pas renié David Goodis, le lecteur est trimbalé, transbahuté, chahuté, au gré des pérégrinations de ce policier à la dérive. Le doute s'installe dans un flou artistiquement entretenu, avec l'intrusion de Virgile dont on sait pas trop ce qu'il veut, ce qu'il est, ce qu'il enseigne. Pourtant il n'apprécie guère les religieux même s'il est amené à les croiser.

Nicholas barbote, au propre comme au figuré dans la fange, et son passé lui revient en pleine figure, et ses ennuis avec sa hiérarchie, avec l'IGS, avec ses collègues ne se comptent plus. La faute a une dégringolade non programmée.

Roman de l'ombre, nimbé de flou, entouré de voiles qui ne se déchirent qu'à contrecœur, avec des accents de métaphysique, Les âmes troubles est véritablement troublant, dérangeant, premier roman d'un auteur manipulateur dont on se demande s'il n'a pas tout jeté dans ce premier titre, ou s'il en a d'autres en réserve, ce qui promet un bel avenir.

 

- Des philosophes, grommela-t-il. J'ai côtoyé nombre d'auteurs qui s'arrogeaient ce titre. Leur ardeur allait plus à l'élévation de leur égo qu'à celle de leurs semblables.
- Certains ne manquent pas d'intérêt.
- Des rescapés qui ne doivent leurs fulgurances qu'à des prises élevées de stupéfiants. Ils parlent comme si le monde avait leur oreille. Tellement pénétrés par leur clairvoyance qu'ils en oublient d'être humbles.

Olivier TAVEAU : Les âmes troubles. Le Masque Poche N°60. Editions du Masque. Parution le 25 mars 2015. 400 pages. 7,90€.

 

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26 avril 2015 7 26 /04 /avril /2015 09:51

Hommage à Marcel Aymé et au Passe-Muraille.

Jean-Pierre FAVARD : Le fantôme du mur.

A Dôle dans le Jura, là où vécu durant son enfance perturbée Marcel Aymé, existe une maison dont la construction remonte à plusieurs siècles. Au dessus de la porte d'entrée figure une inscription gravée dans la pierre et dont seuls les initiés et les amateurs de vieilles pierres connaissent l'existence.

ABEANT FURES MURES LEMURES.

Des lettres ravagées par le temps et le narrateur n'en possédera la signification complète qu'au bout d'intenses moments de réflexion et en ravivant ses souvenirs de latiniste.

Mais que fait le narrateur en cette bonne ville de Dôle. Encore une histoire d'amour qui s'est terminée en vrac. Emargeant à l'Eduction nationale, il a demandé à être muté dans une autre académie. Professeur d'histoire et de géographie, il s'est retrouvé dans la cité jurassienne par hasard, mais il ne s'en plaint pas.

Afin de passer le temps et comme c'est une passion chez lui, il se renseigne aussi bien auprès des bouquinistes de diverses institutions, Archives départementales par exemple, afin de s'imprégner de l'âme de la ville. Mais il existe aussi une autre raison à ses recherches.

Madame Angèle, sa voisine nonagénaire et plus, lui affirme qu'un fantôme réside dans les murs. Il est vrai que son appartement était inoccupé depuis très longtemps, mais les quatre-vingt-quatorze printemps d'Angèle ont peut-être influé sur son esprit. Justement il s'agirait d'un esprit frappeur. Le narrateur pensait au début qu'il s'agissait d'un problème de robinetterie ou du travail du bois dans la charpente et les cloisons.

Mais cette histoire de fantôme qui traverserait les murs l'intrigue et il se doit de résoudre cette affaire de passe-muraille. Madame Angèle le prend sous sa coupe, lui préparant de petits repas qu'elle apporte dans une assiette qu'elle refuse de récupérer.  

 

L'occasion rêvée pour le narrateur, et l'auteur, de nous faire découvrir Dôle par ses aspects géographiques, historiques et touristiques, avec l'attrait lié à la curiosité, en échappant à la pédagogie primaire et en incluant poésie et humour. Un bel hommage à Marcel Aymé puisque cet ouvrage comporte en outre :

Marcel Aymé, le faussaire du quotidien par Philippe Curval

Une biographie non exhaustive de Marcel Aymé

Les ouvrages consultés et un articulet concernant les illustrations de couverture.

 

Vous pouvez commander ce livre directement aux éditions La Clef d'Argent

Jean-Pierre FAVARD : Le fantôme du mur. Collection LoKhaLe N°1. Editions La Clef d'Argent. Parution le 15 avril 2015. 112 pages. 6,00€.

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25 avril 2015 6 25 /04 /avril /2015 14:52

Une hirondelle ne fait pas le printemps, elle fait l'enfer.

Michel VIGNERON : Un vent printanier.

En ce 16 juillet 1995, une petite foule se presse auprès du monument rappelant la Rafle du Vélodrome d'hiver le 16 juillet 1942. Cinquante trois ans se sont écoulés et Jacques Chirac, le nouveau président de la République va s'adresser en public lors de cette commémoration. Parmi les personnes venues l'écouter de nombreux Juifs composent cette assemblée. La gamine qui accompagne son arrière-grand-père en fauteuil roulant aurait préféré être avec ses amis aux Champs Elysées, car il faut l'avouer il ne lui adresse quasiment jamais la parole, ses pensées tournées vers le passé. Pourtant peu à peu, en entendant les paroles de Jacques Chirac, elle sent qu'il se passe un événement sans précédent.

D'ailleurs son papé en a les larmes aux yeux et elle l'entend qui prononce ces mots : Il l'a dit. Pour la première fois depuis cinquante-trois ans, La France reconnait son implication entière dans cette rafle, seuls les policiers français ayant participé à cette ignominie. La France fait acte de repentance.

Une vieille dame, plus jeune que l'homme assis dans un fauteuil roulant, a elle aussi assisté à ce discours, accompagnée de son petit-fils. Il est bon que la jeunesse, dont l'enseignement de l'histoire de France est aléatoire, apprenne qui furent les véritables artisans de cette rafle. Des Français et non pas des Allemands. A un mouvement de foule, elle aperçoit le vieux monsieur et le reconnait, plus de cinquante ans après. Il faut absolument qu'ils se parlent et joignent leurs deux bouts d'étoile juive afin de renouer en évoquant un passé douloureux.

 

Le 15 juillet 1942, la rumeur court. Une rafle va être organisée, contre les Juifs. Une de plus. Seulement à l'encontre des Juifs étrangers. Allemands, Autrichiens, apatrides... De toute façon pour les bons Parisiens, les bons patriotes, ceux qui adhèrent au système de Vichy et même aux catholiques intégristes, cela ne peut qu'être utile. Mais ce qu'ils ignorent, c'est que René Bousquet et ses sbires, dont Emile Hennequin, vont organiser cette opération que seules les forces policières françaises mèneront. Ils vont même aller plus loin que ce que désiraient les Allemands, c'est à-dire que dans un louable sentiment d'humanisme (!!!) les enfants et les femmes ne seront pas séparés des hommes et tous seront conduits au Vélodrome d'Hiver avant d'être dirigés vers des camps en Allemagne. Mais les événements sont plus tragiques que ce que pouvait imaginer l'opinion publique même si certains auraient voulu encore beaucoup plus dans cette forme d'épuration. Que tous les Juifs soient arrêtés, Français ou non, et exterminés.

De cette narration douloureuse, émouvante, poignante, violente, émergent quelques figures auxquelles l'auteur va s'attacher à reconstituer le parcours sur quatre journées sans fin.

Rachel malgré ses treize ans est la chef incontestée de la petite bande des Etoiles de Shérif, un gang composé de Michel, Simon et Samuel. Ils s'amusent dans le quartier et souvent ils sont confrontés à une bande de Goys. Les échanges sont musclés et parfois même scatologiques. Mais le 16 juillet au petit matin il n'est plus l'heure de s'amuser.

Les policiers, imbus de la mission qui leur est confiée, investissent les immeubles, munis de listes d'habitants juifs, et défoncent les portes lorsque les locataires n'ouvrent pas assez vite. Souvent il ne reste plus que les femmes et les enfants, les pères s'étant évanouis dans la nature. Parmi ces policiers vindicatifs, hargneux et profondément antisémites pour des raisons dont ils ne connaissent pas forcément l'origine, mais obéissants aveuglément aux ordres reçus, les devançant même dans certaines occasions, François. Il ne réfléchit pas, il exécute ce que l'on lui a demandé de faire, et il veut montrer, démontrer qu'il est un bon Français, selon les exigences vichystes édictées par Pierre Laval. Alors il arrête dans la foulée des Juifs Français, pour faire bon poids, et à la moindre velléité de résistance il les tue. Il a toujours une bonne excuse auprès de ses responsables qui préfèrent fermer les yeux sur ces agissements.

Mais dans son aveuglement et son inconscience, le képi lui mélange les neurones, il va outrepasser les ordres, et organiser, avec deux autres collègues dépassés par les événements et soumis à son influence néfaste, des tortures dans une enceinte cachée du Vélodrome d'Hiver à des fins de vengeance personnelle.

Jean est lui aussi policier. Il obéit mais il est bouleversé par le regard d'une jeune mère, par un enfant confiant qui lui tient la main. Tous ne sont pas comme François et certains policiers vont fermer les yeux lorsque des Juifs parviennent à prendre la fille de l'air. Et Jean à un certain moment va se transcender, chercher à sauver des vies.

Dans l'enceinte du Vel d'Hiv où sont confinés hommes, femmes, enfants de tous âges, la tension monte et les conditions de survie se dégradent.

 

C'est dans cette ambiance délétère que Michel Vigneron raconte au travers des déboires et des confusions, des certitudes et des regrets, des amours et des amitiés perforées, les pérégrinations d'une dizaine de personnes prises dans la tourmente, la subissant, l'avalisant, l'avilissant aussi. Des personnages, héros en puissance et monstres affirmés, qui ne pourront pas quitter votre esprit le livre refermé.

L'opération Vent Printanier, tel était le nom donné à cette manifestation d'horreur commanditée par Bousquet, mais plus de soixante dix ans après, la mentalité n'a pas changé. Les Juifs sont toujours la cible de quelques excités qui prennent de plus en plus d'hardiesse devant la montée du racisme et de l'antisémitisme prônée par des individus dont les discours ne sont même pas pointées du doigt ou si peu. Et ce ne sont pas les déclarations démagogiques, ou des lois, qui y changeront quelque chose. Ce sont les mentalités qui doivent être éduquées en profondeur.

Un roman, souvent dur, dont l'action principale se déroule du 15 juillet au 18juillet 1942, qui emprunte à la réalité. Un roman-document réaliste qui devrait faire réfléchir toute une frange de la population alors que l'antisémitisme progresse. Mais les religions elles-mêmes sont souvent à l'origine de ces débordements par leur intransigeance, leur intégrisme, leur intolérance, leur certitudes et leur fanatisme.

Cette chronique n'est qu'un petit aperçu de ce roman qu'il faut lire pour comprendre toute l'ignominie développée durant ces quelques jours qui restent une tache dans l'histoire de la police.

 

Dans cette même collection [39-45] dont je n'aurai de cesse de vanter et de vous conseiller de découvrir, lire également :

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23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 14:12

Photos à l'appui...

David LECOMTE : L'œuvre de sang.

Un soir d'été finissant, une vieille ferme isolée dans la campagne, un couple qui se dispute, deux coups de feu, l'homme qui tombe à terre, un inconnu égaré qui a tout vu.

Paul Cardon a assisté à toute la scène. Justine, la compagne de l'homme étendu au sol, se défend auprès du visiteur. Il ne la battait pas, il la manipulait. C'est du moins ce qu'elle avance au témoin involontaire. Mais Paul Cardon la tue, et sort son appareil photo qu'il porte en permanence dans sa sacoche. Il photographie le couple étendu, puis des fleurs sauvages qui poussent entre les jointures du carrelage dans un coin de la pièce. Des fleurs aux pétales vertes bordées de rouge semblables à des clochettes. Paul ressent comme une présence, puis il met le feu à la ferme abandonnée.

Deux ans plus tard, environ, le jeune Jérémie Bauchelard quitte sa Bourgogne natale pour rejoindre le Nord en compagnie de sa grand-mère Odette. Son père est décédé dans des circonstances mal définies deux ans auparavant et l'aïeule a décidé de revenir à Lille, auprès de ses amis, et de continuer à élever Jérémie. Il entrera au collège, se fera des copains, des amis, et suivra le cours de sa vie comme si de rien n'était ou presque. Il est accueilli par un couple de circassiens et un autre homme à l'aspect nettement plus réservé.

Dans le même temps, Paul Cardon et sa compagne Chloé annoncent deux grandes nouvelles à leurs amis Saïd et Julie. Paul est professeur dans le même collège que Chloé, tandis que Saïd est journaliste émargeant au journal local et Julie coiffeuse. Ils s'entendent bien : Saïd coupe les cheveux en quatre dans ses articles et Julie répare les dégâts dans son salon. Paul et Chloé attendent un heureux événement, surtout Chloé d'ailleurs. C'est pour dans quelques mois. L'autre nouvelle réside dans le fait que Paul, photographe amateur dont les clichés sont particulièrement réussis, va exposer à la galerie Fernbach. La reconnaissance de son talent particulier et l'exposition se nommera Printemps.

La rentrée se passe relativement bien pour Jérémie, mais toutefois des incidents plus ou moins graves se produisent dans son entourage. Ainsi Kiki, le singe Magot, un vrai trésor, des circassiens, est un animal hargneux et vindicatif. Pourtant au contact de Jérémie, le sauvageon s'apprivoise et il se blottit même dans les bras du garçon, ce qui est presqu'un exploit. L'autre fait, beaucoup plus grave, s'est déroulé en salle de classe alors que Paul, le professeur de maths, commence l'appel des élèves. Jérémie reconnait l'individu qui s'est introduit dans la ferme deux ans auparavant et qui a tué la marâtre, la compagne de son père.

Jérémie est un être sensible et la moindre contrariété peut déclencher des effets imprévisibles. Les fenêtres de la salle explosent, et les dégâts sont nombreux et pour certains tragiques. Une gamine est borgne et un autre est emmené à l'hôpital. Ses neurones depuis jouent au chamboule-tout dans son cerveau.

Odette et ses amis ne peuvent que conclure que Jérémie possède le pouvoir, ce qu'ils redoutaient depuis des années.

Paul Cardon, lui continue sa quête nocturne pour ses photos. Un soir il emprunte un taxi, et se fait conduire là où il pense réaliser des clichés qui viendront s'ajouter à ceux qu'il a déjà réalisé. Le lendemain le chauffeur de taxi est retrouvé mort, égorgé. Mais surtout il fort étonné de découvrir sur son réseau social, Face au Book, un message de Jérémie, qu'il avait reconnu dès le premier jour dans la cour de l'école, un message l'invitant à rejoindre son groupe d'amis. Les bonnes manières n'étant pas encore perdues, chacun d'eux se félicitent de cette initiative, et pour clore la conversation virtuelle, Jérémie le remercie d'avoir vengé son père.

 

Les quatrièmes de couvertures sont souvent trompeuses et donc je m'en méfie. Par exemple cette simple ligne :

Un mini Stephen King à la française. Critique Libre.

Alors là, je ne suis pas du tout d'accord ! Mini, oui par le nombre de pages, mais maxi par l'intensité qui se dégage du roman. J'oserai même plus : Alors qu'il faut au moins deux cents pages à Stephen King pour entrer dans son sujet, le lecteur attendant impatiemment que l'intrigue se décante (voir par exemple Misery), ici le lecteur est dès les premières pages happé par le récit qui continue sur sa lancée, sans temps mort.

Et ce qui aurait pu au début n'être qu'une bluette pour adolescent, sauf le prologue, s'intensifie au fur et à mesure que l'on suit les nombreuses péripéties de cette intrigue haletante. De nombreuses scènes, parfois humoristiques, parfois assez violentes, voire poétiques, émaillent le récit.

Juste un petit exemple, lorsque Grandjean, le proviseur du collège entre dans la salle condamnée où s'est déroulé le bris violent de vitres, il se retrouve comme dans un paysage enchanté peuplé de fleurs. Et il faut souligner les relations entre Grandjean, étouffé psychiquement par sa mère autoritaire, et Agnès sa secrétaire, qui évoluent progressivement. Le quinquagénaire devenant Fleur bleue au contact de sa secrétaire et celle-ci belle jeune femme qui ne pensait pas au loup, heureuse de faire sa connaissance avec avidité. Quant à Jérémie, il canalise parfois ses émotions grâce à Nadia, sa condisciple qui devient peu à peu son amie. Et Saïd se contente d'exercer sa mission de journaliste. Ce qui lui occasionnera bien des désillusions.

Le final est à la hauteur, et ne déçoit pas. Tout au plus quelques éléments laissent à penser que les aventures de Jérémie ne s'arrêteront pas là.

David LECOMTE : L'œuvre de sang. Editions Fleur Sauvage. Première parution 24 novembre 2012. 240 pages. 17,00€.

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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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