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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 14:52

 

cartons

 

Alors que sa femme Emma journaliste est partie en Egypte pour un reportage, Brice s’occupe du déménagement, ce qui n’est pas une mince affaire. Il quitte leur logement lyonnais pour s’incruster dans un petit village de la vallée du Rhône, Saint Joseph. Ils avaient découvert cet endroit deux mois auparavant et Emma avait tout de suite été enthousiasmée par cette grande maison rénovée par un entrepreneur. Le déménagement se passe bien, grâce aux professionnels de l’entreprise, quant à l’aménagement c’est plus compliqué. Installer les meubles dans les pièces adéquates ne requiert guère de subtiles recherches d’emplacements. Pour les cartons, c’est autre chose, malgré l’étiquetage. Brice préfère qu’Emma soit là pour l’aider. D’ailleurs il en veut à Emma de ne pas être présente à ses côtés dans cette tâche qui demande tout de même une certaine organisation. Alors tout est entassé dans le garage, cartons empilés les uns sur les autres. Salle de bain, vêtements, livres et tous ceux portant l’inscription Divers.

Il s’installe dans le garage, s’aménageant un lit de camp.

Il éventre des cartons à la recherche d’une boîte de conserve. Il n’a pas vraiment faim, il n’est pas gourmand, il n’en a même pas le goût, juste parce que s’il ne se nourrit pas, l’être humain meurt. Et puis il se promène, dans la grande rue qui ressemble à un goulet. Peu de commerces, une boulangerie fermée ce jour là, une pharmacie, une coiffeuse, et des grappes d’enseignes de vignerons. Il pense en permanence à Emma qu’il a connue lors d’un vernissage. Il est proche de la cinquantaine, elle a à peine trente ans, mais ils se sont rapprochés comme deux aimants irrésistiblement attirés l’un vers l’autre. Il est illustrateur pour des albums pour enfants, Emma est toujours par monts et par vaux, Togo, Tanzanie, un sourire, une bise et au-revoir à la prochaine fois.

Chez Martine, la coiffeuse, il aperçoit Blanche, une jeune fille ou femme, tout de blanc vêtue, pure et virginale à qui l’on peut donner aussi bien seize ans ou soixante. Au bureau de poste où il demande quelques cartes afin d’informer ses relations de son changement d’adresse, la guichetière lui fait la même réflexion entendue chez la coiffeuse. Il ressemble à une personne qui vivait dans le village. Pour s’occuper, il se promène, tournant le dos à la nationale qui contourne le bourg et il emprunte une chaussée qui prolonge la grand-rue, jusqu’à une espèce de cascade. L’eau est fraîche, il peut s’en rendre compte physiquement en tombant dedans, glissant sur des galets. Il est trempé et un pied le fait souffrir. Une entorse probablement, mais c’est comme tout, il ne faut jamais faire d’entorses à un chemin tracé.

Blanche ! Elle est un peu naïve mais si gentille. Ils parlotent, ils comblent leurs solitudes, elle vient voir la télévision chez lui, dans le garage, il prend le thé chez elle, elle lui offre des sachets de soupe, ils se construisent des relations indéfinies. Elle lui propose même de lire un poème composé par son père. Un père dont elle parle souvent, mort depuis dix ans, qui l’a élevée, remplaçant sa mère morte alors qu’elle était toute jeune. Mais ce n’est pas pour cela qu’il oublie Emma, au contraire. Il fait même installer le téléphone au cas où elle lui téléphonerait, on ne sait jamais, l’espoir n’est pas interdit. Mais ce sont les parents d’Emma qui appellent, qui le dérangent, qui lui parlent de choses qu’il n’a pas envie d’entendre. En farfouillant dans ses cartons, il retrouve un buste de Camillo, l’interprète de Sag Warum. Il en fait don à Blanche qui est aux anges. Et puis un chat venu d’on ne sait d’où s’installe, Brice lui offre du lait, le chat sa compagnie et sa chaleur.

Outre cette histoire mettant en scène des personnages banals, presque insignifiants, errant dans un quotidien martelé par les cloches de l’église proche, le style narratif de l’auteur accroche l’attention. Et on se surprend à relire deux fois la même phrase, non pas parce qu’on ne l’a pas comprise, mais pour en savourer le charme. Les dialogues entre Brice et Blanche sont savoureux, entre découverte et complicité. La candeur de Blanche l’amène à émettre des conseils judicieux, issus de la sagesse populaire, confortés par des métaphores déclinées comme des proverbes : Vous devriez poser des rideaux à votre fenêtre, dans un village il faut toujours des rideaux bien épais. Une fenêtre sans rideau c’est comme un œil sans paupière.

Brice s’enfonce dans cette vie sans Emma, comme une plongée dans un inconnu, un désert, tandis que Blanche aspire à découvrir le monde grâce à la télévision. Son émission préférée est celle où des objets inutiles sont proposés à la vente, genre dénoyauteur de pastèques, ficus en plastique à feuille caduque, et plus incroyable mais vrai, masse corporelle pour anorexique. Mon père n’aimait pas la télévision. Il disait que ça rend bête. Moi j’aime bien la télévision. Je n’ai pas peur d’être bête. Brice aime la compagnie de Blanche. Il avait tant besoin d’être deux.

Pascal Garnier joue avec le lecteur, il enrobe sa vision du monde avec dérision, jusqu’à l’épilogue. Peu à peu il soulève le coin du voile sur Brice, par doses homéopathiques, il le laisse s’engluer irrémédiablement, et on se prend d’affection pour cet homme déboussolé par la défection d’un être cher dont on apprend progressivement, par petites touches, avec pudeur, pourquoi Emma n’est pas présente.

Un roman posthume en forme de testament !

Pascal GARNIER : Cartons. Editions Zulma. 192 pages. 17,50€.

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 06/02/2012 13:25

Ta dernière phrase me tente bien. Un auteur que j'appréciais beaucoup.

Oncle Paul 06/02/2012 14:34



Merci !


Difficile de ne pas trop en dire, tout en essayant d'en dire quand même un peu.


Moi aussi j'aimais bien Garnier, et j'ai eu l'occasion de le rencontrer à diverses reprises, de parler un peu avec lui. Je lui suis fidèle et c'est pour cela que je n'hésite pas à mettre en ligne
les rééditions.


AMitiés



Richard 03/02/2012 17:06

Oh !!!
J'aime beaucoup !!!
C'est noté ...
Amitiés

Oncle Paul 03/02/2012 17:40



Bonjour Richard


Si tu es un adepte de Garnier, tu aimeras comme d'habitude. Si tu ne le connais pas encore, un bon moyen pour entrer dans son univers


Amitiés



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