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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 11:13

La mer sans arrêt, roulait ses galets...

Stanislas PETROSKY : L'amante d'Etretat.

Noyer son chagrin dans l'alcool occasionne des retours de bâtons et des crises de foie. Surtout lorsque l'intempérance est liée à des prises de médicaments en surnombre.

Isabelle, vingt ans, découvre une fois de plus sa mère dans les vignes du Seigneur, et la vendange est quasi prête. Aline Mergis est hospitalisée en urgence, et comme les toubibs l'avaient annoncé, elle ne passe pas la nuit.

Il est vrai qu'Aline Mergis n'avait pas une vie heureuse. Son mari ne dédaignait pas les bouteilles et lui tapait dessus à tout de bras. A force de taquiner le flacon il était passé sous un train. Aline aurait pu être délivrée d'un mari brutal, au contraire elle était tombée en dépression. Elle l'aimait malgré tout. Isabelle avait connu cet épisode, consignant durant son adolescence dans un cahier les brutalités paternelles, la déchéance de sa mère.

Isabelle est encore étudiante et elle est démunie. Financièrement et moralement. Pourtant elle accepte la proposition de l'ordonnateur des pompes funèbres, préparer le corps de sa mère par un thanatopracteur. Sa vocation est toute trouvée. Finies les études de comptabilité, elle va devenir elle aussi thanatopracteuse. Et elle demande d'effectuer un stage de découverte en compagnie de Frédéric, le fils de l'ordonnateur, et de fil en aiguille, les deux jeunes gens s'aperçoivent qu'ils se plaisent et plus si affinités.

Et Frédéric et Isabelle se complètent si bien qu'ils travaillent ensemble, comme thanatopracteurs, qu'ils se marient, qu'ils... n'ont pas encore d'enfants. Ils décident d'acheter une maison à Etretat, loin du lieu de travail au Havre, mais loin également des parents de Frédéric qui pensaient à un meilleur parti pour leur fils.

Seulement Frédéric est un adepte assidu de la planche à voile, et il sacrifie volontiers à sa passion, même lorsque le temps n'y est pas favorable. Et un jour Frédéric oublie de rentrer, emporté par le vent, les embruns, les vagues, une sirène peut-être... Le corps n'est pas retrouvé, seules quelques reliques viennent s'échouer sur la plage. Isabelle tombe elle aussi en dépression, et ce ne sont pas les parents de Frédéric qui vont l'aider à remonter la pente sur laquelle elle se laisse doucement glisser.

Elle aménage dans leur jardinet un jardin du souvenir, un peu façon jardin japonais, avec des bambous qui la protègent des regards des voisins, et elle passe son temps dans ce petit enclos où elle dort.

 

L'Amante d'Etretat pourrait être une charmante et misérabiliste bluette à la Delly, un roman à l'eau de rose trempé dans le formol. C'est sans compter sur l'esprit machiavélique de Stanislas Petrovski qui nous offre un épilogue à double détente et un beau portrait de femme.

Isabelle n'a pas eu une enfance heureuse, mais elle ne se plaint pas. Son carnet intime lui sert d'exutoire durant de longues années. Pourtant elle trouve enfin le bonheur, avec Frédéric, même si cette rencontre est fortuite. Sans le décès de sa mère, surtout dans ce genre de circonstances, peut-être que la vie aurait été autre. Mais ce qui est frappant chez Isabelle, c'est cet amour fusionnel qu'elle ressent envers Frédéric. Surtout lorsqu'il est parti, noyé, que son corps n'est pas retrouvé, et qu'elle importune tous les jours la gendarmerie afin de savoir s'il y a du neuf.

Elle entreprend une longue descente aux enfers afin que l'image de Frédéric perdure, entretenue par ce jardin du souvenir qu'elle protège avec cet amour porté au paroxysme. Elle frôle la folie mais comme dans toute histoire d'amour, il y aura un élément déclencheur. Dans quel sens ? Les histoires d'amour finissent mal en général, comme chantaient les Rita Mitsouko, mais il peut y avoir des exceptions. Ou non.

Stanislas Petrosky entrouvre une autre facette de son talent, tout en sensibilité mais pas en sensiblerie ni en mièvrerie.

 

Stanislas PETROSKY : L'amante d'Etretat. Collection Parabellum. Editions L'Atelier Mosesu. Parution le 27 février 2016. 124 pages. 8,00€. Version numérique : 5,99€.

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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 09:30

Une idée comme une autre. Pour certains, c'était en 2 CV, en 4 L ou en Ami 8...

CHEFDEVILLLE : L'amour en super 8.

Parfois, un livre, une fois lu et refermé, laisse pantois, dubitatif et perplexe. Pour de multiples raisons. C'est ce qui m'arrive avec cet Amour en super 8, car je me demande toujours s'il s'agit d'un roman ou d'une autobiographie.

Car franchement, certaines scènes, certains épisodes, certains personnages relèvent de la pure fiction. Impossible de s'imaginer que tout ce qui est décrit ce soit réellement déroulé.

Dans le même temps, la force d'écriture, de persuasion dans la description de certaines scènes, certains épisodes, certains personnages, obligent le lecteur à se demander si tout cela n'est pas tiré d'expériences personnelles de la part de l'auteur, qui d'ailleurs, il ne s'en cache pas, se met directement dans la peau du personnage principal. Chefdeville se montre convaincant dans ses démêlés et l'on prend à plaindre l'auteur d'avoir subi autant d'avanies (et framboise).

 

Panique à bord : Chef vient de procéder à une miction rouge. Sûr qu'il couve quelques chose, on ne pisse pas du sang pour rien. Réflexion faite et après un séjour à l'hosto, trois jours de coma éthylique, il s'avère que c'est moins grave que ce qu'il augurait. Il aurait dû se douter qu'après avoir mangé un saladier de betteraves rouges, une réaction physiologique se serait produite, influent sur la couleur de ses urines. Plus grave, Chef est atteint d'amnésie passagère. Son intempérance liée à une consommation excessive de cachets lui joue des tours de mémoire.

Chef est un ancien photographe qui connu son heure de gloire. Aujourd'hui il est dans le creux de la vague à cause d'un mascaret d'alcool. Il se connecte souvent sur des sites comme Nozana, hébergeur de photos sur lequel il met ses clichés en vente, ou encore Assbuck, site d'amis qui se pressent sur son mur. Il avait sorti un livre également, une compilation de photos d'écrivains ratées, ou photos ratées d'écrivain, qui lui avait valu un joli succès. Un incident de parcours, et il est devenu dipsomane, lui occasionnant des pertes passagères de mémoire.

Trop de Assbuck tue le social et le meilleur des réseaux c'est encore celui des bars. Au bistrot 12 où il a ses habitudes, il consomme. Mais après il faut régler l'addition. C'est ainsi qu'en cherchant dans son portefeuille, dans une toute petite poche, il découvre un billet, tiens il ne se rappelait l'avoir mis là, et une photo. Un photomaton, plus exactement. Il ne connait la jeune femme ni des lèvres, ni des dents, mais c'est comme s'il venait de recevoir une décharge électrique. Deux indications : 2005 et Ruby's. Avec ça il ne va pas aller loin, et pourtant il ne sait pas quel long chemin il va parcourir à cause, ou grâce à ce cliché.

Le professeur Cary pourtant l'a prévenu, si Chef continue à s'imbiber ainsi, il ne pourra plus rien contre le delirium tremens (ferait mieux de préciser très épais !) qui guette son client surchargé en Gamma GT. Sans compter sur le syndrome de Korsakoff qui justement à tendance à tout lui faire oublier.

Sauf le rendez-vous que Chef a avec une huile du Ministère de la Culture (si, ça existe !) et qui pourrait déboucher sur une relance de sa carrière. La rencontre doit avoir lieu à la Panacée, un musée d'art contemporain situé dans l'ancienne fac de pharmacie montpelliéraine. L'homme lui commande officiellement un documentaire en hommage à Nicéphore Niepce, l'inventeur de la photographie. La pellicule commence à défiler dans la tête de Chef qui entrevoit déjà des possibilités, un tournage en Super 8, comme au bon vieux temps.

Invité à une expo parisienne par son ami Slo, Chef fait la connaissance d''une charmante jeune femme, Ombeline, dont il tombe amoureux tout de suite, et même aussitôt, et qu'il engage pour finaliser son projet. Et ils redescendent sur Montpellier, car le travail dont est chargé Chef n'attend pas. Parallèlement et concomitamment, Chef décide d'enquêter sur l'origine du Photomaton, car cette photo, ou plutôt celle qui figure dessus, le poursuit. C'est ainsi qu'il se rend au Ryby's une vieille boîte de nuit, un ancien cabaret, aujourd'hui fermé. Il s'infiltre toutefois à l'intérieur de l'établissement et découvre une mallette en piteux état qui renferme des négatifs, eux aussi en piteux états. Il les restaure tant bien que mal et il a alors l'idée de s'en servir.

 

Chefdeville court derrière une chimère... Ses souvenirs sont noyés dans l'ombre, comme les jeunes filles de David Hamilton étaient exposées dans un flou artistique, et il est difficile de démêler le vrai du faux dans cette intrigue qui se développe peu à peu et prend consistance comme un polaroïd sépia. De temps à autre des bribes de souvenirs remontent à la surface, mais souvent ce sont des bulles nauséabondes. Pourtant il y a eu des bons moments. Avec ses filles notamment. Mais l'alcool, qui paraît-il conserve, a dilué ses relations et ses souvenirs.

C'est le plus personnel, à mon avis, des romans de Serguei Chefdeville, alias Serguei Dounovetz, qui avec ces deux noms, entretient une image double du narrateur, un jeu de miroir non seulement avec le lecteur mais également avec lui-même.

 

- Je me méfie des buveurs d'eau. Ce sont des gens coincés qui n'aiment pas la vie. Ou alors des sportifs, ce qui est pire.
- Et ceux qui n'en boivent jamais. Ils grillent leur vie et celle de leur proche.
- Discours de moraliste maurrassien. Je bois plus d'eau que toi, Riton.
- Oui, mais jamais sans pastis.
- C'est pour lui donner du goût. J'honore l'eau.

CHEFDEVILLLE : L'amour en super 8. Editions Le Dilettante. Parution le 9 mars 2016. 288 pages. 17,50€. Version numérique : 8,49€.

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16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 10:21

Et il y a de quoi !

Jean-Paul NOZIERE : Maman, j'ai peur.

Les vacances en compagnie des parents, très peu pour Grégoire. Il a assez suivi ses géniteurs durant leurs déplacements estivaux pour aspirer à un peu de liberté, d'air frais, même en ce chaud mois de juillet.

Seulement ce qu'il n'avait pas prévu dans sa petite tête d'adolescent de seize ans, c'est qu'il ne verra pas Julia comme il l'escomptait. Il se faisait une fête de la revoir et patatras, elle doit accompagner ses parents en Toscane. La tuile.

Alors, faut bien l'avouer, il commence à s'ennuyer ferme dans la petite station thermale de Boriro-les-Bains. Bien sûr il peut se rendre à Dijon, en compagnie de sa sœur qui est tout juste majeure et possède son permis de conduire, mais cela ne remplace pas la présence tant souhaitée de Julia. Il est tellement malheureux que lorsqu'il aperçoit Tintin, son ami âgé de vingt-deux ans en train de vaquer à des occupations qui lui sont chères, il préfère l'éviter.

Avant de suivre Grégoire jusque chez lui, et assister à un épisode qui va marquer ses vacances et sa vie, penchons-nous sur le cas de Tintin. Car le jeune homme est un cas. Vingt-deux ans, ancien gendarme, il n'aura effectué que six mois de présence chez les représentants des forces de l'ordre pour intempérance. Il soigne sa dipsomanie à Boriro-les-Bains, station thermale spécialisée dans toutes sortes d'affections et généralement réservée aux représentants du quatrième, voir cinquième âge. Et pour passer le temps, Tintin découpe dans les journaux nationaux et régionaux les articles consacrés aux faits-divers, articles qu'il collationne précieusement dans des classeurs.

Pendant ce temps, Grégoire est parvenu en vue de la maison de ses parents. Les vitres d'une fenêtre ont été brisées pourtant il ne règne aucun désordre dans les pièces du bas. A l'étage, dans la chambre de ses parents, s'étale un déballage de fringues, pis que dans un vide-grenier. Cela le laisse coi, et s'avançant il entrevoit une gamine tentant de se cacher derrière l'amas de vêtements.

Elle s'exprime dans un sabir dans lequel surnagent quelques mots de français. Elle a réalisé le désastre seule, a quatorze ans et s'appelle Anca Marcovic. Et elle profite d'un moment d'inattention de Grégoire pour s'enfuir.

Envolée, Julia. Enfouie dans les limbes de la mémoire, Julia. Effacée d'un coup de gomme amoureux, Julia. Car oui, Grégoire est tombé amoureux de la petite voleuse. Il sait que ces filles sont des esclaves du vol, exploitées par des individus peu scrupuleux, en provenance de l'Est et plus particulièrement de Roumanie, mais il ne pensait pas que l'une d'elle se serait perdue dans la région. Et que les quatorze ans annoncés comportent sûrement quelques mois supplémentaires.

Il faut d'abord ranger les affaires dans les penderies, et constater qu'Anca, si elle se prénomme bien ainsi, n'a rien volé, n'en a pas eu le temps. Donc inutile de prévenir les gendarmes. Et les parents non plus, superflu de leur annoncer ce qu'il s'est déroulé durant leur absence et de gâcher leur voyage en Irlande.

Il convainc sa sœur Eloïse de l'aider dans sa démarche, c'est-à-dire de retrouver Anca, et demande de même à Tintin de l'aider. Un ancien gendarme, ça peut avoir des relations, même s'il n'a que six mois d'expérience et est sur la touche.

 

Une enquête qui peut s'avérer dangereuse, Grégoire et ses complices vont bientôt s'en apercevoir. Mais cela permet aussi à Grégoire de cerner le problème, le secret de Tintin. Quant à Eloïse, si elle accepte, elle veut toutefois garder une marge de manœuvre et de liberté afin de consacrer un peu de son temps à son petit copain. La vie privée doit être respectée, il n'y a pas de raison. Mais le principal est bien de retrouver Anca, de l'aider à s'affranchir de la tutelle d'individus qui profitent de certaines situations, ou les provoquent, afin de se constituer un magot conséquent sur les dos de gamins perdus affectivement et socialement.

 

Parallèlement à cette intrigue, nous suivons le parcours de Téréza Marcovic. Marcovic, c'est ce qu'elle doit dire aux policiers si elle se fait arrêter. Et tricher sur son âge également.

Téréza écrit son parcours, depuis sa naissance, ou ce qu'elle en sait, près de ses parents, de sa famille, comment elle a été amenée à quitter son village natal, Mitru au sud de la Roumanie, à venir en France dans la voiture d'un passeur, et ses différentes pérégrinations et mésaventures. Tout ça parce que sa famille croule sous les dettes d'usuriers qui méprisent les gitans, les tziganes, même dans leur propre pays.

 

Ancré dans un paysage social qui n'est pas sans rappeler un épisode qui s'est déroulé il y a quelques années dans le Sud de la France, le réseau Hamidovic pour ne pas le citer, Maman, j'ai peur s'adresse en principe aux adolescents. Mais il s'agit bien de montrer la réalité sous ses angles les plus noirs, tout en gardant cette part d'humanisme qui devrait toujours guider la vie de tout un chacun. Ne pas porter de jugements hâtifs, ne pas se laisser aller à des préjugés engendrés et colportés par des adultes qui eux-mêmes forgent leurs opinions sur des faits relatés sans véritable profondeur d'analyse, et souvent avec une bonne dose de suppositions non avérées.

Ce roman garde une grande part d'innocence propre aux enfants, aussi bien ceux qui sont les bannis de la vie que ceux qui n'ont rien à demander parce qu'ils ont tout, amour, tendresse et confort matériel. Une opposition entre deux mondes narrée avec pudeur par Jean-Paul Nozière qui explore avec justesse et force l'univers des enfants dans le monde pervers des adultes.

 

Jean-Paul NOZIERE : Maman, j'ai peur. Editions Thierry Magnier. Parution 10 février 2016. 272 pages. 14,50€ version papier. 10,99€ version numérique.

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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 10:41

Orages, oh des espoirs !

Michel PAGEL : Orages en terre de France.

Et si la révolution de 1789 avait avorté, les guides de la France étant tenues par l’église et les représentants de la religion Catholique ?

Et si la Guerre de Cent ans n’avait jamais cesser d’exister, l’antagonisme franco-britannique perdurant depuis l’an mil ?

Extrapolant sur ces deux hypothèses, Michel Pagel narre quatre pages d’histoire, imaginant notre pays, de l’an de grâce 1991 à l’an de grâce 1995, sous la domination d’évêques, d’archevêques prenant leurs ordres et leurs consignes auprès du Vatican.

Le Roi de France, régnant dans un régime constitutionnel, fait figure de pantin. Les provinces, toujours divisées en comtés, passent successivement de la domination anglaise à l’occupation française, et vice-versa, ce qui engendre moult conflits permanents entre parents et enfants. Selon leur lieu de naissance, sol annexé par l’un ou l’autre de ces deux pays, ils vivent, réagissent en opprimés, en révoltés ou, au contraire, se conduisent en loyalistes.

Les séquelles de l’Inquisition exercent leur oppression sur la population, constituant dans certains domaines scientifiques un frein puissant. L’obscurantisme est lié à de nombreux préceptes et l’application à la lettre des commandements de Dieu, et leur déviance inéluctable, empêchent le développement des moyens de communication. “ Tu ne voleras point ” prends une signification absurde jusqu’au jour où la science est reconnue comme un progrès vital pour les belligérants.

Dans d’autres domaines, au contraire, la technologie est performante et toujours profitable aux stratégies militaires.

 

Dans ce recueil de quatre nouvelles uchroniques se déroulant dans le Comté de Toulouse, le Comté du Bas-Poitou, l’Île de France et le Comté d’Anjou, le fil conducteur est issu d’une rivalité toujours latente, d’une rancune tenace : Jeanne d’Arc et Napoléon servent de référence encore aujourd’hui dans nos récriminations quotidiennes et épidermiques.

Ce roman est la réédition d’un ouvrage paru en 1991 dans la défunte collection Anticipation du Fleuve Noir sous le numéro 1851, version revue et corrigée en 1998 dans la collection SF métal.

Ce qui à l’époque pouvait passer pour d’aimables fabliaux prend aujourd’hui une consistance nouvelle, alors que l’on nous parle de plus en plus d’intégration, de droit du sang et droit du sol, de sans-papiers, d’identité nationale et tout le tintouin.

Michel Pagel qui alterne romans humoristiques et récits plus sérieux, plus graves dans la teneur et le propos, possède plusieurs cordes à son arc. Il construit petit à petit une œuvre solide, et s’inscrit, non seulement comme une valeur sûre de la jeune S.F. française (à l'époque de la première édition de ce roman) mais comme un romancier tout court.

Première édition Collection Anticipation N°1851. Parution décembre 1991.

Première édition Collection Anticipation N°1851. Parution décembre 1991.

Réédition Collection S.F. métal, N°48. Fleuve Noir. Parution mars 1998.

Réédition Collection S.F. métal, N°48. Fleuve Noir. Parution mars 1998.

Michel PAGEL : Orages en terre de France. Réédition version numérique. Editions Les moutons électriques. Parution le 5 septembre 2014. 6,99€.

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13 mars 2016 7 13 /03 /mars /2016 15:47

Le sabre et le goupillon.

GREG : Le crime de Saint-Anastase.

Normalement, la Criminelle n'aurait jamais dû s'occuper de cette affaire de corbeau, d'anonymographe, mais le bedeau a été si convaincant dans sa démarche que les inspecteurs Hardy et Lesage se sont laissés convaincre de l'utilité de l'usage de leurs compétences.

Casimir Monsang, soixante-cinq ans, bedeau en la paroisse Saint-Anastase, déclare qu'on veut tuer le curé. Et il en apporte la preuve noir sur blanc, ou presque.

Le père Bachelard officie dans la petite église située dans l'ile de la Jatte, à Neuilly, et il reçoit depuis quelque temps des poulets anonymes dans des enveloppes jaune poussin. Le bedeau le sait car il a surpris le curé lisant cette missive. Il l'a récupérée dans la corbeille à papiers, l'a lu et depuis se pose de multiples questions quant à la teneur du message.

Tu as intérêt à cesser de couvrir qui tu sais. C'est ta peau qui est en jeu. et en guise de signature, la formule passe-partout, un ami qui te veux du bien ou similaire.

Hardy et Lesage sont convaincus, quelque chose de pas catholique se profile envers le curé et ils décident de se rendre sur l'île de la Jatte, rencontrer le religieux. Ils sont reçu par le vicaire, le père Jacques Lanuit, qui est désolé, mais la santé du père Bachelart est chancelante et il leur est conseillé de ne pas le déranger durant son repos. Ce qui n'empêche pas le père Bachelard de se présenter à eux, tel un hercule, une enveloppe jaune à la main, et dont la souscription est composée de lettres découpées dans un journal.

Comme il est l'heure de se restaurer, les deux policiers en profitent pour déjeuner non loin, tout en conversant. Dans l'établissement où le père Lanuit crèche. D'ailleurs deux sœurs, des jeunes filles, semblent le narguer, l'atticher. Revenons à notre sujet. N'importe qui pourrait en vouloir au destinataire des lettres, il ne faut écarter aucune hypothèse.

Quant ils rentrent au bercail, Hardy et Lesage apprennent la mort d'un jeune enfant de chœur, par empoisonnement. Voilà qui ouvre des horizons nouveaux.

Les enfants de chœur, c'est bien connu, ont tendance à déguster en douce le contenu de la fiole de vin de messe, afin de vérifier si par exemple le breuvage n'aurait pas un goût de bouchon. Donc, normalement, ce n'est pas le gamin qui procédait à la préparation de la cérémonie quotidienne, qui était visé, mais bien le curé. Ou le vicaire, car il était prévu que le père Lanuit (quand revient la nuit) devait s'acquitter de cette tâche.

Une enquête qui réserve à Hardy, Lesage, et leurs collègues, bien des surprises et entrevoir des répercussions dont les prémices sismiques datent de nombreuses années en arrière. Le journal dans lequel les lettres ont été découpées n'est autre que Le Drapeau, un canard qui ne paraît plus depuis vingt ans, et personne ne le regrette, sauf ceux qui y étaient abonnés. Une réputation de journal de droite, voire d'extrême-droite, aux relents sulfureux de racisme et de déclarations patriotiques.

Il leur faut alors vérifier les antécédents de tout ce petit monde, et apprennent par exemple que le père Bachelard fut aumônier. Ce n'est pas la seule révélation intéressante qu'ils se mettent sous les yeux.

 

Fini d'écrire en avril 1986 au Connecticut, ce roman abordait déjà les odeurs nauséabondes qui ont toujours flotté autour de partis politiques ou de groupuscules d'extrême-droite. La fin de la guerre, la défaite des nazis, le parlé politiquement correct n'ont que peu mis sous la cendre les idées nauséeuses de cette extrême. Et il semble que plus on en parle, plus les hommes (et femmes) politiques fustigent ces idées, plus ces idées s'ancrent dans la population lui donnant une crédibilité non justifiée.

Donc Le crime de Saint Anastase, roman policier classique dans sa construction aborde également le roman psychologique, le roman noir moderne, avec peut-être moins de force que ceux qui sont écrits de nos jours, mais a le mérite d'aborder un problème qui ne finit pas de remuer la vase.

 

Greg le créateur d'Achille Talon ou encore de Modeste et Pompon, a écrit cinq romans policiers publiés dans cette collection 14X22, après avoir séjourné quelques années aux Etats-Unis, séjour au cours duquel il rédige ses romans et mais également quelques-uns des scénarios pour des épisodes de La Croisière s'amuse et de Perry Mason.

 

Il en est de certaines enquêtes comme de petits jeux que l'on trouve dans les pages récréatives des magazines : cinq ou six pêcheurs à la ligne sont représentés d'un côté, un unique poisson, ferré, de l'autre. Entre les personnages et la proie, un écheveau compliqué de traits emmêlés, chaque pêcheurs étant au départ d'un des tracés, mais un seul de ceux-ci aboutissant au poisson. Qui l'a pêché ?

GREG : Le crime de Saint-Anastase. Editions du Fleuve Noir. Parution janvier 1987. 178 pages.

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13 mars 2016 7 13 /03 /mars /2016 08:57

Hommage à Pierre Siniac disparu le 13 mars 2002.

Pierre SINIAC : Le crime du dernier métro.

Nous retrouvons dans cet ouvrage l’univers particulier de Pierre Siniac, avec toutefois un petit plus : un crime en vase clos.

Un petit vieillard d’aspect fragile se trouve seul dans la dernière rame du métro qui mène à la Porte de la Chapelle. Tout seul dans le dernier wagon à la station Jules Joffrin. Lorsque la rame arrive à la station suivante, Marcadet Poissonniers, deux voyageurs montent, ne le voient pas aussitôt et s’installent chacun dans leur coin. Quelle n’est pas leur surprise de le trouver quelques moments plus tard, pendu à l’affiche qui détaille le nom des stations. Un meurtre mais personne pour le commettre.

Quant au suicide, il est difficile de l’imaginer, ou du moins difficile d’imaginer comment le pendu aurait pu exécuter son projet. Evidemment au terminus, il est malaisé de cacher, disons l’incident. La police est rapidement sur les lieux, et pour l’un des deux voyageurs, brocanteur de son état, c’est la catastrophe. Il est fiché, ayant déjà accompli quelques années à l’ombre des hauts murs. D’autant que le lendemain il est accusé par une vieille dame accro des romans policiers, voyageuse un peu trop voyeuriste, de l’avoir dévalisée.

Pour le commissaire Cliquetangueuse, l’affaire n’est pas simple, et effectivement elle ne le sera pas.

S’inspirant d’un fait-divers de mai 1937, une mystérieuse jeune femme assassinée dans un wagon de métro où elle se trouvait seule, Pierre Siniac avec Le crime du dernier métro nous entraîne dans son univers particulier, avec des personnages issus d’une imagination débridée, dans des situations alliant le tragique au comique, narrant une histoire banale sans l’être, usant de termes argotiques désuets et une verve de feuilletoniste sans faille.

Pierre Siniac réussit à nous étonner à chacun de ses romans.

 

Pierre SINIAC : Le crime du dernier métro. Série grise N°11. Editions Baleine. Parution septembre 2001. 164 pages.

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12 mars 2016 6 12 /03 /mars /2016 14:06

Et les apparences ne sont pas des appas rances...

Roland SADAUNE : Apparences.

Résider dans une tour de dix-huit étages, n'est pas rédhibitoire. A condition d'être jeune, alerte et d'habiter au premier.

Mais pour l'homme qui se déplace avec difficulté, cela devient plus problématique. Un bruit obsédant l'agace, comme un bruit de crécelle, il sait d'où cela provient, mais il y remédiera plus tard. Peut-être.

Pour l'heure, il vaque à ses petites affaires, sacrifiant à sa passion. La vaisselle une fois de plus est reportée au lendemain, il doit s'atteler à autre chose.

Une revue dont il a marqué la page, une photo de jeune femme, belle comme toutes les jeunes femmes qui figurent sur ce genre de magazine. Bien mieux que Sandra, mais Sandra c'était sa femme, morte dans un accident dont il a réchappé. Il ne s'en remet pas.

Alors il découpe les photos des magazines, photos glacées comme les femmes qui sont dessus, malgré leur galbe et leur sourire.

Alors il les découpe, pas les femmes mais les photos, puis les attache avec un morceau de scotch sur le mur près de son lit. Une véritable collection de portraits. Une exposition de mannequins, des top-modèles... Puis il prend un feutre...

 

Pendant ce temps, un dingue, selon la terminologie de Delmes, le rédacteur en chef du magazine Réalité, se paie le luxe de trucider des jeunes femmes, cinq déjà, des répliques, des sosies des modèles d'une maison de couture. Toutes égorgées dans un périmètre d'un kilomètre autour de la Porte de Clichy. La sixième vient d'être découverte. Delmes est venu sur place, prendre une bouffée d'atmosphère, en compagnie de Lou Rascal, sa jeune collaboratrice photographe. Et Lou se pose des questions. Après tout elle est journaliste, et un journaliste se doit d'être curieux.

 

Une nouvelle intimiste qui permet à Roland Sadaune de mettre en scène la solitude d'un veuf qui n'a plus que ses souvenirs pour vivre, et les illusions cinématographiques pour combler une absence. Celle d'une femme, celle de Sandra.

Un texte tout en pudeur, parfois en non-dits, qui joue sur les contrastes, et laisse le lecteur évasif, s'imaginant les quelques scènes tournées comme un court-métrage.

Mais tout est en trompe-l'œil, c'est la force du peintre qu'est Roland Sadaune de pouvoir jouer ainsi avec ses personnages, jouer sur les situations, sur les apparences. Des détails s'échappent, mis en valeur dans un flou ambiant, des touches de couleurs, du rouge, du noir et surtout du blond.

Roland SADAUNE : Apparences. Nouvelle numérique. Collection Noirceur Sœur. Editions SKA. 1,49€.

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11 mars 2016 5 11 /03 /mars /2016 14:22

Hommage à Fredric Brown, décédé le 11 mars 1972.

Fredric BROWN : La mort a ses entrées.

Lire Fredric Brown, c'est comme se plonger dans un bain de fraîcheur, c'est retrouver les années 1950 sans en supporter les poncifs.

C'est un alliage d'humour et de noirceur, proposé par un professionnel de l'écriture, catalogué longtemps comme un spécialiste de la science-fiction, alors que ces romans policiers ont une force, une vivacité, un entrain, une dureté, une psychologie propre à l'univers de Fredric Brown.

La saga de Ed et Am Hunter compte parmi les réussites de Fredric Brown. Et ce roman, écrit entre L'univers en folie et La nuit du Jabberwock, fait un petit clin d'œil à la S.F., genre qu'abordait alors notre auteur. Mais La mort a ses entrées est un véritable roman policier à la structure efficace et rationnelle.

Ed et Am Hunter viennent de créer leur propre agence de détectives privés, et leurs affaires marchent moyennement. Une jeune fille, Sally, vient demander protection auprès d'Ed. Ed ne sait rien refuser à une représentante du sexe féminin, surtout lorsque ladite représentante est charmante et jolie.

Mais tout de même, quelle bizarre demande que celle de Sally. Elle se sent menacée par des Martiens.

Ed ne veut pas croire à cette sorte de harcèlement, mais accepte néanmoins de passer la nuit auprès de la jeune fille, en tout bien tout honneur. Un appel téléphonique intempestif le réveille en sursaut à deux heures du matin. Dans la chambre attenante, aucun bruit. Et pour cause. Sally est morte !

Ed se sent responsable, se culpabilise, malgré toutes les apparences d'un décès dû à une cause naturelle.

 

Fredric Brown était un grand monsieur de la littérature dite populaire, aussi bien en science-fiction que dans le domaine policier, mais surtout dans la rédaction de nouvelles qui abordaient ces deux genres avec un réel bonheur. Des nouvelles parfois ultra-courte mais à la chute imprévisible.

Réédition collection Grands détectives N°2706. Editions 10/18. Parution avril 1996. 246 pages.

Réédition collection Grands détectives N°2706. Editions 10/18. Parution avril 1996. 246 pages.

Fredric BROWN : La mort a ses entrées. (Death has Many doors, 1951) Collection Série 33 N°2. Editions Clancier-Guénaud. Parution avril 1988. 254 pages.

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10 mars 2016 4 10 /03 /mars /2016 10:26

Une façon comme une autre de faire carrière...

Elena PIACENTINI : Carrières noires.

Les anciennes carrières de craie de Lezennes forment un véritable labyrinthe dans lequel l’homme se déplace avec assurance. Certaines galeries portent un nom comme la galerie Sans-Souci, d’autres n’ont pas été répertoriées, oubliées par la mémoire collective.

Il les parcourt depuis sa plus jeune enfance, et il a tendu des cordes, véritable fil d’Ariane qui le conduisent avec sûreté là où il le désire. A l’âge de treize ans, le 13 août 1967, en conflit avec sa mère depuis des années, il a commencé à rédiger son journal. Depuis il en a noirci une bonne vingtaine et a nommé son domaine Invictus.

Joséphine Flament, dite Josy pour tous donc pour nous aussi, approche de la soixantaine. Elle est restée célibataire par choix, habite la petite maison héritée de ses parents, et vit chichement en effectuant des ménages par ci par là. Elle a recueilli ses amies d’enfance, Chantal et Marie-Claude, qui ont goûté aux joies du mariage, joies accompagnées de coups à l’âme et au corps pour l’une, d’infidélités pour l’autre. Alors elles ont abandonné leurs conjoints respectifs et depuis toutes trois demeurent ensemble, dans une harmonie sans faille.

Elles sont même allées en vacances à La Panne, une station balnéaire belge et elles en sont revenues émerveillées, avec l’espoir d’acquérir une petite résidence secondaire qui leur permettrait de s’évader de temps à autre. Seul problème, mais d’importance, les fonds dont elles disposent ne pourraient leur permettre que d’acheter un mur, et encore.

Le hasard parfois réserve de bonnes surprises. Ainsi, employée quelques heures par semaines chez une vieille dame, Josy a trouvé dans le dressing (armoire-penderie en français, je traduis) de l’entrée, des billets pour un montant de dix mille euros. Elle les rend à sa patronne, mais l’idée germe en elle de visiter le coffre-fort de la vieille dame en demandant l’aide de son ami Angelo, spécialiste en braquages. Et comme il vaut mieux battre le fer, en l’occurrence l’argent, pendant qu’il est encore chaud, le coffre-fort est forcé, et son contenu emmené. Des bijoux dont elles ne peuvent se débarrasser car trop voyants, des documents à étudier et un peu d’argent.

Justine Maes, quatre-vingt quatre printemps, sénatrice, ancienne résistante, envisage un avenir prometteur à son neveu Norbert Fauvarque, député-maire de son état et séduisant quadragénaire. Elle lui a prédit qu’il pourrait accéder aux plus hautes marches de l’Elysée avec un peu de travail et ses très nombreuses relations, hommes politiques ou personnes influentes. Elle lui avait déclaré alors qu’il était encore jeune :

Tu vas commencer par réussir le concours de l’ENA. Nous avons le temps de décider quel parti correspond le mieux à ton tempérament. Quel que soit celui que tu choisiras, garde en mémoire que tes ennemis les plus dangereux seront dans ton propre camp.

Un carnet d’adresses bien fourni, un portefeuille bien rempli, un homme de main, un factotum, fidèle, René Laforge, au regard de fouine, tout concourt pour qu’elle vive encore de nombreuses années.

Le commandant Pierre-Arsène Leoni, ou plutôt l’ex-commandant car suite à la mort brutale de sa femme il a préféré se mettre en disponibilité et rejoindre sa Corse natale, le commandant Leoni donc est de retour à Lille afin de régler des affaires familiales mais également sous l’impulsion d’Eliane Ducatel, médecin légiste et accessoirement son amie. Les hommes composant son ancienne équipe, le sachant devant sa maison qui est promise à la démolition le rejoignent. Ils se plaignent de leur nouveau commandant, Vidal, un fonctionnaire borné plus qu’un homme de terrain.

En compagnie d’Eliane et de son neveu Baptiste atteint d’une forme rare d’autisme, Leoni va assister à un concert que l’adolescent doit donner dans une maison de retraite. Mais la propriétaire de la résidence pour seniors (ou personnes âgées, c’est comme vous voulez, moi cela ne me gêne pas) est en retard. Une habitude mais ce soir là, l’attente est un peu longue. Alors Eliane et Leoni décident de se rendre chez la vieille dame, dont la demeure se dresse à une cinquantaine de mètres de là, pour découvrir un cadavre. Celui de Justine Maes, la sénatrice. Un accident cardiaque selon toutes vraisemblances, mais Eliane qui connait son métier prétend qu’une autopsie devrait être réalisée. Ce qui n’est pas du goût de Vidal qui n’apprécie pas qu’on empiète sur ses plates-bandes.

Et puis à quoi correspond ce coup de téléphone émanant d’une personne qui aimerait échanger des documents contre une forte rançon ? Et pourquoi enquêter sur la mort d’une sénatrice octogénaire alors que deux enfants ont disparu ?

 

Tous ces personnages sont comme les membres, jusqu’aux doigts et aux orteils, et la tête d’une marionnette dont les fils seraient attachés aux mains d’Elena Piacentini. Elle les fait évoluer, remuer, se secouer, brasser de l’air, gigoter, danser, avec dextérité, virtuosité et souplesse. Au début le lecteur n’aperçoit qu’une partie du corps, puis une autre, encore une, et peu à peu tout est relié, prend forme et le spectacle peut commencer. Mais il ne faut pas croire que ce pantin est squelettique, étique, hâve. Au contraire, nous sommes en présence d’un être charnu, polychrome, à l’humeur changeante, virevoltant, nous adressant même quelques clins d’œil.

Elena Piacentini nous fait visiter les galeries souterraines d’une ancienne carrière de craie qui circulent sous Lezenne, et dont certaines cheminées sont reliées aux caves des maisons. Elle nous emmène également sur les berges du Lac bleu, mais il ne s’agit pas d’établir un documentaire. Elle s’en sert comme décor pour certaines scènes, en instillant un sentiment d’inquiétude propice à tenir le lecteur en haleine et le faire frissonner. Si les carrières sont plongées dans le noir presque absolu, en surface, c’est la pénombre qui entoure crimes et méfaits. Elena Piacentini offre parfois un lumignon afin d’éclairer quelques événements, mais la lueur est rapidement écartée au profit d’un autre épisode tout aussi sombre. Jusqu’à ce qu’enfin, le lecteur débouche du tunnel, ébloui.

Et la morale là dedans me demanderez-vous avec justesse. Ne vous inquiétez pas, l’ex commandant Leoni s’arrangera avec elle le moment venu, tout comme il s’aménage une porte de sortie avec Eliane Ducatel. Mais chut, nous entrons dans le domaine privé.

C’est le premier roman d’Elena Piacentini que je lis. J’avais lu ici et là des échos élogieux à propos de ses précédents ouvrages, et maintenant je peux confirmer, Elena Piacentini a tout d’une grande.

Première édition : Au-delà du raisonnable. Parution 8 mai 2012. 368 pages. 18,50€.

Première édition : Au-delà du raisonnable. Parution 8 mai 2012. 368 pages. 18,50€.

Elena PIACENTINI : Carrières noires. Réédition Pocket. Parution le 10 mars 2016. 384 pages. 5,95€.

Il existe même une version numérique à 6,99€.

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9 mars 2016 3 09 /03 /mars /2016 15:54

Une symphonie pastorale...

Gilles BORNAIS : Une nuit d'orage.

Après avoir remonté le Loir une grande partie de la journée à bord de sa barque, Manuel amarre son rafiot à un saule, puis étendu sur l'herbe, il se repose.

Il doit se rendre à Jeufosse, avec en poche des noms d'agriculteurs susceptibles de l'embaucher. Il préfère Jeufosse qu'à Chateaulune, distant d'une dizaine de kilomètres, car il se demande comment on va l'accueillir dans ce patelin. Près d'un quart de siècle s'est écoulé depuis l'incident qui a coûté la vie à un homme mais il sait que la mémoire humaine est toujours vive, surtout après un tel drame.

Une banale bagarre dans un café, lors d'une belote, et les témoins étaient nombreux. Pourtant ils n'ont pu voir qu'une partie de ce pugilat qui n'en fut pas un.

Coiffé d'un vieux feutre, vêtu d'habits informes, portant une grosse valise, Manuel part vers la route. Au loin un chien aboie. Manuel trébuche et se blesse au mollet. Du sang rougit son pantalon défraîchi. Il traîne la jambe, et son lourd bagage. Une ferme se profile, il toque au portail. Seul un chien lui répond. Enfin une fermière lui conseille d'entrer. Paule soigne le blessé, et lui propose de rester le temps qu'il faut pour se remettre de ses émotions et de sa blessure.

Roland Dotelar, le mari de Paule, propose à Manuel de l'embaucher comme saisonnier. Malgré les deux ouvriers qui vaquent aux champs, il y a bien du travail pour deux mains supplémentaires. Manuel accepte, le couvert et le gîte sont assurés, et il aura même un petit pécule hebdomadaire.

Il possède un gramophone récupéré dans une décharge, et le soir dans sa chambrette il veut écouter ses 78 tours, et même de vieux 90 tours. Mais l'appareil n'en fait qu'à sa tête. Alors lors de ses temps libres, Manuel se rend à Chateaulune, emmené dans la carriole de Roland ou dans la 4L. Il demande à un réparateur mono-stéréo s'il peut remettre son tourne-disque en état de fonctionner, mais l'homme veut voir l'appareil. Manuel se rend également chez un marchand d'articles de pêche. Le commerçant, qui pense peut-être être en face d'un débutant lui propose toutes sortes de cannes, de fil et d'hameçons, d'appâts, rien ni fait, Manuel tient bon, il veut ça et pas autre chose.

Il entre aussi dans le bar des Legris, là où s'est déroulé l'incident. Personne n'en parle plus, personne ne le reconnait, ce qui l'arrange.

Un conflit avait opposé deux hommes, l'un d'eux était tombé, mort. Les versions divergent, presque tous les témoins qui n'ont rien vu ont parlé à l'époque d'une agression. Il est vrai que la scène, dite de crime, était éloquente. Une chaise cassée, un crâne enfoncé... Il n'en faut pas plus pour que les rumeurs, les ragots, les J'ai rien vu mais je dirais tout, amplifie l'affaire. Et Petit-Père est traîné en justice, condamné à trente ans de prison.

Les semaines passent, et Manuel se rend à la prison, attendre la sortie de Petit-Père.

Le vieil homme a appris lors de son incarcération le métier d'imprimeur. Il trouve du travail mais hélas, lorsque les ouvriers découvrent son passé, il est prié de prendre la porte. Alors Manuel demande à Paule et Roland s'ils n'auraient pas besoin de mains supplémentaires. Petit-père s'est découvert en prison une passion, la peinture.

 

Cette histoire se déroule en 1962, mais si les conditions de travail dans une ferme ont nettement évolué, les mentalités sont toujours les mêmes, dans ces petites bourgades où tout le monde se connait, ou presque, et où le moindre fait est monté en épingle. Le dénouement se produit un soir d'orage, alors que Manuel a "emprunté" une voiture, afin de pouvoir rendre service à Petit-Père. Mais les éléments sont contraires et tout va se déchaîner sous la pluie, le tonnerre, les éclairs. Le lecteur peut assister à une longue scène épique, digne d'un film en noir et blanc, qui pourrait emprunter à Clochemerle, mais en moins humoristique même si certains passages peuvent faire sourire.

En effet, Manuel est un peu naïf dans son comportement, ses aspirations, mais les citoyens de Chateaulune se montrent obtus, sûrs d'eux et de leur bon droit, affirmant sans savoir, interprétant les faits de façon erronée, surenchérissant dans le délire verbal, ancrés dans leurs préjugés.

Gilles Bornais dresse un portrait de ce village, de ses habitants, et des protagonistes, avec justesse, même s'il amplifie leurs défauts, pour les uns, leurs qualités pour les autres, et leurs réactions.

C'est également une ode à la campagne, au travail de la ferme au début des années 1960, alors qu'il ne fallait rien perdre, et qu'un grain de blé était un grain de blé. Le gâchis n'existait pas. C'était le temps des plaisirs simples, la pêche, la peinture, et Gilles Bornais nous brosse de bien belles pages, loin de la fureur moderne. Mais tout a une fin, et malgré l'affirmation de Shakespeare, que tout est bien qui finit bien, parfois il existe des entorses.

Un roman qui oscille entre le blanc et le noir, un roman gris teinté de vert, une réussite tout en nuances.

 

Gilles BORNAIS : Une nuit d'orage. Editions Fayard. Parution le 2 mars 2016. 240 pages. 18,00€.

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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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