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17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 16:26

Tout comme les trois mousquetaires ils sont quatre…

 

Noir-linceul.jpg


A Langlade, l’une des îles de l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon, Hyacinthe se remet progressivement du syndrome d’épuisement professionnel (certains préfèrent l’appellation de Burn out, pensant peut-être démontrer qu’ils maitrisent une certaine culture anglo-saxonne oubliant que nous vivons en France. Quant aux dames, je leur précise que ce terme de Burn out ne veut pas dire que les gonades sont de sortie). Il est là depuis un mois, se rend parfois à Miquelon ou à Saint-Pierre, pour le ravitaillement, et il en profite pour trainer dans les rares endroits où il peut côtoyer la civilisation : les cafés. A Saint-Pierre, son port d’attache, c’est Txurio, où il retrouve Mauge, le patron-pêcheur propriétaire d’une usine de traitement du poisson. Il a fait aussi connaissance de Kikoïne, un Sibérien égaré, ou encore Félix, le gendre du patron du Consul, un hôtel restaurant. Félix est barman, serveur, groom, homme à tout faire, et il boit pour oublier ses démêlés avec Jean-Charles son beau-père de patron. Avec Françoise, sa femme, c’est souvent la soupe à la grimace, la digne fille de son père. Quant à Rolande, la femme de Jean-Charles, elle plie l’échine, elle ne dit rien, laisse faire. C’est une falote. Il n’est bien qu’avec Marie, sa fille, mais il ne la voit pas souvent, car elle est la plupart du temps chez sa nourrice.

Auguste, qui possède un permis temporaire de travail au Québec, doit penser à le renouveler ou à changer de lieu de résidence. Il tient un magasin de vêtements à Québec, un magasin spécialisé dans les habits gothiques, celtiques, mythologiques ou même de pirates, avec des accessoires du même acabit. Mais il n’est plus vraiment attiré par le Nouveau Monde. Trop Ricain à son goût. Auguste est un grand voyageur, ayant surtout parcouru l’Asie en tous sens. Alors il cherche, éliminant peu à peu les diverses possibilités qui s’offrent à lui, mais également les inconvénients. Finalement il porte son choix sur Saint-Pierre et Miquelon. Il n’aura pas besoin de la carte verte de travail, et il parle la langue, le Français puisqu’il est franco-suisse. Aussitôt dit, aussitôt fait, il prend l’avion et s’installe à son arrivée au Consul, en attendant mieux.

Zelda pense avoir enfin trouvé le travail qui lui convient grâce à une petite annonce. Elle était conceptrice graphique à Genève, son boulot lui plaisait bien mais son patron ne possédait qu’un portefeuille en peau retournée de hérisson. Il était bien gentil, mais il ne savait pas gérer ses affaires, aussi il ne la payait pas ou ne lui refilait que des clopinettes tout en lui promettant de régulariser un jour. Or ce jour se fait attendre. En sortant un soir du bureau en compagnie de Max, son patron, elle entend comme des pleurs, des lamentations dans le local à poubelles. Une femme s’y est réfugiée et Zelda s’apitoie devant ce qui n’est plus qu’un tas de chiffons en larmes. Elle l’emmène chez elle, la soigne et recueille ses confidences. La jeune fille se prénomme Victorine et elle a été violée. Elle avait un peu bu et s’était laissé faire au début. Au tout début, mais elle avait mis le holà rapidement, en pure perte. Et puis porter plainte, elle n’y pense pas. Cela ne servirait à rien. A part les traces de coups, de maltraitance. Son violeur était une femme, bien sous tout rapport, sauf le soir, après quelques verres.

Zelda à force d’éplucher les petites annonces pense avoir déniché la place idéale. C’est loin, mais elle n’a aucune attache. Alors direction Saint-Pierre et Miquelon où après avoir fait ses preuves elle sera embauchée définitivement.

Tout ce petit monde se retrouve donc à Saint-Pierre, fait connaissance, s’apprécie mutuellement, trouve sa place, se forge une petite vie tranquille, loin des soucis de la métropole dont ils sont tous plus ou moins originaires. Ils ont même des projets d’associations avec le nouveau patron de Zelda. Mais la tuile provient du ciel lorsque Victorine débarque, ayant abandonné sa violeuse dont elle était devenue l’amie-amante. On dirait qu’elle est programmée pour semer la zizanie, et elle ne comprend pas. Elle est si gentille, si aimable, si timide, si craintive, si anxieuse, si plaintive… Et puis il y a ceux qui laissent planer des sous-entendus, comme Félix qui parle mais ne dit rien. Il se comprend. Même lorsque Jean-Charles ne réapparait pas durant plusieurs jours. Mais Jean-Charles est connu pour courir allègrement le guilledou.

 

carte_miquelon.pngDe début janvier jusqu’au milieu du mois de mars, nous suivons ces trois personnages plus une, avec en arrière-plan quelques protagonistes qui ne manquent pas de saveur, de réparties et de secrets. Le froid règne sur cet archipel, qui est pourtant sur la même latitude environ de Nantes.

Ce roman pourrait sembler trainer en longueur et pourtant on ne peut s’en détacher tellement les avatars des personnages sont attachants, malgré ou à cause de leurs défauts, et surtout grâce aux nombreuses digressions qui le composent, en forme de brèves de comptoirs, et reflètent les préoccupations actuelles de bon nombre d’entre nous. Des parenthèses comme des professions de foi, des réflexions et des coups de gueule de l’auteur, par le truchement des différents dialogues entre consommateurs, envers la cuisine américaine qui n’accepte que de l’aseptisé mais se nourrit d’OGM ; sur l’amabilité des douaniers canadiens, ce qui tranche avec les fonctionnaires excités français ; sur justement l’imbécilité des fouilles comme si les voyageurs transportent de la nitroglycérine dans leur shampoing et que leurs coupe-ongles sont des armes de terroristes ; sur la mondialisation ; sur les incohérences de la départementalisation qui obligent de posséder les mêmes structures qu’un département de la métropole alors que l’archipel ne compte que six mille habitants ; sur les quotas de la pêche au crabe afin de faire grimper artificiellement les prix ; sur le souhait de la privatisation des retraites par Nabo 1er, ce qui aurait pu profiter à son frère Guillaume qui est à la tête du plus gros assureur ; sur la littérature, prônant des romans courts et dynamiques, de l’action et du rentre-dedans, loin de ces éternels thrillers amerloques ou des logorrhées pseudo-philosophiques à la française. J’en passe et des meilleures.

 

 

Il est évident que certaines de ces digressions, prises au pied de la lettre, peuvent parfois irriter. Mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas l’auteur qui s’exprime mais quelques personnages venus d’horizons différents. Ces phrases ne reflètent pas les sentiments, les prises de position de l’auteur. Il a entendu et recueilli ces discussions, ces conversations, qui émanent de protagonistes assemblés derrière un ou plusieurs verres. La nature se lâche et si on écoute bien les entretiens, les débats entre personnes de sensibilité contraire dans des cafés ou autre lieux comme les plateaux télévisés ou à la radio, on enregistrerait les mêmes divergences et parfois les propos tenus avec aplomb mais qui ne nous conviennent pas.


Bref un roman réjouissant et rafraichissant, qui est en même temps un espoir de monde meilleur et un constat d’échec de l’être humain envers la libération, le désir de se sortir du carcan de la servitude.


Rendez-vous si vous le souhaitez, sur le site des Editions Coups de tête.


A lire dans la même collection : Contre Dieu de Patrick Sénécal; La grande morille de Pascal Leclercq et Zone 5 de Michel Vézina.

 


Mikhaïl W. RAMSEIER : Noir linceul. Editions Coups de tête N°57. 466 pages. 20€.

 

challenge régions

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commentaires

M. W. Ramseier 28/06/2013 01:35

Je tombe inopinément sur votre blog et me permets de confirmer que votre point-de-vue est fidèle à la réalité de l'auteur: les brèves de comptoir, les avis des uns et des autres, les opinions
diverses - aussi bien politiquement correctes que non - sont le sel de la vie...
Reste à préciser, pour les ceusses qui trouvent certains des propos exprimés par les personnages "nauséabonds", qu'un roman est... un roman! Si jamais me prenait l'envie de fustiger tel ou tel
aspect de la vie, politique, sociale, ou que sais-je encore, je le ferais via un essai, un pamphlet, un article de presse, mais certainement pas à travers un roman. Mais comme on ne fait pas boire
un âne qui n'a pas soif, il y en aura toujours pour prétendre savoir mieux que l'auteur ce que celui-ci a voulu dire...

Oncle Paul 28/06/2013 14:50



Bonjour


et merci de votre visite. Votre commentaire confirme ce que j'ai écrit et je n'en tire pas gloire ni fierté (quoi que) mais me conforte dans mon idée qu'il faut savoir lire entre les ligne.


Bien à vous et au plaisir de vous lire


PS : je suis étonné que les éditions Coups de tête ne vous ait pas tenu informé de la publication de cette chronique



Le Papou 22/05/2013 16:54

Ces îles ne doivent pas être très utilisées en littérature et puis ça doit pouvoir aller dans mon hexapolargone.
Amitiés
Le Papou

Oncle Paul 22/05/2013 18:06



En effet, je crois que c'est la première fois que je les trouve au détour d'un roman. Et comme il s'agit d'un département cela doit rentrer en forçant un peu...


Amitiés



Alex-Mot-à-Mots 21/05/2013 11:36

Bof, bof, pas tentée.

Oncle Paul 21/05/2013 14:23



C'est pas grave Alex


j'en trouverai bien d'autres...



Pierre FAVEROLLE 17/05/2013 19:32

Salut Paul, je l'ai fini cette semaine, et c'est très plaisant à lire mais il y a des choses qui m'ont hérissé le poil et qui me semblent desservir les messages ... Amitiés

Oncle Paul 17/05/2013 20:29



Bonjour Pierre


Oui je comprends, et je pense savoir à quoi tu fais allusion. Alors, je me demande si l'auteur a voulu vraiment faire passer un message ou s'il a relevé ce que j'ai appelé des brèves de
comptoirs, des conversations entendues et les a retranscrites sans vouloir y mettre son grain de sel.


Ce que font certains écrivains qui sont antiracistes mais prêtent des propos racistes à leurs personnages pour mieux en souligner le côté abject.


J'attends donc ton billet


Amitiés



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  • : Les Lectures de l'Oncle Paul
  • : Bienvenue dans la petite revue de la littérature populaire d'avant-hier et d'hier. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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