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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 13:07

absente.jpg

« Il commençait à en avoir marre de ces conversations où il ne parvenait à suivre que des murmures de sens ». Une phrase qui nous plonge dans l’univers de l’écriture de ce roman. Du moins dans les premières pages car les dialogues sont souvent décalés, comme si les personnages poursuivent leur idée sans écouter la réponse de leur vis-à-vis. En 1949 une jeune actrice, Jean Spangler, sort de chez elle après avoir embrassé sa jeune fille pour se rendre théoriquement sur un tournage nocturne. Elle ne donnera plus jamais signe de vie. Son sac à main sera retrouvé dans un parc non loin de son domicile. Une disparition incompréhensible. Et il semble qu’Hollywood soit sujet à ce genre de disparitions inexpliquées seulement la police se casse les dents, n’ayant aucun piste fiable lui permettant de s’orienter. Un billet a bien été retrouvé dans le réticule de Jean Spangler et l’énoncé énigmatique et quelque peu obscur « Kirk, je ne peux pas attendre davantage, je vais voir le docteur Scott. Ce sera bien mieux comme ça, pendant que ma mère est absente ». Le nom de Kirk Douglas est évoqué, vaguement annoncé, mais cela ne va pas plus loin.

Deux ans plus tard, Gil Hopkins, familièrement surnommé Hop, est amené à rouvrir le dossier. Hop, à l’époque de la disparition était journaliste pour le magazine Cinestar et était employé par une compagnie cinématographique, chargé de s’occuper de tout ce qui pourrait éventuellement nuire à la réputation des studios et de résoudre les problèmes dans l’intérêt de ses employeurs. Chargé depuis des relations presses, il reçoit dans son bureau une ancienne connaissance, Iolène, qui semble quelque peu apeurée et lui demande s’il se souvient de la disparition de Jean Spangler. Une nuit qu’il n’est pas prêt d’oublier, d’autant que lui-même était aux premières loges, ayant bourlingué en compagnie de Iolène, Jean et quelques autres dans différents bars de la ville. Avant que Jean s’éclipse pour ne plus jamais réapparaître. L’intrusion de Iolène, qui ne cesse de se remémorer cette nuit tragique, dans sa vie professionnelle va amener Hop à se replonger dans son passé, dans les coulisses du cinéma, à fréquenter de drôles de personnages, des acteurs qui ne sont pas si comiques que cela, du moins hors des studios, à ingurgiter force boissons alcoolisées, et à se poser moult questions qui restent sans réponses.

L’affaire Jean Spangler, tout comme celle du Dahlia Noir en 1947, a été évoquée par Steve Hodel dans un ouvrage publié en France en 2004. C’est donc à partir d’un fait divers réel que Megan Abbott a construit son roman mais en mettant en scène des personnages fictifs. Les duettistes Sutton et Merrell n’ont heureusement pas existé, dont on ne soit pas sûr qu’ils ne soient pas la transposition d’acteurs qui eux ont réellement sévi à Hollywood, les jeunes filles naïves qui débarquaient avec des étoiles pleins les yeux et se retrouvaient à végéter comme serveuses et plus si affinité, les malfrats, les bas fonds d’une cité qui rayonnait d’une aura magique, les coups bas et les coups durs enregistrés par une flopée de grossiums et de minables, représentent l’envers du décor, un envers sulfureux, un décor de pacotille enveloppé de dorures.

Et Megan Abbott délivre un épilogue convaincant à une affaire qui est restée en point de suspension. On aimerait y croire, et puis après tout, ce n’est qu’un roman. Mais un roman puissant, plus fiable que certaines résolutions d’affaires criminelles relatées dans les faits divers journalistiques. Après l’appréhension ressentie à la lecture des déclarations et appréciations de ses confrères, je confirme que Megan Abbott est un écrivain dont l’avenir semble bien engagé. Quant à la qualifier de nouvelle Reine du roman noir, on attendra ses prochains ouvrages pour en juger.

Mégan Abbott : Absente. Traduction de l’américain par Benjamin Legrand. Le Livre de Poche. (réédition des Editions Sonatine). Collection Policier/Thriller. 320 pages. 6,60€.

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26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 08:09

Le 26 mai 2011 Pierre-Alain Mesplède nous quittait. Un entretien en forme d'hommage.

PAM-Cognac-2007-copie-1.jpg

 

Les amateurs de littérature policière, qui comme moi ont fréquenté les salons et festivals comme Reims, Grenoble, Saint-Nazaire, Le Mans, se souviendront de Pierre-Alain comme de quelqu’un de charmant, jovial, convivial, consensuel (mais c’est une marque de fabrique des Mesplède), fin conteur, disert dans la narration d’anecdotes, de son rire, de ses interprétations musicales comme sa chanson fétiche Volver, de ses imitations de Jacques Dufilho. Pierre-Alain, né le 12 octobre 1943 à Rochefort-sur-Mer, s’est éteint le 26 mai, d’un cancer. Nous avions toujours plaisir à nous rencontrer, même si ces dernières années, nous ne nous voyons plus guère, mais nous communiquions toutefois par téléphone de temps à autre. En modeste hommage je vous propose un entretien réalisé au Mans en 1995 lors de la parution de son premier roman : Les trottoirs de Belgrano, qui fut adapté au cinéma par Jean-Pierre Mocky en 2005 sous le titre de Grabuge. D’autres titres suivirent que je vous présente ici, mais nos conversations, nos confidences, notre amitié, je me les réserves, par pudeur et en mémoire de Pierre-Alain. Je me permets juste de vous proposer un entretien qu’il m’avait accordé au Mans en 1995, publié dans la Tête en Noire en n°58 et que je vous propose ci-dessous.

 

trottoirs-Belgrano.jpgPierre-Alain nous entraîne dans des lieux inusités pour un roman noir, celui du tango. Le titre de son livre "Les trottoirs de Belgrano" (Série Noire N° 2393).


- Comme tout entretien qui se respecte nous débuterons par une petite biographie, du genre qui est Pierre-Alain Mesplède, où va-t-il, que fait-il, etc ...:

- Je suis né le 12 octobre 1943. J'insiste sur la date du 12 octobre parce que, pour ceux qui ne le savent pas, il y a quelques 500 ans c'était la découverte de l'Amérique. C'est un jour férié dans tous les pays de langue espagnole, aussi j'étais prédestiné à m'intéresser à tout ce qui a trait à l'Amérique du sud, à la langue espagnole, etc. Je pense que c'est important dans une vie. Je ne me suis pas intéressé qu'à l'Espagne. J'ai fait un parcours classique et je suis inspecteur des impôts.

- Ton héros travaille au ministère de l'Intérieur et plus principalement dans le service des cartes de séjour. As-tu eu des contacts avec ce service ou est-ce inopiné ?

- Non, je n'ai pas eu de contact. En fait je voulais écrire, ce que j'ai donc fait, mais je me sentais mal à l'aise pour décrire un flic. Et si un flic intervient, c'est incidemment et pas du tout dans le cadre de son fonctionnement technique, parce que je ne sais pas comment cela se passe. J'ai donc créé un personnage qui n'a rien à voir mais qui possède assez de liens avec le ministère de l'Intérieur pour que le flic le considère comme un collègue et lui fasse confiance. C'est donc un petit plaisir que je me suis fait mais également une nécessité parce que je ne me voyais pas raconter des bêtises sur la procédure et des choses comme ça.

- C'est un faux flic mais il reste le personnage principal. Il devient enquêteur, en marge peut-être, mais il est l'enquêteur primordial ?

- Oui... Mais disons que les évènements qui lui arrivent ou les personnages qu'il rencontre ne sont pas forcément compatibles avec la vie d'un flic dans le cadre de son métier. Pour diverses raisons. Il se met en vacances, il se débrouille, il a des horaires fous et il peut se balader un peu partout. Alors qu'un flic dans le cadre de son enquête ... J'imagine comme tout le monde qu'il a un rythme d'enfer - d'ailleurs le mien fonctionne au café, il ne dort pas, il est toujours appelé parce qu'il n'a pas que cette affaire à régler. Donc cela me donnait la facilité de laisser mon héros se balader, de faire une sorte de quête. De plus il désire quitter l'administration car cela ne lui plaît plus du tout, il veut s'installer ailleurs, être dans un milieu plus convivial. Dans un restaurant par exemple car il aime les contacts. C'est donc une personne de contacts et de boissons, l'un n'étant pas étranger à l'autre, et ça permet, ce qui était mon envie, de décrire ce qui se passe dans la vie. Parce que dans un polar, ou dans la vie, un quidam ne débute pas son enquête un quart d'heure après s'être levé et ne la résout pas un quart d'heure avant de se coucher. Il a un trajet, il rencontre des gens, des familiers, la sœur ou la copine viennent le voir, etc., et c'est tout ça qui est intéressant. Il ne se consacre pas uniquement à l'enquête et mon idée de base était de le voir évoluer dans un décor normal.

 - Est-ce un livre intimiste ?

 - Hum ... Question délicate ... Intimiste, je ne sais pas. C'est à dire que,PAM2-copie-1.jpg si je comprends bien la question un livre intimiste fait appel à l'intimité de celui qui l'a écrit, effectivement c'est un livre qui peut se ranger dans cette catégorie. Les gens qui me connaissent savent évidemment que le personnage est très inspiré de moi. Les faits que j'ai racontés, sauf les meurtres qui sont totalement inventés de même que les trafics, sont des faits que j'ai rencontrés tous les jours à l'époque. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, je n'ai pas beaucoup d'imagination, mais pas mal de mémoire et de sens de l'observation. Donc j'ai décrit ou je me suis inspiré de ce que je connaissais. En ce sens on peut dire en effet que c'est un livre intimiste. Il sort vraiment de moi, ce n'est pas une invention totale.

 - En lisant ce livre, on ne peut s'empêcher de penser que ce roman est daté. Je m'explique. Un passage évoque une élection présidentielle et tu mets en scène Lajoinie. Cette histoire ne se passe donc pas en 95 mais en 88. Ce livre a-t-il traîné dans des tiroirs et n'aurait-il pas du être actualisé ?

  - Oui. En fait cela fait deux questions, même trois. La première, effectivement, ce livre est daté. Il est daté parce que je l'ai écrit en 88, au moment des présidentielles. Je voudrais ajouter qu'il existe d'autres références. A un certain moment quelqu'un parle des 20 ans du 13 mai. Tout le monde ne le sait pas, mais ceux qui ont vécu ces événements les situeront aisément. Donc je l'ai écrit à l'époque et en ce sens il est daté. Ensuite, c'est vrai qu'il a traîné dans un tiroir parce qu'au départ je n'ai pas écrit pour être publié mais pour me faire plaisir et pour quelques copains qui avaient vécu dans les mêmes milieux que moi. Je ne croyais pas du tout à la possibilité d'une publication et encore moins en Série Noire. Et puis un jour, grâce à la lecture chaleureuse et positive de Jean-Bernard Pouy, il faut le dire, je me suis posé la question s'il fallait le réactualiser. Or ça me paraissait totalement impossible, car sept ans après, les gens qui sortent tranquillement, prennent une mousse à la terrasse des cafés, se promènent, vivent, dépensent pas mal d'argent ... ce n'est plus le cas. Il y en a encore, mais l'époque a changé, pour des raisons que tout le monde connaît. Et cette espèce de convivialité, de joie de vivre, existe quand même encore, il ne faut pas le nier, mais ce n'est plus pareil. Et je ne me voyais pas refaire un autre bouquin ou le réécrire alors j'ai laissé tel quel.

 - Pourquoi avoir occulté la date en ce cas ?

 - Parce qu'à l'époque où je l'ai écrit, je n'en sentais pas le besoin. Et je pensais que les références étaient assez nombreuses pour ne pas le dater ou cela ne m'a pas effleuré. J'aurais pu mettre en exergue "j'ai écrit ce livre un jour de ... " ou comme certains "écrit à Paris le ...". Je n'y ai pas pensé, tout simplement.

PAM3.jpg - Tu as parlé de Jean-Bernard Pouy. Je suis content d'ouvrir une parenthèse pour signaler tout le travail effectué par J.-B. Il pourrait se contenter de son statut d'auteur. Or il aide non seulement à la découverte de jeunes auteurs mais il apporte sa caution aux maisons d'éditions débutantes, en leur proposant des manuscrits. Les éditions de l'Atalante, Clô, Canaille, Baleine, la Loupiote, etc. C'est une certaine forme de courage, de désintéressement. Fermez la parenthèse. Revenons à toi. Le fait de s'appeler Mesplède a-t-il été un handicap, ou au contraire ...?

  - Question complexe ! Cela peut être un handicap à un moment donné parce que lorsqu'on a la chance comme je l'ai d'être le frère de Claude Mesplède, qui est assez connu dans le milieu du polar, je ne dis pas qu'on se sent sûr mais on se sent un peu à côté. Je n'ai pas de complexes vis à vis de lui.

- Quand tu dis on se sent sûr (censure). En un mot ou en deux ?

- En un seul mot (rires). Mais il vrai que lorsqu'on est le frère de Claude Mesplède, on a aussi la chance de participer depuis une dizaine d'années sous l'égide de 813, association de polar bien connue, à des festivals, à des rencontres, avec tout un tas d'auteurs, somptueux, sympathiques, pas grosses têtes, du genre Jean-Bernard Pouy, Tonino Benacquista, Didier Daeninckx, Robin Cook, etc... C'est à dire qu'on rencontre des gens qui sont comme vous et moi et qui ont le talent et qui publient. Et on se dit, dans le fond, peut-être que je peux écrire aussi. C'est comme ça que cela s'est passé. En fait on se dit que l'on peut écrire, mais ce n'est pas forcément valable. Et c'est pour ça que le bouquin est resté dans un tiroir jusqu'à ce que par un concours de circonstances, je sois amené à le faire lire.

- Ce roman aurait-il pu être publié dans une autre collection et possèdes-tu d'autres manuscrits ?

 - Je pense qu'en effet il aurait pu être publié ailleurs qu'à la Série Noire, parce qu'il a été montré à une maison d'édition, je ne dirai pas le nom ça n'a pas d'importance, qui l'a lu et qui était prêt à me le prendre. Seulement j'avais déjà l'accord de la Série Noire. Donc peut-être n'ai-je pas tapé aux bonnes portes... En plus naviguant tellement dans la Série Noire, admiratif des autres, je ne pensais pas être susceptible d'être publié à la fameuse SN. Donc je n'ai même pas osé, c'est aussi bête que ça. Par contre c'est vrai que depuis septembre 94, quand J.-B. m'a dit "ton bouquin est bon, je pense qu'il peut être publié", évidemment je me suis remis à écrire. Et j'en ai fait un autre qui est en lecture. On trouvera peut-être que j'ai refait le même, que j'ai pêché par facilité ou qu'il est meilleur, c'est à l'éditeur de le dire. Je n'en sais rien. J'avais écrit avant "Les trottoirs de Belgrano" un bouquin qui se passait à l'époque de Jeanne d'Arc avec toujours le même complexe de ne pas écrire dans l'époque contemporaine que je connaissais mal et on me l'a relu récemment après qu'il soit lui aussi resté dans le purgatoire de mes tiroirs pendant pas mal d'années et en pensant que Denoël cherchait ce genre de roman historique, de la guerre de Cent ans ou autre... Il est en lecture depuis un mois, je n'ai pas de réponse, et là aussi on me dira peut-être qu'il n'est pas bon. Mais je suis relancé, à nouveau je suis motivé.

 - Cela incite-t-il vraiment à vouloir continuer ?

 - Ah oui ! Parce que, quel que soit l'éditeur, je pense qu'on est toujours PAM-copie-1.jpgtrès content d'être publié. Ce n'est pas simplement la joie de voir son nom sur une couverture, c'est le plaisir de voir que des personnes qui sont des professionnels font confiance à ce que vous avez écrit et risquent du pognon sur vous. Donc c'est un critère. Ce n'est pas payer soi-même pour être édité tout seul et le diffuser à sa famille. C'est un sentiment d'orgueil car être publié pour un premier bouquin à la Série Noire... Je suis fier... C'est un critère car en général ils ne publient pas n'importe quoi. Bien sûr il y a des bons, des moins bons... Mais je suis fier et je me sens conforté.

- Au début de notre entretien j'ai parlé de roman intimiste. Il me semble que dans un premier roman, comme "Les trottoirs de Belgrano" qui existe ou a existé aux Halles, on a tendance à inclure ce qu'on a vécu. Dans un deuxième, un troisième roman, s'implique-t-on autant ? Le démarquage entre l'écrivain et le narrateur devient-il plus net ?

 - "Les Trottoirs ..." en fait est le deuxième roman, avant j'avais écrit le Jeanne d'Arc. Juste pour le situer, comme le fait mon frère pour les "Années Série Noire", en fonction de son écriture et non de sa parution. Pour le deuxième polar qui est en lecture, c'est certainement encore plus intimiste parce que c'est l'histoire d'un inspecteur des impôts qui enquête dans une direction spécialisée et c'est ce que je vis tous les jours. Bien entendu romancé, et pas avec les vrais noms, parce que je me ferais descendre. Peut-être pas par les truands que je décris mais par l'administration, et je n'ai pas le droit. Mais c'est sans doute encore plus intimiste. Sur ma personnalité, j'en mets surement moins, c'est vrai parce que je ne suis pas le héros. Tandis que dans le premier, on peut se dire qu'il y a trop de moi, que l'on me retrouve dans la vie de tous les jours, avec ce que j'aime. C'est sans doute un défaut qui peut plaire en même temps, du moins de la part de mes intimes.

 -Il est plus facile de se transposer dans un livre et de donner une image de soi, mais par la suite, ne dévie-t-on pas ?

 - C'est bien pour cela que dans le deuxième polar je décris un milieu que je connais, où je travaille, car comme je l'ai déjà dit, je ne sais pas trop inventer. Je décris ce que je connais, et le personnage Pierre-Alain Mesplède n'est juste qu'en introduction, après il disparaît. C'est une autre personne, ce n'est plus moi. Je n'écris pas mes mémoires. Ou alors un jour j'écrirais un bouquin comme Picouly, mais je ne suis pas certain d'en posséder le talent.

 - Que représente pour toi le tango, qui est un peu suranné, et l'Amérique du Sud, puisque si tu te places au premier plan dans le roman, ce sont les points de départ de l'intrigue et qu'ils fournissent l'ambiance.

 - Comme l'on dit classiquement, je vous remercie de m'avoir posé cette question. Effectivement le tango tient une grande place et c'était le but de mon bouquin. Et contrairement à quelques affirmations que je viens d'entendre et que j'ai relevées, premièrement ce n'est pas une question de mode. Concernant la motivation profonde, c'est qu'à un moment donné, j'étais pratiquement tous les soirs aux Trottoirs de Belgrano, qui s'appellent en réalité les Trottoirs de Buenos Aires - j'ai déformé le nom pour des questions juridiques. Je connaissais tous les chanteurs, les danseurs, on parlait argentin, on parle toujours, et à un moment donné c'était une véritable passion. Et le tango, affirmation erronée, et tu le sais bien, n'est pas suranné. Le tango c'est une musique que je comparerais au blues, au jazz, et qui est une musique très ancienne en perpétuelle création. Ce n'est pas archéologique... Evidemment on écoute avec plaisir les vieilles chansons de Gardel comme on écoute celles de Fréhel, mais contrairement à la chanson réaliste où il n'y pratiquement plus de créations et qui correspondait à une époque, le tango est très évolutif. Du temps de Péron, existait le tango politique. Lorsqu'il y a eu des grèves, on a écrit des tangos sur les grèves... Tu sais, on dit des Mexicains qu'ils descendent des Aztèques, des Péruviens qu'ils descendent des Incas et des Argentins qu'ils descendent du bateau. C'est à dire qu'ils venaient de tous les pays d'Europe. Une immigration en provenance de l'Europe Centrale, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Aveyron, comme mon arrière grand-oncle. Et ces gens là, en arrivant en Argentine, ont été coupés de leurs racines. Et ils ont reconstruit un monde ensemble, très composite et basé pour beaucoup sur la nostalgie, sur le manque de travail, sur les amours faciles. Ils ont dansé d'abord le tango dans les bordels, entre hommes. Sans effets pervers, parce que c'était comme ça. Ils attendaient les nanas et il fallait bien s'occuper entre temps. Et donc le tango c'est une évolution complète, totale et qui dure depuis toujours. Il y a eu Gardel, Piazzola, et ça continue. Quand on commence à connaître, et quand on connaît on aime, le tango, on se vexe un petit peu de l'idée fausse que les gens se font du tango réduit à uniquement une danse de bals populaires, de fin de soirées de premières communions ou de mariages. Le vrai tango c'est tout de même autre chose et c'était une envie de dire ce qu'est réellement le tango. 

PAM4-copie-2-Justement dans ma chronique de la Tête en Noir N° 57, j'avais écris : le tango est aux Argentins ce que le blues est aux Noirs américains. Penses-tu que cette formule est exacte et s'applique aux Argentins ?

- A certains oui, car il n'y a pas que le tango en Argentine. Il existe plein de danses issues de l'Europe centrale qui sont des sortes de polkas et de mazurkas mitigées de rythmes indigènes. Mais le tango c'est effectivement Buenos Aires qui représente une grande partie de l'Argentine et puis comme a dit un grand écrivain argentin dont j'oublie toujours le nom "Le tango c'est une idée triste qui se danse". C'est une belle définition qui correspond bien, quoique le tango ne soit pas toujours triste. Certains sont pleins de dérision et d'humour, mais ce n'est pas la généralité. Pour revenir au blues, je pense à un blues des années 60 et principalement à une chanson qui dit "fait moi une paillasse dans ta maison et je coucherai là et quand tu reviendras je serais là". Dans le tango argentin, c'est le même genre de paroles. Exemple "je t'aimai, tu es partie, tu m'as trahie, mais je t'aime toujours". Ce sont des paroles écrites par des hommes mais depuis une vingtaine d'années des femmes écrivent des chansons et cela relativise un peu ce machisme des cinquante premières années du tango.

 - Bertolucci a évoqué dans "Un tango à Paris" le tango d'une façon dramatique. Le tango comme le blues est une source d'inspiration et une manifestation musicale populaire...

 - Oui mais ce qui me plaît dans le tango, comme dans le jazz et le blues, en dehors des rythmes qui sont fascinants, syncopés et des voix qui sont assez exceptionnelles, c'est une musique vivante. Populaire et vivante. En France, on a de très bonnes musiques, mais il n'y a pas de courant. C'est une musique qui existe toujours, au cœur des gens. Par exemple on se promène dans Buenos Aires - malheureusement je n'y suis jamais allé mais j'ai vu beaucoup de reportages - dans les rues les gens chantent le tango, il y a des boîtes spécialisées, que les Argentins ne fréquentent pas trop pour des raisons financières, mais bon c'est toujours très vivant.

 - En effet ce roman est une ode au tango et tout ce qui peut se passer, sans vouloir déflorer l'intrigue, le trafic de cartes de séjour et la drogue, ne sont que prétextes ?

 - Oui, très franchement oui. Mon idée au départ était de me faire plaisir et de faire plaisir à quelques personnes et j'ai décrit un milieu que j'aimais. Et puis à un moment donné, je me suis dit c'est facile mais il faudrait trouver un lien entre tout ça, expliquer pourquoi le gars se balade. Donc j'ai inventé ces histoires policières et il est vrai que selon la lecture que l'on en a, on y croit ou on n'y croit pas. On se mélange dans les meurtres et les motivations, parce qu’il y a divers meurtres - il faut quand même ça dans un polar -. Mais les motivations ne sont pas toujours les mêmes, ce ne sont pas les mêmes personnes, mais en effet sans aller au-delà, c'est un prétexte que j'ai essayé de rendre le plus vraisemblable possible. Avec les conseils aussi, il faut l'avouer, de Patrick Raynal. J'avais mis une histoire de drogue pas possible et Raynal m'a dit " sur la dope si tu n'apportes rien, ce n'est pas la peine de continuer là-dessus, tout le monde a écrit. Par contre tu as une idée originale, continue-la." Donc j'ai essayé, évidemment, d'avoir une histoire la plus logique possible, et je crois qu'elle se tient, mais il est vrai que c'est un prétexte pour parler de cette lente pérégrination du héros autour d'un tas de personnages dans Paris, dans le 17ème que j'habite et que j'aime, et qui est un petit village.

 - Le personnage tel qu'il est présenté est sympathique mais il ne pourra pas être récurrent.

 - Non. Cela me parait assez difficile. J'ai un grand ami, un grand écrivain de polar, Martin Brett. Quand je lui ai annoncé que ce bouquin allait être publié, il m'a dit " Tu sais, les lecteurs aiment beaucoup retrouver un héros". Malheureusement, on ne sait pourquoi, le lecteur tout du moins, le héros on ne le retrouve pas. Mais on retrouvera l'inspecteur Lancret, peut-être.

 - Quels sont tes projets ?

 - J'ai un roman en cours de lecture, et il est vrai que quand on est dans l'enthousiasme comme moi d'avoir eu une publication, on n'est pas très sûr du deuxième. On est très sûr de vouloir l'écrire, de pouvoir l'écrire, mais on se laisse peut-être guider par la facilité, se dire j'ai un style qui a plu. Mon idée était, non pas de faire une série pour ça il faudrait que ce soit publié, mais comme mon premier personnage ne peut pas être réutilisé pour diverses raisons, de mettre en avant l'inspecteur qui avait un rôle secondaire. Il devient un petit peu le héros du deuxième bouquin, pas totalement. Et dans le troisième, qui est à peine pensé, l'inspecteur vient en première place, tant dans son actualité de 95 que dans sa jeunesse des années 60. C'est en gestation ...

 - Pourquoi ne pas avoir choisi un pseudonyme ?

 - Ah, ah. C'est gentil comme question. D'abord parce que, lorsqu'on écrit... non quand on écrit on s'en fout, on ne met pas son nom sur son ordinateur... mais à partir du moment où on donne son manuscrit à une maison d'édition, la plus grande joie c'est d'être publié et connu. Nous avons rencontré, il y a quelques mois, au festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, Paco Ignacio Taïbo Secundo. Quand son père lui a dit : "Tu ne vas pas écrire sous ton nom !" il a dit "Si, c'est mon nom, je le garde !" Et avec mon frère il nous a surnommé Mesplède 1er et Mesplède 2ème. C'est mon nom et j'en suis fier. Le nom de Mesplède est connu, pourquoi ne pas le faire connaître davantage. Et puis mon frère n'est pas jaloux, au contraire, il est très content.

 

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Published by Oncle Paul - dans Entretiens-Portraits
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26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 08:07

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En cette fin d’année de l’an de grâce 1787 , les accidents et les décès consécutifs aux accidents provoqués la plupart du temps par le renversement de balles de foin tombées de chariots, dans le quartier du Marais à Paris sont légion. Et la mort du premier violon de l’orchestre dirigé par le chevalier de Saint-Georges, le Concert de la loge olympique, d’obédience maçonnique, arrange les affaires de Nicolas Lecoeur qui convoitait ce poste depuis quelque temps. Un autre événement va précipiter les enquêtes policières. Une bijoutière, la veuve Fournier, a été assassinée ainsi que son commis et ses hommes de confiance en sa boutique du quai des Orfèvres. La carriole qui devait transporter une petite cargaison d’or à son fils installé dans le Marais, s’est volatilisé. L’héritier est naturellement soupçonné mais aucune preuve ne peut être retenue contre lui, puisque justement il est l’héritier direct et n’a donc aucun intérêt immédiat à tuer et à voler sa mère. Le commissaire Davier confie l’affaire à l’un de ses adjoints particulièrement prometteur dans la profession, l’agent de police Malvy. Nicolas Lecoeur pendant ce temps fricote avec Marianne, une servante d’auberge, et las de vivre confiné dans une petite chambre chez ses parents ébénistes, est hébergé par Auguste Vestris, un danseur dont il avait fait la connaissance neuf ans auparavant et qu’il a retrouvé par hasard lors de l’un des concerts. Les accidents se succèdent et les manants n’en sont pas les seules victimes. Des personnes huppées aussi décèdent de la chute de balles de foin mal arrimées. Les témoignages n’affluent guère, obtenus auprès de témoins qui n’ont quasiment rien vu, ou des mouches (les indics) qui recueillent ragots plus ou moins fiables. Toutefois il semble qu’à chaque fois la carriole serait attelée d’un cheval gris pommelé. Et les caïmans ne seraient peut-être innocents. Les Caïmans, ce sont les malfrats de l’époque, ceux qui plus tard seront surnommés les Mohicans puis les Apaches.

Les romans policiers ayant pour trame l’histoire, et l’histoire de France plus particulièrement, font florès actuellement, obéissant à une mode du lectorat, et quasiment tous les auteurs se conforment à la même règle. Celles d’intégrer à l’intrigue des descriptions d’une époque attractive, souvent le XVIIème ou le XVIIIème siècle, privilégiant souvent le décor et insérant personnages fictifs et réels qui se côtoient sans se faire de l’ombre. Habilement Pierre-Alain Mesplède, tout en apportant un éclairage substantiel au cadre et à l’ambiance, ne faillit pas à cette tradition. Mais contrairement à certains qui privilégient les us et coutumes, le décor local, l’architecture, les imbrications politiques et les magouillages de salon, il préfère s’intéresser à la vie culturelle qui régentait alors la capitale. C’est ainsi qu’au détour des pages on rencontre le symphoniste Ignace Pleyel, dont la marque de pianos aura survécu à ses compositions, le capitaine Thomas Alexandre Davy de la Pailleterie, plus connu sous le nom d’Alexandre Dumas, père de l’auteur des Trois Mousquetaires et que Charles Geneviève Louise Auguste André Timothée de Beaumont alias chevalier d’Eon y est évoqué de même que Gluck et Haydn. L’intrigue devient presque secondaire, mais est néanmoins toujours présente avec un épilogue inattendu.

Pierre-Alain MESPLEDE : Les Caïmans du Marais. Collection Univers Policiers ; Editions Pascal Galodé. 224 pages. 18€.

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 13:10

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Le bonheur ne tient qu’à un fil, dit-on parfois. Le fil du téléphone bien évidemment, sauf pour les monophobes qui ont leur portable greffé à l’oreille. Je parle du bon vieux téléphone qui trône sur le buffet du salon, sur le bureau, ou accroché au mur et sous lequel est disposée une chaise permettant de converser sans fatiguer des jambes variqueuses. Et Gilles Vidal rend à Charles Bourseul ce qui était indûment attribué à Graham Bell (et depuis 2002 à l’Italien Antonio Meuci, une longue controverse puisque Bell déposa son brevet deux heures avant Elisha Gray qui revendiquait lui aussi cette invention en 1874 et 1876). Mais cette spoliation envers Bourceul est le fruit du désintérêt de l’administration de la Poste et Télégraphe qui fut baptisée ensuite PTT (Postes Télégraphe Téléphone, PTT ne voulant pas dire comme certains aiment à le penser : Paie Ta Tournée, Petit Travail Tranquille ou autre Prends Ton Temps !). En effet son rapport n'est pas pris au sérieux par ses supérieurs. Il lui est renvoyé et son chef hiérarchique lui recommande de se consacrer entièrement à son emploi de télégraphiste. Il n'a d'ailleurs pas les moyens matériels de réaliser son invention. Il prend toutefois la précaution de publier une communication : « Transmission électrique de la parole » dans L'Illustration (26 août 1854). Depuis les chercheurs ne sont toujours pas mieux lotis, ceux-ci préférant s’installer à l’étranger afin de pouvoir réaliser leurs recherches en toute liberté financière, tandis que les étudiants étrangers sont priés de regagner leur pays et qu’une carte de séjour et de travail leur est refusée. Mais je digresse…

Puisque le téléphone vient d’être évoqué, parlons d’Albert Robida, dont le nom et l’œuvre sont moins connus de ceux de Jules Verne mais qui pourtant fut un visionnaire. Dessinateur prolifique, ce fut également un écrivain éclairé. Ainsi il imagina qu’un jour les pièces de théâtre pourraient être diffusées chez soi, retransmises sur une sorte de miroir accroché au mur du salon. Plus que la télévision, c’était l’écran plasma qu’il suggérait dans ce qu’il nommait le Téléphonoscope, article paru dans Le Vingtième siècle en 1883.

Mais les inventeurs furent parfois des originaux qui ne connurent la célébrité qu’à cause, on ne peut pas dire grâce, leur inconséquence. Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines entrouvrirent certes la porte à des inventions qui aujourd’hui n’ébahissent plus le public blasé. Parmi ceux-ci il faut citer Jean-François Boyvin de Bonnetot qui tenta, le 17 mars 1742, de rééditer l’exploit avorté d’Icare en se faisant fixer sur les bras et les jambes des sortes d’ailes qui devaient lui permettre de traverser la Seine en planant. Pari à moitié réussi. Un pari qui tourne au drame est bien celui tenté par Franz Reichelt qui se lance du premier étage de la Tour Eiffel, accroché à un embryon de parachute qu’il a confectionné, le 4 février 1912. Imaginez une réception à la Vil Coyote poursuivant Bip Bip et tombant du haut d’une falaise.

Heureusement certains d’entre eux ne subissent pas le même sort, les aviateurs Santos-Dumont, qui est à l’origine des dirigeables, Jules Védrines, qui le 13 janvier 1912 pulvérise le record de vitesse en avion, ou Charles Godefroy qui passa le 7 août 1919 entre les arches de l’Arc de Triomphe à Paris.

L’excentricité n’est pas l’apanage des savants, des chercheurs ou des adeptes des technologies nouvelles. Elle peut être le trait marquant d’individus, d’olibrius même, qui désirent se distinguer en actes ou en paroles. Comme cet étrange scientifique qui transporte dans sa diligence environ dix mille crânes afin de procéder à quelques expériences. Survolons rapidement ce cimetière ambulant et intéressons nous à Milord l’Arsouille, dont tout le monde a entendu au moins le nom. Cet Anglais né en 1805 à Paris, de son vrai nom Lord Henry Seymour-Conway, défraya la chronique par ses frasques. S’il est à l’origine du Jockey Club, il est surtout un fêtard (ancienne signification du mot arsouille qui veut dire également mauvais garçon et ivrogne). Dandy parmi les dandys et snobinard, il dépense sans compter, allant jusqu’à s’encanailler dans les lieux malfamés où se tiennent les combats de chiens.

Moins médiatique et agissant de façon moins rédhibitoire Aguigui Mouna, un personnage contemporain puisqu’il est décédé à Paris le 8 mai 1999. Ce natif de la Haute-Savoie, de son véritable patronyme André Dupont, il prendra l’alias moins banal d’Aguigui Mouna. Il parcourt la capitale en vélo, il aime s’intituler vélorutionnaire, arborant un béret constellé de badges de toutes provenances, des pancartes supportant des slogans, des aphorismes dont certains seront repris par des humoristes (Nous sommes tous égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres). S’ils font rire, ces aphorismes sont empreints de bons sens : On vit peu, mais on meurt longtemps, Les mass-médias rendent les masses médiocres, Les valeurs morales ne sont pas cotées en Bourse… Peut-on s’étonner qu’il fut ami avec Cavanna et nommé Chevalier des Arts et Lettres par Jack Lang ?

D’autres événements tragiques sont contés. Par exemple l’incendie du Bazar de la Charité qui fit cent vingt-quatre victimes, incendie qu’une voyante avait prédit peu auparavant. Véritable voyance ou charlatanisme ? Cela se discute, tout comme les personnages du Comte de Saint-Germain, de Michel Jacob le zouave guérisseur et de quelques autres.

On pourrait citer également la disparition des archives détenues par le directeur des Renseignements Généraux le 14 juin 1940 alors que l’armée allemande entre dans Paris ; de l’ilot de résistance mené par la Ligue Antisémite et son représentant Jules Guérin, lors du siège de ce qui fut surnommé le Fort Chabrol, sis dans la rue du même nom ; de l’assassinat de Paul Doumer, président de la République, lors de sa visite dans un salon littéraire (Est-ce pour cela que les salons de l’Agriculture sont plus courus par les hommes politiques que les salons du livre ?) ; de Serge de Lenz qui se réclamait d’Arsène Lupin… sans oublier Félix Faure mort en atteignant le septième ciel grâce aux gâteries prodiguées par madame Steinheil. Marguerite, Meg pour les intimes, qui ne pipa mot. Ou encore Thérèse Humbert qui inspira sûrement le banquier Bernard Madoff et les organismes de crédit à la consommation en instituant à grande échelle les prêts renouvelables (ou non), jetant sur la paille bon nombre de débiteurs et dont le coffre-fort ne recelait qu’un bouton de culotte.

Vingt-cinq historiettes, incroyables mais vraies, savoureuses ou tragiques, souvent méconnues, qui se lisent avec amusement, curiosité, intérêt, et que Gilles Vidal a dénichées en soulevant les jupes de l’Histoire.

Chacune d'elles est enrichie d'une illustration provenant souvent de journaux de l'époque.

Retrouvez mon article sur son précédent roman : Mémoire morte ainsi qu'un entretien avec l'auteur.

Gilles VIDAL : Histoires vraies à Paris. Collection Et soudain… Le Papillon Rouge éditeur. 288 pages. 20,50€.

N'hésitez pas à visiter le catalogue des éditions du Papillon Rouge

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24 mai 2012 4 24 /05 /mai /2012 11:26

avion-sans-elle.jpgLes Editions Presses de la Cité sont heureuses de vous annoncer que Michel Bussi est le lauréat 2012 du Prix Maison de la Presse pour son livre Un avion sans elle.

Un prix amplement mérité qui succède à d’autres récompenses pour ses précédents romans.

 

Petit récapitulatif :

 

Omaha Crimesa obtenu :

Le prix Octave Mirbeau de la ville de Trévières (Calvados).

Le prix Ancres Noires de la ville du Havre 2008.

Le prix du 1er roman policier de Lens.

Le prix littéraire des lycéens de la ville de Caen 2008.

Le prix Sang d’Encre 2007 de la ville de Vienne.

 

Mourir sur Seinea obtenu :

Prix de la Reine Mathilde.

 

Nymphéas noirsa obtenu :

Prix Michel Lebrun 2011 du Mans.

Prix des lecteurs de Cognac 2011.

Grand Prix Gustave Flaubert des écrivains normands.

Prix Gouttes de sang d’encre de la ville de Vienne 2011.

 

Vous pouvez retrouver mes chroniques concernant Omaha Crimes, Nymphéas noirs et Un avion sans elle ainsi qu’un entretien avec l’auteur.

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23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 17:04

 

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À l’occasion de la sortie de votre nouveau roman Mémoire morte aux éditions Asgard, il me semble qu’une petite conversation en toute décontraction s’impose. D’abord un petit tour d’horizon sur vos différentes activités. Vous avez été libraire, éditeur en créant les Éditions de l’Incertain, littérateur et plus spécifiquement romancier, lecteur-correcteur.

Votre parcours professionnel a toujours été axé sur le domaine du livre ?

Oui, presque. Déjà, la lecture était ma passion tout gamin, et elle m’a poussé à écrire très tôt, des poèmes, puis des nouvelles – mais bon, tous les auteurs vous disent ça. Puis, lors de ma vingtaine, après avoir travaillé un temps dans le spectacle, et publié mon premier roman à 24 ans, j’ai appris le travail de libraire, chez feue la librairie Fahrenheit 451, rue Linné, dans le 5e (tenue par Alain Heurtier), puis à la Terrasse de Gutenberg, dans le 12e (tenue elle, par Michèle Ferradou). J’ai ensuite créé ma propre librairie, avenue Ledru-Rollin, La Grande fenêtre (un petit hommage à Chandler), où je vendais des livres d’occasion – avec un gros département polar. C’est dans ce cadre que j’ai monté d’abord les éditions Le vent noir (avec la publication d’une plaquette de René Belletto, Le temps mort), puis les éditions L’Incertain… Mais j’ai aussi travaillé pour une coopérative d’achat de livres pour bibliothèques !


Passer de libraire à éditeur a été une démarche très usitée au xixe siècle et plus rarement de nos jours. Une opportunité ou un besoin de tenter autre chose ?

Oui, d’ailleurs, beaucoup d’éditeurs étaient libraires à l’époque… Le plus bel exemple de réussite de nos jours est Le dilettante. La librairie ne me suffisait plus, en fait, je commençais à m’y ennuyer, et l’édition m’attirait irrésistiblement. Une fois revendue ma librairie, je me suis consacré à cette activité.


Les éditions de l’Incertain ont publié des auteurs aujourd’hui reconnus. Mais cela n’a pas pour autant été un garant de longévité. Pourquoi ? Si vous avez une réponse bien évidemment.

Avec mon compère Grégoire Forbin, qui s’est joint à moi à ce moment-là, nous avons surtout eu la malchance de subir deux faillites de distributeurs qui ont anéanti tout notre travail en ne nous payant pas des mois et des mois de (très) bonnes ventes. Et comme nous n’avions pas de trésorerie… Mais je ne regrette rien. Le passé est le passé, il faut regarder devant.


portes-de-l-ombreOn vous retrouve comme directeur de collection au Fleuve Noir avec en charge la collection « Nuit Grave » qui s’adressait plus particulièrement à un lectorat jeune. On y retrouve quelques auteurs connus dont Sholby qui fut publié chez Méréal. Puis ailleurs.

C’est Natalie Beunat qui m’a fait rencontrer Christian Garraud, le directeur de Fleuve Noir à l’époque, et ce dernier m’a alors proposé la collection. C’était vraiment novateur : des livres courts avec des textes en forme de coups de poing, des auteurs venant de différents horizons, un petit prix public et des couvertures qui mettaient en avant de jeunes illustrateurs. Comme d’autres collections du Fleuve, elle s’est éteinte suite à une nouvelle orientation éditoriale de l’éditeur. Auparavant, je m’étais occupé de la collection « Tombeau », chez le Castor Astral, des hommages à des auteurs ou musiciens disparus (je veux en passant rendre hommage à Jean-Yves Reuzeau, l’éditeur constant de Thomas Transtromer, qui vient de récolter les fruits de son travail avec le Nobel de littérature décerné au Suédois). Après « Nuit grave », je me suis occupé de la « Bartavelle noire », publiant, je pense, de bons petits polars avec comme auteurs des Jean-Jacques Reboux, Olivier Mau, Sergueï Dounovetz, Jean-Pierre Andrevon…


Vous êtes maintenant lecteur-correcteur, un métier de l’ombre, indispensable de l’édition, mais qui tend à disparaître si l’on se réfère aux nombres de coquilles que les lecteurs déplorent dans bon nombre d’ouvrages. Les éditeurs se fient-ils plus au correcteur d’orthographe informatique qu’à l’œil humain ?

Cela fait une quinzaine d’années que je suis correcteur, un travail qui me passionne. Il est certain que la qualité intérieure des livres se dégrade d’année en année… Déjà, les petits éditeurs n’ont pas les moyens de se payer de correcteur – c’est compréhensible et bien entendu pardonnable… Mais qu’au moins, ces petits éditeurs aient quelques notions d’orthographe, de règles de typographie et de syntaxe, et corrigent eux-mêmes les livres qu’ils publient (tant pis si ce n’est pas parfait) ! Ce n’est malheureusement pas le cas. Le problème, c’est que n’importe qui peut s’improviser éditeur de nos jours… ce qui n’est pas compliqué, avec la PAO, et l’édition en ligne…


Vous êtes un littérateur, et plus particulièrement un romancier. À cause de vos multiples occupations, écrivez-vous en dilettante ?

Écrire a toujours été ma principale (pré)occupation, celle qui me donne le plus de joie. Mais il faut bien faire bouillir la marmite, alors, à moins d’être rentier comme Proust, ou vendeur de best-sellers comme Marc Lévy, il me faut travailler… J’écris donc, effectivement, lors de mes périodes de loisirs.


Si j’ai écrit que vous êtes un littérateur, c’est bien parce que vous touchez à tous les domaines de la littérature. En particulier vous avez écrit des ouvrages sur le football, notamment un almanach paru chez Méréal en 1997 avec la complicité de Jean-Yves Reuzeau. Un sport qui vous attire plus particulièrement ?

Oui, j’ai tout d’abord écrit de la littérature dite « blanche » (toutes ces étiquettestapie.jpg ne veulent rien dire)… Autrement, j’adore le football depuis tout gamin. Comme la plupart des gamins d’ailleurs, j’ai tapé dans un ballon et joué des matchs. Et je suis un grand fan de l’OM depuis l’âge de 15 ans. Écrire sur le football a été un grand plaisir ! Comme pour Tous fous de foot aussi, que j’ai publié chez L’Archipel, en 2006.


L’on se souvient du passage de Bernard Tapie dans les arcanes footballistiques, or, avec Emmanuel Loi, vous avez écrit en 1997 Pour ou contre Bernard Tapie ? (Le Castor Astral). Réécririez-vous ce livre aujourd’hui et prendriez-vous partie ?

Tapie était en prison à ce moment-là, et avec Emmanuel Loi, nous avons eu l’idée de ce petit pamphlet où nous proposions des arguments pour et contre le grand bateleur (il n’y avait pas Internet à l’époque et on s’échangeait les textes par fax !). Cela dit, au regard de ce qu’est devenu le personnage, je ne le réécrirais pas…


chat.jpgVous écrivez également des ouvrages pour les enfants, mais peu. Vous semblez plus attiré par les chats, animaux auxquels vous avez consacré plusieurs publications : Le chat et ses mystères, Almanach littéraire du chat, Sacré chat… En possédez-vous un, ou plusieurs, préférant les félidés à l’être humain ?

Je n’ai publié qu’un seul livre pour enfants Marie-Lulu la tortue, et c’était pour ma fille… Pour les chats, c’est une vieille passion. J’ai eu trois chats dans ma vie, un dans ma jeunesse, puis deux en même temps, durant près de 18 ans. Le chat est le compagnon par excellence de l’écrivain. Quand le dernier, Plume, est mort, j’ai eu un immense chagrin, heureusement atténué par la naissance de ma fille un mois auparavant… Cela dit, bien que Jean Cocteau ait écrit que « la supériorité des chats sur les chiens est qu’il n’existe pas de chat policier », je dois dire que j’ai une chienne westie depuis quatre ans (sur l’insistance de ma femme), que j’adore… Le chien a des qualités que le chat n’a pas, et vice versa. Donc, acte.


Entre Sombres héros paru en 2008 chez Atelier de presse, et les deux ouvrages parus coup sur coup cette année, Les portes de l’ombre aux éditions Coups de tête, et Mémoire morte chez Asgard, une certaine latence a eu lieu. Pourquoi ? Une forme d’inappétence pour l’écriture, un ras-le-bol, un manque d’inspiration ?

Non, pas du tout. Les deux romans sont importants en terme de nombre de signes, et il m’a donc fallu pas mal de temps pour les écrire, surtout que j’ai beaucoup de travail alimentaire par ailleurs. Et puis, je les ai réécrits plusieurs fois, j’ai essayé de les rendre les meilleurs possible. Ensuite, il y a les éditeurs idoines à trouver : cela devient de plus en plus difficile, même pour un auteur ayant pas mal publié…


Avez-vous un roman en préparation ?

Je suis déjà en train d’achever un livre qui paraîtra en avril 2012 chez Le Papillon rouge éditeur qui a pour titre Histoires vraies à Paris. 25 histoires donc de personnages connus ou méconnus de la capitale à travers l’Histoire. Je les ai traitées comme je l’aurais fait pour des nouvelles de fiction. Autrement, j’ai en effet démarré un nouveau roman noir (polar, thriller ?), je vais m’y mettre à fond très bientôt.


Aimeriez-vous retenter l’aventure de l’édition en fondant une nouvelle maison ?

Non, je ne pense pas, j’ai déjà donné ! Trop de contingences, d’angoisses, de soucis… Et puis ça empêche d’écrire !


Que pensez-vous du livre numérique ?

Quand j’étais libraire, j’avais des visiteurs fidèles avec qui j’avais nombre d’affinités, de longues discussions. Certains personnages du quartier venaient me consulter, c’était marrant, j’avais l’impression d’être plus qu’un libraire, une sorte de confesseur des fois – d’ailleurs certains sont devenus des amis, même très proches, que je vois encore aujourd’hui. Tout cela pour dire que si le livre numérique prend en Europe les dimensions qu’il a actuellement aux États-Unis, et même pire, j’ai bien peur que dans un proche/moyen avenir les trois quarts de nos librairies disparaissent : ce serait très grave. Cependant, je pense que les livres demeureront toujours, quoi qu’il advienne, car rien ne remplacera jamais un vrai livre, les gens aimant toucher le papier, le sentir, soupeser l’objet… Moi, j’ai toujours vécu entouré de bouquins, je ne me vois pas changer. Maintenant, mon dernier roman est en vente aussi en version numérique. On ne peut pas y couper… Wait and see.

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23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 17:02

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Ce n’est pas parce qu’il dormait que Carl Frot a rêvé. Il a perçu des craquements, des frôlements et il est persuadé que quelqu’un s’est introduit dans la maison. Guère rassuré, il se lève quand même et descend à la cuisine, à tâtons, glissant inopportunément sur un objet qui traînait. Il a le temps d’apercevoir une silhouette. Il chute lourdement, ce qui à pour conséquence de réveiller sa femme Diane. Il narre succinctement ce qui vient de lui arriver, dissimulant toutefois l’intrusion d’un personnage d’apparence frêle. Puis ils remontent se coucher et en profitent pour… mais ceci ne nous regarde pas. Ah si quand même, au cours des ébats, Carl a comme une vision, le visage de sa femme se déforme, prend une autre apparence.

Gérant d’une agence d’affacturage dans une cité portuaire, Carl doit le lendemain matin se rendre chez un client potentiel, directeur d’une cimenterie. Lorsqu’il arrive sur le lieu de son rendez-vous des policiers sont déjà en plein travail. Le cadavre, ou ce qu’il en reste, d’une jeune femme vient d’être découvert, à moitié déchiqueté par une machine. Le commissaire Franck Parisot est sur les dents. C’est le deuxième corps féminin ainsi retrouvé en trois semaines. La piste d’un serial killer n’est pas à négliger, d’autant qu’un individu nommé Antoine Merlin avait été soupçonné avant de s’évaporer dans la nature. Mais d’autres affaires attendent Franck Parisot, résolues plus ou moins dans la douleur, avec des cadavres à la clé.

La journée pour Carl non plus n’est pas terminée. Il retrouve coincé sous un balai d’essuie-glaces une feuille de papier sur laquelle est inscrite cette phrase énigmatique : MA VENGEANCE EST PERDUE S’IL IGNORE EN MOURANT QUE C’EST MOI QUI LE TUE. Dans le même temps Carl se sent épié, un regard qui lui vrille la nuque. Et alors que lui et Diane, laquelle vient de lui annoncer qu’elle est enceinte de deux mois, ce qui réjouit le couple, passent leurs temps à effectuer quelques emplettes en prévision de l’heureux événement, un individu s’est infiltré dans leur domicile. Les vêtements de Diane, du plus intime au plus épais, ont été lacérés, alors que le coffret à bijoux n’a pas attiré la convoitise de leur visiteur (visiteuse ?) indélicat. C’est le bouquet, et Carl détaille alors à Diane par le menu l’infiltration nocturne. Plus tard il reçoit à son bureau un petit colis contenant une poupée, vieillotte, amochée, cabossée, lacérée, l’expéditeur restant anonyme bien évidemment. Ils se décident à contacter le commissaire Franck Parisot.

Pendant ce temps Parisot et ses hommes ne sont pas restés inactifs. La piste gothique semble la seule probable. Les deux premières victimes étaient adeptes de ce mouvement tout comme Antoine Merlin, leur façon de vivre, de se vêtir, de décorer leurs chambres, de se connecter sur Internet le confirmant. Les deux premières à laquelle s’ajoute une troisième disparition. Une jeune fille dont le père est un peintre universellement reconnu. Parait-il. Et bien entendu le procureur s’attache à ses basques comme une colonie de morpions sur un pubis broussailleux.

Entre les affaires dont s’occupe Parisot et les tracas endurés par Carl Frot existe-t-il un lien ? Et si oui lequel ? Des éléments de réponse sont apportés à Parisot par Murielle, une psy qui travaille dans une clinique non loin de Gramont, ville dans laquelle se déroule cette histoire. Quant à Carl, il est aux quatre cents coups lorsqu’il apprend que Diane est à l’hôpital, accidentée après avoir été probablement poussée dans un escalator. Et que vient faire cette personne qui se surnomme Le Lémure dans cet imbroglio ?

Après la pluie qui se fait de plus en plus insistante, la tempête prend la relève et se conjuguent alors dans une sorte de cataclysme les quatre éléments : l’eau, l’air, la terre et le feu.

Un roman qui débute par des scènes d’action très puissantes qui s’enchainent les unes aux autres dans un rythme infernal jusqu’à l’épilogue où enfin le lecteur peut souffler. Tout comme chacun de nous, les protagonistes possèdent une fêlure, une fracture, ancienne ou récente, oubliée ou non, méconnue, qui influe sur leur vie quotidienne, leur moral, leurs agissements, parfois inconsciemment. L’auteur se permet quelquefois de digresser, mais sans appesantir le texte. Ainsi ces quelques lignes empreintes de bon sens, bon sens que ne possèdent pas toujours nos politiques, une réflexion pensée par Carl lors d’un incident dans un supermarché.

Il avait encore en tête ce qu’il avait lu il y avait quelque temps dans la presse, à savoir que le PDG du groupe qui détenait cette chaîne de supermarchés touchait un salaire colossal, des primes mirobolantes, sur les bénéfices et des stock-options honteuses, et qui, de surcroît, bien qu’il eut tout récemment été élevé en toute impunité au grade de chevalier de la Légion d’Honneur, résidait depuis deux ans à l’étranger, dans un ersatz de paradis fiscal, afin d’échapper au fisc.

Il ne me reste plus qu’à souhaiter que ce roman ne reste pas enfoui entre deux navets chez les libraires, mais mis en évidence et même recommandé par ceux-ci.

Vous pouvez également retrouver mon entretien avec Gilles Vidal

Gilles VIDAL : Mémoire morte. Collection Zone d’ombres ; éditions Asgard. 384 pages. 18€.

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22 mai 2012 2 22 /05 /mai /2012 08:45

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Essayez de vous imaginer dans la situation du seňor Machi, ancien industriel richissime qui s’est reconverti en réhabilitant un très prisé bar, restaurant, club de nuit. Une situation difficile que l’on ne rencontre pas tous les jours, j’en conviens, et fort heureusement.

Alors qu’au petit matin, après une fin de nuit passée en compagnie d’une jeune femme qui vient de lui procurer une petite gâterie dans son bureau à L’empire, son fief, Machi rentre chez lui après avoir téléphoné à sa femme Mirta de lui préparer son petit-déjeuner. Il est content Machi, la vie est belle, les femmes aussi, quelques lignes de coke de temps en temps, le viagra est efficace, les cigares qu’il déguste sont hors de prix et il conduit dans l’euphorie sa grosse BM à 200 000 dollars. De petits points noirs existent bien, mais il veut en faire abstraction ; sa fille qui fréquente un jeune homme qu’il n’apprécie pas, son fils Alan qui est plus attiré par les hommes que par les femmes.

Seulement, alors qu’il roule sur l’autoroute, il sent sa voiture effectuer une embardée. Il vient de crever. Aussitôt il appelle l’assistance dépannage mais celle-ci est longue à se mettre en route. Il examine sa roue endommagée et remarque que des crève-pneus se sont fichés dans la gomme. Des bricoles qu’il n’avait pas vues depuis les grèves des tisseurs de l’usine, en 74 ou 75. Le début de la paranoïa s’installe dans son esprit.

Comme il s’impatiente, il regarde dans le coffre de son véhicule. Stupéfait il aperçoit un corps recroquevillé. Pas moyen de le reconnaître, car la figure est semblable à une pastèque trop mûre écrabouillée sous les roues d’un camion. Il essaie de le dégager, mais cela lui est impossible. L’un des poignets est attaché par une paire de menottes. Roses et en fourrure les menottes, comme celles dont il se sert pour ses jeux érotiques. Il lui faut d’abord se débarrasser du cadavre encombrant, connaître l’identité de l’intrus et savoir qui a pu lui jouer un tour aussi pendable.

Première chose à faire : annuler l’assistance dépannage et changer lui-même sa roue ; ensuite se débarrasser du cadavre et éventuellement découvrir l’identité de celui qui s’est amusé avec ses affaires personnelles. Et cela ne va pas être de tout repos.

Tandis qu’il conduit, Machi pense. D’abord à Pereyra, son garde du corps, qu’il a surnommé Cloaque pour des raisons sur lesquelles je ne m’étendrai pas la place m’étant compté. Cloaque qu’il a sorti d’un sacré merdier et qui ne répond pas au téléphone. Ensuite à… Machi se fait arrêter par deux policiers et il lui faut démontrer qu’il possède des personnes influentes dans sa manche, les laisser lui confisquer son arme à feu qu’il range dans sa boite à gants, tiens il manque une balle remarque l’un des flics, et le délester de quelques billets qui trainaient dans son portefeuille, avant de reprendre son périple. Soulagé, Machi ! Les deux abrutis ne lui ont pas demandé d’ouvrir son coffre. Mais cela ne résout pas son problème, ses problèmes.

Il s’enfonce dans une banlieue déshéritée, achète quelques ustensiles pour couper les menottes, ensuite il cachera le cadavre, et puis il lui faudra acheter des vêtements pour changer les siens qui sont souillés. Et puis réfléchir : est-ce une des prostituées qu’il requiert de temps à autre pour son confort charnel, l’un de ses adversaires et concurrents, l’un de ses anciens employés de son usine de textile, les bolchos comme ils les appelait, un boxeur dont le match était perdu d’avance, un serveur qui avait oublié de venir un jour de repos alors qu’il possédait vingt ans de bons et loyaux services à L’Empire, sa femme…

Au départ, cette histoire ressemble à une grosse farce, genre comment se débarrasser d’un cadavre encombrant, version moderne du cadavre dans le placard. Mais bien vite on se rend compte que sous l’ironie sarcastique et amère se cachent des raisons plus profondes. Lorsque Machi se plonge dans ses souvenirs, comment il s’est élevé à la force des poignets et des trahisons, c’est toute une épopée qui est mise en scène. L’Argentine des années 70, les années de dictature militaire et policière, la chasse aux communistes, aux bolcheviques. A son beau-père qui le toise de haut, parce qu’il n’est qu’un parvenu. Parti de rien ou presque Micha s’est fait tout seul, comme on dit, mais à force de compromissions, de concussions, de traîtrises, en piétinant les autres. Ce qui est amusant, c’est que l’auteur prête cette intention à Federico ou Felipe, Micha ne sait plus très bien quel est le prénom du fiancé de sa fille, à Fe donc qui se veut poète et littérateur : il décida qu’un jour il écrirait un roman dont le señor Machi serait le protagoniste et dans lequel il lui arriverait des choses terribles. Comme si l’auteur avait décidé de régler quelques comptes personnels. Une caricature d’une certaine frange de l’Argentine, grinçante, féroce, mais qui peut refléter une certaine réalité.

Quant au titre, il trouve sa justification dans le roman, justification que je ne vous dévoile pas de peur de ne pas avoir le style haut.

Kike FERRARI : De loin on dirait des mouches. (Que de lojos parecem moscas – 2011 ; Traduction de l’espagnol/Argentine de Tania Campos). Editions Alvik/Moisson rouge. 192 pages. 12€.

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21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 08:14

Ou l’univers éthylique d’un écrivain populaire.

 

Il restait un peu d’alcool dans la seconde bouteille… Il avala d’un trait le contenu du verre… Le corps a été dirigé à toutes fins utiles sur l’Institut médico-légal, qui en a délivré décharge.

Les doigts gourds, Simenon venait d’achever Pietr Le Letton. Courbaturé, commpietr.jpge dans un état second, il se redressa et jeta un regard flou au dessus de sa machine à écrire. Un long moment s’écoula, ponctué de bruits feutrés. Il louchait sur la bouteille de vin qui lui avait tenu compagnie mais il ne la voyait pas. Ou plutôt il ne distinguait qu’un halo dans lequel se détachait comme une silhouette diffuse qui peu à peu prenait de la consistance. Des épaules tombantes, un ventre rond, comme une femme-tronc. Une femme ce n’est jamais un être complet. C’est un morceau de quelque chose, de quelque chose qui n’existe pas [La Vieille]. La femme, catalyseur de ses romans. Fini la littérature à quatre sous. Dorénavant, il allait faire du littéraire. La femme était un sujet de choix, mais il lui manquait autre chose, un liant que l’on retrouverait pratiquement dans tous ses romans. Il s’ébroua et finit la bouteille posée près de lui. Il avait trouvé ! L’alcoolisme serait l’un de ses thèmes préférés. Déjà il se voyait se dessiner des personnages, se nouer des intrigues, s’échelonner des trames. L’alcool serait présent d’une manière constante, obsédante. Il était écœuré de ne pas trouver dans la vie ce qu’il avait espéré. Alors il buvait et courait les femmes [La Main].

*****

Il serait injuste de croire que l’alcoolisme occasionnel ou chronique est l’apanage d’un sexe. Aussi bien les hommes que les femmes s’adonnent à ce vice qui n’est le plus souvent que la résultante d’une envie métabolique ou le besoin de l’affirmation de soi.

la-vieille.jpgAinsi Stève boit rarement. Une fois tous les mois, tous les trois mois. Quand il a bu un verre de trop, il commence à s’en prendre à sa femme, Nancy, puis à la société entière. Une révolte dont il a honte le lendemain. J’avais envie de me sentir fort et sans entrave. Et chaque fois qu’il boit un verre ou deux de trop, il la voit avec d’autres yeux. Leurs enfants sont dans un camp de vacances dans le Maine, à une centaine de miles de New-York, et ils doivent aller les récupérer. Avant le départ, il s’est octroyé un whisky, et en cours de route, il s’arrête sous un prétexte futile dans un bar et en profite pour avaler un double Martini. Sa femme met peu de temps à s’en rendre compte. Commencent les récriminations. Il reproche à Nancy de ne pas le traiter en homme, de ne pas le laisser sortir des rails de temps en temps, de ne pas lui permettre de petites fantaisies qui pimentent la vie [Feux-Rouges].

Betty, vingt-huit ans, se noie dans l’alcool et le stupre depuis trois jours. Epuisée, elle éprouve une peur diffuse et vit sur un nuage. Dans le bouge où elle a échoué en compagnie de Bernard, un médecin qui lui aussi boit mais de plus se drogue, elle est recueillie par Laure. Laure, la cinquantaine proche, vit dans un hôtel particulier à Versailles depuis le décès de son mari. Sans enfant pour lui donner un sens à la vie, tous les soirs elle cherche un ersatz d’encanaillement dans ce bar, ressentant le besoin d’alcool à partir de quatre heures de l’après-midi [Betty].

Avocat, Patrick-Martin, P.M. pour les intimes, vit à la frontière de l’Arizona et du Mexique. S’il boit, ainsi que sa femme, c’est la plupart du temps le week-end, avec leurs voisins et amis, allant successivement les uns chez les autres, tout en jouant aux cartes. Une tournée des grands-ducs qui peut durer vingt heures d’affilée, jusqu’à ce que les frigos soient vides. Le record étant de trois jours et trois nuits. Après, tout le monde rentre chez soi, et s’attèle au travail, jusqu’à une nouvelle bordée [Le Fond de la bouteille].

Sophie Emel est une jeune femme sportive. Elle participe à des meetings aériens, à des rallyes, saute en parachute. Pendant ces périodes elle s’impose une abstinence quasi rigoureuse. Hors saison, elle s’adonne avec délectation au whisky, fait la fête, et recueille chez elle des jeunes filles ou des jeunes femmes comme elle ramasserait dans la rue des chiens malades. C’est ainsi qu’elle est amenée à héberger Juliette, sa grand-mère, qu’elle n’a pas vue depuis quinze ans. Juliette aussi boit, du gros rouge, une habitude prise du vivant de son mari qui lui aussi caressait la dive bouteille de façon chronique [La Vieille].

Si l’ivresse peut être passagère et occasionnelle, comme dans les cas précédents, certains des héros de Georges Simenon s’adonnent à la boisson de façon permanente. D’ailleurs les deux cas sont évoqués dans La Vieille. Lorsque l’alcoolisme se manifeste de manière perpétuelle, souvent le personnage a décidé de vivre ainsi à cause d’un drame, le plus souvent familial. Loursat, avocat, s’est mis à boire lorsque sa femme l’a quitté dix-huit ans auparavant, le laissant avec Nicole, une fillette de deux ans, qu’il croit être le fruit d’amours adultérines. Il boit consciencieusement, remontant ses trois bouteilles de Bourgogne de la cave, sa provision pour la journée. Il est fidèle : Il y avait des alcools et des liqueurs… Loursat n’en buvait jamais. Son ivrognerie, il la vit en solitla-main.jpgaire, en reclus, une indépendance qu’il assume malgré sa position de bourgeois à Moulins, sa cité. Tout ivrogne et sauvage qu’il fut devenu, il faisait encore partie de la société [Les Inconnus dans la maison].

Après avoir mis longtemps à s’affirmer, Maugin est devenu un acteur et un comédien de premier plan. La soixantaine vieillissante, son cœur tracasse son médecin. Il boit depuis de longues années. Il s’arrête dans les cafés, les bouis-bouis miteux, pour s’enfiler deux verres de gros rouge. Au théâtre, à l’entracte, il substitue le pinard pour du Cognac parce que cela produit le même effet sous un volume restreint. Une habitude qui n’est plus un plaisir mais un besoin. Il se sentait mieux, après le contact râpeux sur sa langue, dans sa gorge. Lorsqu’il quitte Paris sur un coup de tête et s’installe à Cap d’Antibes, il délaisse le picrate pour le petit vin blanc, moins lourd à digérer, ou le Cognac. Il ouvrit la pharmacie où il conservait un flacon de Cognac. Ce n’était pas par plaisir, ni par vice, qu’il en buvait à cette heure-ci, mais parce que c’était indispensable s’il voulait tenir debout [Les Volets verts].

Une sorte de mondanité que la Comtesse von Kléber impose sur l’île de Floréana, lorsqu’elle débarque en compagnie de deux hommes qu’elle présente comme ses maris. Entre les deux amants en titre s’est instaurée une jalousie larvée qui ne demande qu’à éclater au grand jour. La Comtesse attise cette jalousie, perturbant la quiétude de l’îlot où ne vivaient que deux couples retranchés volontairement du monde. Le whisky et le Champagne coulent à flot et les provisions s’épuisent vite [Ceux de la soif].

Paul Martin, Feux-rouges.jpgaprès une soirée un peu trop arrosée dans une guinguette en banlieue parisienne, a eu un accident de voiture. Sa femme est morte sur le coup et depuis il vit d’expédients, ayant confié sa petite fille à son frère et à sa belle-sœur [Un Noël de Maigret).

Puisque Maigret s’invite dans cette étude, rappelons que si le fameux commissaire n’est pas un alcoolique invétéré et convaincu, ses enquêtes sont ponctuées de nombreux petits et grands verres, marquées du sceau d’une boisson, bière, fine, vin blanc, à laquelle il s’adonne tout le long de l’affaire à traiter.

Malgré l’ingestion immodérée d’alcool, l’éthylique simenonien évite de se vautrer dans la clochardisation. Il, ou elle, tient en général à garder une certaine dignité, aussi bien envers lui, ou elle, qu’envers ses proches ou son entourage. Seule Betty ressent le besoin de subir, de se dégrader, de salir son entourage. Elle ment par besoin, elle travestit la vérité. Après s’être confessée, au lieu d’être soulagée elle devient enragée, comme hystérique [Betty]. Les personnages masculins recherchent des indices prouvant qu’ils ne sont pas ivres. Ils sont capables de marcher sans hésitation, ou presque, de se souvenir des détails d’une conversation. Ils s’étonnent presque de leur calme, de ne pas trembler en introduisant la clé de contact de leur véhicule. Ils se rassurent [Feux rouges].

Il se sent bien, juste un peu vague, la démarche légèrement flottante. Mais il est persuadé que cela ne se voit pas. S’il se dirige vers les lavabos, c’est pour se regarder dans la glace et savoir s’il a droit à un dernier Bourbon [Le Fond de la bouteille].

Le recours au miroir et ce qu’ils y voient n’empêchent pas l’absorption d’’alcool. Il avait le visage crayeux, boursouflé… Sa voix était plus rocailleuse que jamais… Il se savait laid, avec ses cheveux rares qui collaient et son haleine qui empestait [Les Volets verts ]. Il marchait avec une certaine raideur, car il avait beaucoup bu en fin d’après-midi. Ses yeux étaient brillants, rougeâtres [La Prison]. Certains jours elle avait les paupières épaisses, la prononciation difficile [Ceux de la soif] Avec ses yeux comme liquide, ses paupières gonflées… [Feux rouges].

Malgré leur insistance à cacher l’état dans lequel ils se meuvent ou se conduisent, leur entourage n’est pas dupe. Tu parles comme quand tu as bu [Feux rouges] ; Il est encore ivre [Les Inconnus dans la maison]. Le genre de réflexion désagréable ou méprisante qui incité à persévérer. Vous avez bu ? – Pas encore, je vais le faire dans un instant [La Main]. L’alcool prodigue sur leur organisme et leur mental des actions qu’ils jugent bienfaisantes. Avec la lucidité un peu spéciale de ceux qui ont bu [La Vieille]. Je n’ai pas dormi de la nuit. Toujours mes insomnies. Alors j’ai pris mon médicament [Ceux de la soif]. Si le whisky possède des effets soporifiques, le gros rouge agit directement sur l’organisme. Après avoir bu, il se sentait énorme, puissant, une sorte de surhomme [Les Volets verts]. Une version contestée par une actrice vieillissante, ivre à peu près tous les soirsvolets-verts.jpg, qui interdisait à Maugin, lorsqu’il était jeune, de picoler. Une femme qui a bu a des possibilités accrues de jouissance, tandis qu’un mâle devient lourd et impuissant [Les Volets verts]. Ils s’inquiètent parfois de possibles réactions, A moins que cela te dérange de me voir boire [La Vieille] ou au contraire jouent les provocateurs, leur ivrognerie se traduisant par un laisser-aller. Loursat sème ses mégots de cigarettes un peu partout, ses vêtements sont constellés de cendre. Comme par un effet de mimétisme, les personnages secondaires également trinquent à la gloire de Bacchus, selon leurs moyens, leur tempérament, leurs possibilités. John, un Lord anglais est un habitué du Trou, bistrot versaillais. Il reste assis sur sa banquette, digne, sans prononcer un mot, pendant deux ou trois heures. Il boit du Cognac et lorsqu’il a son compte, se lève et gagne la porte d’une démarche à peine hésitante, toujours suivi d’une jeune fille ou femme, jamais la même. Chez lui, il s’assied dans un fauteuil, boit de la fine tandis que sa compagne d’un moment s’allonge sur le lit. Au bout d’une heure, il s’endort. Rite immuable depuis une vingtaine d’années. Ce n’est qu’une compensation à son impuissance sexuelle survenue à la suite d’une blessure de guerre [Betty]. Quasiment dans tous les cas de figure, ces buveurs invétérés ne digèrent pas le café matinal et se rabattent sur leur boisson favorite : whisky ou vin rouge. L’homéopathie alcoolique au secours des embarras gastriques.

*****

La cause de la dipsomanie des personnages simenoniens réside parfois dans un besoin de s’affirmer, mais peut provenir d’antécédents familiaux, un héritage paternel ou maternel, ou encore être la conséquence d’un drame.

La Comtesse von Kléber pratique un alcoolisme mondain, s’arrogeant le titre d’Impératrice des Galápagos, et son intempérance est d’origine inconnue. Peut-on tout au plus supposer qu’elle boit pour oublier une impuissance sexuelle ce qui ne l’empêche pas de traîner derrière elle deux hommes et de s’adonner à des ébats physiques sans aucun pudeur et pratiquement en public. Frigide et allumeuse, elle se révèle comme un cas pathologique intéressant [Ceux de la soif].

Betty est frustrée aussi bien dans son rôle de femme que de mère. Elle est marquée par le souvenir de Thérèse, une bonniche orpheline, âgée d’une quinzaine d’années, qui se faisait saillir par les hommes du village. Une image récurrente, datant de ses onze ans alors que Betty vivait en Vendée, chez sa tante, loin des troubles de la guerre. Elle en a ressenti une envie. Être femme, en somme, c’était subir, c’était être victime, et cela avait à mes yeux quelque chose de pathétique. Plus loin elle explique : Les femmes, dans mon esprit, étaient faites pour ça. Pour que les hommes les humilient, et leur fassent mal dans leur corps. Elle s’érige en victime consentante. Depuis, et même après son mariage, elle s’est conduite en putain, levant les hommes dans les bars, et les ramenant parfois au domicile conjugal. Elle pensait trouver auprès de son mari une présence, un réconfort, plus moral que physique. Plus qu’un distrait ça va ? et un bouquet de fleurs par ci par là elle a besoin d’un dialogue. Elle veut être considérée comme un être humain betty.jpgà part entière et non comme un animal de compagnie. Ivrogne et fausse catin – elle ne se fait pas payer – elle observe toutefois des périodes d’abstinence. Une situation qui aurait pu durer encore longtemps si un soir son mari et sa belle-mère ne l’avaient pas surprise de forniquer avec son amant. Sa belle-famille ne lui laisse pas le choix. Elle doit quitter le domicile conjugal et en échange de ses enfants reçoit un chèque conséquent, une avance sur la renonciation de ses droits de mère. Un engrenage infernal qui aurait pu être enrayé si elle avait pu s’occuper à loisir de ses deux fillettes. Or sa belle-famille, qui aurait préféré des garçons, ne lui a jamais permis d’assumer ses responsabilités : caresser, cajoler ses enfants, les nourrir, les changer, jouer avec. Tout était dévolu aux nurse et femme de chambre et autres personnes étrangères. Une conception bourgeoise qu’elle ressent comme une brimade. Laure, la femme issue de la bourgeoisie, s’est adonnée, elle, à la boisson à cause de drames familiaux. Elle a perdu son mari alors qu’elle n’avait que quarante-cinq ans et n’a jamais connu la joie de devenir mère [Betty].

Steve boit de façon épisodique. En réalité il reproche à sa femme de se montrer trop guindée, trop rigide dans la vie familiale, alors qu’il aimerait parfois s’octroyer un brin de fantaisie. Il combat un phénomène de castration, ou du moins ce qu’il ressent en tant que tel [Feux rouges].

Patrick Martin est confronté à un problème plus complexe qu’il n’analyse qu’inconsciemment. Sa mère se saoulait, par crise, par intermittence. Au bout de quelques mois elle ressentait un irrépressible besoin d’alcool. Mais cet atavisme ne rentre pas en ligne de compte, ou peu. D’origine modeste, P.M. a réussi sa carrière professionnelle, mais ce n’est qu’un parvenu qui n’arrive pas aux chevilles de ses voisins, de riches propriétaires fermiers. De plus il ressent un conflit entre son frère Donald et lui, une rivalité presque biblique. Donald, plus violent, plus vindicatif, qui n’a pas réussi à s’élever dans l’échelle sociale, a blessé grièvement un soir de beuverie un policier. Emprisonné il s’est enfui et réclame à P.M. son aide pour franchir la frontière américano-mexicaine afin de rejoindre sa femme et ses gosses [Le Fond de la bouteille).

D’origine plus que modeste, miséreuse même, Maugin a longtemps végété sur les planches avant que son talent soit reconnu. Cependant le taraude toujours son enfance, notamment la vision de son père se saoulant tous les jours [Les Volets verts].

Sophie Emel boit et aime boire parce qu’elle redoute sans se l’avouer la solitude. Elle ouvre la porte de son appartement parisien à des individus en perdition, les renvoyant au bout de quelques mois. C’est ainsi qu’elle est amenée à recueillir sa grand-mère Juliette qui refuse d’abandonner son logement promis à la démolition. Juliette déguste, en vieille dame digne, son gros rouge. Juliette a besoin de protection, désire que l’on s’apitoie sur son sort. Un sentiment de réconfort que n’ont pas su lui apporter ses précédents époux. Mais elle aussi possède dans le sang un atavisme éthylique. Et ce qui l’a fait basculer du côté du litron, c’estfond-de-la-bouteille.jpg la déchéance de son dernier mari – qui fut également le premier, on revient toujours à ses premières amours ! – et elle lui tenait compagnie, partageant le gorgeon conjugal. [La Vieille).

Le drame familial déclenche le processus de beuverie, latent ou pas. C’est en rentrant un soir, passablement éméché, que Paul Martin perd sa femme dans un accident de voiture. Ce qui n’était qu’épisodique, peut-être même sa première cuite, se transforme avec la remords en soûlographie chronique [Un Noël de Maigret].

Loursat, lui, vit depuis dix-huit ans entouré de sa fille, de la cuisinière et de femmes de ménage transitoires. Sa femme est partie en lui abandonnant l’enfant. Or l’idée que cette enfant puisse être le résultat d’amours adultérines l’a taraudé autant sinon plus que de se voir plaqué. Depuis, il rumine, ne demandant pas grand-chose à la vie. Un bon poêle, du vin rouge sombre, et des livres, tous les livres de la terre. C’était là le monde de Loursat [Les Inconnus dans la maison].

*****

Si les drames mènent à la soûlographie, voire à l’addiction, il se peut que dans un processus de cercle vicieux le phénomène de l’ivresse conduise au drame.

Ainsi Nicole, la fille de Loursat, délaissée par son père, est habituée à sortir avec une bande d’adolescents qui se gargarisent avec un mélange de Cognac-Pernod. Un soir, l’un d’eux a un accident de voiture et blesse un repris de justice. Nicole recueille le voyou dans la chambre contiguë à la sienne, à l’insu de son père. Ce mini-drame en engendre un second. Le malfrat est abattu d’un coup de revolver et les soupçons se portent sur le jeune homme ayant provoqué l’accident. Loursat se charge de la défense de l’adolescent, ce qui va l’obliger à changer ses habitudes, à moins boire et à se rapprocher de sa fille [Les Inconnus dans la maison].

Liés à l’alcool, deux drames peuvent prendre leur source dans une manifestation antagonique. Ainsi le manque d’alcool lié au manque d’eau – la Comtesse von Kléber a débarqué quelques semaines avant la saison sèche sur l’îlot de Floréana pour plusieurs mois – les incidents vont se multiplier jusqu’à l’aboutissement du drame [Ceux de la soif].

Au contraire, c’est à cause de la crue de la rivière que P.M. sera obligé d’héberger son frère Donald, évadé de prison. Connaissant plus ou moins les antécédents de celui-ci, P.M. demande à ses voisins lors d’une réception de ne pas lui offrir de boissons alcoolisées. Mais P.M. au lieu de suivre les conseils prodigués à son frère va boire plus que de coutume et de raison. Donald, par provocation, va lui aussi tâter du goulot, mettant eNoel-maigret.jpgn effervescence la petite communauté [Le Fond de la bouteille].

Steve ayant bu plus que de raison selon Nancy, sa femme, celle-ci va le quitter laissant sur la banquette de la voiture un petit mot par lequel elle explique qu’elle continue le voyage en car. Le lendemain matin, alors que Steve a roulé tant bien que mal, recueillant un fugitif échappé de Sing-Sing, sa femme n’est pas au rendez-vous. Il s’inquiète et finit par apprendre qu’elle est à l’hôpital, blessée physiquement et moralement. Sid, le prisonnier en fuite, a frappé et violé Nancy sur le parking du bar alors que Steve éclusait en cachette [Feux rouges].

Maugin va vivre un petit drame lourd de conséquences pour lui-même. Alors qu’il pêche à bord d’un canot sur la Méditerranée, il va s’enfoncer un hameçon dans le pied [Les Volets verts].

Le suicide organisé par intention peut-il être assimilé à un crime ? Sophie Emel qui avait recueilli sa grand-mère va pouvoir se poser cette question et tenter d’y apporter une réponse. La vieille dame est jalouse. Elle voudrait que Sophie ne s’occupe que d’elle seule. La crise couve et Juliette pose quasiment un ultimatum à sa petite-fille. Sophie n’en a cure. Elle se saoule, couche avec le premier venu, et rentre chez elle pour constater le drame. La vieille dame aussi a bu. Son problème est de n’avoir jamais eu de chez soi, d’être indépendante. Même mariée elle se sentait comme hébergée par son mari, presqu’une intruse. Un mari qu’elle aura aidé à trépasser en lui donnant les pilules qu’il réclamait sachant pertinemment qu’elle dépassait la dose prescrite. Juliette va donc se suicider en se jetant par la fenêtre, laissant Sophie à ses remords [La Vieille].

Le drame de la jalousie couve également entre Betty et Laure. Laure avait retrouvé un semblant de joie de vivre en couchant avec le patron du Trou. Mais entre Betty et celui-ci nait un sentiment plus fort que l’amitié. Betty pense trouver l’homme qui saura s’occuper d’elle, lui apporter le réconfort moral dont elle a besoin. Laura rentrera chez elle à Lyon et se laissera mourir [Betty].

Mais il ne faut pas croire que tous les protagonistes de ces drames sombreront dans la mort, quoique ce soit la généralité. Si Maugin décède des suites de sa piqûre d’hameçon [Les Volets verts], si Alain se suicide en voiture après que sa femme ait tué sa propre sœur suite à une crise de jalousie [La Prison], si Laure se laisse mourir [Betty], si Juliette se suicide eninconnus dans la maison-copie-1 se jetant par la fenêtre [La Vieille], si l’on retrouve les cadavres de la Comtesse von Kléber et de l’un de ses amants, sur la plage de Floréana, dans une tentative suicidaire de quitter l’îlot [Ceux de la soif], d’autres rechercheront un espoir de régénération. P.M. va mourir, certes, en traversant la rivière en crue, permettant à son frère de gagner la frontière. Mais il va mourir heureux, ayant la solution à sa question biblique et comprenant que son rôle de frère aîné est avant tout d’aider le membre défavorisé de la famille. Un rôle pas toujours accepté de bon cœur, Caïn et Abel, Jacob et Esaü en étant les principaux exemples. Il vit sa mort dans un espoir de rédemption [Le Fond de la bouteille].

Steve va se rapprocher de sa femme et vont s’instaurer, se lier, de nouveaux liens entre ces partenaires meurtris. Ce ne sera plus comme avant, certes, mais de ce drame chacun d’eux va tirer des enseignements profitables et va se reconstruire sur des bases plus solides un couple plus homogène, plus préoccupé l’un de l’autre et peut-être moins exigeant [Feux rouges].

Après avoir plaidé et découvert le véritable coupable, Loursat, qui sans cesser de boire avait tout de même mis un frein à son intempérance, continuera à écluser. Mais plus de la même manière. Il ne vivra plus confiné chez lui, sortira et regardera ces concitoyens d’un autre œil. Mais surtout s’instaurera entre sa fille et lui une complicité qui n’existait pas auparavant [Les Inconnus dans la maison].

*****

Peusimenon1.GIFà peu la silhouette diffuse que Simenon lorgnait depuis un bon bout de temps se matérialisa. La  femme-tronc laissa la place à une bouteille dans laquelle stagnait un reliquat de vin. Il s’ébroua, prit au hasard une enveloppe et inscrivit quelques noms, des ébauches de trames. Un fin sourire étirait ses lèvres minces. Dans son regard brillait une lueur de jubilation. Il était sûr de détenir le mode d’emploi de sa carrière, pressentant la fin de son apprentissage. Il écsimenon3.GIFrirait des livres sérieux dans lesquels il incorporerait ses phantasmes, les femmes et l’alcool. La soubrette, ou la secrétaire, penchée sur une table, ses rondeurs fessues tendant la blouse, ou la robe, probablement nue sous le fin tissu. Et le personnage masculin, extrapolation de l’écrivain, admirant ses courbes, le regard légèrement embué, un verre à la main, se demandant s’il va relever sur les cuisses fermes le fin rem part pour une exploration plus intime. Dépliant sa carcasse, Simenon se leva de sur sa caisse et jeta un coup d’œil vers le Pavillon où l’attendaient deux petits verres de genièvre. Sa décision était prise. Il allait écrire, encore écrire, des romans dans lesquels il s’investirait plus ou moins. Plus tard il rédigerait ses mémoires et se livrerait. Certains m’ont vu travailler au vin rouge, d’autres au cidre, au muscadet, au whisky, au grog, que sais-je ? Jamais saoul ? Non, à cette époque, je tenais vraiment le coup…

*****

Livres et documents utilisés :

Les Inconnus dans la maison.

La Vieille.simenon4.GIF

Betty. 

Feux rouges. 

Le Fond de la bouteille.

Ceux de la soif.

Les Volets verts.

Un Noël de Maigret.

La prison.

La Main.

Simenon, une biographie de Stanley Eskin. Presses de la Cité.

La véritable histoire du commissaire Maigret de Gilles Henry. Editions Charles Corlet.

D’autres romans auraient pu être utilisés pour étayer cette étude, qui se veut rigoureuse, et effectuer une plongée dans l’univers de Georges Simenon : L’Ane rouge, Lyberty Bar, Quartier Nè gre, Les Témoins, et combien d’autres encore. J’ai pensé qu’une trop grande dispersion aurait privé le lecteur d’un suivi dans la progression de cette enquête… altérante !

 

simenon5.GIFVous pourrez retrouver ces titres dans la collection Omnibus dédiée auxsimenon6.GIF Romans durs de Simenon dont six volumes sont déjà parus.

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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 06:40

PAIN-PERDU.jpg

Ce roman est la réédition d’un ouvrage paru aux éditions Canaille, collection Coupe sombre, en 1992. Je vous propose l’article que j’avais rédigé à l’époque, alors que Jean-Jacques Reboux après bien des pérégrinations, se décidait à créer sa propre maison d’édition.

Le loto, cet enjeu mythique que tout un chacun rêve de gagner un jour afin de palper une brassée de gros billets, sourit aux audacieux. C’est-à-dire ceux qui osent miser, même s’ils ressentent un léger pincement au cœur. Et il ne faut pas croire que parce qu’un boulanger issu du Maine et Loire, installé dans le Var pour des raisons personnelles, touche le gros lot, que l’auteur de l’histoire tire sur la ficelle. Tous les hasards sont permis, même les plus imprévus.

Aussi lorsqu’Aimé Leproudhon se trouve à la tête d’un joli pactole de près d’un milliard de centimes, il décide de récompenser à leur juste valeur ceux qui lui sont restés fidèles parmi sa parentèle, d’aider son mitron et sa vendeuse, et d’assouvir quelques fantasmes sexuels. Mais surtout de revenir dans la petite ville de Villemoche, cité médiévale, capitale de la chaussure, bourgade angevine célèbre pour sa douceur et son nom à coucher dehors. Comme par un fait exprès, Villemoche se met en tête de vouloir faire la une des journaux. Ne voilà-t-il pas qu’un de ses enfants réputés, l’industriel Martial Poitrenaud, le député-maire, est découvert étranglé dans sa villa.

Ce ne serait qu’une banale histoire de faits divers, réservés aux localiers de troisième zone, si le mystère ne venait y mettre son grain de sel. Ou plutôt des miettes de pain dans les poches de la victime. Dauthuile, le journaliste et ami du commissaire Coltraz chargé de l’affaire, est spécialement envoyé pour justifier sa paye et remonter les tirages de son canard. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si un farfelu ne s’était avisé de jeter la perturbation chez les autochtones en les privant de pain et si Poitrenaud, le bienfaiteur de la commune, n’était que la seule victime recensée. Poitrenaud n’est que le premier nom d’une liste de trépassés, édiles ou personnages influents de la cité, dont le patronyme a fait couler l’encre quelques années auparavant.

Et tous ces braves morts sont découverts avec des reliquats de croutons au fond de leur poche. Quel désordre et quel gâchis !

Jean-Jacques RebPain perdu chez les vilains 1992oux, dont la plume alerte et sarcastique semble indisposer les éditeurs parisiens puisque, après avoir été reconnu comme nouvelliste de talent par l’obtention de prix à l’occasion de festivals et concours divers, s’est résigné à créer sa propre maison d’édition. Une initiative en forme de pied de nez iconoclaste et vengeur qui lui réussit puisqu’une fois de plus il a failli obtenir le gros lot en étant finaliste au Grand Prix de Littérature Policière et sélectionné pour le Prix Galeries Lafayette du Mans (ce prix a été remplacé depuis par le prix Michel Lebrun, prix remis à l’occasion des anciennes 24 heures du livre du Mans). Un jeune auteur qui ne manque ni de talent, ni d’ambition, et mérite le détour, telle la petite chapelle nichée dans la verdoyante campagne, plus sobre et plus authentique que la cathédrale ravalée, rénovée, rafistolée, factice, qui draine des touristes indifférents. Une bouffée de fraîcheur qu’il se promet de renouveler pour notre plus grand plaisir et pour notre santé de lecteur confiné dans un carcan imposé par les grosses machines éditoriales.

Voilà ce que j’écrivais en 1992, et je n’ai rien changé à ma prose afin de garder l’authenticité de ce que j’avais ressenti. Depuis Jean-Jacques Reboux a connu des hauts et des bas, plus de bas que de hauts, et pourtant il a gardé la foi.

Pour la réédition de ce roman, Jean-Jacques Reboux a changé quelques noms de personnages et a réécrit l'histoire. Peut-être afin d'enlever quelques scories et le mettre au goût du jour. Quoi qu'il en soit, même si ce n'est plus tout à fait le même livre, l'esprit et le fond n'ont pas changé.

Alors si vous êtes convaincus vous pouvez commander ce roman via la SOUSCRIPTION de "Pain perdu chez les Vilains".

Pour recevoir Pain perdu chez les Vilains avant sa sortie en librairie, envoyez un chèque de 12 € aux Editions Après la Lune 14 rue Emile-Dubois 75014 Paris.

Pain perdu chez les Vilains (n°22) + Le blues de l’équarrisseur de Serge Vacher (n°21) : 22 € + un 3e titre offert, à choisir parmi les titres de la collection (à l'exception de Sansalina qui est épuisé).

Chèques à l'ordre de Après la Lune.

Voir la liste ICI

Jean-Jacques REBOUX : Pain perdu chez les Vilains. Editions Après la lune, collection Lune blafarde N°22. 12€.

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