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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 13:56

Pour une poignée de  beagles...

 

ruze.jpg


Une voiture plongée dans la Loire, ce ne pourrait être qu’un fait divers de plus dans la vie d’un gendarme ou celle du lieutenant Zollinger, de la police judiciaire du Loiret. Seulement ce véhicule a percuté quelques jours auparavant une adolescente qui circulait en scooter. Si sa vie est hors de danger, la gamine risque de perdre une jambe. Mais Zollinger n’a pas que ça à reprocher à cette automobile qui se lave dans la Loire. Elle aurait participé à un braquage d’un bar-tabac-loto (y’en a qui cumulent), une enquête qui lui a échu.

Zollinger est un fervent chasseur, et il sait se servir aussi bien de ses oreilles, de son nez que de ses yeux. Et ses yeux repèrent une trace rougeâtre sous le coffre. N’ayant pas la patience, vertu pourtant indispensable au Nemrod qu’il est, d’attendre l’arrivée des techniciens de la police scientifique, il force l’ouverture et découvre le cadavre d’un jeune homme. Il s’agit de David Lagardière, bien connu, sinon des services de police, dans le milieu des films classés X. Surnommé Woodendick, David possède un attribut viril défiant toute concurrence, et il était en tournage dans la région. Cécil Q2000, le réalisateur bien connu, déplore cette défection indépendante de la bonne volonté de son acteur. David a été passé à tabac avant d’arborer un sourire kabyle guère photogénique.

Le père de David, un homme politique qui a été secrétaire d’état et magouille dans la finance et les puits de pétrole déclare qu’il ne l’avait pas vu depuis des années. Toujours selon Cecil Q2000, David avait quitté le foyer familial à sa majorité ou presque, s’adonnant à la drogue et éventuellement à la prostitution à Paris, voyageant beaucoup, fréquentant les milieux homosexuels, et ne demandant aucun subside à son géniteur. Lagardière père s’est remarié et a eu une gamine, Mylène, avec sa nouvelle épouse Christine.

Reine, institutrice et amie de Zollinger, a justement Mylène dans sa classe. En attendant que la et (sa) maîtresse finisse quelques préparatifs, le policier assis à un pupitre proche de celui de Mylène, fouille dans les affaires d’icelle. Il trouve des dessins qui pour une gamine de huit ans démontrent un réel talent. Sur l’un d’eux des chiens, des beagles, sont représentés couchés. Mais leur positionnement n’est pas vraiment normal. Zollinger trouve même des traces rouges figurant du sang. Il s’invite dans l’immense propriété de Lagardière père et les chenils sont propres, nettoyés. Pas de chiens à l’horizon, pas d’aboiements. Plus tard Lagardière affirmera que ses beagles ont été décimés par un étrange virus et qu’il ne les a pas remplacés.

Alors qu’il baguenaude sur les routes solognotes, Zollinger se rend compte qu’il est suivi par un véhicule qui tente de l’envoyer au fossé. Zollinger connaît bien la région pour s’y promener souvent lors de parties de chasse. Il se réfugie en haut d’un mirador et brise le genou d’un de ses deux poursuivants à l’aide de sa carabine de chasse, une arme à feu qui ne le quitte jamais, rangée la plupart du temps dans le coffre de sa voiture. Il surprend une conversation entre les deux hommes, des étrangers, dont un au moins est Ukrainien.

Le commissaire Ferrand de la financière le contacte et lui livre quelques informations sur Lagardière, ses implications dans les puits de pétrole ou de gaz ukrainiens, et de possibles magouilles avec les anciens dirigeants du pays.

 

Fin d’Amérique, dont le titre est le nom d’un hameau, s’avère être une enquête policière comportant des imbrications politico-financières, avec en toile de fond l’ombre d’une secte. Mais c’est le personnage de Zollinger qui retient l’attention. Vieux sanglier solitaire, Zollinger se démarque de ses collègues car il ne boit pas ou peu. Il sacrifie volontiers à quelques bières, aux vins de pays, genre Cheverny, mais lorsqu’il rencontre des témoins il se contente d’une menthe à l’eau. Solitaire dans son travail, il a horreur d’être accompagné d’un équipier, laissant les taches technologiques et administratives à Sandy. Et s’il rencontre à plusieurs reprises Google, c’est parce que celui-ci est un indic fiable, et possédant d’énormes ressources quand aux informations qu’il peut lui apporter. Même sa relation avec Reine, il la vit presque en pointillé, étant profondément attaché à la jeune femme mais n’osant pas imaginer un avenir d’époux et de père.

 

En recevant ce livre, j’étais excité comme une jeune fille qui doit rencontrer son promis qu’elle n’a jamais vu. Et de loin, il est vrai qu’il a de la classe le Prince Charmant. Corps d’Adonis sculpté dans le marbre dont l’apparence athlétique ne doit rien aux salles de musculation ni aux anabolisants. Seulement cette jeune fille remarque peu à peu que le visage d’Apollon est constellé de comédon disgracieux.

Des mots tronqués, tel réal pour réalisateur, divi pour divisionnaire, opé pour opération, chir pour chirurgien, tech pour technicien, braco pour braconnier, cela peut peut-être plaire aux Djeuns qui ne lisent pas sauf leurs textos, mais pour les vieux lecteurs comme moi, cela défrise les globes oculaires. Et que dire de l’emploi immodéré de mots anglo-saxons qui font penser que l’auteur, au lieu de respecter son lecteur, se conduit comme un jeune cadre frimeur. Avec quelques bubons supplémentaires sous forme d’argot des années cinquante assaisonnés au nouveau parler. Mais, bien évidemment cela n’engage que moi, et sûrement que bon nombre de lecteurs ne seront pas dépaysés lors de cette lecture et y trouveront même leur compte. Cela relève de l’exercice de style, intention louable en soi, mais je suis profondément classique, sauf en quelques rares occasions. Pourtant de nombreux passages, bucoliques, pastoraux, forestiers, parsèment ce roman et m’ont fait songer à Raboliot, par exemple, de Maurice Genevoix. Une ode à la nature et à la faune, Zollinger se montrant chasseur invétéré mais respectueux et sachant apprécier cette Sologne qui l’accueille.


Damien RUZE : Fin d’Amérique. Editions Krakoen, collection Polar. 384 pages. 16€.

 

challenge régions

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commentaires

Jean 15/07/2013 11:49

Bonjour Oncle Paul,
Après avoir lu la chronique de Pierre, bien moins sévère, j'ai lu la tienne, beaucoup plus dure. Deux chroniques très intéressantes et très différentes. J'ai déjà appris que Fin d'Amérique était le
nom d'un hameau, ce n'est pas si mal. Le livre de Monsieur Ruzé est à portée de main. Je n'ai pas l'occasion de le commencer dans l'immédiat. Nul doute que vos commentaires à tous les deux seront
ancrés dans mon esprit lors de la lecture de l'ouvrage. Amitiés. Jean.

Oncle Paul 16/07/2013 13:51



Bonjour Jean


Si Pierre et moi avons les mêmes goûts, nos appréciations diffèrent parfois. Et dans un sens, c'est aussi bien, mais c'est au seul lecteur de pouvoir faire son opinion, selon sa propre
sensibilité.


Amicalement



gridou 13/06/2013 17:12

Moi je suis plutôt de ton côté sur ce coup-là, ça me gonfle les mots tronqués et les anglicismes - j'en entends assez au boulot comme ça, pas envie de lire ça. Et puis si ça perturbe la fluidité de
ta lecture et que ça t'indispose, tu as le droit de le dire et c'est plutôt sympa de prévenir les éventuels futurs lecteurs. Donc ce roman-là ne sera pas pour moi...

Oncle Paul 13/06/2013 18:59



Bonsoir Gridou


Avant de te faire une opinion définitive, attendez le billet de Pierre. Peut-être aura-t-il un avis divergeant, qui sait. Ce n'est que mon humble avis et nul n'est obligé de le partager. Tous les
goüts sont dans la nature, et heureusement, car de un jour de l'uniformité naquit l'ennui


Bises



damien ruzé 13/06/2013 15:26

Merci de votre réponse, et pour l'histoire derrière cette "chiée", que j'ignorais, je me coucherai moins bête ce soir, comme disait ma regrettée grand-mère. Cela prouve si besoin était que le
dialogue et la conversation sont toujours préférables et enrichissants, entre gens de bien, et ça fait chaud au cœur, tant l'échange trans-générationnel se fait rare, ce que je déplore. Dans le
second Zollinger, il y a un label de production de musique rap, dont le nom est
D-Onze, parce que le taulier est hémiplégique suite à une balle reçue dans le dos, au niveau de la dorsale 11, justement, les jeunes prononcent "Di-léveune", à l'anglaise, les sagouins, mais grâce
à vous, entre eux, ils s'appelleront "la chiée". Voilà. Au plaisir de vous rencontrer dans le monde substantié.

DR

Oncle Paul 13/06/2013 18:56



Vous avez raison, rien ne vaut une discussion franche même si celle-ci s'établit à distance.


Mais je ne revendique pas la parternité de ce Onze, dont vous pouvez user à satiété. Soyez serein, je ne demanderai pas de droits d'auteur


Bien à vous



damien ruzé 13/06/2013 11:27

Cher oncle Paul,

de la précision et du style en toutes choses, n'est-ce pas ? Alors voilà :
j'ai parcouru d'un globe oculaire tatillon votre chronique sur mon ours, Fin d'Amérique, et me montent quelques commentaires et rectifications. Tout d'abord, cet exercice de narrer quasi deux bons
tiers du roman me plonge dans un bain à bulles de perplexité. Déflorer les princesses, passe encore, les thrillers, c'est ballot, pour le lecteur essentiellement. Passons. Autre chose : les
sicaires lancés aux trousses de la Zoll, aka Zollinger, dont Ferrand dit joliment qu'ils émargent à "Murder Inc.", ne sont en aucun cas Ukrainiens. Pas loin, mais pas juste. Broutilles. Là où le
bât blesse, c'est sur cette histoire de, en vrac, djeuns, textos, argot et autres raccourcis langagiers. Je m'explique. Pour avoir arpenté le tarmacadam avec des OPJ en de maintes occasions, et
hanté une chiée de clandés (abréviation de clandestins) à gober des binouzes avec les mêmes, j'ai eu largement l'occasion de constater que les flics pratiquent l'amputation des mots avec dextérité
et récurrence. Les chir' et autres divi' sont monnaie courante chez les gandins, mais aussi chez les uniformes. Les textos que vous évoquez, sont rarement truffés d'abréviation, mais bien de
"ré-écritures" et compressions (César !) utilisant d'autres signes que les seules lettres de notre bon vieil alphabet. Le texto ne dégrade rien, il fluidifie, transforme, il est comme l'art, il
vectorise. C'est son emploi hors contexte qui est dommageable. Nuance. L'argot dans Fin d'Amérique est majoritairement le territoire de Google, l'ancien aviseur des douanes à la retraite recyclé
cousin attitré de Zollinger. Google a la soixantaine. L'argot et la banlieue sont ses vingt ans. C'est raccord, et tellement musical (Michel Audiard, on t'embrasse, les petits vont bien). Quant au
parler "djeun", et Dieu sait si je n'affectionne pas ce terme, ou "nouveau parler", les personnages qui l'emploient, des jeunes issues des cités, sont pour moi parmi les plus belles choses qui
soient arrivées à la langue française. Ils revivifient, réaniment, ravivent (quel beau mot), ils pérennisent. Quant un encasquetté de traviole me cause de "daron", pardon du peu, c'est Louis
Ferdinand Céline qui vient nous visiter, là, sur un banc taggué d'une décrépite zone, dont "les lumières jaunes sent l'ozone et la mer" comme le chante si justement Lavilliers. Last but not Liszt,
comme disait Chopin (ultime tentative de rabibocher classicisme et style), merci pour l'évocation de Genevoix, et merci d'avoir pris la peine de cheminer avec nous dans cette Sologne qui, comme le
disait George Sand du voisin Berry, "est le pays que l'on aperçoit en écartant les branches". Bien à vous.

Damien Ruzé

Oncle Paul 13/06/2013 15:09



Cher monsieur


Quelle épître, quelle éloquence, quelle plaidoirie... Les visiteurs qui me font l'amitié de passer me voir et lire mes chroniques pourront se faire une idée exacte de votre style fleuri.


Mais n'ayant jamais tété les mamelles de la flatterie et de la flagornerie j'ai écrit simplement ce que j'ai ressenti. Cela n'engage que moi, bien évidemment. J'ai largement dépassé l'âge de
Google, peut-être est-ce pour cela que je me cantonne dans un style d'écriture classique. Et comme je connais de nombreux auteurs qui eux-mêmes sont policiers, je peux affirmer que dans leurs
romans ils n'emploient pas ce style raccourci, même s'ils le font ordinairement sur leur lieu de travail.


Vous dites avoir hanté une chiée de clandés. Quelle précision ! Je constate que vous les avez comptés, puisqu'une chiée équivaut à onze. Vieille blague de potache puisque onze fait chier.


Merci de votre visite et bien à vous



Pierre FAVEROLLE 12/06/2013 21:08

Salut Paul, ma foi, un peu de chaud, un peu de froid, ce qui fait que je n'ai plus qu'à me faire mon idée moi même. Tu l'auras compris, je vais bientôt le lire ... en tous cas, j'adore la
couverture cartonnée, c'est un luxe que j'apprécie énormément. ça compte aussi, pour moi. Amitiés

Oncle Paul 13/06/2013 14:58



Bonjour Pierre


Je te laiss lire tranquillement ce roman et nous pourrons échanger nos points de vue suite à ta chroniquequi je le pense sera moins sévère...


Amitiés



zazy 12/06/2013 16:24

Alors, je laisserai ce djeuns de côté également

Oncle Paul 13/06/2013 14:56



C'est toi qui voit...



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