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28 mars 2013 4 28 /03 /mars /2013 13:14

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Caspar continua à marcher à pas de loup et évita de justesse une fontaine à eau. Si sa mémoire ne lui faisait pas défaut, elle se trouvait non loin de leur objectif.


Cette phrase extraite du dossier méical, pourrait sembler ironique, cynique, empreinte d’un humour noir totalement hors de propos si le contexte n’était pas rétabli et ne mettait pas en cause un personnage atteint d’amnésie.


Suite à un accident dont il ne se rappelle rien Caspar est interné dans une clinique dirigée par le professeur Rassfeld. En cette nuit proche de Noël, la neige tombe et les résidents ainsi que les représentants du service médical sont peu nombreux. Alors qu’il vient de réparer la télévision de Greta, une vieille dame qui réside depuis quelques années, les informations envahissent la pièce. Le Briseur d’âmes vient encore de faire des siennes. Une troisième femme vient d’être retrouvée, et comme les précédentes elle est en état de choc, nue, paralysée. La première n’a pas supporté son état et elle vient de décéder. Toutes étaient en catatonie, incapables de réagir à la moindre sollicitation. Des bouts de papier ont été retrouvés sur les victimes du Briseur d’âmes, des sortes de messages en forme de devinettes. Des flashs reviennent à la mémoire de Caspar, comme si ses souvenirs essayaient de perforer son amnésie, mais il est incapable de pouvoir les analyser.

Caspar surprend une conversation entre le directeur Rassfeld et Sophia, la doctoresse, alors qu’il aurait dû rester confiné dans sa chambre. Mais il ne comprend pas les propos, même s’il sait qu’ils parlent de lui et de son dossier médical. Sophia lui présente un petit chien, Monsieur Ed, en référence au cheval parlant de la série télévisée, mais Caspar ne peut rattacher l’animal à ses souvenirs. Pourtant le chien lui démontre son affection, comme s’il le connaissait. Une chaine d’argent orné d’un pendentif en perle attaché au cou de Sophia attire son regard. Pourtant les quelques objets que lui a présenté le toubib ne réussissent pas à raviver la moindre étincelle de mémoire en lui.

Mais des événements étranges se déroulent durant cette nuit du 23 décembre. Ainsi grâce aux caméras de surveillance disposées sur le chemin menant à la clinique, ils aperçoivent une ambulance qui vient de déraper sur le verglas. Sophia et Bachmann, le gardien, se rendent sur le lieu de l’accident en chasse-neige. Tom, l’ambulancier, est sain et sauf, mais il n’en va pas de même pour le patient qu’il transporte. L’homme a un couteau planté dans la gorge. Une automutilation selon l’ambulancier qui a récupéré le blessé inconscient dans une chambre d’hôtel. Mais c’est lors du transport que celui-ci, qui était peut-être sous l’influence de l’alcool ou de médicaments, s’est réveillé et a plongé son canif dans sa gorge.


Outre Rassfeld, Sonia, Greta, Bachmann et Caspar, ne résident ce soir-là que trois autres personnes : Linus, un malade qui possède des difficultés d’élocution, Yasmin, une aide-soignante et Sybille, la cuisinière. Ce qui, en comptant les nouveaux arrivants, donne dix personnes qui vont connaître les affres de la peur durant cette nuit, et dont toutes ne verront pas le jour se lever. La tension monte progressivement, jusqu’à culminer dans une ambiance de terreur.


Cette nuit étrange a été consignée dans un dossier médical retrouvé dans les dossiers du docteur Larenz, dont on a fait la connaissance dans Thérapie. Il est proposé par un professeur à quelques participants qui doivent le lire puis dégager une analyse et en confirmer la véracité. Pour cela ils vont toucher 200 euros. Seuls n’acceptent d’étudier ce protocole que deux étudiants. Et ils le commenteront lorsqu’ils en auront terminé la lecture. Il s’agit donc un peu d’une histoire gigogne, une histoire, celle de Caspar, étant intégrée dans la relation de la séance proposée par le professeur. Et il est à noter que la narration des événements vécus par Caspar et consorts possède sa propre pagination qui s’insère dans le roman de Sebastian Fitzek.


Une fois de plus Sebastian Fitzek réussit à bluffer son lecteur en parsemant des indices dans le corps du texte et qui seront analysés ensuite par les deux étudiants sous la houlette du professeur. Des indices qui crèvent les yeux (façon de parler !), pour peu que le lecteur soit attentif, ou sous forme de devinettes déposées par le Briseur d’âmes auprès de ses victimes. La progression de la peur est distillée graduellement laissant place à la frayeur, l’épouvante jusqu’au final renversant. Un nouveau tour de force à inscrire au tableau de Sebastian Fitzek qui pour l’instant ne m’a jamais déçu, au contraire. Et je trouve même qu’il se bonifie auteur, je ne citerai pas Harlan Coben, mais bien à Robert Bloch, le maitre du frisson, de l’angoisse et de la terreur.


Sebastian FITZEK : Le briseur d’âmes. Thriller. (Première édition Editions de L’Archipel). Le Livre de Poche. 312 pages. 6,90€.

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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 08:53

Et moi, alors ?

 

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Longtemps censuré, ou relégué dans l’enfer des bibliothèques, le roman érotique avait connu son envol libre à la fin des années soixante, avec Emmanuelle, puis dans des collections chez Phénix et Eurédif, Gérard de Villiers et quelques autres emboitant le pas, des séries comme Brigade Mondaine dont le propos était plus le descriptif que de proposer de véritables intrigues. Ce qui ne veut pas dire que le roman érotique n’existait pas. Boyer d’Argens (Thérèse), Crébillon fils (Le Sopha), ou plus abusivement Alexandre Dumas auquel a été attribué Le Roman de Violette mais qui est en réalité l’œuvre de la marquise H. de Mannoury d'Ectot.

Depuis quelques années le roman érotique fait un retour en force, notamment dans des collections sentimentales comme chez J’ai Lu. Et bon nombre d’auteurs publient des ouvrages qui reprennent le flambeau, oscillant entre Emmanuelle justement, L’ordinatrice de Maud Sacquard de Belleroche, ouvrage dans lequel la narratrice note ses amants en fonction de leurs prouesses, et Histoire d’O, un roman à l’ode du sadomasochisme. Je ne nous en établirai pas une liste, mais un roman a accaparé dernièrement les blogs, les conversations, les magazines littéraires et féminins. Il est à noter que la plupart du temps, les auteurs se cachent sous des pseudonymes féminins or chacun sait maintenant qu’Emmanuelle Arsan n’était que le prête-nom de son mari. Et ces romans sont destinés à un public essentiellement féminin : libération des mœurs, hypocrisie, désir pour un lectorat d’apprendre quelques façons de procéder afin d’éviter d’avoir un mari volage ou de se donner bonne conscience avec un amant de passage, toutes les hypothèses sont à envisager. Loin des couvertures aguicheuses des années soixante-dix, ces romans aux couvertures sobres sont disposés sans vergogne sur les étals des libraires et chacun peut les compulser à son aise.

 

Tout ce qu’il voudraa déjà eu les faveurs d’un grand nombre de lecteurs. D’abord publié sur le blog de Sara Fawkes, où il obtient un grand succès, il est décliné en cinq épisodes en librairie. Ces cinq parties s’intitulent : Tout ce qu’il voudra, Tous les coups sont permis, En amour comme à la guerre, Dommages collatéraux, et Trahison. Ces cinq parties sont réunies dans ce livre avec un épisode complémentaire : La part du diable et enrichies de scènes inédites.

Mais osons ouvrir cette intégrale d’un doigt fébrile et plongeons sans réserve aucune dans cette histoire.

 

Selon les magazines féminins l’un des fantasmes de la femme moderne est de copuler (je n’écris pas faire l’amour, car le sentiment amoureux n’est pas une donnée obligatoire dans ce cas d’exercice) dans un ascenseur, histoire peut-être de mieux s’envoyer en l’air. Et dans le premier chapitre (j’allais écrire chat pitre), on n’y coupe pas. On connait tout ou presque de l’héroïne qui s’appelle Lucy. Elle travaille pour une société comme intérimaire sur ordinateur, pour des saisies de données, au quatorzième étage d’un immeuble ancien, dans un petit bureau dont elle a la jouissance. Cela fait plus d’un an qu’elle utilise, à défaut d’autre chose, un engin qui fonctionne avec des piles. Et elle doit faire attention qu’elles ne se déchargent pas trop vite. Les piles. Ce matin là, Lucy retrouve un bel homme, qu’elle a déjà eu l’occasion de reluquer, mais aucun échange… verbal ne s’est encore produit. Que lui passe-t-il donc dans la tête à cet homme qui apparemment sait ce qu’il veut et ce qu’elle désire. Alors que tous les autres occupants quittent l’ascenseur et qu’ils se retrouvent tous deux seuls, il effectue quelques approches qui se terminent par une main dans le slip de Lucy, slip qu’elle sera obligée par la suite de mettre à la poubelle. A mettre au bilan des pertes et profits. Mais elle garde un souvenir émoustillé de ce prince charmant auquel elle a permis d’effectuer une inspection digitale de son intimité.

Sa journée terminée, Lucy, qui n’a fait que penser à sa rencontre matinale, ce qui l’a profondément perturbée dans le classement de ses dossiers, passe par le parking afin de gagner du temps pour rejoindre sa station de métro. L’homme l’aborde à nouveau, et malgré sa réticence initiale Lucy se laisse à commettre quelques privautés fortement conseillées et repart avec la veste de son bel inconnu sur le dos. Il fait frais et il est galant.

Le lendemain, en fin d’après-midi, alors qu’elle a passé toute la nuit précédente et la journée à se demander si elle devait donner sa démission, sa supérieure lui ordonne de la suivre, d’un ton qui n’augure rien de bon. Elle se retrouve devant son inconnu qui n’est autre que Jeremiah Hamilton, le grand patron. Il l’interroge d’un ton sec, demandant pourquoi elle a quitté la fac, pourquoi elle présente comme pièce d’identité un passeport, pourquoi, pourquoi... De plus une coupe franche dans les effectifs est prévue et les intérimaires seront licenciés le soir même. Lucy au bord des larmes lui avoue qu’elle a perdu ses parents et qu’elle a été obligée de vendre la maison pour régler les dettes liées à ses études. Et qu’elle vit à Jersey city en colocation avec une amie.

Est-ce par compassion qu’il propose à Lucy de l’embaucher définitivement, avec un salaire nettement supérieur à ce qu’elle touchait, lui demandant de devenir son assistante personnelle ? En contrepartie il faudra qu’elle fasse tout ce qu’il voudra. Ce qui tombe bien car Lucy rêve d’un emploi où je m’épanouirais et serais utile aux autres. C’est-y pas mignon ? Après avoir une nouvelle fois testé le potentiel de Lucy, il décide qu’elle va l’accompagner pas plus tard qu’immédiatement à Paris.

Commence alors le début des mésaventures de Lucy (tiens, comme a été appelée La Première Femme fossile découverte par une équipe de géologues et paléontologues dont Yves Coppens) sous la coupe d’un milliardaire dominateur et secret. Bûche (une métaphore virile) et embûches sont au programme et le tout est plaisant à lire. Et l’on se demande si le lecteur est plus intéressé par les aventures charnelles, nombreuses, pimentées, exploratoires, diversifiées de l’héroïne, que par l’histoire en elle-même. Histoire racontée à la première personne, ce qui lui donne un petit goût d’authenticité.

 

Nous sommes bien loin des bluettes signées Barbara Cartland, même accompagnées d’une sauce piquante.

 

L’éditeur propose de se laisser emporter par la vague érotique. Moi j’ose affirmer qu’il s’agit d’un mascaret.

 

Un roman à lire d’une main, l’autre servant à… prendre des notes.


Sara FAWKES : Tout ce qu’il voudra (Anything he wants – 2012. Traduction de Maxime Eck). Collection Red Velvet. Editions Marabout. 308 pages. 15,90€.

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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 10:55

Et ne reviens jamais, jamais, jamais... (à chanter sur l'air de Fiche le camp Jack)

 

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Pour beaucoup de jeunes, la vie n’est pas facile. C’est un jeune parisien âgé d’une vingtaine d’années, et il est poète. Or, à de rares exceptions près, la poésie n’a jamais fait vivre son auteur. Plus tard, lorsqu’il sera mort, peut-être, mais en attendant il faut quand même se sustenter. C’est la moindre des choses. Aussi, Théo ne passe pas ses journées à coucher sur le papier ses vers, ceux de la poésie pas ceux qui se régaleront de son cadavre plus tard, et il travaille.

Oh, on ne peut pas dire qu’il s’éclate dans son boulot, mais après tout il en a un, alors faut être ponctuel. Actuellement il rénove les endroits dédiés à libérer le corps humain de ses déchets organiques. A l’origine les édicules étaient partagés en deux compartiments, l’un pour les femmes, l’autre pour les hommes. Un vieux fond de pudeur qui refuse la mixité. Mais sous la gouvernance de madame la Présidente Le Pen la mixité prend une autre dimension : un côté pour les Français, un autre pour les étrangers. Ne Mélanchon pas (Zut ça m’a échappé), ne mélangeons pas les torchons et les serviettes, parait-il. Pourtant ces deux bouts de tissu sont lavés en même temps dans le même bac.

Revenons à Théo qui vient de présenter un poème à la sous-directrice des affaires culturelles du ministère des Loisirs. Un texte qui devrait paraître dans le dossier de presse destiné à l’ouverture du Musée de la Vieille Europe à Neuilly. Or un petit passage, tout petit mais quand même, pose un léger problème à Janine Darcier-Schwitters. Deux mots qui pourraient incommoder non point madame la Présidente Le Pen, on connait sa tolérance, mais son entourage, l’environnement présidentiel. Théo doit donc supprimer ces deux mots, ou les changer, enfin s’arranger pour que ceux-ci n’apparaissent plus. Et il est embêté Théo, car dans ce cas, son poème sera vidé de son sens. Comme il le déclare à Janine Darcier-Schwitters, Si je me contente de supprimer ces deux mots, je risque de détruire l’harmonie de la page, de briser le rythme, la musique intérieure, le chant secret du poème. Alors il va le réécrire, d’autant qu’Yves Duteil avait été pressenti pour lire son texte lors de l’inauguration mais que la Présidente a contacté Dieudonné Machintruc, un nom africain dont elle ne se souvient plus exactement mais ce n’est pas grave.

Ah oui, j’ai oublié de vous dire que les deux mots incriminés étaient Juif Sympathique. Ce n’est pas tellement le mot juif qui pose problème, quoique, mais c’est qu’il soit accolé à sympathique. Un amalgame qui c’est sûr va fortement déplaire à l’entourage présidentiel.

L’heure ayant sonné de quitter le chantier, et avant de rentrer chez lui et s’atteler à un nouveau poème, Théo passe place de la République. Un échafaud est dressé et un pauvre bougre va avoir la tête tranchée. Car la peine de mort a été rétablie. Théo se rend chez son ami Maurice Delbecq. Celui vit dans un coquet appartement mais il sait qu’il est surveillé par un individu qui se prétend retraité mais est un poète inféodé au système. Cela n’empêche pas Delbecq d’inviter Théo à une partie de pétanque aux Arènes de Lutèce pour la journée de la Poésie, Réda, qui fait partie du club des Poètes en Résistance, l’ayant défié. Puis il se promène dans le quartier du Marais.

Deux jours plus tard il remet son nouveau texte à la sous-directrice des affaires, etc. Mais celui comporte une fois de plus une petite phrase qui risque de choquer les amis de la Présidente Le Pen. Cela n’empêche pas la quinquagénaire de s’intéresser au corps juvénile de Théo et de pratiquer un corps à corps mixte.

 

Des lignes de métro ont été supprimées et pour se déplacer de nouveaux moyens de locomotion ont été créés : par exemple des pousse-pousse, conduits par des chômeurs Bac+7. On n’arrête pas le progrès. L’avantage réside dans l’absence de pollution. Mais Théo, après quelques démêlés (je saute des passages), se retrouve à Pau. Le service militaire a été rétabli, et les bonnes vieilles habitudes se transmettent. Et qui dit armée, dit résistance. Les démocraties dictatoriales, ou dictatures démocratiques, ont toujours favorisé l’éclosion de rebelles au pouvoir.

 

Dans les années 1950-1960, Geneviève Tabouis, célèbre journaliste politique, débutait ses éditoriaux radiophoniques par : Attendez-vous à savoir…

Marc Villard aurait pu reprendre à son compte cette antienne mais il préfère s’immerger dans une histoire de politique-fiction totalement inventée puisqu’elle se déroule dans quelques années. Et ce qu’il nous décrit ne peut en aucune manière se produire un jour, quoique, à la réflexion, on ne sait jamais comment peuvent réagir les électeurs qui se conduisent en moutons de Panurge. Il ironise pour mieux combattre l’amertume de l’évolution des idées politiques, surtout celles de l’extrême-droite. Le seul refuge réside en l’écriture, mais il arrive un moment où même celle-ci est bafouée. Ecrire oui, mais pas sur n’importe quoi et n’importe qui. La résistance passe par les mots, mais cela suffit-il ? Marc Villard, s’il dénonce certains propos tenus en toute impunité, s’il préfère anticiper avec l’espoir que cela ne se réalisera jamais, joue sur le ridicule, la dérision, il se moque, il s’amuse mais derrière les mots pointe l’amertume.

Spécialiste des textes courts, Marc Villard démontre une fois de plus son talent de conteur, piochant dans le terreau des idées malsaines pour mieux les mettre en évidence et les dénoncer. Mais il le fait avec subtilité et humour noir, à l’instar des caricaturistes d’autrefois.


Marc VILLARD : Dégage ! Collection quelqu’un m’a dit… Editions IN8. 64 pages. 8€.

 

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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 10:06

Tout n’est que comédie…

 

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Etretat, ses falaises, son aiguille, tout cela fait penser à Arsène Lupin. Pourtant celui-ci est bien loin des préoccupations de Géronte et de Pantalone, deux vieux “ amis ” qui se retrouvent après des années de séparation ; séparation due aux aléas de la vie. Retrouvailles sous l’œil inquisiteur d’un appareil photo, pour le compte d’un mystérieux personnage nommé Comédia.

Comédia qui fait suivre, surveiller, ces deux hommes par des comparses au nom de code de Sganarelle et d’Arlequin. Lorsque Géronte rentre chez lui en banlieue parisienne, c’est pour y trouver la mort. Matamore, le jeune homme qui habitait chez lui, cinéaste obscur, tente de retracer le passé de Géronte en écrivant un manuscrit, un scénario. En ces temps troubles où Paris subit une nouvelle poussée de fièvre estudiantine, cela pourrait sembler une farce, une bouffonnerie. Arlequin, Sganarelle, Matamore, Géronte, Pantalone, des personnages manipulés par un obscur metteur en scène qui cherche à comprendre certains faits qui se sont déroulés en 1937, en 1953, en 1956.

Comédia tente de démêler les fils d’un écheveau bien embrouillé, fils qui le conduiront peut-être à une vérité qu’il pressent. Une vérité qui permettrait une réhabilitation dont il a un besoin presque physique. Même si cette vérité n’intéresse plus personne, à part lui.

Thierry Jonquet, qui a eu les honneurs de se voir attribuer le numéro 2000 de la Série Noire avec son roman “ La bête et la belle ”, et qui a signé des romans basés sur l’actualité, sous le nom de Ramon Mercader, par exemple “ Du passé faisons table rase ” (Folio Policier 404) joue avec ses personnages.

Dans un roman d’espionnage un peu comme aurait pu l’écrire Graham Greene, il met en scène des personnages légèrement falots, qui savent se transcender lorsque l’occasion, ou le besoin, s’en fait ressentir, tel Matamore désirant rendre hommage à Géronte. 


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comedia2.jpgMais Jonquet s’amuse également avec le lecteur, pour la plus grande joie de celui-ci, en ne lui dévoilant, comme avec regret, que des bribes du passé des protagonistes. Un roman majeur de Jonquet, à l’écriture et à la trame extrêmement fouillées, travaillées, et dont les prémices avaient été abordées avec son précédent roman “ Le secret du Rabbin ”.

 

 

 



Ce roman a paru pour la première fois aux éditions Payot en novembre 1988, puis a été réédité en avril 1999 chez Babel Poche.


 A lire également du même auteur : Le bal des débris;  Les Orpailleurs, Mygale et La Bête et la Belle et le recueil de nouvelles  400 coups de ciseaux paru récemment au Seuil.


Thierry JONQUET : Comédia. Folio Policier N°390. 320 pages. 7,50€.

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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 15:13

 

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Cher visiteur


Depuis huit mois je végète dans une chambre de l’hôpital de la clinique Reine-Astrid. Je végète même si mon corps est intact, sauf les blessures que je me suis infligée en voulant de me débarrasser de mon tee-shirt sur lequel figurait Che Guevara et qui était entièrement tâché de sang. Pas du mien mais de celui mes camarades. Non le sang n’était pas sur moi, mais dans ma tête. J’avais pris une douche brûlante et ma peau avait cloqué. Il en reste des stigmates. Mais c’est surtout dans ma tête, dans mon esprit qu’il faut que je fasse le ménage. J’ai déjà écrit un long cahier destiné à Emilie, ma correspondante française qui habite à Rouen, une amie sui m’est chère et que j’ai vu à plusieurs reprises ici, à Ardis, pas à la clinique, ou chez elle, mais cela ne suffit pas. J’ai besoin d’un autre interlocuteur, anonyme, comme vous.

Mais je manque à tous mes devoirs, je m’embrouille et je risque de vous embrouiller aussi. Je me présente. Je m’appelle Clara, j’ai dix-sept ans et je suis maigre. Enfin j’étais maigre, tout comme Emilie d’ailleurs, d’ailleurs on nous surnommait les Sauterelles. Maintenant je ressemble à une allumette suédoise tout en longueur, normal j’habite la Norlande, un pays nordique limitrophe à la Suéde, et dont le nombre d’habitants est inférieur à celui de Paris.

Ma mère vient me voir tous les jours. Elle aussi a changé. Il lui manque deux doigts, elle marche avec une canne. A treize ans elle avait gagné comme gymnaste une médaille de bronze aux jeux olympiques de Los Angeles en 1984. Et elle savait encore à quarante ans effectuer un salto arrière. Ce qui nous épatait toujours autant Emilie et moi. Maman, Morgana Pitiksen, est ministre des affaires étrangères, mais pour autant elle n’a pas changé. Elle se promène seule, enfin se promenait seule, sans garde du corps, tout comme tous les autres membres du gouvernement de Norlande. Car chez nous, pays d’accueil, on ne craignait rien, jusqu’à la catastrophe, au massacre.

Mais depuis ce que tout le monde appelle par pudeur ou par honte, je ne sais pas trop, L’événement, ce n’est plus pareil. Non, en réalité cela avait commencé bien avant. Lors d’élections dans la province frontalière de Beck, les Chevaliers de Norlande avaient enregistré un engouement et la mentalité avait changé. Les étrangers n’étaient plus vus avec le même œil et certains leur battaient froid. Même les commerçants de notre quartier. Bon nombre de Norlandais étaient devenus xénophobes, mais ce drame ne serait peut-être pas arrivé si inconsciemment je n’en avais pas été la courroie de transmission. On me dit que non, que de toute façon la tuerie sur l’île de Clamarnic aurait eu lieu tout pareil. Pourtant je suis sûr de porter une part de responsabilité. Ce n’est pas tant à cause de mon engagement auprès du Mouvement des jeunesses norlandaises pour la paix que de mon inscription sur Facebook. Le Mouvement était composé de jeunes qui surveillaient sur Internet les messages racistes et xénophobes émanant des Chevaliers et d’autres groupements comme les Survivalistes, mais je reste persuadée que je suis la responsable de tout ce qui est arrivé. Et de la mort de Per Strindberg, le fils du psychiatre qui me suit à la clinique Reine-Astrid, et de son amie Sharmila, une Indienne et de bien d’autres.

Et puis il faudrait, cher visiteur, que je te parle de mon père, que je n’ai jamais connu, ma mère ne m’en ayant jamais parlé quand j’étais jeune. Mais un jour elle s’est décidée à révéler le secret de ma naissance, en compagnie d’Emilie, et cela l’a peut-être rassérénée. Moi aussi d’ailleurs. Car non seulement je sais qui est, était, mon père, mais de plus je peux être fière de lui, même si je sais que jamais je ne le reverrais.


J’ai encore plein de choses à écrire, que j’ai déjà confiées à Emilie, mais tout d’abord je dois remercier monsieur Jérôme Leroy, un ami de la famille, qui m’a incitée à écrire, qui m’a aidée à me soulager, à expliquer ce qui est arrivé, et peut-être à me reconstruire. Jérôme Leroy, je l’ai connu en France, quelques mois avant le massacre de Clamarnic, au festival des Boréales de Caen. Tous les ans un festival consacré aux pays nordiques se déroule en novembre, réunissant écrivains et artistes des pays scandinaves. Ma grand-mère, Helena Zemski, est une auteure renommée de contes pour enfants, et elle avait été invitée dans le cadre de ce festival. Des auteurs français participaient aussi comme c’est la coutume et nous avions sympathisé avec Jérôme Leroy qui dédicaçait ses romans. Et après le massacre perpétré par l’Autre, il est venu nous rendre visite à ma mère ainsi qu’à moi-même et je dois avouer que ses paroles de réconfort m’ont autant aidée que celles du docteur Strindberg. Il a largement contribué à me faire prendre conscience que peut-être, je n’en suis pas encore sûre, même si je n’avais pas connu l’Autre, tout serait arrivé quand même.

Merci à vous monsieur Jérôme Leroy et que ce qui s’est déroulé ne se reproduise jamais. Mais on ne peut jamais revenir en arrière et il restera toujours dans nos pensées une fracture dans laquelle s’introduiront d’autres Chevaliers, de Norlande ou d’ailleurs, car comme le cancer, rien n’est jamais jugulé. Le crabe de la xénophobie reste enfoui au fond d’esprits malléables et des cellules malades ne demandent qu’à se propager.

 

J'allais oublier. C'est monsieur Jérôme Leroy qui m'a soufflé cette phrase :

La politique, si elle est menée avec coeur et intelligence, c'est l'art de faire vivre les gens ensemble.


Jérôme LEROY : Norlande. Collection Rat Noir. Editions Syros. 160 pages. 14€.

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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 13:34

Lorsqu’on entend un essaim de mouches bourdonner, c’est que le garde-manger n’est pas loin !

 

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A peine rentré de congés, le Commandant Guillaume Farel est appelé à la rescousse par son adjoint Jean-Baptiste Lucchini. Il sait que celui-ci, même si c’est un dimanche soir, ne le dérange pas pour rien. En effet le cadavre qui git dans l’appartement, situé non loin du parc de la Tête d’or à Lyon, n’est guère présentable. La canicule qui règne en cette fin du mois de juillet sur la cité des Gones n’arrange en rien le corps dont le meurtre remonte au moins à huit jours. L’homme a été trainé puis allongé sur un tapis, les bras en croix, les jambes allongées, les pieds croisés. La tête est placée à l’est, les pieds à l’ouest. Il a la mâchoire fracassée, une balle dans la tempe, et une croix a été dessinée sur son front ainsi qu’un rond dans sa main gauche, avec son propre sang. Une mise en scène, indéniablement. Selon les premiers relevés effectués par les hommes de Farel, il n’y a aucune empreinte dans l’appartement. Juste quelques gouttes d’urine dans l’évier. Dernier détail, l’homme portait une croix autour du cou, une croix protestante, telle celle qu’a légué à son petit-fils le grand-père de Farel. L’homme a connu un parcours de fonctionnaire de l’état, ayant été préfet du Rhône avant de finir hors cadre depuis 1987. Avec le pouvoir nouvellement élu, il avait été écarté du système et avait exercé des fonctions rémunératrices mais privées. Son nom : Joseph Decosterd, septuagénaire.

Son fils, qui a découvert le corps a prévenu la police. Il est effondré mais peut toutefois signaler la disparition d’un ordinateur mais surtout de deux Bibles de grande valeur dont une dite d’Olivétan, et de nombreux méreaux, sortes de jetons de présence en métal utilisés principalement comme signe de reconnaissance par des religieux. Un papier qui se trouvait dans la reliure de la Bible a disparu. Mais des lettres écrites par une femme n’ont pas été dérobées. Le fils s’était absenté durant près de deux semaines et possède donc un alibi.

Dans la boite aux lettres qui déborde, Farel trouve des relevés de comptes bancaires, l’un provenant d’une banque hollandaise et l’autre d’une Tortuga’s Bank. Ce compte est copieusement approvisionné mais après vérification auprès du responsable de l’agence de la banque hollandaise, il apparait des anomalies. Le courtier en charge des comptes aurait largement ponctionné le compte de Decosterd tandis que la Tortuga’s Bank ne serait qu’un établissement fictif. Clauss, le banquier indélicat a disparu et son fils ne peut guère donner de détails. Une autre piste est à vérifier, grâce à un ami journaliste de Farel. Decosterd après ses fonctions préfectorales émargeait auprès d’une entreprise immobilière, Vauclin, le propriétaire ayant la main mise sur tout un empire. Le Mur immobilier étant la dénomination officielle de cette société. Or Vauclin est bien connu pour avoir magouillé avec l’ancien maire, décédé et avec bon nombre d’édiles. Fortement compromis dans différentes affaires louches, mais jamais inquiété. Or la femme de Vauclin d’origine allemande a disparu de la circulation depuis plusieurs jours, suite à une violente dispute avec son mari au sujet d’une Bible. Celle justement dérobée à Decosterd.

Mais en haut lieu, dans un cabinet ministériel, On surveille et On n’apprécie pas beaucoup ce qu’il se trame et surtout les recherches effectuées par Farel. Un policier de son équipe est assassiné en pleine rue, et sa compagne, Maud Chastaing qui est lieutenant à Interpol, en subit les dommages collatéraux. Il n’en faut pas plus à Farel, ancien militaire dans les bérets verts, pour convoquer le ban et l’arrière-ban de ses anciens compagnons.

Cinquante ans ont passé après le vol du premier homme dans l’espace et le début de l’édification du Mur de Berlin. Mur auquel Vauclin se référence lorsqu’il commence à édifier son empire immobilier, lui qui à l’origine était un communiste convaincu, ayant vécu en Allemagne et s’étant marié avec une ressortissante de Poméranie. Depuis ses options politiques ont évolué.

André Blanc, au style froid et sec, décrivant presque de façon clinique son intrigue, met en scène un personnage de policier tout aussi froid et sec. Guère de place aux sentiments, sauf lorsqu’il est en compagnie de Maud. Et de son chat. Chat qui par ailleurs servira par ailleurs, et de façon détournée, à la résolution d’une partie de l’enquête finale. André Blanc construit un peu son intrigue dans le système du marabout d’ficelle. Une première énigme résolue, la mort de Decosterd, une autre se profile, aux conséquences inattendues. Une histoire qui n’engendre guère la bonne humeur, révélatrice d’un système politique, et dont l’épilogue est résolument pessimiste.


André BLANC : Tortuga’s Bank. Collection Jigal Polar. Editions Jigal. 248 pages. 18€.

 

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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 08:54

Attention les voyageurs à la fermeture des portières...

 

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Le train, le réseau ferroviaire en général, a depuis sa création inspiré les meurtriers aux motivations différentes, mais toujours crapuleuses, et par voie de conséquence les romanciers. Il serait peut-être fastidieux ici de décliner tous les romans dont les trains servent de décor, je vous laisse le soin d’en établir une liste, peut-être pas exhaustive, mais sûrement intéressante.

En 1860, déjà des individus attaquaient des voyageurs afin de les dévaliser. C’est ainsi que le 12 septembre, le corps d’un homme laissé pour mort est retrouvé de nuit sur les rails sur la ligne Paris-Mulhouse entre Zillisheim et Illfurth. Au départ, les cheminots puis les appareils judiciaire et policier pensent que l’homme est tombé par inadvertance. Mais il s’avère rapidement qu’il s’agit d’un crime. Seulement l’inconnu semble atteint d’amnésie suite au coup qu’il a reçu sur la tête. Il ne possède pas de bagages, et ne répond pas aux questions qui lui sont posées. Le commissaire Elie Singer prend cette affaire en charge personnellement, n’hésite pas à se déplacer, d’aller au charbon malgré les escarbilles, et essaye de dénouer les fils de cette intrigue particulièrement ardue.

Peu à peu il perce l’identité de l’homme. Il s’agit d’un Russe, un scientifique qui devait effectuer une conférence à Paris. L’assassin, enfin celui qui aurait pu avoir un meurtre sur la conscience, a laissé quelques indices volontairement ou non. Par exemple un mouchoir parfumé à l’eau de rose.

Parallèlement, Charles Judd se joue de la police. Jeune homme intelligent et instruit, au visage poupin, il a déserté de l’armée alors qu’il était en poste en Algérie. Véritable Frégoli des trains, il s’accapare les identités de personnes rencontrées au hasard de ses voyages, se déguise en femme. Il est insaisissable, malgré les forces de l’ordre déployées à ses trousses, et les nargue en écrivant des lettres anonymes.

S’inspirant de faits réels, Viviane Janouin-Benanti nous livre la version romancée d’une affaire qui défraya la chronique judiciaire en 1860 et 1861. Viennent à l’appui de sa version quelques crédits photographiques dont la photo de Charles Judd, ainsi qu’une note du ministère de l’Intérieur servant d’avis de recherche. Un rythme enlevé, quelques stations permettant de se dégourdir les jambes, un épilogue quelque peu en voie de garage, tel est la nouvelle œuvre que nous fait partager la romancière qui explore avec bonheur les affaires criminelles des deux siècles derniers.


Viviane JANOUIN-BENANTI : Le tueur du Paris-Mulhouse. Collection Crimes & Mystères. Editions L’Apart du Noir/Cheminements. 256 pages + cahier iconographique de 16 pages. 20€.

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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 14:52

Je sème à tout vent…

 

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Cette célèbre devise empruntée à un non moins célèbre créateur d’un dictionnaire, les romanciers, qu’ils écrivent des romans noirs, des romans policiers ou œuvrent dans d’autres formes de la littérature, se l’ont faite leur.

En effet ils propagent leurs nouvelles dans divers supports écrits, journaux, magazines, revues confidentielles à des fins qui ne sont pas forcément lucratives ou dans le souci de se faire connaître. Souvent ils agissent ainsi dans un but louable. Si de nombreux journaux régionaux ou nationaux font appel à leur plume, c’est afin de proposer pendant une durée déterminée à leurs lecteurs une page, ou plusieurs, destinées souvent à des événements ponctuels. Vacances estivales par exemple. Et les auteurs pressentis sont déjà connus en général du grand public, ce qui assure une meilleure mise en place, les ventes allant de pair. Les auteurs sont souvent sollicités pour étoffer aussi les fanzines, et dans ce cas il s’agit bien d’un but louable, car s’ils acceptent d’écrire un texte, ils ne sont pas la plupart du temps rémunérés. Il en va de même lorsqu’ils doivent pondre une nouvelle lors d’un salon du livre ou d’un festival. Les organisateurs jouent sur la notoriété de l’auteur.

Thierry Jonquet était l’un de ces dispensateurs de textes éparpillés un peu partout, souvent introuvables, et il était bon de les regrouper dans un recueil afin de les sortir de l’oubli, de leur offrir un lectorat digne de son nom et de son œuvre.

Après l’admirable préface d’Hervé Delouche, le premier texte n’est pas une nouvelle mais un texte publié dans la revue Les Temps Modernes (3ème trimestre 1997), revue fondée par Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre.

Voilà comment ça c’est passé… Thierry Jonquet revient sur sa jeunesse, les différentes étapes de sa vie professionnelle dans le corps médical, dans des gériatries, des pédiatries, et des dispensaires, soignant enfants ou adolescents, vieillards malades physiquement ou mentalement. Une période de sa vie qu’il a mis en scène dans ses premiers romans dont Le Bal des débris, nombre de fois réédité. Mais aussi son engagement politique, chez les Trotskystes, ses démêlés avec les membres du Parti Communiste (Surtout les Staliniens. Ils ne sont pas tous à mettre dans le même panier comme dit le dicton populaire. Peut-être parce que le panier n’est pas assez grand !), ses illusions et désillusions. La découverte des camps de concentrations, des exterminations de Juifs. De la lecture aussi et de la claque reçue en lisant Manchette. Un texte quelque peu désabusé, dans lequel l’ironie masque un certain désenchantement. Et si vous ne deviez lire qu’un texte, ce serait assurément celui-là : il donne envie de découvrir les autres.

Thierry Jonquet a également participé à des hommages. Par exemple Sommeil, publié dans le recueil collectif Sous la robe erre le noir, anthologie concoctée par Claude Mesplède en hommage à Robert Soulat, alors patron de la Série Noire après le décès de Marcel Duhamel, et publié aux éditions du Mascaret en 1989. Dans Paris dévasté, croulant sous les ruines à la suite d’une catastrophe, des bandes de loubards tiennent les quartiers sous leur coupe. Un jeune homme poussant un landau contenant des boites de conserves déambule tranquillement lorsqu’il est agressé. Un coup de sifflet et sortent alors de sous la capote une myriade de mygales. Par la suite il va rencontrer un vieil homme qui se nomme Songe. Un conte qui fait froid dans le dos. Mais qui sait, si une explosion nucléaire se produisait… ! Thierry Jonquet cite furtivement le titre de l’un de ses romans, mais ce n’est pas forcément celui auquel on pourrait penser.

Dans Art conceptuel (paru dans la revue Ras l’front, N°76 de juillet-aout 2000), Giulio est un artiste qui en a marre de l’art tel qu’il se décline depuis quelque temps. Ras le bol des artistes qui emballent le Pont-Neuf dans des tissus, de ceux qui défèquent dans des boites de conserve en les présentant ensuite comme Merde d’artiste, et autres fariboles dont la chair est mise à contribution. Il a imaginé un nouveau concept qu’il propose à un attaché culturel. On retrouve l’ironie mordante de Jonquet qui sous forme d’une grosse rigolade se moque de ceux qui pour se faire connaître n’hésitent à faire tout et n’importe quoi. Surtout n’importe quoi !

Votre histoire ne tient pas la route propose plusieurs pistes de lecture, lesquelles s’enchainent comme les titres sur un microsillon (ou un CD). Tout jeune Adrien est remarqué dans sa classe par une gentille écrivaine venue leur donner un cours d’écriture et qui lui fait remarquer que ses rédactions sont bien troussées. Elle lui promet même un bel avenir. Alors il participe à des stages d’écriture et rédige une trentaine d’œuvres qui sont toutes refusées. Après s’être essayé à tous les genres il ne lui reste plus qu’à aborder le Polar. Thierry Jonquet s’est inspiré pour écrire cette nouvelle d’une affaire qui a défrayé la chronique en territoire bourguignon, et de ses expériences d’écrivain dans des écoles et des centres d’incarcération. Et il bat en brèche les stages d’écriture.

En tout vingt et un textes, dont un inédit qui donne son nom à ce recueil, et qui sont un concentré des hantises, des obsessions, des angoisses, des révoltes de Thierry Jonquet. Tous les sans : sans-papiers donc forcément sans-boulots et par déclinaison sans-abris sont mis à l’honneur. Un humour grinçant, ça passe mieux avec le sourire, avec un tantinet de fantastique, ça éloigne quelque peu de la réalité, et une vision quasi désespérée du monde en déliquescence. Thierry Jonquet était un humaniste qui s’ignorait.

Il est dommage que toute la production de Thierry Jonquet ne soit pas répertoriée à la fin du livre. Il manque par exemple les deux ouvrages signés Ramon Mercader, publié au Fleuve dans la collection Grands Succès : Cours moins vite camarade, le vieux monde est devant toi (1984) et URSS, go home (1985). Le secret du rabbin, quant à lui, a été édité pour la première fois chez Joseph Clims en 1986.

 

Un recueil légué en héritage par Thierry Jonquet et dans lequel il démontre tout son talent, si c’était encore à confirmer.


Thierry JONQUET : 400 coups de ciseaux et autres histoires. Préface d’Hervé Delouche. Collection Policiers Seuil. Editions du Seuil. 240 pages. 18€.

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20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 14:17

Faut pas rêver !

 

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Un coin de verdure dans la campagne anglaise, un manoir d’architecture victorienne, tel est l’endroit rêvé pour accueillir en toute sérénité des congressistes. Loin du tumulte londonien consécutif aux prises de décisions gouvernementales, des restrictions budgétaires imposées par l’ère Tatchero-Blairienne, le climat social est tendu. La sécurité dite sociale est menacée : des fonctionnaires en moins c’est des voix en plus !

Pourtant Marion Darras a préféré exercé son sacerdoce de psychologue dans un immeuble du Welfare, l’aide sociale, plutôt que de s’installer en praticien libre. Elle reçoit une convocation l’invitant à participer à une tentative de thérapie nouvelle sur trois volontaires, des patients qu’elle a déjà eu l’occasion de soigner lors de ses jours de garde à la clinique. Elle retrouve quelques confrères dont David Holder avec lequel elle a vécu des relations charnelles six ans auparavant. Puis ils se sont quittés, en affirmant comme d’habitude qu’ils vont se téléphoner, prendre de leurs nouvelles, le genre de promesses pieuses non suivies d’effet. Elle connait de vue les autres participants mais ce qui la dérange le plus c’est l’expérience tentée sur les patients.

Les trois cobayes, s’ils sont différents physiquement, possède un point commun en dehors d’être soigné pour des raisons mentales. Sandy est grande, mince, filiforme, et sans être belle possède un charme troublant. Marion l’avait surnommée Ophélie en référence au personnage de Shakespeare. Sandy vit dans un monde gothique, entretenu par ses lectures, principalement Les hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. Brian est obèse et quoiqu’il fasse, il ne perd pas un gramme. Une boulimie encouragée et entretenue par sa grand-mère durant son enfance. Kenneth, qui s’était adonné à la drogue, est en période de rémission, mais il est agressif et solitaire. Tous trois ont perdu un ou plusieurs être chers dans des circonstances douloureuses, des événements tragiques qui les ont marqués à vie, créant des fractures mentales.

L’expérience envisagée est de prouver qu’il est possible de pouvoir connecter les rêves de trois personnes en même temps. Il n’est donc pas question de lire les rêves mais de comparer les trois graphiques afin de vérifier s’il y a conjonction. Pour cela les trois patients vont ingurgiter une mixture avant de s’endormir. Ils seront reliés à un écran d’ordinateur par trois encéphalogrammes, des plots étant apposés sur leurs têtes. Mais toute expérimentation nouvelle est par essence sujette à des résultats inconnus et l’on ne peut préjuger des acquis positifs, ou négatifs de ces essais. Or comme dans bien d’autres domaines de la recherche scientifique, cette expérience attise les convoitises des instances militaires, qui peuvent éventuellement adapter les résultats obtenus à des fins belligérantes. Alfred Nobel, en son temps, n’avait pas imaginé que l’invention de la dynamite aurait des répercussions moins pacifiques que celles auxquelles son produit avait été conçu : réduire la pénibilité des mineurs par exemple.

Le roman est axé autour du personnage de Marion, et c’est en sa compagnie que le lecteur suit l’intrigue, sauf lorsque Patrick Eris nous entraine dans l’inconscient, les rêveries ou les cauchemars des trois cobayes.

Mais c’est aussi l’occasion de pointer du doigt la déficience du gouvernement anglais en matière de protection sociale. Londres, la capitale, puis d’autres grandes villes du Royaume-Uni sont en proie à des mouvements sociaux, des émeutes de plus en plus virulentes et violentes. La finance aura toujours le dernier mot, et le service public sera de plus en plus bafoué. Le côté fantastique réside dans le résultat des connections mentales des trois patients, mais sur ce point je n’en dis pas plus, ne voulant pas déflorer l’intrigue. Toutefois on peut supposer d’un jour, les progrès de la science sont tellement rapides et inimaginables sauf pour les scientifiques et pour les romanciers, que ce qui est décrit pourrait en partie se réaliser.

Ce roman a fait l’objet d’une première publication en janvier 1989 sous le titre éponyme dans la collection Anticipation du Fleuve Noir et signé Samuel Dharma. C’était dans une version abrogée et Patrick Eris, qui entre temps a pris ce nouveau pseudonyme, a entièrement revu sa copie, réécrivant son texte, l’enrichissant de nombreux détails et surtout en proposant un début et un fin différentes. A l’époque il n’avait que vingt-trois ans, avec déjà à son actif quatre ou cinq ouvrages publiés, mais la fougue de la jeunesse s’est estompée pour offrir un travail plus rigoureux.


A lire également du même auteur :  Docteur Jeep;  Fils de la haine;  L'autobus de minuit;  Histoires vraies sur les rails; La première mort.


Patrick ERIS : Le Chemin d’ombres. Editions Lokomodo. N° 32. 256 pages. 6,50€.

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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 13:51

Qui faut-il croire alors ?

 

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Alors qu’il est en communication téléphonique, de mauvaise qualité, avec sa fiancée Leoni, Yann May, psychologue berlinois, est dérangé par des coups frappés à sa porte. C’est un policier qui lui apprend le décès accidentel de Leoni. Yann ne peut y croire d’autant qu’au bout du fil elle a eu le temps de lui dire « Ne les crois pas ».

Huit mois plus tard, il prend en otage sept personnes dans un studio d’enregistrement d’une radio privée célèbre pour ses émissions débiles. Il a bien préparé son opération, se déguisant, se faisant passer pour un des invités du jour à visiter les locaux et surtout en étant armé jusqu’aux dents et bardé de dynamite. Du moins c’est ce qu’il affirme. Il détourne les règles d’un jeu téléphonique matinal, le Cash Call. Un auditeur tiré au sort doit répondre en prononçant une phrase dite magique et peut gagner un cadeau somptueux. Il a décidé d’appeler un auditeur, mais l’enjeu est différent : si la personne appelée ne réponds pas correctement, c’est un otage qui va en subir les conséquences.

Ira Samin, psychologue, est emmenée dans l’immeuble de la radio et doit converser avec le preneur d’otages. Depuis le suicide d’une de ses filles, elle est complètement en vrac et ce matin là elle avait décidé de prendre le même chemin en ingérant des pilules. Aussi elle accepte à contrecœur cette mission d’autant qu’un autre de ses collègues devait jouer les messieurs bons offices. Mais il avait été réfuté par le kidnappeur, au grand dam des officiers de la police dépêchés sur place. Elle tente donc de négocier par téléphone avec Yann, sentant que quelque chose coince dans la machine. Comme si elle était le jouet d’une manipulation, mais elle est incapable de démêler ce qu’il se passe. D’autant qu’elle apprend que la jeune femme qui devait accompagner les visiteurs n’est autre que Katarina, sa fille ainée qu’elle n’a pas vu depuis des mois. Katarina, dite Kitty lui en veut depuis le suicide de sa sœur.

Les tractations continuent car il faut sauver à tout prix la vie des otages mais les revendications de Yann ne sont pas simples. Il est persuadé que Leoni est toujours vivante et il lui faut plus que des preuves pour relâcher ses invités non consentants. Ses argumentations ne manquent pas de poids et les policiers semblent mettre des bâtons dans les roues des négociations.


Ce deuxième roman de Sébastian Fitzek traduit en France diffère totalement de son premier ouvrage, Thérapie, dans le fond et dans la forme, même si l’on peut relever au moins un point commun : si la trame de Thérapie tournait autour de la disparition d’une fillette, ici c’est celle d’une femme qui est considérée comme décédée accidentellement. Mais l’atmosphère angoissante et fantastique qui prévalait fait place à une histoire plus étouffante, inquiétante, reposant sur les motivations du kidnappeur et sur les conséquences éventuelles de ses gestes.

Il ne s’agit pas d’une banale opération de prise d’otages car plus l’histoire avance, plus les démêlés secondaires empiètent sur le récit. Les implications de membres influents de la mafia allemande et de dirigeants de la police berlinoise vont bouleverser la donne, et chacun des protagonistes garderont des cicatrices morales et physiques. Yann et Ira en étant les plus atteints vivant depuis des mois en plein désarroi, victimes de fractures du cœur et de l’esprit. On regrettera juste le titre français qui fait penser à un roman de Mary Higgins Clark.


Sébastian FITZEK : Ne les crois pas. Traduit de l’allemand par Pascal Rozat. (réédition des Editions de l’Archipel). Le Livre de Poche. Collection Policier/Thriller. 416 pages. 7,10€.

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