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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 15:49

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De tout temps Germer a été un personnage prétentieux, imbu de sa petite personne, exécrable, tyrannique envers ses condisciples et principalement Sedlitz, qu’il traitait de mulâtre à cause son teint dû à une lointaine origine maghrébine. En vieillissant il n’a pas changé pourtant Sedlitz est devenu son ami. Enfin, ami est vite dit, mais Sedlitz voue une profonde admiration envers celui qui l’abaissait devant tous les gamins de l’école. Si Sedlitz était un intellectuel, réussissant ses études, mais frêle physiquement, Germer était un sportif accompli, dans toutes les disciplines. Pourtant ni l’un ni l’autre ne pouvait rougir de leur extraction. Le père de Sedlitz était banquier, tandis que celui de Germer était consul et propriétaire d’une entreprise de textiles. Aujourd’hui, nous sommes en 1930, Germer a proposé à Sedlitz de l’accompagner jusque sur la Côte d’Azur, Nice, Cannes, à bord du véhicule de luxe qu’il a emprunté à son père sans en l’informer. Les accompagne dans leur voyage Fee, une jeune fille soumise avec laquelle il est presque fiancé, qu’il domine comme il a toujours fait envers ses congénères.

maybach.jpgDurant le voyage qui les emmène d’Allemagne vers le sud de la France, Germer se trompe de chemin et emprunte une route de campagne défoncée. Il conduit rapidement, trop, et l’incident inévitablement se produit. Le carter est abimé par une pierre et les passagers doivent se résigner à continuer leur périple à bord d’une charrette de paysan qui passe fort à propos, pour se rendre au petit village de Moriac. Evidement Germer agonit d’injures Fee et Seidlitz, se montrant plus que jamais odieux envers eux. Ils s’installent dans une petite auberge tenue par le sieur Caillou et Germer n’a en tête que de se préoccuper de son véhicule à l’abandon. Las, le village n’est pas relié au téléphone, et il leur faut se déplacer au village le plus proche pour contacter un garagiste lequel ne possède pas de matériel afin de remplacer la pièce défectueuse. L’automobile, une Maybach, n’est pas un modèle assez répandu et il faut se résoudre à s’adresser à Paris, mais les délais vont être longs. Et Germer fulmine, car il appréhende les reproches justifiés de son père.

Moriac est juché sur un plateau entouré d’une plaine qui est prolongéemaybach2 par une vallée devant laquelle se dresse le Mont Larin, autrefois appelé le Mont Noir. Et sur cette vallée et ce mont planent des légendes de disparitions subites concernant des touristes ainsi que des nuages, des nuées grisâtres, brunâtres qui apparaissent et disparaissent brusquement. Dans le village nul ne veut s’épancher sur ces histoires d’autrefois qui reviennent épisodiquement. Ainsi Sedlitz fait la connaissance d’un Britannique qui loge à l’auberge et qui lui confie qu’il est à la recherche de deux amis qui deux ans auparavant se sont installés dans le village puis se sont comme évaporés dans la nature.

Treize disparitions depuis deux-cents ans, depuis que le Comte de Larin, paillard et meurtrier sans vergogne, pillait la région et embrochait les jeunes filles des environs. Depuis à dates irrégulières, des touristes s’évaporent dans la nature, sans laisser de traces. L’endroit est maudit, toutefois Gordon Lynn, le voyageur décide de partir à la recherche de ses anciens compagnons. Toutefois avant de s’élancer sur leur piste, il confie à Sedlitz une serviette contenant des papiers. Après une balade en compagnie de Fee, Seidlitz apprend de l’aubergiste que Gordon Lynn a plié bagages. Une nouvelle qui le laisse sceptique.

Dans une atmosphère de suspense, d’angoisse et de surnaturel, Bente Porr construit une intrigue sur une double charnière. Les relations entre Germer et ses deux compagnons forment la trame principale, avec la montée en puissance de la dégradation des rapports, le jeune homme se montrant de plus en plus cruel verbalement, dominateur, arrogant, vindicatif. Peu à peu Sedlitz comprend le soudain revirement dans l’attitude de Germer à son encontre lors de leur jeunesse. Sous des dehors despotiques, ce n’est qu’un couard tremblant devant l’autorité paternelle. Quant à ses prétendues fiançailles avec Fee, elles ne sont envisagées que dans un but bien précis. Dans cette ambiance délétère l’histoire des soudaines disparitions issues d’une légende tenace mais tue par les villageois, donne le liant nécessaire pour enrichir l’intrigue, en lui apportant l’indispensable sentiment de peur, de mystère, de surnaturel, de fantastique, mais toujours narré sur le fil du rasoir. Un très bon premier roman que l’on aimerait suivi d’autres.


Vous pouvez également retrouver la chronique de Claude Le Nocher sur :  Action Suspense.

 

Bente PORR : La vallée des disparus. (Moriac – 2008. Trad. de l’allemand par Anne-Judith Descombey). Editions de l’Archipel. 224 pages. 18,95€.

 

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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 19:19

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Vous avez sûrement remarqué que souvent un titre ou un personnage ont cannibalisé, phagocyté tout ou partie de l’œuvre d’un romancier. Les Trois mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, L’île au trésor de Robert-Louis Stevenson, Sherlock Holmes de Conan Doyle, Arsène Lupin de Maurice Leblanc, et tant d’autres. Et si on évoque le nom de Véra Caspary, insensiblement vient à l’esprit Laura, tant le roman que le film qui en a été réalisé en 1944 sous la direction d’Otto Preminger lequel était aussi le producteur est présent dans esprits et les mémoires. Parmi les actrices principales on retiendra les noms de Gene Tierney et de Dana Andrews. Petit fait en passant, qui ne change en rien l’histoire, Rouben Mamoulian qui devait coréaliser ce film a été remercié en cours de tournage et n’est donc pas crédité au générique. Ce genre d’incident est fréquent et j’aurai l’occasion d’y revenir dans un portrait d’auteur.

Américaine née le 13 novembre 1899 à Chicago, décédée le 13 juin 1987 à affiche-Laura.jpgNew-York, Véra Caspary débute comme dactylo puis rédactrice dans une agence de publicité composant des catalogues vantant une gamme de produits allant de la machine à laver aux produits de beauté. Puis elle crée un cours de danse par correspondance. Elle s’installe à New-York en 1923, et devient rédactrice en chef du magazine The Dance de 1925 à 1927. Elle fait des débuts de romancière en 1929 avec The White Girl, histoire d’une femme noire de Chicago qui arrivée à New-York se fait passer pour une Blanche. Suivent trois autres romans, une pièce de théâtre et d’une vingtaine de scenarii cinématographiques, dont La femme au gardénia de Fritz Lang en 1953. Elle entre en littérature policière en 1942 avec Laura, suivront une douzaine d’autres. En 1933, elle pense trouver un débouché avec le cinéma et s’installe avec sa mère à Los Angeles mais ne réussi pas à s’entendre avec Harry Cohn, producteur tyrannique. Désabusée elle retourne à New-York et fait la connaissance de sympathisants communistes à Greenwich. Elle adhère au parti sous le nom de Lucy Sheridan, participe aux activités de sa cellule et organise des réunions chez elle. Après un voyage en 1939 sur le vieux continent et notamment en Allemagne, pays d’origine de ses ascendants et en Urss, elle renonce à ses activités Tierney.jpgpolitiques. Mais son appartenance au Parti la rattrape et elle est obligée de repartir en Europe en compagnie de son mari, inscrite momentanément sur la liste grise de l’HUAC (House Un-Americain Activities Committee). Elle connaitra par la suite diverses fortunes au cinéma et dans l’édition, mais ne réussira pas à percer au théâtre. Cinq de ses romans ont été traduit en France et sont réédités dans ce volume fort bien venu et qui remet à l’honneur une romancière attachée à la narration de suspenses psychologiques intéressants et pour certains toujours d’actualités.

 

Laura, édité aux Presses de la Cité en 1946, débute par la découverte chez elle du corps de Laura Hunt, publiciste de renom, assassinée d’un coup de fusil en plein visage. Menée par le policier McPherson, l’enquête est focalisée sur deux hommes, Shelby Carpenter, fiancé de la victime, et Waldo Lydecker, un chroniqueur mondain persuadé être à l’origine de sa renommée. McPherson est obnubilé, fasciné par le personnage de Laura et il passe pratiquement tout son temps dans l’appartement de l’homicidée sous le prétexte de prélever des indices. Jusqu’au soir où Laura réapparait, affirmant s’être rendue à la campagne, et avoir prêté son appartement à une amie, mannequin de profession.bedelia.jpg

 

Bedelia, publié par les Presses de la Cité en 1946, met en scène une jeune e t douce jeune femme qui vient de se marier avec Charlie Horst. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes s’il ne découvrait pas que les petits mensonges s’enchaînent. Rien de bien grave, à-priori, mais qui à la longue tend à pourrir l’atmosphère. Le nouveau voisin et ami du couple, Ben Chaney, officiellement artiste-peintre et accessoirement détective, fait part à Charlie d’une affaire étrange. Trois hommes sont morts dans des conditions étranges, et à chaque fois une femme portant une perle noire, tout comme Bedelia, a été impliquée.

 

L’étrange vérité, publié au Presses de la Cité en 1947, est un pamphlet envers la presse, du moins une certaine presse. Barclay, politicien et propriétaire d’un groupe de presse, a publié un livre qui a connu un énorme succès : Ma vie est vérité. Or cet ouvrage n’est pas son œuvre mais celle d’un certain Wilson. Or Wilson est mort assassiné, un meurtre jamais résolu, c’est ce que découvre Ansell, collaborateur de Barclay et directeur d’un mensuel dédié aux affaires criminelles. Opiniâtre il se lance dans l’enquête malgré les croche-pieds.

 

Le Manteau neuf d’Anita, qui a été publié aux éditions du Masque en 1974, prend pour décor le milieu de la peinture. Janet Altheim est accusée de recevoir chez elle « des nègres, des musiciens aveugles et des communistes ». Véra Caspary n’a pas eu à chercher loin le décor et les personnages qui sont décrits dans ce roman puisqu’elle emprunte à son expérience personnelle. Et c’est l’occasion, une fois de plus de dénoncer « une société vaine, hypocrite et snob dont elle-même n’a jamais partagé les valeurs » comme l’écrit si bien François Rivière dans sa préface.

 

erreur.jpgEnfin Erreur sur le mari, publié en 1957 dans la collection L’Aventure criminelle, dirigée par Pierre Nord, nous entraîne dans ces milieux financiers qui officient en marge des systèmes bancaires et boursiers. Jane McVeigh est une riche héritière américaine de diverses sociétés familiales, en compagnie de ses deux sœurs. Mais Jane à vingt-huit ans est seule. Quoique distinguée et bien vêtue, elle possède un visage ingrat qui ne plaide pas en sa faveur et n’attire pas les hommes. Pourtant en cette fin d’après-midi, alors qu’elle déguste dans un hôtel sélect de la capitale anglaise un verre de whisky, un peu en avance sur l’heure légale, elle fait la connaissance d’un homme charmant, Stuart Howell. Stuart est un lanceur d’affaires et il est préoccupé en ce début d’avril par le contrat d’une concession pétrolifère au Proche-Orient. Un contrat qu’il doit négocier et revendre en empochant une commission plus que lucrative. Il a une maîtresse, Valérie Ransom, qui joue les starlettes au cinéma et dont l’espoir non secret est de devenir célèbre. Jane qui a cru trouver en Stuart un possible bon parti, mais ce n’est pas l’aspect financier qui la guide, est choquée en apercevant Stuart et Valérie s’embrasser. Elle abuse quelque peu de boissons fortes, alors que de son aveu ce n’est pas une habitude, traîne dans les rues de Londres et rentre dans son appartement à l’hôtel où elle loge. Elle est retrouvée inanimée et Stuart est au premier plan de ses sauveteurs. Officiellement un accident dû au chauffage au gaz. Stuart qui ne veut pas toucher à son capital, entame des erreur2.jpgnégociations avec un commanditaire, Hellbron, mais l’homme ne se présente pas aux rendez-vous. De plus il manque à Stuart une forte somme d’argent pour conclure le contrat et il est obligé de s’adresser à un prêteur. La solution serait que Jane l’aide financièrement et pour cela il envisage le mariage, proposition qui agrée à la jeune femme mais pas à Valérie. Le voyage de noces se déroule à Paris, mais si Jane offre de couteux objets à Stuart, elle ne parle pas de l’aider pécuniairement. Stuart a une traite à honorer mais Jane ne lui propose pas de partager une partie de sa fortune. Il imite alors la signature de son épouse or le chèque tarde à arriver. Les relations se tendent, il incite Jane à boire, tout en lui reprochant après ses consommations, et il se rend compte qu’elle ne veut pas s’approcher d’un balcon. Elle est sujette au vertige prétend-elle. Stuart à beau se démener, à essayer de jouer de son influence, le contrat n’est toujours pas signé et un soir alors qu’il propose à Jane de venir sur le balcon, sous un prétexte fallacieux, c’est lui qui se retrouve sur la marquise de l’entrée de l’hôtel. Il est blessé dans son corps et son amour-propre.

On retrouve dans ce roman ces personnages manipulateurs, hypocrites, en apparence futiles dont la seule préoccupation réside en cette seule idée : comment gagner beaucoup d’argent en peu de temps.


Véra CASPARY : Etranges vérités. Contient Laura (Laura – 1943. Trad. de Jacques Papy). Bedelia (Bedelia – 1945. Trad. de Jacques Papy). L’étrange vérité (Stranger than Truth – 1946. Trad. Jacques Papy). Erreur sur le mari (The Husband – 1957. Trad. Jeanne Fournier-Pargoire). Le manteau neuf d’Anita (Final Portrait – 1971. Trad. de Marie-Louise Navarro). Préface de François Rivière. Editions Omnibus. 982 pages. 28€.

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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 17:41

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Ce n’est pas un animal quelconque que les époux Coldfield ont percuté avec leur véhicule sur la route, en lisière de forêt à Conyers dans l’état de Géorgie, mais bel et bien une femme nue qui a débouché sans regarder avant de traverser. Le corps est couvert de contusions, mais elles ne sont pas dues au heurt violent contre le pare-brise. Aux urgences de l’hôpital Grady d’Atlanta, Sara Linton prodigue les premiers soins à l’inconnue qui semble avoir vécu des moments douloureux. De nombreuses fractures sont décelées par tout le corps si maigre que les toubibs se demandent si elle va s’en sortir. Pis, celui qui l’a martyrisée ainsi lui a même arrachée une côte, la onzième.

Faith Mitchell, agent spécial du GBI, l’équivalent au FBI mais qui n’opère qu’à l’intérieur de l’état de Géorgie, a été victime d’un évanouissement sur un parking et son coéquipier Will Trent n’a pas hésité à l’emmener aux urgences. Elle est examinée par Sara qui décèle une poussée conséquente de diabète. Mais ce n’est pas tout. Faith est enceinte, à trente trois ans ce ne peut être que normal, mais elle a caché son état à tout le monde. Elle est déjà mère d’un grand Jérémy âgé de dix-huit ans. Quant à Will, c’est un gentil garçon, prévenant avec sa coéquipière, malgré un téléphone portable complètement démantibulé et un problème de dyslexie. Il n’arrive pas à reconnaître sa gauche de sa droite et de plus il est illettré, mais il parvient à dissimuler son handicap grâce à des artifices. Le problème n’est pas là, pour l’instant, mais bien cette femme qui émet des litanies d’au secours, et dont ils parviennent à apprendre le prénom. Anna. C’est un début. Faith et Will prennent l’enquête à leur compte, ce qui ne plait guère aux policiers de Rockdale, le comté où s’est produit l’accident, et menés par Galloway. Celui-ci tente bien de faire barrage à leurs investigations mais Will et Faith n’en ont cure, soutenus plus ou moins par Amanda, leur chef.

Will, accompagné de quelques policiers, tentent de trouver une empreinte, si minime soit-elle, de l’endroit où aurait pu être séquestrée Anna, et c’est par hasard qu’il découvre une sorte de caverne creusée dans la terre. Un trou aménagé pouvant dissimuler deux femmes aux yeux de tous, étouffant leurs cris. Mais des traces de torture sont disséminées un peu partout dans l’endroit. Will sort de la caverne et discerne non loin un papier. Il s’agit du permis de conduire d’Anna. Soudain il ressent dans le cou des gouttes gluantes, chaudes encore. Levant les yeux il aperçoit un corps coincé par les pieds entre deux branches. Le cadavre encore tiède de la jeune femme qui était enfermée en compagnie d’Anna. Les examens médicaux prouvent des sévices particulièrement odieux. C’est alors que l’enlèvement d’une femme vient d’être perpétré sur le parking d’un supermarché. Dans le véhicule de la kidnappée, un garçonnet est assis prostré.

Trois jours pour résoudre cette affaire, c’est le temps qu’il faudra à Will et Faith, malgré les obstructions, les erreurs, les manquements, de la police de Rockdale. Malgré aussi tous les ennuis qu’ils vont être à même de subir, physiquement et moralement. Car tous les personnages qui gravitent dans ce roman possèdent non pas des fêlures, des fractures morales, mentales et physiques mais de véritables failles sismiques qui s’ouvrent au moindre fait, au moindre contact, au moindre élément perturbateur. Et des éléments perturbateurs, il n’en manque pas. Par exemple Will est marié avec Angie, une femme volage qu’il n’a pas vue depuis des mois et qui revient à l’improviste. Faith se débrouille comme elle peut avec son diabète et son embryon. Quant à Sara Linton, elle est veuve depuis trois ans et demi. Auparavant elle était mariée avec un policier, mais il est décédé dans des conditions troubles. Ancienne médecin légiste et pédiatre dans un autre hôpital, elle s’est reconverti aux urgences et trimbale partout une lettre qu’elle vient de recevoir, sans oser l’ouvrir. Quant aux femmes victimes d’un être particulièrement abject, elles possèdent en commun une apparence physique, brunes aux yeux marron, maigres pour ne pas dire anorexiques, et sont toutes aisées financièrement, travaillant dans des professions libérales.

Le nombre 11 est comme une clé dans l’intrigue, en référence à la Bible, d’où le titre du roman, qui n’est qu’une reprise du titre lorsque ce roman a été publié en Grande Bretagne. Mais il n’y faut trouver dans ce roman aucun prosélytisme. Si l’intrigue est fort bien menée avec son lot de scènes marquantes, parfois dures, ce sont les personnages qui attirent l’attention du lecteur. Et qui donnent au récit une profondeur psychologique intense. Parfois on a l’impression que Karin Slaughter dilue la narration, que certaines séquences ne sont pas indispensables, et pourtant, arrivé à l’épilogue le lecteur se rend compte que l’enrobage n’est pas superflu.

Karin SLAUGHTER : Genesis (Undone – 2009. Trad. de l’américain par François Rosso). Editions Grasset. 506 pages. 21,50 €.

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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 16:43

Les éditions Krakoen viennent de lancer leur nouvelle collection : Petit Noir, avec cinq titres, Robusta ou Arabica, à déguster en terrasse, à 2,80€, sévices compris, ou sur tablettes à 0,99€.

Je vous propose donc de les découvrir, dans l’ordre de parution :

 

gunGun de Max Obione. Petit Noir N°1.

Gérard est un petit maquereau sans grande envergure, n’ayant qu’une gagneuse, qui est en même temps sa copine. Ginette. Elle est chouette Ginette, mais elle commence à se faire vieille. Aussi, lorsqu’une jeunette en provenance des pays de l’Est lui propose de compléter et rajeunir son effectif, Gérard n’y voit aucun inconvénient, Ginette non plus d’ailleurs. Azhor attire de nombreux clients sur le parking, des routiers sympas, qui n’ont pas peur à la dépense. Elle incite Gérard à embaucher ses copines, mais dans la vie il ne faut pas transformer sa petite entreprise en multinationale, le revers de la médaille se profile rapidement. Dans cette nouvelle, Max Obione prend son style bourru et attendrissant.


super-haineSuper haine de Jeanne Desaubry. Petit Noir N°2.

Une adolescente dans un supermarché chourave des bricoles qu’elle place dans la poussette d’un gamin d’emprunt. Seulement le môme gigote et l’un des DVD qu’elle avait caché tombe à terre. Bien obligée de mettre ses achats sur le tapis roulant. Tous ? Non, elle en garde sous sa veste. Mais le vigile, un nouveau, un blanc coriace, la convoque dans son cagibi. Etonnez-vous après que les jeunes deviennent un peu excités ! Un petit fait-divers utilisé habilement par Jeanne Desaubry.

 

 

 

pigeon-d-hiver.jpgPigeon d’hiver de Claude Soloy. Petit Noir N°3.

Vingt deux ans. Assis sur un banc, le fessier coincé, à cause de trois lattes manquantes au siège, il regarde les pigeons picorer, et réfléchit, fait des retours arrière sur sa vie avec sa copine Mumu, et les flacons de Muscadet. Mumu, elle ne pense qu’à ça, se parfumer l’entrejambe. Mais lui, là-dedans ? Une belle femme qui traverse le parc devant lui, une pulsion, et pourquoi pas... Un texte décalé, très volatile, qui pourrait poser cette question : Et si l’homme n’était qu’un pigeon ?

 

 

 

rouge-blancRouge/Blanc de Gérard Streiff. Petit Noir N°4.

Être invité pour une dégustation de grands crus, exactement sept de la cuvée Romanée-Conti 2001, dans le hall du prestigieux hôtel Crillon, cela ne se refuse pas. Et Le Docteur, sur le judicieux conseil d’un ami consul des Etats-Unis à Paris, n’hésite pas à apprécier les petits verres que le gérant lui propose, même si le maître d’hôtel, un serveur au teint halé, a pour première réaction de l’étonnement. Le Docteur sera obligé de boire le vin jusqu’à la lie (l’hallali ?). Gérard Streiff s’amuse visiblement et après avoir lu cette nouvelle, si vous ne connaissez pas les antécédents du Docteur, vous pouvez toujours effectuer quelques recherches sur Internet, en vous contentant de savourer quelques petits crus.


sniper-bleu.jpgSniper Bleu de José Noce. Petit Noir N°5.

L’histoire s’enchaine un peu comme la publicité de la peinture Ripolin, célèbre affiche des années 1913 et suivantes. Erri avait préparé le terrain soigneusement afin que les occupants dégagent et lui laissent place nette, en bordure de la plage près de Dannes, une petite commune du Boulonnais. C’est qu’il voulait être seul, avec son chien, pour mener à bien sa mission. Mais il est pris en défaut par une jeune femme qui n’a pas froid aux yeux, normal, puisqu’elle est gradée dans les Douanes volantes, et accessoirement fournit des relevés ornithologiques. Et elle assure qu’elle-même est surveillée par un troisième personnage dissimulé dans les dunes. Qui ne va pas être à la noce, dans ce texte de José Noce ?

 

Cinq Petit Noir qui permettent à tous ceux qui ne connaissent pas encore les talents de nos nouvellistes de se faire une opinion pour mieux découvrir leurs romans, quoique chacun d’eux possède un style à multiples facettes. Vous pouvez retrouver tout le catalogue Krakoen sur le site de cette maison d’éditions. Et si vous ne l’avez pas encore fait vous pouvez découvrir un entretien avec Max Obione.

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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 13:11

Sax Rohmer est né le 5 février 1883 à Birmingham. Un petit hommage avec ce roman qui a marqué des générations.

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Le fameux, cruel, redoutable, mystérieux Fu Manchu n’aurait été qu’un rouage essentiel dans l’engrenage meurtrier du Si-Fan, une obscure organisation chinoise. Depuis la disparition du redouté docteur, l’organisation perpétue ses méfaits. Du moins c’est l’intime conviction de Nayland Smith qui a rendez-vous avec Sir Gregory Hale de retour du Tibet. Il lui a été prescrit de s’installer au New Louvre, un hôtel confortable, afin de rencontrer le diplomate qui doit lui remettre une caissette. Et pour l’aider dans son entreprise il requiert les services de son ami Petrie. Dans les couloirs de l’hôtel ou sur le plancher de la suite qui est disposée au dessus de leur suite, résonnent d’étranges bruits, comme quelque chose qui se traine et des tapotements. Petrie et Nayland Smith arrivent trop tard dans la chambre de Sir Gregory. Celui-ci se meurt. Entre ses mains des pétales de fleurs mortelles. Nayland veut mettre la précieuse caissette en sûreté dans le coffre d’une banque et pour cela emprunte un taxi. N’ayant pas de nouvelles Petrie s’inquiète. Nayland a sans aucun doute été enlevé. Accompagné de Weymouth, un policier et néanmoins ami, il va enquêter dans les bas fonds londoniens, dans le Chinatown, un quartier coupe-gorges. Plus particulièrement dans un bouge dont Zarmi, une serveuse belle, vulgaire et effrontée, veut les attirer dans un piège dont ils sortiront sains et saufs. Tout au moins récupèrent-ils Nayland. Ils retrouveront à plusieurs reprises Zarmi sur leur chemin, particulièrement lorsque Petrie qui s’inquiète à propos de la belle et envoutante Kâramanèh (voir les épisodes précédents) dont le retour en Angleterre était prévu mais qui a disparu à l’accostage de son bateau à Southampton. Parmi toutes les aventures vécues par nos amis, l’une se révèle déterminante : Sir Baldwin Frazer, éminent chirurgien est lui aussi kidnappé de même que Petrie. Dans la pièce où ils ont été enfermé et ligoté Petrie peut apercevoir celle qu’il aime, mais également Zarmi, quelques hommes de main et leur mentor : Fu Manchu qui n’est pas mort malgré la balle qu’il avait reçue dans la tête. Celle-ci lui occasionné des troubles aphasiques et il est à moitié hémiplégique. L’opération est effectuée avec succès et les deux hommes sont libérés. Mais Nayland Smith, Petrie et Weymouth vont connaître d’autres péripéties souvent au péril de leur vie. Par exemple ils échappent à un incendie déclenché par Fu Manchu alors qu’ils surveillaient du toit d’un immeuble un club réservé aux adeptes du haschich, dont quelques personnalités.

Je pourrais parodier Ronsard en écrivant : « Lecteur, allons voir si la prose… » (de Sax Rhomer), « qui au siècle dernier avait éclose, n’a point perdu en cette année son charme étrange et remanié». Je sais, c’est un peu bancal, mais ce n’est pas grave. L’important, c’est de se retrouver dans un univers mystérieux qui ramène le lecteur a des moments de lecture qui souvent ont bercé son adolescence, par la richesse et l’ingéniosité des intrigues, l’envoûtement des situations, le charisme des personnages, la rapidité du récit. Des histoires apparemment sans prétention autre que celle de divertir, en procurant un voyage dans l’univers exotique – il est souvent fait référence à l’Egypte, à la Chine, à la Birmanie – tout en se plongeant dans l’atmosphère délétère des bas-fonds londoniens. Une redécouverte empreinte de nostalgie qui fleure bon, un peu comme ces anciens grimoires qui avaient tout dit. Par exemple, combien de fois avons-nous pu lire dans de nombreux ouvrages écrits bien après les romans de Sax Rohmer, cette phrase « Chauffeur, suivez ce taxi ! », un ordre péremptoire qui annonce une poursuite mouvementée.

Sax ROHMER : Fu Manchu ; Les mystères du Si-Fan. Editions Zulma. Nouvelle traduction de Anne-Sylvie Homassel. 17€.

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5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 13:48

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Les parents ont beau essayer protéger leurs enfants de la vue d’images choquantes, brutales, diffusées par la télévision via les informations et les films, ou par les jeux vidéo, il est des circonstances qu’ils ne peuvent maîtriser. Ainsi lorsque deux gamines découvrent en se promenant un cheval décapité, un animal qu’elles ont l’habitude de voir s’ébrouer dans le pré en compagnie de ses autres congénères, elles restent sous le choc. Le commissaire Knutas, responsable de la sécurité de l’île de Gotland, et les membres de son équipe sont eux aussi interloqués. La tête de l’équidé a été emmenée et il ne reste que quelques traces de sang, comme si celui qui l’a abattu l’avait recueilli. Une affaire embêtante mais pas autant que celle qui va occuper les services de police quelques jours plus tard. Pour Johan Berg, journaliste à la télévision suédoise en poste sur l’île de Gotland, toujours à la recherche d’un reportage inédit, cette information sensationnelle tombe à pic. D’autant que sa collaboratrice, la camérawoman, a réussi non seulement à approcher les gamines mais à obtenir un reportage.

Sur le site archéologique de Fröjel, situé sur la côte ouest de l’île, une vingtaine d’étudiants et quelques membres aguerris sont occupés à mettre à jour les vestiges d’un ancien port viking millénaire. Os, objets précieux, vieilles pièces sont ainsi déterrés patiemment puis transmis au musée de Visby qui les collationne. Un soir une petite fête, bien arrosée, est organisée et le lendemain l’une des participantes à ce stage estival manque à l’appel. Martina Flochten, une Hollandaise dont la mère était native de l’île, a disparu. Tout ce petit monde s’inquiète et Knutas se trouve donc avec une affaire de disparition sur les bras. Les environs sont fouillés, passés au peigne fin, et Martina est retrouvée pendue à un arbre. Le suicide est exclu, car la mort est triple. Martina outre avoir été pendue a été noyée et une énorme balafre raye son abdomen. Les enquêteurs ne possèdent guère d’indices sur ce meurtre, sauf un qui rappelle la décapitation du cheval. Il n’y a pas de sang à terre, comme si celui qui avait perpétré le meurtre l’avait soigneusement récupéré. Ce qui pourrait être un sacrifice rituel. Un véritable casse-tête pour les policiers qui ne sont pas au bout de leurs surprises. Il semblerait que Martina avait une liaison et la solution viendrait peut-être de là. Et les suspicions se portent sur Staffen Mellgren, le directeur du camp archéologique, connu pour ses frasques sauf par sa femme. La situation se corse lorsque l’un des membres en vue du conseil régional, de retour d’un voyage, découvre, dans son abri de jardin, une tête de cheval fiché sur un pieu. Or cette tête ne correspond pas à celle de l’équidé qui avait été décapité. Alors une autre piste se profile. Se pourrait-il que le projet de construction d’un complexe immobilier serait à l’origine de ces affaires ? Une autre occupation s’impose à Johan Berg : la disparition d’objets précieux dans la réserve du musée de Visby.

Personnellement je ne suis guère friand de littérature nordique mais je me dois d’avouer que ce roman m’a réconcilié avec. L’histoire est prenante, les rebondissements arrivent au bon moment, l’épilogue est fort bien venu sans être tiré par les cheveux. Le tout est logique et se lit facilement. Les personnages sont bien campés surtout ceux du commissaire Knutas et du journaliste Johan Berg dont les sentiments pour une jeune femme divorcée et mère de deux fillettes sont souvent contrariés. Ils vivent séparément et pour l’heure il n’est pas question de demeurer ensemble. Pourtant elle attend un enfant de Johan et le journaliste est complètement gâteux lorsque l’enfant paraît. Des scènes sont magnifiques, d’autres superflues, telle celle de l’accouchement de la parturiente, mais peut-être est-ce un exorcisme de la part de l’auteur qui conserve un mauvais souvenir de ses propres enfantements. Je serai plus réservé quant à la traduction, non pas que je connaisse le suédois et donc ai relevé quelques erreurs de transcription, mais je suis resté dubitatif en lisant certaines phrases. Par exemple : « Il posa Elin dans son landau qui se mit aussitôt à crier ». C’est le bébé ou le landau qui crie ? Le Livre de Poche a réédité Les ombres silencieuses, Sélection 2011 du Prix des Lecteurs. L’action se déroule elle aussi sur l’île de Gotland et nous retrouvons le commissaire Knutas et ses adjoint ainsi que le journaliste Johan Berg.

Mari JUNGSTEDT : Le Cercle intérieur. (Den inre Kretsen – 2005 ; traduit du suédois par Max Stadler & Lucile Clauss). Le Livre de Poche. Réédition de Serpent Noir, éditions Serpent à Plumes. 7,10€.

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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 09:23

Bon anniversaire à Henning MANKELL né le 3 février 1948.

chinois.jpgBizarrement, je ne sais pas si vous réagissez comme moi, je possède des à-priori en ce qui concerne la littérature, et principalement celle qui englobe les pays nordiques. Par exemple, Henning Mankel, encensé par bien des critiques et chroniqueurs, ne m’attirait pas particulièrement et je n’avais pas l’intention de me plonger dans son univers. Trop d’éloges, trop de louanges. Et la possibilité de lire Le Chinois, grâce à Babelio et les éditions du Seuil, constituait pour moi comme un pensum obligé. Et j’avoue qu’au début je rechignais, relisant les phrases plusieurs fois avant de pouvoir m’en imprégner la substance. Et puis d’un seul coup la magie a opéré, comme un voile de brume qui se déchire.

Un photographe qui pense réussir de bonnes photos dans le nord de la Suède arrive dans un petit village qui parait désert. Mort même, car aucun de ses habitants daigne répondre lorsqu’il frappe aux portes des habitations. Un village fantôme qui bientôt livre son secret. Il aperçoit à travers une fenêtre une jambe qui traine à terre. Il fracture l’huis et se trouve devant un cadavre. Il appelle immédiatement les secours, mais cette rencontre inopinée lui est fatale. Alors qu’il quitte le village à bord de son véhicule, il décède d’une crise cardiaque. Arrivés sur place les policiers et les secours ne peuvent que constater une véritable hécatombe. Dix-neuf personnes ont été tuées, égorgées, coupées en deux, et autres blessures mortelles infligée par un couteau ou une épée. Dix-neuf cadavres dont celui d’un gamin, qu’un couple de rescapés ne connaissait pas.

Vivi Sundberg, une policière imposante et expérimentée, est en charge de l’enquête et procède aux premières constations, tandis que son supérieur, un jeune qui n’a jamais mis les mains dans le charbon assiste à une conférence. Les journalistes sont soigneusement écartés, mais de redoutables chasseurs d’infos sont aux aguets.

En compulsant la liste des défunts, Vivi est interloquée par un lien existant entre toutes ces personnes. Ils portent les noms de Andrén, Andersson, Magnusson. Seul le gamin reste sans identité. Un policier découvre non loin, dans la neige, un ruban rouge.

Beaucoup plus au sud du pays, la juge Birgitta Roslin est surprise en lisant un journal. Une photo représente l’une des maisons du drame, or cette maison, elle l’a connait. Sa mère orpheline y a été élevée, et Birgitta se rend immédiatement dans ce petit village de Norrland. La policière Vivi lui permet de découvrir l’intérieur de cette maison et en fouillant Birgitta aperçoit dans un tiroir des lettres et des carnets. Sur l’un des carnets, écrit d’une patte de mouche tremblotante, figure le nom de Nevada. Or cet état des USA lui rappelle quelque chose, un massacre qui s’est déroulé quelques temps auparavant. Malgré l’interdiction de la policière, Birgitta s’introduit de nuit dans la maison et s’empare des papiers qui l’intriguent au plus au point. Elle dépouille tout ce fatras à l’hôtel et se rend compte qu’entre les lettres et le carnet intime, signé d’un certain J.A. Andrén, existent des divergences. L’homme était dans les années 1860 contremaître dans une société chargée de la construction d’une ligne de chemin de fer. Mais elle doit rendre son larcin à Vivi qui s’est aperçue de la disparition des écrits. Elle retourne chez elle mais cette histoire la poursuit. Fatiguée, mise au repos forcé avec en poche un congé de maladie, elle repart pour le nord. Elle mange dans un restaurant chinois dans une petite ville sise non loin du lieu du massacre. Elle découvre que la lampe posée sur sa table possède des rubans, mais il en manque un, et elle suppose qu’il s’agit alors du ruban découvert dans la neige. Elle interroge la serveuse qui se souvient qu’en effet la veille du drame un client chinois avait mangé à cette même place. En face un hôtel minable se dresse et elle s’adresse au propriétaire qui confirme la présence d’un Chinois dans son établissement. Mieux, il possède un enregistrement vidéo de l’homme dont on peut voir nettement le visage. Elle fait part de ses découvertes à Vivi et au procureur Robertsson, mais ceux-ci ne semblent pas vraiment intéressés par ses découvertes. D’ailleurs ils sortent de leur chapeau, ou plutôt de leur képi, un suspect, un coupable vivant dans un village proche.

La deuxième partie du roman, qui en comporte quatre, intitulée Négros et Chinetoques (1863), qui aurait pu être à lui seul le sujet d’un roman, concerne les aventures des trois jeunes frères chinois, expulsés de chez eux par la volonté d’un contremaître de leur âge, et qui sont obligés de quitter leur province. Leurs parents maltraités se sont pendus. Ils se rendent à Canton et se font enlever, deux d’entre eux car le troisième, malade, est assassiné, et emmenés à bord d’un navire à destination de l’Amérique. San et Guo Si survivent malgré les privations, ce qui n’est pas le cas de tous les passagers embarqués de force, et quelques mois plus tard ils participent dans le Nevada à la construction d’une ligne de chemin de fer. Mais le contremaître, un certain J.A., est un homme ignoble, répugnant, raciste, qui n’hésite pas à humilier, à sacrifier les hommes qui travaillent sous sa coupe. San parviendra, après de multiples et avilissants périples à s’affranchir du joug de cet homme. Mais ses déboires ne sont pas terminés, car rentré en Chine, après une traversée à bord d’un navire sur lequel voyagent également deux missionnaires, San connaitra encore de nouvelles désillusions.

Cette deuxième partie éclaire non seulement le lecteur grâce aux extrapolations qu’il peut envisager sur les événements qui se sont produits dans le petit village, mais surtout jette un regard sur des pratiques opérées par les Blancs envers des ouvriers considérés comme des esclaves. Noirs, Chinois, mais aussi Irlandais, sont ravalés au rang de bêtes de somme, les exactions sont nombreuses, et pourtant personne ne s’élève, ou ne peut s’élever, contre les abus que ces travailleurs subissent. Cette histoire dans l’histoire me fait penser à Une étude en rouge (republié sous le titre Ecrits dans le sang chez Anatolia) de Conan Doyle, dont la genèse de l’intrigue réside dans un voyage au pays des Mormons. Mais le rigorisme obsessionnel des missionnaires est également mis en exergue, le fondamentalisme, le traditionalisme, l’intolérance de ces religieux est aussi dénoncé, ainsi que leur fourberie onctueuse.

Henning MANKEL : Le Chinois. (Kinesen – 2008). Traduit du suédois par Rémi Cassaigne. Seuil Policiers, éditions du Seuil. 576 pages. 22€.

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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 14:52

 

cartons

 

Alors que sa femme Emma journaliste est partie en Egypte pour un reportage, Brice s’occupe du déménagement, ce qui n’est pas une mince affaire. Il quitte leur logement lyonnais pour s’incruster dans un petit village de la vallée du Rhône, Saint Joseph. Ils avaient découvert cet endroit deux mois auparavant et Emma avait tout de suite été enthousiasmée par cette grande maison rénovée par un entrepreneur. Le déménagement se passe bien, grâce aux professionnels de l’entreprise, quant à l’aménagement c’est plus compliqué. Installer les meubles dans les pièces adéquates ne requiert guère de subtiles recherches d’emplacements. Pour les cartons, c’est autre chose, malgré l’étiquetage. Brice préfère qu’Emma soit là pour l’aider. D’ailleurs il en veut à Emma de ne pas être présente à ses côtés dans cette tâche qui demande tout de même une certaine organisation. Alors tout est entassé dans le garage, cartons empilés les uns sur les autres. Salle de bain, vêtements, livres et tous ceux portant l’inscription Divers.

Il s’installe dans le garage, s’aménageant un lit de camp.

Il éventre des cartons à la recherche d’une boîte de conserve. Il n’a pas vraiment faim, il n’est pas gourmand, il n’en a même pas le goût, juste parce que s’il ne se nourrit pas, l’être humain meurt. Et puis il se promène, dans la grande rue qui ressemble à un goulet. Peu de commerces, une boulangerie fermée ce jour là, une pharmacie, une coiffeuse, et des grappes d’enseignes de vignerons. Il pense en permanence à Emma qu’il a connue lors d’un vernissage. Il est proche de la cinquantaine, elle a à peine trente ans, mais ils se sont rapprochés comme deux aimants irrésistiblement attirés l’un vers l’autre. Il est illustrateur pour des albums pour enfants, Emma est toujours par monts et par vaux, Togo, Tanzanie, un sourire, une bise et au-revoir à la prochaine fois.

Chez Martine, la coiffeuse, il aperçoit Blanche, une jeune fille ou femme, tout de blanc vêtue, pure et virginale à qui l’on peut donner aussi bien seize ans ou soixante. Au bureau de poste où il demande quelques cartes afin d’informer ses relations de son changement d’adresse, la guichetière lui fait la même réflexion entendue chez la coiffeuse. Il ressemble à une personne qui vivait dans le village. Pour s’occuper, il se promène, tournant le dos à la nationale qui contourne le bourg et il emprunte une chaussée qui prolonge la grand-rue, jusqu’à une espèce de cascade. L’eau est fraîche, il peut s’en rendre compte physiquement en tombant dedans, glissant sur des galets. Il est trempé et un pied le fait souffrir. Une entorse probablement, mais c’est comme tout, il ne faut jamais faire d’entorses à un chemin tracé.

Blanche ! Elle est un peu naïve mais si gentille. Ils parlotent, ils comblent leurs solitudes, elle vient voir la télévision chez lui, dans le garage, il prend le thé chez elle, elle lui offre des sachets de soupe, ils se construisent des relations indéfinies. Elle lui propose même de lire un poème composé par son père. Un père dont elle parle souvent, mort depuis dix ans, qui l’a élevée, remplaçant sa mère morte alors qu’elle était toute jeune. Mais ce n’est pas pour cela qu’il oublie Emma, au contraire. Il fait même installer le téléphone au cas où elle lui téléphonerait, on ne sait jamais, l’espoir n’est pas interdit. Mais ce sont les parents d’Emma qui appellent, qui le dérangent, qui lui parlent de choses qu’il n’a pas envie d’entendre. En farfouillant dans ses cartons, il retrouve un buste de Camillo, l’interprète de Sag Warum. Il en fait don à Blanche qui est aux anges. Et puis un chat venu d’on ne sait d’où s’installe, Brice lui offre du lait, le chat sa compagnie et sa chaleur.

Outre cette histoire mettant en scène des personnages banals, presque insignifiants, errant dans un quotidien martelé par les cloches de l’église proche, le style narratif de l’auteur accroche l’attention. Et on se surprend à relire deux fois la même phrase, non pas parce qu’on ne l’a pas comprise, mais pour en savourer le charme. Les dialogues entre Brice et Blanche sont savoureux, entre découverte et complicité. La candeur de Blanche l’amène à émettre des conseils judicieux, issus de la sagesse populaire, confortés par des métaphores déclinées comme des proverbes : Vous devriez poser des rideaux à votre fenêtre, dans un village il faut toujours des rideaux bien épais. Une fenêtre sans rideau c’est comme un œil sans paupière.

Brice s’enfonce dans cette vie sans Emma, comme une plongée dans un inconnu, un désert, tandis que Blanche aspire à découvrir le monde grâce à la télévision. Son émission préférée est celle où des objets inutiles sont proposés à la vente, genre dénoyauteur de pastèques, ficus en plastique à feuille caduque, et plus incroyable mais vrai, masse corporelle pour anorexique. Mon père n’aimait pas la télévision. Il disait que ça rend bête. Moi j’aime bien la télévision. Je n’ai pas peur d’être bête. Brice aime la compagnie de Blanche. Il avait tant besoin d’être deux.

Pascal Garnier joue avec le lecteur, il enrobe sa vision du monde avec dérision, jusqu’à l’épilogue. Peu à peu il soulève le coin du voile sur Brice, par doses homéopathiques, il le laisse s’engluer irrémédiablement, et on se prend d’affection pour cet homme déboussolé par la défection d’un être cher dont on apprend progressivement, par petites touches, avec pudeur, pourquoi Emma n’est pas présente.

Un roman posthume en forme de testament !

Pascal GARNIER : Cartons. Editions Zulma. 192 pages. 17,50€.

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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 13:38

abri succès
Pascal Garnier mise sur le registre de l’intimiste et en même temps de l’autodérision dans cet ouvrage publié chez Zulma dans le cadre du 6ème festival Polar sur la ville de Saint-Quentin-en-Yvelines en 2001. Jean François Colombier, romancier cinquantenaire dont la production lui permet tout juste de survivre, est brutalement lancé sous les feux des projecteurs en décrochant un prix littéraire prestigieux. Avec à la clé Amour, Gloire et Pognon, le genre de feuilleton qui fera toujours recette. Ce qui lui ferait attraper la grosse tête si l’aventure ne l’attendait pas au coin de la rue sous les traits d’un fils qu’il ne voit qu’épisodiquement depuis son divorce et de quelques belles séduites par cet homme grisonnant et pas uniquement à cause de son portefeuille.
Pascal Garnier joue également à fond sur le registre de l’humour noir et au passage égratigne sans méchanceté mais avec lucidité quelques pratiques télévisuelles ou autres. Ainsi le passage, obligé, du romancier dans une émission soi-disant culturelle et promotionnelle animée par un “ homme aux lunettes demi-lune posées sur son front ”. Mais Pascal Garnier joue également avec tendresse, sensibilité et humanisme, avec son personnage qu’il déplace comme un pion sur l’échiquier de la vie. Il démontre qu’en un peu plus de 150 pages tout peut-être dit, écrit et bien écrit, et que les pavés dont nous bombardent bon nombre de maisons d’éditions sont parfois indigestes.


Pascal GARNIER : Nul n’est à l’abri du succès. Editions Zulma. 160 pages. 16,76€. (réédition - 2012).

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 15:49

gabian2.jpg
Imaginez ! Vous êtes confortablement installé sur un fauteuil de jardin, ou dans un transatlantique, les doigts de pieds en éventail, une bouteille fraîche de sauvignon à portée de main, les effluves de grillades de petits loups se donnant rendez-vous à l’entrée de vos narines, sous l’œil intéressé d’un gabian borgne. Il n’était pas prévu qu’une espèce d’escalope rejoigne le plat de grillades, lâchée par l’un des goélands effrontés qui survole la propriété de Jean-Baptiste.
Pourtant ils étaient bien tous ensemble, Gégé, ancien contrôleur des impôts, Arthur son fils médecin généraliste, Capucine, sa belle-fille, et leurs triplettes Aglaé, Chloé et Zoé, âgées de quelques semaines, l’estomac en perpétuelle attente du lait nourricier prodigué par un régiment de biberons, à laver, stériliser, remplir, vider et ainsi de suite. Plus Jean-Baptiste, professeur dégagé en touche par l’Education Nationale parce qu’il a giflé un élève qui le méritait. Une action répréhensible filmée par quelques condisciples du maltraité qui avait poussé à bout l’enseignant devenu irascible. Après un regard rapide et dégoûté sur l’escalope, il est constaté que celle-ci n’est autre qu’une oreille, munie d’une sorte de boucle d’oreille composée d’anneaux, un bijou particulier fabriqué aux Etats-Unis, près de Boston.
C’est toujours lors d’un moment critique que le téléphone sonne. Un appel de Jessica qui demande si Arthur ne pourrait pas s’occuper de son chien Vodka atteint d’une infection indéterminée. Même si Jessica est la photographe du collectif Oiseaux en péril et qu’elle doit réaliser un reportage sur les flamands roses. Les volatiles, s’entend. Il a autre chose à faire Arthur que de se muer en vétérinaire car l’appendice auditif pourrait bien être celui de Denis, lequel appartient à ce collectif destiné à protéger la population ailée du Grau. Renseignements pris auprès d’Annabelle l’amie de Denis, elle n’a pas de nouvelles de l’ornithologue amateur depuis quelques temps. Annabelle dirige une galerie de peinture et s’intéresse à Van Gogh. La situation devient critique, d’autant que Jessica arrive flanquée de Vodka qui est vraiment mal en point, suivie de peu par deux gendarmes, reproduction de Dupont et Dupond mâtinés de Laurel et Hardy. Et ce que les pandores annoncent jettent un froid dans la petite assemblée. Denis a été retrouvé sur la plage, dans le coma, la tête ayant rencontré, par inadvertance ou non, un objet contondant. C’est le moment choisi par Vodka pour régurgiter une enveloppe mâchouillée et baveuse contenant un magma, une bouille informe et rougeâtre dans laquelle est délicatement lovée une boucle d’oreille identique à celle déjà signalée.
Le méli-mélo dramatique est enclenché avec au programme des meurtres, des tentatives de meurtres, des accidents, des dissimulations fortuites ou savamment orchestrées, des messages anonymes, des corps dans des containers, et une guéguerre entre deux factions, l’une se réclamant de la préservation animale des espèces même si elles sont invasives comme les gabians, l’autre désirant la stérilisation des goélands pollueurs. Des gamins déclarent soutenir le professeur déchu, des photographies maltraitées, poinçonnées, sont découvertes sous un lit, une cassette est retrouvée au pied d’un hortensia engraissé au marc de café, un livre baladeur sur Van Gogh ainsi qu’un ordinateur portable apparaissent puis disparaissent, un carnage de goélands est perpétré à l’étang du Médard, un certain Jibéji s’invite dans cette danse, non pas des canards mais des gabians.
Humour noir au sommaire de cette histoire qui se déroule près du Grau du Roi, en Camargue, et qui met en scène des personnages hauts en couleurs, au bagout de perroquets railleurs, au ramage volubile mais au plumage inintéressant, nous invite à regarder d’œil vif et amusé les gesticulations de personnages confrontés à deux idéologies animalières. Une tragicomédie qui accumule événements burlesques, saugrenus, sentiments divers, vengeances et repentirs, regrets et souvenirs sans fleurs ni couronnes. Une autre façon de découvrir la région sans passer par la case guide touristique. Un regard tendre, porté sur les petites dérives de la société par le petit bout de la lorgnette afin d’avoir une vue d’ensemble.
Françoise LAURENT : Dans l’œil du gabian. Collection Forcément noir. Editions Krakoen. 288 pages. 11€.

A lire également : L'hiver continue au fond du magasin.

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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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