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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 14:28

Avec seulement 206 romans, et une parution couvrant une période de 19 ans, du quatrième trimestre 1955 au troisième trimestre 1974, la collection l’Aventurier arrive en sixième position derrière les collections Anticipation, Spécial Police, Espionnage, Angoisse et Feu, de par sa longévité et le nombre de romans publiés. Ce fut une collection hybride dont les intrigues proposées se situaient sensiblement entre le roman d’aventures façon Arsène Lupin, le Saint et leurs épigones, et le roman policier tel qu’il était construit à l’époque, à la française, oscillant plus ou moins vers le roman noir, à l’intrigue souple, sans véritable complexité, à la psychologie peu fouillée. Les héros étaient des personnages habités d’un sentiment de scrupule élastique, mais attachants comme l’étaient leurs prédécesseurs littéraires.

Elle ne connut pas vraiment le succès de sa grande sœur Spécial Police, la001 différence entre ces deux collections étant trop mince pour justifier une coexistence qui dura toutefois dix neuf ans. D’ailleurs des titres tels que la série consacrée à Sam et Sally, écrite par M.G. Braun, parue en Spécial Police ou des ouvrages publiés quelques mois plus tard dans cette même collection tels les romans de Julien Sauvage ayant pour héros Le Condottiere auraient pu figurer dans L’Aventurier. Une ségrégation qui se répercute chez des bouquinistes spécialisés puisque Jacques Biscéglia dans son Argus du roman policier en 1985 ne cite que quelques titres pour mémoire. L’Aventurier ne bénéficia donc pas de la même aura que la collection Angoisse, par exemple, qui se démarquait plus significativement de sa grande sœur Anticipation.

Quatorze auteurs, en grande majorité français ou francophones, se partagent le catalogue: Jérôme Belleau avec 10 titres, Jacques Blois 24, Ernie Clerk 1, Jean Detis 19, Victor Harter 11, Bert Island 15 (traduits de l’allemand), Hank Janson (traduits de l’anglais) 6, Phil Laramie 4, Irving Le Roy, le plus prolifique, 55, Piet Legay 12, Roger Maury 5, Alain Page 14, Peter Randa 28 et Stève Stork 2. En réalité, le nombre réel d’auteurs se réduit lorsque l’on sait que Jérôme Belleau et Stève Stork ne font qu’un. Sous l’alias de Phil Laramie se cache Xavier Snoeck et sous celui de Victor Harter Gérard Buhr, acteur de cinéma, mais qui aurait pu être aidé par le même Xavier Snoeck. Des romanciers qui pour la plupart ont déjà fait leurs preuves soit dans d’autres collections du Fleuve Noir ou chez d’autres éditeurs, par exemple Irving Le Roy, Alain Page, Roger Maury ou encore Piet Legay, et de petits nouveaux qui débutèrent dans L’Aventurier puis arrosèrent les autres collections proposées par le Fleuve Noir comme Jacques Blois.

Bert F. Island et Hank Janson, qui respectivement sont des traductions allemandes et anglaises, sont en réalité des noms maison qui ne connurent pas la réussite en France alors que dans leur pays d’origine c’étaient de véritables succès. Plus de trois cent-soixante fascicules furent signés Bert F. Island en Allemagne par une équipe d’une trentaine d’auteurs qui rédigèrent les aventures du Kommissar X, Jerry Cotton ou Perry Rhodan. En Grande Bretagne sous la signature de Hank Janson sont recensés plus de deux cent-dix ouvrages, dus à la plume d’une dizaine d’auteurs

En ce qui concerne la couverture, il n’y eut que trois changements de présentation, ce qui est relativement peu. Les premières couvertures ne sont pas signées et illustrent les romans d’Irving le Roy qui fournit les quinze premiers titres d’une série dont le héros porte le patronyme de l’auteur. Sur un fond gris elles représentent à gauche une demi-silhouette de face agitant une sorte de pendule. Sous le titre inscrit en diagonale montante de gauche à droite, figurent une scène ou un lieu de l’action du roman : sphinx d’Egypte, paquebot... coloriés quasi uniformément en bleu, en rouge, en rose... Ensuite les couvertures sont signées Gourdon. Fond noir jusqu’au numéro 134, puis pelliculées avec un fond grisâtre. Sur la deuxième présentation “ verdâtre ”, les emblèmes des héros permettent au lecteur fidèle de retrouver rapidement le personnage dont ils suivent les aventures. Une demi silhouette noire accolée à une demi mappemonde rouge pour Irving Le Roy, les silhouettes d’un couple appuyées sur un T rouge avec tranche blanche pour Turpin de Victor Harter, une rose rouge sur une feuille blanche et un revolver pour les aventures d’Achille Nau de Peter Randa, un O blanc avec une tranche rouge dont l’ombre représente un homme pour les aventures de l’Ombre d’Alain Page, une tête rouge coiffée d’un chapeau de même couleur et barrée d’un X blanc pour le commissaire X de Bert F. Island. Les titres sont en jaune et la couleur verte prédomine dans les dessins. A compter du numéro 135 (janvier 1968), la collection subit une transformation semblable à celle de ses grandes sœurs. La mention Hors série apparaît au dessus de la numérotation, la pagination passe de 224 pages à 256, le prix augmente sensiblement puisque les livres sont vendus 3,80 francs au lieu de 2,40 francs (les vingt cinq premiers titres furent vendus 225 francs, puis de 1958 à 1968 240 francs ou 2,40 avec le passage des anciens aux nouveaux francs, soit aucune augmentation en dix ans !). Enfin si la couverture est toujours illustrée par Gourdon, elle devient pelliculée, avec sur un fond gris, le nom de l’auteur en noir, le titre du roman en vert, et le nom de la collection en rouge. Les repères des emblèmes des héros disparaissent.

Si l’on ne peut parler de chefs d’œuvre, les ouvrages proposés étaient toutefois de bonne facture, plaisant à lire, dont certains furent adaptés au cinéma.

Quelques aventuriers et leurs auteurs :

Irving Le Roy : Qui est-ce ? Un personnage de légende ? Un détective amateur ? 012Un homme du monde ? Un gangster ? Non. Et pourtant… Il force des coffres-forts sans être cambrioleur… Il fait échec aux malfaiteurs, mais n’est pas policier… Il joue des tours aux Services Secrets, mais n’est pas espion… Il est justicier, mais ignore la justice officielle… Il est séduisant, mais n’est pas un “ séducteur ”…Il est imbattable dans tous les exercices physiques, mais n’est champion dans aucun sport… Il triche contre les tricheurs… Il abat sans pitié les tueurs… Il lèse les voleurs…

De tout temps l’Aventurier intelligent, astucieux, champion de l’audace et de la bravoure, généreux avec ses amis et impitoyable pour les lâches, a été votre héros favori. Aussi vous vivrez avec passion les incroyables péripéties qu’incarnera Irving Le Roy dans la nouvelle collection L’Aventurier, et que vous retrouverez avec ferveur dans chacun de ces volumes.

Telle était la présentation de ce nouvel héros. Une profession de foi, une bible dont s’inspireront les autres auteurs de la collection.

Irving LE ROY, l’auteur, de son vrai nom Robert Georges Debeurre est né à Paris juin 1909, faubourg Saint Honoré, en face de l’Elysée sous la présidence de Raymond Pointcarré. Il effectue cinq années d’études médicales et pour payer ses inscriptions à la Faculté, pratique un tas de métiers dont débardeur aux Halles, conducteur de triporteur, imprimeur, électricien et chauffeur de taxi. Il abandonne la médecine alors qu’il allait passer sa thèse et devient comédien par hasard. S’estimant mauvais acteur, il passe de l’autre côté de la caméra et se reconvertit comme assistant metteur en scène de Fritz Lang, G.W. Pabst, Julien Duvivier, Jacques Feyder, entre autres. Puis il tâte du journalisme à Paris Soir et à Gringoire. En 1939, il se trouve embringué dans la “ drôle de guerre ”, à Dunkerque, puis à l’Oflag II D en Poméranie. Officier au 27 bureau de l’état-major puis au 5è bureau de la Subdivision de Marseille il est nommé commandant de réserve à la fin de la guerre. Après un passage comme scénariste et dialoguiste au début des années cinquante dont La femme à l’orchidée d’après Je ne suis pas un enfant de chœur, il se reconvertit dans l’écriture. Son premier roman policier sort en 1952. Il en écrira plus de cent-dix sous divers pseudonymes dont les plus connus sont Susan Vialad, Robert-Georges Méra, Georges Méra, Thomas Walsh, Ergé Hemm, Robert Georg Maier, Andy Knight, Jaime Barbara, Donald Curtiss et bien d’autres d’abord sous la houlette de Roger Dermée puis au Fleuve Noir. Trois fois marié, dont l’une des épouses fut Barbara Val, trois fois divorcé, il est grand-père à trente cinq ans et bisaïeul à cinquante trois.

Très prolifique il s’inspire de sa propre expérience de la vie pour écrire ses romans, qui parfois sont réécrits et réédités sous des pseudonymes différents. L’un de ses personnages les plus célèbres, outre le héros éponyme de la série l’Aventurier est le commissaire Renaudin. Irving Le Roy est décédé début 1972.

***

Achille Nau : Son pseudonyme lui est donné après un malentendu téléphonique par le commissaire Ferrand qu’il retrouvera au cours de ses nombreuses aventures. Âgé002 de vingt-cinq à trente ans, un visage clair aux traits régulier sous des cheveux châtains. Une sorte de nonchalance féline dans l’allure. La lèvre un peu gourmande, retroussée dans un sourire vaguement ironique. Il protège soigneusement son identité, et lorsqu’il agit à visage découvert se fait appeler Arthur, ou tout autre prénom, Durand. Ce qui lui permet aux yeux des policiers de s’opposer à Nau. Né près de Royan, il est fils d’un procureur de la République, une révélation donnée dans le premier roman de la série puisqu’il retrouve une amie d’enfance. Mais ses papiers sont en règle et personne ne peut en douter puisque les registres de l’état civil ont été détruits pendant la guerre. Il s’adjoint, au fil des ses aventures, d’un bras droit surnommé le Balèse

Peter RANDA : Né le 14 mars 1911 à Marcinelle (Belgique) de son véritable patronyme André Duquesne, représente le touche à tout de la littérature populaire par excellence. Il débute sous le pseudonyme de Jehan Van Rhyn chez un éditeur suisse, Perret-Gentil, pour un recueil de poème. Il enchaînera ensuite les romans et les pseudonymes chez divers petits éditeurs avant de signer sous le nom de Peter Randa au Fleuve Noir. Parallèlement il produira pour la Série Noire et la collection Un Mystère sous le patronyme d’André Duquesne et pour le Masque sous la signature de Jules Hardouin. Il alimentera quasiment toutes les collections du Fleuve Noir, excepté Espionnage quoique La nuit de Téhéran (Aventurier N°81) eut pu y figurer. Il décèdera le 10 décembre 1979 dans un accident de voiture après avoir signé près de trois-cents romans.

***

L’Ombre : “ Ce personnage étrange dont tout le monde parlait et que fort peu de monde connaissait. Vingt fois les polices de différents pays avaient cru le tenir, vingt fois elles avaient dû se résoudre à abandonner, sombrant en général dans le ridicule. Omniprésent et cependant insaisissable, il se jouait de tous ceux qui avaient juré d’avoir sa peau. Un jour prince, le lendemain clochard, il avait fini par créer un complexe : on le voyait partout… sauf où il était réellement ”. L’Ombre, habite rue de la Pompe dans le XVIe arrondissement de la capitale, possède une Jaguar, des tableaux de maîtres et l’art de se grimer pour mieux jeter le trouble. Il joue aux personnages secondaires, son ami, comparse et bras droit Alexis, jouant les premiers rôles lors des enquêtes auxquelles ils participent. Alexis est souvent confondu avec l’Ombre ce qui permet à celui-ci d’enquêter en toute quiétude. L’ombre peut aussi bien prendre l’apparence d’un maître d’hôtel aux multiples et élogieuses références que celle d’un invité au cours d’une croisière. Son véritable nom serait Frédéric-Jean Orth et il serait le descendant d’une famille princière. Enfin, l’Ombre n’a pas la réputation de tuer.

Alain PAGE : Jean Philippe Conil, Breton, né en 1930 a débuté en003 littérature en 1955 chez l’Arabesque sous le pseudonyme d’Alain Ray puis il entre au Fleuve Noir où il signera de nombreux romans policiers et noirs en Spécial Police, des Aventuriers et des romans d’espionnage ayant pour héros principal Calone. Toutefois, il doit sa notoriété à deux ouvrages adaptés au cinéma et auxquels il collabora pour les scénarios et les dialogues. Le premier, La Piscine, réalisé par Jacques Deray avec Alain Delon, Maurice Ronet et Romy Schneider en 1968, scénario signé J.E. Conil. Le second, Tchao Pantin, en 1983 avec Coluche, Richard Anconina, Agnes Soral, réalisé par Claude Berri. Le roman paru chez Denoël et malgré l’obtention du Prix du Suspense Français, serait sûrement passé inaperçu s’il n’avait connu la consécration au cinéma. Jeune, Alain Page a pratiqué de nombreux petits boulots dont journaliste, professeur, décorateur, photographe, visiteur médical ou encore chauffeur chez Borniol (2 mois) célèbre entreprise de pompes funèbres. A trente ans il avait écrit trente romans. A trente cinq ans, il pouvait se targuer de posséder une bibliographie de soixante titres plus des pièces radiophoniques. Depuis il a freiné la cadence se diversifiant tout autant dans le cinéma que dans le théâtre et des romans dont la tendance est plus noire que policière.

***

Joi : Jacques-Octave d’Iseran est entraîneur de chevaux à Chantilly, tout comme son frère jumeau, Ami, Arnaud-Mathieu d’Iseran. Joi a les yeux verts, ceux d’Ami sont bleus. Seule différence visible, lorsque les deux hommes sont habillés. C’est Joi qui narre ses aventures dans lesquelles souvent Ami est impliqué, parfois sans en informer son jumeau. 013Quelques clichés émaillent ces pérégrinations. Les femmes, plus belles les unes que les autres, se laissent facilement tomber dans les bras de Joi qui n’en demande pas tant et se gargarise au whisky. Jacques Blois possède un style particulier et plaisant, écrivant à la première personne du singulier, ce qui permet au lecteur de participer aux réflexions intérieures de Joi lequel se pose de nombreuses questions et s’invective lorsque tout ne va pas comme il voudrait. Si les chevaux sont sa passion, et il en vit bien, Joi se montre bon vivant, esthète, cultivé, polyglotte, ce qui ne l’empêche pas de se servir de ses poings ou d’une arme quand l’occasion s’en fait sentir. L’un de ses jurons favori est Charrette. Parmi les seconds rôles, l’inspecteur Phil D’Arcy, un Américain spécialisé dans la lutte contre les trafiquants de drogue et Le Baron, patron d’un bar à Saint Germain des Prés où Joi possède ses habitudes.

Jacques BLOIS: de son vrai nom Jacques Faucher. Né le 26 mars 1922 à Bonn en Allemagne mais périgourdin d’origine. Après des études classiques et un passage à la faculté de Sciences puis de médecine-chirurgie avec comme loisirs le jazz, le théâtre et le rugby, il connaît les affres de la Seconde Guerre Mondiale. En 1943 il est déporté pour une durée de deux ans avec au bout du compte une condamnation à mort signifiée par la S.D. Il est libéré par un commando Patton et passe deux ans en internat de sana-chirurgical. En 1954 je suis l’un des assistants de l’Abbé Pierre pour la création d’Emmaüs ”. En 1956 il entre dans un grand magasin parisien. Il y reste pendant 27 ans, gravissant tous les échelons. Dans le même temps il se délasse par l’écriture de ses ouvrages pour le Fleuve et multiplie les rencontres au cours de nombreux voyages. Maintenant il vit dans la paix magique d’une forêt templière avec la découverte de la pensée complémentaire de Lao-Tseu. L’écriture “ n’est qu’une branche de l’éventail largement ouvert tout au long de ma vie pour ma plus grande joie ”. Le rugby, l’équitation, le théâtre, le jazz (Hot Club de France) la haute montagne et les voyages dans l’Europe, la Scandinavie et la Chine profonde pour le Tao, le tout lié à ses occupations professionnelles, complètent cet éventail. Mais sa passion principale, c’est La vie sous toutes ses formes..

Toutefois Jacques Blois n’aime pas trop le terme littérature populaire, trop ancré selon lui dans l’esprit du public comme une sous-littérature. Il préfère la formule “ littérature d’action et d’aventures ”, citant volontiers Christophe Mercier : “ ...la littérature populaire est devenu un grand fourre-tout, comme si le fait d’écrire pour un large public, et de lui plaire, était un péché originel et excluait du Parthénon littéraire... ! Les romanciers populaires ne sont pas des primaires, mais des écrivains conscients, des expérimentateurs de forme. L’art pour l’art - hors de toute démonstration - c’est eux ! ”.

 


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Published by Oncle Paul - dans Collections
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2 juin 2012 6 02 /06 /juin /2012 07:49

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Le titre du roman, le lieu où l’action se déroule, deux ingrédients qui m’ont mis l’eau à la bouche, et attisé ma curiosité. Toutefois, malgré un thème intéressant, ce livre m’a quelque peu déçu, pour plusieurs raisons que je détaillerai après en avoir détaillé, point trop quand même, l’intrigue.

Editeur renommé à Edimbourg, Lloyd Mackgover arpente nerveusement son bureau. Il attend Robert Barney, son ami et bras droit lequel revient d’une île des Orcades où il a passé quelques jours de vacances à taquiner le saumon. Lloyd est embêté. Dans quatre mois va paraître le second roman de Claudia Heiss et selon la tradition elle doit participer à une séance de dédicaces dans une librairie au début des festivités de l’Edimbourg Tattoo. Seulement Claudia Heiss est un pseudonyme et ils ne connaissent ni son nom ni son adresse. Leur correspondance est adressée par le truchement d’une boite postale. Comment la contacter et l’obliger à respecter cette coutume ? Robert, pragmatique, propose à Lloyd de prendre quelques jours de repos dans son cottage de Sanday, l’une des soixante-dix îles répertoriées des Orcades.

Lloyd est un acharné de travail, surtout depuis la mort accidentelle de sa femme Clara deux ans auparavant, et la perte du bébé qu’elle attendait. Il accepte donc la suggestion de son ami, ce qui devrait lui permettre de décompresser et se refaire une santé morale. Son arrivée sur l’île est perturbée par les éléments déchainés. Trempé, il frappe à la porte du cottage d’une jeune femme afin de se protéger de la pluie battante. Il a installé ses affaires dans l’habitation de son ami mais lorsqu’il montre sur le plan confié par Robert l’endroit où il est sensé demeurer, la jeune femme lui apprend qu’il s’est trompé de demeure. Elle lui apprend que le cottage de son ami n’a plus de toit depuis deux ans et elle accepte alors de l’héberger, avec réticence, pour la nuit. Elle se nomme Laura Mills mais Lloyd la déconcerte lorsqu’il ui dit qu’il sait qu’elle est Claudia Heiss.

Laura Mills est affublée d’une cicatrice sur le visage, et sur tout le corps. Elle a été victime d’un accident plus de deux ans auparavant, depuis elle est amnésique. Son passé est complètement effacé. Tout ce dont elle se souvient, c’est qu’un camion a percuté la vitrine du magasin londonien devant laquelle elle se tenait. Depuis elle vit en recluse sur l’île de Sanday, grâce à l’argent de l’assurance, et s’est fait quelques amis dont Chris et sa petite famille. Mais elle est inquiète, angoissée, apeurée, et un rien la met hors de ses gonds ou la fait pleurer. Lloyd a discuté avec une vieille femme qui réside sur l’îlot depuis peu, mais Laura le prévient. Elle est renommée pour être la Radio-Pipelette de l’endroit.

Des événements étranges se produisent. Alors qu’ils sont chez Chris, la maison de Laura est dévastée, puis un peu plus tard, elle est incendiée. Heureusement les nombreuses pellicules photos qu’elle possède, l’une de ses passions est prendre des clichés de l’île, ne lui ont pas été dérobées. Alors Lloyd lui propose de rentrer ensemble à Edimbourg, de rencontrer un de ses amis, Donald Swaney de Scotland Yard, ainsi qu’un spécialiste londonien en hypnose, susceptible de pouvoir lui faire recouvrer la mémoire. Les résultats ne se font pas attendre, les mauvaises surprises la concernant aussi. Les souvenirs se bousculent au portillon de son cerveau et ils sont loin d’être roses. Et entre Lloyd et Laura, le coup de foudre, qui n’est pas dû à l’ouragan qui a traversé l’île de Sanday, a été quasi instantané. Et peu à peu la jeune femme retrouve le sourire en compagnie de Lloyd mais la résurgence de sa période post-accidentelle la trouble et lui occasionne de nombreuses frayeurs. D’autant qu’elle s’aperçoit qu’elle est suivie. Pendant ce temps, les journaux ont de quoi se mettre sous les rotatives : une sombre affaire de décès de nouveau-nés intéresse sérieusement la justice.

Il est dommage qu’à la relecture et à la correction, de trop nombreuses incohérences dans le récit n’aient pas été relevées. Si je ne suis pas parfois contre un manque de crédibilité, il faut que cela ne soit pas trop flagrant quand même. Ici, dès les premières pages, le lecteur peut se poser des questions. Et je ne vais me contenter de vous en recenser que les premières incohérences, d’autres pouvant déflorer l’intrigue. Page 12, on peut lire : Robert Barney, en vacances depuis quinze jours sur l’uns des îles des Orcades pour pratiquer son sport préféré. Page 19, le lieu de pêche s’est déplacé à Aberdeen. Si Robert était véritablement à Sanday comme il le prétend au départ, la toiture de sa maison aurait dû être en bon état. Sinon, il n’aurait pas proposé cet hébergement à son ami. Du moins, c’est ce que je pense. La correspondance est adressée sous le nom d’emprunt de Laura Mills. A quel endroit ? Cette femme possède-t-elle deux jeux de papiers d’identité ? Ensuite, par un coup de baguette magique Lloyd se retrouve en face de la romancière, découvre sous qu’elle identité elle se cache. Egalement le rôle joué par Miss Radio-Pipelette, personnage que l’on retrouvera plus tard. Je ne vais pas plus loin, car nous entrerions par trop dans l’intrigue et je risquerais de trop en dévoiler. Autre chose qui m’a interloqué, ce n’est pas le coup de foudre entre l’éditeur et la romancière, mais leurs dialogues qui empruntent aux romans à l’eau de rose qui étaient écrits durant l’entre-deux guerres et étaient destinés aux midinettes qui rêvaient du Prince Charmant. Un manque de rigueur, une certaine complaisance dans l’écriture, des dialogues parfois simplets même si les amoureux peuvent bêtifier, qui méritaient d’être signalés, non pas pour dénigrer l’auteure mais afin de l’inciter à mieux gérer son manuscrit, à progresser. Car en lui-même le thème était intéressant et aurait mérité un meilleur développement. Comme si Chantal Jagu, qui a placé deux histoires en une afin de compliquer l’intrigue n’avait pas réussi à maîtriser son sujet, et pour une fois, je regrette que ce roman ne soit pas plus épais afin de dissiper toutes les zones d’ombre qui englobent l’intrigue.

Chantal JAGU : L’empreinte des ténèbres. Editions Pascal Galodé. 208 pages. 20€.

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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 13:13

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Tous les psychologues sont d’accord. Trop de violence pour les jeunes et les adolescents, à la télévision, dans les jeux vidéo, dans les romans parfois. Aussi aborder des romans empreints de mystères, de frissons, d’énigmes sans pour autant sacrifier à une mode peut aider à vivifier l’imaginaire, en reprenant l’esprit des bons vieux récits qui ont enchanté notre enfance. Il suffit d’une intrigue prenante, foisonnante, avec des personnages auxquels le lecteur peut ou souhaite s’identifier, pour offrir quelques heures de détente.

Paul Halter a non seulement gardé son âme d’enfant, mais incite à partager avec lui quelques recettes propices à l’évasion.

Entre Quentin et Mélanie, c’est le stade des amours juvéniles, et à seize ans, ceci n’est pas répréhensible. Mais comme pour les adultes, la vie est parfois difficile. Le programme estival de Mélanie est chamboulé au dernier moment. Elle devait participer à un stage de voile en Bretagne début juillet, mais il a été annulé. Et comme ses parents partent faire du trekking au Maroc et qu’ils ne veulent pas la laisser seule en banlieue parisienne, elle doit se rendre chez un oncle près de Dinard. Et cela ne l’enchante guère car elle garde un mauvais souvenir de son précédent séjour chez l’oncle Jerry huit ans auparavant.

Jerry, le frère de la mère de Mélanie, vit dans un vieil hôtel accroché à la falaise près du bord de mer, une bâtisse qui date des années 1930 et qu’il a rachetée. L’endroit est sinistre, isolé, battu par les vents. La demeure est flanquée d’une tour en haut de laquelle on peut accéder par un escalier en spirale. Une image qui procure rétrospectivement des frissons à la jeune Mélanie.

Concomitamment, dans la région de Dinard, les gendarmes sont sur les dents. Des jeunes femmes ont été retrouvées étranglées dans les environs. Ce n’est guère rassurant, mais Mélanie part laissant Quentin seul. De toute façon, ils pourront communiquer grâce à leurs portables. C’est le modernisme, mais pour que cela soit efficace, il faudrait qu’il y ait du réseau. Alors Quentin se morfond jusqu’au jour où il reçoit, enfin, une lettre de Mélanie, puis une autre. Quatre en tout.

Mélanie narre son arrivée chez cet oncle Jerry dont elle a à moitié peur. Pourtant au début tout se passe bien. Sauf un soir où elle aperçoit une silhouette qui emprunte l’escalier en spirale. Elle prévient Jerry et celui-ci lui propose d’inspecter la pièce. Rien, il n’y a personne. Peut-être a-t-elle eu une vision ! Des invités, amateurs d’insolite et de mystère, doivent être hébergés dans cet ancien hôtel, et malheureusement Jeanne, la gouvernante tombe malade. Alors Jerry demande à Mélanie de la remplacer sans avouer qu’elle est la nièce de l’hôte. Il compte sur la présence de Rose Lestrange, médium, pour résoudre les affaires des jeunes femmes étranglées. Arrivent successivement le professeur Bourgeois, puis un bel homme répondant au nom de Bill Morane, ensuite mademoiselle Harper, professeur de piano, et enfin le colonel Leroc. Mademoiselle Rose doit être, afin de consulter les esprits en toute tranquillité, enfermée dans la pièce en haut de la tour. Une pièce fermée à clé de l’intérieur, puis sont placés des scellés de cire sur lesquels chacune des personnes présentes, sauf mademoiselle Rose évidemment, appose une empreinte à l’aide d’un objet qui lui est personnel. Et c’est là que l’impensable se produit…

Ce roman possède comme un petit air du Club des cinq d’Enid Blyton (même si les jeunes protagonistes ne sont qu’au nombre de deux, quatre en comptant les remplaçants que vous découvrirez au cours de la lecture), mais les références aux romans d’énigmes sont légions. Agatha Christie, bien évidemment, avec cette image de la plage de Dinard dédiée à la Reine du Crime qui aimait se rendre dans cette station balnéaire et que la ville honore tous les ans, mais aussi à Gaston Leroux et quelques autres sans qui la littérature policière n’aurait pas obtenu ses lettres de noblesse. Paul Halter emprunte également au fameux jeu de Cluedo qui fit fureur durant quelques décennies avant l’apparition des jeux vidéo en ligne. Et bien entendu il propose à la sagacité du lecteur de résoudre le mystère d’un meurtre en chambre close.

Frisson, angoisse, énigme, jalousie aussi, mensonges, déjà, de la part d’adolescents, des ingrédients savamment utilisés pour une histoire dont le décor n’est pas là justement utilisé d’une façon banale, mais pour entretenir le suspense.

A lire également Le Voyageur du Passé publié au Masque Jaune, éditions du Masque.

Paul HALTER : Spiral. Collection Thriller. Editions Rageot. 240 pages. 9,90 €.

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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 13:00

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Dans la grosse bourgade de Saint-Denis, en Dordogne, où vivent environ 3000 âmes, règne, outre le maire Mangin, Bruno Courrèges, le chef de la police municipale. Il connait tout le monde et lorsqu’il déambule sur le marché, il ne compte plus les bises aux femmes et les poignées de main aux hommes. Ce jour là, c’est l’effervescence, car les inspecteurs de l’hygiène délégués par Bruxelles sillonnent la région. De plus c’est la commémoration du 8 mai et les porte-drapeaux défilent comme tous les ans, sans se parler, sans se regarder, jaloux et suspicieux. Ils pensent être mutuellement cocus et cela date de la dernière guerre et après.

Quoiqu’il soit le responsable de la police municipale, Bruno tient à entretenir de bonnes relations avec les gendarmes du village. Toutefois le capitaine Duroc n’est guère satisfait du comportement de quelques villageois, principalement des garnements, qui auraient fait actes de vandalisme auprès des représentants de Bruxelles. Et tandis qu’il adresse ses remontrances, il est informé qu’un meurtre vient d’avoir lieu. Le corps d’Hamid a été découvert par son petit-fils Karim. Bruno et Duroc se rendent aussitôt sur place, accompagnés de gendarmes, premiers secours et autres afin d’effectuer les premières constatations. Hamid vivait dans une vieille maison isolée sur les hauteurs du village depuis deux ans environ. Mais son fils Momo et son petit-fils sont installés depuis longtemps, et appréciés des villageois. Karim tient un bar avec sa femme, tandis que Momo, pour Mohamed, est professeur de math au collège.

Pourtant ce meurtre n’est pas banal. Hamid a été tué à l’arme blanche, éventré, et une croix gammée a été sculptée sur son torse. Rien n’a été chamboulé dans la maisonnette donc il ne peut s’agir d’un vol qui aurait mal tourné. Pourtant deux objets ont disparu : la Croix de guerre qu’Hamid avait obtenue et une photo le représentant en compagnie d’autres footballeurs. Hamid était un ancien militaire qui avait participé à la fin de la guerre dans différentes opérations puis à celles d’Indochine et d’Algérie parmi les troupes françaises. Tout de suite Duroc pense à une expédition punitive de membres de l’A.N., l’Alliance Nationale. Pourtant si une communauté maghrébine vit dans le village, jamais aucun trouble n’a été signalé. D’autant qu’Hamid et ses descendants ne professaient pas des idées islamistes, au contraire. Une intégration réussie qui risque de dégénérer.

Des policiers de Périgueux sont en charge de l’affaire, ainsi que les gendarmes, mais Mangin le maire du bourg souhaite que Bruno participe à l’enquête. La piste d’extrémistes est envisagée et va déboucher sur une affaire de drogue.

Bruno qui connait tout le monde, parle aux uns et autres, rend visite par exemple à un Anglaise qui vit non loin du domicile d’Hamid et qui loue des chambres de gite aux estivants, et seconde Isabelle, la belle, jeune et ambitieuse policière. Il est attiré par Isabelle, ainsi que par Pamela, l’Anglaise et par Christine son amie qui est là pour quelques semaines.

Outre l’enquête, qui nous entraîne bien loin de ce que l’on pouvait penser au départ, ce sont les digressions intéressantes placées ici et là, sans nuire en rien au récit qui lui apportent une saveur particulière. Ainsi les affrontements avec les hommes chargés par Bruxelles pour contrôler l’hygiène des produits frais sur le marché. La façon dont ils sont accueillis mais surtout la rhétorique employée par Bruno Courrèges, pour leur démontrer qu’ils agissent soit en dehors de leur champ d’action, soit pour signifier que les produits ne peuvent en rien être considérés comme des atteintes aux décisions européennes, est traitée avec humour.

Dans un registre plus grave, la manifestation en hommage à Hamid qui dégénère en affrontements entre les antiracistes et les membres de l’Alliance Nationale, offre des sujets de réflexion, puisque nous sommes toujours en période électorale. Cette montée de haine qui s’enflamme à la moindre étincelle et qui s’étend comme un feu de broussailles. Martin Walker remonte le temps, s’intéresse à l’histoire des Harkis, et place le départ de son intrigue dans un épisode méconnu de la Seconde Guerre Mondiale.

Mais d’autres sujets plus terre à terre méritent le détour. Pourquoi la cuisine anglaise est-elle si décriée ? Pourquoi la date du 18 juin en France est citée uniquement en référence à l’appel londonien du Général De Gaulle mais que jamais il n’est fait mention que c’est également la date anniversaire de la défaite de Napoléon à Waterloo ?

Bruno est un fin gourmet, et lorsque Pamela lui propose de dîner ensemble, il se pose des questions : Il avait beaucoup entendu parler de la cuisine anglaise et ce n’était pas rassurant. Ce qui démontre de la part de l’auteur, un Anglais, une bonne dose d’humour. Il porte sur la France un regard amusé et critique, mais en connaissance de cause car il possède dans le Périgord une maison où il se rend en été. Donc s’il se moque, tout autant de ses compatriotes que des Français, c’est sans méchanceté, avec tendresse même parfois. Et il me tarde de retrouver Bruno Courrèges, super garde-champêtre qui aime tant sa région, et sait si bien en parler via le truchement de Martin Walker.

Martin WALKER : Meurtre en Périgord (Bruno, chief of police – 2008. Traduit de l’anglais par Serge Cuilleron). Editions du Masque, moyen format. 374 pages. 15€.

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29 mai 2012 2 29 /05 /mai /2012 13:22

luciani.jpg

Vous connaissez tous la chanson d’Alain Souchon, J’ai dix ans ? Le narrateur lui aussi a dix ans, mais il ne se contente pas de casser la gueule à la récré. Il tue. D’abord, sa mère, à sa naissance, mais ça ne compte pas. Puis son demi-frère, laissant croire à son père et à sa nouvelle mère que c’est un accident de balançoire. Puis c’est la maîtresse d’école qui subit sa vindicte. Officiellement elle est tombée sur un coin de son bureau. En réalité, il s’est aidé d’une pierre. De toute façon il a agit en toute impunité, car il sait que ses copains ne diront rien. De toute façon, c’était pas une vraie maîtresse d’école, pas une vrai école non plus et ils n’étaient que quatre élèves. Lui, Laurie, Adrien et Marcus. Mais Marcus ne compte pas car il est noir. Donc la maîtresse d’école est enterrée dans la maison de bois avec la croix, et fait exceptionnel, le curé, qui est vieux, ne passe pas une cassette, mais lit un texte. Faut dire que dans le village à eux, ils ne sont pas nombreux. Faut presque compter sur les doigts des mains. Il y a le narrateur, son père et sa nouvelle mère. Y a Laurie et ses parents, dont la mère ne fait rien de la journée sauf qu’à crier comme les loups. Et le père qui halète le soir dans la chambre de Laurie. Y a aussi la catin que le père d’Adrien va voir, un soir sur deux, tandis que c’est le père du narrateur qui lui rend visite les autres soirs. Y’a aussi les parents de Marcus, mais eux ils ne comptent pas, puis l’épicière qui a un chat. Toutes les semaines le facteur passe, apportant les cassettes et les pensions des trois couples blancs. Les parents de Marcus eux ne touchent rien. Une vie tranquille, en autarcie, et au-delà des collines, le monde. Un monde que le narrateur découvre le soir avec son livre qu’il planque sous son lit.

Un roman dur, poignant, qui révèle toute la détresse d’une certaine frange de gamins, d’hier ou d’aujourd’hui. Le narrateur vit dans un village peuplé d’une quinzaine de personnes, mais il serait dans une HLM, ce serait pareil. Ses pensées sont la destruction des autres, pourquoi, il ne le dit pas mais c’est devenu une obsession. Une forme de liberté guère rassurante pour les adultes qui ne comprennent pas les attentes et les obsessions des gamins. Peut-être un peu d’amour, de présence. C’est un bouquin qui ne doit pas être lu par des gosses, même s’il dépeint leur mode de pensée. Les temps ont bien changé, ou bien on ne se rappelle plus de quoi étaient faits nos aspirations, nos souhaits, nos colères, nos rancœurs lorsque nous avions l’âge du narrateur. Un livre court, ramassé, dur, qu’on aimerait lire comme un conte, mais qui n’est peut-être qu’un reflet de la vie.

Jean-Luc LUCIANI : Un léger bruit dans le moteur. Collection Le Petit Ecailler. Editions de l’Ecailler. 112 pages. 7€.

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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 16:17

adieu-gloria.jpg

Suivant des cours de comptabilité et de secrétariat le matin, la narratrice travaille l’après-midi et en soirée dans un club de la ville. Elle suit les préceptes de ses patrons, deux frères, et tient les comptes selon leurs indications. L’enregistrement des paris par exemple, une double comptabilité qui permet de ne pas tout déclarer et procéder à des mises clandestines. Elle n’a que vingt-deux ans mais est ambitieuse. Elle apprend vite et se fait remarquer par Gloria Denton, de deux décennies son aînée. Elle est subjuguée par ses jambes, par sa prestance, ses tenues vestimentaires, sa voiture. Et si les jambes sont superbes, le physique a tendance à se relâcher quelque peu.

Gloria Denton représente les grands patrons, et elle contrôle tout ce qui est illégal. Trafics en tout genre et blanchiment d’argent. Ses zones d’action se répartissent sur les champs de courses, les clubs et cercles de jeu de toute la région. Elle propose à celle qui deviendra sa jeune protégée de participer à quelques missions en lui précisant les consignes à respecter. Et voici notre héroïne plongée dans le grand bain. Elle parcourt la contrée à bord d’une voiture en essayant de ne pas se faire remarquer par les policiers. Dans le double fond du coffre du véhicule elle transporte des objets précieux, des bijoux provenant de casses, des sachets de drogue, des billets en grand nombre. Elle se rend sur des champs de courses en misant sur des chevaux qui ne peuvent rapporter gros, toujours placés, dans le but de blanchir de l’argent. Elle est abordée près des guichets par un personnage au début de sa carrière mais elle s’en sort avec les honneurs. Il s’agissait d’un test.

Un jour Gloria lui demande de prévenir ses patrons que notre héroïne ne pourra venir pour cause de maladie. Bien lui en prend car une bombe est balancée dans l’établissement. Résultat des courses, et pourtant ce n’était pas un pari, un des frères succombe et l’autre ne demande pas son reste en s’enfuyant. La jeune protégée déménage de chez son père et s’installe aux frais de la princesse dans un luxueux appartement. Elle progresse dans l’estime de cette femme aux longues jambes qui lui confie des missions de plus en plus risquées.

Seulement la protégée de Gloria remarque dans un casino un homme au sourire éblouissant. Il gagne, mais la chance ne tarde pas à tourner. Elle s’intéresse à lui et réciproquement. Vic Riordan est un joueur impénitent, qui joue beaucoup, pariant aux courses de chevaux, fréquentant les cercles de jeux et les casinos, mais s’il lui arrive de gagner, il perd beaucoup plus souvent. De grosses sommes. Et pour les beaux yeux de Vic, la « pouliche » de Gloria va enfreindre la règle et s’arranger pour lui permettre de régler ses dettes. Une erreur qui ne passera pas inaperçue.

Le lieu dans lequel se déroule cette histoire n’est jamais précisé, sauf que la ville est reliée à Saint-Louis (Missouri) et Denver (Colorado). Quant à la date, on peut la situer dans le milieu des années 1950 grâce à quelques indices dont les marques des automobiles, les tenues vestimentaires, les bas à couture et autres petits détails, des références au chanteur Bing Crosby lequel était au faîte de sa carrière ou au Petit César, célèbre gangster de la fin des années 20 immortalisé par le roman de William Riley Burnett puis le film de Mervyn LeRoy. Mais bien évidemment Megan Abbott peut très bien jouer avec le lecteur disposant ses indices en les mélangeant quelque peu, et les empruntant à deux ou trois décennies. De même l’âge du personnage de Gloria Denton est précisé avec ambiguïté. Dès la première page du récit il est écrit : j’avais beau être de deux décennies sa cadette… ce qui avoisinerait les quarante deux ans. Cependant d’autres passages laissent supposer que Gloria frôlerait plutôt les soixante ans, par la description du relâchement physique de son visage. Ce n’est pas le plus important, Megan Abbott laissant planer volontairement des zones d’ombre.

Gloria s’institue comme la manager de sa protégée, qu’elle a délibérément choisie, elle s’érige en Pygmalion, la convertissant sans peine, lui montrant les ficelles du métier, lui prodiguant conseils et astuces, la mettant en garde car elle-même risque de subir les conséquences d’un dérapage. Elle est le Geppetto d’une marionnette qu’elle façonne à son image, une sorte de Pinocchio dont elle veut tirer les ficelles. Et comme dans l’histoire de Carlo Collodi, le mensonge sera l’un des ressorts principaux de cette histoire.

Très peu de personnages évoluent dans ce roman maîtrisé de Megan Abbott, une histoire simple, remarquablement construite et qui renvoie aux maîtres du genre, dans lequel on assiste à l’ascension d’une femme côtoyant des malfrats et parrainée par une ancienne reine des night clubs. On y retrouve la patte de l’auteur bicéphale Wade Miller, de Jonathan Latimer, et quelques autres qui écrivirent les belles pages du roman noir américain des années 40 et 50 ou plus proche de nous Marvin H. Albert, auteur de romans sérieux, carrés, parfois semblables à des biographies. Ce deuxième roman tient toutes les promesses contenues dans Absente.

Megan ABBOTT : Adieu Gloria. (Queenpin – 2007 ; traduction de Nicolas Richard). Le Livre de Poche Policier 32587. (Réédition du Masque - 2011). 240 pages. 6,10€.

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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 13:07

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« Il commençait à en avoir marre de ces conversations où il ne parvenait à suivre que des murmures de sens ». Une phrase qui nous plonge dans l’univers de l’écriture de ce roman. Du moins dans les premières pages car les dialogues sont souvent décalés, comme si les personnages poursuivent leur idée sans écouter la réponse de leur vis-à-vis. En 1949 une jeune actrice, Jean Spangler, sort de chez elle après avoir embrassé sa jeune fille pour se rendre théoriquement sur un tournage nocturne. Elle ne donnera plus jamais signe de vie. Son sac à main sera retrouvé dans un parc non loin de son domicile. Une disparition incompréhensible. Et il semble qu’Hollywood soit sujet à ce genre de disparitions inexpliquées seulement la police se casse les dents, n’ayant aucun piste fiable lui permettant de s’orienter. Un billet a bien été retrouvé dans le réticule de Jean Spangler et l’énoncé énigmatique et quelque peu obscur « Kirk, je ne peux pas attendre davantage, je vais voir le docteur Scott. Ce sera bien mieux comme ça, pendant que ma mère est absente ». Le nom de Kirk Douglas est évoqué, vaguement annoncé, mais cela ne va pas plus loin.

Deux ans plus tard, Gil Hopkins, familièrement surnommé Hop, est amené à rouvrir le dossier. Hop, à l’époque de la disparition était journaliste pour le magazine Cinestar et était employé par une compagnie cinématographique, chargé de s’occuper de tout ce qui pourrait éventuellement nuire à la réputation des studios et de résoudre les problèmes dans l’intérêt de ses employeurs. Chargé depuis des relations presses, il reçoit dans son bureau une ancienne connaissance, Iolène, qui semble quelque peu apeurée et lui demande s’il se souvient de la disparition de Jean Spangler. Une nuit qu’il n’est pas prêt d’oublier, d’autant que lui-même était aux premières loges, ayant bourlingué en compagnie de Iolène, Jean et quelques autres dans différents bars de la ville. Avant que Jean s’éclipse pour ne plus jamais réapparaître. L’intrusion de Iolène, qui ne cesse de se remémorer cette nuit tragique, dans sa vie professionnelle va amener Hop à se replonger dans son passé, dans les coulisses du cinéma, à fréquenter de drôles de personnages, des acteurs qui ne sont pas si comiques que cela, du moins hors des studios, à ingurgiter force boissons alcoolisées, et à se poser moult questions qui restent sans réponses.

L’affaire Jean Spangler, tout comme celle du Dahlia Noir en 1947, a été évoquée par Steve Hodel dans un ouvrage publié en France en 2004. C’est donc à partir d’un fait divers réel que Megan Abbott a construit son roman mais en mettant en scène des personnages fictifs. Les duettistes Sutton et Merrell n’ont heureusement pas existé, dont on ne soit pas sûr qu’ils ne soient pas la transposition d’acteurs qui eux ont réellement sévi à Hollywood, les jeunes filles naïves qui débarquaient avec des étoiles pleins les yeux et se retrouvaient à végéter comme serveuses et plus si affinité, les malfrats, les bas fonds d’une cité qui rayonnait d’une aura magique, les coups bas et les coups durs enregistrés par une flopée de grossiums et de minables, représentent l’envers du décor, un envers sulfureux, un décor de pacotille enveloppé de dorures.

Et Megan Abbott délivre un épilogue convaincant à une affaire qui est restée en point de suspension. On aimerait y croire, et puis après tout, ce n’est qu’un roman. Mais un roman puissant, plus fiable que certaines résolutions d’affaires criminelles relatées dans les faits divers journalistiques. Après l’appréhension ressentie à la lecture des déclarations et appréciations de ses confrères, je confirme que Megan Abbott est un écrivain dont l’avenir semble bien engagé. Quant à la qualifier de nouvelle Reine du roman noir, on attendra ses prochains ouvrages pour en juger.

Mégan Abbott : Absente. Traduction de l’américain par Benjamin Legrand. Le Livre de Poche. (réédition des Editions Sonatine). Collection Policier/Thriller. 320 pages. 6,60€.

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26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 08:09

Le 26 mai 2011 Pierre-Alain Mesplède nous quittait. Un entretien en forme d'hommage.

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Les amateurs de littérature policière, qui comme moi ont fréquenté les salons et festivals comme Reims, Grenoble, Saint-Nazaire, Le Mans, se souviendront de Pierre-Alain comme de quelqu’un de charmant, jovial, convivial, consensuel (mais c’est une marque de fabrique des Mesplède), fin conteur, disert dans la narration d’anecdotes, de son rire, de ses interprétations musicales comme sa chanson fétiche Volver, de ses imitations de Jacques Dufilho. Pierre-Alain, né le 12 octobre 1943 à Rochefort-sur-Mer, s’est éteint le 26 mai, d’un cancer. Nous avions toujours plaisir à nous rencontrer, même si ces dernières années, nous ne nous voyons plus guère, mais nous communiquions toutefois par téléphone de temps à autre. En modeste hommage je vous propose un entretien réalisé au Mans en 1995 lors de la parution de son premier roman : Les trottoirs de Belgrano, qui fut adapté au cinéma par Jean-Pierre Mocky en 2005 sous le titre de Grabuge. D’autres titres suivirent que je vous présente ici, mais nos conversations, nos confidences, notre amitié, je me les réserves, par pudeur et en mémoire de Pierre-Alain. Je me permets juste de vous proposer un entretien qu’il m’avait accordé au Mans en 1995, publié dans la Tête en Noire en n°58 et que je vous propose ci-dessous.

 

trottoirs-Belgrano.jpgPierre-Alain nous entraîne dans des lieux inusités pour un roman noir, celui du tango. Le titre de son livre "Les trottoirs de Belgrano" (Série Noire N° 2393).


- Comme tout entretien qui se respecte nous débuterons par une petite biographie, du genre qui est Pierre-Alain Mesplède, où va-t-il, que fait-il, etc ...:

- Je suis né le 12 octobre 1943. J'insiste sur la date du 12 octobre parce que, pour ceux qui ne le savent pas, il y a quelques 500 ans c'était la découverte de l'Amérique. C'est un jour férié dans tous les pays de langue espagnole, aussi j'étais prédestiné à m'intéresser à tout ce qui a trait à l'Amérique du sud, à la langue espagnole, etc. Je pense que c'est important dans une vie. Je ne me suis pas intéressé qu'à l'Espagne. J'ai fait un parcours classique et je suis inspecteur des impôts.

- Ton héros travaille au ministère de l'Intérieur et plus principalement dans le service des cartes de séjour. As-tu eu des contacts avec ce service ou est-ce inopiné ?

- Non, je n'ai pas eu de contact. En fait je voulais écrire, ce que j'ai donc fait, mais je me sentais mal à l'aise pour décrire un flic. Et si un flic intervient, c'est incidemment et pas du tout dans le cadre de son fonctionnement technique, parce que je ne sais pas comment cela se passe. J'ai donc créé un personnage qui n'a rien à voir mais qui possède assez de liens avec le ministère de l'Intérieur pour que le flic le considère comme un collègue et lui fasse confiance. C'est donc un petit plaisir que je me suis fait mais également une nécessité parce que je ne me voyais pas raconter des bêtises sur la procédure et des choses comme ça.

- C'est un faux flic mais il reste le personnage principal. Il devient enquêteur, en marge peut-être, mais il est l'enquêteur primordial ?

- Oui... Mais disons que les évènements qui lui arrivent ou les personnages qu'il rencontre ne sont pas forcément compatibles avec la vie d'un flic dans le cadre de son métier. Pour diverses raisons. Il se met en vacances, il se débrouille, il a des horaires fous et il peut se balader un peu partout. Alors qu'un flic dans le cadre de son enquête ... J'imagine comme tout le monde qu'il a un rythme d'enfer - d'ailleurs le mien fonctionne au café, il ne dort pas, il est toujours appelé parce qu'il n'a pas que cette affaire à régler. Donc cela me donnait la facilité de laisser mon héros se balader, de faire une sorte de quête. De plus il désire quitter l'administration car cela ne lui plaît plus du tout, il veut s'installer ailleurs, être dans un milieu plus convivial. Dans un restaurant par exemple car il aime les contacts. C'est donc une personne de contacts et de boissons, l'un n'étant pas étranger à l'autre, et ça permet, ce qui était mon envie, de décrire ce qui se passe dans la vie. Parce que dans un polar, ou dans la vie, un quidam ne débute pas son enquête un quart d'heure après s'être levé et ne la résout pas un quart d'heure avant de se coucher. Il a un trajet, il rencontre des gens, des familiers, la sœur ou la copine viennent le voir, etc., et c'est tout ça qui est intéressant. Il ne se consacre pas uniquement à l'enquête et mon idée de base était de le voir évoluer dans un décor normal.

 - Est-ce un livre intimiste ?

 - Hum ... Question délicate ... Intimiste, je ne sais pas. C'est à dire que,PAM2-copie-1.jpg si je comprends bien la question un livre intimiste fait appel à l'intimité de celui qui l'a écrit, effectivement c'est un livre qui peut se ranger dans cette catégorie. Les gens qui me connaissent savent évidemment que le personnage est très inspiré de moi. Les faits que j'ai racontés, sauf les meurtres qui sont totalement inventés de même que les trafics, sont des faits que j'ai rencontrés tous les jours à l'époque. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, je n'ai pas beaucoup d'imagination, mais pas mal de mémoire et de sens de l'observation. Donc j'ai décrit ou je me suis inspiré de ce que je connaissais. En ce sens on peut dire en effet que c'est un livre intimiste. Il sort vraiment de moi, ce n'est pas une invention totale.

 - En lisant ce livre, on ne peut s'empêcher de penser que ce roman est daté. Je m'explique. Un passage évoque une élection présidentielle et tu mets en scène Lajoinie. Cette histoire ne se passe donc pas en 95 mais en 88. Ce livre a-t-il traîné dans des tiroirs et n'aurait-il pas du être actualisé ?

  - Oui. En fait cela fait deux questions, même trois. La première, effectivement, ce livre est daté. Il est daté parce que je l'ai écrit en 88, au moment des présidentielles. Je voudrais ajouter qu'il existe d'autres références. A un certain moment quelqu'un parle des 20 ans du 13 mai. Tout le monde ne le sait pas, mais ceux qui ont vécu ces événements les situeront aisément. Donc je l'ai écrit à l'époque et en ce sens il est daté. Ensuite, c'est vrai qu'il a traîné dans un tiroir parce qu'au départ je n'ai pas écrit pour être publié mais pour me faire plaisir et pour quelques copains qui avaient vécu dans les mêmes milieux que moi. Je ne croyais pas du tout à la possibilité d'une publication et encore moins en Série Noire. Et puis un jour, grâce à la lecture chaleureuse et positive de Jean-Bernard Pouy, il faut le dire, je me suis posé la question s'il fallait le réactualiser. Or ça me paraissait totalement impossible, car sept ans après, les gens qui sortent tranquillement, prennent une mousse à la terrasse des cafés, se promènent, vivent, dépensent pas mal d'argent ... ce n'est plus le cas. Il y en a encore, mais l'époque a changé, pour des raisons que tout le monde connaît. Et cette espèce de convivialité, de joie de vivre, existe quand même encore, il ne faut pas le nier, mais ce n'est plus pareil. Et je ne me voyais pas refaire un autre bouquin ou le réécrire alors j'ai laissé tel quel.

 - Pourquoi avoir occulté la date en ce cas ?

 - Parce qu'à l'époque où je l'ai écrit, je n'en sentais pas le besoin. Et je pensais que les références étaient assez nombreuses pour ne pas le dater ou cela ne m'a pas effleuré. J'aurais pu mettre en exergue "j'ai écrit ce livre un jour de ... " ou comme certains "écrit à Paris le ...". Je n'y ai pas pensé, tout simplement.

PAM3.jpg - Tu as parlé de Jean-Bernard Pouy. Je suis content d'ouvrir une parenthèse pour signaler tout le travail effectué par J.-B. Il pourrait se contenter de son statut d'auteur. Or il aide non seulement à la découverte de jeunes auteurs mais il apporte sa caution aux maisons d'éditions débutantes, en leur proposant des manuscrits. Les éditions de l'Atalante, Clô, Canaille, Baleine, la Loupiote, etc. C'est une certaine forme de courage, de désintéressement. Fermez la parenthèse. Revenons à toi. Le fait de s'appeler Mesplède a-t-il été un handicap, ou au contraire ...?

  - Question complexe ! Cela peut être un handicap à un moment donné parce que lorsqu'on a la chance comme je l'ai d'être le frère de Claude Mesplède, qui est assez connu dans le milieu du polar, je ne dis pas qu'on se sent sûr mais on se sent un peu à côté. Je n'ai pas de complexes vis à vis de lui.

- Quand tu dis on se sent sûr (censure). En un mot ou en deux ?

- En un seul mot (rires). Mais il vrai que lorsqu'on est le frère de Claude Mesplède, on a aussi la chance de participer depuis une dizaine d'années sous l'égide de 813, association de polar bien connue, à des festivals, à des rencontres, avec tout un tas d'auteurs, somptueux, sympathiques, pas grosses têtes, du genre Jean-Bernard Pouy, Tonino Benacquista, Didier Daeninckx, Robin Cook, etc... C'est à dire qu'on rencontre des gens qui sont comme vous et moi et qui ont le talent et qui publient. Et on se dit, dans le fond, peut-être que je peux écrire aussi. C'est comme ça que cela s'est passé. En fait on se dit que l'on peut écrire, mais ce n'est pas forcément valable. Et c'est pour ça que le bouquin est resté dans un tiroir jusqu'à ce que par un concours de circonstances, je sois amené à le faire lire.

- Ce roman aurait-il pu être publié dans une autre collection et possèdes-tu d'autres manuscrits ?

 - Je pense qu'en effet il aurait pu être publié ailleurs qu'à la Série Noire, parce qu'il a été montré à une maison d'édition, je ne dirai pas le nom ça n'a pas d'importance, qui l'a lu et qui était prêt à me le prendre. Seulement j'avais déjà l'accord de la Série Noire. Donc peut-être n'ai-je pas tapé aux bonnes portes... En plus naviguant tellement dans la Série Noire, admiratif des autres, je ne pensais pas être susceptible d'être publié à la fameuse SN. Donc je n'ai même pas osé, c'est aussi bête que ça. Par contre c'est vrai que depuis septembre 94, quand J.-B. m'a dit "ton bouquin est bon, je pense qu'il peut être publié", évidemment je me suis remis à écrire. Et j'en ai fait un autre qui est en lecture. On trouvera peut-être que j'ai refait le même, que j'ai pêché par facilité ou qu'il est meilleur, c'est à l'éditeur de le dire. Je n'en sais rien. J'avais écrit avant "Les trottoirs de Belgrano" un bouquin qui se passait à l'époque de Jeanne d'Arc avec toujours le même complexe de ne pas écrire dans l'époque contemporaine que je connaissais mal et on me l'a relu récemment après qu'il soit lui aussi resté dans le purgatoire de mes tiroirs pendant pas mal d'années et en pensant que Denoël cherchait ce genre de roman historique, de la guerre de Cent ans ou autre... Il est en lecture depuis un mois, je n'ai pas de réponse, et là aussi on me dira peut-être qu'il n'est pas bon. Mais je suis relancé, à nouveau je suis motivé.

 - Cela incite-t-il vraiment à vouloir continuer ?

 - Ah oui ! Parce que, quel que soit l'éditeur, je pense qu'on est toujours PAM-copie-1.jpgtrès content d'être publié. Ce n'est pas simplement la joie de voir son nom sur une couverture, c'est le plaisir de voir que des personnes qui sont des professionnels font confiance à ce que vous avez écrit et risquent du pognon sur vous. Donc c'est un critère. Ce n'est pas payer soi-même pour être édité tout seul et le diffuser à sa famille. C'est un sentiment d'orgueil car être publié pour un premier bouquin à la Série Noire... Je suis fier... C'est un critère car en général ils ne publient pas n'importe quoi. Bien sûr il y a des bons, des moins bons... Mais je suis fier et je me sens conforté.

- Au début de notre entretien j'ai parlé de roman intimiste. Il me semble que dans un premier roman, comme "Les trottoirs de Belgrano" qui existe ou a existé aux Halles, on a tendance à inclure ce qu'on a vécu. Dans un deuxième, un troisième roman, s'implique-t-on autant ? Le démarquage entre l'écrivain et le narrateur devient-il plus net ?

 - "Les Trottoirs ..." en fait est le deuxième roman, avant j'avais écrit le Jeanne d'Arc. Juste pour le situer, comme le fait mon frère pour les "Années Série Noire", en fonction de son écriture et non de sa parution. Pour le deuxième polar qui est en lecture, c'est certainement encore plus intimiste parce que c'est l'histoire d'un inspecteur des impôts qui enquête dans une direction spécialisée et c'est ce que je vis tous les jours. Bien entendu romancé, et pas avec les vrais noms, parce que je me ferais descendre. Peut-être pas par les truands que je décris mais par l'administration, et je n'ai pas le droit. Mais c'est sans doute encore plus intimiste. Sur ma personnalité, j'en mets surement moins, c'est vrai parce que je ne suis pas le héros. Tandis que dans le premier, on peut se dire qu'il y a trop de moi, que l'on me retrouve dans la vie de tous les jours, avec ce que j'aime. C'est sans doute un défaut qui peut plaire en même temps, du moins de la part de mes intimes.

 -Il est plus facile de se transposer dans un livre et de donner une image de soi, mais par la suite, ne dévie-t-on pas ?

 - C'est bien pour cela que dans le deuxième polar je décris un milieu que je connais, où je travaille, car comme je l'ai déjà dit, je ne sais pas trop inventer. Je décris ce que je connais, et le personnage Pierre-Alain Mesplède n'est juste qu'en introduction, après il disparaît. C'est une autre personne, ce n'est plus moi. Je n'écris pas mes mémoires. Ou alors un jour j'écrirais un bouquin comme Picouly, mais je ne suis pas certain d'en posséder le talent.

 - Que représente pour toi le tango, qui est un peu suranné, et l'Amérique du Sud, puisque si tu te places au premier plan dans le roman, ce sont les points de départ de l'intrigue et qu'ils fournissent l'ambiance.

 - Comme l'on dit classiquement, je vous remercie de m'avoir posé cette question. Effectivement le tango tient une grande place et c'était le but de mon bouquin. Et contrairement à quelques affirmations que je viens d'entendre et que j'ai relevées, premièrement ce n'est pas une question de mode. Concernant la motivation profonde, c'est qu'à un moment donné, j'étais pratiquement tous les soirs aux Trottoirs de Belgrano, qui s'appellent en réalité les Trottoirs de Buenos Aires - j'ai déformé le nom pour des questions juridiques. Je connaissais tous les chanteurs, les danseurs, on parlait argentin, on parle toujours, et à un moment donné c'était une véritable passion. Et le tango, affirmation erronée, et tu le sais bien, n'est pas suranné. Le tango c'est une musique que je comparerais au blues, au jazz, et qui est une musique très ancienne en perpétuelle création. Ce n'est pas archéologique... Evidemment on écoute avec plaisir les vieilles chansons de Gardel comme on écoute celles de Fréhel, mais contrairement à la chanson réaliste où il n'y pratiquement plus de créations et qui correspondait à une époque, le tango est très évolutif. Du temps de Péron, existait le tango politique. Lorsqu'il y a eu des grèves, on a écrit des tangos sur les grèves... Tu sais, on dit des Mexicains qu'ils descendent des Aztèques, des Péruviens qu'ils descendent des Incas et des Argentins qu'ils descendent du bateau. C'est à dire qu'ils venaient de tous les pays d'Europe. Une immigration en provenance de l'Europe Centrale, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Aveyron, comme mon arrière grand-oncle. Et ces gens là, en arrivant en Argentine, ont été coupés de leurs racines. Et ils ont reconstruit un monde ensemble, très composite et basé pour beaucoup sur la nostalgie, sur le manque de travail, sur les amours faciles. Ils ont dansé d'abord le tango dans les bordels, entre hommes. Sans effets pervers, parce que c'était comme ça. Ils attendaient les nanas et il fallait bien s'occuper entre temps. Et donc le tango c'est une évolution complète, totale et qui dure depuis toujours. Il y a eu Gardel, Piazzola, et ça continue. Quand on commence à connaître, et quand on connaît on aime, le tango, on se vexe un petit peu de l'idée fausse que les gens se font du tango réduit à uniquement une danse de bals populaires, de fin de soirées de premières communions ou de mariages. Le vrai tango c'est tout de même autre chose et c'était une envie de dire ce qu'est réellement le tango. 

PAM4-copie-2-Justement dans ma chronique de la Tête en Noir N° 57, j'avais écris : le tango est aux Argentins ce que le blues est aux Noirs américains. Penses-tu que cette formule est exacte et s'applique aux Argentins ?

- A certains oui, car il n'y a pas que le tango en Argentine. Il existe plein de danses issues de l'Europe centrale qui sont des sortes de polkas et de mazurkas mitigées de rythmes indigènes. Mais le tango c'est effectivement Buenos Aires qui représente une grande partie de l'Argentine et puis comme a dit un grand écrivain argentin dont j'oublie toujours le nom "Le tango c'est une idée triste qui se danse". C'est une belle définition qui correspond bien, quoique le tango ne soit pas toujours triste. Certains sont pleins de dérision et d'humour, mais ce n'est pas la généralité. Pour revenir au blues, je pense à un blues des années 60 et principalement à une chanson qui dit "fait moi une paillasse dans ta maison et je coucherai là et quand tu reviendras je serais là". Dans le tango argentin, c'est le même genre de paroles. Exemple "je t'aimai, tu es partie, tu m'as trahie, mais je t'aime toujours". Ce sont des paroles écrites par des hommes mais depuis une vingtaine d'années des femmes écrivent des chansons et cela relativise un peu ce machisme des cinquante premières années du tango.

 - Bertolucci a évoqué dans "Un tango à Paris" le tango d'une façon dramatique. Le tango comme le blues est une source d'inspiration et une manifestation musicale populaire...

 - Oui mais ce qui me plaît dans le tango, comme dans le jazz et le blues, en dehors des rythmes qui sont fascinants, syncopés et des voix qui sont assez exceptionnelles, c'est une musique vivante. Populaire et vivante. En France, on a de très bonnes musiques, mais il n'y a pas de courant. C'est une musique qui existe toujours, au cœur des gens. Par exemple on se promène dans Buenos Aires - malheureusement je n'y suis jamais allé mais j'ai vu beaucoup de reportages - dans les rues les gens chantent le tango, il y a des boîtes spécialisées, que les Argentins ne fréquentent pas trop pour des raisons financières, mais bon c'est toujours très vivant.

 - En effet ce roman est une ode au tango et tout ce qui peut se passer, sans vouloir déflorer l'intrigue, le trafic de cartes de séjour et la drogue, ne sont que prétextes ?

 - Oui, très franchement oui. Mon idée au départ était de me faire plaisir et de faire plaisir à quelques personnes et j'ai décrit un milieu que j'aimais. Et puis à un moment donné, je me suis dit c'est facile mais il faudrait trouver un lien entre tout ça, expliquer pourquoi le gars se balade. Donc j'ai inventé ces histoires policières et il est vrai que selon la lecture que l'on en a, on y croit ou on n'y croit pas. On se mélange dans les meurtres et les motivations, parce qu’il y a divers meurtres - il faut quand même ça dans un polar -. Mais les motivations ne sont pas toujours les mêmes, ce ne sont pas les mêmes personnes, mais en effet sans aller au-delà, c'est un prétexte que j'ai essayé de rendre le plus vraisemblable possible. Avec les conseils aussi, il faut l'avouer, de Patrick Raynal. J'avais mis une histoire de drogue pas possible et Raynal m'a dit " sur la dope si tu n'apportes rien, ce n'est pas la peine de continuer là-dessus, tout le monde a écrit. Par contre tu as une idée originale, continue-la." Donc j'ai essayé, évidemment, d'avoir une histoire la plus logique possible, et je crois qu'elle se tient, mais il est vrai que c'est un prétexte pour parler de cette lente pérégrination du héros autour d'un tas de personnages dans Paris, dans le 17ème que j'habite et que j'aime, et qui est un petit village.

 - Le personnage tel qu'il est présenté est sympathique mais il ne pourra pas être récurrent.

 - Non. Cela me parait assez difficile. J'ai un grand ami, un grand écrivain de polar, Martin Brett. Quand je lui ai annoncé que ce bouquin allait être publié, il m'a dit " Tu sais, les lecteurs aiment beaucoup retrouver un héros". Malheureusement, on ne sait pourquoi, le lecteur tout du moins, le héros on ne le retrouve pas. Mais on retrouvera l'inspecteur Lancret, peut-être.

 - Quels sont tes projets ?

 - J'ai un roman en cours de lecture, et il est vrai que quand on est dans l'enthousiasme comme moi d'avoir eu une publication, on n'est pas très sûr du deuxième. On est très sûr de vouloir l'écrire, de pouvoir l'écrire, mais on se laisse peut-être guider par la facilité, se dire j'ai un style qui a plu. Mon idée était, non pas de faire une série pour ça il faudrait que ce soit publié, mais comme mon premier personnage ne peut pas être réutilisé pour diverses raisons, de mettre en avant l'inspecteur qui avait un rôle secondaire. Il devient un petit peu le héros du deuxième bouquin, pas totalement. Et dans le troisième, qui est à peine pensé, l'inspecteur vient en première place, tant dans son actualité de 95 que dans sa jeunesse des années 60. C'est en gestation ...

 - Pourquoi ne pas avoir choisi un pseudonyme ?

 - Ah, ah. C'est gentil comme question. D'abord parce que, lorsqu'on écrit... non quand on écrit on s'en fout, on ne met pas son nom sur son ordinateur... mais à partir du moment où on donne son manuscrit à une maison d'édition, la plus grande joie c'est d'être publié et connu. Nous avons rencontré, il y a quelques mois, au festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, Paco Ignacio Taïbo Secundo. Quand son père lui a dit : "Tu ne vas pas écrire sous ton nom !" il a dit "Si, c'est mon nom, je le garde !" Et avec mon frère il nous a surnommé Mesplède 1er et Mesplède 2ème. C'est mon nom et j'en suis fier. Le nom de Mesplède est connu, pourquoi ne pas le faire connaître davantage. Et puis mon frère n'est pas jaloux, au contraire, il est très content.

 

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Published by Oncle Paul - dans Entretiens-Portraits
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26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 08:07

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En cette fin d’année de l’an de grâce 1787 , les accidents et les décès consécutifs aux accidents provoqués la plupart du temps par le renversement de balles de foin tombées de chariots, dans le quartier du Marais à Paris sont légion. Et la mort du premier violon de l’orchestre dirigé par le chevalier de Saint-Georges, le Concert de la loge olympique, d’obédience maçonnique, arrange les affaires de Nicolas Lecoeur qui convoitait ce poste depuis quelque temps. Un autre événement va précipiter les enquêtes policières. Une bijoutière, la veuve Fournier, a été assassinée ainsi que son commis et ses hommes de confiance en sa boutique du quai des Orfèvres. La carriole qui devait transporter une petite cargaison d’or à son fils installé dans le Marais, s’est volatilisé. L’héritier est naturellement soupçonné mais aucune preuve ne peut être retenue contre lui, puisque justement il est l’héritier direct et n’a donc aucun intérêt immédiat à tuer et à voler sa mère. Le commissaire Davier confie l’affaire à l’un de ses adjoints particulièrement prometteur dans la profession, l’agent de police Malvy. Nicolas Lecoeur pendant ce temps fricote avec Marianne, une servante d’auberge, et las de vivre confiné dans une petite chambre chez ses parents ébénistes, est hébergé par Auguste Vestris, un danseur dont il avait fait la connaissance neuf ans auparavant et qu’il a retrouvé par hasard lors de l’un des concerts. Les accidents se succèdent et les manants n’en sont pas les seules victimes. Des personnes huppées aussi décèdent de la chute de balles de foin mal arrimées. Les témoignages n’affluent guère, obtenus auprès de témoins qui n’ont quasiment rien vu, ou des mouches (les indics) qui recueillent ragots plus ou moins fiables. Toutefois il semble qu’à chaque fois la carriole serait attelée d’un cheval gris pommelé. Et les caïmans ne seraient peut-être innocents. Les Caïmans, ce sont les malfrats de l’époque, ceux qui plus tard seront surnommés les Mohicans puis les Apaches.

Les romans policiers ayant pour trame l’histoire, et l’histoire de France plus particulièrement, font florès actuellement, obéissant à une mode du lectorat, et quasiment tous les auteurs se conforment à la même règle. Celles d’intégrer à l’intrigue des descriptions d’une époque attractive, souvent le XVIIème ou le XVIIIème siècle, privilégiant souvent le décor et insérant personnages fictifs et réels qui se côtoient sans se faire de l’ombre. Habilement Pierre-Alain Mesplède, tout en apportant un éclairage substantiel au cadre et à l’ambiance, ne faillit pas à cette tradition. Mais contrairement à certains qui privilégient les us et coutumes, le décor local, l’architecture, les imbrications politiques et les magouillages de salon, il préfère s’intéresser à la vie culturelle qui régentait alors la capitale. C’est ainsi qu’au détour des pages on rencontre le symphoniste Ignace Pleyel, dont la marque de pianos aura survécu à ses compositions, le capitaine Thomas Alexandre Davy de la Pailleterie, plus connu sous le nom d’Alexandre Dumas, père de l’auteur des Trois Mousquetaires et que Charles Geneviève Louise Auguste André Timothée de Beaumont alias chevalier d’Eon y est évoqué de même que Gluck et Haydn. L’intrigue devient presque secondaire, mais est néanmoins toujours présente avec un épilogue inattendu.

Pierre-Alain MESPLEDE : Les Caïmans du Marais. Collection Univers Policiers ; Editions Pascal Galodé. 224 pages. 18€.

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 13:10

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Le bonheur ne tient qu’à un fil, dit-on parfois. Le fil du téléphone bien évidemment, sauf pour les monophobes qui ont leur portable greffé à l’oreille. Je parle du bon vieux téléphone qui trône sur le buffet du salon, sur le bureau, ou accroché au mur et sous lequel est disposée une chaise permettant de converser sans fatiguer des jambes variqueuses. Et Gilles Vidal rend à Charles Bourseul ce qui était indûment attribué à Graham Bell (et depuis 2002 à l’Italien Antonio Meuci, une longue controverse puisque Bell déposa son brevet deux heures avant Elisha Gray qui revendiquait lui aussi cette invention en 1874 et 1876). Mais cette spoliation envers Bourceul est le fruit du désintérêt de l’administration de la Poste et Télégraphe qui fut baptisée ensuite PTT (Postes Télégraphe Téléphone, PTT ne voulant pas dire comme certains aiment à le penser : Paie Ta Tournée, Petit Travail Tranquille ou autre Prends Ton Temps !). En effet son rapport n'est pas pris au sérieux par ses supérieurs. Il lui est renvoyé et son chef hiérarchique lui recommande de se consacrer entièrement à son emploi de télégraphiste. Il n'a d'ailleurs pas les moyens matériels de réaliser son invention. Il prend toutefois la précaution de publier une communication : « Transmission électrique de la parole » dans L'Illustration (26 août 1854). Depuis les chercheurs ne sont toujours pas mieux lotis, ceux-ci préférant s’installer à l’étranger afin de pouvoir réaliser leurs recherches en toute liberté financière, tandis que les étudiants étrangers sont priés de regagner leur pays et qu’une carte de séjour et de travail leur est refusée. Mais je digresse…

Puisque le téléphone vient d’être évoqué, parlons d’Albert Robida, dont le nom et l’œuvre sont moins connus de ceux de Jules Verne mais qui pourtant fut un visionnaire. Dessinateur prolifique, ce fut également un écrivain éclairé. Ainsi il imagina qu’un jour les pièces de théâtre pourraient être diffusées chez soi, retransmises sur une sorte de miroir accroché au mur du salon. Plus que la télévision, c’était l’écran plasma qu’il suggérait dans ce qu’il nommait le Téléphonoscope, article paru dans Le Vingtième siècle en 1883.

Mais les inventeurs furent parfois des originaux qui ne connurent la célébrité qu’à cause, on ne peut pas dire grâce, leur inconséquence. Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines entrouvrirent certes la porte à des inventions qui aujourd’hui n’ébahissent plus le public blasé. Parmi ceux-ci il faut citer Jean-François Boyvin de Bonnetot qui tenta, le 17 mars 1742, de rééditer l’exploit avorté d’Icare en se faisant fixer sur les bras et les jambes des sortes d’ailes qui devaient lui permettre de traverser la Seine en planant. Pari à moitié réussi. Un pari qui tourne au drame est bien celui tenté par Franz Reichelt qui se lance du premier étage de la Tour Eiffel, accroché à un embryon de parachute qu’il a confectionné, le 4 février 1912. Imaginez une réception à la Vil Coyote poursuivant Bip Bip et tombant du haut d’une falaise.

Heureusement certains d’entre eux ne subissent pas le même sort, les aviateurs Santos-Dumont, qui est à l’origine des dirigeables, Jules Védrines, qui le 13 janvier 1912 pulvérise le record de vitesse en avion, ou Charles Godefroy qui passa le 7 août 1919 entre les arches de l’Arc de Triomphe à Paris.

L’excentricité n’est pas l’apanage des savants, des chercheurs ou des adeptes des technologies nouvelles. Elle peut être le trait marquant d’individus, d’olibrius même, qui désirent se distinguer en actes ou en paroles. Comme cet étrange scientifique qui transporte dans sa diligence environ dix mille crânes afin de procéder à quelques expériences. Survolons rapidement ce cimetière ambulant et intéressons nous à Milord l’Arsouille, dont tout le monde a entendu au moins le nom. Cet Anglais né en 1805 à Paris, de son vrai nom Lord Henry Seymour-Conway, défraya la chronique par ses frasques. S’il est à l’origine du Jockey Club, il est surtout un fêtard (ancienne signification du mot arsouille qui veut dire également mauvais garçon et ivrogne). Dandy parmi les dandys et snobinard, il dépense sans compter, allant jusqu’à s’encanailler dans les lieux malfamés où se tiennent les combats de chiens.

Moins médiatique et agissant de façon moins rédhibitoire Aguigui Mouna, un personnage contemporain puisqu’il est décédé à Paris le 8 mai 1999. Ce natif de la Haute-Savoie, de son véritable patronyme André Dupont, il prendra l’alias moins banal d’Aguigui Mouna. Il parcourt la capitale en vélo, il aime s’intituler vélorutionnaire, arborant un béret constellé de badges de toutes provenances, des pancartes supportant des slogans, des aphorismes dont certains seront repris par des humoristes (Nous sommes tous égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres). S’ils font rire, ces aphorismes sont empreints de bons sens : On vit peu, mais on meurt longtemps, Les mass-médias rendent les masses médiocres, Les valeurs morales ne sont pas cotées en Bourse… Peut-on s’étonner qu’il fut ami avec Cavanna et nommé Chevalier des Arts et Lettres par Jack Lang ?

D’autres événements tragiques sont contés. Par exemple l’incendie du Bazar de la Charité qui fit cent vingt-quatre victimes, incendie qu’une voyante avait prédit peu auparavant. Véritable voyance ou charlatanisme ? Cela se discute, tout comme les personnages du Comte de Saint-Germain, de Michel Jacob le zouave guérisseur et de quelques autres.

On pourrait citer également la disparition des archives détenues par le directeur des Renseignements Généraux le 14 juin 1940 alors que l’armée allemande entre dans Paris ; de l’ilot de résistance mené par la Ligue Antisémite et son représentant Jules Guérin, lors du siège de ce qui fut surnommé le Fort Chabrol, sis dans la rue du même nom ; de l’assassinat de Paul Doumer, président de la République, lors de sa visite dans un salon littéraire (Est-ce pour cela que les salons de l’Agriculture sont plus courus par les hommes politiques que les salons du livre ?) ; de Serge de Lenz qui se réclamait d’Arsène Lupin… sans oublier Félix Faure mort en atteignant le septième ciel grâce aux gâteries prodiguées par madame Steinheil. Marguerite, Meg pour les intimes, qui ne pipa mot. Ou encore Thérèse Humbert qui inspira sûrement le banquier Bernard Madoff et les organismes de crédit à la consommation en instituant à grande échelle les prêts renouvelables (ou non), jetant sur la paille bon nombre de débiteurs et dont le coffre-fort ne recelait qu’un bouton de culotte.

Vingt-cinq historiettes, incroyables mais vraies, savoureuses ou tragiques, souvent méconnues, qui se lisent avec amusement, curiosité, intérêt, et que Gilles Vidal a dénichées en soulevant les jupes de l’Histoire.

Chacune d'elles est enrichie d'une illustration provenant souvent de journaux de l'époque.

Retrouvez mon article sur son précédent roman : Mémoire morte ainsi qu'un entretien avec l'auteur.

Gilles VIDAL : Histoires vraies à Paris. Collection Et soudain… Le Papillon Rouge éditeur. 288 pages. 20,50€.

N'hésitez pas à visiter le catalogue des éditions du Papillon Rouge

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