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13 août 2014 3 13 /08 /août /2014 14:36

Parfois les personnes réservées attirent plus l'attention que celles qui se montrent expansives.

 

pronzini.jpg


Ainsi cette jeune femme que Jim Messanger côtoie assez souvent à son restaurant habituel. Elle mange toujours le même plat, sans rien dire, sans s'intéresser à ce qu'il se passe à côté d'elle, comme si tout était invisible pour elle. Il essaie même de l'aborder mais sans succès. Il la suit un jour jusque chez elle et apprend ainsi qu'elle se nomme Janet Mitchell. Et puis un beau, ou mauvais, jour, elle disparait.

Jim Messanger est expert-comptable à de San Francisco et il ne nourrit aucune ambition particulière. Il se sent bien à sa place et ne revendique rien. Proche de la quarantaine, il est célibataire. Il a été marié alors qu'il n'avait que vingt ans avec Doris, étudiante comme lui, mais cela n'aura duré que sept mois. Même pas le temps d'une gestation. Un de ses collègues et ami tente bien de lui faire rencontrer des femmes de son âge, peine perdue. Sa seule passion réside dans le jazz, et quelques exercices de gym ou de jogging pour entretenir sa forme. S'il a surnommé Janet Mitchell Mademoiselle Solitude, lui-même se complait dans son isolement affectif et social.

solitude1.jpgLa disparition de Mademoiselle Solitude est due à un départ précipité, peut-être programmé. Elle a été retrouvée dans sa baignoire, les poignets tranchés par un rasoir, et elle tenait entre ses doigts une photo délavée sur laquelle subsiste une silhouette d'enfant. Les policiers ne se bougent guère les méninges pour découvrir son identité. Ils savent seulement qu'elle possédait un coffre dans une banque, coffre recelant quatorze mille dollars. L'inspecteur Del Carlo auprès de qui il se renseigne ne peut lui donner plus de renseignement, à savoir que pour l'instant le corps est au frigo en attente d'une éventuelle demande de la famille. Sinon elle sera enterrée ou incinérée sans autre forme de procès.

La concierge de Janet Mitchell accepte de le laisser fouiller dans les solitude2.jpgmaigres affaires de la défunte en échange de quelques dollars, et il subtilise un livre : Trésors de la poésie américaine. Un vieil exemplaire sans valeur mais qui peut mettre Jim Messager sur la trace de son inconnue. En effet un tampon de la bibliothèque municipale de Beulah, Nevada, figure sur les dernières pages. Seul indice mais il va se débrouiller avec et pour une fois il prend une grande décision. Il demande à son patron d'avancer ses vacances, fournissant un vague prétexte, et le voilà parti dans le désert du Nevada où se niche cette petite ville.

Il n'existe pas de Mitchell dans la bourgade mais il parvient à apprendre que la suicidée se nommait en réalité Anna Roebuck et tout le monde est apparemment content, satisfait de sa disparition. Il apprend qu'elle a été accusée d'avoir tué son mari, Dave, plus de six mois auparavant. Dave était un alcoolique et un coureur de jupons, il n'est regretté par personne, sauf peut-être par son frère John T. malgré les nombreux différents qui les opposaient. Ce que les villageois reprochent à Anna c'est d'avoir tué sa fille Tess avec une pierre à la tête, et de l'avoir jetée dans un puits. Des meurtres qu'elle avait toujours réfutés mais les suspicions, pour ne pas dire les certitudes sont ancrées dans l'esprit. Elle prétendait s'être rendue dans une mine proche à la recherche de petites pépites d'or comme cela lui arrivait souvent. Et qu'elle avait découvert le drame à son retour. Sans preuves elle n'avait pas été poursuivie et avait même touché l'argent de l'assurance. Puis elle s'était enfuie à San Francisco, ce qui explique sa solitude, son repli sur soi, son étanchéité à l'extérieur.

 

solitude4.jpgJim Messanger, que certains prennent pour le Messager, rencontre divers habitants du lieu, la bibliothécaire, le pasteur, sa fille, une serveuse de restaurant, le shérif, la sœur d'Anna et son fils, un ancien garçon de ferme, des hommes de main, le fameux John T. Roebuck, le seigneur régional, sa femme plus jeune que lui et alcoolique, mais à part l'un de ceux auxquels Jim est confronté, tous sont persuadés de la culpabilité d'Anna. Quand on ne veut pas se poser de questions, les apparences sont plus faciles à digérer. Pourtant la découverte de Tess dans un puits, habillée d'une robe blanche alors qu'avant sa mort elle portait un jean et une chemise, la tenue locale, est l'une des nombreuses interrogations que se pose Jim Messanger. Et pour bien lui signifier qu'il est un intrus, il échappe miraculeusement à la mort. Grâce à une force de volonté qu'il se découvre au fur et à mesure des événements il persévère. Jim possède le courage de l'inconscience, et en même temps il se révèle à lui-même. Il se sent investi d'un but sans vraiment s'en rendre compte, cela le change de son univers étriqué.

 

Ce roman donne l'impression diffuse d'être plongé dans un roman rural de Pierre Véry, Goupi Mains-Rouges par exemple. Du moins dans la partie qui se déroule dans le Nevada. Les pick-up remplacent les carrioles à chevaux, mais la mentalité est le même. Les secrets malsains et complexes qui embuent les familles, lesquelles se tiennent les coudes parce que rien ne doit filtrer en dehors de la communauté. Tous sont englués dans le mensonge. Des personnages frustres et pervers, pour la plupart imbibés d'alcool. Et malheur à l'étranger qui ose s'immiscer dans leurs petites affaires.

Le grand retour de Bill Pronzini, même si ce roman date de 1995, et l'on se demande pourquoi les éditeurs français l'ont progressivement effacé de leurs catalogues, que ce soit son éditeur emblématique, la Série Noire, puis le Fleuve Noir, Rivages et le Rocher par exemple. Il ne nous reste plus qu'à souhaiter que Denoël qui vient de prendre la relève continue dans cette voie, car il reste au moins dix-huit titres de la série du Nameless et une quinzaine d'autres romans, sans oublier ceux publiés sous pseudonymes dont celui de Jack Foxx, à traduire.

 

 

Bill PRONZINI : Mademoiselle Solitude (Blue Lonesome - 1995. Traduction de Frédéric Brument). Collection Sueurs Froides. Editions Denoël. Parution le 10 octobre 2013. 336 pages. 20,90€.

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commentaires

Pierre FAVEROLLE 17/08/2014 09:03

Salut Paul, j'avais reçu ce roman du Père Noel et je me le garde pour ma chronique Oldies. Il avait été chroniqué à l'époque (l'année dernière) par Bernard Poirette sur RTL (C'est à lire, le samedi
matin à 8H20). Amitiés

Oncle Paul 17/08/2014 14:22



Bonjour Pierre,


Un excellent roman, pour moi, et je retrouve avec plaisir Bill Pronzini. Mais pourquoi Oldies ? Même s'il date de 1995 il a été publié en France en 2013 ce qui n'est pas si vieux. Dans ma
rubrique La Malle aux souvenirs, qui est un peu l'équivalent d'Oldies, je ne met que des chroniques d'ouvrages anciens qui n'ont pas été réédités et qui sont difficiles à trouver hors des
bouquinistes. Bonne lecture


Amitiés



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  • : Bienvenue dans la petite encyclopédie de la littérature populaire. Chroniques de livres, portraits et entretiens, descriptions de personnages et de collections, de quoi ravir tout amateur curieux de cette forme littéraire parfois délaissée, à tort. Ce tableau a été réalisé par mon ami Roland Sadaune, artiste peintre, romancier, nouvelliste et cinéphile averti. Un grand merci à lui !
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