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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 08:05

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Garcia, il est mort ! C’est Sam qui l’a affirmé et bientôt la rumeur a enflé dans le quartier de la rue de Charenton, non loin de Bercy dans le XIIème arrondissement parisien. Garcia est mort, d’accord, mais il n’y a pas de corps. Garcia s’est évanoui, dans la nature, et c’est bien l’une des rares fois où Garcia s’est évanoui. Même du temps béni de la boxe, Garcia restait imperturbable sur le ring, malgré les coups. Vingt ans de carrière officielle, et le visage indemne, pas marqué, possédant encore toutes ses dents. Le roi de l’anticipation. Et Garcia, Angel « Robinson » Garcia, est resté attaché au monde du noble art, et il se rendait souvent au Ring Daumesnil où officie René, Papa René, le responsable du club de boxe. Papa René en plus d’entraîner les petits jeunes, permet à des sans-papiers et aux SDF qui portent les gants de coucher dans les lieux aménagés en squats.

Tony, ancien boxeur qui avait en charge Angel, téléphone aussitôt à son ami l’Australien, lequel ne pose pas de questions et arrive à Paris vingt-quatre heures plus tard. Commence alors un long périple dans la capitale, sur les traces d’Angel. L’Australien est un mutique, mais il suit comme son ombre Tony qui recueille les témoignages d’anciens amis, voisins, concierge et connaissances d’Angel. Selon certains Angel serait parfois accompagné d’un homme aux cheveux lustrés. D’ailleurs l’appartement d’Angel est vide, ses affaires ont été déménagées à la déchetterie, et puis quelqu’un touche les mandats que lui envoyait l’Australien. Cela ne sent pas bon, cela ressemble à des coups bas, sans mauvais jeu de mots.

C’est l’opportunité pour l’auteur de suivre la trajectoire du Cubain Angel « Robinson » Garcia, personnage de fiction inspiré par un personnage réel. Le récit est émaillé de très nombreuses anecdotes sur la boxe et les boxeurs, comme Marcel Cerdan, mais aussi de montrer Paris sous un jour qui n’est pas inscrit dans les trajets touristiques. Pour Tony c’est aussi de l’occasion de faire remonter à la surface de sa mémoire les péripéties endurées par son ami Angel, des soirées de boxe, du coup de boule qui lui a fait perdre en partie la vue, de ses succès à Miami, l’autre patrie des Cubains, de son installation à Paris et de l’engouement qu’il suscita auprès des amateurs pugilistiques, de l’ambiance dans les salles, de la sueur… C’est aussi une ode, non déclamée, sur l’amitié même à distance.

Le lecteur a parfois l’impression de se plonger subrepticement dans une aventure sans héros, ou plutôt d’un héros absent, avec une nostalgie à la Léo Malet lorsqu’il décrivait son Paris perdu en trimbalant son personnage dans sa série sur les Nouveaux Mystères de Paris.

Ce court roman est décliné en quinze rounds comme à la boxe. Enfin, pas tout à fait car l’auteur triche un peu : il y a un quatorze bis, considérons qu’il s’agit d’une interruption momentanée due à une chute au tapis et au décompte de quelques secondes par l’arbitre afin de remettre ses idées en place. Des phrases percutantes, assenées sous formes d’uppercut, de coups droits, de directs, de crochets, de coups descendants ou plongeants. Dommage, le spectacle est trop rapidement terminé, les vainqueurs sont l’auteur et le lecteur, les projecteurs peuvent s’éteindre mais les images restent gravées.

Alain (Philippe) COLTIER : Angel. Editions L’Ecailler. 166 pages. 17€.

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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 13:06

Luz

Tous les dimanches d’été, ou presque, c’est la même chose. Le déjeuner sur la terrasse s’éternise, les hommes sont à moitié ivres, et les femmes constatent sans dire. Luz, en vérité Lisa mais sa mère préfère l’appeler ainsi, Luz n’a qu’une envie, se baigner dans les eaux de la Volte. Elle a réussi, non sans mal à convaincre sa mère de lui acheter un maillot de bain deux pièces. A quatorze ans, elle n’est plus une gamine, du moins c’est ce qu’elle pense. Alors qu’elle s’apprête dans la salle de bain, elle est dérangée par Frédéric Vanier, le meilleur ami de son père. Il pue l’alcool et la sueur. Luz en a des hauts le cœur. D’autant plus qu’il commence à la tripoter, en la complimentant sur sa féminité naissante. Elle parvient à échapper à ses grosses mains grasses mais elle est quand même troublée par ces attouchements répugnants. Lorsqu’elle redescend à l’étage, Marie sa jeune tante, la seule qui la nomme par son prénom de baptême, se rend compte que quelque chose perturbe l’adolescente. Mais Luz préfère se taire, car elle croit apercevoir des larmes dans les yeux de sa mère. Sa mère est réticente à accorder à Luz la permission de se rendre sur les rives de la Volte, mais Marie intercède en sa faveur et Luz ne demande pas son reste. Maud et Virginie ses deux sœurs sont absentes, tant pis, elle ira seule. Auparavant elle doit encore subir une nouvelle humiliation. Vanier veut l’obliger à ingurgiter un petit verre d’alcool, sous l’œil indifférent de l’assistance. Luz s’échappe et, par un réflexe auquel elle ne peut donner aucun sens, elle attrape une bouteille d’eau de vie de mirabelle qu’elle glisse dans son sac.

Arrivée sur le lieu de la baignade, elle trouve qu’il y a déjà trop de monde et décide de s’éloigner, de profiter de la rivière en s’isolant. En remontant le cours d’eau elle aperçoit sur l’autre rive Thomas, un élève de troisième dont elle a fait la connaissance un peu avant la fin des cours. Elle n’est pas insensible à sa dégaine de baroudeur de seize ans, un peu frêle mais aux épaules larges. Elle le rejoint mais à son grand désappointement il n’est pas seul. Il est accompagné de Manon, une adolescente de l’âge de Luz. Elles sont toutes deux dans la même classe depuis la sixième mais c’est bien la seule chose qu’elles ont en commun. Manon est extravertie, toute en rondeurs, et elle brille durant les cours. Elles se connaissent, point, mais ne se fréquentent pas. Pourtant il faut bien que Luz la supporte si elle veut se baigner avec Thomas. Alors qu’ils se rendent jusqu’à un point d’eau difficile d’accès, ne voilà-t-il point que quelques jeunes, trimballant des bouteilles de bière, se joignent à eux, pour le meilleur et pour le pire. Surtout pour le pire comme le constatera Luz à son corps défendant.

Marin Ledun ne se contente pas d’écrire des romans pour adultes, romans qui sont souvent récompensés par des prix comme Les visages écrasés (Editions du Seuil) titre qui accumule cette année les récompenses, il fait profiter les enfants et les adolescents de son talent. Luz est bien loin de l’ambiance des Vacances de la Comtesse de Ségur, car le propos de Marin Ledun, s’il n’est pas moralisateur, montre les dangers encourus par naïveté, par indifférence, par inconscience, par les premiers émois amoureux et la montée de la libido, par l’ingestion d’alcool (tout autant par les adultes que par les jeunes), par toutes ces petites défectuosités auxquelles les adolescents sont confrontés. Mais je le répète, Marin Ledun ne se dresse pas en censeur, en moralisateur, il décrit quelques scènes qui ne sont pas si anodines et rarissimes que l’on pourrait croire, et pas uniquement en banlieues, cibles privilégiées sur lesquelles on pointe trop souvent le petit bout de la lorgnette.

Marin Ledun : Luz. Collection Rat Noir ; Editions Syros. 126 pages. 14€.

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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 10:12

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Il fut un temps où romanciers pour adultes et romanciers pour juvéniles se cantonnaient chacun dans leur propre domaine, ou que des romans pour adultes étaient adaptés par un savant découpage pour les enfants. Puis peu à peu l’osmose s’est réalisée et les auteurs de romans noirs ou policiers œuvrent aussi bien pour les deux catégories de lecteurs depuis que des écrivains comme Paul Gerrard ou Boileau-Narcejac ont ouvert la voie. Aujourd’hui, inventer, narrer des histoires qui peuvent être lues aussi bien par des adultes ou des enfants, préadolescents et ados, c’est la gageure réalisée par la plupart des romanciers. Ainsi passer allègrement de la Série Noire à Souris Noire n’est qu’une étape quasi obligée et souvent réussie. Prenons Marin Ledun dont le roman Un cri dans la forêt nous propose une péripétie vécue par deux gamins et qui reprend quelques thèmes chers à nos feuilletonistes du XIXème siècle et du début du XXème siècle. L’attrait de l’aventure, de braver les lieux interdits, le rêve de la découverte d’une île déserte, le frisson de la peur sont transmis dans ce roman. Lucas et Antonin, deux gamins de dix ans, sont inséparables, et aiment baguenauder ensemble. Comme, ce jour-là, aller à la cueillette de champignons à la sortie de l’école. Au début cèpes, pieds-de-moutons, chanterelles, trompettes de la mort, ne veulent pas se laisser débusquer et ils ont beau fouiller dans les fourrés, rien n’atterrit dans leur panier. Seul le temps passe, à leur grand désappointement. L’exploration continue et enfin leurs recherches s’avèrent fructueuses. Ils remplissent panier et sacs, et s’attardent, les aiguilles de leur montre tournant inexorablement. Et lorsqu’ils se rendent compte qu’ils doivent regagner leur foyer respectif, ils s’aperçoivent qu’ils se sont perdus, leurs déambulations les ayant menés dans un endroit inconnu. Ils arrivent au bord d’un lac et sous leurs yeux éblouis se dresse une île, peut-être déserte. Tant pis pour l’heure, ils décident d’aller la visiter, d’autant qu’un homme vient de faire l’aller-et retour à l’aide d’une barque. Pourquoi pas eux ?

Marin Ledun nous propose, à nous qui avons dépassé depuis de nombreuses décennies l’âge de la préadolescence et qui avons vécu à la campagne, de retrouver quelques épisodes qu’éventuellement nous aurions pu connaître, seuls ou en bande. Le plaisir de la promenade en forêt en bravant l’inconnu. Incidemment cet épisode pourrait tout autant s’inscrire en parallèle dans les aventures de Tom Sawyer et de tous ces enfants délurés qui ont connu les joies et les mésaventures des ballades champêtres sujettes à tous les dangers, réels ou fictifs, alimentés inconsciemment par une imagination débordante. Et on appréciera le prologue animalier particulièrement réussi.

Marin LEDUN : Un cri dans la forêt. Collection Souris Noire. Editions Syros.

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31 mars 2012 6 31 /03 /mars /2012 08:28

Harry Crews vient de tirer sa révérence. Rendons-lui un petit hommage avec ce roman.

 

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Marvin Molar n'a vraiment pas été gâté par la nature: muet à la naissance, il est affublé de deux embryons de jambes, ce qui l'oblige à marcher comme un cul-de-jatte sur ses mains. De plus, à la suite d'un accident il est devenu sourd à l'âge de dix ans. Enfin, il suppose qu'il avait dix ans car il ne connaît pas la date de son anniversaire. Abandonné par ses parents alors qu'il avait environ trois ans il a été recueilli par Al Molarski, un ex-lutteur qui dirige à soixante-douze ans un gymnase, le Fireman's Gym. Autres compagnons de Marvin, Pete, un ancien boxeur complètement déglingué par les coups et Leroy, un jeune hébergé depuis quelques semaines qui lui aussi voudrait tâter de la boxe. Marvin a appris à se servir de ses bras et de ses mains, et il exhibe sa force musculaire dans de petits cabarets et autres patronages. Il est capable de se tenir en équilibre sur une main, sur un doigt et de faire la toupie. Dans cette ambiance macho et quelques peu déjantée, Marvin possède son jardin secret. Il s'agit de la belle Hester dont les cuisses font rêver notre adolescent infirme mais viril. Hester s'impose dans la petite communauté et Al, pourtant réticent à toute intrusion féminine, se laisse subjuguer par la belle enjôleuse. Elle régente la cuisine, organise le gymnase et insuffle une nouvelle jeunesse à Al qui s'entraîne en rêvant de redevenir le lutteur qu'il était.

Si le roman s'achève sur une note pathétique, tout le reste du livre n'est que dérision et humour. L'infortune d'handicapés auditifs ou vocaux, liée à celle morphologique de Marvin ou mentale de ses amis, pourrait n'être que de l'humour noir déplacé si justement Harry Crews n'avait pas voulu sombrer dans le misérabilisme à outrance et montrer que même diminués physiquement et à force de volonté, on peut toujours dans la vie trouver sa voie. La description d'une communauté diminuée n'entame en rien la bonne humeur des protagonistes. Et ceux qui ont tendance à se plaindre pour de petits pets de travers devraient y puiser une morale.

 

Harry CREWS : La malédiction du Gitan. (The gypsy's curse -1974). Traduit de l'américain par Philippe Garnier. Folio policier N° 80.Mai 2010. 6,20€. (réédition de La Noire ; Gallimard).

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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 14:07

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Décédé en 1968, William Irish fut et reste l’un des grands-prêtres de la littérature de suspense. Cependant ce n’est pas tant par ses œuvres écrites que par l’adaptation cinématographique qui en résulta qu’il doit sa notoriété. Evidemment La mariée était en noir de François Truffaut avec Jeanne Moreau, de même que La sirène du Mississipi, toujours du même François Truffaut avec Catherine Deneuve et Jean Paul Belmondo, ou encore J’ai épousé une ombre de Robin Davis avec Nathalie Baye et Francis Huster, ne restituent pas l’atmosphère, l’angoisse qui priment dans les romans. Seul Hitchcock, peut-être parce que les deux hommes possédaient une vision similaire du suspense, dans Fenêtre sur cour a su rendre en images l’angoisse, sinon la terreur, qui imprègne les romans de William Irish.

Catalogué comme pessimiste, Irish possède toutefois cet humour qui permet de MARIEE-ETAIT-EN-NOIR.jpgtout faire passer, même les invraisemblances qui parsèment parfois ses romans ou nouvelles. Le thème récurrent cher à William Irish consiste à confronter ses personnages, issus de la banalité quotidienne, à la fatalité. Ses points de départ sont originaux, mais là où d’autres se seraient plantés, comme on dit familièrement, il a su les exploiter à fond en introduisant l’angoisse et toutes les facettes de la peur. Ainsi dans La mariée était en noir, Julie, « l’héroïne », va consacrer sa vie à venger la mort de celui qui ne sera son mari que le temps du chemin qui les conduit de l’autel à la porte de l’église. Dans Rendez-vous en noir, le thème est exploité d’une façon inverse. Un jeune homme va s’employer à retrouver les hommes qui ont tué sa fiancée accidentellement. Plus pervers ou plus raffiné, il va épargner les coupables, les responsables, mais s’attacher à décimer leur entourage, que ce soit mère, épouse, sœur ou fiancée, celles auxquelles ils tenaient le plus. Autres thèmes récurrents dans l’œuvre de William Irish, l’amnésie et les troubles mentaux, qui conduisent ses héros à se débrouiller seuls pour pouvoir s’extraire de situations inextricables, devenant aux yeux de la police des coupables désignés alors qu’ils sont innocents. Ce sont des personnages extrêmement vulnérables, hypersensibles, se démarquant des héros américains habituels que l’on rencontre dans les romans policiers et d’espionnage. Comme le souligne François Truffaut dans sa préface à l’édition du Cercle Européen du Livre en 1971, Il y a du Cocteau chez Irish et c’est ce mélange de violence folklorique américaine et de prose poétique française qui émeut le lecteur européen. Plus loin il écrit : Si je parle, à propos de cette œuvre et de ce style, de démarche feutrée, ce n’est pas seulement une image puisque William Irish était connu pour ne se déplacer qu’en espadrilles même en pleine ville de New-York.

rendez-vous-en-noir.jpgEt cette démarche feutrée déclinée selon une image abstraite, est une marque de fabrique qui se retrouvera pratiquement tout au long de l’œuvre de William Irish, et qui peut-être considérée comme ce que l’on appelle aujourd’hui du terme générique de Thriller : une symbiose entre la peur, l’angoisse, le frisson, la terreur. Autre constante que l’on retrouve jusque dans les titres de ses romans : le mot Noir. Rendez-vous en noir, Une peur noire, La mariée était en noir, Alibi noir ou encore Black Angel devenu Ange en français dans sa première version et proposé ici sous le titre de L’ange noir, Waltz into Darkness traduit par La sirène du Mississipi, Black curtain par Retour à Tillary street, ou encore ces titres dont le mot est simplement suggéré : Lady Fantôme, Six nuits de tonnerre

William Irish déborde du cadre étroit du polar tel que certains le définissent et aimeraient le confiner. En cela il s’apparente un peu à Guy de Maupassant dont les nouvelles, devenues des classiques, sont des perles noires avant l’heure. Aussi recueillir quelques uns des meilleurs romans ou nouvelles de William Irish en volume, c’est bien, très bien même. Mais il serait bon que toute l’œuvre de William Irish soit rééditée afin que les lecteurs qui ne connaissent pas encore cet auteur puissent en apprécier toute la subtile quintessence, même s’il s’agit de romans d’aventures exotiques comme Le territoire des morts.

William IRISH : Noir c’est noir. Editions Omnibus. 1048 pages, 27€. Postface de Francis Lacassin. Comprend : La mariée était en noir, Lady Fantôme, L’ange noir, Rendez-vous en noir, Concerto pour l’étrangleur, Six nuits de tonnerre, Si le mort pouvait parler, Les roses mortes.

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 14:07

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Il parait que la musique adoucit les mœurs. Il paraît ! Encore un aphorisme qui ne traduit pas toujours la réalité – rappelons-nous les combattants qui montaient à l’assaut au son de la musique militaire – et en lisant, ou relisant, les huit nouvelles qui composent ce recueil, on pourrait en douter.

Le jazz, musique de liberté (de libération même puisque les armées américaines composées de treize pour cent de Noirs arrivent en Europe au cours de l’année 1917 et le vieux continent découvre alors le blues et le jazz), de révolte, de joie de vivre, de mutation perpétuelle, d’improvisation, a longtemps été considéré comme une musique chaotique, sans code défini (contrairement à la musique dite classique à laquelle les interprètes doivent se conformer à la rigueur de la partition). Du moins c’est ce que j’entendais dans ma jeunesse. Musique chaotique ? Ce sont plutôt les musiciens qui souvent ont eu une vie désordonnée, dissolue, insouciante et cela se traduisait dans leur vie professionnelle et privée par des périodes de succès suivies de déchéances morales et physiques. Les exemples sont nombreux et nous aurons peut-être l’occasion d’y revenir.

webster.jpgDans La Grenouille, Marc Villard met en scène Ben Webster alors que le célèbre saxophoniste ténor, dont le chef est toujours couvert d’un bitos rond, traîne son ennui dans Amsterdam. Il doit enregistrer quelques jours plus tard à Stockholm avec Teddy Wilson et en attendant l’arrivée du pianiste, il filme de sa chambre d’hôtel les soubresauts de la rue. Il place la caméra sur un trépied puis il sort, déambulant au gré de sa fantaisie. Lorsqu’il rentre il n’a plus qu’à récupérer la pellicule, la faire développer puis la visionner sur un drap blanc tendu sur le mur. C’est ainsi qu’un soir il assiste par images interposées à un meurtre.

Quittons les canaux d’Amsterdam pour rejoindre la baie de Naples, en septembre 1960, et faire la connaissance d’un auteur qui connait un succès mérité depuis deux ans à la Série Noire avec La Reine des pommes : Chester Himes. Il est à l’hôtel avec sa copine Lesley et un soir ils se rendent dans une boite de jazz, le Blue Note, nom pas vraiment original mais qui propose de la bonne musique. Succédant à un trio un quatuor s’installe et lorsque le saxophoniste commence à jouer sous les projecteurs, Himes et sa compagne restent bouche bée. Non pas tant à cause de la virtuosité du musicien mais parce qu’il est la réplique parfaite d’un personnage du romancier : Ed Cercueil. La suite est déclinée dans Le Roi des poireaux.

Remontons sur Paris, dans le XVIIIème arrondissement, et suivons à la trace Bud,pannonica2.jpg comme Bud Spencer ou Bud Powell, dans Une petite nuit. Il boit trop mais cela ne l’empêche pas de se rendre le soir au Club Pannonica. Il aime écouter Mario Salomon, un Martiniquais qui joue ses compositions et celles de Sonny Rollins, et son quartet composé de Suédois et Luxembourgeois. Mais il y a des soirs où tout va mal, comme lorsque les policiers s’invitent, non pour écouter du jazz mais à recherche de stupéfiants. Sûr que quelqu’un les a dénoncés.

Avec Piano forte, redescendons vers le Sud, à Barcelone et attachons-nous à regarder José Felix, photographe amateur de jazz, en train d’immortaliser sur pellicule le pianiste Luis Mendoza et ses complices de scène. Alors qu’il visionne ensuite ses clichés en train de sécher afin de déterminer ceux qui seront susceptibles d’être agrandis, Marcia, sa compagne, pense reconnaitre sur l’un d’eux Le Général. Le Général qui traîne derrière lui une réputation sulfureuse. Oui, mais normalement le général est décédé cinq ans auparavant.

Continuons notre balade qui, dans Diamants sous macchabées, nous emmène du Congo à Paris, en compagnie d’Antoine Sako. Il doit transporter dans son estomac quelques petits berlingots de plastique contenant des diamants. Mais Sako n’est pas un trafiquant ordinaire, il rumine sa vengeance.

Traversons maintenant l’Atlantique pour nous rendre à New-York. Roy Evans joue de la trompette au Five Spot, mais ceux qui le cherchent ne sont pas des musiciens. Ils réclament l’argent qu’il doit à Monsieur Hampton. Une dette de dealer qu’il n’arrive pas à rembourser. La baronne Nica, mise au courant par son ami Monk, règle ce qu’il doit, mais que voulez-vous Ça change tout le temps !

D’un saut de puce transportons-nous jusqu’à San Diego, aux portes de la frontière mexicaine, non loin de Tijuana. Javier, trompettiste, est gentiment prié de gagner la frontière et pour cela il bénéficie d’un billet gratuit pour le no man’s land. Un voyage effectué dans un car de police en compagnie d’autres expulsés sans papiers. Javier n’aura de cesse de retourner aux Etats-Unis, quitte à passer par le désert de l’Arizona, la Tierra de Nadie.

tierra.jpgTerminons notre voyage à Naples, sur les brisées d’un chanteur de jazz. Renato Adami possède une belle voix veloutée, un peu à la Dean Martin, et il est content de son sort. Jusqu’au jour où un homme le contacte. Son patron aimerait embaucher Renato pour que celui-ci chante à la communion de sa fille. Des chansons d’honneurs, en italien. Mais Renato ne chante qu’en américain, et il se refuse à interpréter des airs camorristes devant des gros bonnets de la Mafia. Que voulez-vous, il est comme ça Le Chanteur de jazz, sans concession. Quoi que…

Voilà, notre balade dans le monde du jazz est terminée et Marc Villard s’est montré, comme à son habitude, un guide très au courant des accidents de parcours, très convaincant, n’ayant pas besoin d’avoir recours à des dépliants touristiques, avec des frissons dans la plume qu’il transmet sans emphase aux lecteurs. Ses nouvelles sont nettes, concises, percutantes, sans fioritures, simples, directes, réservant toutefois quelques bonnes surprises, comme le faisaient les airs de jazz au temps des vinyles.

Ces nouvelles ont connu une prépublication dans le magazine Jazzman, avant sa fusion avec Jazz Magazine, de 2007 à 2009. Par exemple Une petite nuit figurait dans le numéro 139 d’octobre 2007 ; Piano Forte dans le numéro 140 ; Diamant sous Macchabées, qui à l’origine s’intitulait Diamant sur macchabée, dans le numéro 141 de décembre ; Ça change tout le temps dans le 142 de janvier 2008 ; Le chanteur de Jazz dans le 143 de février 2008… D’autres nouvelles parurent ainsi jusqu’en 2009 avec des dessins de François Avril et je suppose, du moins j’espère que Folies d’encre nous les proposera accompagnées des dessins originaux.

Marc VILLARD : I remember Clifford. Editions Folies d’encre. 120 pages. 14€.

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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 13:17

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« Il existe quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark ». Cette célèbre phrase, empruntée à Hamlet de Shakespeare, pourrait être prononcée par le docteur Bures de Médecins sans limites, alors qu’il ampute une gamine dont la jambe a été esquintée par une balle. Le toubib qui vient de réceptionner un lot d’appareillages orthopédiques s’aperçoit qu’il manque un lot de jambes artificielles perfectionnées et il fulmine contre l’expéditeur et la reine du Danemark qui officie à la tête d’une œuvre caritative. C’est ce que pourrait dire également le policier Ove Maisted, qui enquête sur le meurtre d’une jeune détective privée dans le port de Copenhague. La détective, fille d’un secrétaire d’état qui est affilié au PDD, parti d’obédience d’extrême droite, enquêtait justement sur la disparition de lots de prothèses à la demande du fabricant qui alerté par le médecin désirait comprendre comment se produisait la fraude. Elle avait donc été embauchée comme stagiaire chez Biomechanics et était en train de surveiller le chargement d’un navire lorsqu’elle avait été abattue à l’aide d’une arme militaire. L’embarcation devant contenir les appareillages médicaux est arraisonnée à la demande du gouvernement danois dans les eaux territoriales françaises mais le lot est déjà subtilisé.

A New-York, le lieutenant Thelonius Avogaddro, surnommé tout simplement Thel, est content. Après trente ans passés dans la police, il ne lui reste plus que trois semaines avant de changer de métier et de s’installer comme détective privé. Il commence à préparer ses cartons, de s’installer dans son nouveau bureau, tout en ingurgitant de nombreuses lampées de bourbon. C’est qu’il possède derrière lui un lot de déboires sentimentaux, familiaux, qu’il ne peut évacuer et pèsent dans sa poitrine comme un poids de fonte oppressant. Avec sa nouvelle et jeune coéquipière ils forment un duo qui fonctionne bien mais pas assez pour lui donner des regrets de quitter la boîte. Il est dérangé dans son occupation favorite par un appel téléphonique. Un ancien militaire est décédé dans un bar gay. Les premières constatations laissent penser qu’il est mort d’une overdose, mais bientôt c’est l’assassinat qui prévaut. De plus ce vétéran de la guerre d’Irak est amputé d’une jambe et la prothèse qu’il porte est de conception trop sophistiquée pour la solde d’un ancien militaire, avec en bonus un GPS. La mère qui n’avait pas vu son fils depuis des mois, et se félicite de sa mort, affirme qu’il n’était pas homosexuel et qu’apparemment il n’avait pas de problèmes financiers. Ce que confirme le compte bancaire du défunt. Maisted a envoyé des demandes de renseignements concernant des appareils orthopédistes détournés et la demande atterrit sur le bureau de Thel, ce qui lui ouvre des horizons à exploiter. D’autant qu’en épluchant le dossier médical de l’ex-militaire, le légiste s’aperçoit que l’amputation de la jambe n’avait pas lieu d’être.

Drogue, vol de prothèses performantes, sont les deux ingrédients essentiels dans cette histoire menée tambour battant, mais d’autres tout aussi passionnants se greffent dans l’intrigue. Car les antécédents de Thel sont à eux-mêmes une histoire dans l’histoire. Son garçon Tom est décédé tout jeune, son ménage a éclaté, sa mère se meurt d’un cancer, sa sœur a été retrouvée assassinée près de trente ans auparavant. Tout un faisceau de malheurs qui l’ébranlent mais ne le rompt pas. L’alcool l’aide à survivre et il possède au moins un refuge : le jazz, qui console de tout, ou presque. Et dans son bureau il a accroché sa devise : « L’idiot qui marche va plus loin que dix intellectuels assis », phrase empruntée, et améliorée, à Michel Audiard. Quant à Ove Maisted, son adjoint est en même temps son amant. Il s’est découvert sur le tard un penchant homosexuel au contact de son coéquipier. Ils vivent ensemble, sans que leurs collègues et leurs supérieurs soient au courant. Mais depuis quelques temps Ove se rend compte que son ami se rend souvent dans un sauna et le délaisse. Mais ce sont aussi les éternels agissements en sous-main de la CIA qui sont mis en cause ainsi que l’influence des cartels de la drogue. Et au Danemark, le secrétaire d’état veut dessaisir Ove Maisted de son enquête afin de mieux impliquer les islamistes, virulents depuis l’affaire des caricatures d’Allah.

« Drogue, armée d’occupation et CIA avaient toujours formé un redoutable trident pour prendre possession d’un pays ou renverser un gouvernement, avec à chaque fois en ligne de fond une prétendue bonne cause à défendre pour appâter les médias ».


« Mieux vaut parler à celui qui tourne l’orgue qu’au singe sur son épaule ».


 « Passé la cinquantaine, lorsqu’on se réveille sans avoir mal quelque part, c’est qu’on est mort ».


« Le jazz est la plus photogénique des musiques, ses clichés capturent dans une parfaite improvisation l’humour désespéré, l’ambiance cafardeuse, les sentiments de solitude, de discrimination sociale et raciale ».


Chris COSTANTINI : A pas comptés. Collection Policiers. (réédition de Michel Lafon – 2011). 7,60€.

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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 16:42

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Lorsque la fiction se nourrit de faits divers et lorsque l’actualité rejoint la fiction, pourrait être le sous-titre de ce nouveau roman de Maurice Gouiran. Mais à l’instar de nos flâneries campagnardes, intéressons-nous d’abord au chemin tracé, c’est-à-dire à l’intrigue, puis nous pourrons nous attarder sur tout ce qui borde cette voie, les indications, les repères, les compléments utiles qui ne sont pas uniquement des digressions mais des pistes de réflexion.

Avant de rejoindre Paris où il vient de signer un contrat à l’Agence France Presse (AFP), Clovis Narigou qui vient de terminer ses études de journalisme décide de prendre quelques jours de vacances en cette fin de mois d’août 1973. Il retrouve son grand-père Bati, veuf depuis quelques mois, et l’aide dans ses travaux de maçonnerie afin de clôturer le pacage de ses brebis. Mais il ne consacre pas uniquement son temps à monter un muret, car Olivia le réclame la nuit et même la journée en fin de semaine pour l’aider à satisfaire sa libido.

En ce dimanche du 26 août Olivia est particulièrement remontée. Elle a lu un article dans Le Méridional, journal de droite réactionnaire, raciste et xénophobe, relatant l’agression d’un chauffeur de bus par un Maghrébin. L’homme a été arrêté et l’éditorialiste s’en prend violemment à tous les Algériens vivant à Marseille. Peu auparavant, d’autres ressortissants d’Afrique du Nord ont été retrouvés, assassinés, mais aussitôt la presse a évoqué des règlements de compte entre malfrats de même origine géographique. Le lundi matin, alors que Clovis est en plein labeur chez Bati à La Varune, Olivia arrive totalement affolée. Elle annonce à son amant que son voisin Alain a disparu et n’a pas donné de signe de vie depuis plusieurs jours. En réalité Alain se nomme Ali, est d’origine Algérienne et travaille à la mairie phocéenne au service des offres de marchés et des achats. Il est rédacteur et a sous sa coupe quelques Français. Clovis était ami avec Ali, ils se sont connus jeunes, ils ont joués au foot ensemble, et Olivia n’a pas à forcer sa requête pour que Clovis s’attèle à la recherche d’Ali.

Pourrait-il s’agir d’une quelconque jalousie à son encontre, ni Olivia, ni Clovis n’en sont persuadés, mais aucune piste ne peut être écartée, celle d’une fugue en particulier. D’autres Nord-Africains sont retrouvés homicidés et il n’est pas exclu que les deux affaires soient liées. En compagnie d’Olivia, Clovis décide de s’infiltrer chez Ali, seul un petit muret délimitant les deux jardinets. Les lieux sont totalement dévastés et un comité d’accueil composé de deux ou trois hommes n’apprécient pas cette intrusion et font feu sur les deux jeunes gens. Olivia est sérieusement touchée et elle est transportée à l’hôpital de la Timone. Gomez, un policier Pied-noir, s’attache aux basques de Clovis et d’Olivia. Il est rempli de préjugés envers les Algériens et seul son sentiment raciste prévaut.

Alain alias Ali est retrouvé mort, salement amoché, c’est-à-dire torturé et les membres liés. Un meurtre dont la conception est différente des précédents. C’est en découvrant une clé dans une Darbouka, sorte de tambour très répandu en Afrique du Nord que Clovis pense être sur une piste. Mais si cette clé peut résoudre une partie des problèmes, Clovis n’a guère le temps de profiter de ses réflexions, car il est assommé. Cela lui met en tête, malgré le mal de crâne qui en résulte, la profonde conviction qu’Ali était en possession de quelque chose pouvant mettre en cause des personnalités et qu’il doit continuer son enquête en mémoire de son ami.

Voici donc le chemin tracé, attardons-nous maintenant à regarder ce qui le borde. D’abord Milou, le copain de Bati, qui ne manque pas de se joindre à la horde de loups hurlant à la mort. Bati lui fait remarquer que s’il est Marseillais, ce n’est pas si vieux que ça. Son grand-père était un Italien qui était venu en France au début des années 1890 pour travailler. D’ailleurs sa fille, la mère de Milou, a consigné le parcours de ce grand-père ainsi que les événements qui l’ont conduit à Aigues-Mortes ramasser le sel, les échauffourées entre gens du cru, les trimards et la colonie italienne, les morts et l’installation de l’aïeul à Marseille. Déjà les accusations d’étrangers venant prendre le travail des Français étaient proférées. Comme le fait remarquer Maurice Gouiran par la bouche de Bati, il est étonnant, déconcertant, inadmissible même que les enfants d’étrangers qui ont eu du mal à s’installer en France, deviennent xénophobes, oubliant leurs origines, et sont les plus vindicatifs à l’encontre des immigrés et des réfugiés. Et c’est bien là que l’actualité rejoint la fiction, avec les faits de sociétés actuels et les déclarations d’hommes politiques, qui nés en France, ne peuvent se targuer d’être Français à cent pour cent. Mais ceci est un autre débat.

Maurice Gouiran revient aussi sur d’autres épisodes dont la création du Front National en 1972, succédant à Ordre Nouveau. Il revient aussi sur la déclaration de Gaston Defferre qui en juillet 1962, vitupérait contre les Pieds-noirs, déclarant Je ne veux aucun Pied-noir à Marseille. Gaston Defferre qui propriétaire du Provençal racheta le Méridional, sans que la ligne de conduite du journal change d’un iota. Ce que l’on appelle avoir le double langage, ou ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Bien d’autres exemples émaillent ce roman dont chaque chapitre est annoncé par l’éphéméride du jour. Et à chaque fois une citation est proposée issue de déclarations d’hommes politiques, dont Pierre Laval, Gaston Defferre déjà cité, Jean-Marie Le Pen, incontournable, ou encore Claude Guéant dans une annonce datant de septembre 2011 : Il y a une immigration comorienne importante qui est la cause de beaucoup de violence. Je ne peux pas la quantifier. Comment voulez-vous après cela que les relations ne s’enveniment pas, que les ressentiments ne soient pas exacerbés ? Que voulez-vous, pour se faire élire ou réélire des hommes politiques n’hésitent pas à jouer aux pompiers pyromanes !

Maurice Gouiran nous propose un roman humaniste, un cours de rattrapage scolaire sur l’histoire au moment où certains technocrates de l’Education Nationale pensent à supprimer cette discipline, ou du moins à l’adapter.

Vous pouvez également lire un entretien avec Maurice Gouiran et la chronique de son précédent roman : Sur nos cadavres, ils dansent le tango

Maurice GOUIRAN : Et l’été finira. Collection Polar, éditions Jigal. 300 pages. 18,50€.

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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 08:46

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Maurice Gouiran dépoussière l’Histoire de la fin du XXème siècle, il réactive la mémoire collective défaillante, défaillance savamment entretenue par les médias de l’époque, il dénonce certaines pratiques honteuses soigneusement dissimulées par les gouvernements successifs qui, déjà, préféraient fermer les yeux sous des prétextes fallacieux, il arrache d’un geste rageur le voile pudiquement posé sur des événements qui jettent l’opprobre sur la démocratie. En voici un nouvel exemple :

Il faut savoir se méfier des idées préconçues et ne pas mettre la charrue avant les bœufs. Pour le commissaire Arnal, le meurtre dans un parking d’un grand magasin, du colonel Vincent de Moulerin, conseiller municipal de la majorité, n’est dû qu’à de petits voleurs de voitures dérangés dans leur entreprise. Mais pour la jeune lieutenant de police Emma Govgaline, les choses sont beaucoup plus compliquées. Trois balles mortelles dans le torse et une dans la nuque, comme si le tireur avait donné le coup de grâce. Elle obtient de son supérieur l’autorisation d’enquêter, mais seulement pendant une semaine, ensuite elle doit reprendre les affaires courantes. Car dans Marseille les règlements de compte, c’est un peu comme au chamboule-tout. La gamelle tombée en entraîne d’autres. A la différence près que sur la planche du stand de la voyoucratie, ces boîtes de conserve sont toujours renouvelées. Emma contacte son ami Clovis Narigou qui se prélasse à New-York, dégustant quelques breuvages locaux, et celui-ci lui conseille de rencontrer quelques personnes susceptibles de lui apporter des informations. Au Beau Bar, quartier général de Clovis où se retrouvent les amateurs locaux de pastis, Emma ne passe pas inaperçue avec sa dégaine pseudo gothique : cheveux noirs rasés courts, habillée de noir et aux ongles de la même couleur. La référence à Clovis délie quelques langues, notamment celle de Kader, puis celle de Mario, un ancien journaliste. Militaire à la retraite, de Moulerin possédait quelques casseroles accrochées à son costume. Après l’Indochine il avait été impliqué en Algérie, et considéré comme proche de l’OAS. D’ailleurs il n’était guère apprécié du maire de Marseille, quoiqu’appartenant à la même majorité. Mais ses positions à la droite de la droite n’avaient guère l’heur de plaire. Il avait créé une société de gardiennage, la SOMAGARD, dont les employés sont réputés pour leur brutalité. La société est dirigée depuis quelques années conjointement avec le fils, Antoine. Kader lui narre une tuerie qui s’est déroulée en Algérie, à la fin de l’hiver 1962. Mario confirme les faits, précisant que le 15 mars de la même année, les responsables des Centres Sociaux Educatifs de toute l’Algérie, réunis au château Douïeb, avaient été fusillés par une poignée d’hommes. Des mercenaires du commando Delta, des déserteurs de la Légion Etrangère, sous les ordres de l’ex-lieutenant Degueldre qui fut fusillé au fort d’Ivry en juillet 1962. De Moulerin faisait-il partie de ce commando, une des nombreuses questions qui se posent quant au parcours du défunt. Eva, la femme de de Moulerin, affirme que comme bon nombre de partisans de l’Algérie Française en 1962, son mari s’était réfugié en Espagne, à Madrid, où elle l’a connu. Elle remet un dé à cinq faces que de Moulerin avait reçu dans un paquet peu avant le meurtre. Kevin, le petit-fils vit comme ses parents chez les grands-parents. Il fait une irruption rapide et reprend vertement sa grand-mère. Il affirme s’appeler désormais Galvarino. Le commissaire Arnal vitupère. Il tanne Emma pour qu’elle lui remette le plus rapidement possible son apport mais la jeune policière n’en a cure. Elle décide de se rendre à Paris rencontrer Philippe Bernardini, un ancien militaire ami de de Moulerin et qui a prononcé l’éloge du colonel au cimetière. Cette rencontre s’avère fort intéressante et nauséeuse. Bernardini avoue avec une certaine arrogance que, après leur acquittement comme membres de l’OAS, lui et son ami et bien d’autres avaient eu comme mission officielle d’enseigner leur savoir-faire en Argentine. Mais il avait perdu de vue de Moulerin en 1968 lorsqu’il était rentré en France et n’avait eu de ces nouvelles qu’en 1980. Une rafale de questions se bousculent dans l’esprit d’Emma dont celle primordiale : qu’a fait et où était de Moulerin entre 1968 et 1980 malgré les assertions de séjour madrilène d’Eva. Lorsqu’elle rentre chez elle, Emma a la douloureuse surprise de découvrir son amie Rosy dans un état pitoyable. Nul doute que l’agresseur s’est trompé de cible et qu’elle dérange quelqu’un par son enquête. Kevin, gamin renfrogné, reste enfermé dans sa chambre, passant ses jours et ses nuits devant son ordinateur. Il s’est construit son monde en s’inscrivant sur le site Second Life. Il vit dans un monde virtuel. Ayant commandé un logiciel de morphing, il compare les photos familiales avec des clichés récupérés sur Internet. Or une des photos le renvoie à un personnage ayant vécu en Argentine. Il va délaisser Second Life pour mieux se consacrer à cette énigme.

L’Algérie, l’Argentine, en dehors de Marseille, sont les deux décors principaux de cette histoire qui parfois mêle la fiction au documentaire d’événements troubles. Maurice Gouiran construit son intrigue de façon rigoureuse, ce qui ne l’empêche pas de planter des banderilles par ci par là. Ainsi il égratigne l’OM : Elle se demandait comment l’on pouvait proclamer aussi haut et aussi fort que l’on était fier d’être Marseillais, alors que l’OM appartenait à des Suisses, était entraîné par un Basque et ne comptait aucun enfant du pays dans son large effectif. Il dénonce aussi le rôle réduit de certains journalistes : Il ne pouvait se résoudre à se restreindre au rôle de simple copieur de dépêches d’agence qui lui semblait être le lot de trop de ses ex-confrères dans la presse d’aujourd’hui. Lorsqu’il évoque Papon, de sinistre mémoire, et qui a cumulé de hautes fonctions sous de Gaulle et Giscard, mais est aussi responsable de nombreuses bavures meurtrières, pour ne pas dire qu’il fut un criminel par ses décisions sans se salir personnellement les mains, Maurice Gouiran écrit : Notre république qui n’hésitait jamais à donner des leçons aux uns et aux autres se choisissait décidément de bien étranges serviteurs. Si j’ai évoqué le côté documentaire, côté qui s’inscrit en souplesse et douceur dans le récit, je pense également à cette évocation de la coupe du monde football en Argentine en 1978. Cette apologie déclamée envers le sport qui réunit tout le monde, dans une liesse générale, où victimes et bourreaux communient allègrement lors de la victoire finale et le lendemain les exactions recommencent. Autre point abordé, le bon et le mauvais côté d’Internet, la plongée dans un monde virtuel qui perturbe l’esprit d’adolescents, sans oublier des adultes totalement déconnectés de la réalité, mais aussi la possibilité d’effectuer des recherches qui autrefois auraient demandé des tonnes de paperasses à dépouiller, des heures d’études à farfouiller à gauche et à droite sans obtenir la réponse exacte à une question précise. D’ailleurs si vous le désirez, malgré la mise en garde de l’auteur qui spécifie selon la formule rituelle que toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite, vous pouvez taper dans votre moteur de recherche, Degueldre par exemple, et que les affaires d’enfants enlevés à leurs familles décimées ne sont pas des inventions de romancier. Mais je sais bien que ce sont des personnages principaux que Maurice Gouiran parle, mais il n’est pas vain de penser que cette fiction n’en est peut-être pas une, que certains ont connu plus ou moins un tel parcours. Le genre de roman qui laisse un goût amer, et qui en même temps invite à retrouver l’auteur dans un prochain ouvrage, d’autant que Clovis Narigou n’apparait que comme une ombre, parti à New-York, et qu’il n’a sûrement pas effectué un voyage d’agrément mais de travail.

Maurice GOUIRAN : Sur nos cadavres, ils dansent le tango. Polar Jigal, éditions Jigal. 272 pages. 18€.

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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 08:07

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Pourriez-vous vous présenter : date de naissance, lieu, profession, parcours…

Je suis né le jour du printemps de 1946 au Rove. J’ai gardé les chèvres jusqu’à l’âge de 11 ans avant de rejoindre l’internat d’un lycée marseillais. Ensuite, les études m’ont mené jusqu’à un doctorat de mathématique. Sur le plan professionnel, j’ai choisi très tôt l’informatique - c’était l’époque des gigantesques calculateurs qui avalaient des tonnes de cartes perforées – et j’ai suivi depuis le début cette extraordinaire aventure qui a bouleversé notre société. J’ai eu l’occasion également de mener quelques missions pour le compte de la FAO et de beaucoup voyager. 

Bon nombre de romanciers, quelque soit leur domaine, avouent être entrés en littérature en se faisant la main d’abord en écrivant des poèmes. Est-ce votre cas ?

Certainement. Mes origines pastorales étaient empreintes de poésie. Dans ma famille, on était berger, conteur ET poète, mais on ne se prenait pas la tête avec les alexandrins et les envolées lyrique. La poésie était simple et cela m’a donné le goût des mots et des histoires.

Si je pose cette question c’est parce que vous faites souvent référence à des poètes locaux comme Louis Brauquier. L’avez-vous personnellement connu, puisque ce poète dont le thème de prédilection était le monde maritime ?

Je n’ai pas connu Brauquier, mais il donne une image du port de Marseille un peu nostalgique et populaire. J’aime bien, également, Victor Gélu mais ses poèmes en provençal seraient plus difficiles à « placer ».

Ce n’était qu’un interlude. Comment vous est venue cette envie d’écrire, et surtout d’écrire des romans noirs de la mémoire, et avez-vous eu du mal à trouver un éditeur ?

L’envie d’écrire a toujours existé en moi, mais ma formation scientifique ne me nuit.jpgprédisposait pas à cet exercice. Avec la maturité, cette envie est devenue nécessité, mais j’ai compris qu’il s’agissait avant tout d’écrire des histoires. Je crois que les lecteurs demandent avant tout qu’on leur raconte des histoires. Le style que j’utilisais dans mes ouvrages de vulgarisation était bien adapté au type de romans que je voulais écrire. Mon attrait pour les quartiers de Marseille et pour les non-dits de l’Histoire a fait le reste. Mon ambition initiale n’était pas du tout d’être édité. C’est lorsque j’ai fait lire mon premier manuscrit à mon entourage que cette idée bizarre m’est venue. J’ai arrosé quelques maisons d’édition avec « La nuit des bras cassés », puis Jigal m’a répondu au début 2000. Et tout a commencé…

Si je parle de romans noirs de la mémoire, c’est parce que tous vos romans, du moins ceux que j’ai lus, s’inspirent d’événements historiques souvent oubliés, méconnus, ou même dissimulés. Je suppose que si vous avez choisi ces thèmes littéraires, c’est parce qu’ils vous ont marqué ?

Je suis d’une génération qui a grandi dans une France qui se glorifiait en réduisant son rôle dans la seconde guerre mondiale à la seule et héroïque Résistance. Puis il y a eu « Les sentiers de la gloire », « Le chagrin et la Pitié » et bien d’autres œuvres qui ont cassé le mythe et montré que l’Histoire officielle cachait des petites lâchetés et des grandes trahisons, que des millions d’hommes sur cette terre en avaient souffert. Puis, en approfondissant, je me suis rendu compte que le monde était loin d’être manichéen. Ça m’a donné envie d’en parler.

Par exemple dans Train bleu, train noir, vous placez deux « reportages » à cinquante ans de distance. L’arrestation supposée de truands locaux marseillais mais qui s’avérera une rafle déguisée des Juifs. Cinquante ans après, en 1993, quelques amis se rendent à Munich en compagnie de supporters de l’OM afin d’assister à la finale de la coupe de football entre les Marseillais et le Milan AC. Est-ce justement ce match qui vous a donné le point de départ, ou au contraire n’était-ce qu’une situation qui tombait à pic ?

train.jpgNon, c’est le prix polar SNCF (pour lequel j’étais le lauréat de l’été 2005) qui a tout déclenché. Lors de mes rencontres dans les CE, j’avais promis aux cheminots d’écrire un polar sur les trains. Alors les images tournées par la propagande allemande lors de l’embarquement sur le quai de la gare d’Arenc, en 1943 me sont revenues à l’esprit. 1943-1993, ça tombait à pic avec l’ambiance déjantée de la finale de la Coupe d’Europe. Le contraste fort m’a séduit, mais je craignais qu’on me reproche le rapprochement de deux événements très différents. Et puis parler de foot lorsqu’on veut mettre en lumière les dérives de l’Histoire n’est pas forcément bien vu par le microcosme cultureux marseillais !

Dans Franco est mort jeudi, vous partez d’un fait-divers, presque banal, une lettre adressée à une vieille dame par une journaliste demeurant en Espagne, lui demandant d’établir une analyse ADN afin de démontrer ou non une filiation avec un Républicain disparu lors de la guerre civile. Là encore le lecteur voyage entre deux ou trois périodes ?

Il y a trois périodes. Aujourd’hui avec le fils. 1975 (la mort de Franco) avec la mère. 1939 (la Retirada) avec les réfugiés républicains. La guerre d’Espagne m’a toujours marqué et fasciné car c’était une guerre civile qui a déchiré les familles, les amis, un conflit qui a laissé des plaies profondes et qui a marqué le monde artistique avec « Guernica » de Picasso bien entendu, mais aussi avec des films comme « Viva la muerte » d’Arrabal. Très jeune, j’ai rencontré des républicains espagnols anarchistes et communistes qui avaient parfois des langages différents. Mais je ne pouvais guère écrire sur la guerre d’Espagne sans apporter des éléments nouveaux aux lecteurs. Deux découvertes m’ont incité « d’y aller » : celle des fosses communes (à partir de 2000), celle du camp de Karaganda en URSS. Et comme le hasard fait parfois bien les choses, le film « Les chemins de la mémoire » de José-Luis Peña est sorti simultanément. J’ai d’ailleurs participé à des soirées où j’ai présenté mon bouquin et animé des débats illustrés par ce film.

Dans Sur nos cadavres, ils dansent le tango, vous faites revivre des heures noires de la fin de la guerre d’Algérie et le régime des militaires en Argentine. Pourquoi avoir conjugué au présent plutôt qu’au passé composé le verbe Danser ?

Parce que cela donne plus de force au titre.

Dans Qui a peur de Baby Love, l’axe central est un institut catholique favorisant les idées extrémistes et les amitiés particulières au début des années 70. Là encore on retrouve l’ombre de l’OAS. Un thème que l’on pourrait qualifier de récurrent et que vous avez du mal à évacuer ?

Je ne suis pas obnubilé par l’OAS qui apparait dans 3 ou 4 de mes bouquins franco.jpg(sur les 19 polars publiés), mais force est de constater que ses résurgences sont encore vives. Référez-vous aux polémiques autour de stèles honorant les membres de l’OAS (Marignane, Perpignan, Béziers, …). Le problème aujourd’hui est moins l’activité passée de l’OAS que la persistance de ses idées dans le monde actuel. Enfin, mon petit doigt me dit qu’on en entendra encore parler prochainement dans mes bouquins…

Je continue avec Les vrais durs meurent aussi. Cette fois ce n’est plus l’Algérie qui sert de décor ou de support, mais le Vietnam, ou plutôt ce qui était l’Indochine. Et les réfugiés asiatiques, qui comme les Harkis ont été des laissés pour compte.

J’ai découvert le camp de Sainte-Livrade lors d’un salon du livre à Villeneuve-sur-Lot. La vision de ces vieilles indochinoises au regard vide et la découverte d’un camp de concentration dans la France du XXIème siècle m’a profondément ému et choqué. Le thème de « Les vrais durs meurent aussi » m’est alors apparu comme une évidence. Restait à inventer l’histoire qui allait avec…

Enfin, j’en arrive à Putains de pauvres, qui aurait pu n’être qu’une simple histoire de SDF victimes d’individus circulant en 4X4 et de l’épidémie de Chicungounia. Mais vous glissez insidieusement dans votre intrigue un poilu de la guerre 14/18.

On sortait de l’hiver 2007 et j’avais besoin de parler des pauvres, ou plutôt de l’image qu’en ont les politiques, les médias mais aussi – et surtout - l’homme de la rue. On sortait aussi de l’épouvantable épidémie de grippe aviaire, causé par le virus H5N1, qui avait décimé 2 poules et 3 canards. Le thème d’un roman basé sur une épidémie qui ne tuerait que les pauvres s’est imposé. J’avais les pauvres, restait à trouver l’épidémie. Je ne voulais pas du H5N1 dont on avait trop parlé, donc j’ai trouvé son cousin, le H1N1, le virus de la grippe espagnole, que tout le monde avait oublié mais qui avait causé la mort de 50 millions de personnes en 1918. D’ailleurs, le H1N1 a eu son heure de gloire par la suite sans que mon bouquin y soit pour quelque chose. Et comme vous connaissez ma perversité dès qu’on aborde l’Histoire, j’ai planqué un poilu de 14-18, apparemment mort de cette infection, dans une armoire !

baby.jpgIl existe donc des constantes dans ces romans : des références aux guerres coloniales, aux dictateurs, et je suppose que vous ne traitez pas ces sujets sans arrière-pensée ?

En fait, je traite ces faits parce qu’ils ont une étrange résonance dans le monde d’aujourd’hui. Prenez « Train bleu, train noir ». Au-delà du périple de ces deux trains, c’est bien le problème de la spéculation immobilière qui est visé. Si l’on considère que Marseille a perdu toutes ses industries (raffineries de sucre, tuileries, huileries, réparation navale, etc.…) et que la seule richesse de cette ville semble être actuellement l’immobilier, on voit que ce thème est très actuel. De même, les dissensions internes qui ont été fatales du camp républicain espagnol, dès 1936, ne vous rappellent-elles pas quelque chose ? 

Cela demande une grosse documentation, afin que le lecteur pointilleux et historien quel que soit le côté politique où il se place, ne puisse pas dire qu’il ne s’agit que d’affabulations ?

Effectivement, l’écrivain n’a pas de légitimité historique. On écoutera plus facilement un agrégé d’Histoire négationniste qui possède, lui, cette légitimité. Mon travail m’incite donc à être pointilleux, vigilant, exigeant, à puiser des sources et à les vérifier constamment. En annexe de certains polars (« Marseille, la ville où est mort Kennedy », « Franco est mort jeudi », …), j’ai même ajouté des références bibliographiques). Il s’agit d’un travail long et délicat, mais d’autant plus nécessaire que j’aborde toujours des sujets polémiques qui contredisent parfois l’Histoire officielle. Il s’agit également d’un devoir de respect envers le lecteur. Je voudrais cependant préciser que le statut d’auteur nous donne un avantage sur les historiens, celui de mettre de la chair sur des événements. Les rencontres avec des témoins de faits que je raconte sont pour cela primordiales. Car elles vont générer des personnages, des gens comme vous et moi, plongés dans le drame. Dire que 1640 Marseillais ont été déportés un petit matin de janvier 1943, vers Compiègne, Drancy, puis Sobibor est un fait historique. Raconter le périple de six ou sept d’entre eux - des hommes, des femmes, des enfants, des vieux - dans le wagon à bestiaux donne au récit une toute autre dimension, très éloignée de la sécheresse des chiffres.

Pour quel ouvrage que vous avez écrit va votre préférence ?

Dans la mesure où je ne suis pas astreint à une quelconque productivité, je fournis les manuscrits à mon éditeur lorsque je les estime terminés, c'est-à-dire corrects. Je ne proposerai jamais un roman insatisfaisant à mes yeux ou qui ne serait pas marqué de ma sueur ou ma rage. Les 19 polars que j’ai écris sont, de ce point de vue, un peu mes enfants. Chacun a sa spécificité et son caractère. Je les aime tous, de manière parfois différente, mais je serai incapable d’en privilégier un par rapport aux autres. Celui qui m’importe le plus est celui que je suis en train d’écrire, celui que je conçois, l’enfant à venir. Ses grands frères vivent leur vie, bien ou mal, mais toute mon attention est concentrée sur le prochain. NB. Je remarque d’ailleurs que mes lecteurs ont des goûts différents lorsque je les interroge sur leur préférence.

Quel est celui qui vous a donné le plus de mal et pourquoi ?

Tous m’ont demandé beaucoup de travail, de documentation notamment mais aussi de lectures et de relectures incessantes. Si les auteurs étaient payés au SMIC pour les heures qu’ils passent sur un bouquin, ils gagneraient beaucoup plus que ce que leur rapportent leurs droits d’auteurs ! Je peux vous donner l’exemple de deux romans qui ont nécessité des attentions particulières et une refonte partielle. D’abord, « Train bleu, train noir » que j’avais commencé à écrire à la troisième personne du singulier et au passé et que j’ai repris sous la forme des trois récits au présent. Ensuite, « Qui a peur de baby Love ? », lorsque, le roman terminé, j’ai décidé de transformer le lieutenant de police – un gars dont j’ai oublié le nom - en fille sous les traits d’Emma Govgaline. Je peux vous assurer que, dans ce dernier exemple, il ne suffit pas de remplacer « il » par « elle » dans le traitement de texte !

Clovis est un personnage récurrent mais parfois en retrait comme dans « Sur nos cadavres, ils dansent le tango ». Une façon de laisser vos autres personnages prendre de l'ampleur, je pense à Emma Govgaline ? 

Clovis apparait pour la première fois en 2003 dans mon 5ème roman,nuit-copie-1.jpg « Les martiens de Marseille », mais il n’est pas systématiquement le personnage central de tous mes romans depuis. Ainsi, il n’est qu’une ombre fugitive dans « Train bleu, Train noir » ou dans « Sous les pavés, la rage » qui se déroulent respectivement en 1993 et 1968. Je le trouvais alors un peu jeune et sans expérience pour y jouer un grand rôle. Je me méfie toujours un peu des personnages récurrents qui finissent par manger le cerveau de leurs auteurs-créateurs (cf Conan Doyle, Izzo ou Mankell). Je suis bien conscient des attentes du lecteur en ce domaine (j’ai reçu de sévères critiques pour « Sous les pavés la rage » parce que, pour la première fois depuis 2003, Clovis n’était pas le personnage central), mais je n’entends pas, pour autant, être pieds et poings liés avec mon personnage central. C’est pour cela qu’il laisse un peu la place à Emma dans le dernier opus, alors que son âge aurait pu l’autoriser à occuper le devant de la scène. Emma prend ainsi de l’épaisseur et reste, comme disent les politiques, « en réserve de la République » !

Dans ce roman il est à New-York et n'intervient que de manière subreptice.  Une façon détournée pour lui proposer une enquête aux Etats-Unis ?

Pourquoi pas ? Honnêtement, je n’ai de bien concret en tête, mais j’y ai déjà pensé. New York est une ville qui me fascine et qui apparait déjà dans de nombreux romans. C’est, comme Marseille, une cité d’immigration qui gère les flux différemment de la cité phocéenne. A NYC, l’immigré évolue dans des quartiers bien délimités du Bronx, du Queens ou de Brooklyn où il retrouve une population de la même origine, avant de s’installer, en cas de réussite, à Manhattan. Les Italiens à Little Italy, les asiatiques dans Chinatown, etc … A Marseille, c’est plus diffus, c’est la ville qui évolue au rythme des flux d’immigration, c’est la ville, son langage, sa musique, ses habitudes, qui changent.

Enfin, cela fait trois questions en réalité, quel sera le thème de votre prochain roman ?

Je viens de terminer un roman qui risque d’être le prochain et dont je ne vous dévoilerai pas le thème car rien n’est encore figé et que je ne connais pas l’accueil que lui réservera mon éditeur. Est-ce une stupide superstition ? Why not… Devrais-je encore travailler sur ce roman ? Je n’en sais rien. J’ai hâte de le voir éclore, mais je sais aussi qu’un roman efface le précédent. J’aurais voulu communiquer davantage sur Franco que Videla projette dans l’ombre, et sur Videla que le prochain effacera des gondoles. Sachez seulement que Clovis redeviendra le personnage central de cette histoire et que cela se passera à Marseille au début des années 70. Ce choix marque, en quelque sorte, la distance que je prends avec la règle qui voulait que, jusqu’ici, Clovis n’apparaisse que dans des romans qui se déroulent de nos jours. Je peux seulement vous affirmer que le thème est fort et toujours très actuel.

 

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Published by Oncle Paul - dans Entretiens-Portraits
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