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7 juillet 2016 4 07 /07 /juillet /2016 12:21

Bon anniversaire à Jean-Paul Nozière né le 7 juillet 1943.

Jean-Paul NOZIERE : Des manches et la belle.

Délicious Djembé n’a pas dû tout comprendre ce que lui avait expliqué Manu Dobanga. Braquer un fourgon rempli de faux billets, avec à bord deux convoyeurs dont un rouquin sur l’Isardrome de l’A…

Et s’il n’a pas tout compris D.D. ce n’est pas forcément à cause de la migraine qui lui torpille le crâne malgré tous les comprimés qu’il a ingurgité, mais parce que Manu en était au moins à son dixième verre de rhum, que les numéros attribués aux autoroutes c’était plus compliqué que de jouer au loto et qu’il ne connaissait personne du nom de Rouquin.

Il pense toucher au bout lorsque, ayant roulé pendant cent soixante bornes, il trouve une aire de repos avec une Pizza Room. Il est content D.D. (c’est son surnom) et se frotte les mains par avance. Dans la salle de restaurant deux hommes sont attablés et l’un appelle l’autre Rouquin. C’est sur, il touche au but.

Il s’empare des clés du véhicule, un fourgon mortuaire. Ils sont forts ces Finlandais, en effet ce sont des Finlandais qui doivent convoyer l’argent, des faux billets mais ce n’est pas grave, ils sont forts ces Finlandais pense-t-il ébahi. Quelle classe et quel sens de la dissimulation !

Un prêtre noir, comme lui, qui traîne dans le secteur, n’aura plus à se poser de questions. D.D. s’en débarrasse à l’aide de son couteau suisse qui ne le quitte jamais et endosse sa soutane. Comme tenue de camouflage, on ne fait pas mieux. Et direction… Sponge, la petite ville où le curé malien devait officier, et à lui les billets.

Il ne va surtout pas revenir au bercail, remettre le pactole à Manu et toucher des peccadilles alors qu’une fortune l’attend dans le cercueil qui gît tranquillement parmi les fleurs artificielles.

 

D.D. n’a que vingt ans et ne comprend pas toujours tout, alors les événements qui vont suivre, ce sera plutôt en spectateur qu’il les subira, mais comme un spectateur à qui l’on demande de participer à une représentation dont il n’a pas compris le scénario.

Dans la veine de James Hadley Chase, le titre d’ailleurs de ce roman rappelle celui de J.H. Chase Une manche et la Belle, et qui fut adapté au cinéma par Henri Verneuil en 1957, Jean-Paul Nozière nous entraîne dans une espèce de parcours machiavélique et déjanté. Mais ce n’est pas pour autant que notre auteur se livre à l’écriture d’un pastiche. Il possède son univers et ses points de fixation, qui deviennent de plus en plus prégnants à cause de l’actualité malsaine entretenue par nos hommes politiques.

Un petit roman (par le nombre de pages), agréable à lire et qui sous couvert d’une certaine légèreté de ton, donne à réfléchir, ne serait-ce que sur les motivations de familles qui adoptent un petit Noir (né au Tanganyika dans le roman), comme ils adopteraient un animal de compagnie.

 

Jean-Paul NOZIERE : Des manches et la belle. Suite Noire N°34. Editions La Branche. Parution janvier 2010. 94 pages.

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4 juillet 2016 1 04 /07 /juillet /2016 14:04

Hommage à Georgette Heyer décédée le 4 juillet 1974.

Georgette HEYER : Meurtre d'anniversaire

Un repas d'anniversaire, cela devrait se fêter dans la joie et la bonne humeur.

Mais à Cliff House, ce repas se déroule dans une atmosphère guindée, entre la famille Kane, presqu'au complet, et les Mansell, leurs associés.

Faut préciser que les Kane et les Mansell ne sont pas tout à fait d'accord sur les orientations et l'avenir de la société qu'ils dirigent. Les uns préfèrent maintenir le cap, sans grande audace et sans péril, les autres désirant s'agrandir et poser des jalons en Australie.

Silas Kane, dont c'est justement l'anniversaire, décide de terminer la soirée par une petite balade au clair de lune. Promenade fatale puisque son corps est découvert le lendemain au pied de la falaise.

Son successeur, Clement Kane, décède peu après d'une indigestion de plomb. Un coup de revolver fatal.

La police locale va recourir aux bons offices de Scotland Yard et à l'un de ses meilleurs limiers, l'inspecteur Hannasyde.

Parmi tous les membres de ces deux familles, seuls la vieille madame Kane, octogénaire invalide, et le jeune Timothy Harte possèdent des personnalités marquantes.

Madame Kane s'érige un peu en despote tandis que Timothy, quinze ans, se conduit en enfant terrible et irrévérencieux de la tribu.

 

Après un début quelque peu soporifique, la mise en place de tous les personnages s'avérant un brin laborieuse, le roman prend de l'ampleur.

L'action se précise, prend le pas sur les dialogues, grâce surtout à l'apparition de nouveaux personnages dont la mère de Timothy, de retour d'une chasse au fauve en Afrique.

Un roman intéressant au goût légèrement rétro, mais faut-il encore préciser que ce roman a été publié pour la première fois en Grande-Bretagne en 1937.

 

Petites précisions :

Georgette Heyer connut un grand succès au Royaume-Uni, surtout grâce à ces romans sentimentaux et ses romances historiques.

Bizarrement la publication de ses œuvres en France n'a réellement eu lieu qu'après sa mort en 1974. Quelques ouvrages toutefois dans la collection le Masque dans les années 1940, pour la partie policière. Elle a véritablement été traduite, toujours pour ses romans policiers chez Fayard à la fin des années 1980, début 1990, et pour ses romans sentimentaux historiques aux éditions de Trévise dans les années 1980.

Les éditions Milady nous en proposent quelques-uns depuis 2012, souvent des rééditions de la collection Historique de chez Harlequin . Comme quoi il ne faut pas toujours négliger ou mépriser cette maison d'éditions qui, il est vrai, submerge un peu le marché. Alors, avec un peu de chance et du courage pour éplucher tout ce qui se présente sous vos yeux dans les vide-greniers, vous pourrez peut-être dénicher votre bonheur.

 

Réédition Le Livre de Poche. Parution octobre 1999. 286 pages.

Réédition Le Livre de Poche. Parution octobre 1999. 286 pages.

Georgette HEYER : Meurtre d'anniversaire (They Found Him Dead - 1937. Traduction de Denise Meunier). Editions Fayard. Parution octobre 1989. 336 pages.

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 07:45

Bon anniversaire à Claude Amoz, née le 26 juin 1955.

Claude AMOZ : Dans la tourbe.

Révélée à Vienne en 1997 en obtenant le Grand Prix du roman policier Sang d’Encre pour Le Caveau, Claude Amoz a connu la consécration en 1999 avec deux romans : Dans la tourbe qui paraît chez Hors Commerce dans la collection Hors Noir, et L’ancien crime chez Rivages collection Rivages/Noir N°321.

 

Dans la tourbe est comme un huis-clos qui met en scène quelques vieillards d’une maison de retraite dirigée par des religieuses. Ils ont droit à une semaine de « vacances » dans un ancien orphelinat nommé les Roches Sourdes. Parmi les privilégiés, Francis, ancien livreur en camionnette, exploité toute sa vie par un épicier qu’il vénère encore, Elie, un violoniste promis à un bel avenir mais dont le talent a été gâché à cause d’une dipsomanie issue d’un drame dont il ne connaît même plus la raison, et des femmes dont deux infirmes, une autre en manque d’affection et une demoiselle, heureuse et fière de l’être, assoiffée de culture. Un pharmacien, piètre automobiliste, dont la femme atteinte d’une dépression à répétition est hospitalisée pour la énième fois, se joint au petit groupe qui compte déjà dans ses rangs une bénévole Irlandaise.

Seulement le potard se retrouve dans un pays, une ambiance, une atmosphère qu’il connaît bien puisqu’il y a vécu l’année de ses quinze ans. Une année qu’il se rappelle sans effort. L’odeur de la tourbe qui entoure la maison de retraite est toujours présente, obsédante. Le responsable du musée local est un ancien condisciple, spécialiste des coups fourrés et des intimidations, des sous-entendus. Alors entre tous ces protagonistes s’engage un bras de fer arbitré par une mémoire collective et individuelle défaillante, programmée et insidieuse, statufiée dans la tourbe qui rejetterait de vieux cadavres comme un placard expulserait un squelette encombrant.

 

Claude Amoz écrit comme si elle apposait sur l’intrigue une mousseline, un voile transparent qui laisserait apparaître le temps d’une phrase la signification profonde de son propos puis tout s’estompe, brume qui se déchire pour mieux se reformer et englober dans des rets un paysage qui se déforme au fur et à mesure que le lecteur avance dans l’intrigue. Comme des fumerolles qui s’élèvent dans l’air alors qu’un soleil fugace frappe la tourbe avant de s’estomper aussi rapidement qu’il est arrivé.

 

Claude AMOZ : Dans la tourbe. Collection Hors Noir. Editions Hors Commerce. Parution janvier 1999. 268 pages.

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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 11:27

Bon anniversaire à Catherine Fradier, née le 22 juin 1958.

Catherine FRADIER : Ballon.

Tandis que des centaines de milliers de supporters, à un ou deux près, envahissent la France, désirant encourager leurs équipes respectives, dépensant sans compter leurs euros, faisant le bonheur des débits de boissons et fournissant allègrement du travail à ceux qui sont au chômage ou non lors des dégâts occasionnés par leurs débordements joyeux, là-bas, en Orient, un gamin pigne auprès de sa mère son ballon.

Il a oublié son ballon sur la plage, à cause des bombardements. Alors sa mère, Razan, sachant que le père lui offrira gentiment quelques torgnoles en rentrant, Qusaï effectuant six tours dans ses baskets délabrées sans toucher les bords, Razan décide d'aller récupérer le jouet de son fils malgré son ventre en capilotade.

 

En quatre pages, Catherine Fradier aborde un sujet grave. Elle nous montre les horreurs de la guerre à travers un événement parmi tant d'autres, un court épisode de la vie quotidienne, alors que tout devrait être joie pour des gamins qui n'ont rien demandé sauf une parcelle de bonheur, toucher la lune par exemple.

Une page d'histoire écrite tout en finesse, en toucher de plume, et le lecteur assiste, comme au cinéma, à ce qui pourrait être un moment de détente au milieu de la guerre. Mais la détente n'est pas celle à laquelle Qusaï pourrait, devrait, avoir droit, car les doigts des hommes sont dessus.

Catherine FRADIER : Ballon. Nouvelle numérique. Collection Noire Sœur. Editions Ska. Parution juin 2016. 1,49€.

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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 14:01

Gilles Maurice Dumoulin alias G. Morris, G. Morris-Dumoulin ou encore Vic Saint-Val, est décédé le 10 juin 2016. Il était né au Havre le 16 janvier 1924.

G.M. Dumoulin en compagnie de Brice Pelman, à la Bilipo en octobre 1999 pour les 50 ans du Fleuve Noir

G.M. Dumoulin en compagnie de Brice Pelman, à la Bilipo en octobre 1999 pour les 50 ans du Fleuve Noir

Il travaille dès l’âge de treize ans chez un importateur de coton. De fil en aiguille, cet autodidacte qui apprend plusieurs langues étrangères grâce à la méthode à « six mille » et aime imiter Charles Trenet, monte une troupe de théâtre en 1942, puis se tourne vers la littérature en devenant tout d’abord traducteur de Mickey Spillane, d’Irwin Shaw (Le Bal des Maudits) ou de Robert Ruark (Le carnaval des dieux) et enfin, sous la pression amicale de critiques éclairés, se lance dans la production de romans policiers, d’espionnage puis d’anticipation.

Une œuvre aujourd’hui évaluée à plus de deux cents titres.

Il reçoit en 1955 le grand prix de littérature policière pour «Assassin mon frère» paru dans la collection «Un Mystère» aux Presses de la Cité dans lequel il prend pour décor le fameux camp Philipp Morris implanté à la fin de la guerre près du Havre et où il a été employé comme interprète.

Il intègre l’écurie du Fleuve Noir en 1963, produisant des romans pour les collection Spécial Police, Espionnage, Anticipation et la collection Vic-Saint-Val dont les premiers titres sont écrits en collaboration avec Patrice Dard. Parallèlement il écrit des chansons et des scénarios de films dont les réalisateurs s’appellent Henri Decoin ou Edouard Molinaro.

Pour en savoir plus sur cet auteur prolifique dont certains ouvrages ont atteint les 100 000 exemplaires, chiffre dont aimerait s’enorgueillir bien des best-sellers d’aujourd’hui, le meilleur moyen est de lire sa biographie, même si parfois on reste sur sa faim, «Le forçat de l ’Underwood» paru chez Manya en 1993.

 

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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 13:27

Hommage à Gilles-Maurice Dumoulin,

alias G. Morris, Vic-Saint-Val, décédé le 10 juin 2016.

G. MORRIS-DUMOULIN : Paris sera toujours pourri.

Entrant par hasard dans un bistrot, Peter Warren, le détective privé franco-américain, reconnaît Jo Carven, un vieil ami boxeur reconverti en restaurateur. Les retrouvailles se déroulent bon enfant et Warren ne manque pas de retourner chez ce copain à la table accueillante.

Ce jour là, alors qu’il dîne en compagnie de Jo et d’un autre ami de l’ancien boxeur, Warren aperçoit un jeune homme qui semble se défier d’une voiture puis s’engouffre précipitamment dans le bar. Ce n’est autre que Franck, le neveu de Jo, qui six mois auparavant s’était envolé pour les Etats-Unis, après s’être largement servi dans le tiroir-caisse du tonton, et n’avait plus donné de ses nouvelles. Franck qui revient avec une mallette bourrée de dollars, plus de deux cents mille ce qui est un joli pécule pour recommencer dans la vie. Warren est intrigué par ce pactole et il file Franck jusqu’à un immeuble trop bourgeois pour être honnête.

En effet la personne que le neveu rencontre, Yossip Maresco, se révèle selon Jo comme une authentique crapule magouillant dans tous les domaines. Il prévient Jo et tous deux s’invitent dans la résidence de Maresco, lequel les accueillent sourire aux lèvres. Mais Jo n’apprécie vraiment pas la collusion entre Franck et l’homme qui tripatouillait les matchs de boxe et est devenu maquereau, fournisseur de drogues et autres délits.

Alors Mallard propose de le prendre dans on entreprise d’informatique, la NALS, “  Nous Avons La Solution ”. Franck devrait s’acheter une nouvelle conduite. Mais elle n’est qu’extérieure et cela forcément lui retombe sur le museau. Warren va être obligé de louvoyer entre un ninja plutôt svelte, un truand serbe et un ingénieur japonais, aidé par sa secrétaire Sophia, qui elle aussi sera frustrée. On ne peut pas tout avoir.

Une nouvelle aventure pour notre ami Warren, qui prouve une fois de plus que l’amitié n’est pas un vain mot, malgré les emmerdements que cela procure parfois. Il ne cherche pas systématiquement les embrouilles, mais celles-ci lui tombent sur le paletot au moment où il ne les attend pas, malgré un métier à risques. Un humaniste qui sait que le chemin de la vie est empierré et qu'il doit marcher sur des œufs afin d’éviter les explosions en tout genre. C’est un dur au cœur tendre qui ne cède pas à la facilité, même si elle s’appelle Sophia, et qu’elle tente de démontrer à son patron qu’elle accepterait volontiers d’effectuer des heures supplémentaires chez lui.

G. MORRIS-DUMOULIN : Paris sera toujours pourri. Collection Dur à cuire. Editions de L’Arganier. Parution 18 septembre 2008. 232 pages.

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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 08:34

Hommage à Michel Lebrun décédé le 20 juin 1996.

Michel LEBRUN : Sex-voto.

En 1939, dans Esquisse d'une psychologie de cinéma, André Malraux concluait : Par ailleurs le cinéma est une industrie. Cela a-t-il vraiment changé ? Pour Michel Lebrun, en 1975, cette affirmation était toujours de mise.

Et pourtant, Simon Malaterre, producteur, est à la recherche d'une forme d'esthétisme dans le cinéma qu'il finance. De l'art et d'essai plutôt que de lard et d'essais. Il prône un cinéma moralisateur, vertueux, et a même l'intention de réaliser un film ambitieux sur sainte Thérèse de Lisieux. Seulement il n'a que les yeux pour pleurer car il lui manque une grande partie du financement.

Pourtant il a déjà prévu des grandes vedettes pour participer à ce film. Marlène Jobert et Charles Bronson dans les rôles principaux. Il ne leur pas demandé leur avis, mais il est persuadé qu'ils ne manqueront pas de signer à l'annonce d'un tel projet. Seulement il faut de l'argent, car la vedette coûte cher, n'est-ce pas Mère Denis ?

Des retombées sur des films précédents sont promises à condition de commencer un nouveau tournage avant les trois mois. Il y aurait bien une solution, demander aux collaborateurs, le metteur en scène et l'auteur, de différer leurs défraiements, mais ils sont égoïstes. Ils refusent. Et Simon Malaterre est vraiment en colère, lui qui peut se vanter d'avoir obtenu un Oscar, le Grand Prix de l'Office Catholique du Cinéma, et quelques autres trophées prestigieux. Et il ne peut s'empêcher de vitupérer contre les pratiques administratives.

 

Je vais donner un coup de semonce à tous ces fossoyeurs. Je vais pondre un article soigné que je ferai passer dans le Cinémato. Nous allons reprendre la liste de tous ces films merdiques qui ont obtenu des avances sur scenario et des primes à la qualité, ça fait toujours rire. Puis je vais parler de mon projet, et leur mettre le nez dans leur caca. L'Etat subventionne des films contestataires, scatologiques, voire pornographiques comme La grande bouffe et autres saloperies, et quand un producteur entre mille ose préparer une vie de Sainte-Thérèse, on lui rit au nez !

Un repas d'affaires en compagnie d'un autre producteur spécialisé dans des films Q, devenus X, tourne au vinaigre. L'homme veut bien lui prêter de l'argent mais à condition que Malaterre se tourne vers des films moins cultes et plus cul. Malaterre refuse et s'obstine, ce qui fait que les ponts sont coupés entre les deux hommes, et les fonds aussi.

Si Malaterre manque d'argent, il n'est pas dénué de ressources et d'idées. D'abord confier le nouveau scénario à un ami, qui grenouille dans les Lettres, même s'il n'a jamais écrit pour le cinéma, et comme il lui a sauvé la vie, quelques décennies auparavant, de le pistonner auprès de la commission qui attribue les aides à la création. Après tout cet ami est membre de cette commission, alors un petit coup de pouce de sa part, ce serait un juste retour des choses.

Seulement, outre ses problèmes financiers, Malaterre connait quelques désagréments à cause de l'attitude de sa fille. Et acculé, il acceptera, à contrecœur de tourner un film, dérivé de Sainte Thérèse et le monde interlope, dans lequel les scènes de sexe seront simulées. Les attributs masculins n'apparaitront pas à l'écran. Bref un film avec une introduction, un développement et une conclusion. Seulement, les scènes dites osées, explicites, seront réservées pour la revente du film à l'étranger, afin de satisfaire à des exigences provenant de pays qui ne rechignent pas à admirer la beauté de jeunes hommes et filles batifolant ensemble.

 

C'est bien l'hypocrisie cinématographique que Michel Lebrun dénonce ici avec humour, ironie et causticité dans une trame policière. Il suffit qu'un film soit catalogué comme un véritable chef d'œuvre pour qu'il soit encensé et que le réalisateur peut tout se permettre. Les Galettes de Pont-Aven, Les Valseuses et plus tard 37.2 le matin ou encore L'amant bénéficient d'une aimable tolérance, tandis que les films catalogués X sont relégués dans des salles dont la réputation en pâtit.

Michel Lebrun connaissait bien le monde du cinéma et de la télévision, ayant œuvré comme scénariste ou dialoguiste pour des films impérissables tels que Estouffade à la Caraïbe, Ces dames s'en mêlent, La dernière bourrée à Paris, Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas, mais... elle cause !, La tête du client... et pour la télévision quelques épisodes de la Série Les cinq dernières minutes ainsi que pour Le sang des Atrides.

Alors ce microcosme du cinéma, Michel Lebrun le écrit avec réalisme et humour féroce, car le dieu Argent règne en maître et que sans lui, opérateurs du son, éclairagistes, cameramen, metteurs en scène et acteurs ne pourraient vivre. Seulement pour réaliser un film, il faut accepter quelques compromissions.

 

Mon problème est un problème d'éthique. Durant toute ma carrière, j'ai réussi, seul sur la place de Paris à garder mon nez propre. Je n'ai jamais un film pour gagner de l'argent facilement en flattant les goûts du public, et cette politique s'est avérée payante sur la longueur. Je me sens avili, crasseux, d'entrer dans le système, dans l'épicerie.

Michel LEBRUN : Sex-voto. Editions Presses de la Cité. Parution 1er trimestre 1975. 254 pages.

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16 juin 2016 4 16 /06 /juin /2016 12:33

Bon anniversaire à François Darnaudet, né le 16 juin 1959.

François DARNAUDET : Le retour du Taxidermiste.

Pour faire peau nette, comme disait un ami palefrenier !

Ce recueil, qui a obtenu le Prix Virtuel (Ex Prix Rompol) du roman policier 2008, comprend deux titres dont un inédit. Le premier roman, Le Taxidermiste, écrit en collaboration avec Thierry Daurel, a été publié en avril 1985 chez Corps 9, autant dire qu'il était devenu introuvable. Le second roman, Le Club des cinq fous, aucune analogie avec le Club des Cinq d'Enyd Blyton, tout juste un clin d'œil, est dû à la seule plume de François Darnaudet et devait être publié au Fleuve Noir dans une collection disparue entre temps. Et mon tout donne ce Retour du Taxidermiste, deux textes fantastico-policiers.

Commençons par le début, cela facilitera la suite :

 

Le Taxidermiste.

Pour se faire la main, le narrateur, on saura plus tard qu'il se nomme Jacques Marioton, attrape un chat puis l'empaille. Faut bien un début à tout. Il se rend régulièrement à la bibliothèque du Ve arrondissement de Paris, où il retrouve ses compagnons, et compulse des ouvrages sur la taxidermie. Hector Balsinfer, retraité, passe son temps à dormir sur un recueil des journaux du Figaro, année 1933, excellent somnifère qui ne délabre pas l'estomac comme les cachets et autres potions dites magiques; Albert Cziffram ancien prof de maths qui a tapé sur un inspecteur d'académie, ce qui n'était pas la solution; Ali m'Gari qui pour un rien pousse des cris, au grand dam des bibliothécaires.

A cause d'une bavure, le narrateur, l'autre qui répond au nom de Charles Jabert, a été obligé de changer de métier. Ancien inspecteur de police il est devenu représentant en matériel électronique. Ce soir là il est content, il va retrouver Hélène qui doit l'attendre chez lui. Elle a décidé de partager son appartement, au moins il n'aura plus les pieds froids le soir dans son lit. Seulement Hélène n'est pas là. Le lendemain il apprend par la télévision qu'Hélène a été retrouvée chez elle, dans un piteux état. Pourtant l'empailleur avait bien travaillé, le boulot était fignolé.

Le naturaliste, à l'origine de la mort d'Hélène, ne s'arrête pas en si bon chemin et d'autres jeunes femmes sont ainsi découvertes au gré de ses maux de tête. Car les névralgies sont fréquentes, de plus il arbore un œil de verre, c'est peut-être pour cela qu'il regarde les représentantes du sexe féminin de travers.

Le chemin du taxidermiste et du policier vont se croiser, et ce ne sera pas le fruit du hasard.

Dans ce premier roman, les deux auteurs s'amusent avec le genre gore alors naissant, le premier roman de la collection Gore du Fleuve Noir parait justement en 1985, initié par des films qui connurent un certain retentissement comme Massacre à la tronçonneuse. Ils ne se cantonnent pas dans un style rigide mais multiplient les délires, en se renvoyant peut-être la balle lors de la rédaction. En effet dans certains passages, des mots ou des locutions sont sciemment répétés, comme un mantra, tel ce détecteur de métaux ferreux et non ferreux qui apparait au moins cinq fois dans la même page. Le quartier de l'Odéon est au cœur du sujet même si d'autres lieux comme le quartier Montparnasse sont largement évoqués. Et le Panthéon, Cluny, endroits symboliques du Ve arrondissement parisien ont marqué François Darnaudet, puisque l'un de ces romans publiés plus tard se nommera justement Les Dieux de Cluny. Enfin il faut signaler que toutes les têtes de chapitre font référence à des films, le premier cité étant Drôle de drame.

 

Le Club des cinq fous

Nous retrouvons dans une chapelle de l'église Saint Sulpice quelques protagonistes ayant évolué dans Le Taxidermiste. Mais pas tous. Marioton n'est plus. Albert Cziffram non plus. Inexplicablement il a disparu. Ne restent que Ali M'Gari, éternel étudiant en sociologie et Hector Balsinfer qui se sert toujours des reliures du Figaro en guise de somnifère. A ces deux inamovibles rescapés de la confrérie Théorème de la Nuit se sont joints pour former l'association Triste Planète les sieurs Inocybe de Patouillard, religieux agressif qui siège justement en l'église Saint Sulpice, Gérard Touzbarre, ancien ingénieur des Travaux publics et collectionneur invétéré et enfin Francisco Cervantoche, ancien auteur-acteur et metteur en scène de ses propres pièces destinées à quelques résidents d'un asile dans lequel il a vécu et actuellement vendeur chez Presciences, une boutique qui fourni de tout à l'intention des chercheurs naturalistes.

En lisant un ouvrage consacré à la réincarnation par la taxidermie, ils se sont mis en tête de ressusciter le Grand Maître Marioton en procédant à des expériences sur des sujets vivants. Il leur faut respecter certaines règles que tous n'ont pas exactement assimilées et surtout qu'ils détournent en pensant bien faire, leur esprit naviguant en dehors de toute logique. Ali M'Gari, dont ce n'est pas le véritable patronyme, s'est institué Premier Président de Triste Planète, en l'absence de Cziffram, et il ne fait pas l'unanimité. Ils ont entamé leur démarche par l'invocation du Bedouk, sans effet réel, donc il leur faut trouver un autre exorcisme. En attendant à la fin de leurs réunions, ils passent leurs nerfs sur un pauvre chanoine étripé et gisant dans un confessionnal et M'Gary donne pour se défouler des coups de pied à un clochard rencogné au porche du monument religieux.

Le premier à s'y coller est Gérard Touzbarre qui est inspiré par la visite du musée Orfila. Et ce sera sa servante-maîtresse Gudule qui est l'heureuse élue de cette expérience. Il garde la tête afin de réaliser un moulage de cire et se débarrasse du corps. L'inspecteur principal Malvy est chargé par son patron le commissaire Daurel (clin d'œil à son comparse) de résoudre cette énigme.

Mais cette tentative avorte et il faut renouveler ce procédé d'une autre manière s'ils veulent parvenir à leur but.

 

Dans ce second opus consacré au Club des cinq fous, qui à l'origine n'étaient que quatre mais avec l'inflation... ce second opus donc est plus gravement et sérieusement jubilatoire que le premier. François Darnaudet est seul aux commandes mais il emprunte toutefois quelques rites stylistiques puisé dans le premier ouvrage. Ainsi en parlant d'une jeune femme, future victime, le mot provocant est employé au moins une quinzaine de fois afin de la décrire physiquement, vestimentairement, sans que cela choque ou provoque l'ire du lecteur. Une répétition amusante qui sied bien au contexte.

François Darnaudet est plus inventif et créatif dans la démesure et il s'ébroue dans les descriptions comme le ferait un thanatopracteur devant une assemblée de carabins. L'histoire, tout comme les protagoniste, est complètement décalée et déjantée. Si le gore prédomine, l'humour en pied-de-nez est omniprésent décontractant les mâchoires et l'estomac noué. Et le final est fort bien amené, laissant place toutefois à un possible retour des Cinq fous qui enregistrent l'arrivée d'une nouvelle recrue. Mais voilà, le mot fin est suivi d'un ? Alors, suite ou pas suite ?

Ce recueil est augmenté d'une bibliographie exhaustive des œuvres de fiction établie par Alain Sprauel.

 

Quelques chroniques sur les ouvrages de François Darnaudet :

François DARNAUDET : Le retour du Taxidermiste. Collection Blanche N°2046. Editions Rivière Blanche. 212 pages. 17,00€.

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14 juin 2016 2 14 /06 /juin /2016 08:07

Bon anniversaire à Yves Frémion né le 14 juin 1947.

Yves FREMION : Ronge.

Roman d'anticipation peut-être, mais plus que de l'anticipation ou de la science-fiction, Yves Frémion a écrit un roman constat.

Ce qui pourrait se passer dans un club de vacances, où tout est centralisé, fonctionnel, pensé en fonction d'un certain type de vacanciers, celui justement du vacancier type.

Tout est programmé, chacun ne peut y trouver que du plaisir.

Le vacancier qui arrive sur Faluce, c'est le nom du village, le vacancier est roi et s'il doit se plier à certaines exigences, c'est pour son bonheur, pour que son séjour soit le plus agréable possible.

Tout lui est fourni, en quantité suffisante, pour ne pas parler de gâchis, donc il ne peut être question de réclamer quoi que ce soit.

Alimentation, amour à discrétion, que peut-on demander de mieux ?

Mais il ne faut pas oublier que plus le fruit est beau, plus il parait sain, plus le ver qui le ronge peut prendre des proportions inquiétantes.

 

Ce roman d'Yves Frémion est un peu la parabole et l'univers de ces clubs de vacances où le tout est proposé, rien n'est imposé fait frémir.

Vive la toile de tente et le camping sauvage.

Construit comme un puzzle où chaque pièce suffit à elle-même ou presque, ce roman culmine dans une seconde partie apocalyptique.

Pouvait-il en être autrement ? Je ne le pense pas.

Je retire quand même un réconfort à la lecture de ce livre ambigu : celui d'être un vacancier indépendant qui n'a besoin de personne pour lui organiser son temps libre.

Extrait de la quatrième de couverture :

Qui sont les vrais acteurs de ce roman ? Qui le raconte ?

 

Les 24 heures du livre. Le Mans, octobre 1988.

Les 24 heures du livre. Le Mans, octobre 1988.

Yves FREMION : Ronge. Collection Anticipation N°1647. Editions Fleuve Noir. Parution octobre 1988. 192 pages.

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12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 15:35

Hommage à Robin Cook né le 12 juin 1931.

Grenoble 1987

Grenoble 1987

Grâce aux Mystery Writers of América, ( Polar de la table - Encrage édition ) nous apprenons, mais fallait-il s'en étonner, que les auteurs de romans policiers ne négligent point les plaisirs de la chair.

Disons les plaisirs de la table afin de ne point offusquer les lecteurs prudes que la moindre connotation sexuelle, ou assimilée telle, dans un article dérangerait. Afin de nous imprégner de la saveur subtile de cette cuisine littéraire, délices de nos temps morts, rendons visite chez l'un de nos maîtres-queux, Le Rouge-gorge cuisinier britannique qui sait si bien nous mitonner de bons petits plats, à ne pas confondre avec le Rouge-gorge américain à la gastronomie par trop clinique. Lire l'un des romans de notre Rouge-Gorge, c'est comme entrer dans une gargote dans laquelle le cuistot serait affublé d'un béret en guise de toque. Je vous invite toutefois à vous attabler avec moi et à étudier le menu ensemble : cuisine concrète, cuisine métaphorique et si vous n'avez pas trop de haut-le-cœur, cuisine cannibale en dessert. 

Le premier plaisir de la table commence par la découverte des ingrédients : Deux jeunes types de couleur passèrent d'un pas vif, chacun fouillant joyeusement dans le filet à provisions de l'autre (BS), prélude à un bon repas même si celui se révèle frugal. Aussi ne faut-il point croire l'enquêteur lorsqu'il déclare: cette affaire me préoccupe trop. J'en perds le boire et le manger (mdf), ce n'est que pure figure de rhétorique. La preuve, quelques pages plus loin, il avoue: Je me dis que je ferais aussi bien de manger mais les réserves congelées de son réfrigérateur ne l'inspirent guère: le contenu ne me semblait guère ragoûtant. Dès lors il ne faut plus être surpris si la plupart du temps, lors d'une enquête, le protagoniste préfère emmener ses témoins, ses indicateurs ou ses collègues au restaurant, même si la constitution du menu crée problème ou que le sens olfactif est agressé: De plus l'atmosphère de l'établissement, avec sa musique rock et ses odeurs de mauvaise cuisine, le rebutait (MAV). Alors que le directeur de l'agence de sécurité voudrait imposer un repas composé d'un minestrone et de mouton (et surtout pas d'agneau !), son employé préfère commander en entrée des huîtres accompagnées de vodka, dédaignant le mouton qui lui rappelle l'école et le rationnement d'après guerre.

Au cours d'un autre repas cet agent de la sécurité déguste à nouveau des huîtres, saupoudrées de poivre et arrosées de Pouilly fumé, et s'étonne qu'on leur propose au mois d'avril de la perdrix (SQE). Que voilà un fin limier ! Les restaurants ne sont pas les seuls endroits à servir de la cuisine sélecte ou délicate: En 1986, je déjeunais à Scotland Yard. Ce fut un bon repas. Au menu, des gambas (MV). Plus que le menu, ce sont l'endroit et les circonstances qui font apprécier la tortore. Je le savoure, ce repas. C'est exaltant, de déjeuner pour des prix fous dans les aéroports, avec les avions qui vont et viennent derrière les grandes glaces panoramiques se dit en aparté le petit truand issu de la bourgeoisie tandis que son compagnon, l'ami Carême, dissèque un chouia de saumon (CA). Quand au régime pénitentiaire, les avis sont partagés. Le Bourdon préfère le petit déjeuner - œuf poché sur un toast, pain de seigle et café instantané - à l'invite d'une étreinte avec Jenny, s'écriant avec emphase mon premier repas correct depuis presque deux ans. Ce qui sous entend que s'il n'a pas toujours mangé à sa faim en prison, il n'a pas été privé sexuellement (BS). La cantine pénitentiaire n'est pas forcément une punition: en attaquant de bon cœur son pâté en croûte surgelé, le psychiatre analyse les pulsions de l'assassin en série, ce qui n'entame en rien son appétit (MAV).

Pat Hawes, un truand de plus grande envergure a droit à un met plus raffiné dans sa geôle: On m'a dit que vous aviez des blancs de caneton rôtis avec de la sauce au poivre vert à dîner ce soir (MAM). Un traitement de faveur auquel les Bobbies de Sa Très Gracieuse Majesté ne peuvent prétendre puisqu'ils apaisent leur faim dans des endroits pas toujours recommandables. Dans l'arrière salle, il y a un bar... où on sert une tambouille assez infecte à une bande de rapers (policiers), tandis que dans la grande salle, "MM. Copewood  et Cream, fournisseurs attitrés des gars du bâtiment en calibres et autres bidules... trônent avec leur suite à une table près du comptoir, où ils balancent des bouts de tournedos à un clébard hargneux(CA). Piètre considération envers les forces de l'ordre, les chiens étant mieux considérés que les policiers. Les mauvaises langues diront peut-être que ceux-ci n'ont que ce qu'ils méritent, je leur laisse l'entière responsabilité de leurs propos.

Manger est un acte qui procure des sensations fortes, mais c'est également un besoin, un dérivatif ou une excuse. A question piège le conférencier ne peut que prétexter un rendez-vous urgent : Malheureusement, j'ai un déjeuner (CVM). Pourquoi malheureusement s'interroge le personnage principal, et nous avec.

La cuisine est considérée comme un lieu béni, une pièce privilégiée, la chaleur et l'humanité de la cuisine (MV). La préparation des repas se révèle une excellente thérapie dans la mésentente conjugale. Mrs Durell, afin de reculer l'échéance des invectives de son mari, préfère s'éloigner sur la pointe des pieds pour aller faire réchauffer le dîner de son mari. Elle avait besoin de ce cours répit dans la cuisine pour se préparer à affronter l'instant où, une fois le repas terminé, il la sermonnerait au dessus des assiettes sales, s'échauffant jusqu'au moment où il serait suffisamment furieux pour la taper au dessus de la table" (BS). Une façon comme une autre de mettre en pratique cette locution: la paix des confiseurs. Attendrissant, non !

Dans le même registre, assistons à une autre scène de ménage, haute en couleurs, et qui nous livre la composition du menu familial: Tu te rappelles quand elle s'est mise à balancer de la vaisselle ? Elle a tout de suite choisi l'artillerie lourde. Elle a commencé par un plat énorme, celui qu'on prenait pour servir le rôti quand on avait des invités (MAV). Un plat dont le protagoniste se souvient avec nostalgie puisqu'il s'agissait d'un cadeau de mariage. Ensuite la soupière, pleine, est invitée à participer aux ébats puis j'avais pris des éclaboussures quand les patates avaient volé, j'avais eu droit au saladier en plus, et aux betteraves sur le devant de ma chemise (MAV). Ce que déplore le récipiendaire de légumes, ayant été dans l'obligation de jeter sa chemise à la poubelle, les tâches de betteraves étant du plus mauvais goût vestimentaire.

Aller au restaurant permet de mieux faire connaissance, et alors l'exotisme est de rigueur. Notre Rouge-gorge a toujours en mémoire ce déjeuner à Madrid en compagnie d'un poète, et le menu, calmars à l'encre, s'avère comme une aimable entrée en matière (MV). L'exotisme culinaire draine les affamés, ou tout simplement les esthètes de la bouffe. Le lecteur en aurait l'eau à la bouche mais le Rouge-gorge, s'il nous précise les hauts lieux de la gastronomie étrangère - un restaurant chinois (DS), une jaffe à l'indienne (CA), un tranquille bistro français (MAV), la Lumière de l'Inde (MDF)...- il omet de nous narrer par le menu icelui. Pour se remonter le moral, avant une opération chirurgicale délicate, un médecin radié propose à sa femme un repas de gala: Je me rappelle que ce furent des huîtres pour commencer, puis du rosbif, des pommes de terre et une salade verte, ainsi que deux très bonnes bouteilles de vin (CVM). Le lendemain régime perfusion.

Si comme vous avez pu le remarquer les huîtres ont une place de choix dans l'assiette anglaise de notre Rouge-gorge, les aliments roboratifs ne manquent pas toutefois et la diversité est de rigueur. Les tables de formica étaient assiégées par les chauffeurs de camion qui mangeaient viande, purée et deux légumes (MDF). Si ceci vous semble peu explicite sachez que les protagonistes du Rouge-gorge se montrent souvent plus prolixes: son plat principal: du corned-beef et des cornichons (MDF), nous commandâmes un oeuf double, une saucisse, des tomates et des frites, du pain et de la margarine (CVM), du boudin blanc et mon plat préféré de panais frits (MV), en poussant ma saucisse, en ramassant mes petits pois (CVM).

Un casse-croûte peut aussi bien faire l'affaire: Ce dont j'avais soudain envie, c'était d'acheter des sandwichs au pâté de foie (SQE). Il y en a qui dégustent avec un plaisir gourmand : d'une main il tenait le sandwich œufs jambon..., puis a léché le gras de jambon sur ses doigts, qu'il a essuyé sur son jean (SQE), d'autres font la fine bouche il était dans un pub, mangeant du bout des lèvres un sandwich au poulet (BS).

Le mariage des nourritures spirituelles et terrestres des rayons de livres couvraient deux des murs, une cuisinière était placée contre un autre mur, et il y avait des casseroles sur un égouttoir (CVM) parfois nous propose des élans lyriques: Ne dis pas de bêtises, répondit Monica, en décollant avec dextérité l'oeuf cuit au fond de la poêle et en le faisant voler comme un papillon éclatant dans une assiette chaude (BS). Ce qui est fort bien envoyé et nous facilite la transition vers la cuisine métaphorique. Mais auparavant posons une question dont la gravité n'échappera à personne : comment devient-on criminel ? Normalement, un criminel agit toujours selon le même scénario - répétitif, stupide. Il commence par piquer une boîte de haricots au supermarché, puis il passe au vol avec voies de fait, et continue à grimper l'échelle jusqu'au jour où il commet un meurtre" (MAV).

Reims 1985

Reims 1985

Vous allez en avoir du crime, du bien saignant, de la belle entrecôte maison (CA). Voilà qui nous promet une entrée savoureuse en matière culinaire. Les locutions ayant pour référence la flore et la faune comestibles sont légions et s'il n'y prenait garde, l'indigestion guetterait le lecteur affamé. Après une Crème anglaise et une Bombe surprise qui nous glacent d'effroi, extirpons de notre filet garni quelques expressions dont notre Rouge-gorge est friand. Au hasard de la cueillette, voici: ramène ma fraise, te presser le citron, ne me cours pas sur le haricot, ce n'est pas nos oignons, lui coller une châtaigne (MDF). Un premier chapitre qui ressemble à un étal de marchande de quatre saisons.

Nous passerons rapidement sur mon lapin, mon chou, comment s'appelle ton pigeon sans oublier les inévitables poulets et des pots de vin qui font passer le tout, pour mieux nous concentrer de tomate (ça m'a échappé !) sur quelques situations épicées. Très souvent, Mrs Durrell - sans poursuivre jusqu'au bout la comparaison malheureusement - assimilait son mari à une cocotte-minute (BS). Un mari qui la néglige sexuellement, alors elle se raconte des salades et rêve à des aventures érotiques. La métaphore est hardie parfois, mais oh combien expressive: Le seul détail choquant, c'était le sperme; au moment de partir, j'ai trouvé que sa présence heurtait l'œil, comme la trace d'une limace qui aurait rampé sur une feuille de laitue (MAV). Si au restaurant vous êtes confrontés à de tels débordements baveux dans votre assiette, n'en concluez pas pour autant que le cuistot se montre lubrique envers les marmitons. Et lorsque vous dégusterez avec béatitude des huîtres, (nous y revenons, mais sachez que ces bestioles, les rares animaux que l'on mange vivants, sont considérés comme aphrodisiaques) méditez cette phrase profonde: Il secoua la tête; elle tremblota comme une huître au bout de la fourchette d'un pochard (MDF).

Tout aussi parlant, si l'on peut dire, ce cadavre qui se repose à la morgue: elle gisait, à demi tournée sur le flanc, comme un mets raffiné sur un lit de glace à un dîner mondain (DS). L'avantage d'une chambre froide, c'est de conserver à la viande sa fraîcheur. Un peu de chaleur et de suite, elle se déprécie, s'avarie : Ses yeux, littéralement frits dans leurs orbites, ressemblaient à des boulettes de chair de poissons (DS). Heureusement tout ne se réduit pas à cette symphonie macabre culinaire et les images suggestives s'appliquent surtout aux vivants: Elle braqua sur moi un index dépourvu de vernis à ongle; il ressemblait à une saucisse coincée dans une persienne métallique (DS), de profil son visage sans lèvres était aussi tranchant qu'un hache viande (CVM), sa grande paluche, grosse comme un jambon (CA). Même les vénérables monuments historiques n'échappent pas aux comparaisons culinaires: Car une bâtisse extravagante, encore plus folle que Château-Branlant, se dresse devant nous dans la nuit. Elle est gigantesque; c'est la Tour de Londres qu'on aurait un peu aplatie et étalée pour la faire refroidir comme un pudding au riz (CA).

La véritable cuisine se prépare au commissariat: on va commencer à le mettre sur le gril (MAV), puis je les ferais cuisiner a toutes les sauces (MAM) et afin de leur donner du goût, je les presserai jusqu'à ce que les citrons jutent (MAM). Il parait que dans ce cas le suspect ou le présumé coupable se met plus facilement à table. Le savoir faire, le tour de main sont indispensables, mais pour réaliser une préparation qui a de la gueule, il faut avoir toute sa tête et ne pas se fier uniquement à l'enseigne ou à la réputation: Les grands chefs sont comme des poulets à qui l'on a coupé la tête (MAM).

Rien ne remplace la diplomatie dans une conversation et les mises au point s'avalent plus facilement lorsque l'engueulade est tempérée : Tu n'es vraiment qu'un con, je te l'ai toujours dit, et tu mérites ce qui t'arrive, comme une côtelette de porc mérite sa compote (CVM).

 

La cuisine du Rouge-Gorge ou Le Rouge-Gorge Cuisinier.

Si les Français se délectent de viandes en sauce, les Britanniques préfèrent les viandes bouillies. Notre Rosse - beaf, saignant, adapte à sa manière cette dernière préparation que les images d'Epinal ont contribué à populariser, dans la version cannibale, avec au milieu de la marmite tribale un missionnaire desséché entouré de futurs dégustateurs hilares. Il faut d'abord disposer d'une grande quantité d'eau, de grandes casseroles, d'un réchaud à gaz, d'une baignoire pour récolter le sang, et de quelques sacs plastiques pour entreposer la viande bouillie (MAM). Mais auparavant le cadavre doit être découpé dans les règles de lard, comme si on avait devant soi un cochon engraissé. Décrochez toute cette délicate, cette incroyable dentelle de chair, détachez le cœur d'un seul coup, découvrez les tissus derrière la peau, enlevez les cotes, mettez a nu la colonne vertébrale, ôtez la longue enveloppe de muscles tendus sur les os auxquels ils sont accrochés. Un instant d'arrêt pour faire bouillir les scalpels - puis d'un mouvement incurve, audacieux mais habile, plongez dans le crâne trépané, dans le cerveau, et extrayez en l'art si vous le pouvez. Mais vous aurez du sang plein les mains a moins que vous ne le recueilliez préalablement dans des bouteilles, et tout cet art des morts, vous pouvez le saler, mais dans de la saumure - un plat pour vous engraisser quand votre tour viendra (MDF). Cela demande toutefois un certain doigté, un tour de main que l'on n'acquiert qu'après une longue pratique. Pour les pressés, les impatients, ou les malhabiles voici une méthode de découpage moins raffinée et plus expéditive: Un bon couteau et un aiguisoir, un marteau également pour briser les os, comme ça tout rentrera dans les casseroles. Tu aiguises le couteau et tu tranches la colonne vertébrale en deux ou trois endroits, aux vertèbres. Tu coupes la tête, les pieds et les mains. Tu fais sauter les dents également. Tu attends que tout cuise (MAM). Le résultat  n'est pas toujours appétissant. La chair est grise et la peau du visage avait disparu lors de la cuisson; les orbites avaient été vidées (MAM). C'est peut-être pour cela que le meurtrier cuistot a  transvasé le résultat dans des sacs en plastique. Mais des égouts et des odeurs, ça ne se discute pas. Des coups et des douleurs non plus d'ailleurs.

Certains assassins affamés préfèrent la viande crue: Je découvris que le meurtrier avait léché et mangé de petits morceaux du corps de la jeune femme (DS). Après il ne lui reste plus qu'à quitter les lieux. Le tueur se sentait obligé de partir - non par raison de sécurité, mais pour préserver la précieuse saveur de son copieux dîner et emporter ce succulent souvenir en regagnant la nuit froide de la rue (DS). Oui mais voilà, à se montrer trop gourmand le repas pèse sur l'estomac, ce précieux banquet tourna soudain à l'aigre. A peine avait-il décidé de s'en aller que le festin trop riche dont il s'était repu, et toutes ses sauces épaisses, lourdes et gorgées de sang, se mirent brusquement à bouillonner dans ses tripes, lui soulevant l'estomac (DS). Un véritable gâchis, le sang de la fille avait perdu son bouquet, son parfum frais et épicé (DS).

Les bouchers utilisent un artifice pour rendre à la barbaque un moelleux, une tendreté factice, mais le morceau de viande déchiquetée ainsi passée à la torture, en perdant son jus, devient insipide, fade. En un mot, il se ramollit. Un tueur psychopathe invente un matériel, compromis entre le vélo et l'attendrisseur du boucher, qu'il expérimente sur son appendice génital. Mais les résultats ne s'avèrent guère probant, lacérant son organe qui rétrécit, au grand dam de ses partenaires dans des joutes érotiques avortées. Il ne restait pratiquement plus rien de son phallus, sinon quelques lambeaux écarlates (DS). Simple remarque à l'attention du traducteur : le phallus étant l'emblème de la virilité et désignant un membre en érection, il aurait mieux valu employer le terme de verge. Ce qui entraîne frustration, désillusion et malgré tout un intérêt d'ornithologiste confronté à un spécimen inconnu: Ton drôle de petit oiseau est vraiment minuscule, tu ne trouves pas ? (DS). Réflexion quelque peu déplacée puisque c'est la jeune femme qui le cherche. Enfin, avec un peu de bonne volonté, elle parvient à dénicher sa proie: J'en ai vu de toutes sortes, mais le tien est pratiquement inexistant. C'est à peine si je parviens à le trouver, tu vois, je le cherche (DS). 

 

Ingérer autant d'aliments sans se désaltérer est impensable, et notre Rouge-gorge possède une cave dans laquelle l'éclectisme voisine parfois avec la banalité des libations. Le vin y est présent, chichement mais de qualité. Un Mauzac 76, du Pouilly fumé figurent sur la carte, mais préférence est donnée aux liquides d'origine britannique, alcoolisés ou non. Le thé est servi à profusion, ainsi que le whisky et le gin (quoique cette boisson soit un dérivé du genièvre néerlandais). Le gin est employé dans la préparation de cocktails, thé ou gin-tonics. Le haut-de-forme est ainsi baptisé parce que le gin est versé par dessus le tonic, si bien que la première gorgée est de l'alcool pur (BS). La bière, le café instantané et à petites doses le jus de fruits ont également droit de cité. Plus insolite le cidre, boisson ingurgitée par Billy le tueur (MAM). Ce qui nous amène tout naturellement à conclure cet article par une note poétique extraite du Cidre:

                        Orage, odes et espoirs, ô vieille soif ennemie

                        N'ai-je donc tant vécu que pour boire cette lie?

 

*****

 

Je ne mange pas moins de bon appétit parce que je parle à ma nourriture pendant que je me nourris. Plus vous avez besoin de nourriture, plus vous devez la traiter intelligemment, sinon qu'il n'existe pas de nourriture intelligente... Ce que je veux dire, c'est qu'on ne peut tolérer que la nourriture courre en  hurlant sur l'assiette - il est logique de la tuer d'abord. Ensuite vous pouvez lui parler. Mais il est évident que vous ne devez pas vous attacher à votre nourriture si vous voulez pouvoir la couper en morceaux. (Le mort à vif)

 

Article paru dans la revue Polar Hors Série d'octobre 1994.

 

 

BS : Bombe surprise

CA : Crème anglaise

MDF : On ne meurt que deux fois

MAV : Le mort à vif

SQE : Le soleil qui s'éteint

CVM : Comment vivent les morts

DS : J'étais Dora Suarez

MAM : Les mois d'avril sont meurtriers.

MV : Mémoire vive

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Published by Oncle Paul - dans Hommage
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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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