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11 octobre 2012 4 11 /10 /octobre /2012 13:46

 

Cet entretien a été réalisé en janvier 1986, dans le cadre d’une émission sur le roman policier, émission diffusée sur les antennes d’une radio associative, entretien réalisé sur cassette audio. J’ai donc essayé de reproduire fidèlement les réponses de Jean Mazarin, avec les petits défauts inhérents à ce genre d’exercice, comme si cette interview s’était déroulée en direct.

 mazarinbis

 


A l’occasion de la sortie du dixième volume de la série consacrée à Frankie Pat Puntacavallo, mon détective préféré, j’aimerai faire un peu mieux connaissance avec vous. Pourriez-vous vous présenter ?

Se présenter, se présenter… C’est toujours délicat de se présenter soi-même parce qu’on peut dire on est grand, beau, intelligent, le meilleur… On peut aussi dire, c’est ce que je vais faire, on est moyen, de sexe masculin, que j’ai en gros la cinquantaine, que je suis marié, que j’ai deux enfants, que je vis dans une proche banlieue parisienne, que j’ai comme particularité d’écrire. C'est-à-dire d’écrire, tout le monde écrit bien sûr, mais de ne faire que ça, c'est-à-dire être un professionnel de l’écriture. Chaque matin, au lieu d’être au bureau, à l’usine, je ne sais pas où… Mon travail consiste à écrire. Voilà en gros ce que je peux dire.

 

Vous avez débuté dans la vie littéraire d’une façon peu banale. Pouvez-vous nous expliquer comment ?

Votre question me fait un peu rire parce qu’elle apporte plusieurs réponses. La première, je pourrais dire que j’ai débuté dans la vie littéraire en écrivant. Ce qui peut paraître quelque chose d’absolument normal mais qui ne l’est pas parce que tous les écrivains ne débutent pas en écrivant. On peut débuter et souvent c’est meilleur en faisant tout autre chose que d’écrire. Enfin, bon… Je vois où vous voulez en venir. C’est-à-dire j’avais déjà écrit lorsque j’étais plus jeune quelques petites nouvelles, de science-fiction généralement, plus que des nouvelles policières, et c’est en… Cela ne nous rajeunit pas tout ça… C’était au début de la crise, enfin ce que l’on appelait la crise, que j’ai eu disons l’occasion de passer d’une écriture d’amateur comme tout le monde doit écrire un petit peu des nouvelles, un petit roman, à une écriture professionnelle, et que j’ai décidé de ne faire que ça. Et l’occasion m’a été donnée par l’ANPE. Je venais d’être licencié de ma boîte, à l’époque on touchait quatre-vingt-dix pour cent de son salaire pendant un an et je me suis dit je vais en profiter. Comme j’ai un an devant moi sans problème matériel si j’en profitais de sauter le pas, c’est-à-dire de passer de petites nouvelles à un roman, puis de le faire tous les jours, et un autre, et un autre et un autre. C’est-à-dire de ne faire que ça puisque c’était ce que j’avais envie de faire. Donc en quelque sorte c’est le chômage qui m’a permis de réaliser le rêve de ma vie. Et j’espère qu’il en est de même pour d’autres chômeurs.

 

Vous écrivez aussi bien des romans d’espionnage, de science-fiction que des romans policiers. Ce soir nous en resterons au domaine du roman policier. Dans le roman policier vous maniez aussi bien l’humour, dans la série de Frankie Pat Puntacavallo que le roman noir comme dans Gangrène, paru sous le pseudo d’Emmanuel Errer. Dans lequel de ces genres vous sentez-vous le plus à l’aise ?

mazarin1-copie-1.jpgEn effet, comme vous venez de le signaler, je fais aussi des romans de science-fiction qui sont généralement des romans policiers travestis dans un futur assez proche, et des romans d’espionnage ou dit d’espionnage, mais je n’en ai pas fait beaucoup. J’aime bien, j’aime beaucoup, j’appellerais ça plutôt de la politique fiction. J’aime beaucoup mais enfin ce n’est pas ma tasse de thé. J’en fais un de temps en temps, disons un tous les deux ans… Enfin, on en reste au roman policier et comme vous venez de le dire, je fais en effet des romans policiers amusants, légers, tout au moins j’espère qu’ils sont amusants, seuls les lecteurs pourraient vous le dire. Moi, ça m’amuse, ça ne veut pas dire que le lecteur s’amuse en les lisant. Et des romans en effet très noirs, vous venez de citer Gangrène, qui est publié sous un autre pseudonyme, celui d’Emmanuel Errer à la Série Noire. Je ne crois pas que je suis plus à l’aise dans un genre que dans l’autre. Je crois que c’est quasiment une nécessité, enfin tout au moins pour moi, car je crois qu’il y a des auteurs qui ne font qu’un seul genre. Moi, j’en connais qui ne font que des romans noirs, très noirs ou très très très noirs. D’ailleurs la plupart ne font que des romans noirs, ou des romans policiers noirs. C’est le roman comique qu’on ne fait pas beaucoup. Moi, c’est plus fort que moi, faut que j’en fasse un, d’abord pour me détendre… Après avoir fait un roman noir, un roman où l’on se marre. Et puis je crois qu’il faut rire un peu. Si l’on est toujours dans le noir, où là là, on se flingue. Et puis finalement, peut-être qu’en faisant rire, dans un truc qui parait plutôt futile, on peut peut-être dire plus de choses que dans le romans noir, un roman sérieux, un roman accrocheur… un roman comique, on peut en envoyer plus de temps en temps. Et comme j’aime bien ça, je me sens assez bien aussi, dans le roman comique. Il faut une alternance, c'est-à-dire que je ne pourrais pas faire que des Puntacavello puisqu’il s’agit de lui en tant que roman comique, ni des romans comme Gangrène. D’abord les Puntacavallo, j’en fais, je ne dirai pas de moins en moins, par exemple l’année dernière j’en ai fait qu’un. Je pense qu’un ou deux par an, c’est bien parce que ça m’éclaircit un peu et des romans noir, ou noirs noirs, un ou deux aussi.

 

Vous avez débuté à la Série Noire puis vous avez migré au Fleuve Noir. Pourquoi ?

C’est exact. Le premier roman que j’ai publié, c’était en 73 ou en 74, c’était à la Série Noire, ça s’appelait Descente en torche. Alors vous me demandez pourquoi j’ai migré au Fleuve Noir... D’abord il n’y a qu’une partie de moi qui a migré au Fleuve Noir, d’ailleurs on parlait tout à l’heure de Gangrène, Gangrène est paru l’année dernière à la Série Noire. Ce qui fait que je continue à donner des manuscrits à la Série Noire, moins qu’au Fleuve Noir, d’abord parce que la Série Noire ne fait que du policier tandis qu’au Fleuve Noir, comme on le disait tout à l’heure, il y a plusieurs séries. Disons qu’il y a un éventail et l’on peut s’exprimer dans un éventail de genres plus vaste qu’à la Série Noire. Ensuite parce que, comme je le disais tout à fait au début de notre entretien, je suis un professionnel. Un professionnel qui ne fait que de l’écriture de romans. C’est-à-dire que je ne suis pas un journaliste qui fait ça en plus… Je ne fais pas de scénarios à la télé, ni au cinéma, je fais du roman. Du roman populaire, des polars, etc. Or la Série Noire ne peut pas me prendre toute ma production, vu qu’ils n’en publient que quatre par mois, onze mois par an, et que sur les quatre il y a au moins deux anglo-saxons, si ce n’est trois, et puis il y a quand même les confrères. Tout le monde doit pouvoir se faire publier, donc, et à la limite, s’il y a d’autres éditeurs de romans policiers… je pense que j’essaierai de publier chez d’autres éditeurs, mais actuellement il faut voir ce qui est, il y a la Série Noire et le Fleuve Noir. Bon, il y a Le Masque, mais là je ne me sentirai pas du tout à l’aise et ensuite il y a d’autres séries, mais enfin on ne peut pas faire des publications très vite, très régulières dans ces autres séries, parce que c’est du coup à coup ou alors elles apparaissent en janvier et disparaissent au mois de mai, pour réapparaitre six mois après. Ils sont bien, ils sont bien, j’aimerai bien… Ce serait presque pour moi un luxe de publier un livre dans ces séries à éclipse… Il me faut, en temps que pro, il me faut un appui solide or les deux seuls appuis solides qui existent actuellement sur le marché c’est la Série Noire et le Fleuve Noir.

 

Pensez-vous qu’un auteur de romans policiers doit utiliser ses livres pour faire passer ses idées politiques ou autres, ou se contenter de relater des faits en restant neutre ?

Oui en effet… C’est ce qu’on pourrait appeler la question piège ou la question, excusez-moi de le dire, la question bateau parce que tous les journalistes posent ce genre de questions, euh… Et alors là, pour y répondre, est-ce qu’on fait passer ses idées politiques ou ses autres idées… Moi, voilà, je crois que lorsqu’on écrit, on doit faire passer ce que l’on ressent. Mais alors, ce qu’il faut différencier, ce sont ceux qui le font passer, parce qu’ils veulent le faire passer, et ceux qui le font passer inconsciemment. Moi je pense que je fais partie de la seconde moitié, de la seconde catégorie. Il est certain que malgré moi je dois écrire des choses parce que je les ressens, parce que devant tel problème, telle situation, je suis comme ça. Mais disons que n’importe quel roman policier, n’importe quel roman noir, c’est avant tout une intrigue, c’est une action, c’est une histoire. Il faut que le lecteur s’emmerde pas parce que s’il faut faire un abécédaire politique, le lecteur n’en a rien à foutre, il y en a tellement à la télé, dans les journaux, partout. Alors acheter un polar en plus pour voir ça, voir les malheurs dans les journaux, dans un hlm, bon en effet ça peut être un très bon thème, mais il faut quand même une histoire. Parce que s’il n’y pas une histoire le type va s’emmerder en lisant le bouquin. Par contre en effet on peut faire passer des idées. Et je pense que dans les miens y en a mais je crois que c’est inconscient.

 

Comment travaillez-vous, c’est-à-dire avez-vous un emploi du temps bien précis ?

Comment je travaille ? Un emploi du temps précis c’est peut-être beaucoup dire. Mais disons que je m’efforce dans la mesure du possible de me mettre tous les matins devant la machine à écrire, ou devant le manuscrit que je corrige, que je m’efforce d’être à la même heure, c’est-à-dire disons vers neuf heures, hop je dis je commence à bosser. A bosser, ça ne veut pas dire que je bosse tous les jours, parce que y a des jours où on a envie, d’autres jours on a moins envie, mais je m’efforce, sauf si je suis à l’extérieur, si je ne suis pas là ou en vacances, mais je m’efforce disons la plupart des jours, disons neuf jours sur dix, le matin je me mets devant ma table et je me dis allez on commence à bosser.

 

Etablissez-vous un plan bien défini ou bien écrivez-vous au gré de l’inspiration, au fil des pages ?

Un plan défini peut-être pas parce que… J’ai essayé, j’ai essayé de faire des plans mais alors ce qu’il se passe, c’est que une fois que j’ai fait le plan, d’abord ça prend beaucoup de temps et ensuite quand j’écris, c'est-à-dire quand je fais le remplissage, ou alors ça ne m’intéresse plus, ou je change en cours d’histoire et je ne suis pas mon plan. Et je me dis finalement, ce n’est pas la peine de faire un plan. Ce que je fais c’est que généralement, je connais donc la fin, je sais comment ça va finir… Disons que le déclic est soit je me dis cette histoire est bien, j’aimerai qu’elle finisse comme ça… Disons j’ai une idée, j’ai des personnages, d’une atmosphère, ou d’une époque dans laquelle je voudrais que ça se passe, ou du lieu, mais sans truc extrêmement précis… Ce n’est pas une bonne méthode de travail parce que souvent, dans ce genre de récit il faut quand même que ce soit logique… Que quand on arrive à la fin on se dit tiens, j’arrive à la fin mais ce que j’avais écrit avant ne corresponds plus avec la fin alors il faut reprendre ce que j’ai fait avant, pour l’arranger, pour que ça concorde. Alors c’est pas logique mais je ne pourrais pas travailler autrement.

 

Recherchez-vous les faits divers dans les journaux pour vos intrigues ?

Non ! Les faits-divers ne m’intéressent pas, je ne les lis même pas dans les journaux. Tous les matins je lis deux ou trois quotidiens, mais ça m’intéresse pas… Vraiment, bon peut-être que ce que j’écris ce sont des faits divers, mais des faits-divers imaginés, ou alors, bon, il faut vraiment que ce soit une belle affaire, quoi, un truc dans lequel il y a pas eu de solutions… Là où il y a solution, ça ne présente aucun intérêt.

 

Etes-mazarin3.jpgvous plus sensible aux critiques spécialisées depuis l’obtention du Grand Prix de Littérature Policière en 1983 pour Collabo-song paru en Spécial Police ?

Non, ça n’a pas changé du tout ma vie d’écrivain, comme vous me le demandez… Alors est-ce que je suis sensible aux critiques, je ne pense pas, non… Mais j’aime bien les critiques, quoi que vous savez dans le genre polar on ne peut pas dire qu’on soit assailli par les critiques vu que la plupart des quotidiens… de temps en temps, une fois par semaine, une fois par mois, il y de petites nodules bien réservées polars, ou dans ce que l’on appelle les news… Bon y a un petit truc… Je ne parle pas de la télé où il vaut mieux avoir le sida que d’écrire un polar… Alors il est certain que… enfin c’est-à-dire que la critique, tout au moins dans ce genre de littérature, il faut la voir de deux façons. Un, si on veut la voir d’un aspect matériel, c’est-à-dire que quand vous avez une très bonne critique vous n’en vendrez pas un en plus, et si vous avez une très mauvaise critique vous n’en vendrez pas un en moins. C’est totalement différent, il n’y a pas de relation de cause à effet. La critique est morte au point de vue matériel. Par contre je pense que pour l’auteur, enfin c’est toujours pour moi, j’aime bien lire sur un journal, ou sur une coupure de presse que m’envoient les éditeurs ensuite, que je ne suis pas mauvais, que ce que j’écris n’est pas complètement idiot, c’est pas mal, ça fait plaisir et c’est comme ça que je continue à en faire. Disons que la bonne critique, la critique toute simple, car généralement dans le genre polar, il n’y a pas, il y a très peu de mauvaise critique, ou alors c’est parce qu’il y a un gars qui en veut particulièrement à un autre, et comme il a l’occasion de le dire, de l’écrire, ou de le clamer sur une radio, il le dit. Mais sinon, comme il y a très peu de critiques, les seuls critiquables peuvent être bonnes, oui c’est un roman vraiment pas mal, et ça, ça fait quand même du bien de voir que ça encourage. Et comme on n’a aucune relation avec le lecteur, de temps en temps il y a une lettre, ou un truc comme ça, mais c’est très rare, on écrit quasiment dans le vide. J’imagine aussi les gens qui à la télé parlent, ils ne voient pas ce qu’il y a en face, ils ne voient pas la réaction du lecteur ; alors la réaction du lecteur on ne peut l’avoir que par les critiques et quand on trouve une bonne critique on est content. Moi, je suis très content.

 

Nous allons abordez des personnages sympathiques, anticonformistes comme Lucien Poirel, le plus jeune commissaire de France qui démissionnera sur un coup de colère ou alors Max Bichon, journaliste décontracté. Pourquoi les avoir abandonnés et envisagez-vous de leur faire revivre de nouvelles aventures ?

Là vous me parlez de personnages en effet lointains, enfin pour moi. Poirel, je crois que j’ai fait huit ou neuf aventures de ce commissaire, c’est d’ailleurs mes premiers polars en Fleuve Noir, que j’ai abandonné. Je l’ai abandonné, pourquoi… Oui il y a quand même une raison, c’est qu’à la télé,mazarin2 il y avait à l’époque et maintenant il revient, ils repassent des trucs, ça s’appelle commissaire Moulin, et j’ai trouvé qu’il y avait... que c’était un peu la même chose. C’est-à-dire que mon personnage ressemblait au commissaire Moulin, ou le commissaire Moulin ressemblait à Poirel, enfin ça n’a aucune importance. Il me semblait, enfin quand je le voyais sur l’écran, il me semblait que c’était le mien, et c’est un peu pour ça que je l’ai arrêté. Et puis il y a une seconde raison, c’est parce que c’était un homme, un flic, qui était obligé de se plier à certaines règles de la police, et je l’ai laissé démissionner sur un coup de tête comme vous le dites, un coup de tête, c’était au huitième ou au neuvième épisode, parce que le personnage me semblait usé, qu’il ne pouvait pas aller plus loin, par contre Max Bichon, journaliste décontracté, ce n’est pas évident que je ne le reprenne pas un jour, ce n’est pas évident… Au contraire Poirel, je pense que j’en referai plus, parce que c’était une certaine ambiance, un certain type de personnage qu’il ne peut plus y avoir maintenant, par contre Bichon oui, d’ailleurs Bichon est apparu dans un roman de Puntacacallo qui s’appelai Un doigt de culture, il y a Bichon dedans, qui fait de la figuration intelligente… Oui Bichon, je le reprendrai, je peux même dire presque certainement, je ne sais pas quand mais je suis certain que je ferais encore des romans avec Max Bichon.

 

Parlant de Max Bichon, vous lui faites dire dans Halte aux crabes : Sorti de quelques polars et d’un ou deux essais de Marguerite Duras, on ne peut pas dire que je me vautre dans la littérature. Cette citation est-elle valable pour vous ?

Décidément Max Bichon vous a marqué ! En effet il dit bien dans Halte aux crabes, sorti de quelques polars… Alors est-ce que je fais la même chose, la citation est-elle valable pour moi, en gros j’avoue que je ne lis pas Marguerite Duras alors il reste les quelques polars, et est-ce que je lis beaucoup de polars… J’en commence beaucoup, oui, mais j’en fini peu. Euh… Pourquoi, parce qu’il y en a qui ne me plaisent pas, y en a que j’aime bien mais c’est pas disons un genre littéraire que j’affectionne quoi… Que j’affectionne, c’est ridicule de dire ça pour quelqu’un qui vit du polar. Je n’aime pas tellement lire du polar parce d’abord j’ai toujours peur de trouver quelqu’un qui a trouvé la même idée que moi avant et qu’il l’a mieux fait, ce qui arrive, oui… Et ensuite parce que j’ai pas le temps de lire, ensuite parce que finalement, j’ai pas ce que l’on peut appeler une culture littéraire. Paradoxe pour quelqu’un qui écrit, j’ai plutôt une culture visuelle, une culture de cinéma. Finalement ma culture c’est le cinéma, c’est l’image et que mes références sont beaucoup plus cinématographiques que littéraires. D’ailleurs… dans Puntacavallo, lui qui est moi, parce que le héros est toujours un peu l’auteur, il veut se montrer intéressant, il ne fait pas de références littéraires parce que moi-même je serai incapable parfois, il fait référence à un film, il fait référence à une vedette de cinéma, à n’importe quoi, mais toujours une référence visuelle. Et bien voilà, il est écrit, il est dit maintenant que je n’ai pas de références littéraires, même Marguerite Duras.

 

Avez-vous des contacts avec vos confrères, qu’ils soient du Fleuve Noir ou d’autres maisons d’édition ?

Des contacts, des contacts et des relations avec des confrères, oui, oui, oui et non. Je pense que j’ai dû voir, j’ai dû parler une fois avec tous les auteurs du polar français, ça c’est certain, oui tous ceux que l’on connait, je les connais, on serait dans la rue, je dirai oui celui-là, oui on a discuté une fois que ce soit au bar d’un bistrot ou dans un cocktail mondain, soit ailleurs, ensuite c’est toujours la même chose. Vous ce doit être la même chose, avec les gens avec qui vous travaillez… Oui, on connait tout le monde mais il y en a avec lesquels des liens de sympathie se créent et il y en a qui ne vous sont pas sympathiques, on n’a pas envie de parler… Il y a en avec lesquels on a des relations, des relations hasardeuses, oui parce que c’est le hasard qui fait que l’on se connait, et puis parmi ceux-là il y en a qu’on a envie de revoir, on devient copain et tout va bien. C’est ça, finalement il y en a qui sont devenus des amis, que je revois assez souvent, et l’on parle rarement de ce que l’on fait… J’ai des amis parmi mes confrères, et j’ai des amis en dehors de mes confrères et voilà…

 mazarin.jpg

Voilà l’entretien se termine ici. La suite de la cassette sur laquelle j’avais enregistré cet entretien est un peu inaudible, et donc difficile à retranscrire. Toutefois je peux dire que nous avions parlé du festival de Reims, festival au cours duquel Jean Mazarin a eu l’occasion de rencontrer Georges-Jean Arnaud, Brice Pelman, Fajardie, Demouzon, Hervé Jaouen et il était devenu ami avec certains d’entre eux. Nous avons parlé aussi de l’avenir du polar français et il déplorait la diminution des collections policières, du nombre de titres parus, mais aussi de la prolifération de collections genre Brigade mondaine, Police des mœurs, SAS et quelques autres. De ses prochaines parutions, de ses projets. Je rappelle que cet entretien date de 1986. Donc nous avons évoqués ses romans parus ou à paraitre dans la collection Anticipation du Fleuve Noir, Poupée tueuse et Poupée sanglante qui étaient des polars, et de son virage vers la collection Gore sous le nom de Nécrorian, Charles Nécrorian. Un peu pour s’amuser, pour changer d’univers et parce qu’il professait une admiration pour les films de Dario Argento.

Comme vous avez pu le constater au cours de cet entretien bien des choses ont changé dans le domaine du polar et dans la vie littéraire de Jean Mazarin puisque celui-ci a eu l’opportunité de travailler pour la télévision, pour les Navarro, Cordier juge et flic, Malone… J’ai essayé de respecter au maximum les réponses de Jean Mazarin, les temps de silence, les répétitions, bref de retranscrire comme si c’était du direct.

 

Photo N°1 : Joseph Bialot, Jacques Mondoloni, Alain Demouzon et Jean Mazarin/Emmanuel Errer/Nécrorian.

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Published by Oncle Paul - dans Entretiens-Portraits
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11 octobre 2012 4 11 /10 /octobre /2012 11:35

Galettes de blé noir et chouchen ? C’est le pompon !


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Troisième volet du triptyque consacré à une famille bretonne, comme ces peintures qui racontent chacune une scène de la vie mais font un tout, collée l’une à côté de l’autre, Les sœurs Gwenan se déroule entre terre et mer, dans cette pointe du Cap Sizun offerte à l’aventure. Les deux premiers volets, Les filles de Roz-Kelenn et Ceux de Ker-Askol, étaient consacrés aux aventures de Jabel et Maï-Yann, les filles de Mamm Gwenan, décédée encore jeune dans l’indigence. Mais ce qu’elle ignorait, c’est qu’elle possédait deux demi-frères plus jeunes qu’elle d’une vingtaine d’années environ. Leur père étant décédé les deux garçons, Joseph né en 1890 et Donatien né en 1893, furent enlevés à leur mère et confiés à l’assistance publique puis placés dans des familles d’accueil, Jos en Armor et Donatien chez des fermiers du pays niortais. Hervé Jaouen nous propose de suivre les pérégrinations de Jos dans sa nouvelle famille puis de l’accompagner tout au long de sa vie maritime et familiale.

Tad Bonizec et Mamm Bonizec, qui approchent de la cinquantaine, n’ont jamais eu le bonheur d’avoir d’enfants aussi l’arrivée de Jos met une touche de gaité dans le foyer. Ils ne sont ni pauvres ni riches, Tad en tant qu’ancien de la Royale assurant la pitance dans des parties de pêche en compagnie du gamin, Mamm s’occupant de la vache et du lopin de terre. Le petit Jos grandit dans cette ambiance bon enfant et sur les conseils avisés de Tad et de son instituteur, par goût aussi, il s’engage d’abord dans l’école des mousses puis c’est la voie tracée pour effectuer son service militaire dans la Royale. Il se marie avec une autochtone, Guillemette, aura une fille, Joséphine, qu’il ne verra pas grandir, la guerre de 14 requérant ses services.

En 1919 c’est le retour au pays, tout auréolé de gloire. Il a participé aux combats dans les Dardanelles, une carte de visite qui exclut tout commentaire, sauf les siens car il aime raconter ses campagnes maritimes, celles au cours desquelles il aurait pu perdre la vie. Les retrouvailles d’après-guerre s’avèrent fructueuses.

Deux autres filles complètent le foyer, Germaine et Yvonne, puis quelques années plus tard Marie-Morgane. Elles possèdent chacune leur caractère, même si Germaine et Yvonne les cadettes se ressemblent, physiquement et moralement. Joséphine est subjuguée par les marins, mais pour trouver l’âme sœur, c’est la galère. Elle débute comme couseuse à Quimper puis s’installe à Paris et en compagnie de ses patrons se réfugie à Hyères, près de Toulon, port où elle essaie de choisir l’heureux élu, en vain. Les deux cadettes ont plus de chance quant à Marie-Morgane, la petite dernière, c’est la fiérote de la famille, indifférente à ce qui se passe autour d’elle, taiseuse, tout le contraire d’une Cendrillon. Chacune d’elle va donc connaitre des destins différents et ce sont ces fortunes ou infortunes qui nous sont narrées avec verve, émotion, humour, simplicité comme ces contes narrés par les anciens à la veillée.

 

Ce roman biographique, qui tourne principalement autour du personnage de Joséphine, nous entraîne de la fin du XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui et semble puiser dans des anecdotes véridiques, recueillies auprès de gens du cru. Ce qui lui donne un accent de véracité et reconstitue une Bretagne non pas de légende, mais authentique.


Hervé JAOUEN : Les sœurs Gwenan. Terres de France, Presses de la Cité. 2010. Disponible en collection Pocket à compter du 25/10/2012. 7,20€.

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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 16:22

Comme disait ma grand-mère, Paris ne s’est pas fait en un jour, mais le patchwork s’est détricoté en un rien de temps…


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Ma grand-mère parlait par énigmes, avec ses paraboles pleines de bon sens. Voulait-elle se référer à tous ces pays bricolés, frontiérisés de bric et de broc, au gré de belligérants imposant leur main mise de vainqueurs sur des territoires qu’ils annexaient, découpaient, se partageaient ? Sans tenir compte des frontières naturelles, des us et coutumes des autochtones, de leur langue, de leur religion. Une soi-disant réunification pacificatrice qui entraîna plus encore les indivisions, les ressentiments, les agressions, les vengeances, les révoltes. Prenez quelques exemples en Afrique ou en Europe Centrale.

 

Cela faisait bien six mois que Clovis, journaliste à la retraite, n’avait pas vu Emma. Pas le moindre début de signe de vie. Et voilà qu’elle déboule sans crier gare un 21 septembre chez lui à la Varune, et ce n’est pas pour ce que vous pensez. Emma est une policière marseillaise atypique, look gothique avec son pantalon moulant noir, ses cheveux noirs coupés courts et ses piercings en argent, sans oublier le reste qui ne se montre que dans l’intimité, et est consommatrice de chichon (pas la spécialité culinaire du Sud-ouest élaborée à base de canard ou de porc, mais l’herbe). Si elle déboule ainsi à l’improviste, ce n’est pas pour quémander un rattrapage de câlins, ce qui entre nous ne déplairait pas à Clovis, mais connaître l’avis de celui-ci sur le contenu d’un DVD.

Et pour être cochon, c’est cochon. Comme un cochon dont on brûlerait les soies avant de le découper en jambon. Sauf que l’animal est un homme attaché sur une chaise, sur lequel un individu déguisé en Fantômas appose des serviettes imbibées d’essence. Petite précision qui n’est pas superfétatoire, les bouts de tissu sont enflammés. Une séquence inoubliable, non pas à cause de l’esthétique de la réalisaion, mais des degrés de violence et de sadisme qui se dégagent de la scène tournée dans une sorte de cave sans qu’il y ait besoin de répétitions. En toile de fond, un drapeau qui ressemble à celui de la Serbie. Autre détail qui possède son importance, le cadavre défiguré a été retrouvé à moins d’un kilomètre de chez Clovis. Ce qui ne met nullement en cause notre sympathique héros, et amant occasionnel d’Emma, mais qui laisse supposer qu’il pourrait posséder des renseignements sur l’identité du défunt grillé.

Emma propose de conduire Clovis sur la plage où a été découvert ce qui pour le moment est un inconnu et lui montre quelques clichés pris par la Scientifique lors de la récupération du corps. Un détail vestimentaire accroche l’attention de Clovis, les espèces de rangers dont est chaussé le cadavre. Des godasses particulières, peu courantes ( !). Et Clovis ne connait qu’un seul homme à porter se genre de croquenots de luxe, Micha, qui vit à deux ou trois kilomètres des Pierres Tombées, au fort Caffagne.

pierrestombees.jpg  Micha est le gardien du fort, homme toutes mains du nouveau propriétaire un oligarque Russe, monsieur Sacha qui a bâti sa fortune sur le trafic d’armes, aujourd’hui établi comme banquier, et qui pourrait bien posséder des accointances avec la mafia. Vit au château également JAD, alias Jean-Antoine Dieudonné, un peintre qui est en train de se forger une petite réputation. D’ailleurs il est tout content d’annoncer à Clovis et à Emma, Clovis s’étant bien préservé d’indiquer la profession de sa compagne, qu’un de ses tableaux vient d’être vendu à New-York pour la coquette somme de 100 000 dollars, alors que des œuvres de Bonnard, Derain et autres en étaient les vedettes. Une aubaine qui sent l’arnaque.

Tandis qu’Emma, qui reçoit des messages du tueur, enquête, Clovis se renseigne auprès de ses informateurs habituels, un journaliste et un policier, et ce qu’il découvre l’interloque. Micha, dont l’origine géographique n’est pas encore déterminée, est lui aussi peintre et faussaire. Il a même durant un certain temps aidé à la fabrication de faux billets. Le rôle de monsieur Sacha est à définir aussi de même que celui joué par une comtesse hongroise, Zoltana Bathory, qui tient une galerie d’art à Paris et fournit les salles de vente telles Christie’s et Sotheby’s en tableaux signés Derain, Bonnard, Manet, et autres artistes plus prestigieux les uns que les autres. Quant à JAD, Dieudonné n’est qu’un nom d’emprunt, qui ose son nom certes, mais en réalité il est le fils d’un parrain du grand banditisme marseillais.

Mais si tout cela ne restait que dans le domaine de la peinture. Car des sbires qui se prennent pour des rapins s’incrustent dans le tableau et s’évertuent à éclabousser les environs de taches de sang avec des armes qui servent de pinceaux traçant une ligne sanglante vers l’ex-Yougoslavie.

 

Il n’est pas toujours facile de connaître, de comprendre, d’analyser des événements qui se déroulent à des centaines, voire des milliers de kilomètres de chez nous, dans une région, un pays, qui ne nous concernent en rien sauf pour quelques journées de tourisme encadré.

Des situations tout à coup explosives dont on ne perçoit les échos qu’au travers de commentaires de reporters journalistes, d’experts en politique internationale confortablement installés dans leurs bureaux germanopratins. Les noms et les motivations des belligérants se mélangent et ce ne sont que de longues années plus tard que tout se décante ou presque. Il faut la patience et l’impartialité de romanciers historiques pour essayer de tout remettre en ordre, d’expliquer, sans esprit partisan les fondements des affrontements fratricides. Maurice Gouiran est l’un de ceux qui tentent de montrer les événements passés sous leur véritable jour, et tel un lapidaire il s’échine à briser la gangue des secrets de l’Histoire et des informations contradictoires pour en extraire le diamant pur de la vérité.

 

Nos gouvernants qui se glorifient d’aider à renverser des dictateurs qu’ils ont eux-mêmes mis en place et auxquels ils ont ciré les pompes de manière indécente.

 

Je déguste ma pizza et mes supions lentement, sans perdre du regard l’admirable fraternité qui règne entre nos garants de l’ordre et le grand banditisme. Quand je pense que certains osent avancer que notre monde manque de solidarité !


Du même auteur lire :  Et l'été finira, Sur nos cadavres ils dansent le tango,  Franco est mort jeudi, Les vrais durs meurent aussi,  Train bleu train noir,  Putain de pauvres.


Maurice GOUIRAN : La mort du Scorpion. Jigal Polar, éditions Jigal. 248 pages. 18€.

 

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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 12:08

Ni d'adulte, si je puis me permettre !


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Il n’y a pas d’âge pour entrer en littérature. Certains à peine sortis de l’adolescence, ou encore enfants, pondent des textes, des romans, considérés aussitôt comme des chefs-d’œuvre, mais souvent la baudruche se dégonfle rapidement. D’autres attendent sagement et ne se découvrent un talent qu’à un âge déjà révolu, à la faveur ou à cause d’incidents affectant leur santé.

Ainsi Joseph Bialot écrit son premier roman, Le Salon du prêt-à-saigner, alors qu’il a 55 ans et se morfond à l’hôpital. Charles Exbrayat avait 51 ans lorsqu’il publia au Masque Elle avait trop de mémoire. D’autres exemples pourraient être répertoriés, mais contentons-nous de parler de l’auteur dont le roman est chroniqué ce jour : Alan Bradley. L’éditeur et d’autres sources nous précisent que cet écrivain a publié son premier roman à l’âge respectable de 70 ans. Quant aux romans, la série Flavia de Luce, ils peuvent être confiés aux mains et aux yeux d’enfants innocents dont la tranche d’âge est estimée entre 8 et 95 ans.

Je gisais, morte, dans le cimetière.Ainsi débute cette histoire, une phrase qui rassurons-nous n’est qu’une rêverie de gamine. Flavia de Luce, dont le père est autoritaire, dont les deux sœurs, Daffy alias Daphné et Fély, Ophélia, plus vieilles qu’elle, se montrent infectes à son égard, et sa mère est décédée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Comment voulez-vous que dans ces circonstances Flavia ne se laisse pas aller à des pensées morbides ? Flavia n’est pas tout à fait morte puisqu’elle ressent les affres de la faim. Et c’est ainsi que parcourant le cimetière elle découvre entre les stèles, à plat-ventre sur une tombe, une jeune femme pleurant. Rien de bien grave affirme Nialla, juste que tout va mal, qu’elle s’est disputée avec Rupert et que la camionnette est tombée en panne. Rupert Porson est marionnettiste, une célébrité télévisée parait-il, mais en 1950 peu de personnes sont adeptes de cet écran à domicile, et encore moins à Buckshaw le village où habite Flavia.

Bref, Rupert est marionnettiste et Nialla son assistante. Rupert, contrairement à Nialla, n’est pas un Apollon. Grosse tête, physiquement, et boiteux, il a une jambe appareillée, il cultive également l’agressivité à l’encontre de Nialla. Et selon toutes apparences ils ne vivent pas dans l’opulence, obligés de se déplacer de village en village et assurer leurs prestations à bord d’une camionnette déglinguée. Le recteur de la paroisse leur propose de donner deux manifestations, l’une enfantine et l’autre destinée aux adultes deux jours plus tard. Pauvre mais digne, Rupert accepte cette transaction qui n’est pas une simple obole.

Le père de Flavia est un philatéliste acharné, Daffy est passionnée par la littérature fantastique et d’épouvante ainsi que par la poésie, Fély n’est préoccupée que d’elle-même. Flavia est férue de chimie et comme l’un des membres de sa famille possédait un petit laboratoire, elle engrange les expériences. Vive, intelligente, aventureuse, curieuse, chipie, Flavia traînaille volontiers et est toujours prête à donner un coup de main, surtout aux personnes étrangères à sa famille. C’est ainsi qu’elle accompagne Rupert et Nialla sur le chemin qui doit les conduire chez un garagiste, qu’elle aperçoit Meg la folle, une vieille femme attirée par les objets métalliques comme le poudrier miroir de Nialla, qu’elle se rend à la ferme de Culverhouse dont la fermière à quelque peu perdu la tête depuis que Robin son fils âgé de six ans a été retrouvé pendu dans la forêt cinq ans auparavant. Et puis il lui faut aller chercher à la gare Tante Félicie la grincheuse, renseigner Mutt Willmott qui se présente comme un producteur à la BBC, épier Gordon le père de Robin se disputer avec Rupert, et bien d’autres occupations encore comme parler avec Dieter, un ouvrier allemand qui travaille à la ferme de Culverhouse et arbore fièrement son costume d’ancien prisonnier de guerre. Heureusement elle a Gladys, sa bicyclette, qui lui permet de se rendre partout même là où il ne faudrait pas.

Elle assiste à la première représentation de Jacques et le haricot magique et tout le monde est subjugué par la dextérité de Rupert et son ingénieux système électrique pour faire évoluer les décors. Seul point qui la choque, la marionnette figurant Jacques ressemble trait pour trait à Robin. Et lors de la seconde représentation, les adultes qui n’avaient pas assisté à la première sont tout autant bouleversés. Certains même quittent la salle. Et lorsque le géant articulé Gallingantus doit s’écraser sur la scène, c’est Rupert qui tombe, mort, apparemment électrocuté.

Pour Flavia de Luce, il s’agit de relever un défi. Comprendre ce qu’il s’est véritablement passé ce soir-là et en remontant le temps démontrer que Robin ne s’est pas pendu. Une forme d’orgueil qui la pousse à vouloir battre l’inspecteur Hewitt sur son terrain. Comme je l’ai déjà écrit, Flavia est vive, intelligente, aventureuse, curieuse, chipie, mais également intuitive, prompte à la déduction, et surtout elle peut interroger innocemment les divers protagonistes, faculté que ne possèdent pas les policiers qui doivent enquêter selon les éléments qu’ils détiennent. On ne se méfie pas souvent assez de petites filles de bientôt onze ans à la langue pendue et qui sait tirer les vers du nez sans avoir l’air d’y toucher.

 

Publié dans une collection jeunesse, probablement parce que l’héroïne est une gamine, ce roman est tout autant destiné aux adultes qui pourront réviser leurs cours de chimie et porter un autre regard sur des enfants apparemment normaux, et qu’on traite comme tels alors qu’ils possèdent un QI nettement supérieur à la moyenne. Mais les sœurs et le père de Flavia ne la considèrent que comme un élément négligeable, sur laquelle ils peuvent passer leur humeur, ce en quoi ils ont tort. Une série qui lorgne du côté de Sherlock Holmes tout en gardant une fraicheur juvénile.

 

 

Alan BRADLEY : La mort n’est pas un jeu d’enfant. (The weed that strings the hangman’s bag – 2010). Traduit de l’anglais (Canada) par Hélène Hiessler. Collection MSK, éditions du Masque. Septembre 2001. 384 pages. 17,30€.

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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 15:36

Down by the river…

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Et on the road again ! A bord de ma Ford Mustang 67, je traverse les états du Sud, un nouveau voyage de noce avec ma femme Rosa. Dans l’habitacle résonne en boucle Down by the river…

A l’Ouest toute ! A l’Ouest rien de nouveau a écrit un romancier, je ne sais plus qui. Il avait dû mettre sa boussole à l’envers, il y a toujours quelque chose de nouveau à l’Ouest.

Le désert. Clovis direction Gallup. Derrière nous Albuquerque où j’ai mangé seul mes enchilaladas, à peine touché à mon cheese-cake à la framboise et bu mon café. Seul à table. Rosa n’avait pas daigné m’accompagner. Faisait sûrement la tête, ou alors trop fatiguée. Pourtant elle devait avoir chaud. La Mustang n’est pas climatisée.

D’ailleurs elle dort beaucoup je trouve. Mais on échange quand même des paroles. Enfin c’est surtout moi qui alimente la conversation. Au moins elle a la politesse de ne pas m’interrompre. Elle a peut-être la tête ailleurs.

Faut avouer que depuis Atlanta, j’ai pas traîné en route. Petits villages, bourgades miteuses, banlieues de grandes villes, rivières rocailleuses, stations-services décrépîtes, prairies, pipelines, désert…

Mississippi, Arkansas, Oklahoma, Texas…

Mississipi. Nous nous sommes arêtes à Verona. Oui, Verona, comme Vérone, la cité des deux amants. On y a passé la nuit dans une remise à outils transformée en chambre. D’amour ? Non, de repos. Avec entre nous deux des barquettes d’ailes de poulet grillées. A propos de poulet, on a rencontré des flics sur la route. Je leur ai grillé les ailes. N’avaient qu’à pas se pencher par la portière et à renifler les cheveux bruns coiffés en lourde tresse de Rosa.

Désolé, pas le temps de parler plus longtemps, donnez-moi l’addition, Rosa m’attends, j’aime pas la savoir seule…

Musique country en fond sonore, blues à l’âme, Neil Young en témoin improvisé de la longue glissade de la Ford Mustang 67 vers l’Ouest…

Just married !

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Young trip est une road story façon Sailor et Lula, en moins juvénile, en moins insouciant, en plus ramassé. Le narrateur est mature et pourtant il se conduit comme un gosse qui se marie pour la seconde fois avec la même femme. Il effectue un pèlerinage en quelque sorte, une pénitence, une réparation, une mortification. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. Et comme si l’attention du lecteur devait être détournée, afin qu’il ne réfléchisse pas trop et décide lui aussi de prendre la route, les photos de Lesia Pieti s’imposent, reconstituant à leur manière l’histoire. Un bel ouvrage dont les pages noires reflètent l’état d’esprit du narrateur et dont l’iconographie apporte une sensation de légèreté. Une page de texte, une page photo, le chaud et le froid qui souffle sur la route I-40, parallèle à la mythique 66 durant de nombreuses centaines de milles. Mais il est dommage que ce roman-nouvelle soit si court… Quoique ce ne soient pas le nombre de pages qui donne sa valeur… littéraire à un texte.


Jean-Pierre ARRIO & Lesia PIETRI : Young trip. Collection Nera, éditions Albiana. 64 pages. 9€.

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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 06:44

Est-ce parce qu'il habite à Montrelais, que Michel Amelin s'est décidé à nous les dévoiler ?


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Chroniqueur de la première heure à La Tête en noir, mais également à des revues comme Enigmatika, 813, aux Almanachs du crime de Michel Lebrun, auteur pour la jeunesse chez différents éditeurs, dont Rageot, Nathan, Bayard (la série des Polars Gothiques), Prix du roman policier du festival de Cognac 1989 pour Les jardins du casino (Le Masque), Michel Amelin s’est trouvé une nouvelle voie : la construction de boites judiciaires.

Avec ses « Boîtes Judiciaires », il poursuit son travail sur la fiction et sur la réalité. Passionné par l’ambivalence de l’indice, il veut mettre en place une réflexion sur la photographie et l’objet, trouver une voie entre le mot et l’image, sur le dit et le non-dit, sur le secret de famille et surtout sur l’interprétation.

Des objets à accrocher dans son salon, mais qui sont également proposées pour des expositions dans des festivals, des salons du livre, des libraires.

Mais que sont ces boites judiciaires ? Cela vaut bien une petite présentation :

 

Les boites judiciaires en kilogrammes et centimètres 

Toutes les boîtes sont en chêne, protégées par une vitre, d’un format 33x33cm, prof. 8,5. Piton à l’arrière, poids 2,8 kg environ.


boitelacaveBoîte judiciaire n° 17 – L’affaire Lacave
C’est son mari qui l’avait tué. Elle devient folle.


 

 

 

 

 

 

 

Le concept des boîtes vitrées :

Pour Michel Amelin, la boîte vitrée est un réceptacle qui renvoie aux souvenirs des ex-voto, aux boîtes d’entomologie poussiéreuses. À l’intérieur, ne peuvent se trouver que des reliques.
Chacune constitue un univers particulier à l’aide d’éléments disposés comme dans un fond de tiroir oublié. Photographies, documents manuscrits, tissus, objets ternis, rouillés, vieilles poupées, insectes, animaux, fourrures, fleurs, bijoux, armes.
Il y a une première lecture esthétique.
Une légende est collée dessous. C’est une histoire criminelle. Cette légende implique une deuxième lecture de l’intérieur de la boîte par une nouvelle mise en relation de tous les éléments.

 

boitelandru.jpgBoîte judiciaire n° 27 – L’affaire Landru
Son jardin secret.

Ici, par exemple, cette œuvre est constituée de terre, de poupées d’époque, d’une carte d’origine représentant la maison de Landru à partir du champ d’en face. C’est aussi une réflexion sur le mystère de la disparition des treize victimes attribuées à Landru. Il était impossible de les brûler dans la fameuse chaudière. De là cette hypothèse du démembrement et de l’enterrement dans le champ.

 

Indices : fictions et réalités 

Chaque photographie, chaque objet, chaque document est authentique et unique.
Il est indéniable que, dans notre inconscient, toute photographie est une preuve. Par là même, par glissement, tout objet présenté à côté devient indice réel.
Le spectateur est dérouté par l’interprétation qu’il est obligé de faire. Il est face à un univers soigneusement clos, semble-t-il, depuis de longues années. C’est ce flottement qui intéresse Michel Amelin, ce moment diffus où l’esprit fait défiler toutes les histoires oubliées, toutes les impressions remontant à l’enfance, et surtout toutes ces questions sur le vrai et le faux, la fiction et la non-fiction.


boiteFrancis.jpgBoîte judiciaire n° 32 – L’affaire Francis
Sa dernière cartouche fut pour sa femme.

Crimes 

L’ensemble de la boîte présente le « avant », la légende raconte le « après ». Ce pourrait être des ex-voto de justice, dans le sens où chaque affaire (the case) est close et le coupable désigné par les preuves disposées dans la boîte. Justice a été rendue. Cette boîte serait ainsi l’œuvre naïve d’une sorte de greffier depuis longtemps disparu.
Comme dans un roman policier, la mort y est ici centrale mais domptée par la structure même de la boîte. Par le symbolisme de ses éléments, elle se donne seulement à lire d’une autre façon.


boitesaintclare.jpgBoîte judiciaire n° 39 – L’affaire Saint-Clare
Le garagiste montre l’endroit où l’infirmière a été sauvagement énucléée.

Les Boîtes Judiciaires de Michel Amelin utilisent souvent des animaux symbolisant un élément physique ou psychologique du crime (statuettes, squelettes, fourrures, peaux, morceaux ou animaux entiers séchés ou naturalisés).


Envie d’en savoir plus ?

Retrouvez l’univers de Michel Amelin sur le site des Boites Judiciaires : http://lesboitesjudiciaires.fr/ et sa bibliographie sur http://michel.amelin.pagesperso-orange.fr/. 

Bon voyage

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Published by Oncle Paul - dans Infos
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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 14:03

L’année des méduses.

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Acquargento, quelque part dans le Cap Corse. Cela fait tout drôle d’y revenir vingt ans après. La vieille maison abandonnée a souffert, comme l’on dit, des outrages du temps. Il va falloir tout nettoyer, réparer, se débarrasser des bricoles qui étaient déjà hors d’usage ou qui se sont détériorées, les jeter ou les brûler, se réapproprier l’endroit, l’assainir. Mais pour l’instant ce sont les souvenirs qui affluent en masse et vous oppressent, l’accrétion de votre mémoire se focalise sur un petit canard mécanique au duvet râpé, mité, rouillé, grippé, retrouvé dans un placard.

La dernière fois que vous êtes venue à Acquargento, vous aviez seize ans, une apparence d’adolescente gothique androgyne, un peu rebelle. Durant sept années à la même période vous débarquiez dans cette maison, installée dans la routine. Vous étiez entourée d’un père qui passait ses journées à retaper l’intérieur, à monter des murets, à décliner le jardin en terrasses successives, d’une mère occupée à soigner ses fleurs, ses arbres fruitiers, à préparer des conserves, des confitures.

Vous ? Vous étiez seule, baladeur sur les oreilles, Nick Cave et quelques autres en boucle, descente à la plage située cinq kilomètres plus loin, plus bas.

Vous aviez neuf ans lorsque vos parents se sont entichés de cette maison perdue dans la nature. Avant, les vacances estivales, deux mois, s’échelonnaient de location en location. Et puis le coup de foudre et tous les ans, voiture bondée de cartons emplis de vieilleries, on ne sait jamais, cela peut toujours servir, direction Acquargento, sa chambre bleue, sa chambre jaune, sa chambre rose, la vôtre. Puis vous avez demandé à investir une pièce dans les combles, avec une vue magnifique sur la mer. Un régal pour vos yeux d’artiste, vous qui aimez reproduire vos impressions à l’aide de crayons, de fusains.

L’année de vos seize ans, bouleversement dans les habitudes. Votre sœur Hélène débarque à l’improviste accompagnée de sa fille Léa, un an, un bébé qu’elle a eu toute seule. Vous ne vous êtes jamais senties proches, complices. Forcément, douze ans de différence, cela compte et lorsque vous avez été en âge de pouvoir jouer avec Hélène, de passer vos vacances ensembles, votre sœur était partie afin de suivre des études d’infirmière, ici, là, ailleurs, déménageant sans cesse.

Et vous, Anna, vous avez poussé seule, entre deux ou trois copines, des cours de danse, même pas d’amoureux pour relever, pimenter vos journées. Petit coquelicot fragile monté en graine, déjà fané.

L’intrusion d’Hélène possède un avantage non négligeable, car la petite Léa vous conquiert et vous adopte immédiatement sans que vous soyez obligée de bêtifier. Un grand sourire franc, ravageur, de petits bras potelés qui se tendent vers vous, une démarche pataude lors de crapahutages sur la terrasse recouverte de dalles de pierre posées de guingois, ou sur le sable. La surveiller lorsqu’elle approche trop près de l’éboulis, là où le muret n’est pas fini d’être édifié, ne pas trop s’éloigner.

En arrivant Hélène s’est répandue en récriminations, critiquant le danger potentiel de l’éboulis, des murets, des prises électriques, de l’escalier, tout un tas de récriminations dont vos parents sont forts marris. Après tout c’est Hélène qui s’est invitée ! Vous vous posez des questions, car enfin, Hélène, pourrait s’en occuper un peu de Léa, au lieu de farnienter au soleil.

Un vrai contraste vous deux. Vous, Anna la gothique filiforme, elle Hélène la bimbo blonde aux chairs épanouies. Et puis Hélène ne s’adresse à vous que pour vous balancer des piques, des paroles blessantes, dégradantes. Jamais de gentillesse. Vous êtes comme chat et chien et les parents qui ne se rendent compte de rien, ou qui ne veulent pas, trop occupés à vaquer ici et là, et le père à cuver le soir les quelques bières ingurgitées de trop dans la journée.

Il fait chaud, très chaud, et Léa attrape un rhume, une rhino, une bronchite, quelque chose comme ça. Alors Hélène l’infirmière s’affole, sans s’affoler, se rend chez le médecin, un jeune homme très bien, achète les médicaments prescrits, le rôle normal d’une maman poule. Sauf que vous êtes quand même étonnée lorsque vous découvrez, par hasard, en fouillant dans la valisette de toilette d’Hélène, mais était-ce vraiment fouiller, que la pharmacopée est toujours dans ses emballages intacts. Seule la bouteille de sirop antitussif est largement entamée. Un premier incident suivi d’autres dont celui de la méduse. Les voisins de plage avaient prévenu, mais Léa s’était éloignée seule vers l’eau. Une méduse s’est amusée à la chatouiller, Hélène à brailler et vous Anna êtes restée médusée.

Un drôle d’été que cet été de vos seize ans, et ce n’est pas le bel éphèbe, Italien ou Russe, accompagné d’une femme nettement plus âgée que lui, mutiques tous les deux, qui fixent l’horizon, qui va colmater les brèches qui s’installent dans votre cerveau quant au comportement versatile, lunatique, de votre sœur. Comme si elle possédait deux personnalités, comme si elle jouait un double rôle de spectatrice et de mère éplorée.

Oui, un drôle d’été, l’année des méduses, et du petit canard mécanique au duvet râpé avec lequel jouait Léa.

 

A découvrir, si vous le souhaitez, l'avis de Pierre sur Black Novel.


Marie Neuser : Un petit jouet mécanique. Editions L’Ecailler. 160 pages. 17€.

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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 07:22

Ma grand-mère avait coutume d’affirmer d’un ton docte : La vengeance est un vilain défaut, mais pas les pruneaux ! 


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Le soi-disant rabbin qui prend régulièrement le train de Lyon à Mâcon depuis quelque temps agit-il en se référant à cette maxime ? Selon toute vraisemblance. Il abat Bonnelli, un parrain corse basé à Lyon et effectuant régulièrement des voyages afin de récupérer l’argent de ses différents clubs de jeux, dans un esprit de vengeance. Il tue d’abord le garde du corps de Bonelli puis loge dans les rotules et les coudes de Bonnelli des pruneaux non dénoyautés à l’aide d’une arme à feu. Et comme si cela ne suffisait pas il arrose d’essence l’homme encore vivant puis il met le feu. Pour la commissaire Antonia Arsanc, patronne pour le moins atypique de la Brigade de Recherche et d’Intervention lyonnaise, ce n’est qu’un règlement de compte entre mafieux et ses soupçons se portent sur deux hommes : le Turc Refik, commerçant hallal doublé d’un trafiquant de drogue, d’armes et d’êtres humains, et Weinstein, qui bosse dans l’immobilier et le proxénétisme. Des façades sérieuses qui cachent des activités illégales, des malfrats notoires jamais inquiétés.

Tandis qu’en compagnie de son adjoint Milos, d’origine croate et qui rêve d’intégrer la prestigieuse école de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, elle se rend chez la veuve de Bonnelli, une amie de longue date et rencontre son fils Tino, puis se confronte à Weinstein dans ses bureaux, le rabbin continue ses méfaits à Nice. Le même procédé est perpétré envers Bribal, un ancien magistrat ayant exercé en Bourgogne. Théoriquement la première enquête est confiée à la Police Judiciaire de Mâcon, mais à cause probablement des implications nébuleuses qu’elle présuppose, Antonia Arsanc, afin d’arriver à ses fins, joue le jeu dangereux de la manipulation, aussi bien dans son service qu’auprès des divers protagonistes évoluant dans le milieu lyonnais. Des dommages collatéraux sont recensés, des dossiers sont exhumés, dont l’un qui date de dix ans, l’incendie d’une boîte de nuit dans les Dombes provoquant une quinzaine de victimes. Un autre dossier traite d’un camion affrété en sous-main par Refik et contenant des clandestins. Refik s’en était sorti les mains blanches mais pas les clandestins, morts de froid dans les Alpes.


Les journalistes, et plus particulièrement Camille Gouttevent, s’en donnent à cœur joie. Les informations n’ont pas filtré et les échotiers s’en prennent volontiers aux policiers, dénonçant leur incurie supposée. Sur la toile, des membres d’un forum de discussion échangent leurs points de vue, et certains ont assisté en partie aux événements. Tous ont remarqué la présence d’un rabbin sur les lieux. Pour le juge Romaneuf qui suit les échanges entre internautes et parfois y met son grain de sel, nul doute que Gouttevent puise ses infos à des sources plus ou moins fiables.


Antonia Arsenc, personnage atypique écrivais-je, se distingue par quelques particularités dont la moindre est de fumer la pipe. Son mari Jacques est décédé dans un accident de la circulation quelques années auparavant, mais pour elle il est toujours vivant. Elle s’adresse en pensée à l’homme de sa vie, sous forme de comptine. Jacques a dit… Elle a aussi la propension de tout ramener aux insectes, à leur utilité dans la biodiversité, dans leurs mœurs, dans leur comportement. C’est ainsi qu’elle surnomme tous ceux qu’elle est à même de côtoyer de tique, de taon, de cancrelat, de bousier, de mille-pattes, de doryphore, et autres appellations entomologiques.

Elle s’adjoint Milos avec peut-être une arrière-pensée, se heurte souvent à l’un de ses subalternes, Pascal Carchoz, n’hésite pas à provoquer Gouttevent. Sous couvert d’exercer sa profession de fouille-merde en exhibant un pseudo code de déontologie vis-à-vis des lecteurs lambdas, il s’exprime en termes racistes plus ou moins tranchés, soufflant sur les braises. Heureusement d’autres combattent ce genre de prise de position pour le moins nauséeuse.

Les étrangers sont le fond de commerce de politicards ambitieux. Leurs discours alarmistes ont réveillé la Bête. C’est leur faute si l’on ne parle plus que d’insécurité, comme si elle n’avait pas toujours existé.


Donc haro donc sur le racisme ordinaire, mais c’est aussi une véritable diatribe contre la peine de mort, que beaucoup de monde aimerait voir remettre au goût du jour. Un avocat s’insurge contre cette peine de mort, pourtant abolie mais que d’aucuns réclament en pensant que cela refroidirait les ardeurs des assassins : Trancher une tête est un acte doublement barbare. Primo, tuer un tueur, c’est être aussi tueur que lui. Secundo, puisque sa mort est préméditée, son exécution est un assassinat… En vérité, croyez-moi : condamner un homme à réfléchir sur ses crimes est nettement plus sévère que de l’envoyer à l’échafaud.

Mais cette prise de position, humaine, ne conduit-elle pas à exercer une vengeance soigneusement préparée ?


Le propre d’un écrivain, d’un romancier, est de savoir se renouveler dans son écriture, dans ses intrigues, ne serait-ce que par respect avec lui-même et envers ses lecteurs. Philippe Bouin dans son nouvel opus le réussit à merveille, transposant son histoire non plus dans l’univers feutré d’une province mais au cœur de la police lyonnaise. Tiens, ça vous rappelle quelque chose ? Outre l’intrigue débordante de créativité, machiavélique à souhait, dont les ramifications sont aussi obscures, ténébreuses que les traboules de la capitale des Gaules, Philippe Bouin ne rend pas compte d’une histoire intimiste et familiale mais se plonge dans les fondements d’une institution censée protéger le quidam mais qui, parfois pour arriver à un résultat, use de moyens peu scrupuleux.

 

A lire du même auteur :  La gaga des traboules,  Comptine en plomb et  Paraître à mort.


Philippe BOUIN : Va, brûle et me venge. Editions Archipoche N° 235. (Réédition de l’Archipel.-2011). 320 pages. 7,65€.

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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 14:06

My name is Moore, Roger Moore !

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“ Le 14 octobre 1927, peu après minuit, Lily Moore, née Pope, mit au monde un petit garçon de 58,4 centimètres à la maternité de Jeffrey Road, dans le quartier de Stockwell, au sud de Londres. Georges Alfred Moore, mon père, agent de police au commissariat de Bow Street, avait vingt trois ans. Ça, c’est qu’on m’a raconté. J’étais bien évidemment trop jeune pour me souvenir d’un jour aussi capital que celui de ma naissance. Je fus baptisé Roger Georges Moore et restai fils unique. Dès leur première tentative, mes parents avaient atteint la perfection. A quoi bon recommencer ? ”

Ces premières lignes de la biographie de Roger Moore donnent le ton. L’humour est omniprésent dans le voyage organisé de ses vies. Vies familiale et cinématographique, petits accrocs et grandes joies qu’il aborde avec tact. Le personnage des séries télévisées ou de cinéma ressemble à l’homme. Elégant, raffiné, charmeur, quelque peu aristocrate, il privilégie la distinction aussi bien en paroles qu’en actes mais surtout il se conduit en gentleman. Il se campe avec autodérision, et narre avec une jubilation certaine les blagues d’adolescent pré pubère dont ses partenaires subissent les conséquences. Lorsqu’il a été trop loin, il reconnaît son erreur et se promet de ne plus recommencer. Il ne dit jamais de mal de tous ceux qu’il a pu côtoyer au cours de sa carrière. D’ailleurs il affirme “ J’ai toujours pensé que si l’on a rien de gentil à dire sur quelqu’un, il vaut mieux se taire ” (page 279). L’élégance même vous dis-je.

Le père de Roger, qui était un acteur amateur doué, aimait mettre en scène des pièces de théâtre et réaliser les décors. C’était également un bon musicien et un magicien tout à fait honorable. Et comme il aimait aller au cinéma en compagnie de sa famille, tout était réuni pour que le jeune Roger trouve sa vocation. Pourtant les débuts sont assez difficiles. Il travaille dans un studio d’animation, monte sur les planches, au théâtre des armées notamment en Allemagne durant son service militaire, puis fait de la figuration, de la doublure. Comme il faut assurer sa subsistance, il pose comme modèle pour des catalogues de tricots. Il joue de petits rôles et obtient un engagement pour interpréter Ivanhoé. C’est le début de sa carrière de Serial Actor. Suivront Le Saint assurant une certaine notoriété internationale puis Amicalement vôtre, série avec Tony Curtis, la consécration. Manquait à sa carrière de vrais premiers rôles dans des films de grand spectacle. La série des James Bond y pourvoira. Roger Moore sait aussi se montrer humaniste et les derniers chapitres, parfois poignants, de sa biographie le démontrent. Sous la carapace se révèle un homme engagé, sous la houlette de Audrey Hepburn, et milite depuis plus de quinze ans dans le cadre de l’Unicef. L’épilogue illustre le caractère facétieux de Roger Moore qui conclut par une pirouette : “ …On m’a souvent demandé quelle serait mon épitaphe. La réponse est simple. Comme je n’ai pas l’intention de mourir, je n’en aurai aucune ! ”

Plus qu’une biographie, c’est une belle leçon d’optimisme et de philosophie.

 

Roger MOORE: Amicalement vôtre ; mémoires. Editions Archipoche. 450 pages. 8,65€. Avec la collaboration de Gareth Owen. Traduction de Vincent Le Leurch, Bamiyan Shiff et Christian Jauberty. (Réédition des Editions de L’Archipel, 2009). Cahier photos 16 pages.

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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 14:15

Les drôles d'animaux de Noé !

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Dans une ambiance noire et sordide à la James Hadley Chase, version ibérique, avec des personnages principaux qui ressembleraient à Bud Spencer et Terence Hill, le tout dans une mise en scène genre tragicomédie musicale, avec des mélodies des années 80 et une prose qui parfois se décline en vers libres, vous avez le nouvel Oyola, l’auteur de Golgotha, mais en plus fort, en plus déjanté, en plus cynique, en plus insolent, en plus ébouriffant, en plus iconoclaste.

 

Il s’appelle Ovejero, ça veut dire berger,

Mais tout le monde lui dit Perro, le chien.

Il déteste.

Le seul qui l’a jamais appelé « Ovejero » ( ?) c’est le pasteur Noé.

Respectueux Noé, il l’a toujours appelé par son nom, jamais avec mépris.

Ils se sont connus en prison, Noé le bassinait avec ses paroles et son prosélytisme à la petite semaine. Et pourtant ils ont fait équipe ensemble. A plusieurs reprises. Avant Noé était marié, puis il s’est promu pasteur, évangéliste. Mais ce n’est pas pour ça qu’il a perdu sa hargne, et tout en dégoisant la bonne parole, il garde près de lui son fidèle Pasteur Jiménez, une arme blanche redoutable qui ne sert pas qu’à bénir ses ouailles.

Car des ouailles, il en a dans la prison, le dimanche, quelques-uns qui assistent à ses logorrhées mystiques au lieu de jouer au foot dans la cour comme la plupart des détenus. Et puis il a fallu que Kitty Kat, le giton de Pombero Vega, vienne leur faire des propositions pas très catholiques. Alors Noé a protesté, et ça s’est terminé en bagarre générale avec éclaboussures de raisiné un peu partout. Juste la veille où Perro allait être libéré.

Mais faut pas croire, Noé a toujours eu envie de récolter de l’argent pour fonder son église, et Perro suit, comme un petit chien. Une idée tenace, chevillée au corps. Plus que les femmes.

C’est Noé qui a eu l’idée.

 

Gun N’Roses *

 

Juste que Madariaga Ledesma, qui a acquis une jolie petite fortune en vendant des tracteurs, lui refile un peu de blé.

Madariaga, veuf, vit avec sa mère et sa fille. Et Noé veut prendre en otage la fille et pour la récupérer le père devra leur donner une rançon. Simple non ? Seulement, cela ne se passe jamais comme c’est prévu. La poussière du chemin grippe le moteur de leur machination.

Et puis Noé est gourmand. Commence une chasse à l’homme entre les deux complices, avec quelques policiers accrochés à leurs ponchos. C’est ainsi que Perro tout en essayant de suivre la piste tracée par Noé revoit ses dernières années de galère.

Les fuites, les amours, les amis, la bande, les rixes, les empoignades avec les hommes de Pombero, les meurtres, les petites joies et les grandes souffrances.

Entre tendresse, bouffonnerie, violence, rage, vengeance, combats homériques et petites rixes de quartier, scènes d’anthologie grandiloquentes ou d’intimités émouvantes, ce roman-film est jalonné de plages musicales anglo-saxonnes ou hispaniques, dans un pot-pourri joyeux et enlevé qui va aussi bien de Bon Jovi aux Fabulosos Cadillacs, de Los Visitantes à Van Halen, des Beatles au générique du film d’animation Georges de la Jungle, de Def Leppard à Jerry Lee Lewis.

 

*Gun N’Roses, qui est le nom d’un groupe musical, signifie également en argot argentin : Espèce de gros caïd, une expression péjorative.


Voir également l'avis de  Black Novel.

 

Et n'oubliez pas de visiter le site des éditions  Asphalte afin de consulter et écouter la playlist.

 

 

Leonardo OYOLA : Chamamé (Chamamé – 2007 ; traduction d’Olivier Hamilton) Editions Asphalte. 224 pages. 18€.

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